« How far have you been ? » (« West End Girls », Pet Shop Boys)

Le crime organisé n’en finit pas de saper ce qu’il reste de fondations à la République. En expansion continue malgré les efforts des autorités, il tue et il corrompt à un rythme jamais vu dans notre pays. Certaines villes, happées par le narcotrafic, évoquent désormais des situations que nous ne connaissions jusque-là que par les films et les séries tournés aux Etats-Unis depuis une quarantaine d’années et qui nous semblaient bien lointaines.

Les affaires se multiplient et impliquent désormais tous les corps ou presque de nos forces (gendarmes, douaniers, policiers, magistrats, et même des membres de nos services de renseignement). Les brebis galeuses s’illustrent, évidemment, par leur appât du gain mais aussi, souvent, par – disons-le poliment – une compréhension limitée des risques et des enjeux et une minimisation de leurs crimes.

Le cinéma français ne dédaigne pas, à l’occasion, s’intéresser aux histoires de malfrats, souvent en prenant pour modèle les productions hollywoodiennes (comme ici). Il peut aussi, plus ou moins adroitement, s’intéresser aux immenses difficultés des policiers. En 2023, le réalisateur Stéphane Demoustier a livré avec Borgo un récit particulièrement fin et éclairant tiré d’une affaire de corruption ayant abouti à l’assassinat de deux personnes à Ajaccio, en 2017.

Borgo est le nom d’une ville de Corse, mais c’est aussi le nom d’un centre pénitentiaire dans lequel on retrouve, comme il se doit, des détenus insulaires. C’est là qu’est affectée une surveillante, remarquablement interprétée par Hafsia Herzi, et que va se nouer le drame. Très vite, les failles du personnage apparaissent, et elles sont autant de vulnérabilités.

On aimerait écrire qu’il s’agit d’une personnalité complexe, mais le film montre plutôt une femme terne, sans autorité, influençable et qui s’ennuie manifestement. Combinées, ces caractéristiques dont d’elle une cible parfaite pour les criminels détenus à Borgo dont un, petite frappe plus vraie que nature, la manipule aisément.

Borgo, en effet, n’est pas seulement un film sur la prison, sur le milieu corse ou sur la dérive criminelle d’une femme inconsciente. Le film raconte l’approche puis le recrutement et la manipulation d’une source et son emploi lors d’une opération criminelle. Ce recrutement n’était certes pas prévu mais la surveillante présentait tant de faiblesses qu’il était impossible pour un homme retors de ne pas tenter le coup. Ce basculement est le cœur du récit.

L’affaire se fait comme dans les manuels : environnement de la cible, approche par petites touches, identification des ressorts possibles, création d’une relation privilégiée mêlant séduction et pression plus ou moins subtile, recrutement formel et finalement utilisation opérationnelle (et sacrifice). Tout se passe d’autant plus aisément que la surveillante recrutée n’attend finalement que cela : plus que de l’argent, c’est une forme de valorisation qu’elle obtient en passant de l’autre côté de la loi et en trahissant son serment et son uniforme.

La corruption passe évidemment par une transaction financière, mais la démarche est plus complexe qu’il n’y paraît. Pour lutter contre ce mal qui ronge nos forces et notre administration, il faut admettre que le crime organisé constitue une menace majeure contre l’État de droit et que la lutte contre lui relève, ni plus ni moins, des logiques de la contre-ingérence. Rappeler les normes éthiques ou les règles de déontologie est un début, former les personnels à détecter les approches dont ils sont l’objet et à rendre compte aux unités spécialisées est devenu un impératif. De même que le film d’Éric Rochant, Les Patriotes (1994), est régulièrement projeté dans les enceintes des services de renseignement, il faut montrer Borgo, non seulement aux surveillants pénitentiaires mais aussi à tous les fonctionnaires susceptibles d’être ciblés. Oui, ça fait du monde.

« Change your words into truth and then change that truth into love » (« As », Stevie Wonder)

Sans faire inutilement du bruit, Dominik Moll, fidèlement associé au scénariste Gilles Marchand, construit depuis plus de vingt ans une œuvre remarquable, d’une grande cohérence, au sein de laquelle on trouve des récits en apparence policiers mais à la forte signification politique et sociale. A cet égard, il est en passe de devenir le Sidney Lumet français, capable de raconter des histoires avec sobriété et de dresser des portraits subtils, parfois inoubliables. Bref, l’anti-Olivier Marchal.

En 2022, avec La Nuit du 12, Moll avait livré un film d’une grande puissance, jamais démonstratif, jamais insistant, sur l’horreur des féminicides et la grandeur des policiers et des magistrats qui tentent de rendre la justice. Avec Dossier 137, sorti en 2025, il reprend la trame d’une intrigue policière mais le film dépasse de loin, à nouveau, le simple récit d’une enquête.

Il s’agit, cette fois, de raconter la quête de vérité d’une famille dont le fils a été grièvement blessé par des policiers lors d’une manifestation des Gilets jaunes, en 2018, et d’une enquêtrice de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) chargée de faire la lumière sur les circonstances du drame. Comme dans La Nuit du 12, Moll et Marchand racontent donc une investigation policière, les victimes, le long établissement des faits, les interrogatoires, les conversations téléphoniques avec le magistrat, et aussi la vie quotidienne de policiers intègres et modestes résistant à l’accablement et aux pressions.

Dossier 137 ne reprend pas seulement certains des éléments de La Nuit du 12, il prolonge en réalité sa réflexion. Encore une fois, des enquêteurs consciencieux essayent de trouver les coupables d’un crime révélateur d’un système d’oppression présenté comme systémique, la violence masculine d’un côté, celle de l’État et de sa police de l’autre. Encore une fois, des gens simples, écrasés mais dignes dans leur malheur, cherchent des réponses. Encore une fois, la justice semble impossible à rendre.

Le film, parfaitement interprété, dépeint une société fracturée, minée par la défiance des citoyens envers leurs dirigeants, les forces de l’ordre et les institutions. Loin de Paris, du cœur de l’État, de ses complexités bureaucratiques et de ses enjeux politiques, la famille du jeune homme blessé bout de colère et d’incompréhension et ne croit plus en personne. Elle est même, à certains moments, pénibles tant sa frustration la conduit vers une forme de complotisme. Le film a cependant la décence et l’habileté de ne pas la juger, et il nous invite à la nuance.

A Paris, justement, la policière qui mène l’enquête – Léa Drucker, remarquable – se heurte aux mensonges et à l’arrogance de policiers se pensant au-dessus des lois qu’ils sont supposés appliquer et défendre, au corporatisme et à la lâcheté d’une hiérarchie – criante de vérité – qui fait tout pour ne pas faire de vagues. On ne dira jamais assez à quel point le premier but des organisations est de survivre, la mission pour laquelle elles ont été créées passant rapidement au second plan.

Le film est donc aussi le récit d’une corruption, non pas simplement financière comme dans les trois classiques de Lumet Serpico (1973), Le Prince de New York (1980) et Contre-enquête (1990) mais bien plus insidieuse : il ne s’agit pas ici de s’enrichir mais de préserver à tout prix une machine, un système, des collègues, des supérieurs De même qu’il n’y a pas de failles, il n’y a donc jamais de bavures, il ne peut y en avoir, et il n’y en aura jamais, non pas parce que les policiers sont infaillibles comme le fut le Pape mais parce qu’ils se jugent intouchables. Dominik Moll, ce faisant, s’approche ainsi du monumental Copland, de James Mangold (1997), et pose des questions douloureuses.

