« The Prophecy » (Howard Shore)

On connaît les vives réserves de Joseph Henrotin à l’encontre du Lockheed Martin F-35 Lightning II, la supposée petite merveille technologique américaine dont Washington impose plus ou moins l’achat à ses alliés les plus soumis ou les moins regardants – certains sont même les deux. Et de même que quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent, quand Joseph Henrotin prend le temps de rassembler l’ensemble de ses réflexions au sujet du F-35, on les lit.

Publié dans une nouvelle collection des Éditions du Rocher consacré aux questions de géopolitique, le dernier livre du rédacteur en chef de DSI, Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne, a l’immense mérite de rendre accessible l’intégralité du débat autour du chasseur américain. On se souviendra qu’en Belgique, où il réside, l’auteur s’est livré à de bondissantes passes d’armes avec certaines autorités gouvernementales – il est vrai assez gratinées – tout en dénonçant l’amateurisme et l’aveuglément de l’ensemble ou presque de la classe politique nationale.

Clair, solide, documenté, le livre de Joseph Henrotin présente d’abord la genèse du programme JSF, la compétition entre le X-32 et le X-35 et le choix du F-35.

Le très moche, c’est le X-32. Le moche, c’est le X-35.

Il présente les besoins opérationnels auxquels l’appareil est censé répondre et expose la logique ayant guidé sa conception. « Cyber-objet réseau centré » à la fois effecteur et capteur, le F-35 est aussi au cœur d’un système logistique automatisé d’une rare complexité et plutôt fragile.

Sans jamais polémiquer, l’auteur décrit également les immenses vulnérabilités induites par l’achat de l’appareil. Outre ses récurrentes difficultés de mise au point ou de mises à jour logicielles, le chasseur américain n’appartient de toute évidence pas complètement à ses utilisateurs non-américains. Il était déjà difficile d’admettre cette dépendance quand l’Amérique était gouvernée par des présidents ayant un cerveau et un minimum de décence, mais l’actuelle Administration américaine, qui ferait passer un épisode de South Park pour un film d’Éric Rohmer, fait de cette évolution un piège cauchemardesque.

De fait, le livre de M. Henrotin s’adresse autant à ceux qui s’intéressent de près à l’aviation (votre serviteur) comme à ceux qui tentent de comprendre le monde (votre serviteur) et de mesurer les rapports de force. On sort de sa lecture un peu plus convaincu encore de la nécessité vitale pour l’Europe de disposer d’une industrie de défense indépendante, et aussi avec le sentiment que le piège américain aurait plus de gueule si au moins le F-35 était un chasseur fiable et répondant à l’ensemble des missions qui lui sont assignées. Il ne l’est pas et on se dit que les constructeurs américains, qui ont conçu tant de merveilles, ont peut-être perdu la main. En tout cas, on n’est pas près de disposer d’un X-Wing.

« Friends, foes, God only knows » (« Come Along », Titiyo)

On voit mal qui en France, à part Matthieu Suc, aurait le talent nécessaire pour produire un récit d’une telle richesse et d’une telle limpidité. Il s’agit en effet, et sans le moindre doute, d’un des plus remarquables récits d’espionnage que votre serviteur ait eus entre les mains. C’est aussi que son auteur, David E. Hoffman, a bénéficié pour relater le recrutement et le traitement par la CIA d’Adolph Tolkachev, savant soviétique dont la production eut des répercussions essentielles pendant la 2e Guerre froide, d’un accès stupéfiant aux archives du service américain.

L’Espion qui valait des milliards (2023) est exceptionnel à plusieurs titres. D’une part, il raconte avec une précision remarquable, digne d’un historien – notre homme a quand même remporté deux Pulitzer, on est loin des copies de collégien du Fig Mag – le contexte de l’affrontement entre la CIA et le KGB dans les années 70 à Moscou et les débats au sein de Langley et du gouvernement américain au sujet de la stratégie à adopter en matière de sources humaines.

D’autre part, et rendons grâce à la traduction de Christine Lafferrière, le livre est d’une parfaite clarté, même quand Hoffman nous parle d’appareils photo miniatures, et on ne le lâche pas une minute. Précis mais jamais prétentieux et encore moins fasciné, l’auteur parvient à exposer les ressorts profonds de la trahison de Tolkachev, son intelligence, son courage, ses ambitions et ses obsessions. Sa restitution de la vie des fonctionnaires américains en poste à Moscou est également saisissante, et on mesure parfaitement le courage des officiers-traitants, opérant dans un environnement incroyablement hostile, comme l’abnégation de leurs proches dans la société soviétique cadenassée de l’ère Brejnev. Notez bien que la Rodina, après tout, n’a de toute façon jamais connu que les cadenas.

Il y a encore mieux cependant. David E. Hoffman a en effet bénéficié, comme je l’écrivais plus haut,  d’un accès exceptionnel aux archives opérationnelles de la CIA. Notes internes, comptes-rendus, instructions : jamais auparavant je n’avais lu dans un récit de journaliste des passages d’une telle précision, exposant les méthodes, les discussions internes ou le processus de prise de décision d’un service de renseignement. A ce titre, le livre, peut-être plus que tout autre en français, constitue une remarquable initiation au traitement de source en pays hostile et aux logiques du renseignement.

Appelé à devenir un classique de la littérature consacrée à l’espionnage, le livre d’Hoffman a été adapté au cinéma et le film, réalisé par Amma Asante et servi par une belle distribution, sortira dans quelques mois. D’ici là, il vous faut impérativement lire ce monument et méditer sur qu’il serait possible d’écrire en France si certaines archives étaient rendues accessibles.

« I used to be somebody but now I am somebody else/Who I’ll be tomorrow is anybody’s guess » (« Somebody Else », Jeff Bridges)

En pratique, c’est un peu plus compliqué, mais en théorie, c’est limpide. Un service de renseignement est une entité administrative qui dispose de sources techniques – au sens de la loi de juillet 2015 – et qui traite des sources humaines, les unes et les autres permettant de recueillir (attention : percée conceptuelle) du renseignement. Et ces mêmes services épluchent également ce qu’on appelle depuis quelques décennies les sources ouvertes et qui, croyez-moi, n’a plus rien à voir avec les revues de presse du début des années 90.

De temps en temps, on nous ressort une supposée querelle entre les tenants du « tout technique » (il est vrai qu’il en existe) et les nostalgiques – qui se font souvent passer pour de vieux sages – du renseignement humain, supposément plus fiable. Pour ces gardiens de la tradition, rien ne vaut une source humaine dûment ciblée, approchée, recrutée et manipulée/traitée selon les canons du métier. Ils n’ont pas nécessairement tort sur tout, mais ces tenants de l’orthodoxie prêchent aussi pour leur paroisse, leur grand âge les ayant tenus à distance des différents chocs technologiques que nous avons connus et auxquels ils n’ont rien compris, par choix comme par incompétence. Et ils sont bien silencieux quand on leur demande ce qu’une source humaine « à l’ancienne » peut apporter quand il s’agit de suivre des flux massifs de données.

