« Now, when I was a young boy/At the age of five/My mother said I was gonna be/The greatest man alive » (« Mannish Boy », Muddy Waters)

La légende dit que c’est en voyant au cinéma le Scarface du grand Howard Hawks, sorti en 1932, qu’Al Pacino eut l’idée d’en tourner une nouvelle version, contemporaine, fidèle à l’esprit – appelons-ça comme ça – des années 80.

Le film de Hawks, critiqué à sa sortie pour sa violence et son ambiguïté morale, avait marqué les esprits avant de devenir un classique du film noir. Le remake va atteindre une autre dimension.

Al Pacino, au début des années 80, présente déjà une carrière ahurissante. Non seulement il a tenu le premier rôle dans les deux premiers volets du Parrain, de Francis Ford Coppola, non seulement il a choqué tout le monde en tournant dans le très glauque Cruising (1980), de William Friedkin, mais en plus il a joué sous la direction de l’immense Sidney Lumet dans deux films iconiques du Nouvel Hollywood, Serpico (1973) et Un Après-midi de chien (1975). C’est donc naturellement qu’il propose que Lumet – qui vient de tourner une fresque incroyable, Le Prince de New York (1981) consacrée à un ripoux – réalise ce remake. Mais Lumet n’est pas vraiment séduit par le caractère baroque du projet et passe son tour. Le film est donc confié à Brian De Palma, et l’écriture du scénario échoit à Oliver Stone. Le cinéma américain, il y a 40 ans, avait quand même une autre gueule.

Brian De Palma est un des rejetons les plus turbulents de cette génération de réalisateurs, peut-être (sans doute ?) la plus talentueuse de l’histoire de Hollywood. Spécialiste du thriller érotique, admirateur obsessionnel d’Alfred Hitchcock, véritable virtuose aussi bien inspiré par le Giallo que par les classiques, il n’est pas le premier venu. Son association avec Pacino et Stone a donc de quoi faire saliver et le film qu’il livre, long de près de trois heures, est un choc pour tout le monde.

A bien des égards, le film est radical et excessif. les acteurs surjouent, les décors sont délirants, la violence y est omniprésente, et la plupart des personnages masculins sont des fumiers prêts à toutes les abjections. Quant aux femmes, elles sont systématiquement trahies et déçues.

Schématiquement, il s’agit du récit de l’ascension d’un petit délinquant cubain au sein du crime organisé de Miami, des masures camp de réfugiés à la direction d’un empire du narcotrafic. Montana n’est pas seulement déterminé à s’extraire de la misère, il est prêt à tout pour s’élever et sa voie est naturellement celle du crime. Exécuteur des basses œuvres, homme-de-main, il impressionne par son inflexibilité et il présente très vite toutes les caractéristiques d’un sociopathe.

Brutal, dénué du moindre sens moral, incapable de loyauté, il est obsédé par le pouvoir et la place qu’il estime devoir occuper dans le monde. Son comportement est d’autant plus spectaculaire qu’il vient des bas-fonds de la société cubaine, et son ami et lui sont d’abord des brutes portant sur leur environnement des regards de prédateurs.

Tony Montana n’a rien d’un génie du mal. Il est un bouseux qui, comme la plupart des criminels, parvient à ses fins parce qu’il ignore les règles de la société, soit par manque d’éducation, soit par volonté plus ou moins consciente de ne tenir compte d’aucune des contraintes que les gens comme vous ou moi acceptons. Il s’élève grâce à son endurance et à sa volonté, et on comprend, de ce point de vue, que le personnage ait pu avoir une telle influence dans certaines branches de la culture populaire, avide de réussite sociale sinon de revanche et peu regardante sur les façons de les obtenir.

Oliver Stone, qui a passé une partie de sa carrière à dénoncer les mensonges du rêve américain jusqu’à défendre, contre toute décence, Vlad le Défénestreur, a fait de Tony Montana l’incarnation d’un capitalisme poussé à l’extrême. Sans limite, sans scrupule – il refuse de « tuer des femmes et des enfants » mais vend de la cocaïne par tonnes -, Montana écrase ses concurrents, vole l’épouse de son chef – une jeune femme qui tente de survivre en passant de bras en bras – et corrompt à tour de bras tout en étant manipulé et finalement éliminé par plus puissant que lui dans une scène finale ridicule devenue, paradoxalement, iconique.

Scarface incarne aussi le passage de l’ère du disco à celle de MTV. On porte encore des costumes à pattes d’éléphant et des chemises largement ouvertes, mais la musique de Gorgio Moroder ouvre la voie aux nappes de synthétiseurs de Jan Hammer qui participeront de la légende Miami Vice.

A sa sortie, le film est évidemment critiqué pour sa violence et on l’accuse même de complaisance. La légendaire scène de la tronçonneuse frappe tellement les esprits que nombre de spectateurs affirment avoir été écœurés par le spectacle alors que justement, et comme à son habitude, De Palma suggère bien plus qu’il ne montre après avoir mis le spectateur en condition.

Sa capacité à faire monter l’angoisse sera encore mieux utilisée dans ses futurs classiques : Body Double (1984), Les Incorruptibles (1987),

ou L’Impasse (1993).

Critiqué, Scarface est cependant un succès public, rapidement passé au statut de film-culte. La figure de Tony Montana, petit délinquant devenu le maître richissime d’une organisation criminelle, s’impose dans la culture populaire. On retrouve sa tête sur des t-shirts et des posters, et certaines de ses phrases semblent avoir acquis aux yeux de certains, de façon plutôt étonnante, la valeur de maximes philosophiques.