Pourtant, malgré le procès en sorcellerie fait à Léa Drucker par sa cheffe, responsable hiérarchique d’une insondable lâcheté (qui a fait résonner quelques souvenirs chez votre serviteur), malgré les accusations indignes et les soudains rappels éthiques qu’on la voit subir, le film n’a rien du pamphlet anti-flic. Léa Drucker et ses collègues de l’IGPN, comme Robert De Niro et les siens chez Mangold, sont aussi des policiers, et ils sont même l’honneur de leur profession. Les critiques dont ils sont la cible proviennent de collègues égarés, aveuglés par la colère mais aussi, même s’ils ne l’admettront pas, par la peur.

Reste qu’on sort de là, comme à la fin de La Nuit du 12, secoué, pris aux tripes. Vous faites bien votre travail, mais il ne sert à rien. Le regard que Léa Drucker lance à son fils est celui du renoncement, de l’abdication face à des forces qu’il est inutile de combattre. Dans son regard, on lit la prise de conscience définitive que les dés sont pipés et qu’il va falloir composer avec ce constat jusqu’à la fin. C’est surtout l’acceptation qu’il n’y aura pas vérité et donc qu’il n’y aura pas de justice

« Friends, foes, God only knows » (« Come Along », Titiyo)

On voit mal qui en France, à part Matthieu Suc, aurait le talent nécessaire pour produire un récit d’une telle richesse et d’une telle limpidité. Il s’agit en effet, et sans le moindre doute, d’un des plus remarquables récits d’espionnage que votre serviteur ait eus entre les mains. C’est aussi que son auteur, David E. Hoffman, a bénéficié pour relater le recrutement et le traitement par la CIA d’Adolph Tolkachev, savant soviétique dont la production eut des répercussions essentielles pendant la 2e Guerre froide, d’un accès stupéfiant aux archives du service américain.

L’Espion qui valait des milliards (2023) est exceptionnel à plusieurs titres. D’une part, il raconte avec une précision remarquable, digne d’un historien – notre homme a quand même remporté deux Pulitzer, on est loin des copies de collégien du Fig Mag – le contexte de l’affrontement entre la CIA et le KGB dans les années 70 à Moscou et les débats au sein de Langley et du gouvernement américain au sujet de la stratégie à adopter en matière de sources humaines.

D’autre part, et rendons grâce à la traduction de Christine Lafferrière, le livre est d’une parfaite clarté, même quand Hoffman nous parle d’appareils photo miniatures, et on ne le lâche pas une minute. Précis mais jamais prétentieux et encore moins fasciné, l’auteur parvient à exposer les ressorts profonds de la trahison de Tolkachev, son intelligence, son courage, ses ambitions et ses obsessions. Sa restitution de la vie des fonctionnaires américains en poste à Moscou est également saisissante, et on mesure parfaitement le courage des officiers-traitants, opérant dans un environnement incroyablement hostile, comme l’abnégation de leurs proches dans la société soviétique cadenassée de l’ère Brejnev. Notez bien que la Rodina, après tout, n’a de toute façon jamais connu que les cadenas.

Il y a encore mieux cependant. David E. Hoffman a en effet bénéficié, comme je l’écrivais plus haut,  d’un accès exceptionnel aux archives opérationnelles de la CIA. Notes internes, comptes-rendus, instructions : jamais auparavant je n’avais lu dans un récit de journaliste des passages d’une telle précision, exposant les méthodes, les discussions internes ou le processus de prise de décision d’un service de renseignement. A ce titre, le livre, peut-être plus que tout autre en français, constitue une remarquable initiation au traitement de source en pays hostile et aux logiques du renseignement.

Appelé à devenir un classique de la littérature consacrée à l’espionnage, le livre d’Hoffman a été adapté au cinéma et le film, réalisé par Amma Asante et servi par une belle distribution, sortira dans quelques mois. D’ici là, il vous faut impérativement lire ce monument et méditer sur qu’il serait possible d’écrire en France si certaines archives étaient rendues accessibles.

« I used to be somebody but now I am somebody else/Who I’ll be tomorrow is anybody’s guess » (« Somebody Else », Jeff Bridges)

En pratique, c’est un peu plus compliqué, mais en théorie, c’est limpide. Un service de renseignement est une entité administrative qui dispose de sources techniques – au sens de la loi de juillet 2015 – et qui traite des sources humaines, les unes et les autres permettant de recueillir (attention : percée conceptuelle) du renseignement. Et ces mêmes services épluchent également ce qu’on appelle depuis quelques décennies les sources ouvertes et qui, croyez-moi, n’a plus rien à voir avec les revues de presse du début des années 90.

De temps en temps, on nous ressort une supposée querelle entre les tenants du « tout technique » (il est vrai qu’il en existe) et les nostalgiques – qui se font souvent passer pour de vieux sages – du renseignement humain, supposément plus fiable. Pour ces gardiens de la tradition, rien ne vaut une source humaine dûment ciblée, approchée, recrutée et manipulée/traitée selon les canons du métier. Ils n’ont pas nécessairement tort sur tout, mais ces tenants de l’orthodoxie prêchent aussi pour leur paroisse, leur grand âge les ayant tenus à distance des différents chocs technologiques que nous avons connus et auxquels ils n’ont rien compris, par choix comme par incompétence. Et ils sont bien silencieux quand on leur demande ce qu’une source humaine « à l’ancienne » peut apporter quand il s’agit de suivre des flux massifs de données.

Le débat est évidemment stérile, même s’il faudra y revenir, à l’occasion. Quoi qu’il en soit, aux yeux du public comme d’un trop grand nombre de journalistes, d’écrivains ou de scénaristes, le renseignement est avant tout une histoire de taupes, d’indics et autres infiltrés. Essayons d’y voir plus clair, en commençant par ces derniers, qui focalisent l’attention de tous.

Un infiltré est bien plus qu’une source humaine : membre à part entière d’un service, il dispose pour accomplir sa mission d’une légende, patiemment construite selon un processus complexe. Tout le monde n’est pas capable de réaliser de véritables infiltrations et de gérer des « clandestins », quoi que vous racontent certaines séries un peu trop fascinées qu’on nous a vendues comme de véritables documentaires. En France, si un certain nombre de services réalisent des cyber infiltrations ou sont capables de réaliser des infiltrations physiques ponctuelles dans le cadre d’enquêtes, bien peu disposent des compétences et de l’organisation pour des opérations de longue haleine, à l’exception de la DGSE et surtout du Service interministériel d’assistance technique (SIAT), dont c’est la vocation première, en matière de lutte contre la criminalité organisée.

Les infiltrés ne sont pas des sources humaines, pour une raison très simple : ils ne sont pas sacrifiables. Les sources, en revanche, peuvent être perdues, démasquées, abandonnées, mises en sommeil, etc. Dans les SR, la règle veut qu’une source soit transmissible. Recrutée et manipulée – et parfois littéralement « tenue » -, elle travaille pour une structure (elle sait que c’est un service, mais elle est supposée ignorer lequel), parfois de façon volontaire, parfois en échange d’une rémunération. Elle ne trahit pas pour le seul charme de son traitant, même si on rarement vu des officiers traitants ternes, mais souvent parce qu’elle a été convaincue de le faire.