Le débat est évidemment stérile, même s’il faudra y revenir, à l’occasion. Quoi qu’il en soit, aux yeux du public comme d’un trop grand nombre de journalistes, d’écrivains ou de scénaristes, le renseignement est avant tout une histoire de taupes, d’indics et autres infiltrés. Essayons d’y voir plus clair, en commençant par ces derniers, qui focalisent l’attention de tous.

Un infiltré est bien plus qu’une source humaine : membre à part entière d’un service, il dispose pour accomplir sa mission d’une légende, patiemment construite selon un processus complexe. Tout le monde n’est pas capable de réaliser de véritables infiltrations et de gérer des « clandestins », quoi que vous racontent certaines séries un peu trop fascinées qu’on nous a vendues comme de véritables documentaires. En France, si un certain nombre de services réalisent des cyber infiltrations ou sont capables de réaliser des infiltrations physiques ponctuelles dans le cadre d’enquêtes, bien peu disposent des compétences et de l’organisation pour des opérations de longue haleine, à l’exception de la DGSE et surtout du Service interministériel d’assistance technique (SIAT), dont c’est la vocation première, en matière de lutte contre la criminalité organisée.

Les infiltrés ne sont pas des sources humaines, pour une raison très simple : ils ne sont pas sacrifiables. Les sources, en revanche, peuvent être perdues, démasquées, abandonnées, mises en sommeil, etc. Dans les SR, la règle veut qu’une source soit transmissible. Recrutée et manipulée – et parfois littéralement « tenue » -, elle travaille pour une structure (elle sait que c’est un service, mais elle est supposée ignorer lequel), parfois de façon volontaire, parfois en échange d’une rémunération. Elle ne trahit pas pour le seul charme de son traitant, même si on rarement vu des officiers traitants ternes, mais souvent parce qu’elle a été convaincue de le faire.

Les services de renseignement n’ont le droit de rémunérer que des sources étrangères, ce qui permet par ailleurs d’accroître leur emprise sur elles. Les citoyens français travaillant pour un service sans en être membres sont pour leur part des honorables correspondants (ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, des HC), et il en existe de toutes sortes. Certains ont accepté à leur poste, dans un hôtel du Golfe, dans un aéroport d’un État d’Afrique sub-saharienne ou dans une banque, de donner un coup de main. Ils ont pu le proposer ou on a pu le leur demander, mais le fait est qu’ils sont une ressource très utile.

Ils sont aussi des sources humaines, et à ce titre, ils sont traités. On leur donne parfois un petit coup de pouce, on leur fait des cadeaux (modestes), et on les appelle des « HC d’infra » (pour infrastructure). Ces HC ne partiront pas en mission et on ne les exposera pas. D’ailleurs, ils sont français, et on ne joue pas avec la vie des compatriotes.

D’autres HC sont plus mobiles, et parfois plus remuants, et François Waroux indique dans son premier livre qu’ils peuvent être « journalistes, hommes d’affaires, banquiers ou membres d’une ONG ». Là encore, leur profession leur permet bien des choses, et elle leur apporte aussi une couverture. Les journalistes ou les humanitaires ayant travaillé pour un service de renseignement ne sont pas rares, et certaines associations, aux péripéties parfois extrêmement douloureuses, durent des décennies, voire des carrières entières, parfois sous nos yeux sans que nous comprenions.

C’est aussi qu’être une source d’un SR n’est pas nécessairement une sinécure. Une source étrangère est le plus souvent un traître qui prend des risques insensés pour nuire à un système politique qu’il abhorre ou pour affaiblir un groupe jihadiste. Elle peut le faire par conviction, par devoir, ou parce qu’elle n’a pas vraiment le choix. Les SR recrutent des HC d’infra pour obtenir des services, et des HC ou des sources non françaises pour leur faire remplir des missions qu’il serait impossible à un de leurs membres d’accomplir, aussi bien en raison de l’impossibilité de disposer d’une couverture solide que pour éviter de prendre des risques relevant quasiment du suicide. De fait, si nombre d’officiers traitants sont authentiquement courageux, les risques qu’ils courent sont le plus souvent infiniment moindres que ceux pris par les opérateurs des forces spéciales ou du Service action ou par les sources envoyées en mission et dont la perte, sans être anecdotique, n’aurait rien d’une catastrophe.

On se demande bien, alors, pourquoi des HC ayant bravement servi la République pendant si longtemps éprouvent aujourd’hui le besoin de raconter à des oreilles naïves ou avides de notoriété qu’ils ont été membres de tel ou tel service. Ah bon ? Vous avez eu un badge ? Vous avez réussi le ou les concours civils ? Vous étiez militaire ? On vous a proposé un contrat ? Vous avez suivi les stages ? Vous avez fait la queue au mess ? Quel est votre indicatif de rédacteur ?

En réalité, s’il est possible d’abuser le public, un éditeur ou une rédaction, il est bien plus compliqué de se faire passer pour ce qu’on n’a jamais été auprès de professionnels. Alors, pourquoi, oui, pourquoi ? Nostalgie ? Frustration ? Appât du gain ? Ennui à l’approche d’une retraite pourtant bien méritée ?

Comme l’aurait demandé Sergueï Leontiev, « tu es du KGB, toi ? », et il ne faut pas se tromper de réponse.

Le renseignement à l’écran : protéger une source sensible

Il n’a échappé à personne que les services de renseignement (sans s, merci) sont tous des services secrets, et que les services secrets sont tous des services de renseignement (sans s, merci). Naturellement, en fonction des États, certains services secrets sont plus des rassemblements de gros bras incapables de placer correctement les voyelles dans Libye que des mécaniques capables de produire de l’analyse ; et il peut arriver que d’autres services pas moins secrets soient plus des repères de forts en thème à peine capables d’ouvrir une boîte de foie gras que des unités constituées d’opérationnels aguerris. Il arrive même que certains services soient incapables, et d’agir et d’analyser, mais il faudra attendre la parution de mes mémoires dans 20 ans pour que je donne des exemples.

Le fait est que les services de renseignement sont des services secrets : leur organigramme est secret – et on ne le donne pas aux copains des autres services, merci -, la liste de leurs membres est secrète, ce qu’ils écrivent est secret, leurs méthodes sont secrètes, les objectifs qui leur sont fixés par les autorités politiques sont secrets (vous ne trouverez pas le Plan national d’orientation du renseignement sur TikTok), les moyens qui leur sont attribués sont secrets et leurs sources sont secrètes. Celles-ci sont, en effet, la raison d’être d’un SR, qui a le droit d’employer des méthodes exorbitantes au droit commun, comme le recrutement et la manipulation de sources humaines rémunérées ou l’emploi de techniques de renseignement – l’usage de ces dernières devant répondre à des finalités juridiques et étant contrôlé par la CNCTR, comme le dit la loi du 24 juillet 2015.

