Le crime organisé n’en finit pas de saper ce qu’il reste de fondations à la République. En expansion continue malgré les efforts des autorités, il tue et il corrompt à un rythme jamais vu dans notre pays. Certaines villes, happées par le narcotrafic, évoquent désormais des situations que nous ne connaissions jusque-là que par les films et les séries tournés aux Etats-Unis depuis une quarantaine d’années et qui nous semblaient bien lointaines.
Le cinéma français ne dédaigne pas, à l’occasion, s’intéresser aux histoires de malfrats, souvent en prenant pour modèle les productions hollywoodiennes (comme ici). Il peut aussi, plus ou moins adroitement, s’intéresser aux immenses difficultés des policiers. En 2023, le réalisateur Stéphane Demoustier a livré avec Borgo un récit particulièrement fin et éclairant tiré d’une affaire de corruption ayant abouti à l’assassinat de deux personnes à Ajaccio, en 2017.
Borgo est le nom d’une ville de Corse, mais c’est aussi le nom d’un centre pénitentiaire dans lequel on retrouve, comme il se doit, des détenus insulaires. C’est là qu’est affectée une surveillante, remarquablement interprétée par Hafsia Herzi, et que va se nouer le drame. Très vite, les failles du personnage apparaissent, et elles sont autant de vulnérabilités.
On aimerait écrire qu’il s’agit d’une personnalité complexe, mais le film montre plutôt une femme terne, sans autorité, influençable et qui s’ennuie manifestement. Combinées, ces caractéristiques dont d’elle une cible parfaite pour les criminels détenus à Borgo dont un, petite frappe plus vraie que nature, la manipule aisément.
Borgo, en effet, n’est pas seulement un film sur la prison, sur le milieu corse ou sur la dérive criminelle d’une femme inconsciente. Le film raconte l’approche puis le recrutement et la manipulation d’une source et son emploi lors d’une opération criminelle. Ce recrutement n’était certes pas prévu mais la surveillante présentait tant de faiblesses qu’il était impossible pour un homme retors de ne pas tenter le coup. Ce basculement est le cœur du récit.
L’affaire se fait comme dans les manuels : environnement de la cible, approche par petites touches, identification des ressorts possibles, création d’une relation privilégiée mêlant séduction et pression plus ou moins subtile, recrutement formel et finalement utilisation opérationnelle (et sacrifice). Tout se passe d’autant plus aisément que la surveillante recrutée n’attend finalement que cela : plus que de l’argent, c’est une forme de valorisation qu’elle obtient en passant de l’autre côté de la loi et en trahissant son serment et son uniforme.
La corruption passe évidemment par une transaction financière, mais la démarche est plus complexe qu’il n’y paraît. Pour lutter contre ce mal qui ronge nos forces et notre administration, il faut admettre que le crime organisé constitue une menace majeure contre l’État de droit et que la lutte contre lui relève, ni plus ni moins, des logiques de la contre-ingérence. Rappeler les normes éthiques ou les règles de déontologie est un début, former les personnels à détecter les approches dont ils sont l’objet et à rendre compte aux unités spécialisées est devenu un impératif. De même que le film d’Éric Rochant, Les Patriotes (1994), est régulièrement projeté dans les enceintes des services de renseignement, il faut montrer Borgo, non seulement aux surveillants pénitentiaires mais aussi à tous les fonctionnaires susceptibles d’être ciblés. Oui, ça fait du monde.
Sans faire inutilement du bruit, Dominik Moll, fidèlement associé au scénariste Gilles Marchand, construit depuis plus de vingt ans une œuvre remarquable, d’une grande cohérence, au sein de laquelle on trouve des récits en apparence policiers mais à la forte signification politique et sociale. A cet égard, il est en passe de devenir le Sidney Lumet français, capable de raconter des histoires avec sobriété et de dresser des portraits subtils, parfois inoubliables. Bref, l’anti-Olivier Marchal.
En 2022, avec La Nuit du 12, Moll avait livré un film d’une grande puissance, jamais démonstratif, jamais insistant, sur l’horreur des féminicides et la grandeur des policiers et des magistrats qui tentent de rendre la justice. Avec Dossier 137, sorti en 2025, il reprend la trame d’une intrigue policière mais le film dépasse de loin, à nouveau, le simple récit d’une enquête.
Il s’agit, cette fois, de raconter la quête de vérité d’une famille dont le fils a été grièvement blessé par des policiers lors d’une manifestation des Gilets jaunes, en 2018, et d’une enquêtrice de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) chargée de faire la lumière sur les circonstances du drame. Comme dans La Nuit du 12, Moll et Marchand racontent donc une investigation policière, les victimes, le long établissement des faits, les interrogatoires, les conversations téléphoniques avec le magistrat, et aussi la vie quotidienne de policiers intègres et modestes résistant à l’accablement et aux pressions.
Dossier 137 ne reprend pas seulement certains des éléments de La Nuit du 12, il prolonge en réalité sa réflexion. Encore une fois, des enquêteurs consciencieux essayent de trouver les coupables d’un crime révélateur d’un système d’oppression présenté comme systémique, la violence masculine d’un côté, celle de l’État et de sa police de l’autre. Encore une fois, des gens simples, écrasés mais dignes dans leur malheur, cherchent des réponses. Encore une fois, la justice semble impossible à rendre.
Le film, parfaitement interprété, dépeint une société fracturée, minée par la défiance des citoyens envers leurs dirigeants, les forces de l’ordre et les institutions. Loin de Paris, du cœur de l’État, de ses complexités bureaucratiques et de ses enjeux politiques, la famille du jeune homme blessé bout de colère et d’incompréhension et ne croit plus en personne. Elle est même, à certains moments, pénibles tant sa frustration la conduit vers une forme de complotisme. Le film a cependant la décence et l’habileté de ne pas la juger, et il nous invite à la nuance.
A Paris, justement, la policière qui mène l’enquête – Léa Drucker, remarquable – se heurte aux mensonges et à l’arrogance de policiers se pensant au-dessus des lois qu’ils sont supposés appliquer et défendre, au corporatisme et à la lâcheté d’une hiérarchie – criante de vérité – qui fait tout pour ne pas faire de vagues. On ne dira jamais assez à quel point le premier but des organisations est de survivre, la mission pour laquelle elles ont été créées passant rapidement au second plan.
Le film est donc aussi le récit d’une corruption, non pas simplement financière comme dans les trois classiques de Lumet Serpico (1973), Le Prince de New York (1980) et Contre-enquête (1990) mais bien plus insidieuse : il ne s’agit pas ici de s’enrichir mais de préserver à tout prix une machine, un système, des collègues, des supérieurs De même qu’il n’y a pas de failles, il n’y a donc jamais de bavures, il ne peut y en avoir, et il n’y en aura jamais, non pas parce que les policiers sont infaillibles comme le fut le Pape mais parce qu’ils se jugent intouchables. Dominik Moll, ce faisant, s’approche ainsi du monumental Copland, de James Mangold (1997), et pose des questions douloureuses.