Les services de renseignement n’ont le droit de rémunérer que des sources étrangères, ce qui permet par ailleurs d’accroître leur emprise sur elles. Les citoyens français travaillant pour un service sans en être membres sont pour leur part des honorables correspondants (ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, des HC), et il en existe de toutes sortes. Certains ont accepté à leur poste, dans un hôtel du Golfe, dans un aéroport d’un État d’Afrique sub-saharienne ou dans une banque, de donner un coup de main. Ils ont pu le proposer ou on a pu le leur demander, mais le fait est qu’ils sont une ressource très utile.

Ils sont aussi des sources humaines, et à ce titre, ils sont traités. On leur donne parfois un petit coup de pouce, on leur fait des cadeaux (modestes), et on les appelle des « HC d’infra » (pour infrastructure). Ces HC ne partiront pas en mission et on ne les exposera pas. D’ailleurs, ils sont français, et on ne joue pas avec la vie des compatriotes.

D’autres HC sont plus mobiles, et parfois plus remuants, et François Waroux indique dans son premier livre qu’ils peuvent être « journalistes, hommes d’affaires, banquiers ou membres d’une ONG ». Là encore, leur profession leur permet bien des choses, et elle leur apporte aussi une couverture. Les journalistes ou les humanitaires ayant travaillé pour un service de renseignement ne sont pas rares, et certaines associations, aux péripéties parfois extrêmement douloureuses, durent des décennies, voire des carrières entières, parfois sous nos yeux sans que nous comprenions.

C’est aussi qu’être une source d’un SR n’est pas nécessairement une sinécure. Une source étrangère est le plus souvent un traître qui prend des risques insensés pour nuire à un système politique qu’il abhorre ou pour affaiblir un groupe jihadiste. Elle peut le faire par conviction, par devoir, ou parce qu’elle n’a pas vraiment le choix. Les SR recrutent des HC d’infra pour obtenir des services, et des HC ou des sources non françaises pour leur faire remplir des missions qu’il serait impossible à un de leurs membres d’accomplir, aussi bien en raison de l’impossibilité de disposer d’une couverture solide que pour éviter de prendre des risques relevant quasiment du suicide. De fait, si nombre d’officiers traitants sont authentiquement courageux, les risques qu’ils courent sont le plus souvent infiniment moindres que ceux pris par les opérateurs des forces spéciales ou du Service action ou par les sources envoyées en mission et dont la perte, sans être anecdotique, n’aurait rien d’une catastrophe.

On se demande bien, alors, pourquoi des HC ayant bravement servi la République pendant si longtemps éprouvent aujourd’hui le besoin de raconter à des oreilles naïves ou avides de notoriété qu’ils ont été membres de tel ou tel service. Ah bon ? Vous avez eu un badge ? Vous avez réussi le ou les concours civils ? Vous étiez militaire ? On vous a proposé un contrat ? Vous avez suivi les stages ? Vous avez fait la queue au mess ? Quel est votre indicatif de rédacteur ?

En réalité, s’il est possible d’abuser le public, un éditeur ou une rédaction, il est bien plus compliqué de se faire passer pour ce qu’on n’a jamais été auprès de professionnels. Alors, pourquoi, oui, pourquoi ? Nostalgie ? Frustration ? Appât du gain ? Ennui à l’approche d’une retraite pourtant bien méritée ?

Comme l’aurait demandé Sergueï Leontiev, « tu es du KGB, toi ? », et il ne faut pas se tromper de réponse.

« No more second chance/Nowhere else to go » (« Lightning’s gonna strike », Kenny Neal)

Certaines images se gravent instantanément dans votre mémoire et deviennent une part de vous. Elles ne vous hantent pas nécessairement mais il est manifeste qu’elles vous marquent, voire qu’elles vous inspirent ou qu’elles déterminent une partie de votre vie. Il y eut, en 1993, le visage d’un jeune Russe détenu à Dachau photographié par Éric Schwab et découvert alors que débutaient mes années d’études du système concentrationnaire nazi. L’histoire de ce cliché est racontée par la grande Annette Wieviorka dans 1945, la découverte (2015), et elle rappelle que la haine finit invariablement par produire des horreurs indicibles.

« C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle. » Une photo d’Eric Schwab.

Il y eut aussi cette image de Patrice Le Nepvou de Carfort, alors jeune médecin militaire en Indochine, accablé devant la dépouille d’un homme qu’il n’avait pu sauver. J’étais un jeune adolescent quand je découvris le portrait de cet officier. Il semblait s’y mêler la grandeur de servir et celle de la fraternité d’armes, et aussi le tragique d’une guerre irrémédiablement perdue mais dont les combattants, paradoxalement, incarnaient à mes yeux toutes les vertus.

Pour la gloire de l’Empire

Il y eut, surtout, cette photo prise par Yan Morvan à Beyrouth devant les décombres du Drakkar, détruit par un attentat le 23 octobre 1983 en même temps que QG des Marines impériaux. Tout, dans cette image, me frappa. Les décombres de l’immeuble qui s’était effondré sur les paras français, signe de la puissance de l’explosion, cette main qui s’agrippait à celle du soldat, et le contexte de cette attaque alors que les troupes occidentales essayaient de s’interposer dans un conflit d’une complexité folle, au cœur du Liban où tout le monde ou presque semblait décidé à massacrer son voisin.

Découverte d’un survivant dans les ruines de l’immeuble Drakkar, Beyrouth-Ouest, octobre 1983. © Yan Morvan

Le jour où je vis cette photo marqua ma vie à jamais. Déjà bien décidé à faire du renseignement, je fus happé par le Moyen-Orient, son histoire, ses civilisations et ses crises et je me promis alors de me consacrer à la défense de mon pays. La vision de cette main sortant des ruines ne me quitta plus, et ma vocation fut confortée par les attentats commis à Paris deux ans plus tard par les sbires du régime iranien. Ce que j’appris ensuite des circonstances exactes de l’attentat et de celles du raid « de représailles », de la bouche même de pilotes de la Royale, me fit prendre conscience de la possible duplicité de certains de nos chefs.

Devenu analyste à 25 ans, affecté à la lutte contre les réseaux jihadistes algériens, je fus confronté à d’autres terroristes, à d’autres assassins, et les tueurs envoyés par Damas ou Téhéran quittèrent mes préoccupations. Je restai cependant étonné que personne parmi mes collègues ou mes chefs n’ait été mandaté pour accélérer le rappel à Dieu des responsables des attentats de 1983 ou de 1985-1986. On peut croire à la diplomatie sans pour autant renoncer à la justice, ou au moins au rappel de certaines règles, comme celle qui veut qu’on ne commet pas impunément d’attentats ou qu’on ne tue pas de civils.

Je fus affecté au Quai d’Orsay à l’été 2003, alors que la diplomatie française, contre toute évidence et au nom d’une « politique arabe » qui n’a jamais servi à rien sinon à vendre des armes à des tyrans et à financer des partis politiques en retour, s’opposait à l’inscription du Hamas sur la liste européenne des groupes terroristes. Déjà à l’époque, par aveuglement, démagogie et orgueil, on confondait la défense du peuple palestinien, cause on ne peut plus juste, avec celle d’un groupe islamiste armé pratiquant la terreur. Les grands discours au sujet de la laïcité, de la raison ou de la fraternité n’étaient donc que pures foutaises tout comme les longs développements sur la situation dans la région, en apparence brillants mais en réalité creux et sans effet.