La notion de secret et les contraintes liées à son indispensable protection sont définies par le SGDSN dans un texte, l’instruction générale interministérielle n°1300 sur la protection du secret de la défense nationale, dont le respect n’est pas optionnel et dont la lecture, moins amusante que celle d’un roman de Donald Westlake, est essentielle. Contrairement à ce que pensent les amateurs ou les cossards, la classification des données, des procédés ou des organigrammes n’a rien d’un caprice et répond à une logique que la DGSI s’emploie à expliquer au public par l’intermédiaire de son site et de plusieurs rubriques (comme celle-ci).

Défenseurs de l’État et des intérêts de la Nation, les services sont donc autorisés à recourir à des méthodes hors-du-commun pour accomplir leurs missions. Celles-ci sont, par essence, d’une extrême sensibilité et, à ce titre, ne peuvent qu’intéresser les puissance hostiles, désireuses de savoir quelles sont nos priorités, ce que nous pensons de tel ou tel crise ou acteur, ce que nous sommes prêts à engager comme moyens, et, évidemment de quelle nature ils sont. Pour ce faire, nos adversaires font faire exactement la même chose que nous : ils vont chercher des sources, ou au moins des failles. Et quand ils auront identifié un objectif, ils essaieront de l’approcher. Et si c’est compliqué, si cet objectif est attentif à son environnement, ils tenteront de le circonvenir en s’en prenant à ses proches, par exemple en tamponnant un collaborateur ou en essayant de pénétrer ses moyens de communication.

En ne respectant pas les règles de protection du secret, on fait donc non pas preuve d’une charmante légèreté (« Oh, ce que tu peux être tatillon ») mais d’une inconséquence  potentiellement criminelle. Comme le lança un jour le regretté lieutenant Bradshaw, « le Département de la défense a le regret de vous informer vos fils sont morts parce qu’ils étaient idiots ».

Ne pas appliquer les règles parce qu’on les ignore est tolérable de la part d’un amateur ou d’un très jeune professionnel. Ne pas les appliquer parce qu’on n’en pas envie, par paresse ou par arrogance (« ces règles ne s’appliquent pas à des cadres de ma qualité et/ou de mon statut ») constitue une attitude parfaitement insupportable, où la bêtise et l’égoïsme le disputent à l’inconséquence. Refuser la discipline individuelle entraîne la mise en danger du système dans son ensemble, et l’absence de discipline conduit inévitablement à des catastrophes. On sait ce qu’il faut penser des gens qui, par exemple, laisseraient traîner des notes dûment classifiées sur leur bureau, ou qui brancheraient leur cigarette électronique sur leur ordinateur ou qui, par confort, laisseraient la carte de leur messagerie chiffrée dans le lecteur et pousseraient la nonchalance jusqu’à coller au mur près du dit lecteur leur mot de passe, parce que, comprenez-vous, on ne va quand même s’abaisser à apprendre un code par cœur (ben, en fait, si) ou à utiliser un coffre-fort (« toutes ces combinaisons, c’est empoisonnant, ne trouvez-vous pas ? »). De l’incompétence au sabotage, il n’y a souvent qu’un pas et le fait d’être payé pour ce que vous faites ne fait hélas pas de vous un professionnel.

La protection du secret est inhérente à la pratique du renseignement, et c’est donc avec la plus grande attention qu’il faut observer la façon dont les uns et les autres s’affranchissent de ses contraintes. Il faut qu’une situation soit particulièrement grave pour que des services prennent le risque d’exposer la ou les sources de leurs analyses, et au royaume des idiots les types avec un peu de jugeotte sont rois. C’est ici qu’intervient un apparent paradoxe : plus la source est sensible (un agent des services russes qui bosse pour vous, le déchiffrement des communications de l’ambassade d’une puissance adverse, l’infiltration cyber d’un nœud de communication que l’ennemi croit inviolable, etc.), plus les renseignements qu’elle fournit sont à manier avec précaution afin de la protéger. En 2022, devant l’urgence de la situation, les États-Unis (oui, c’était avant) avaient choisi de révéler l’étendue de leur connaissance des intentions russes dans une démarche de signaling stratégique rarement vue, mais celle-ci ne fut pas comprise ou pas crue. Quand ça veut pas…

L’usage veut cependant que dans l’écrasante majorité des cas les éléments les plus sensibles ne soient pas rendus publics – d’où la classification des notes, bande d’amateurs – afin de ne pas griller votre source et ne pas permettre à l’adversaire d’adapter son dispositif. Une légende courut ainsi pendant des décennies au sujet de la décision que Winston Churchill aurait prise de laisser la ville de Coventry subir un raid de la Luftwaffe, dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, sans réagir particulièrement afin de protéger le déchiffrement d’Enigma. Les travaux historiques les plus récents tendent cependant à infirmer cette histoire, dont la seule vertu était de rappeler la sensibilité des sources techniques. Et pourquoi protège-t-on avec plus d’acharnement et de rigueur une source sensible qu’un petit indic ? Parce que le petit indic peut être remplacé (« expandable », comme l’aurait dit Dillon) alors que la source sensible est intrinsèquement unique. Si vous la gâchez, vous n’en trouverez pas d’équivalente.

“Self-preservation is what’s really going on today” (“Young Hearts Run Free”, Candi Staton)

Enseignant, historien versé dans l’étude des conflits contemporains, le taulier d’Historicoblog nous observait avec curiosité lorsque, en 2013, l’évolution de la crise syrienne et l’intervention française au Sahel, venus confirmer notre inquiétude, le convainquirent que nous n’étions peut-être pas que des esprits dérangés. Appliquant des méthodes d’analyse éprouvées, il entreprit alors de décrypter l’abondante propagande que les groupes jihadistes consacraient à leurs opérations de combat. Il fut ainsi un des premiers à évoquer en France les Inghimasi avant d’acquérir, l’air de rien, une connaissance du théâtre syro-irakien que très peu, dans notre pays, peuvent concurrencer.

Esprit méthodique à l’extrême rigueur, il a largement partagé ses réflexions au profit de tous ceux qui voulaient comprendre et anticiper les projets opérationnels  des jihadistes. Menacé par les jihadistes, qui lui reprochaient la pertinence de ses travaux, il a également subi les injures, forcément misérables, des admirateurs de la bienveillante social-démocratie syrienne, à commencer par les queues de promo et autres petits télégraphistes de l’axe Damas-Moscou-Téhéran.