Pourtant, malgré le procès en sorcellerie fait à Léa Drucker par sa cheffe, responsable hiérarchique d’une insondable lâcheté (qui a fait résonner quelques souvenirs chez votre serviteur), malgré les accusations indignes et les soudains rappels éthiques qu’on la voit subir, le film n’a rien du pamphlet anti-flic. Léa Drucker et ses collègues de l’IGPN, comme Robert De Niro et les siens chez Mangold, sont aussi des policiers, et ils sont même l’honneur de leur profession. Les critiques dont ils sont la cible proviennent de collègues égarés, aveuglés par la colère mais aussi, même s’ils ne l’admettront pas, par la peur.
Reste qu’on sort de là, comme à la fin de La Nuit du 12, secoué, pris aux tripes. Vous faites bien votre travail, mais il ne sert à rien. Le regard que Léa Drucker lance à son fils est celui du renoncement, de l’abdication face à des forces qu’il est inutile de combattre. Dans son regard, on lit la prise de conscience définitive que les dés sont pipés et qu’il va falloir composer avec ce constat jusqu’à la fin. C’est surtout l’acceptation qu’il n’y aura pas vérité et donc qu’il n’y aura pas de justice
On voit mal qui en France, à part Matthieu Suc, aurait le talent nécessaire pour produire un récit d’une telle richesse et d’une telle limpidité. Il s’agit en effet, et sans le moindre doute, d’un des plus remarquables récits d’espionnage que votre serviteur ait eus entre les mains. C’est aussi que son auteur, David E. Hoffman, a bénéficié pour relater le recrutement et le traitement par la CIA d’Adolph Tolkachev, savant soviétique dont la production eut des répercussions essentielles pendant la 2e Guerre froide, d’un accès stupéfiant aux archives du service américain.
L’Espion qui valait des milliards (2023) est exceptionnel à plusieurs titres. D’une part, il raconte avec une précision remarquable, digne d’un historien – notre homme a quand même remporté deux Pulitzer, on est loin des copies de collégien du Fig Mag – le contexte de l’affrontement entre la CIA et le KGB dans les années 70 à Moscou et les débats au sein de Langley et du gouvernement américain au sujet de la stratégie à adopter en matière de sources humaines.
D’autre part, et rendons grâce à la traduction de Christine Lafferrière, le livre est d’une parfaite clarté, même quand Hoffman nous parle d’appareils photo miniatures, et on ne le lâche pas une minute. Précis mais jamais prétentieux et encore moins fasciné, l’auteur parvient à exposer les ressorts profonds de la trahison de Tolkachev, son intelligence, son courage, ses ambitions et ses obsessions. Sa restitution de la vie des fonctionnaires américains en poste à Moscou est également saisissante, et on mesure parfaitement le courage des officiers-traitants, opérant dans un environnement incroyablement hostile, comme l’abnégation de leurs proches dans la société soviétique cadenassée de l’ère Brejnev. Notez bien que la Rodina, après tout, n’a de toute façon jamais connu que les cadenas.
Il y a encore mieux cependant. David E. Hoffman a en effet bénéficié, comme je l’écrivais plus haut, d’un accès exceptionnel aux archives opérationnelles de la CIA. Notes internes, comptes-rendus, instructions : jamais auparavant je n’avais lu dans un récit de journaliste des passages d’une telle précision, exposant les méthodes, les discussions internes ou le processus de prise de décision d’un service de renseignement. A ce titre, le livre, peut-être plus que tout autre en français, constitue une remarquable initiation au traitement de source en pays hostile et aux logiques du renseignement.
Appelé à devenir un classique de la littérature consacrée à l’espionnage, le livre d’Hoffman a été adapté au cinéma et le film, réalisé par Amma Asante et servi par une belle distribution, sortira dans quelques mois. D’ici là, il vous faut impérativement lire ce monument et méditer sur qu’il serait possible d’écrire en France si certaines archives étaient rendues accessibles.
La légende dit que c’est en voyant au cinéma le Scarface du grand Howard Hawks, sorti en 1932, qu’Al Pacino eut l’idée d’en tourner une nouvelle version, contemporaine, fidèle à l’esprit – appelons-ça comme ça – des années 80.
Le film de Hawks, critiqué à sa sortie pour sa violence et son ambiguïté morale, avait marqué les esprits avant de devenir un classique du film noir. Le remake va atteindre une autre dimension.
Al Pacino, au début des années 80, présente déjà une carrière ahurissante. Non seulement il a tenu le premier rôle dans les deux premiers volets du Parrain, de Francis Ford Coppola, non seulement il a choqué tout le monde en tournant dans le très glauque Cruising (1980), de William Friedkin, mais en plus il a joué sous la direction de l’immense Sidney Lumet dans deux films iconiques du Nouvel Hollywood, Serpico (1973) et Un Après-midi de chien (1975). C’est donc naturellement qu’il propose que Lumet – qui vient de tourner une fresque incroyable, Le Prince de New York (1981) consacrée à un ripoux – réalise ce remake. Mais Lumet n’est pas vraiment séduit par le caractère baroque du projet et passe son tour. Le film est donc confié à Brian De Palma, et l’écriture du scénario échoit à Oliver Stone. Le cinéma américain, il y a 40 ans, avait quand même une autre gueule.
Brian De Palma est un des rejetons les plus turbulents de cette génération de réalisateurs, peut-être (sans doute ?) la plus talentueuse de l’histoire de Hollywood. Spécialiste du thriller érotique, admirateur obsessionnel d’Alfred Hitchcock, véritable virtuose aussi bien inspiré par le Giallo que par les classiques, il n’est pas le premier venu. Son association avec Pacino et Stone a donc de quoi faire saliver et le film qu’il livre, long de près de trois heures, est un choc pour tout le monde.
A bien des égards, le film est radical et excessif. les acteurs surjouent, les décors sont délirants, la violence y est omniprésente, et la plupart des personnages masculins sont des fumiers prêts à toutes les abjections. Quant aux femmes, elles sont systématiquement trahies et déçues.
Schématiquement, il s’agit du récit de l’ascension d’un petit délinquant cubain au sein du crime organisé de Miami, des masures camp de réfugiés à la direction d’un empire du narcotrafic. Montana n’est pas seulement déterminé à s’extraire de la misère, il est prêt à tout pour s’élever et sa voie est naturellement celle du crime. Exécuteur des basses œuvres, homme-de-main, il impressionne par son inflexibilité et il présente très vite toutes les caractéristiques d’un sociopathe.
Brutal, dénué du moindre sens moral, incapable de loyauté, il est obsédé par le pouvoir et la place qu’il estime devoir occuper dans le monde. Son comportement est d’autant plus spectaculaire qu’il vient des bas-fonds de la société cubaine, et son ami et lui sont d’abord des brutes portant sur leur environnement des regards de prédateurs.
Tony Montana n’a rien d’un génie du mal. Il est un bouseux qui, comme la plupart des criminels, parvient à ses fins parce qu’il ignore les règles de la société, soit par manque d’éducation, soit par volonté plus ou moins consciente de ne tenir compte d’aucune des contraintes que les gens comme vous ou moi acceptons. Il s’élève grâce à son endurance et à sa volonté, et on comprend, de ce point de vue, que le personnage ait pu avoir une telle influence dans certaines branches de la culture populaire, avide de réussite sociale sinon de revanche et peu regardante sur les façons de les obtenir.