Je ne m’attarderai pas ici sur les conditions dans lesquelles le projet d’inscrire une branche du Hezbollah sur la liste européenne des groupes terroristes fut écartée par les plus hautes autorités – il faudra attendre mes mémoires, dans une bonne vingtaine d’années. Le fait est que la modération française fut récompensée comme de juste, notamment par l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005, imputé au Hezbollah et à ses protecteurs syriens et iraniens.

« Moi, je dis chapeau »

Tandis que le régime iranien ne variait pas d’un pouce en matière de répression, celui de Damas, dont quelques esprits candides avaient vanté l’ouverture, confirma tout le mal qu’on pensait de lui en écrasant avec la dernière sauvagerie la révolution de 2011 avant de libérer des centaines de jihadistes afin de la saboter définitivement. Ce dernier crime, qui ne fit pas trembler ses complices français qui prétendaient que Damas luttait contre le jihadisme (les mêmes validèrent les scrutins truqués organisés par la Rodina en Crimée – « collabo, plus qu’un métier, une vocation »), finit cependant par entraîner sa chute.

Trois années plus tôt, en 2008, le responsable des attentats de 1983 à Beyrouth, Imad Moughnieh, avait enfin été tué, et par les services américains et israéliens. Ça n’était certes pas un processus judiciaire, mais justice avait été rendue, et évidemment sans nous. L’affaire, romancée, a été racontée dans une minisérie qui ne manque pas d’intérêt et dont les Français sont cruellement absents.

Que nous n’ayons rien tenté de sérieux pour punir les assassins de Français n’a cessé de me mettre en colère depuis plus de 40 ans. Le recours systématique à la violence ne peut évidemment tenir lieu de politique, et il est manifeste que la guerre menée actuellement contre l’Iran, sans réel motif, sans but de guerre identifié et donc sans stratégie définie (« Le détroit d’Ormuz ? C’est qui, ça encore, Ormuz ? ») a surtout à voir avec la volonté acharnée du Premier ministre israélien de rester au pouvoir par tous les moyens et celle du président américain de faire oublier qu’il est un pédophile entouré de la plus belle cohorte de crétins corrompus de ces derniers siècles.

Nous avons cependant trop longtemps pris des coups sans réagir, pas nécessairement par retenue, et la République islamique d’Iran, ciblée par deux dirigeants apparemment incontrôlables, est haïssable à tous points de vue. Nous devrions tous réjouir de la mort du Guide et de celle des chefs des Gardiens de la révolution, du Ministère du renseignement et ou des responsables de la répression qui, avec la régularité des saisons, massacrent, torturent et violent la jeunesse iranienne au nom d’une religion qu’ils ne cessent de déshonorer. On pense ici, d’ailleurs, aux féministes de pacotille qui par anti-impérialisme de salon, en viennent à nier ou à justifier les crimes commis contre leurs supposées soeurs. Il faut croire que tous les victimes n’ont pas la même valeur.

Les autorités iraniennes n’ont cessé de projeter du terrorisme sur nos sols, par exemple en Bulgarie en 2012 ou en France en 2018, et leur volonté de nous frapper, en se concentrant sur la communauté juive – ce qui ne semble pas déranger tout le monde -, n’a jamais disparu. Il faut donc, désormais, se préparer aux inévitables répliques d’un régime qui va se durcir encore et qui semble d’autant moins sur le point de tomber qu’il se préparait depuis des décennies à une telle offensive. Le Président a eu raison de refuser de nous impliquer dans cette guerre absurde, mais les deux camps ont tout intérêt à nous y entraîner, soit par pure incompétence, soit, au contraire, par calcul.

Le renseignement à l’écran : protéger une source sensible

Il n’a échappé à personne que les services de renseignement (sans s, merci) sont tous des services secrets, et que les services secrets sont tous des services de renseignement (sans s, merci). Naturellement, en fonction des États, certains services secrets sont plus des rassemblements de gros bras incapables de placer correctement les voyelles dans Libye que des mécaniques capables de produire de l’analyse ; et il peut arriver que d’autres services pas moins secrets soient plus des repères de forts en thème à peine capables d’ouvrir une boîte de foie gras que des unités constituées d’opérationnels aguerris. Il arrive même que certains services soient incapables, et d’agir et d’analyser, mais il faudra attendre la parution de mes mémoires dans 20 ans pour que je donne des exemples.

Le fait est que les services de renseignement sont des services secrets : leur organigramme est secret – et on ne le donne pas aux copains des autres services, merci -, la liste de leurs membres est secrète, ce qu’ils écrivent est secret, leurs méthodes sont secrètes, les objectifs qui leur sont fixés par les autorités politiques sont secrets (vous ne trouverez pas le Plan national d’orientation du renseignement sur TikTok), les moyens qui leur sont attribués sont secrets et leurs sources sont secrètes. Celles-ci sont, en effet, la raison d’être d’un SR, qui a le droit d’employer des méthodes exorbitantes au droit commun, comme le recrutement et la manipulation de sources humaines rémunérées ou l’emploi de techniques de renseignement – l’usage de ces dernières devant répondre à des finalités juridiques et étant contrôlé par la CNCTR, comme le dit la loi du 24 juillet 2015.

La notion de secret et les contraintes liées à son indispensable protection sont définies par le SGDSN dans un texte, l’instruction générale interministérielle n°1300 sur la protection du secret de la défense nationale, dont le respect n’est pas optionnel et dont la lecture, moins amusante que celle d’un roman de Donald Westlake, est essentielle. Contrairement à ce que pensent les amateurs ou les cossards, la classification des données, des procédés ou des organigrammes n’a rien d’un caprice et répond à une logique que la DGSI s’emploie à expliquer au public par l’intermédiaire de son site et de plusieurs rubriques (comme celle-ci).

Défenseurs de l’État et des intérêts de la Nation, les services sont donc autorisés à recourir à des méthodes hors-du-commun pour accomplir leurs missions. Celles-ci sont, par essence, d’une extrême sensibilité et, à ce titre, ne peuvent qu’intéresser les puissance hostiles, désireuses de savoir quelles sont nos priorités, ce que nous pensons de tel ou tel crise ou acteur, ce que nous sommes prêts à engager comme moyens, et, évidemment de quelle nature ils sont. Pour ce faire, nos adversaires font faire exactement la même chose que nous : ils vont chercher des sources, ou au moins des failles. Et quand ils auront identifié un objectif, ils essaieront de l’approcher. Et si c’est compliqué, si cet objectif est attentif à son environnement, ils tenteront de le circonvenir en s’en prenant à ses proches, par exemple en tamponnant un collaborateur ou en essayant de pénétrer ses moyens de communication.

En ne respectant pas les règles de protection du secret, on fait donc non pas preuve d’une charmante légèreté (« Oh, ce que tu peux être tatillon ») mais d’une inconséquence  potentiellement criminelle. Comme le lança un jour le regretté lieutenant Bradshaw, « le Département de la défense a le regret de vous informer vos fils sont morts parce qu’ils étaient idiots ».