Convaincu du danger mortel que représentent les jihadistes, notre homme sait aussi que le régime syrien n’est pas moins abject et criminel. Spécialiste froid, il n’a jamais oublié les grands principes moraux qui font qu’on peut étudier un sujet avec rigueur sans s’aveugler. Explorer un tel sujet, cependant, use, et il a récemment annoncé mettre un terme à ses analyses.

Compréhensible, cette décision n’en est pas moins terrible. Lu par les services comme par les forces armées, abondamment cité par les journalistes comme par les chercheurs et les étudiants, il n’aura jamais eu au sein de l’État la place qu’il méritait afin de produire ce dont nous avons tous besoin, alors que le calme que nous vivons est trompeur. Il faut désormais souhaiter que la masse proprement ahurissante de travail qu’il a accomplie depuis toutes ces années se transforme en livre, ou en cours dans une école militaire ou une université courageuse. Imaginer qu’une telle connaissance des méthodes de combat jihadistes puisse disparaître constitue en effet un crève-cœur.

D’ici là, qu’il me soit permis de le remercier pour tout, pour ses réflexions, nos échanges, son acharnement à comprendre et à transmettre. La fin de ses travaux doit être vue comme la fin, glorieuse, d’une période incroyable de sa vie et de sa carrière, et nous lui souhaitons, avec toute notre amitié, le meilleur pour la suite.

“Oh, you can’t get even with this kind of pain/But to see you steady brings the calm, again” (“Only The Ones We Love”, Tanita Tikaram)

Qu’il me soit permis, alors qu’une poignée de débris harcèlent une rescapée des attentats du 13-Novembre, de rappeler quelques points simples mais essentiels :

1/ Le terrorisme est un mode opératoire (auquel on ne peut donc faire la guerre, mais passons) ;

2/ Ce mode opératoire, à la fois choix tactique et choix politique, permet de s’en prendre à la population d’un État, par essence peu ou pas protégée, et/ou à des cibles symboliques afin de peser sur ses choix diplomatiques ou stratégiques et sa cohésion sociale ;

3/ Le terrorisme est mis en œuvre par des acteurs faibles ou par des États désireux d’éviter un affrontement direct avec leur adversaire – comme l’admirable régime syrien, la regrettée satrapie libyenne ou la bienveillante démocratie iranienne ;

4/ Pour ces groupes ou ces États, tuer n’est donc pas une fin en soi (souvenons-nous ici qu’il est impératif de séparer les motivations des opérationnels de celles de leurs commanditaires) mais un moyen. Massacrer des innocents en grand nombre est cependant assez simple pour peu qu’on dispose d’armes ou d’explosifs et d’assassins motivés et c’est le chemin qu’empruntent la plupart des organisations terroristes ;

5/ Les victimes civiles sont donc utilisées par les terroristes comme des caisses de résonnance. Incapables de frapper directement l’État, ou ayant fait le choix de ne pas l’attaquer, les terroristes tuent, de façon plus ou moins indiscriminée (le Père Hamel ou les membres de la rédaction de Charlie Hebdo ont évidemment été visés pour ce qu’ils incarnaient), afin de provoquer un choc politique qui va toucher les autorités gouvernementales. Et ils tueront jusqu’à ce qu’ils aient été neutralisés, qu’ils aient obtenu ce qu’ils voulaient ou qu’ils se soient lassés devant notre admirable résistance – cette dernière hypothèse n’étant posée ici que par souci d’exhaustivité ;

5Bis/ Ainsi, et comme je pense l’avoir déjà écrit, l’objectif ultime des services chargés de la lutte contre le terrorisme n’est pas de sauver des vies mais bien d’empêcher que des tragédies ne pèsent sur la cohésion de la nation et sur la marche de l’État. Le terrorisme, en effet, menace directement la souveraineté nationale, et c’est pour cette raison que des moyens très importants sont mobilisés contre les groupes qui le pratiquent (toute personne comparant les victimes du terrorisme avec celles des accidents de la route est donc parfaitement débile : les chauffards ne menacent pas la souveraineté nationale). Quand les médecins ou les pompiers sauvent des individus en traitant leur blessures, les services antiterroristes sauvent la collectivité en prévenant les attaques qui les visent et en neutralisant, le plus souvent possible, ceux qui les planifient et ceux qui les commettent. Pour faire simple, les toubibs soignent les blessures déjà infligées alors que les services spécialisés essaient de les empêcher ;

6/ Les victimes ont été attaquées, tuées, blessées, traumatisées, peut-être pour ce qu’elles faisaient (cf. point 5) mais aussi et surtout pour ce qu’elles incarnaient : Françaises ou résidant en France, civiles, inoffensives et innocentes, elles représentaient une société qui tente d’avancer malgré les tensions. Ces victimes ont encaissé le choc pour nous tous, en notre nom à tous. Elles ne l’ont pas choisi, elles n’étaient pas volontaires pour assister à des carnages, elles n’ont pas demandé à être enlevées, à être grièvement blessées ou à perdre leurs proches dans une attaque intrinsèquement lâche, mais la suprême injustice du terrorisme les a frappées.

7/ Je ne suis pas certain qu’elles soient des victimes de guerre ou qu’elles aient besoin d’une médaille, mais il est absolument essentiel que l’État ET la société les traitent avec le respect et la reconnaissance qu’elles méritent. Ce respect et cette reconnaissance n’impliquent pas que nous soyons d’accord avec ce qu’elles disent ou pensent, et encore moins que leur parole soit devenue digne des Évangiles, mais nous devons absolument les considérer comme des membres à part de notre communauté. On pourrait résumer ce statut ainsi : les victimes sont sacrées, mais leur parole ne l’est pas ;

8/ Sacrées, parce qu’elles ont payé le prix le plus fort à notre place, et qu’elles ont été visées parce qu’elles étaient nos sœurs et nos frères, elles ne détiennent pas pour autant la vérité. Simplement, il convient de prendre leur parole avec prudence quand elle est caricaturale ou quand elle nous déplaît, et de, comme toujours, la juger sur le fond et dans son contexte. C’est exactement pour cette raison que je me suis tenu loin des polémiques douloureuses autour des propos répétés de Patrick Jardin. De même que je ne peux en aucune façon affirmer que j’aurais rejoint la Résistance en 1940, je ne peux nullement garantir que la mort d’un de mes enfants dans un attentat jihadiste n’aurait pas fait de moi une boule de haine à la colère inextinguible. Je sais ce que je pense de certaines positions, je les explique sans les approuver, et j’ai la décence de ne pas les juger.