Il y a peu, par exemple, votre serviteur a pris le temps de parcourir les profils Facebook de sympathisants français de la Sainte Rodina qui pourrissaient littéralement le fil de commentaires sous un article – du Monde ou du Figaro, je ne sais plus  – consacré à l’Ukraine. L’un des trolls y critiquait sévèrement la corruption, indéniable, d’une partie des élites de ce pays, mais ses propos n’avaient guère de valeur en raison de son soutien au régime russe, kleptocratie sanguinaire qui prolonge d’ailleurs une longue tradition locale. Mieux encore, ce moralisateur y postait, certainement fier comme un petit banc, une sentence d’une prodigieuse portée empruntée à Tony Montana : « Moi je n’ai confiance qu’en mon manche et ma parole… l’une est de fer et l’autre d’acier ! ». On est loin de Gérard de Nerval.

Passe encore de dénoncer la corruption en idolâtrant un mafieux (tout le monde n’a pas la chance d’avoir un cerveau), mais cette formule d’une mâle assurance m’a intrigué. Il s’agit en réalité d’une citation de la version francophone de cette scène :

En français, la même scène est d’un ridicule achevé, notamment en raison de l’accent espagnol de Pacino et de la disparition de celui de son interlocuteur, et on est bien obligé de mal considérer ceux qui la vénèrent ou la citent. On est loin de Nerval, mais on est loin aussi d’Audiard, et, plus généralement, les types qui montrent leur pénis en exemple ne présentent guère d’intérêt.

La formule, d’une infinie bêtise, illustre parfaitement, en réalité, ce qu’est Tony Montana : une brute à la virilité inquiète, un caïd complexé qui n’a pas séduit son épouse mais l’a presque littéralement achetée, et qui nourrit pour sa sœur des sentiments incestueux. Oliver Stone fait de son personnage, supposé incarner la réussite ultime (« au mépris de tous les conformismes » comme aurait pu le dire un escroc que nous avons bien connu), la caricature du macho épais, ringard, pervers, toxique, qui finit par tuer son meilleur ami dans ce qui ressemble fortement à une crise de jalousie. On comprend qu’il y ait de quoi émoustiller certains masculinistes, mais il n’y a quand même pas de quoi plastronner.

Vingt ans plus tard, le même Oliver Stone filmera une biographie indigeste d’Alexandre le Grand, un conquérant de génie qui lui aussi tua son meilleur ami, et il fera dire à sa mère, Olympias, la fameuse formule de Scarface « The World is Yours » :

C’est ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, un bel exemple d’autocitation. Mais Tony Montana n’est pas Alexandre. Il est certes un conquérant et un chef de guerre, mais il n’a pas été élevé au milieu de philosophes, il n’a aucune compréhension des forces qu’il affronte et du monde (qu’il ne parcourt d’ailleurs pas). Il ne fonde pas de cités, il se contente de piller et de détruire et son empire ne lui survivra pas. Il ne s’intéresse, en réalité, qu’à la satisfaction immédiate de ses désirs.

Il n’y a pourtant pas de honte particulière à préférer, au cinéma, les méchants. Certains personnages de tueurs ou de mafieux sont authentiquement fascinants et il serait absurde de condamner les spectateurs qui préfèrent le Joker à Batman.

A la différence, cependant, du Joker, de Michael Corleone, de Keyser Söze ou du bon Dr Lecter, Tony Montana est d’abord un abruti qui ne doit ses succès qu’à son audace et à son authentique courage physique. Al Pacino dresse avec Montana l’antiportrait de Michael Corleone, un homme extrêmement intelligent, méthodique, qui ne perd jamais le contrôle de ses émotions, alors que Scarface est paranoïaque, immature, toxicomane et impulsif.

Remarquablement filmé, Scarface n’a pas eu qu’une influence majeure au sein de la pop culture. Les réalisateurs et les scénaristes ont bien eu conscience de l’importance du film, qu’ils ont cité, dont ils se sont inspirés, voire auquel ils ont répondu. Steven Bauer, qui incarne l’ami et bras-droit de Montana, joue par exemple le chef d’un réseau de narcotrafic dans le chef-d’œuvre de Steven Soderbergh Traffic, sorti en 2000. Il jouera même à nouveau le chef d’un cartel dans l’exceptionnelle série Breaking Bad (2008-2013), dans laquelle il retrouvera l’inoubliable Mark Margolis, Alberto devenu Hector Salamenca.

Si Scarface répondait au Parrain en relatant l’ascension puis la chute d’une brute, Breaking Bad a répondu ensuite à Scarface en relatant l’ascension puis la chute d’un homme d’une exceptionnelle intelligence qui trouve le moyen, dans le trafic de méthamphétamine, d’accomplir sa destinée.

Quand Tony Montana est fébrile et complexé, Walter White, après des débuts très hésitants, se révèle un criminel d’une envergure exceptionnelle, assumant pleinement son statut et jouissant de son pouvoir.

Il présente, lui aussi, une sévère pathologie mentale, mais au moins est-il autre chose qu’un primate en chemise de satin. Les personnages qui nous fascinent disent quelque chose de nous, et si Scarface est un authentique monument du cinéma hollywoodien, Tony Montana n’est qu’une petite frappe perverse dont on se demande bien ce qu’elle a d’admirable.

Laisser un commentaire