Ne pas appliquer les règles parce qu’on les ignore est tolérable de la part d’un amateur ou d’un très jeune professionnel. Ne pas les appliquer parce qu’on n’en pas envie, par paresse ou par arrogance (« ces règles ne s’appliquent pas à des cadres de ma qualité et/ou de mon statut ») constitue une attitude parfaitement insupportable, où la bêtise et l’égoïsme le disputent à l’inconséquence. Refuser la discipline individuelle entraîne la mise en danger du système dans son ensemble, et l’absence de discipline conduit inévitablement à des catastrophes. On sait ce qu’il faut penser des gens qui, par exemple, laisseraient traîner des notes dûment classifiées sur leur bureau, ou qui brancheraient leur cigarette électronique sur leur ordinateur ou qui, par confort, laisseraient la carte de leur messagerie chiffrée dans le lecteur et pousseraient la nonchalance jusqu’à coller au mur près du dit lecteur leur mot de passe, parce que, comprenez-vous, on ne va quand même s’abaisser à apprendre un code par cœur (ben, en fait, si) ou à utiliser un coffre-fort (« toutes ces combinaisons, c’est empoisonnant, ne trouvez-vous pas ? »). De l’incompétence au sabotage, il n’y a souvent qu’un pas et le fait d’être payé pour ce que vous faites ne fait hélas pas de vous un professionnel.

La protection du secret est inhérente à la pratique du renseignement, et c’est donc avec la plus grande attention qu’il faut observer la façon dont les uns et les autres s’affranchissent de ses contraintes. Il faut qu’une situation soit particulièrement grave pour que des services prennent le risque d’exposer la ou les sources de leurs analyses, et au royaume des idiots les types avec un peu de jugeotte sont rois. C’est ici qu’intervient un apparent paradoxe : plus la source est sensible (un agent des services russes qui bosse pour vous, le déchiffrement des communications de l’ambassade d’une puissance adverse, l’infiltration cyber d’un nœud de communication que l’ennemi croit inviolable, etc.), plus les renseignements qu’elle fournit sont à manier avec précaution afin de la protéger. En 2022, devant l’urgence de la situation, les États-Unis (oui, c’était avant) avaient choisi de révéler l’étendue de leur connaissance des intentions russes dans une démarche de signaling stratégique rarement vue, mais celle-ci ne fut pas comprise ou pas crue. Quand ça veut pas…

L’usage veut cependant que dans l’écrasante majorité des cas les éléments les plus sensibles ne soient pas rendus publics – d’où la classification des notes, bande d’amateurs – afin de ne pas griller votre source et ne pas permettre à l’adversaire d’adapter son dispositif. Une légende courut ainsi pendant des décennies au sujet de la décision que Winston Churchill aurait prise de laisser la ville de Coventry subir un raid de la Luftwaffe, dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, sans réagir particulièrement afin de protéger le déchiffrement d’Enigma. Les travaux historiques les plus récents tendent cependant à infirmer cette histoire, dont la seule vertu était de rappeler la sensibilité des sources techniques. Et pourquoi protège-t-on avec plus d’acharnement et de rigueur une source sensible qu’un petit indic ? Parce que le petit indic peut être remplacé (« expandable », comme l’aurait dit Dillon) alors que la source sensible est intrinsèquement unique. Si vous la gâchez, vous n’en trouverez pas d’équivalente.

« The founding fathers gave the free press the protection it must have to fulfill its essential role in our democracy. The press was to serve the governed, not the governors. »

Géant parmi les géants, Steven Spielberg a réalisé depuis une cinquantaine d’années quelques-uns des films les plus marquants du cinéma américain et a touché à presque tous les genres. Jusqu’en 2017, il ne s’était pourtant pas attaqué au journalisme d’investigation, sujet qui a donné et continue de donner régulièrement des œuvres remarquables au cinéma (La Dame du vendredi, 1939 ; Citizen Kane, 1941 ; L’Homme qui tua Liberty Valance, 1962 ; Profession : reporter, 1975 ; Les Hommes du président et Network : main basse sur la TV en 1976 ; L’Année de tous les dangers en 1982 ; La Déchirure, 1984 ; Salvador, 1986 ; L’Affaire Pélican, 1993 ; Révélations, 1999 ; Presque célèbre, 2000 ; Good night, and good luck, 2005 ; Green Zone, 2010 ; Spotlight, 2015) comme à la télévision (la saison 5 de The Wire, 2002 – 2008 ;  The Newsroom, 2012 – 2014).

Auteur de classiques, Spielberg ne pouvait pas ne pas se mêler de journalisme et lui qui n’avait jamais traité de la Guerre du Vietnam s’est donc attaqué à la passionnante affaire des Pentagon Papers, cette gigantesque fuite de documents exposant au grand jour la réalité de la politique des Etats-Unis en Indochine puis au Vietnam et les mensonges l’ayant accompagnée.

La quintessence de ces documents fut publiée par le New York Times le 13 juin 1971 sous la plume de Neil Sheehan (qui écrira plus tard un livre indépassable sur le conflit, L’Innocence perdue) et provoqua une crise politique majeure. Steven Spielberg ne filme cependant pas l’affaire du point de vue du grand quotidien new-yorkais mais de celui de son concurrent malheureux et dépassé, le Washington Post. Le titre français est à cet égard trompeur (on ne compte plus les fois où des distributeurs français sans culture ou sans scrupules ont trahi un film en changeant son titre) : le film dans sa version originale se nomme The Post et ne cache pas son intention de traiter l’affaire depuis la capitale et non de décrire la façon dont le scoop a été géré par la rédaction du NYT.

Sans excès de mise en scène, le réalisateur s’attache à montrer comment la publication des Pentagon Papers força le Post à assumer son destin de grand titre national. L’affaire éclata en effet alors que le quotidien s’apprêtait à entrer en bourse, et le film montre comment s’opposent les tenants d’une presse audacieuse et consciente de ses responsabilités politiques (Tom Hanks, à la limite du cabotinage en Ben Bradlee, et l’immense Bob Odenkirk) et des gestionnaires et des juristes légitimement inquiets mais excessivement agaçants (Tracy Letts, Bradley Whitford ou Jesse Plemons).

Conscient de l’immense importance de la fuite de ces documents secrets, et pas moins conscient de la nécessité absolue pour son journal de se mêler de l’affaire, d’abord en se procurant les 7.000 pages du rapport McNamara puis en en publiant sa propre analyse, le rédacteur en chef tente de convaincre la propriétaire du Post, Katharine Graham (Meryl Streep, comme toujours prodigieuse), de dépasser ses préventions et de se jeter dans l’arène.

Héritière de la fortune de son mari, mal à l’aise en public, entourée de mâles dominants la trouvant au mieux très mondaine au pire, pas bien fûtée, incompétente et illégitime, Katharine Graham est le vrai sujet du film, le cœur de l’intrigue, celle sans qui le Washington Post n’aurait pas publié à son tour le rapport, ne serait pas allé défier l’Administration Nixon aux côtés du New York Times et n’aurait pas gagné devant la Cour suprême le droit de révéler des secrets honteux. Il est d’ailleurs heureux que ce combat ait été mené alors, car il n’est pas certain qu’il serait gagné aujourd’hui.

The Post, comme dit plus haut, ne traite pas tant de l’affaire des Pentagon Papers que de la transformation d’un très chic quotidien local en un titre de référence dont les articles et les enquêtes ont une portée nationale, sinon internationale. Cette transformation n’est permise que par le cheminement personnel de Katharine Graham. Le film est d’abord le récit de l’émancipation d’une femme de la très bonne société, timide, complexée, prenant conscience de son pouvoir et de ses responsabilités sans tenir compte des pressions des hommes qui l’entourent. La scène où elle sort de la Cour suprême sous le regard admiratif de jeunes américaines est à cet égard remarquable.