9/ Une victime d’attentat est à la fois un individu dans sa singularité et le stigmate de l’attaque commise contre la communauté tout entière. Sa parole est donc particulière et à manier avec précaution, aussi bien parce qu’il ne s’agit pas de lui accorder une qualité excessive que pour éviter d’accentuer la douleur d’une blessure qui ne guérira jamais vraiment. Ceux qui font le tri entre les bonnes victimes, qui pensent comme eux, et les mauvaises victimes, qui professent des opinions contraires, sont des saboteurs et les collaborateurs objectifs des terroristes. En attaquant des victimes, en les conspuant, en les harcelant, ils ne font que prolonger les effets de l’attentat initial en entretenant les tensions politiques et sociales et font donc, sans le moindre doute, le jeu de l’ennemi. Il faut ajouter ici que quand on les lit on n’est pas autrement surpris de les voir collaborer avec un adversaire, il s’agit d’une longue tradition.

10/ Critiquer des survivants parce qu’ils ne correspondent pas au fantasme de la victime avide de vengeance est indigne. Ceux qui osent affirmer que les victimes affichant des opinions modérées sont des moutons qu’on dirige à l’abattoir ou, pire, des « collabos du jihad » sont la lie de ce pays. Personne ne vous empêche de penser ce que vous pensez du rapatriement des enfants des camps syriens, mais injurier des victimes parce qu’elles ne vous approuvent pas est d’une rare abjection. Et souvenez-vous que personne ne pourra m’accuser d’être mou, faible ou soumis aux islamistes radicaux.

Que ceux qui ont été frappés directement restent capables de raison alors que des trolls sous pseudonymes, farouches défenseurs de la France éternelle depuis leur canapé, geignent et vocifèrent ((ils vocigeignent) est d’une grande tristesse. Le combat continue, pour la sécurité, pour la paix par la victoire, et surtout pour la survie d’une société où la dignité dans la douleur n’est pas synonyme de faiblesse. Aurélia, Catherine, Georges, Emmanuel, Nicolas, nous sommes avec vous et  nous ne faiblirons jamais.

“But she said ‘There’s something in the woodshed/I know because I saw it/I can’t simply ignore it, darling’” (“Something For The Weekend”, The Divine Comedy)

Dans Faire un film (1995), son manuel du parfait réalisateur, l’immense Sidney Lumet écrit : Car la vérité, c’est que personne ne connaît la combinaison magique qui fait qu’un film sera une réussite (…). Il existe des raisons qui font que certains réalisateurs sont capables de faire des films de qualité et que certains autres ne le seront jamais. Mais tout ce qu’on peut faire, c’est préparer un terrain propice aux « heureux accidents » qui permettent la réalisation d’un film de premier ordre. (P. 20)

De fait, un film est le produit, sous la houlette du metteur en scène, de l’alchimie infiniment complexe entre de multiples facteurs, et tout dépend, in fine, de la réception du public. Certains projets, séduisants sur le papier en raison de leur sujet, de leur budget et de leurs acteurs, aboutissent ainsi à des navets que rien ou presque ne peut sauver.

Venu du court-métrage, le réalisateur irlandais John Moore tourne ainsi en 2001 Behind Enemy Lines, une production ambitieuse bénéficiant du soutien de l’US Navy (qui prête deux porte-avions) et de la présence au générique de Gene Hackman, d’Owen Wilson et de Joaquim de Almeida. Inspiré de la perte, le 2 juin 1995, d’un F-16C de l’Air Force, détruit par les Serbes de Bosnie, et des six jours passés au sol par le capitaine O’Grady, le film raconte la façon dont le survivant d’un équipage de la Navy, abattu alors qu’il venait de découvrir un crime de guerre, parvient à échapper à des miliciens et à rapporter les preuves de leurs exactions.

John Moore et ses scénaristes passent hélas à côté de leur film et de ce qu’il aurait pu être. Avec un tel sujet, de nombreuses voies s’offraient pourtant : réaliser un survival movie tendu et violent, montrer la gestion d’une crise militaro-diplomatique, ou dresser un réquisitoire impitoyable contre les violences ethniques. Behind Enemy Lines n’est rien de tout ça, et il n’est même pas un clip correctement réalisé. Comme écrasé par ses références, le réalisateur, qui n’a certes pas de manqué de soutien, ne parvient, dans les premières séquences, qu’à mal copier Top Gun (1986, Tony Scott).

Les quelques scènes aériennes du film, bien que filmées comme une publicité pour lessive, sauvent l’ensemble du désastre complet. La destruction du F/A-18F Super Hornet (qui n’était d’ailleurs pas encore en service en 1995) du héros, au début, n’est pas si mal – si on accepte de fermer les yeux sur l’étonnante autonomie du missile sol-air lancé par les Serbes – mais le reste est abominablement mauvais.

Incapable de filmer la moindre scène dramatique, et semblant tout ignorer des Nations unies, John Moore se révèle également un déplorable directeur d’acteurs. Gene Hackman accomplit le minimum syndical, tandis qu’Owen Wilson est aussi crédible en pilote de la Navy que Nelson Monfort dans le rôle de Stephen Hawking. Il y avait pourtant matière à réaliser un film âpre et sombre autour du personnage d’Owen Wilson, pilote idéaliste plongé au cœur d’une guerre dans laquelle il voulait voir son pays s’impliquer, mais on n’a au bout du compte qu’un film raté, parfois franchement ridicule.

A défaut d’un nouveau Warriors (1991), on pouvait espérer un nouveau BAT*21 (1988, Peter Markle), mais non, oh non.

En 2003, Antoine Fuqua, avec Les Larmes du soleil, livrera une réalisation un peu plus sérieuse sur un thème voisin. On pourra toujours se consoler, sinon, en relisant le 46e tome des aventures de Buck Danny, L’Escadrille fantôme, ou en pensant que le séjour bosniaque du capitaine O’Grady a permis de nourrir le personnage du général Naird dans Space Force (2020, Steve Carell et Greg Daniels).

Allonge-toi et tue le premier

Sorti en 2014, American Sniper avait provoqué des réactions mitigées. Sans doute Clint Eastwood, cinéaste au classicisme élégant mais à l’inspiration déclinante, n’était-il pas de taille à porter à l’écran la vie et la mort de Chris Kyle avec toute la subtilité nécessaire. On se souviendra que cette incapacité à porter un message complexe ou à montrer des aspérités était déjà manifeste dans Invictus (2009).

Eastwood, cependant, n’est pas le nationaliste naïf qu’on nous dépeint volontiers depuis des décennies. Son ironie à l’égard de l’autorité militaire et sa vision des mythes de l’Ouest – y compris le rapport de la société américaine aux armes et à la violence – sont bien connues, et son conservatisme (je rappelle ici que « nul ne sera inquiété pour ses opinions ») n’a jamais eu rien de bien mystérieux. A cet égard, American Sniper, consacré aux faits d’armes du tireur d’élite le plus meurtrier de l’histoire des forces armées impériales, ne souffre pas tant d’un manque d’ambiguïté idéologique que d’une mise en scène terne ne saisissant pas, ou par intermittence, la nature du personnage central de son récit.

