« How far have you been ? » (« West End Girls », Pet Shop Boys)

Le crime organisé n’en finit pas de saper ce qu’il reste de fondations à la République. En expansion continue malgré les efforts des autorités, il tue et il corrompt à un rythme jamais vu dans notre pays. Certaines villes, happées par le narcotrafic, évoquent désormais des situations que nous ne connaissions jusque-là que par les films et les séries tournés aux Etats-Unis depuis une quarantaine d’années et qui nous semblaient bien lointaines.

Les affaires se multiplient et impliquent désormais tous les corps ou presque de nos forces (gendarmes, douaniers, policiers, magistrats, et même des membres de nos services de renseignement). Les brebis galeuses s’illustrent, évidemment, par leur appât du gain mais aussi, souvent, par – disons-le poliment – une compréhension limitée des risques et des enjeux et une minimisation de leurs crimes.

Le cinéma français ne dédaigne pas, à l’occasion, s’intéresser aux histoires de malfrats, souvent en prenant pour modèle les productions hollywoodiennes (comme ici). Il peut aussi, plus ou moins adroitement, s’intéresser aux immenses difficultés des policiers. En 2023, le réalisateur Stéphane Demoustier a livré avec Borgo un récit particulièrement fin et éclairant tiré d’une affaire de corruption ayant abouti à l’assassinat de deux personnes à Ajaccio, en 2017.

Borgo est le nom d’une ville de Corse, mais c’est aussi le nom d’un centre pénitentiaire dans lequel on retrouve, comme il se doit, des détenus insulaires. C’est là qu’est affectée une surveillante, remarquablement interprétée par Hafsia Herzi, et que va se nouer le drame. Très vite, les failles du personnage apparaissent, et elles sont autant de vulnérabilités.

On aimerait écrire qu’il s’agit d’une personnalité complexe, mais le film montre plutôt une femme terne, sans autorité, influençable et qui s’ennuie manifestement. Combinées, ces caractéristiques dont d’elle une cible parfaite pour les criminels détenus à Borgo dont un, petite frappe plus vraie que nature, la manipule aisément.

Borgo, en effet, n’est pas seulement un film sur la prison, sur le milieu corse ou sur la dérive criminelle d’une femme inconsciente. Le film raconte l’approche puis le recrutement et la manipulation d’une source et son emploi lors d’une opération criminelle. Ce recrutement n’était certes pas prévu mais la surveillante présentait tant de faiblesses qu’il était impossible pour un homme retors de ne pas tenter le coup. Ce basculement est le cœur du récit.

L’affaire se fait comme dans les manuels : environnement de la cible, approche par petites touches, identification des ressorts possibles, création d’une relation privilégiée mêlant séduction et pression plus ou moins subtile, recrutement formel et finalement utilisation opérationnelle (et sacrifice). Tout se passe d’autant plus aisément que la surveillante recrutée n’attend finalement que cela : plus que de l’argent, c’est une forme de valorisation qu’elle obtient en passant de l’autre côté de la loi et en trahissant son serment et son uniforme.

La corruption passe évidemment par une transaction financière, mais la démarche est plus complexe qu’il n’y paraît. Pour lutter contre ce mal qui ronge nos forces et notre administration, il faut admettre que le crime organisé constitue une menace majeure contre l’État de droit et que la lutte contre lui relève, ni plus ni moins, des logiques de la contre-ingérence. Rappeler les normes éthiques ou les règles de déontologie est un début, former les personnels à détecter les approches dont ils sont l’objet et à rendre compte aux unités spécialisées est devenu un impératif. De même que le film d’Éric Rochant, Les Patriotes (1994), est régulièrement projeté dans les enceintes des services de renseignement, il faut montrer Borgo, non seulement aux surveillants pénitentiaires mais aussi à tous les fonctionnaires susceptibles d’être ciblés. Oui, ça fait du monde.

« Change your words into truth and then change that truth into love » (« As », Stevie Wonder)

Sans faire inutilement du bruit, Dominik Moll, fidèlement associé au scénariste Gilles Marchand, construit depuis plus de vingt ans une œuvre remarquable, d’une grande cohérence, au sein de laquelle on trouve des récits en apparence policiers mais à la forte signification politique et sociale. A cet égard, il est en passe de devenir le Sidney Lumet français, capable de raconter des histoires avec sobriété et de dresser des portraits subtils, parfois inoubliables. Bref, l’anti-Olivier Marchal.

En 2022, avec La Nuit du 12, Moll avait livré un film d’une grande puissance, jamais démonstratif, jamais insistant, sur l’horreur des féminicides et la grandeur des policiers et des magistrats qui tentent de rendre la justice. Avec Dossier 137, sorti en 2025, il reprend la trame d’une intrigue policière mais le film dépasse de loin, à nouveau, le simple récit d’une enquête.

Il s’agit, cette fois, de raconter la quête de vérité d’une famille dont le fils a été grièvement blessé par des policiers lors d’une manifestation des Gilets jaunes, en 2018, et d’une enquêtrice de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) chargée de faire la lumière sur les circonstances du drame. Comme dans La Nuit du 12, Moll et Marchand racontent donc une investigation policière, les victimes, le long établissement des faits, les interrogatoires, les conversations téléphoniques avec le magistrat, et aussi la vie quotidienne de policiers intègres et modestes résistant à l’accablement et aux pressions.

Dossier 137 ne reprend pas seulement certains des éléments de La Nuit du 12, il prolonge en réalité sa réflexion. Encore une fois, des enquêteurs consciencieux essayent de trouver les coupables d’un crime révélateur d’un système d’oppression présenté comme systémique, la violence masculine d’un côté, celle de l’État et de sa police de l’autre. Encore une fois, des gens simples, écrasés mais dignes dans leur malheur, cherchent des réponses. Encore une fois, la justice semble impossible à rendre.

Le film, parfaitement interprété, dépeint une société fracturée, minée par la défiance des citoyens envers leurs dirigeants, les forces de l’ordre et les institutions. Loin de Paris, du cœur de l’État, de ses complexités bureaucratiques et de ses enjeux politiques, la famille du jeune homme blessé bout de colère et d’incompréhension et ne croit plus en personne. Elle est même, à certains moments, pénibles tant sa frustration la conduit vers une forme de complotisme. Le film a cependant la décence et l’habileté de ne pas la juger, et il nous invite à la nuance.