Parfaitement mis en scène et reprenant tous les passages obligés des films sur le journalisme (les conférences de rédaction, le rédacteur en chef en mission divine, la gestion des sources, la concurrence avec les autres titres, les plans dans la salle des rotatives, la distribution des journaux dès potron-minet, les conciliabules nocturnes, le rappel des exigences éthiques du métier), The Post est d’un admirable classicisme. Ce parti-pris de la sobriété le place à des années-lumière des outrances dont est capable Spielberg quand il le faut. Il lui permet d’être un véritable préquel du chef-d’œuvre d’Alan J. Pakula, Les Hommes du président, consacré au Watergate, le scandale qui finit par avoir raison de la présidence Nixon. Le film s’achève d’ailleurs sur la découverte du cambriolage des locaux du Parti démocrate par un vigile et on sent que Steven Spielberg fait ici un passage de relais symbolique avec un des monuments du Nouvel Hollywood.

A la perfection formelle du film s’ajoute un message politique, que les cyniques jugeront évidemment naïfs mais qu’il n’est pas inutile de rappeler ces jours-ci, au sujet du respect du bien public, de la nécessaire dignité des dirigeants et du rôle essentiel dans une démocratie d’une presse courageuse, rigoureuse et indépendante. Disons que ça va mieux en le disant.

Oppression is the mask of fear

Oppression is the mask of fear

C’est sans doute un mal pour un bien. La vente de l’univers Star Wars à Disney avait ainsi accouché de trois bouses (les épisodes VII, VIII et IX) et de nombreux fans, au premier rang desquels votre serviteur, avaient à la sortie des deux premiers sérieusement envisagé de faire dissidence et de se tenir le plus loin du gâchis qui serait désormais tourné. C’est alors que s’était produit le miracle Rogue One, remarquable film d’espionnage sauvé du désastre par Tony Gilroy, devenu en une vingtaine d’années le maître incontestable du genre à Hollywood.

La saga Star Wars nous a offert un univers d’une exceptionnelle richesse, et les deux trilogies écrites par George Lucas ont emprunté au cinéma d’aventure, au film d’aviation (cf. Top Gun: Maverick, qui lui a rendu en retour un hommage appuyé), au film de sabre, au film politique (« This is how liberty dies, with thunderous applause ») – quand bien même Lucas n’est pas Costa-Gavras – et, évidemment au film d’espionnage. Dès 1977, il était question des plans d’une installation militaire dérobés par une poignée de héros, et les autres films ne furent que traque de fugitifs, infiltration, sabotage, assassinats, manipulations, trahisons et lutte clandestine contre un régime tyrannique.

La seconde trilogie (1999 – 2005) avait permis à Star Wars de sortir, du moins en partie, des drames de la famille Skywalker et de nous montrer le vaste monde. C’était là le manque principal des premiers films, organisés autour d’une poignée de personnages dans des décors qui n’étaient souvent que des scènes de théâtre. Il manquait à l’ensemble une société, des enjeux dépassant la seule lutte entre une poignée de chevaliers et l’empereur en sa forteresse imprenable. Il manquait à l’univers de Lucas une profondeur dépassant le petit cercle des protagonistes principaux et donnant de la chair.

Avec Rogue One, qu’il avait réécrit, Tony Gilroy, scénariste des Bourne, réalisateur du remarquable Michael Clayton (2007), s’était affranchi des tragédies intimes secouant la dynastie Skywalker/Organa pour nous plonger dans la réalité d’un monde écrasé par l’Empire galactique et au sein duquel naissait une rébellion aux profondes divisions. Darth Vader y utilisait la Force, notamment contre ses subordonnés – une sale habitude, soit dit en passant –, tout comme certains rebelles, mais l’important n’était pas là. Il ne s’agissait pas d’un combat entre jedi et sith mais d’une insurrection menée par des gens du peuple. Enfin le monde de Lucas devenait complexe. Des rebelles pouvaient aussi être des fanatiques, l’oppression impériale n’avait rien de théorique et tous les insurgés n’étaient pas de beaux aventuriers.

Annoncé en 2017, le développement de la série Andor visait, selon ce qui est devenue une habitude, à combler les espaces temporels entre les films de la saga (cf., notamment, Solo: A Star Wars Story, en 2018, ou la minisérie Obi-Wan Kenobi, en 2022). Manifestement alarmé par la tournure que prenait le projet, Tony Gilroy se manifesta, fit des propositions et fut finalement imposé en 2020 comme le nouveau show runner de la série. Il a d’ailleurs raconté tout ça dans un passionnant entretien accordé au Monde en 2022.

Autant le dire clairement, le résultat est proprement exceptionnel et fait entrer, comme l’écrivit alors Thomas Sotinel, l’univers Star Wars dans l’âge adulte.

Cinq ans avant Rogue One, la série suit une série de personnages impliqués dans la rébellion ou dans sa répression : Cassian Andor, dont le rôle est à nouveau tenu par le remarquable Diego Luna, et que l’on voit rallier progressivement ceux qui luttent contre l’Empire ; Luthen Rael, qui tente d’organiser la révolte, et qui est interprété par le prodigieux Stellan Skarsgård, un acteur dont le talent ne cesse de sidérer ; la bien connue sénatrice Mon Mothma (Genevieve O’Reilly), qui finance la révolte et bâtit des réseaux ; Syril Karn (Kyle Soller), un ambitieux jeune milicien désireux de remporter des succès opérationnels ; Dedra Meero (Denise Gough), un officier des services de sécurité impériaux qui traque les rebelles ; et Bix Caleen (Adria Arjona), une amie d’Andor qui paye très cher cette proximité.

Tous ces personnages s’évitent, se fuient, s’affrontent, se capturent ou se cherchent sans répit alors que l’Empire, désormais instauré, impose sa domination partout où il le peut. Tony Gilroy décrit ce climat de façon glaçante dans un univers où plus aucun espoir ne subsiste, où l’arbitraire est la norme et où le pouvoir est aux mains d’un système à la puissance en apparence infinie. La charmante naïveté de la première trilogie est bien loin et Gilroy prolonge ici avec maestria l’entreprise d’assombrissement de la saga entreprise par Lucas en 1999 et dont le premier aboutissement avait été, en 2005, l’épisode III, La Revanche des Sith. Il parvient même à s’affranchir des références sempiternelles à la Force, étrangement absente ici.

A la différence de J.J. Abrams, imitateur sans talent et sans vision, Tony Gilroy sait exactement ce qu’il veut raconter. Sa maîtrise des codes du récit d’espionnage et sa compréhension des enjeux moraux et opérationnels de la clandestinité font d’Andor une authentique contribution au genre. Il y a plus de renseignement dans le premier volet de la série que dans la plupart des productions françaises – y compris (surtout ?), celles adoubées par les autorités – et les grandes logiques du métier y sont présentées bien plus clairement que dans de récents documentaires de commande. La complexité des personnages, la diversité de leurs parcours, de leurs motivations et de leurs ressorts intimes trouvent peu d’équivalent à la télévision, même dans la remarquable adaptation de John Le Carré The Night Manager (2016) ou dans la série True Detective (2014 – )

Gilroy, une fois de plus, vise juste et il a manifestement compris ce que bien des commentateurs n’ont pas vu (ou pas voulu voir) il y a quelques années au sujet de la violence politique. Une même cause peut être défendue pour un grand nombre de motifs issus d’itinéraires individuels variés (« Everyone has its own rebellion », entend-on notamment, ce qui fait un bien fou après les torrents de foutaises entendues il y a une dizaine d’années) et les généralisations hâtives, si elles rassurent les décideurs pressés, ne sont en réalité d’aucune pertinence, quand elles ne sont pas de pures escroqueries intellectuelles.