Bradley Cooper parvient cependant à restituer la minéralité d’un homme simple, professionnel de la guerre (et présentant même des caractéristiques du supercombattant cher à Michel Goya), patriote et croyant. A cet égard, ce tireur d’élite n’est pas seulement américain parce qu’il est un citoyen des États-Unis mais bien parce qu’il incarne l’essence même du soldat US, homme simple faisant la guerre sans paraître se poser de question et accomplissant son devoir parce que son pays le lui demandé. On est loin du brulot de Bob Dylan With God On Our Side (1964) mais dans la droite ligne des personnages chers à Clint Eastwood, en particulier dans Le Maître de guerre (1986) et dans Gran Torino (2008), taiseux, pudiques et à la violence contenue. L’American Sniper du titre est la quintessence du héros de guerre américain, comme le cinéma en montre régulièrement.

Le film, à cet égard, suggère plus qu’il ne montre, mais on en voit assez pour saisir que Chris Kyle, mari et père aimant, est un homme simple, issu d’un milieu modeste, au patriotisme tranquille et dont l’attachement aux armes à feu est typique. On l’imagine mal voter démocrate, et il est manifeste que la guerre est son élément naturel – quand bien même elle serait infiniment douloureuse.

Sans surprise, le film d’Eastwood a suscité des réactions indignées par chez nous, essentiellement de la part de critiques ayant projeté sur le réalisateur et son œuvre leurs propres certitudes idéologiques. Que l’invasion de l’Irak en 2003 ait été criminelle et ait provoqué des tragédies dantesques en cascade, soit, mais il s’agirait de faire preuve d’une plus grande subtilité en évoquant les soldats eux-mêmes. La finesse d’analyse ne relève pas de l’ambiguïté idéologique.

C’est sans nul doute pour rétablir une vérité qui, à leurs yeux, avait été malmenée par le cinéaste que Fabien Nury et Brüno se sont attelés à la réalisation d’un très beau roman graphique, L’Homme qui tua Chris Kyle – une légende américaine publié il y a quelques jours chez Dargaud. Faisant une référence appuyée au chef-d’œuvre de John Ford L’homme qui tua Liberty Valance (1962), la bande dessinée entreprend de déconstruire la légende bâtie autour de la figure de Chris Kyle et choisit de compléter le récit d’Eastwood. Le résultat, hélas, est à peine supportable, et on saisit mal l’intérêt qu’il y a à casser des certitudes idéologiques en en assénant d’autres, à peine moins douteuses

L’affaire commence pourtant plutôt bien. Le dessin est très beau et le texte, bien qu’émaillé d’insupportables anglicismes (qui sont parfois de réels contresens), est remarquablement documenté. On y a apprend ainsi, ce qui n’a rien d’anodin, que Chris Kyle était allé régler leur compte à plusieurs dizaines de pillards ou supposés tels après le passage de Katrina à La Nouvelle-Orléans en 2005. Héros de guerre, soit, mais justicier solitaire flinguant selon son bon vouloir, c’est autre chose. La presse américaine, d’ailleurs, s’était déjà interrogée sur la personnalité de Kyle (cf. cet article du Washington Post) et il faut reconnaître au duo Nury/Brüno le mérite de porter à notre connaissance certaines zones d’ombre du héros.

Pourtant, à mesure que le récit progresse, la tonalité de la BD change. Ignorant manifestement tout de la chose militaire (une difficulté pas vraiment anodine quand on écrit sur un combattant), et négligeant, de façon inexplicable, de s’attarder sur la figure du Punisher, les auteurs, citant Michael Moore (dont la pensée stratégique équivaut à celle de Grégoire « Conan la Destructeur » Chamayou), expliquent qu’être un sniper, c’est bien plus être un assassin qu’un soldat. Ils ont, en réalité, parfaitement le droit de penser que tout soldat est un meurtrier (il suffit de relire Boris Vian), mais il est plus difficile – et idiot, pour tout dire – d’établir une distinction entre les fantassins traditionnels et les tireurs d’élite (du genre, le sniper est bien planqué derrière, alors que les pauvres totos, comme l’aurait dit Snoopy depuis son Sopwith Camel, se font canarder, EUX).

Le tireur d’élite, pourtant, loin d’être un planqué, est au contraire très exposé, sa fonction est essentielle (cf. à ce titre la vidéo diffusée par le GIGN sur les réseaux sociaux), et il participe aux combats aux côtés de ses camarades. Il faut également rappeler que Kyle était un membre des SEALs, une unité spéciale de la Navy qui ne recrute pas parmi les poètes ou les personnalités fragiles. Une fois de plus, on a parfaitement le droit de détester la chose militaire, de condamner la diplomatie américaine et de rejeter toute forme de violence, mais il ne faut pas le faire comme Michel Onfray, le Rokossovski des mal-comprenants, en alignant les présupposés idiots et ou en se drapant dans une ignorance crasse.

Naturellement, cette perception risible du rôle du tireur d’élite permet de jeter le trouble sur la personnalité de Kyle. L’épisode de La Nouvelle-Orléans suffisait pourtant amplement s’il s’agissait de suggérer que notre héros était en réalité un dingue de la queue-de-détente (ce que la BD ne parvient pas véritablement à démontrer, par ailleurs), mais ça n’était pas assez pour des auteurs aux certitudes bien ancrées. Le livre se durcit donc progressivement et passe d’une description en apparence clinique à une condamnation méthodique de Kyle, de sa vie, puis de son épouse. Non que celle-ci soit sympathique ou que l’exploitation de la notoriété de Kyle afin de vendre des flingues soit décente, mais la BD glisse vers une condamnation morale qui sent de façon de plus en plus insistante le mépris de classe. Gens simples, aux opinions politiques certes problématiques, les Kyle sont aussi des Américains moyens, hélas typiques. Les mépriser ainsi n’apporte rien, du moins pas sans une sérieuse contextualisation, totalement absente.

Le défaut principal du livre ne réside cependant pas dans ces quelques points. Les auteurs, en effet, ont choisi de raconter Chris Kyle en s’attardant sur l’homme qui l’assassina – et assassina un de ses amis. La personnalité et la vie d’Eddie Ray Routh sont ainsi longuement étudiées, et les nombreuses failles de l’homme (ses échecs, ses frustrations, sa personnalité complexe) mises en avant. La démarche est passionnante, et elle aurait pu faire du livre un texte remarquable si le meurtrier n’était pas dédouané, et surtout s’il n’était pas clairement écrit que les assassinats de Chris Kyle et Chad Littlefield ne sont pas pires que les faits de guerre de Kyle lui-même en Irak. En plaçant sur un même plan les meurtres de deux hommes dans un pays en paix avec des tirs de neutralisation dans un pays en guerre (et peu importe les causes de cette guerre) de la part d’un soldat en uniforme, Nuri et Brüno font preuve d’une confusion morale indigne. Chris Kyle était tout ce qu’il était, mais on ne voit pas en quoi Eddie Ray Routh peut être exonéré de l’avoir froidement assassiné. Bref, un texte plus que problématique et une cruelle déception.