A Paris, justement, la policière qui mène l’enquête – Léa Drucker, remarquable – se heurte aux mensonges et à l’arrogance de policiers se pensant au-dessus des lois qu’ils sont supposés appliquer et défendre, au corporatisme et à la lâcheté d’une hiérarchie – criante de vérité – qui fait tout pour ne pas faire de vagues. On ne dira jamais assez à quel point le premier but des organisations est de survivre, la mission pour laquelle elles ont été créées passant rapidement au second plan.

Le film est donc aussi le récit d’une corruption, non pas simplement financière comme dans les trois classiques de Lumet Serpico (1973), Le Prince de New York (1980) et Contre-enquête (1990) mais bien plus insidieuse : il ne s’agit pas ici de s’enrichir mais de préserver à tout prix une machine, un système, des collègues, des supérieurs De même qu’il n’y a pas de failles, il n’y a donc jamais de bavures, il ne peut y en avoir, et il n’y en aura jamais, non pas parce que les policiers sont infaillibles comme le fut le Pape mais parce qu’ils se jugent intouchables. Dominik Moll, ce faisant, s’approche ainsi du monumental Copland, de James Mangold (1997), et pose des questions douloureuses.

Pourtant, malgré le procès en sorcellerie fait à Léa Drucker par sa cheffe, responsable hiérarchique d’une insondable lâcheté (qui a fait résonner quelques souvenirs chez votre serviteur), malgré les accusations indignes et les soudains rappels éthiques qu’on la voit subir, le film n’a rien du pamphlet anti-flic. Léa Drucker et ses collègues de l’IGPN, comme Robert De Niro et les siens chez Mangold, sont aussi des policiers, et ils sont même l’honneur de leur profession. Les critiques dont ils sont la cible proviennent de collègues égarés, aveuglés par la colère mais aussi, même s’ils ne l’admettront pas, par la peur.

Reste qu’on sort de là, comme à la fin de La Nuit du 12, secoué, pris aux tripes. Vous faites bien votre travail, mais il ne sert à rien. Le regard que Léa Drucker lance à son fils est celui du renoncement, de l’abdication face à des forces qu’il est inutile de combattre. Dans son regard, on lit la prise de conscience définitive que les dés sont pipés et qu’il va falloir composer avec ce constat jusqu’à la fin. C’est surtout l’acceptation qu’il n’y aura pas vérité et donc qu’il n’y aura pas de justice

« The Prophecy » (Howard Shore)

On connaît les vives réserves de Joseph Henrotin à l’encontre du Lockheed Martin F-35 Lightning II, la supposée petite merveille technologique américaine dont Washington impose plus ou moins l’achat à ses alliés les plus soumis ou les moins regardants – certains sont même les deux. Et de même que quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent, quand Joseph Henrotin prend le temps de rassembler l’ensemble de ses réflexions au sujet du F-35, on les lit.

Publié dans une nouvelle collection des Éditions du Rocher consacré aux questions de géopolitique, le dernier livre du rédacteur en chef de DSI, Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne, a l’immense mérite de rendre accessible l’intégralité du débat autour du chasseur américain. On se souviendra qu’en Belgique, où il réside, l’auteur s’est livré à de bondissantes passes d’armes avec certaines autorités gouvernementales – il est vrai assez gratinées – tout en dénonçant l’amateurisme et l’aveuglément de l’ensemble ou presque de la classe politique nationale.

Clair, solide, documenté, le livre de Joseph Henrotin présente d’abord la genèse du programme JSF, la compétition entre le X-32 et le X-35 et le choix du F-35.

Le très moche, c’est le X-32. Le moche, c’est le X-35.

Il présente les besoins opérationnels auxquels l’appareil est censé répondre et expose la logique ayant guidé sa conception. « Cyber-objet réseau centré » à la fois effecteur et capteur, le F-35 est aussi au cœur d’un système logistique automatisé d’une rare complexité et plutôt fragile.

Sans jamais polémiquer, l’auteur décrit également les immenses vulnérabilités induites par l’achat de l’appareil. Outre ses récurrentes difficultés de mise au point ou de mises à jour logicielles, le chasseur américain n’appartient de toute évidence pas complètement à ses utilisateurs non-américains. Il était déjà difficile d’admettre cette dépendance quand l’Amérique était gouvernée par des présidents ayant un cerveau et un minimum de décence, mais l’actuelle Administration américaine, qui ferait passer un épisode de South Park pour un film d’Éric Rohmer, fait de cette évolution un piège cauchemardesque.

De fait, le livre de M. Henrotin s’adresse autant à ceux qui s’intéressent de près à l’aviation (votre serviteur) comme à ceux qui tentent de comprendre le monde (votre serviteur) et de mesurer les rapports de force. On sort de sa lecture un peu plus convaincu encore de la nécessité vitale pour l’Europe de disposer d’une industrie de défense indépendante, et aussi avec le sentiment que le piège américain aurait plus de gueule si au moins le F-35 était un chasseur fiable et répondant à l’ensemble des missions qui lui sont assignées. Il ne l’est pas et on se dit que les constructeurs américains, qui ont conçu tant de merveilles, ont peut-être perdu la main. En tout cas, on n’est pas près de disposer d’un X-Wing.

« Friends, foes, God only knows » (« Come Along », Titiyo)

On voit mal qui en France, à part Matthieu Suc, aurait le talent nécessaire pour produire un récit d’une telle richesse et d’une telle limpidité. Il s’agit en effet, et sans le moindre doute, d’un des plus remarquables récits d’espionnage que votre serviteur ait eus entre les mains. C’est aussi que son auteur, David E. Hoffman, a bénéficié pour relater le recrutement et le traitement par la CIA d’Adolph Tolkachev, savant soviétique dont la production eut des répercussions essentielles pendant la 2e Guerre froide, d’un accès stupéfiant aux archives du service américain.

L’Espion qui valait des milliards (2023) est exceptionnel à plusieurs titres. D’une part, il raconte avec une précision remarquable, digne d’un historien – notre homme a quand même remporté deux Pulitzer, on est loin des copies de collégien du Fig Mag – le contexte de l’affrontement entre la CIA et le KGB dans les années 70 à Moscou et les débats au sein de Langley et du gouvernement américain au sujet de la stratégie à adopter en matière de sources humaines.