Oliver Stone, qui a passé une partie de sa carrière à dénoncer les mensonges du rêve américain jusqu’à défendre, contre toute décence, Vlad le Défénestreur, a fait de Tony Montana l’incarnation d’un capitalisme poussé à l’extrême. Sans limite, sans scrupule – il refuse de « tuer des femmes et des enfants » mais vend de la cocaïne par tonnes -, Montana écrase ses concurrents, vole l’épouse de son chef – une jeune femme qui tente de survivre en passant de bras en bras – et corrompt à tour de bras tout en étant manipulé et finalement éliminé par plus puissant que lui dans une scène finale ridicule devenue, paradoxalement, iconique.
Scarface incarne aussi le passage de l’ère du disco à celle de MTV. On porte encore des costumes à pattes d’éléphant et des chemises largement ouvertes, mais la musique de Gorgio Moroder ouvre la voie aux nappes de synthétiseurs de Jan Hammer qui participeront de la légende Miami Vice.
A sa sortie, le film est évidemment critiqué pour sa violence et on l’accuse même de complaisance. La légendaire scène de la tronçonneuse frappe tellement les esprits que nombre de spectateurs affirment avoir été écœurés par le spectacle alors que justement, et comme à son habitude, De Palma suggère bien plus qu’il ne montre après avoir mis le spectateur en condition.
Sa capacité à faire monter l’angoisse sera encore mieux utilisée dans ses futurs classiques : Body Double (1984), Les Incorruptibles (1987),
Critiqué, Scarface est cependant un succès public, rapidement passé au statut de film-culte. La figure de Tony Montana, petit délinquant devenu le maître richissime d’une organisation criminelle, s’impose dans la culture populaire. On retrouve sa tête sur des t-shirts et des posters, et certaines de ses phrases semblent avoir acquis aux yeux de certains, de façon plutôt étonnante, la valeur de maximes philosophiques.
Il y a peu, par exemple, votre serviteur a pris le temps de parcourir les profils Facebook de sympathisants français de la Sainte Rodina qui pourrissaient littéralement le fil de commentaires sous un article – du Monde ou du Figaro, je ne sais plus – consacré à l’Ukraine. L’un des trolls y critiquait sévèrement la corruption, indéniable, d’une partie des élites de ce pays, mais ses propos n’avaient guère de valeur en raison de son soutien au régime russe, kleptocratie sanguinaire qui prolonge d’ailleurs une longue tradition locale. Mieux encore, ce moralisateur y postait, certainement fier comme un petit banc, une sentence d’une prodigieuse portée empruntée à Tony Montana : « Moi je n’ai confiance qu’en mon manche et ma parole… l’une est de fer et l’autre d’acier ! ». On est loin de Gérard de Nerval.
Passe encore de dénoncer la corruption en idolâtrant un mafieux (tout le monde n’a pas la chance d’avoir un cerveau), mais cette formule d’une mâle assurance m’a intrigué. Il s’agit en réalité d’une citation de la version francophone de cette scène :
En français, la même scène est d’un ridicule achevé, notamment en raison de l’accent espagnol de Pacino et de la disparition de celui de son interlocuteur, et on est bien obligé de mal considérer ceux qui la vénèrent ou la citent. On est loin de Nerval, mais on est loin aussi d’Audiard, et, plus généralement, les types qui montrent leur pénis en exemple ne présentent guère d’intérêt.
La formule, d’une infinie bêtise, illustre parfaitement, en réalité, ce qu’est Tony Montana : une brute à la virilité inquiète, un caïd complexé qui n’a pas séduit son épouse mais l’a presque littéralement achetée, et qui nourrit pour sa sœur des sentiments incestueux. Oliver Stone fait de son personnage, supposé incarner la réussite ultime (« au mépris de tous les conformismes » comme aurait pu le dire un escroc que nous avons bien connu), la caricature du macho épais, ringard, pervers, toxique, qui finit par tuer son meilleur ami dans ce qui ressemble fortement à une crise de jalousie. On comprend qu’il y ait de quoi émoustiller certains masculinistes, mais il n’y a quand même pas de quoi plastronner.
Vingt ans plus tard, le même Oliver Stone filmera une biographie indigeste d’Alexandre le Grand, un conquérant de génie qui lui aussi tua son meilleur ami, et il fera dire à sa mère, Olympias, la fameuse formule de Scarface « The World is Yours » :
C’est ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, un bel exemple d’autocitation. Mais Tony Montana n’est pas Alexandre. Il est certes un conquérant et un chef de guerre, mais il n’a pas été élevé au milieu de philosophes, il n’a aucune compréhension des forces qu’il affronte et du monde (qu’il ne parcourt d’ailleurs pas). Il ne fonde pas de cités, il se contente de piller et de détruire et son empire ne lui survivra pas. Il ne s’intéresse, en réalité, qu’à la satisfaction immédiate de ses désirs.
Il n’y a pourtant pas de honte particulière à préférer, au cinéma, les méchants. Certains personnages de tueurs ou de mafieux sont authentiquement fascinants et il serait absurde de condamner les spectateurs qui préfèrent le Joker à Batman.
A la différence, cependant, du Joker, de Michael Corleone, de Keyser Söze ou du bon Dr Lecter, Tony Montana est d’abord un abruti qui ne doit ses succès qu’à son audace et à son authentique courage physique. Al Pacino dresse avec Montana l’antiportrait de Michael Corleone, un homme extrêmement intelligent, méthodique, qui ne perd jamais le contrôle de ses émotions, alors que Scarface est paranoïaque, immature, toxicomane et impulsif.
Remarquablement filmé, Scarface n’a pas eu qu’une influence majeure au sein de la pop culture. Les réalisateurs et les scénaristes ont bien eu conscience de l’importance du film, qu’ils ont cité, dont ils se sont inspirés, voire auquel ils ont répondu. Steven Bauer, qui incarne l’ami et bras-droit de Montana, joue par exemple le chef d’un réseau de narcotrafic dans le chef-d’œuvre de Steven Soderbergh Traffic, sorti en 2000. Il jouera même à nouveau le chef d’un cartel dans l’exceptionnelle série Breaking Bad (2008-2013), dans laquelle il retrouvera l’inoubliable Mark Margolis, Alberto devenu Hector Salamenca.
Si Scarface répondait au Parrain en relatant l’ascension puis la chute d’une brute, Breaking Bad a répondu ensuite à Scarface en relatant l’ascension puis la chute d’un homme d’une exceptionnelle intelligence qui trouve le moyen, dans le trafic de méthamphétamine, d’accomplir sa destinée.
Quand Tony Montana est fébrile et complexé, Walter White, après des débuts très hésitants, se révèle un criminel d’une envergure exceptionnelle, assumant pleinement son statut et jouissant de son pouvoir.
Il présente, lui aussi, une sévère pathologie mentale, mais au moins est-il autre chose qu’un primate en chemise de satin. Les personnages qui nous fascinent disent quelque chose de nous, et si Scarface est un authentique monument du cinéma hollywoodien, Tony Montana n’est qu’une petite frappe perverse dont on se demande bien ce qu’elle a d’admirable.