“Success is my only motherfuckin’ option, failure’s not” (“Lose Yourself”, Eminem)

Autant le dire d’entrée, ça n’arrive pas tous les jours. La ministre des Armées a annoncé vendredi dernier, dans un tweet nonchalamment glissé dans un fil consacré aux tentatives diplomatiques  françaises de rendre les alliés de Paris enfin efficaces au Sahel, que nos forces avaient tué le 3 juin Abdelmalek Droukdel, l’émir d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

L’événement, d’une grande importance opérationnelle et d’une immense portée symbolique, n’est naturellement pas passé inaperçu. Il a même permis à certains organes de presse de donner la parole à quelques escrocs échevelés (« La petite Mouzin a été assassinée par Ravaillac, et sa dépouille est sur l’Île de Pâques ») et autres propagandistes pro-syriens (« Bachar al-Assad est le digne successeur de l’Abbé Pierre »). Les esprits éclairés leur préféreront des spécialistes qui bossent, comme Yvan Guichaoua, Marc Mémier, Marc Hecker ou Wassim Nasr. Laissons d’ailleurs les vrais professionnels évaluer les conséquences de cette opération et essayons, plus modestement, de procéder à une poignée de rappels.

1/ C’est la première fois que la France élimine un responsable jihadiste de cette importance. Même Mokhtar Belmokhtar, dont la mort n’a jamais été ni démentie ni confirmée, aussi bien par la France que par ses adversaires (mais qui semble bien réelle), n’était pas de ce calibre. C’est également la première fois que l’émir national d’une organisation jihadiste algérienne est tué à la fois par des forces autres qu’algériennes et hors du pays. C’est, enfin, la première fois, que l’émir d’une filiale d’Al Qaïda est tué par des forces autres qu’américaines. Et, disons-le, c’est une immense fierté.

2/ Abdelmalek Droukdel n’était pas un lapin de six semaines : vétéran du Groupe islamique armé (GIA), passé au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), il y avait succédé en 2004 à Hassan Hattab, son fondateur. Aidé par des premiers revenants du jihad irakien (n’en déplaise à certains, il y avait déjà des anciens combattants du jihad irakien en 2005), il avait alors littéralement révolutionné l’organisation terroriste algérienne. Rallié à Al Qaïda en 2006, transformé en AQMI en 2007, le groupe s’était montré capable de frapper dans Alger à deux reprises (en avril et en décembre de cette même année 2007), avait commencé à pratiquer l’attentat-suicide et les attaques simultanées. Il avait également commencé à filmer les embuscades tendues à l’armée algérienne en Kabylie, et je peux vous dire que les années 2007-2010 ont été particulièrement rudes pour l’Armée nationale populaire dans la zone. Évitant les massacres de civils qui avaient tant nui au GIA, AQMI, reprenant les méthodes de l’insurrection jihadiste irakienne, s’était ainsi montrée une filiale particulièrement orthodoxe d’Al Qaïda.

AQMI avait intensifié ses contacts avec les groupes voisins, les soutenant, les encourageant, les encadrant et combattant parfois à leurs côtés. Dès cette époque, on disait du côté du boulevard Mortier qu’AQMI était une université régionale du jihad (souvenez-vous des combats en Tunisie en 2006), et c’est au Sahel que cet effort obtint les résultats les plus spectaculaires. Prolongeant une stratégie ancienne et jouant sur les profondes fragilités de la zone, l’organisation, appliquant la doctrine de ses maîtres, y développa les compétences locales et accompagna l’émergence de groupes indigènes derrière elle s’abrita et qu’elle laissa manœuvrer. Dès 2008, la première prise d’otages (dans le sud tunisien) illustra la dangerosité d’AQMI et de ses alliés, après l’assassinat de Français en Mauritanie en 2007, et le phénomène prit l’importance que l’on sait.

Connectée à Boko Haram au Nigeria, aux Shebab somaliens et à Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA), AQMI soutint les jihadistes de l’est libyen après la révolution de 2011. Des membres du groupe, «  à titre personnel », participèrent même à l’assaut contre le consulat américain de Benghazi.

3/ Droukdel, fidèle à la méthode OBL, a dirigé de loin, donnant des impulsions, laissant faire les commandant locaux, évitant de s’impliquer directement dès que des groupes étaient capables d’agir seuls. Malgré l’intervention la France, ou grâce à elle, AQMI a transformé le Sahel en terre de jihad alors qu’il n’était qu’une terre de prédication. Sept ans après le lancement de Serval, le bilan stratégique de Paris et de ses partenaires est catastrophique, sans qu’il soit pourtant possible de déterminer quelle autre solution que militaire on pouvait proposer au mois de janvier 2013.

En ce printemps 2020, alors que les forces du G5 Sahel restent d’une édifiante inefficacité et que la MINUSMA continue de prendre des coups sans jamais pouvoir les rendre, la scène jihadiste sahélienne est un cauchemar éveillé : l’État islamique, absent en 2013, est désormais bien en place. AQMI s’est effacée au profit du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) qui agrège des groupes communautaires. Le centre du Mali est en quasi guerre civile, et le Burkina n’est pas loin d’être perdu. La Mauritanie est d’une rare ambiguïté, tandis que le Niger n’est plus épargné. La menace est ressentie jusqu’au Sénégal, et chacun médite la leçon de l’attentat en Côte d’Ivoire, en 2016.

4/ L’importance du succès français a conduit certains observateurs, faisant preuve d’un enthousiasme charmant, à faire référence à la mort d’Oussama Ben Laden, en 2011 et invoquer le chef-d’œuvre de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty (2012). Sauf que rien n’est véritablement comparable. AQMI n’a jamais menacé le territoire français – même si le GSIM ou elle ont déjà frappé nos ambassades (au Mali et au Burkina) ou essayé de le faire (en Mauritanie), AQMI a tué moins de nos concitoyens que l’Etat islamique et ne nous jamais infligé de pertes qui auraient pu rappeler les tragédies de New York, Washington, Nairobi, Dar es-Salaam ou Riyad. L’opération elle-même (un raid complexe au Nord-Mali, en zone de guerre) n’a rien à voir avec l’attaque d’une villa dans la ville abritant l’école des officiers de l’armée d’un pays (supposément) allié. Enfin, il n’est pas inutile de préciser ici qu’AQMI, organisation jihadiste ayant commis ou soutenu des centaines d’actes de violence en Algérie et au Sahel, n’a jamais même envisagé d’agir en Europe. Il n’y a donc pas lieu de comparer la mort de son émir avec celle du chef d’Al Qaïda. Le seul point commun, hélas, entre ces deux faits est que là encore ce succès opérationnel, réel, va sans doute être sans effet sur la menace jihadiste.