D’autre part, et rendons grâce à la traduction de Christine Lafferrière, le livre est d’une parfaite clarté, même quand Hoffman nous parle d’appareils photo miniatures, et on ne le lâche pas une minute. Précis mais jamais prétentieux et encore moins fasciné, l’auteur parvient à exposer les ressorts profonds de la trahison de Tolkachev, son intelligence, son courage, ses ambitions et ses obsessions. Sa restitution de la vie des fonctionnaires américains en poste à Moscou est également saisissante, et on mesure parfaitement le courage des officiers-traitants, opérant dans un environnement incroyablement hostile, comme l’abnégation de leurs proches dans la société soviétique cadenassée de l’ère Brejnev. Notez bien que la Rodina, après tout, n’a de toute façon jamais connu que les cadenas.

Il y a encore mieux cependant. David E. Hoffman a en effet bénéficié, comme je l’écrivais plus haut,  d’un accès exceptionnel aux archives opérationnelles de la CIA. Notes internes, comptes-rendus, instructions : jamais auparavant je n’avais lu dans un récit de journaliste des passages d’une telle précision, exposant les méthodes, les discussions internes ou le processus de prise de décision d’un service de renseignement. A ce titre, le livre, peut-être plus que tout autre en français, constitue une remarquable initiation au traitement de source en pays hostile et aux logiques du renseignement.

Appelé à devenir un classique de la littérature consacrée à l’espionnage, le livre d’Hoffman a été adapté au cinéma et le film, réalisé par Amma Asante et servi par une belle distribution, sortira dans quelques mois. D’ici là, il vous faut impérativement lire ce monument et méditer sur qu’il serait possible d’écrire en France si certaines archives étaient rendues accessibles.

« I used to be somebody but now I am somebody else/Who I’ll be tomorrow is anybody’s guess » (« Somebody Else », Jeff Bridges)

En pratique, c’est un peu plus compliqué, mais en théorie, c’est limpide. Un service de renseignement est une entité administrative qui dispose de sources techniques – au sens de la loi de juillet 2015 – et qui traite des sources humaines, les unes et les autres permettant de recueillir (attention : percée conceptuelle) du renseignement. Et ces mêmes services épluchent également ce qu’on appelle depuis quelques décennies les sources ouvertes et qui, croyez-moi, n’a plus rien à voir avec les revues de presse du début des années 90.

De temps en temps, on nous ressort une supposée querelle entre les tenants du « tout technique » (il est vrai qu’il en existe) et les nostalgiques – qui se font souvent passer pour de vieux sages – du renseignement humain, supposément plus fiable. Pour ces gardiens de la tradition, rien ne vaut une source humaine dûment ciblée, approchée, recrutée et manipulée/traitée selon les canons du métier. Ils n’ont pas nécessairement tort sur tout, mais ces tenants de l’orthodoxie prêchent aussi pour leur paroisse, leur grand âge les ayant tenus à distance des différents chocs technologiques que nous avons connus et auxquels ils n’ont rien compris, par choix comme par incompétence. Et ils sont bien silencieux quand on leur demande ce qu’une source humaine « à l’ancienne » peut apporter quand il s’agit de suivre des flux massifs de données.

Le débat est évidemment stérile, même s’il faudra y revenir, à l’occasion. Quoi qu’il en soit, aux yeux du public comme d’un trop grand nombre de journalistes, d’écrivains ou de scénaristes, le renseignement est avant tout une histoire de taupes, d’indics et autres infiltrés. Essayons d’y voir plus clair, en commençant par ces derniers, qui focalisent l’attention de tous.

Un infiltré est bien plus qu’une source humaine : membre à part entière d’un service, il dispose pour accomplir sa mission d’une légende, patiemment construite selon un processus complexe. Tout le monde n’est pas capable de réaliser de véritables infiltrations et de gérer des « clandestins », quoi que vous racontent certaines séries un peu trop fascinées qu’on nous a vendues comme de véritables documentaires. En France, si un certain nombre de services réalisent des cyber infiltrations ou sont capables de réaliser des infiltrations physiques ponctuelles dans le cadre d’enquêtes, bien peu disposent des compétences et de l’organisation pour des opérations de longue haleine, à l’exception de la DGSE et surtout du Service interministériel d’assistance technique (SIAT), dont c’est la vocation première, en matière de lutte contre la criminalité organisée.

Les infiltrés ne sont pas des sources humaines, pour une raison très simple : ils ne sont pas sacrifiables. Les sources, en revanche, peuvent être perdues, démasquées, abandonnées, mises en sommeil, etc. Dans les SR, la règle veut qu’une source soit transmissible. Recrutée et manipulée – et parfois littéralement « tenue » -, elle travaille pour une structure (elle sait que c’est un service, mais elle est supposée ignorer lequel), parfois de façon volontaire, parfois en échange d’une rémunération. Elle ne trahit pas pour le seul charme de son traitant, même si on rarement vu des officiers traitants ternes, mais souvent parce qu’elle a été convaincue de le faire.

Les services de renseignement n’ont le droit de rémunérer que des sources étrangères, ce qui permet par ailleurs d’accroître leur emprise sur elles. Les citoyens français travaillant pour un service sans en être membres sont pour leur part des honorables correspondants (ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, des HC), et il en existe de toutes sortes. Certains ont accepté à leur poste, dans un hôtel du Golfe, dans un aéroport d’un État d’Afrique sub-saharienne ou dans une banque, de donner un coup de main. Ils ont pu le proposer ou on a pu le leur demander, mais le fait est qu’ils sont une ressource très utile.

Ils sont aussi des sources humaines, et à ce titre, ils sont traités. On leur donne parfois un petit coup de pouce, on leur fait des cadeaux (modestes), et on les appelle des « HC d’infra » (pour infrastructure). Ces HC ne partiront pas en mission et on ne les exposera pas. D’ailleurs, ils sont français, et on ne joue pas avec la vie des compatriotes.