Certaines images se gravent instantanément dans votre mémoire et deviennent une part de vous. Elles ne vous hantent pas nécessairement mais il est manifeste qu’elles vous marquent, voire qu’elles vous inspirent ou qu’elles déterminent une partie de votre vie. Il y eut, en 1993, le visage d’un jeune Russe détenu à Dachau photographié par Éric Schwab et découvert alors que débutaient mes années d’études du système concentrationnaire nazi. L’histoire de ce cliché est racontée par la grande Annette Wieviorka dans 1945, la découverte (2015), et elle rappelle que la haine finit invariablement par produire des horreurs indicibles.
« C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle. » Une photo d’Eric Schwab.
Il y eut aussi cette image de Patrice Le Nepvou de Carfort, alors jeune médecin militaire en Indochine, accablé devant la dépouille d’un homme qu’il n’avait pu sauver. J’étais un jeune adolescent quand je découvris le portrait de cet officier. Il semblait s’y mêler la grandeur de servir et celle de la fraternité d’armes, et aussi le tragique d’une guerre irrémédiablement perdue mais dont les combattants, paradoxalement, incarnaient à mes yeux toutes les vertus.
Pour la gloire de l’Empire
Il y eut, surtout, cette photo prise par Yan Morvan à Beyrouth devant les décombres du Drakkar, détruit par un attentat le 23 octobre 1983 en même temps que QG des Marines impériaux. Tout, dans cette image, me frappa. Les décombres de l’immeuble qui s’était effondré sur les paras français, signe de la puissance de l’explosion, cette main qui s’agrippait à celle du soldat, et le contexte de cette attaque alors que les troupes occidentales essayaient de s’interposer dans un conflit d’une complexité folle, au cœur du Liban où tout le monde ou presque semblait décidé à massacrer son voisin.
Le jour où je vis cette photo marqua ma vie à jamais. Déjà bien décidé à faire du renseignement, je fus happé par le Moyen-Orient, son histoire, ses civilisations et ses crises et je me promis alors de me consacrer à la défense de mon pays. La vision de cette main sortant des ruines ne me quitta plus, et ma vocation fut confortée par les attentats commis à Paris deux ans plus tard par les sbires du régime iranien. Ce que j’appris ensuite des circonstances exactes de l’attentat et de celles du raid « de représailles », de la bouche même de pilotes de la Royale, me fit prendre conscience de la possible duplicité de certains de nos chefs.
Devenu analyste à 25 ans, affecté à la lutte contre les réseaux jihadistes algériens, je fus confronté à d’autres terroristes, à d’autres assassins, et les tueurs envoyés par Damas ou Téhéran quittèrent mes préoccupations. Je restai cependant étonné que personne parmi mes collègues ou mes chefs n’ait été mandaté pour accélérer le rappel à Dieu des responsables des attentats de 1983 ou de 1985-1986. On peut croire à la diplomatie sans pour autant renoncer à la justice, ou au moins au rappel de certaines règles, comme celle qui veut qu’on ne commet pas impunément d’attentats ou qu’on ne tue pas de civils.
Je fus affecté au Quai d’Orsay à l’été 2003, alors que la diplomatie française, contre toute évidence et au nom d’une « politique arabe » qui n’a jamais servi à rien sinon à vendre des armes à des tyrans et à financer des partis politiques en retour, s’opposait à l’inscription du Hamas sur la liste européenne des groupes terroristes. Déjà à l’époque, par aveuglement, démagogie et orgueil, on confondait la défense du peuple palestinien, cause on ne peut plus juste, avec celle d’un groupe islamiste armé pratiquant la terreur. Les grands discours au sujet de la laïcité, de la raison ou de la fraternité n’étaient donc que pures foutaises tout comme les longs développements sur la situation dans la région, en apparence brillants mais en réalité creux et sans effet.
Je ne m’attarderai pas ici sur les conditions dans lesquelles le projet d’inscrire une branche du Hezbollah sur la liste européenne des groupes terroristes fut écartée par les plus hautes autorités – il faudra attendre mes mémoires, dans une bonne vingtaine d’années. Le fait est que la modération française fut récompensée comme de juste, notamment par l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005, imputé au Hezbollah et à ses protecteurs syriens et iraniens.
« Moi, je dis chapeau »
Tandis que le régime iranien ne variait pas d’un pouce en matière de répression, celui de Damas, dont quelques esprits candides avaient vanté l’ouverture, confirma tout le mal qu’on pensait de lui en écrasant avec la dernière sauvagerie la révolution de 2011 avant de libérer des centaines de jihadistes afin de la saboter définitivement. Ce dernier crime, qui ne fit pas trembler ses complices français qui prétendaient que Damas luttait contre le jihadisme (les mêmes validèrent les scrutins truqués organisés par la Rodina en Crimée – « collabo, plus qu’un métier, une vocation »), finit cependant par entraîner sa chute.
Trois années plus tôt, en 2008, le responsable des attentats de 1983 à Beyrouth, Imad Moughnieh, avait enfin été tué, et par les services américains et israéliens. Ça n’était certes pas un processus judiciaire, mais justice avait été rendue, et évidemment sans nous. L’affaire, romancée, a été racontée dans une minisérie qui ne manque pas d’intérêt et dont les Français sont cruellement absents.
Que nous n’ayons rien tenté de sérieux pour punir les assassins de Français n’a cessé de me mettre en colère depuis plus de 40 ans. Le recours systématique à la violence ne peut évidemment tenir lieu de politique, et il est manifeste que la guerre menée actuellement contre l’Iran, sans réel motif, sans but de guerre identifié et donc sans stratégie définie (« Le détroit d’Ormuz ? C’est qui, ça encore, Ormuz ? ») a surtout à voir avec la volonté acharnée du Premier ministre israélien de rester au pouvoir par tous les moyens et celle du président américain de faire oublier qu’il est un pédophile entouré de la plus belle cohorte de crétins corrompus de ces derniers siècles.
Nous avons cependant trop longtemps pris des coups sans réagir, pas nécessairement par retenue, et la République islamique d’Iran, ciblée par deux dirigeants apparemment incontrôlables, est haïssable à tous points de vue. Nous devrions tous réjouir de la mort du Guide et de celle des chefs des Gardiens de la révolution, du Ministère du renseignement et ou des responsables de la répression qui, avec la régularité des saisons, massacrent, torturent et violent la jeunesse iranienne au nom d’une religion qu’ils ne cessent de déshonorer. On pense ici, d’ailleurs, aux féministes de pacotille qui par anti-impérialisme de salon, en viennent à nier ou à justifier les crimes commis contre leurs supposées soeurs. Il faut croire que tous les victimes n’ont pas la même valeur.
Il n’a échappé à personne que les services de renseignement (sans s, merci) sont tous des services secrets, et que les services secrets sont tous des services de renseignement (sans s, merci). Naturellement, en fonction des États, certains services secrets sont plus des rassemblements de gros bras incapables de placer correctement les voyelles dans Libye que des mécaniques capables de produire de l’analyse ; et il peut arriver que d’autres services pas moins secrets soient plus des repères de forts en thème à peine capables d’ouvrir une boîte de foie gras que des unités constituées d’opérationnels aguerris. Il arrive même que certains services soient incapables, et d’agir et d’analyser, mais il faudra attendre la parution de mes mémoires dans 20 ans pour que je donne des exemples.