La série n’est pas seulement le récit des débuts d’une insurrection. Elle décrit aussi un système totalitaire, l’omniprésence des forces de sécurité, la peur constante dans les esprits, les camps de travail, l’extermination des opposants, et, preuve que Gilroy a décidément lu ses classiques au sujet du Reich ou de la Sainte Rodina, de la féroce concurrence au sein de l’appareil répressif pour monter en grade et s’assurer plus de pouvoir. Dans les rangs de l’Empire comme dans ceux de la Rébellion, les motivations sont complexes et ne se résument pas à une adhésion simpliste à l’idéologie défendue.

Cette compétition entre cadres ne génère pas seulement des tensions administratives, elle valorise aussi les esprits les plus affutés. Dedra Meero est l’un de ceux-là, et son approche du défi représenté par l’insurrection naissante révèle une démarche analytique méthodique, ambitieuse et originale. Son personnage nous rappelle, l’air de rien, que nos ennemis ne sont pas nécessairement idiots ou incompétents simplement parce qu’ils sont nos ennemis (n’en déplaise au regretté Pierre Desproges). Nous savons parfaitement en France ce qu’il en coûte de sous-évaluer l’adversaire.

Pour une fois à l’écran, et comme dans les romans de Tom Clancy, qui s’attachait toujours à montrer l’ensemble des protagonistes, leur stratégie, leurs objectifs et leurs actions (et aussi le poids du hasard), Gilroy met en scène deux camps irréductiblement ennemis mais également intelligents, compétents et absolument déterminés à l’emporter. Dans cette lutte à mort, la victoire ne pourra aller qu’au plus habile et au plus motivé. C’est ici que la série touche le cœur du contre-espionnage, lorsqu’il est question de réaliser contre le camp adverse des manœuvres complexes, de manipuler, d’intoxiquer, et de sacrifier des pions dans l’espoir de gains décisifs.

Contre un régime sans pitié, les chefs de la rébellion n’ont d’autre choix que de mettre en œuvre toutes les mesures offertes par le métier, comme le révèle le dilemme de Luthen Rael face aux excès d’Anto Kreegyr : faut-il sacrifier cet allié encombrant pour endormir les services impériaux et assurer ainsi la sécurité de l’agent infiltré en leur sein, eux-mêmes se demandant s’il ne faut pas l’éliminer pour plaire à l’Empereur ? Rael, chef de réseau courant des risques insensés, est aussi lucide qu’il est déterminé au sujet de sa mission et de ce qu’elle implique.

Tandis que Dedra Meero fait le constat (cf. plus haut) de la fragilité du régime qu’elle sert, les rebelles réfléchissent aussi et théorisent.

La clairvoyance de Cassian Andor au sujet des failles impériales est à cet égard remarquable (« The arrogance is remarkable, isn’t it? They don’t even think about us. ») et elle va nourrir la stratégie des insurgés.

Le courage face aux risques de capture et de torture et les sacrifices consentis au nom d’une cause supérieure évoquent irrésistiblement le chef-d’œuvre de Jean-Pierre Melville L’Armée des ombres (1969), tiré du roman un poil verbeux de Joseph Kessel. Sa noirceur, son âpreté, la grandeur des personnages, jamais désespérés malgré les obstacles et la puissance de l’ennemi, en font un récit admirable. Sa parfaite imbrication dans le reste de l’univers Star Wars, qu’il enrichit au lieu de le dénaturer – à l’instar de la référence parfaitement amenée à THX 1138 (1971) – est par ailleurs exemplaire. Gilroy ne copie pas Lucas, il s’en inspire et le cite intelligemment, ajoutant une pièce essentielle à une saga qui, depuis 1977, ne cesse de nous faire vibrer.

« When you got a job to do you got to do it well You got to give the other fella hell » (« Live and Let Die », Paul McCartney & The Wings)

Il sera beaucoup pardonné à Doug Liman, réalisateur d’un récent remake calamiteux du déjà très moyen Road House (1989), notamment parce qu’il a initié en 2002 la saga Bourne et parce qu’il a ensuite tourné l’excellent Edge of Tomorrow (2014), réjouissant film de science-fiction ou les convaincants Fair Game (2010) et Barry Seal (2017).

A défaut d’être prolifique ou génial, Liman est un excellent faiseur, à l’aise avec les budgets pharaoniques comme avec les productions modeste. Alors que Barry Seal, l’histoire authentique d’un pilote américain travaillant pour les cartels mexicains (évoquée par ailleurs dans la remarquable série Narcos) était doté d’un budget de 50 millions de dollars, The Wall, sorti la même, ne coûta que 3 millions. Il faut dire que ses décors étaient spartiates (quelques ruines dans le désert) et sa distribution plus que resserrée, le film reposant sur les épaules d’Aaron Taylor-Johnson et la voix de Laith Nakli.

L’intrigue, simple sinon minérale, met en scène en Irak un binôme de soldats US – un tireur d’élite et son observateur – venus reconnaître le chantier d’un oléoduc ayant été la cible d’une attaque d’insurgés. La situation dégénère bientôt et voilà nos deux héros piégés par un sniper, le premier, blessé, gisant à découvert, le second, également touché, réfugié derrière un mur plus fragile que l’analyse des écrits de Hannah Arendt par le Lider Minimo. Le film, dès lors, adopte les règles sacrées de la tragédie classique (unité de lieu : un coin perdu du désert irakien ; unité de temps : l’intrigue dure moins d’une journée et s’achève au crépuscule ; unité d’action : se sortir de ce guêpier pour les deux GI’s, et bientôt pour le seul survivant) et ne s’étire pas inutilement.

Sobre, The Wall évoque bien sûr La Patrouille perdue (1938), de John Ford, ou deux films d’Alfred Hitchcock (Lifeboat, sorti en 1944, et La Corde, en 1948) par son dispositif. On pense surtout aux survival movies des années 80 et 90, comme les classiques Alien (1979), Piège de cristal (1988) et, naturellement, Predator (1987) mettant en scène des femmes et des hommes isolés, parfois solitaires, luttant contre des forces invisibles ayant la maîtrise du terrain. Tout l’intérêt de l’intrigue réside dans le déséquilibre d’un affrontement dont l’issue semble déjà écrite, et le scénariste, Dwain Worrell, continuera d’explorer le thème du soldat piégé dans The Abandon (2022,  Jason Satterlund).

Dans The Wall, cette recette toujours efficace est adaptée au conflit irakien et à la figure mythique du sniper Juba, terreur des soldats de la Coalition et outil de propagande des groupes la combattant. Le tireur d’élite qui décime les rangs ennemis comme dans nombre de films consacrés de guerre n’est cependant pas seulement un technicien invisible. Il manœuvre et joue avec son adversaire. Profitant d’une compromission du réseau de communication, Juba parle en effet à son ennemi sur la fréquence tactique, opposant son calme et sa maîtrise du lieu à la panique qui monte chez son interlocuteur.