D’autres HC sont plus mobiles, et parfois plus remuants, et François Waroux indique dans son premier livre qu’ils peuvent être « journalistes, hommes d’affaires, banquiers ou membres d’une ONG ». Là encore, leur profession leur permet bien des choses, et elle leur apporte aussi une couverture. Les journalistes ou les humanitaires ayant travaillé pour un service de renseignement ne sont pas rares, et certaines associations, aux péripéties parfois extrêmement douloureuses, durent des décennies, voire des carrières entières, parfois sous nos yeux sans que nous comprenions.

C’est aussi qu’être une source d’un SR n’est pas nécessairement une sinécure. Une source étrangère est le plus souvent un traître qui prend des risques insensés pour nuire à un système politique qu’il abhorre ou pour affaiblir un groupe jihadiste. Elle peut le faire par conviction, par devoir, ou parce qu’elle n’a pas vraiment le choix. Les SR recrutent des HC d’infra pour obtenir des services, et des HC ou des sources non françaises pour leur faire remplir des missions qu’il serait impossible à un de leurs membres d’accomplir, aussi bien en raison de l’impossibilité de disposer d’une couverture solide que pour éviter de prendre des risques relevant quasiment du suicide. De fait, si nombre d’officiers traitants sont authentiquement courageux, les risques qu’ils courent sont le plus souvent infiniment moindres que ceux pris par les opérateurs des forces spéciales ou du Service action ou par les sources envoyées en mission et dont la perte, sans être anecdotique, n’aurait rien d’une catastrophe.

On se demande bien, alors, pourquoi des HC ayant bravement servi la République pendant si longtemps éprouvent aujourd’hui le besoin de raconter à des oreilles naïves ou avides de notoriété qu’ils ont été membres de tel ou tel service. Ah bon ? Vous avez eu un badge ? Vous avez réussi le ou les concours civils ? Vous étiez militaire ? On vous a proposé un contrat ? Vous avez suivi les stages ? Vous avez fait la queue au mess ? Quel est votre indicatif de rédacteur ?

En réalité, s’il est possible d’abuser le public, un éditeur ou une rédaction, il est bien plus compliqué de se faire passer pour ce qu’on n’a jamais été auprès de professionnels. Alors, pourquoi, oui, pourquoi ? Nostalgie ? Frustration ? Appât du gain ? Ennui à l’approche d’une retraite pourtant bien méritée ?

Comme l’aurait demandé Sergueï Leontiev, « tu es du KGB, toi ? », et il ne faut pas se tromper de réponse.

Le renseignement à l’écran : protéger une source sensible

Il n’a échappé à personne que les services de renseignement (sans s, merci) sont tous des services secrets, et que les services secrets sont tous des services de renseignement (sans s, merci). Naturellement, en fonction des États, certains services secrets sont plus des rassemblements de gros bras incapables de placer correctement les voyelles dans Libye que des mécaniques capables de produire de l’analyse ; et il peut arriver que d’autres services pas moins secrets soient plus des repères de forts en thème à peine capables d’ouvrir une boîte de foie gras que des unités constituées d’opérationnels aguerris. Il arrive même que certains services soient incapables, et d’agir et d’analyser, mais il faudra attendre la parution de mes mémoires dans 20 ans pour que je donne des exemples.

Le fait est que les services de renseignement sont des services secrets : leur organigramme est secret – et on ne le donne pas aux copains des autres services, merci -, la liste de leurs membres est secrète, ce qu’ils écrivent est secret, leurs méthodes sont secrètes, les objectifs qui leur sont fixés par les autorités politiques sont secrets (vous ne trouverez pas le Plan national d’orientation du renseignement sur TikTok), les moyens qui leur sont attribués sont secrets et leurs sources sont secrètes. Celles-ci sont, en effet, la raison d’être d’un SR, qui a le droit d’employer des méthodes exorbitantes au droit commun, comme le recrutement et la manipulation de sources humaines rémunérées ou l’emploi de techniques de renseignement – l’usage de ces dernières devant répondre à des finalités juridiques et étant contrôlé par la CNCTR, comme le dit la loi du 24 juillet 2015.

La notion de secret et les contraintes liées à son indispensable protection sont définies par le SGDSN dans un texte, l’instruction générale interministérielle n°1300 sur la protection du secret de la défense nationale, dont le respect n’est pas optionnel et dont la lecture, moins amusante que celle d’un roman de Donald Westlake, est essentielle. Contrairement à ce que pensent les amateurs ou les cossards, la classification des données, des procédés ou des organigrammes n’a rien d’un caprice et répond à une logique que la DGSI s’emploie à expliquer au public par l’intermédiaire de son site et de plusieurs rubriques (comme celle-ci).

Défenseurs de l’État et des intérêts de la Nation, les services sont donc autorisés à recourir à des méthodes hors-du-commun pour accomplir leurs missions. Celles-ci sont, par essence, d’une extrême sensibilité et, à ce titre, ne peuvent qu’intéresser les puissance hostiles, désireuses de savoir quelles sont nos priorités, ce que nous pensons de tel ou tel crise ou acteur, ce que nous sommes prêts à engager comme moyens, et, évidemment de quelle nature ils sont. Pour ce faire, nos adversaires font faire exactement la même chose que nous : ils vont chercher des sources, ou au moins des failles. Et quand ils auront identifié un objectif, ils essaieront de l’approcher. Et si c’est compliqué, si cet objectif est attentif à son environnement, ils tenteront de le circonvenir en s’en prenant à ses proches, par exemple en tamponnant un collaborateur ou en essayant de pénétrer ses moyens de communication.

En ne respectant pas les règles de protection du secret, on fait donc non pas preuve d’une charmante légèreté (« Oh, ce que tu peux être tatillon ») mais d’une inconséquence  potentiellement criminelle. Comme le lança un jour le regretté lieutenant Bradshaw, « le Département de la défense a le regret de vous informer vos fils sont morts parce qu’ils étaient idiots ».