Le fait est que les services de renseignement sont des services secrets : leur organigramme est secret – et on ne le donne pas aux copains des autres services, merci -, la liste de leurs membres est secrète, ce qu’ils écrivent est secret, leurs méthodes sont secrètes, les objectifs qui leur sont fixés par les autorités politiques sont secrets (vous ne trouverez pas le Plan national d’orientation du renseignement sur TikTok), les moyens qui leur sont attribués sont secrets et leurs sources sont secrètes. Celles-ci sont, en effet, la raison d’être d’un SR, qui a le droit d’employer des méthodes exorbitantes au droit commun, comme le recrutement et la manipulation de sources humaines rémunérées ou l’emploi de techniques de renseignement – l’usage de ces dernières devant répondre à des finalités juridiques et étant contrôlé par la CNCTR, comme le dit la loi du 24 juillet 2015.
La notion de secret et les contraintes liées à son indispensable protection sont définies par le SGDSN dans un texte, l’instruction générale interministérielle n°1300 sur la protection du secret de la défense nationale, dont le respect n’est pas optionnel et dont la lecture, moins amusante que celle d’un roman de Donald Westlake, est essentielle. Contrairement à ce que pensent les amateurs ou les cossards, la classification des données, des procédés ou des organigrammes n’a rien d’un caprice et répond à une logique que la DGSI s’emploie à expliquer au public par l’intermédiaire de son site et de plusieurs rubriques (comme celle-ci).
Défenseurs de l’État et des intérêts de la Nation, les services sont donc autorisés à recourir à des méthodes hors-du-commun pour accomplir leurs missions. Celles-ci sont, par essence, d’une extrême sensibilité et, à ce titre, ne peuvent qu’intéresser les puissance hostiles, désireuses de savoir quelles sont nos priorités, ce que nous pensons de tel ou tel crise ou acteur, ce que nous sommes prêts à engager comme moyens, et, évidemment de quelle nature ils sont. Pour ce faire, nos adversaires font faire exactement la même chose que nous : ils vont chercher des sources, ou au moins des failles. Et quand ils auront identifié un objectif, ils essaieront de l’approcher. Et si c’est compliqué, si cet objectif est attentif à son environnement, ils tenteront de le circonvenir en s’en prenant à ses proches, par exemple en tamponnant un collaborateur ou en essayant de pénétrer ses moyens de communication.
En ne respectant pas les règles de protection du secret, on fait donc non pas preuve d’une charmante légèreté (« Oh, ce que tu peux être tatillon ») mais d’une inconséquence potentiellement criminelle. Comme le lança un jour le regretté lieutenant Bradshaw, « le Département de la défense a le regret de vous informer vos fils sont morts parce qu’ils étaient idiots ».
Ne pas appliquer les règles parce qu’on les ignore est tolérable de la part d’un amateur ou d’un très jeune professionnel. Ne pas les appliquer parce qu’on n’en pas envie, par paresse ou par arrogance (« ces règles ne s’appliquent pas à des cadres de ma qualité et/ou de mon statut ») constitue une attitude parfaitement insupportable, où la bêtise et l’égoïsme le disputent à l’inconséquence. Refuser la discipline individuelle entraîne la mise en danger du système dans son ensemble, et l’absence de discipline conduit inévitablement à des catastrophes. On sait ce qu’il faut penser des gens qui, par exemple, laisseraient traîner des notes dûment classifiées sur leur bureau, ou qui brancheraient leur cigarette électronique sur leur ordinateur ou qui, par confort, laisseraient la carte de leur messagerie chiffrée dans le lecteur et pousseraient la nonchalance jusqu’à coller au mur près du dit lecteur leur mot de passe, parce que, comprenez-vous, on ne va quand même s’abaisser à apprendre un code par cœur (ben, en fait, si) ou à utiliser un coffre-fort (« toutes ces combinaisons, c’est empoisonnant, ne trouvez-vous pas ? »). De l’incompétence au sabotage, il n’y a souvent qu’un pas et le fait d’être payé pour ce que vous faites ne fait hélas pas de vous un professionnel.
La protection du secret est inhérente à la pratique du renseignement, et c’est donc avec la plus grande attention qu’il faut observer la façon dont les uns et les autres s’affranchissent de ses contraintes. Il faut qu’une situation soit particulièrement grave pour que des services prennent le risque d’exposerla ou les sources de leurs analyses, et au royaume des idiots les types avec un peu de jugeotte sont rois. C’est ici qu’intervient un apparent paradoxe : plus la source est sensible (un agent des services russes qui bosse pour vous, le déchiffrement des communications de l’ambassade d’une puissance adverse, l’infiltration cyber d’un nœud de communication que l’ennemi croit inviolable, etc.), plus les renseignements qu’elle fournit sont à manier avec précaution afin de la protéger. En 2022, devant l’urgence de la situation, les États-Unis (oui, c’était avant) avaient choisi de révéler l’étendue de leur connaissance des intentions russes dans une démarche de signaling stratégique rarement vue, mais celle-ci ne fut pas comprise ou pas crue. Quand ça veut pas…
L’usage veut cependant que dans l’écrasante majorité des cas les éléments les plus sensibles ne soient pas rendus publics – d’où la classification des notes, bande d’amateurs – afin de ne pas griller votre source et ne pas permettre à l’adversaire d’adapter son dispositif. Une légende courut ainsi pendant des décennies au sujet de la décision que Winston Churchill aurait prise de laisser la ville de Coventry subir un raid de la Luftwaffe, dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, sans réagir particulièrement afin de protéger le déchiffrement d’Enigma. Les travaux historiques les plus récents tendent cependant à infirmer cette histoire, dont la seule vertu était de rappeler la sensibilité des sources techniques. Et pourquoi protège-t-on avec plus d’acharnement et de rigueur une source sensible qu’un petit indic ? Parce que le petit indic peut être remplacé (« expandable », comme l’aurait dit Dillon) alors que la source sensible est intrinsèquement unique. Si vous la gâchez, vous n’en trouverez pas d’équivalente.
Ça demande du talent et il faut en avoir envie, mais il est possible de raconter une enquête policière tout en faisant passer un message politique ou social essentiel. Les romans de Raymond Chandler, aux histoires parfois aussi trouées que la coque d’un navire russe en mer Noire, dénonçaient, dès la fin des années 30, l’hypocrisie de la grande bourgeoisie californienne, corrompue, dépravée et toute puissante. Allez savoir pourquoi j’ai l’impression que les aventures de Philip Marlowe sont d’une criante actualité. Bref, passons. Régulièrement émergent ainsi des romans noirs ou des polars dont la portée dépasse la simple intrigue en révélant la vraie nature du crime qu’ils relatent. Écrits ou réalisés avec talent et subtilité, ils ne vous assènent rien et font appel à votre intelligence et à votre conscience.