Sans être politiquement engagé, le film fait entendre au spectateur américain quelques remarques désagréables au sujet des interventions armées au Moyen-Orient, dont il faut cependant relativiser la portée morale puisqu’elles sont prononcées par un type qui vient d’abattre des ingénieurs. Il n’empêche, ça n’est pas inintéressant. L’ensemble, de toute façon, n’a aucune prétention particulière si ce n’est de divertir (on est ainsi à mille lieues de Dans la vallée d’Elah, le film monumental de Paul Haggis) mais il ne se présente pas non plus un quasi documentaire, à la différence de, parfaitement au hasard, Cœurs noirs (2023). Reste un récit tendu, sec, et une fin qui pourrait, si on en avait le temps, conduire à un long développement sur les contre-guérillas sans issue. Pour ne pas trahir l’esprit du film, on ne s’y risquera pas mais celles et ceux qui ont vu The Wall savent de quoi il s’agit.

Le renseignement à l’écran : enquêteurs, exploitants et analystes (2)

Cinéaste discret nommé deux fois aux Oscars, Bennett Miller a réalisé une poignée de pépites depuis 1998 dont le brillant Moneyball (Le Stratège), sorti en 2011 et consacré à la mise en application par Billy Beane, le general manager des Oakland Athletics, de la sabermétrie, une approche analytique du baseball reposant sur l’étude statistique des performances des joueurs. Tiré du livre de Michael Lewis Moneyball – The Art of Winning an Unfair Game (2003), Le Stratège est sans aucun doute le plus grand film jamais tourné sur le baseball et un des plus grands films consacrés au sport contemporain.

Mais, à bien y regarder, Moneyball n’est pas seulement un film sur le sport de haut niveau et ses budgets colossaux, le pouvoir ou l’innovation. Il s’agit aussi d’un film sur l’analyse de faits et de données et sur la façon dont cette démarche de compréhension en profondeur de phénomènes complexes soutient une politique cherchant à peser sur le réel en identifiant les bons leviers. Bref, l’air de rien, c’est un film qui couvre en grande partie les étapes du cycle du renseignement, déjà admirablement montré dans Les Hommes du Président, le classique d’Alan J. Pakula, et qui a été encore mieux illustré dans Zero Dark Thirty, le monumental film de Kathryn Bigelow.

En se référant aux grandes étapes du cycle (orientation/recueil/exploitation/analyse/diffusion), il est possible de comprendre différemment le récit que nous offre Bennett Miller et ses trois scénaristes (Steven Zaillian, lauréat en 1994 de l’Oscar du meilleur scénario pour La Liste de Schindler, et nommé 4 autres fois ; l’immense Aaron Sorkin, Oscar du meilleur scénario en 2011 pour The Social Network, et nommé 3 autres fois ; et Stan Chervin, nommé comme ses deux coscénaristes pour Le Stratège). Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de glisser ici que Sorkin n’a pas été le scénariste originel mais a été  embauché pour réécrire le travail de Zaillian et que c’est donc sans doute à lui qu’on doit l’intérêt du récit). Mais revenons au cycle :

1/ Expression de besoins : afin de répondre aux ambitions d’une équipe sportive aux moyens limités, on recherche des données permettant de soutenir la stratégie innovante du general manager ;

2/ Orientation des capteurs : ici, il ne s’agit pas de recueillir du renseignement par des moyens clandestins mais bien de transformer les performances des joueurs, par essence publiques, en données mathématiques exploitables (phase mêlée de recueil et de mise en forme) ;

3/ et 4/ Exploitation et analyse des données : identification des tendances et analyse au profit du GM dans le cadre de sa politique de réforme du recrutement de l’équipe ;

5/ Diffusion et mise en œuvre : aucune diffusion écrite de l’analyse de ces données n’est évidemment réalisée, et les rapports ne sont mais on suit tout au long du film la façon dont l’utilisation de données complexes parfaitement analysées est au cœur de la stratégie mise en œuvre.

Sobre, admirablement réalisé et interprété, le film, nommé 6 fois aux Oscars, a l’immense intérêt de montrer les effets de la révolution culturelle initiée par Billy Beane au sein de son équipe. Le GM, puisqu’il innove, se heurte à deux oppositions, puissantes : d’une part, il doit affronter ses éclaireurs, les vétérans chargés d’identifier les joueurs à engager ; d’autre part, il doit composer avec l’hostilité de l’entraîneur de l’équipe. Dans les deux cas, ces oppositions sont le reflet d’un choc en apparence culturel mais qui est en réalité méthodologique.

Les éclaireurs, tous d’anciens joueurs, passent des heures et des heures à étudier les recrues disponibles et s’appuient sur leur longue expérience et les certitudes nées de celle-ci. Le choc avec les tenants d’un raisonnement construit sur des faits objectifs et des données solidement établies est inévitable et prend les allures d’une querelle des Anciens et des Modernes. Ici, les Anciens semblent incapables de comprendre que leur approche fondée sur l’expérience (d’autres, ailleurs, diraient « au flair » ou « à l’instinct ») n’est en fait qu’un raisonnement imparfait, bâti sur des croyances et non des faits, et donc inabouti et sans pertinence.

L’entraîneur, joué par l’immense et terriblement regretté Philip Seymour Hoffman, présente les mêmes biais et s’oppose frontalement au GM. Il le fait avec d’autant plus de force que son statut au sein de l’équipe lui permet de résister au changement, et même de ne tenir aucun compte des directives venues d’en haut. Le film montre parfaitement ce que peut être le refus d’obéir au sein d’organisations complexes : pas de cris, pas de violence, mais le choc entre une volonté de changement et un déni d’autorité construit sur des certitudes techniques et le refus de pouvoirs inférieurs de transiger. Il faut cependant savoir trancher pour imposer les réformes dont on pense qu’elles sont indispensables – et il n’est jamais inutile de rappeler qui commande vraiment.

Le film ne traite pas seulement de l’analyse et de son usage. Il montre aussi comment les commentateurs sans méthode et sans faits se trompent systématiquement. D’abord cruels à l’égard de l’équipe de Billy Beane, qui accumule les défaites au début de la saison, les journalistes sportifs accablent ainsi la nouvelle stratégie des A’s et son promoteur sans savoir que les échecs observés sur le terrain sont la conséquence non des erreurs conceptuelles du GM mais bien du sabotage systématique de l’entraîneur. Les mêmes continueront de se tromper quand la stratégie de Beane commencera à porter ses fruits et ils attribueront ces succès à l’entraîneur sans savoir que si ça marche, c’est justement parce que l’entraîneur a perdu la main.

Enfin, Le Stratège est aussi le récit d’une rencontre puis d’une association entre deux esprits remarquablement doués, l’un pour concevoir une stratégie et la mettre en œuvre, l’autre pour comprendre le monde et en tirer des analyses opérationnelles.

Du vestiaire aux bases en passant par bancs, Moneyball nous offre une illustration parfaite du couple analyste/décideur au cœur de n’importe quel service correctement organisé et surtout de toute politique publique de renseignement sérieusement réfléchie et un minimum rigoureuse et ambitieuse. (Très très) intelligent, solide, lucide, mais aussi inexpérimenté dès qu’il s’agit de prendre des décisions, le personnage qu’incarne Jonah Hill est un des jeunes analystes les plus convaincants qu’on ait vu au cinéma depuis qu’on tourne des films sur le renseignement.

C’est ce qu’on appelle, dans notre jargon de spectateur, une pépite et un instant classic.