Ne pas appliquer les règles parce qu’on les ignore est tolérable de la part d’un amateur ou d’un très jeune professionnel. Ne pas les appliquer parce qu’on n’en pas envie, par paresse ou par arrogance (« ces règles ne s’appliquent pas à des cadres de ma qualité et/ou de mon statut ») constitue une attitude parfaitement insupportable, où la bêtise et l’égoïsme le disputent à l’inconséquence. Refuser la discipline individuelle entraîne la mise en danger du système dans son ensemble, et l’absence de discipline conduit inévitablement à des catastrophes. On sait ce qu’il faut penser des gens qui, par exemple, laisseraient traîner des notes dûment classifiées sur leur bureau, ou qui brancheraient leur cigarette électronique sur leur ordinateur ou qui, par confort, laisseraient la carte de leur messagerie chiffrée dans le lecteur et pousseraient la nonchalance jusqu’à coller au mur près du dit lecteur leur mot de passe, parce que, comprenez-vous, on ne va quand même s’abaisser à apprendre un code par cœur (ben, en fait, si) ou à utiliser un coffre-fort (« toutes ces combinaisons, c’est empoisonnant, ne trouvez-vous pas ? »). De l’incompétence au sabotage, il n’y a souvent qu’un pas et le fait d’être payé pour ce que vous faites ne fait hélas pas de vous un professionnel.

La protection du secret est inhérente à la pratique du renseignement, et c’est donc avec la plus grande attention qu’il faut observer la façon dont les uns et les autres s’affranchissent de ses contraintes. Il faut qu’une situation soit particulièrement grave pour que des services prennent le risque d’exposer la ou les sources de leurs analyses, et au royaume des idiots les types avec un peu de jugeotte sont rois. C’est ici qu’intervient un apparent paradoxe : plus la source est sensible (un agent des services russes qui bosse pour vous, le déchiffrement des communications de l’ambassade d’une puissance adverse, l’infiltration cyber d’un nœud de communication que l’ennemi croit inviolable, etc.), plus les renseignements qu’elle fournit sont à manier avec précaution afin de la protéger. En 2022, devant l’urgence de la situation, les États-Unis (oui, c’était avant) avaient choisi de révéler l’étendue de leur connaissance des intentions russes dans une démarche de signaling stratégique rarement vue, mais celle-ci ne fut pas comprise ou pas crue. Quand ça veut pas…

L’usage veut cependant que dans l’écrasante majorité des cas les éléments les plus sensibles ne soient pas rendus publics – d’où la classification des notes, bande d’amateurs – afin de ne pas griller votre source et ne pas permettre à l’adversaire d’adapter son dispositif. Une légende courut ainsi pendant des décennies au sujet de la décision que Winston Churchill aurait prise de laisser la ville de Coventry subir un raid de la Luftwaffe, dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, sans réagir particulièrement afin de protéger le déchiffrement d’Enigma. Les travaux historiques les plus récents tendent cependant à infirmer cette histoire, dont la seule vertu était de rappeler la sensibilité des sources techniques. Et pourquoi protège-t-on avec plus d’acharnement et de rigueur une source sensible qu’un petit indic ? Parce que le petit indic peut être remplacé (« expandable », comme l’aurait dit Dillon) alors que la source sensible est intrinsèquement unique. Si vous la gâchez, vous n’en trouverez pas d’équivalente.

“Self-preservation is what’s really going on today” (“Young Hearts Run Free”, Candi Staton)

Enseignant, historien versé dans l’étude des conflits contemporains, le taulier d’Historicoblog nous observait avec curiosité lorsque, en 2013, l’évolution de la crise syrienne et l’intervention française au Sahel, venus confirmer notre inquiétude, le convainquirent que nous n’étions peut-être pas que des esprits dérangés. Appliquant des méthodes d’analyse éprouvées, il entreprit alors de décrypter l’abondante propagande que les groupes jihadistes consacraient à leurs opérations de combat. Il fut ainsi un des premiers à évoquer en France les Inghimasi avant d’acquérir, l’air de rien, une connaissance du théâtre syro-irakien que très peu, dans notre pays, peuvent concurrencer.

Esprit méthodique à l’extrême rigueur, il a largement partagé ses réflexions au profit de tous ceux qui voulaient comprendre et anticiper les projets opérationnels  des jihadistes. Menacé par les jihadistes, qui lui reprochaient la pertinence de ses travaux, il a également subi les injures, forcément misérables, des admirateurs de la bienveillante social-démocratie syrienne, à commencer par les queues de promo et autres petits télégraphistes de l’axe Damas-Moscou-Téhéran.

Convaincu du danger mortel que représentent les jihadistes, notre homme sait aussi que le régime syrien n’est pas moins abject et criminel. Spécialiste froid, il n’a jamais oublié les grands principes moraux qui font qu’on peut étudier un sujet avec rigueur sans s’aveugler. Explorer un tel sujet, cependant, use, et il a récemment annoncé mettre un terme à ses analyses.

Compréhensible, cette décision n’en est pas moins terrible. Lu par les services comme par les forces armées, abondamment cité par les journalistes comme par les chercheurs et les étudiants, il n’aura jamais eu au sein de l’État la place qu’il méritait afin de produire ce dont nous avons tous besoin, alors que le calme que nous vivons est trompeur. Il faut désormais souhaiter que la masse proprement ahurissante de travail qu’il a accomplie depuis toutes ces années se transforme en livre, ou en cours dans une école militaire ou une université courageuse. Imaginer qu’une telle connaissance des méthodes de combat jihadistes puisse disparaître constitue en effet un crève-cœur.

D’ici là, qu’il me soit permis de le remercier pour tout, pour ses réflexions, nos échanges, son acharnement à comprendre et à transmettre. La fin de ses travaux doit être vue comme la fin, glorieuse, d’une période incroyable de sa vie et de sa carrière, et nous lui souhaitons, avec toute notre amitié, le meilleur pour la suite.