5/ A défaut d’attirer des volontaires venant de loin, le jihad sahélien est devenu un point de convergence où se rencontrent des vétérans, que la France tue régulièrement, parfois sans l’avoir planifié. On se souviendra ainsi de la fin brutale de Seif Allah ben Hassine, figure essentielle de la scène jihadiste tunisienne et proche d’OBL. On ne pourra d’ailleurs que saluer l’admirable discrétion des autorités algériennes en matière de contre-terrorisme régional.

Je laisse désormais aux commentateurs cités plus haut le soin de réfléchir à l’avenir.

Et un grand merci à Mars attaque pour son patch…

« Sweet confusion under the moonlight » (« Such a Night », Dr. John)

Que raconter d’une bataille ? Quel point de vue adopter ? Faut-il commencer par une longue séquence de mise en place, présentant les belligérants, exposant leurs objectifs et plaçant des visages sur quelques acteurs essentiels (les chefs, les responsables politiques, des commandants d’unité ?) ou symboliques (des combattants anonymes ? des héros ? des civils perdus dans la tourmente ?) ? Faut-il, au contraire, plonger au cœur de l’action, comme le fit Steven Spielberg dans Saving Private Ryan (1998) ? Dans deux des plus grands films de guerre jamais réalisés, Un Pont trop loin (1977) et Black Hawk Down (2001), Richard Attenborough et Ridley Scott firent le choix d’une reconstitution pointilleuse des combats après avoir très habilement présenté le contexte général. Une telle approche cependant exige un scénario d’une grande qualité et une mise en scène fluide afin de ne pas transformer le récit en un cours magistral, mais le résultat peut être remarquable. Quand il ne l’est pas, ça donne des purges académiques et démonstratives, comme Le Jour le plus long (1962), une superproduction lourdingue écrasée par ses moyens et sa distribution.

De quelle bataille parle-t-on, au fait ? Du choc attendu entre des belligérants, comme au début de Gladiator (2000) ou dans Austerlitz (1960), la magistrale fresque d’Abel Gance ? D’un engagement secondaire devenu un affrontement majeur, comme à Verdun ou Guadalcanal ? D’une embuscade ? D’un raid raté ? D’une attaque surprise ? Je dois avouer, mais cela ne vous surprendra pas, que ce dernier cas de figure a ma préférence puisqu’il permet, pour peu que tout le monde y mette du sien lors de l’écriture du scénario puis de sa mise en scène, de montrer le renseignement à l’œuvre, dans ses succès comme dans ses échecs. Il s’agit même parfois de la partie la plus intéressante du récit, et voir tâtonner les analystes militaires, par exemple dans Pearl Harbor (2001) rappelle à quel point ce métier est important, complexe et mal compris – en particulier de certains responsables.

Cette phase initiale de montée des périls rappelle d’ailleurs le début des films catastrophe, lorsqu’un spécialiste, évidemment talentueux et évidemment difficilement contrôlable, pressent qu’un événement désagréable est sur le point de se produire ou qu’une menace émerge rapidement mais qu’il ne parvient pas à mobiliser les responsables concernés et encore moins à simplement se faire entendre. C’est toute l’histoire de The Looming Tower (2018), et on voit cette mécanique narrative à l’œuvre dans Les Dents de la mer (1975), le classique de Steven Spielberg, ou dans des séries B convenables, comme Le Pic de Dante (1997, Roger Donaldson). Ces œuvres sont également l’occasion d’observer les mécanismes habituels de déni de leaders incapables de prendre la mesure des situations auxquelles ils sont confrontés.

La ressemblance entre les films catastrophe et les récits d’attaques surprises ne se limite cependant pas à leurs premières séquences. Les personnages, face à un tremblement de terre, une éruption volcanique, une catastrophe industrielle ou une offensive ennemie, essayent de survivre au milieu du chaos puis de reprendre l’initiative. La Bataille des Ardennes, qui débuta le 16 décembre 1944, constitue le sujet idéal pour qui voudrait montrer l’aveuglement d’une force armée trop certaine de sa prochaine victoire. Le monumental échec des services de renseignement alliés et des chefs militaires qui les supervisaient, malgré les signaux d’alerte émis par quelques-uns, offre en effet l’occasion parfaite de mettre en scène un scénario catastrophe. Qui plus est, l’héroïsme des défenseurs, montré à l’écran dans la remarquable minisérie Band of Brothers (2001), adaptée du livre de Stephen E. Ambrose (1992), est de l’or pour scénariste, tout comme le déroulement des combats ou l’aveuglement une fois de plus absurde de Hitler.

En 1965, alors qu’une longue série d’ambitieuses reconstitutions cinématographiques de grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale a débuté, le réalisateur britannique Ken Annakin apporte donc sa contribution à la mémoire collective avec La Bataille des Ardennes. Il n’aurait pas dû.

Tourné en Espagne avec le soutien, manifestement sans limite, de l’armée du Caudillo, et porté par une distribution de grande qualité (Henry Fonda, Robert Shaw, Charles Bronson, Dana Andrews, Telly Savalas), le film est un ratage absolu. Long, lourdingue, le récit n’a aucun rythme et échoue à créer le moindre suspense. Alors que l’armée américaine court au-devant d’une catastrophe, aucune des discussions, pourtant supposément tendues, entre le personnage de Fonda, qui pressent l’offensive allemande, et ses supérieurs ne suscite le moindre intérêt. Même le massacre de Malmedy est filmé sans relief, tandis que les scènes de combat évoquent plus un mauvais western qu’une des batailles les plus acharnées du front occidental. L’épisode le plus connu de la bataille, le fameux Nuts! du général MacAuliffe, est pour sa part expédié sans le moindre panache.

Qui plus est, s’agissant des Ardennes au mois de décembre, on ne peut que noter la quasi absence de neige et un relief qui n’a rien à voir avec la réalité. Certaines scènes vues d’avion font plus penser à la Campagne de Pologne ou à Koursk qu’au massif ardennais, et on se demande, à contempler ces longues étendues de champs cultivés labourés par des chars allemands, si le réalisateur a bien conscience de ce qu’il tourne. Enfin, les erreurs ou les omissions historiques (où est le clair de lune artificiel de la Wehrmacht ?) sont si nombreuses qu’il est difficile de les expliquer par la seule licence poétique. L’incendie du dépôt de carburant de Stavelot n’est déclenché que par des soldats US sans que jamais apparaissent les fusiliers belges à l’origine de cette action essentielle, et les noms des principaux protagonistes sont modifiés. Les acteurs font ce qu’ils peuvent avec ce qu’on leur donne, mais ça ne suffit pas à sauver cette interminable reconstitution du désastre. Un film à éviter, sauf si on veut montrer à des étudiants ce qu’il ne faut pas faire.