Dominik Moll a ainsi brillamment fait appel à notre intelligence et à notre conscience. avec La Nuit du 12, sorti en 2022.
inspiré d’un féminicide relaté dans le livre de Pauline Guéna 18.3. Une année à la PJ, le film de Moll raconte l’enquête, inaboutie, que conduit une équipe de policiers de Grenoble après l’assassinat, particulièrement épouvantable, d’une jeune femme dans la nuit du 12 octobre 2016. Admirablement écrit et remarquablement interprété, le récit laisse une impression durable en raison de la justesse de ses observations et de la sobriété, très maîtrisée mais jamais froide, de la mise en scène.
Depuis quand n’avions-nous pas vu un film policier français d’une telle qualité, débarrassé du pathos ridicule de certaines productions récentes et de l’influence mal digérée du cinéma américain ? Il faut sans doute remonter au film de Xavier Beauvois, Le Petit lieutenant (2005), et au classique Bertrand Tavernier L.627 (1992) pour retrouver une peinture aussi sensible et réaliste de la vie d’un groupe de policiers.
Disponible sur Disney+ et sortie en 20025, la minisérie Les Disparues de la gare semble avoir digéré l’apport du film de Dominik Moll, mais avec une intensité bien moindre.
Il est naturellement possible de ne voir dans La Nuit du 12 qu’un film d’enquête de plus, certes porté par les magnifiques acteurs que sont Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Anouk Grinberg et Pauline Serieys, mais sans fusillade, sans poursuite, sans plan-séquence virtuose, sans intrigue amoureuse parallèle, et donc d’une modestie finalement très européenne. Il s’agit pourtant de tout autre chose.
Dominik Moll, qui a écrit le scénario avec Gilles Marchand, signe en effet un film profondément politique. L’assassinat de Clara, dont l’auteur ne sera pas identifié, est un féminicide, c’est-à-dire le meurtre d’une femme pour la seule raisons qu’elle est une femme. Avec habileté, le récit met successivement en avant des suspects archétypaux qui, tous, représentent une forme de domination masculine : l’irresponsable, le profiteur, celui qui écrit des chansons appelant à la mort de Clara sans mesurer la portée de ses mots, l’amant violent, le bizarre.
Trop longtemps, l’enquête se concentre sur le comportement de la victime – un peu comme un partisan de la Russie expliquant, par exemple sur LinkedIn, que l’Ukraine l’a quand même bien cherché et que nous étions tous prévenus – et paraît entériner le fait qu’une femme entourée d’hommes est nécessairement, mécaniquement, logiquement, en danger et qu’elle devrait donc être prudente. Et que puisqu’elle le sait, elle est donc en partie responsable de son sort.
Ce postulat est insupportable parce qu’il fait endosser par la victime la responsabilité de son propre assassinat. Et il est insupportable parce qu’il confirme que l’homme est bien un prédateur pour la femme, manifestement un cas unique sur cette planète, ce dont les lectrices de ce blog, qui ont toutes peur dans la rue ou dans les transports le soir, qui ont toutes reçu de leurs parents des conseils de prudence dès leur enfance et qui savent toutes que le pire peut arriver sans prévenir et sans avoir été provoqué, ont parfaitement conscience ; et ce que nombre d’hommes ignorent, ne veulent pas savoir, minimisent ou – comme un partisan de la Russie expliquant, par exemple sur LinkedIn, que l’Ukraine l’a quand même bien cherché – justifient par de répugnantes théories au sujet de la nature prédatrice de l’homme ou par l’incapacité intrinsèque des mââââles à gérer leurs pulsions – le meilleur moyen de ne pas avoir à les gérer étant de ne pas en avoir et de traiter les femmes comme nos parfaites égales et non des comme des créatures inférieures, voire comme des proies. On ne saurait trop, d’ailleurs, conseiller la lecture de l’essai de Pauline Harmange, Moi les hommes, je les déteste (2020), édifiant.
A la fin du film, la seule policière de l’équipe, nouvellement affectée à l’enquête, fait, alors qu’une séance de planque s’éternise, une réflexion vertigineuse : « Vous ne trouvez pas ça bizarre que ce soit majoritairement les hommes qui commettent les crimes et majoritairement les hommes qui sont censés les résoudre ? Les hommes tuent, les hommes font la police. C’est curieux, non ? »
Reçu par la juge d’instruction, qu’Anoux Grinberg incarne admirablement, le principal policier de l’enquête confie son impuissance à confondre ou à écarter les suspects et déclare à la magistrate : « Je suis convaincu que si on ne trouve pas l’assassin, c’est parce que ce sont tous les hommes qui ont tué Clara. »
Plus qu’un aveu collectif, cette phrase est le constat accablé d’un homme droit, confronté à un échec collectif. Jamais moralisateur, le film de Dominik Moll évite les lourdes démonstrations et sa sobriété est ainsi une marque de respect adressée à Clara et aux innombrables victimes.
Le 22 octobre 1988, un petit groupe de catholiques énervés, pensant sans doute suivre ainsi les enseignements du Messie, avaient perpétré un attentat contre le cinéma Saint-Michel, place du même nom, afin d’empêcher la projection du film de Martin Scorsese La Dernière tentation du Christ. Œuvre remarquable, écrite par l’immense Paul Schrader d’après le roman de Nikos Kazantzakis et à la distribution exemplaire (Willem Dafoe, évidemment, mais aussi Harvey Keitel, Barbara Hershey, Verna Bloom, Tomas Arana et même David Bowie dans le rôle de Ponce Pilate), le film de Scorsese n’a rien d’une charge anticléricale et pose en revanche des questions respectueusement vertigineuses. La musique, exceptionnelle, de Peter Gabriel contribue naturellement à la grandeur de l’ensemble.
Rapidement arrêtés, jugés en 1990, les auteurs de l’attentat, croisés de pacotille, s’étaient justifiés avec des arguments qu’on entendit beaucoup dans les salles d’audience françaises dans les années 2010 dans la bouche d’autres fanatiques, qu’on a depuis pris l’habitude de qualifier de radicalisés.
Un an après l’attentat du cinéma Saint-Michel, la riante république islamique d’Iran diffusa une fatwah condamnant à mort Salman Rushdie pour un autre livre, Les Versets sataniques. Autrement sulfureux mais aussi d’une grande subtilité, le texte de l’écrivain britannique avait provoqué la fureur – soigneusement entretenue – de foules qui ne l’avaient pas lu et qui ne l’auraient de toute façon pas compris. En France, certains s’émurent un peu vite et y virent l’expression d’un racisme systémique à l’encontre des musulmans. Heureusement, ils n’assistèrent pas à la tragédie de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, il y a déjà 10 ans, et c’est peut-être mieux pour tout le monde. Certains appellent au meurtre, d’autres les excusent, et d’autres, finalement, meurent.
En 1988 et 1989, il s’agissait pour des croyants enragés de punir des remises en question, forcément insupportables, du dogme ou des questionnements théorique. Souvenons-nous que pour ces gens, réfléchir, c’est commencer à désobéir.