“Oh, you can’t get even with this kind of pain/But to see you steady brings the calm, again” (“Only The Ones We Love”, Tanita Tikaram)

Qu’il me soit permis, alors qu’une poignée de débris harcèlent une rescapée des attentats du 13-Novembre, de rappeler quelques points simples mais essentiels :

1/ Le terrorisme est un mode opératoire (auquel on ne peut donc faire la guerre, mais passons) ;

2/ Ce mode opératoire, à la fois choix tactique et choix politique, permet de s’en prendre à la population d’un État, par essence peu ou pas protégée, et/ou à des cibles symboliques afin de peser sur ses choix diplomatiques ou stratégiques et sa cohésion sociale ;

3/ Le terrorisme est mis en œuvre par des acteurs faibles ou par des États désireux d’éviter un affrontement direct avec leur adversaire – comme l’admirable régime syrien, la regrettée satrapie libyenne ou la bienveillante démocratie iranienne ;

4/ Pour ces groupes ou ces États, tuer n’est donc pas une fin en soi (souvenons-nous ici qu’il est impératif de séparer les motivations des opérationnels de celles de leurs commanditaires) mais un moyen. Massacrer des innocents en grand nombre est cependant assez simple pour peu qu’on dispose d’armes ou d’explosifs et d’assassins motivés et c’est le chemin qu’empruntent la plupart des organisations terroristes ;

5/ Les victimes civiles sont donc utilisées par les terroristes comme des caisses de résonnance. Incapables de frapper directement l’État, ou ayant fait le choix de ne pas l’attaquer, les terroristes tuent, de façon plus ou moins indiscriminée (le Père Hamel ou les membres de la rédaction de Charlie Hebdo ont évidemment été visés pour ce qu’ils incarnaient), afin de provoquer un choc politique qui va toucher les autorités gouvernementales. Et ils tueront jusqu’à ce qu’ils aient été neutralisés, qu’ils aient obtenu ce qu’ils voulaient ou qu’ils se soient lassés devant notre admirable résistance – cette dernière hypothèse n’étant posée ici que par souci d’exhaustivité ;

5Bis/ Ainsi, et comme je pense l’avoir déjà écrit, l’objectif ultime des services chargés de la lutte contre le terrorisme n’est pas de sauver des vies mais bien d’empêcher que des tragédies ne pèsent sur la cohésion de la nation et sur la marche de l’État. Le terrorisme, en effet, menace directement la souveraineté nationale, et c’est pour cette raison que des moyens très importants sont mobilisés contre les groupes qui le pratiquent (toute personne comparant les victimes du terrorisme avec celles des accidents de la route est donc parfaitement débile : les chauffards ne menacent pas la souveraineté nationale). Quand les médecins ou les pompiers sauvent des individus en traitant leur blessures, les services antiterroristes sauvent la collectivité en prévenant les attaques qui les visent et en neutralisant, le plus souvent possible, ceux qui les planifient et ceux qui les commettent. Pour faire simple, les toubibs soignent les blessures déjà infligées alors que les services spécialisés essaient de les empêcher ;

6/ Les victimes ont été attaquées, tuées, blessées, traumatisées, peut-être pour ce qu’elles faisaient (cf. point 5) mais aussi et surtout pour ce qu’elles incarnaient : Françaises ou résidant en France, civiles, inoffensives et innocentes, elles représentaient une société qui tente d’avancer malgré les tensions. Ces victimes ont encaissé le choc pour nous tous, en notre nom à tous. Elles ne l’ont pas choisi, elles n’étaient pas volontaires pour assister à des carnages, elles n’ont pas demandé à être enlevées, à être grièvement blessées ou à perdre leurs proches dans une attaque intrinsèquement lâche, mais la suprême injustice du terrorisme les a frappées.

7/ Je ne suis pas certain qu’elles soient des victimes de guerre ou qu’elles aient besoin d’une médaille, mais il est absolument essentiel que l’État ET la société les traitent avec le respect et la reconnaissance qu’elles méritent. Ce respect et cette reconnaissance n’impliquent pas que nous soyons d’accord avec ce qu’elles disent ou pensent, et encore moins que leur parole soit devenue digne des Évangiles, mais nous devons absolument les considérer comme des membres à part de notre communauté. On pourrait résumer ce statut ainsi : les victimes sont sacrées, mais leur parole ne l’est pas ;

8/ Sacrées, parce qu’elles ont payé le prix le plus fort à notre place, et qu’elles ont été visées parce qu’elles étaient nos sœurs et nos frères, elles ne détiennent pas pour autant la vérité. Simplement, il convient de prendre leur parole avec prudence quand elle est caricaturale ou quand elle nous déplaît, et de, comme toujours, la juger sur le fond et dans son contexte. C’est exactement pour cette raison que je me suis tenu loin des polémiques douloureuses autour des propos répétés de Patrick Jardin. De même que je ne peux en aucune façon affirmer que j’aurais rejoint la Résistance en 1940, je ne peux nullement garantir que la mort d’un de mes enfants dans un attentat jihadiste n’aurait pas fait de moi une boule de haine à la colère inextinguible. Je sais ce que je pense de certaines positions, je les explique sans les approuver, et j’ai la décence de ne pas les juger.

9/ Une victime d’attentat est à la fois un individu dans sa singularité et le stigmate de l’attaque commise contre la communauté tout entière. Sa parole est donc particulière et à manier avec précaution, aussi bien parce qu’il ne s’agit pas de lui accorder une qualité excessive que pour éviter d’accentuer la douleur d’une blessure qui ne guérira jamais vraiment. Ceux qui font le tri entre les bonnes victimes, qui pensent comme eux, et les mauvaises victimes, qui professent des opinions contraires, sont des saboteurs et les collaborateurs objectifs des terroristes. En attaquant des victimes, en les conspuant, en les harcelant, ils ne font que prolonger les effets de l’attentat initial en entretenant les tensions politiques et sociales et font donc, sans le moindre doute, le jeu de l’ennemi. Il faut ajouter ici que quand on les lit on n’est pas autrement surpris de les voir collaborer avec un adversaire, il s’agit d’une longue tradition.

10/ Critiquer des survivants parce qu’ils ne correspondent pas au fantasme de la victime avide de vengeance est indigne. Ceux qui osent affirmer que les victimes affichant des opinions modérées sont des moutons qu’on dirige à l’abattoir ou, pire, des « collabos du jihad » sont la lie de ce pays. Personne ne vous empêche de penser ce que vous pensez du rapatriement des enfants des camps syriens, mais injurier des victimes parce qu’elles ne vous approuvent pas est d’une rare abjection. Et souvenez-vous que personne ne pourra m’accuser d’être mou, faible ou soumis aux islamistes radicaux.