Plus tard, l’interminable affaire des caricatures du Prophète reposa sur la vengeance, supposée légitime, de la non-moins supposée communauté musulmane après des dessins jugés blasphématoires (et certains, en effet, étaient assez raides, mais c’est le charme des démocraties : on n’est pas supposé s’entretuer quand on n’est pas d’accord). Il n’était plus question de dogme, de doutes métaphysiques ou d’histoire-fiction mais simplement de dessins plus ou moins subtils comme il s’en publie des milliers chaque jour. On sait comment ça a fini – et d’ailleurs, ce n’est pas fini.
Tignous, assassiné le 7 janvier 2015, dans ses admirables oeuvres.
Au début de cette année, une nouvelle génération de grands sensibles s’en est pris à des militants antifascistes qui avaient le front de projeter Z, le classique de Costa-Gavras sorti en 1969 et couvert de récompenses (dont l’Oscar du meilleur film étranger en 1970, le Prix du jury à Cannes et un Golden Globe).
Costa-Gavras, actuellement président de la Cinémathèque française, n’est pas loin d’être un maître du 7e art. Il n’a cessé de dénoncer les tyrannies et l’injustice, et tout le monde en a pris pour son grade : les démocraties populaires qui, comme chacun sait, n’étaient ni démocratiques ni populaires (L’Aveu, 1970) ; les dictatures sud-américaines (Etat de siège, 1972 ; Missing, 1982) ou européennes (Z, justement) ; Vichy (Section spéciale, 1975) ; le nazisme (Music Box, 1989 ; Amen, 2002) ; et l’argent fou (Le Capital, 2012). En 1988, il avait consacré un remarquable film d’espionnage aux futurs électeurs de Donald Trump, avec une clairvoyance qui fait encore frissonner.
Le cinéma de Costa-Gavras ne peut que hérisser le poil des partisans des régimes autoritaires. Film parfois un peu daté, Z – dont la distribution donne le tournis – n’est pas seulement le récit d’un assassinat politique et d’une enquête entravée. Il est aussi le tableau d’une junte d’incompétents, de vieilles badernes au front bas dont l’amateurisme et le conservatisme obtus rappellent cruellement la clique d’imbéciles à la tête de l’armée française pendant l’Affaire Dreyfus (et d’ailleurs, un général crie dans un couloir, à la fin du film, que « Dreyfus [était] coupable », et tout est dit).
Nous sommes donc passés en quelques décennies d’attentats justifiés par de prétendus blasphèmes à des attaques de nervis contre de jeunes gauchistes ayant le malheur de regarder un film défendant la démocratie et l’indépendance de la justice. Certains, cela dit, y voient sans doute un blasphème.
Et voilà que nous apprenons que la projection à Noisy-le-Sec de Barbie, le succès planétaire de Greta Gerwig sorti en 2023, a été annulée à la suite de pressions d’un groupe de jeunes hommes manifestement désœuvrés et surtout, eux aussi, bien sensibles :
Le film, qui n’est pas un chef d’œuvre, constitue une réjouissante et lumineuse charge contre le patriarcat, les stéréotypes de genre, et l’abaissement systémique des femmes dans nos sociétés.
Intelligent, drôle, évidemment engagé, il ne contient aucune obscénité, aucune violence – la seule gifle du film étant à la fois pleinement justifiée et exemplaire –, aucun blasphème et on se demande ce qui a pu gêner nos concitoyens (en fait, non, on ne se le demande parce qu’on le sait, hélas, et qu’on s’en fout). On l’a sans doute oublié tant l’actualité est dense, mais le film a été interdit dans nombre de pays pour des raisons naturellement débiles, dont une supposée promotion de l’homosexualité. Pourquoi ? Sans doute que parce que les nouveaux Ken de la 2e moitié du film sont des hommes des cavernes, sexistes, virilistes, et non des êtres humains sensibles nullement obsédés par le pouvoir ou la domination de leur moitié. L’obsession de certains hommes pour l’homosexualité, consternante, pose d’ailleurs quelques questions vertigineuses sur leurs angoisses et leur inconfort. #Jemecomprends
Le fait est que Barbie est un film réjouissant et la seule promotion qu’il fait est celle de l’égalité harmonieuse entre les genres. Ceux que ça troublent ou que ça dérangent révèlent leur archaïsme et leur vision infecte des femmes, réduites à des bonniches et à des objets sexuels. On pense alors à cette vidéo des Guignols, du temps où ils étaient drôles (ça ne dura pas longtemps) :
Cette fois-ci, ce n’est pas du blasphème, ce n’est pas une attaque contre les régimes militaires mais simplement une dénonciation brutale et enthousiasmante du patriarcat – qui est évidemment une forme d’oppression dont bien peu d’hommes ont conscience tant elle est ancrée dans notre monde. En 2009, le cinéaste égyptien, avec Les Femmes du bus 678, un excellent film autrement plus âpre et sombre, avait mis les pieds dans le plat et s’était attiré des ennuis.
Les pressions effectuées à Noisy ont, sans surprise, été récupérées et ont permis une polémique estivale dont notre pays raffole (il y a 9 ans, c’était au sujet du burkini).
Une Barbie, c’est une Barbie. Pas de Barbie, c’est les barbus.
Il serait cependant réducteur de n’attribuer ces pensées rétrogrades et indignes qu’à une poignée de jeunes musulmans angoissés. L’émergence en France de la mouvance incel, venue des États-Unis, porte une menace terroriste croissante nourrie par les boucles algorithmiques de Tiktok. Le refus de mettre fin aux injustices et la défense des clichés et comportements sexistes dans nos sociétés sont des signaux d’alerte à ne surtout pas négliger.
Il doit être admis, sans la moindre ambiguïté, que Das Boot, du réalisateur allemand Wolfgang Petersen, est un des plus grands films de guerre jamais tournés et le plus grand film de sous-marin de l’histoire du cinéma, littéralement indépassable. Plus de quarante ans après sa sortie, il n’a rien perdu de sa puissance, de son âpreté et de son réalisme.
Sorti en 1981 après presque une décennie de gestation, le film est l’adaptation du roman autobiographique éponyme de l’écrivain allemand Lothar-Günther Buchheim, ancien correspondant de guerre embarqué en 1941 à bord d’un U-Boot dans l’Atlantique. Il consacrera au total trois livres à l’univers des sous-marins de la Kriegsmarine, et au film a donc succédé en 2018 une série penchant désormais aussi vers l’espionnage. Comme il est impossible de s’attaquer au monument qu’est le film de 1981, on imagine que c’est par sagesse que les producteurs de la série ont préférer porter à l’écran les romans suivants.
Salué dès sa sortie, Das Boot est devenu un classique dont les qualités ne cessent de grandir aux yeux des critiques et du public, quand bien même quelques effets spéciaux ont un peu vieilli – mais ça ne dérange que les imbéciles capables de déplorer la mauvaise qualité de l’image du Nosferatu de Murnau.
Vu et revu dans ses différentes versions, Das Boot continue d’impressionner, aussi bien par les défis techniques de son tournage, dans des décors stupéfiants de réalisme, que par la qualité du scénario et surtout celle de son interprétation. Si les personnages sont caractérisés (dont un chef-mécanicien névrosé puis terrifié, un jeune officier aux convictions nazies inébranlables, et un pacha campant un des chefs les plus impressionnants qu’il ait été donné de voir au cinéma), on ne trouve dans le film rien de caricatural.