Que ceux qui ont été frappés directement restent capables de raison alors que des trolls sous pseudonymes, farouches défenseurs de la France éternelle depuis leur canapé, geignent et vocifèrent ((ils vocigeignent) est d’une grande tristesse. Le combat continue, pour la sécurité, pour la paix par la victoire, et surtout pour la survie d’une société où la dignité dans la douleur n’est pas synonyme de faiblesse. Aurélia, Catherine, Georges, Emmanuel, Nicolas, nous sommes avec vous et  nous ne faiblirons jamais.

“But she said ‘There’s something in the woodshed/I know because I saw it/I can’t simply ignore it, darling’” (“Something For The Weekend”, The Divine Comedy)

Dans Faire un film (1995), son manuel du parfait réalisateur, l’immense Sidney Lumet écrit : Car la vérité, c’est que personne ne connaît la combinaison magique qui fait qu’un film sera une réussite (…). Il existe des raisons qui font que certains réalisateurs sont capables de faire des films de qualité et que certains autres ne le seront jamais. Mais tout ce qu’on peut faire, c’est préparer un terrain propice aux « heureux accidents » qui permettent la réalisation d’un film de premier ordre. (P. 20)

De fait, un film est le produit, sous la houlette du metteur en scène, de l’alchimie infiniment complexe entre de multiples facteurs, et tout dépend, in fine, de la réception du public. Certains projets, séduisants sur le papier en raison de leur sujet, de leur budget et de leurs acteurs, aboutissent ainsi à des navets que rien ou presque ne peut sauver.

Venu du court-métrage, le réalisateur irlandais John Moore tourne ainsi en 2001 Behind Enemy Lines, une production ambitieuse bénéficiant du soutien de l’US Navy (qui prête deux porte-avions) et de la présence au générique de Gene Hackman, d’Owen Wilson et de Joaquim de Almeida. Inspiré de la perte, le 2 juin 1995, d’un F-16C de l’Air Force, détruit par les Serbes de Bosnie, et des six jours passés au sol par le capitaine O’Grady, le film raconte la façon dont le survivant d’un équipage de la Navy, abattu alors qu’il venait de découvrir un crime de guerre, parvient à échapper à des miliciens et à rapporter les preuves de leurs exactions.

John Moore et ses scénaristes passent hélas à côté de leur film et de ce qu’il aurait pu être. Avec un tel sujet, de nombreuses voies s’offraient pourtant : réaliser un survival movie tendu et violent, montrer la gestion d’une crise militaro-diplomatique, ou dresser un réquisitoire impitoyable contre les violences ethniques. Behind Enemy Lines n’est rien de tout ça, et il n’est même pas un clip correctement réalisé. Comme écrasé par ses références, le réalisateur, qui n’a certes pas de manqué de soutien, ne parvient, dans les premières séquences, qu’à mal copier Top Gun (1986, Tony Scott).

Les quelques scènes aériennes du film, bien que filmées comme une publicité pour lessive, sauvent l’ensemble du désastre complet. La destruction du F/A-18F Super Hornet (qui n’était d’ailleurs pas encore en service en 1995) du héros, au début, n’est pas si mal – si on accepte de fermer les yeux sur l’étonnante autonomie du missile sol-air lancé par les Serbes – mais le reste est abominablement mauvais.

Incapable de filmer la moindre scène dramatique, et semblant tout ignorer des Nations unies, John Moore se révèle également un déplorable directeur d’acteurs. Gene Hackman accomplit le minimum syndical, tandis qu’Owen Wilson est aussi crédible en pilote de la Navy que Nelson Monfort dans le rôle de Stephen Hawking. Il y avait pourtant matière à réaliser un film âpre et sombre autour du personnage d’Owen Wilson, pilote idéaliste plongé au cœur d’une guerre dans laquelle il voulait voir son pays s’impliquer, mais on n’a au bout du compte qu’un film raté, parfois franchement ridicule.

A défaut d’un nouveau Warriors (1991), on pouvait espérer un nouveau BAT*21 (1988, Peter Markle), mais non, oh non.

En 2003, Antoine Fuqua, avec Les Larmes du soleil, livrera une réalisation un peu plus sérieuse sur un thème voisin. On pourra toujours se consoler, sinon, en relisant le 46e tome des aventures de Buck Danny, L’Escadrille fantôme, ou en pensant que le séjour bosniaque du capitaine O’Grady a permis de nourrir le personnage du général Naird dans Space Force (2020, Steve Carell et Greg Daniels).

Allonge-toi et tue le premier

Sorti en 2014, American Sniper avait provoqué des réactions mitigées. Sans doute Clint Eastwood, cinéaste au classicisme élégant mais à l’inspiration déclinante, n’était-il pas de taille à porter à l’écran la vie et la mort de Chris Kyle avec toute la subtilité nécessaire. On se souviendra que cette incapacité à porter un message complexe ou à montrer des aspérités était déjà manifeste dans Invictus (2009).

Eastwood, cependant, n’est pas le nationaliste naïf qu’on nous dépeint volontiers depuis des décennies. Son ironie à l’égard de l’autorité militaire et sa vision des mythes de l’Ouest – y compris le rapport de la société américaine aux armes et à la violence – sont bien connues, et son conservatisme (je rappelle ici que « nul ne sera inquiété pour ses opinions ») n’a jamais eu rien de bien mystérieux. A cet égard, American Sniper, consacré aux faits d’armes du tireur d’élite le plus meurtrier de l’histoire des forces armées impériales, ne souffre pas tant d’un manque d’ambiguïté idéologique que d’une mise en scène terne ne saisissant pas, ou par intermittence, la nature du personnage central de son récit.

Bradley Cooper parvient cependant à restituer la minéralité d’un homme simple, professionnel de la guerre (et présentant même des caractéristiques du supercombattant cher à Michel Goya), patriote et croyant. A cet égard, ce tireur d’élite n’est pas seulement américain parce qu’il est un citoyen des États-Unis mais bien parce qu’il incarne l’essence même du soldat US, homme simple faisant la guerre sans paraître se poser de question et accomplissant son devoir parce que son pays le lui demandé. On est loin du brulot de Bob Dylan With God On Our Side (1964) mais dans la droite ligne des personnages chers à Clint Eastwood, en particulier dans Le Maître de guerre (1986) et dans Gran Torino (2008), taiseux, pudiques et à la violence contenue. L’American Sniper du titre est la quintessence du héros de guerre américain, comme le cinéma en montre régulièrement.