Jürgen Prochnow, inoubliable commandant de l’U-96.
Tous ces hommes sont pourtant des ennemis, marins du IIIe Reich dont la mission est de couler des navires de transport, et ainsi d’isoler le Royaume-Uni, alors seul face à l’Axe. Ennemis, certes, ils sont d’abord des combattants et leur lutte n’a, au moins en apparence, rien d’idéologique. Leur pays est en guerre, alors ils la font. La condamnation morale vient naturellement, mais elle est ici vaine, et même déplacée. Ce que montre le film est une communauté au fonctionnement très hiérarchisé, embarquée pour une mission dont bien peu de membres reviendront.
Dans l’obscurité, la promiscuité, la saleté, les odeurs des hommes et des machines, ces quelques dizaines de marins, jeunes sinon très jeunes, subissent un quotidien pénible dans l’attente du combat. A l’ennui succèdent quelques rares moments d’exaltation et d’autres, plus nombreux, de pure terreur. Leur survie, comme pour leurs camarades se battant en surface, dépend de leur courage mais plus encore de leur excellence technique. Le film commence donc par un exercice de mise en route :
Cette séquence, qui permet en quelques secondes de découvrir les entrailles du bâtiment et la vie de l’équipage, a été reprise par le grand Peter Weir dans Master and commander, autre chef-d’œuvre du genre :
Véritable choc, Das Boot ne nous cache rien de la crasse, de la sueur, des blagues idiotes, de la peur et aussi du courage de ces marins, dont l’humanité est exposée crument. On ne trouve nul romantisme dans le film, qui s’ouvre par une beuverie plus vraie que nature dans un cabaret près de La Rochelle et s’achève dans le tragique et l’absurde.
Son réalisme et sa dureté pourraient évoquer le cinéma de Sam Peckinpah, auteur en 1977 du remarquable Croix de fer, mais on ne trouve nulle trace de cynisme chez Petersen, simplement un groupe qui se bat et souffre. Jouet de forces supérieures, celui-ci se maintient en vie en chantant les chants de l’ennemi,
ou en s’accordant quelques minutes de nostalgie.
Sommet de la carrière de Petersen, Das Boot a révolutionné le genre, faisant entrer une vision jamais vue de la guerre sous-marine dans les salles de cinéma puis dans les salons. Réaliste mais jamais excessif, sobre, profondément humain, il se grave dans votre mémoire, en partie grâce à la remarquable partition de Klaus Doldinger, devenue mythique,
Auteur de classiques, Spielberg ne pouvait pas ne pas se mêler de journalisme et lui qui n’avait jamais traité de la Guerre du Vietnam s’est donc attaqué à la passionnante affaire des Pentagon Papers, cette gigantesque fuite de documents exposant au grand jour la réalité de la politique des Etats-Unis en Indochine puis au Vietnam et les mensonges l’ayant accompagnée.
La quintessence de ces documents fut publiée par le New York Times le 13 juin 1971 sous la plume de Neil Sheehan (qui écrira plus tard un livre indépassable sur le conflit, L’Innocence perdue) et provoqua une crise politique majeure. Steven Spielberg ne filme cependant pas l’affaire du point de vue du grand quotidien new-yorkais mais de celui de son concurrent malheureux et dépassé, le Washington Post. Le titre français est à cet égard trompeur (on ne compte plus les fois où des distributeurs français sans culture ou sans scrupules ont trahi un film en changeant son titre) : le film dans sa version originale se nomme The Post et ne cache pas son intention de traiter l’affaire depuis la capitale et non de décrire la façon dont le scoop a été géré par la rédaction du NYT.
Sans excès de mise en scène, le réalisateur s’attache à montrer comment la publication des Pentagon Papers força le Post à assumer son destin de grand titre national. L’affaire éclata en effet alors que le quotidien s’apprêtait à entrer en bourse, et le film montre comment s’opposent les tenants d’une presse audacieuse et consciente de ses responsabilités politiques (Tom Hanks, à la limite du cabotinage en Ben Bradlee, et l’immense Bob Odenkirk) et des gestionnaires et des juristes légitimement inquiets mais excessivement agaçants (Tracy Letts, Bradley Whitford ou Jesse Plemons).
Conscient de l’immense importance de la fuite de ces documents secrets, et pas moins conscient de la nécessité absolue pour son journal de se mêler de l’affaire, d’abord en se procurant les 7.000 pages du rapport McNamara puis en en publiant sa propre analyse, le rédacteur en chef tente de convaincre la propriétaire du Post, Katharine Graham (Meryl Streep, comme toujours prodigieuse), de dépasser ses préventions et de se jeter dans l’arène.
Héritière de la fortune de son mari, mal à l’aise en public, entourée de mâles dominants la trouvant au mieux très mondaine au pire, pas bien fûtée, incompétente et illégitime, Katharine Graham est le vrai sujet du film, le cœur de l’intrigue, celle sans qui le Washington Post n’aurait pas publié à son tour le rapport, ne serait pas allé défier l’Administration Nixon aux côtés du New York Times et n’aurait pas gagné devant la Cour suprême le droit de révéler des secrets honteux. Il est d’ailleurs heureux que ce combat ait été mené alors, car il n’est pas certain qu’il serait gagné aujourd’hui.
The Post, comme dit plus haut, ne traite pas tant de l’affaire des Pentagon Papers que de la transformation d’un très chic quotidien local en un titre de référence dont les articles et les enquêtes ont une portée nationale, sinon internationale. Cette transformation n’est permise que par le cheminement personnel de Katharine Graham. Le film est d’abord le récit de l’émancipation d’une femme de la très bonne société, timide, complexée, prenant conscience de son pouvoir et de ses responsabilités sans tenir compte des pressions des hommes qui l’entourent. La scène où elle sort de la Cour suprême sous le regard admiratif de jeunes américaines est à cet égard remarquable.
Parfaitement mis en scène et reprenant tous les passages obligés des films sur le journalisme (les conférences de rédaction, le rédacteur en chef en mission divine, la gestion des sources, la concurrence avec les autres titres, les plans dans la salle des rotatives, la distribution des journaux dès potron-minet, les conciliabules nocturnes, le rappel des exigences éthiques du métier), The Post est d’un admirable classicisme. Ce parti-pris de la sobriété le place à des années-lumière des outrances dont est capable Spielberg quand il le faut. Il lui permet d’être un véritable préquel du chef-d’œuvre d’Alan J. Pakula, Les Hommes du président, consacré au Watergate, le scandale qui finit par avoir raison de la présidence Nixon. Le film s’achève d’ailleurs sur la découverte du cambriolage des locaux du Parti démocrate par un vigile et on sent que Steven Spielberg fait ici un passage de relais symbolique avec un des monuments du Nouvel Hollywood.
A la perfection formelle du film s’ajoute un message politique, que les cyniques jugeront évidemment naïfs mais qu’il n’est pas inutile de rappeler ces jours-ci, au sujet du respect du bien public, de la nécessaire dignité des dirigeants et du rôle essentiel dans une démocratie d’une presse courageuse, rigoureuse et indépendante. Disons que ça va mieux en le disant.