Le film, à cet égard, suggère plus qu’il ne montre, mais on en voit assez pour saisir que Chris Kyle, mari et père aimant, est un homme simple, issu d’un milieu modeste, au patriotisme tranquille et dont l’attachement aux armes à feu est typique. On l’imagine mal voter démocrate, et il est manifeste que la guerre est son élément naturel – quand bien même elle serait infiniment douloureuse.

Sans surprise, le film d’Eastwood a suscité des réactions indignées par chez nous, essentiellement de la part de critiques ayant projeté sur le réalisateur et son œuvre leurs propres certitudes idéologiques. Que l’invasion de l’Irak en 2003 ait été criminelle et ait provoqué des tragédies dantesques en cascade, soit, mais il s’agirait de faire preuve d’une plus grande subtilité en évoquant les soldats eux-mêmes. La finesse d’analyse ne relève pas de l’ambiguïté idéologique.

C’est sans nul doute pour rétablir une vérité qui, à leurs yeux, avait été malmenée par le cinéaste que Fabien Nury et Brüno se sont attelés à la réalisation d’un très beau roman graphique, L’Homme qui tua Chris Kyle – une légende américaine publié il y a quelques jours chez Dargaud. Faisant une référence appuyée au chef-d’œuvre de John Ford L’homme qui tua Liberty Valance (1962), la bande dessinée entreprend de déconstruire la légende bâtie autour de la figure de Chris Kyle et choisit de compléter le récit d’Eastwood. Le résultat, hélas, est à peine supportable, et on saisit mal l’intérêt qu’il y a à casser des certitudes idéologiques en en assénant d’autres, à peine moins douteuses

L’affaire commence pourtant plutôt bien. Le dessin est très beau et le texte, bien qu’émaillé d’insupportables anglicismes (qui sont parfois de réels contresens), est remarquablement documenté. On y a apprend ainsi, ce qui n’a rien d’anodin, que Chris Kyle était allé régler leur compte à plusieurs dizaines de pillards ou supposés tels après le passage de Katrina à La Nouvelle-Orléans en 2005. Héros de guerre, soit, mais justicier solitaire flinguant selon son bon vouloir, c’est autre chose. La presse américaine, d’ailleurs, s’était déjà interrogée sur la personnalité de Kyle (cf. cet article du Washington Post) et il faut reconnaître au duo Nury/Brüno le mérite de porter à notre connaissance certaines zones d’ombre du héros.

Pourtant, à mesure que le récit progresse, la tonalité de la BD change. Ignorant manifestement tout de la chose militaire (une difficulté pas vraiment anodine quand on écrit sur un combattant), et négligeant, de façon inexplicable, de s’attarder sur la figure du Punisher, les auteurs, citant Michael Moore (dont la pensée stratégique équivaut à celle de Grégoire « Conan la Destructeur » Chamayou), expliquent qu’être un sniper, c’est bien plus être un assassin qu’un soldat. Ils ont, en réalité, parfaitement le droit de penser que tout soldat est un meurtrier (il suffit de relire Boris Vian), mais il est plus difficile – et idiot, pour tout dire – d’établir une distinction entre les fantassins traditionnels et les tireurs d’élite (du genre, le sniper est bien planqué derrière, alors que les pauvres totos, comme l’aurait dit Snoopy depuis son Sopwith Camel, se font canarder, EUX).

Le tireur d’élite, pourtant, loin d’être un planqué, est au contraire très exposé, sa fonction est essentielle (cf. à ce titre la vidéo diffusée par le GIGN sur les réseaux sociaux), et il participe aux combats aux côtés de ses camarades. Il faut également rappeler que Kyle était un membre des SEALs, une unité spéciale de la Navy qui ne recrute pas parmi les poètes ou les personnalités fragiles. Une fois de plus, on a parfaitement le droit de détester la chose militaire, de condamner la diplomatie américaine et de rejeter toute forme de violence, mais il ne faut pas le faire comme Michel Onfray, le Rokossovski des mal-comprenants, en alignant les présupposés idiots et ou en se drapant dans une ignorance crasse.

Naturellement, cette perception risible du rôle du tireur d’élite permet de jeter le trouble sur la personnalité de Kyle. L’épisode de La Nouvelle-Orléans suffisait pourtant amplement s’il s’agissait de suggérer que notre héros était en réalité un dingue de la queue-de-détente (ce que la BD ne parvient pas véritablement à démontrer, par ailleurs), mais ça n’était pas assez pour des auteurs aux certitudes bien ancrées. Le livre se durcit donc progressivement et passe d’une description en apparence clinique à une condamnation méthodique de Kyle, de sa vie, puis de son épouse. Non que celle-ci soit sympathique ou que l’exploitation de la notoriété de Kyle afin de vendre des flingues soit décente, mais la BD glisse vers une condamnation morale qui sent de façon de plus en plus insistante le mépris de classe. Gens simples, aux opinions politiques certes problématiques, les Kyle sont aussi des Américains moyens, hélas typiques. Les mépriser ainsi n’apporte rien, du moins pas sans une sérieuse contextualisation, totalement absente.

Le défaut principal du livre ne réside cependant pas dans ces quelques points. Les auteurs, en effet, ont choisi de raconter Chris Kyle en s’attardant sur l’homme qui l’assassina – et assassina un de ses amis. La personnalité et la vie d’Eddie Ray Routh sont ainsi longuement étudiées, et les nombreuses failles de l’homme (ses échecs, ses frustrations, sa personnalité complexe) mises en avant. La démarche est passionnante, et elle aurait pu faire du livre un texte remarquable si le meurtrier n’était pas dédouané, et surtout s’il n’était pas clairement écrit que les assassinats de Chris Kyle et Chad Littlefield ne sont pas pires que les faits de guerre de Kyle lui-même en Irak. En plaçant sur un même plan les meurtres de deux hommes dans un pays en paix avec des tirs de neutralisation dans un pays en guerre (et peu importe les causes de cette guerre) de la part d’un soldat en uniforme, Nuri et Brüno font preuve d’une confusion morale indigne. Chris Kyle était tout ce qu’il était, mais on ne voit pas en quoi Eddie Ray Routh peut être exonéré de l’avoir froidement assassiné. Bref, un texte plus que problématique et une cruelle déception.