« Elle était là debout/Sous le regard flou de son homme/Et dans sa robe rose/Elle avait mis des choses qui détonnent » (« Allah », Véronique Sanson)

L’engagement des femmes dans le jihad a longtemps été incompris, quand bien même le nombre de départs sur zone, à partir de 2012/2013, laissait peu de doute quant à la réalité de l’adhésion de dizaines d’Occidentales au projet califal. Dans les années 2000, déjà, quelques cas avaient attiré l’attention des services et de quelques médias, mais le phénomène restait marginal et n’avait pas alors nécessité de travail en profondeur.

Le jihad syro-irakien a évidemment tout changé et il a bien fallu prendre en compte cette évolution notable de la menace islamiste radicale. En Algérie ou en Égypte dans les années 90, les mères, sœurs ou épouses avaient d’abord été des soutiens logistiques et n’avaient participé ni aux combats ni aux attentats. En France, et n’hésitez pas à me détromper, on ne trouvait pas de femmes dans les réseaux du Groupe islamique armé (GIA) et les sœurs qui gravitaient autour des mosquées du Londonistan se comptaient sur les doigts des mains d’Abou Hamza (sorry, not sorry).

Le nombre croissant de jeunes femmes parties au Sham finit cependant par mobiliser les esprits les plus acérés. Devant ce qui semblait être une énigme (depuis quand la moitié de l’humanité aurait-elle une conscience politique ? #Onseledemande), on nous expliqua d’abord que les pauvres âmes, forcément perdues, étaient parties porter secours aux populations civiles. Et il y en eut, effet. On nous indiqua aussi que les mêmes, intrinsèquement inoffensives, avaient rejoint la guerre civile syrienne par amour, voire sous emprise, d’un beau guerrier ténébreux et avaient pu, de surcroît, être victimes de violences sexuelles dans leur jeunesse. Et il y en eut, indiscutablement. Personne, en revanche, ne voulait envisager que ces chères petites pouvaient, comme les hommes, être authentiquement et sincèrement radicalisées, et donc dangereuses.

Par confort, par paresse, et bien sûr par misogynie, il n’était alors pas envisagé sérieusement que nos sœurs passent à l’acte elles-mêmes, et Al-Qaïda, encore à l’époque autorité suprême de la Cause, avait toujours considéré que la place des femmes étaient aux fourneaux et pas sur la ligne de front. Un peu comme ici.

Comme souvent, le réveil fut brutal et l’affaire dite des bonbonnes de gaz, en 2016, à la fin d’un été particulièrement tragique, fit tomber pas mal de certitudes. C’est d’ailleurs cette année que Matthieu Suc publia Femmes de jihadistes. L’année précédente, l’historienne Fanny Bugnon avait publié un livre passionnant, Les Amazones de la terreur, consacré aux rôles des femmes dans les groupes terroristes d’extrême-gauche, mais ça n’infusait pas. Même la traque de Samantha Lewthwaite, la « Veuve blanche » – personnage fascinant trop peu connu par chez nous – avait échoué à nous réveiller.

Al-Qaïda dans la Péninsule arabique n’avait pas apprécié la tentative d’attentat d’une cellule de jeunes femmes près de Notre-Dame et l’avait fait savoir rapidement.

L’année 2015, terrible s’il en fut, avait également été marquée par l’affaire de Bethnal Green, lorsque trois adolescentes de la région de Londres avaient pris la route de Raqqa pour rejoindre le territoire du Califat. Leur départ avait fait grand bruit, en Europe comme aux Etats-Unis, et avait illustré notre naïveté et notre incompréhension du jihadisme. Mais qu’allaient donc faire ces jeunes filles dans cette galère ?

C’est à cette question que tente de répondre la série suédoise Kalifat, créée par Wilhelm Behrman, diffusée par Netflix en 2020 et inspirée de l’itinéraire de ces adolescentes.

Longue de 8 épisodes, cette production, qui n’est hélas plus disponible en France, s’inspire de l’affaire de Bethnal Green en y greffant le récit de la gestion par les services suédois d’une menace d’attentat grâce à une source implantée à Raqqa. Elle permet ainsi de suivre le processus de radicalisation de jeunes filles, remarquablement décrit, « la vie au temps de l’Etat islamique » en Syrie mais aussi, plus classiquement, le traitement à distance d’une source au cœur de l’organisation dans un environnement marqué par la violence, des pratiques religieuses médiévales et une paranoïa galopante. Les âmes sensibles, révulsées par le fanatisme, la bêtise crasse ou les lourdeurs administratives, sont respectueusement priées de passer leur chemin, tout comme celles qui pensent que les aventures de La Femme de ménage sont un sommet de tension dramatique.

Kalifat, en effet, est une série remarquable mais pénible tant elle véhicule de la tension. Reprenant les codes du récit d’espionnage, elle évite les idioties d’une série comme Homeland (2011-2020), dont la première saison était d’une étonnante bêtise, ou d’un film comme Le Ciel attendra (2016, Marie-Castille Mention-Schaar), condensé de tous les clichés possibles au sujet du jihadisme et symbole des errances analytiques de la période.

Subtile, la série montre la complexité des itinéraires individuels et confirme qu’il est possible de porter à l’écran de telles histoires pour peu qu’on se donne la peine de sortir des certitudes rassurantes et qu’on détecte les escroqueries intellectuelles – le plus souvent très visibles. Pour celles et ceux que le jihad des femmes intéresse, il est vivement conseillé de fréquenter les bons auteurs (ici, ici ou là) et de se méfier des niaiseries ou des livres pillant le travail des copines. Je dis ça, je dis rien.

« No more second chance/Nowhere else to go » (« Lightning’s gonna strike », Kenny Neal)

Certaines images se gravent instantanément dans votre mémoire et deviennent une part de vous. Elles ne vous hantent pas nécessairement mais il est manifeste qu’elles vous marquent, voire qu’elles vous inspirent ou qu’elles déterminent une partie de votre vie. Il y eut, en 1993, le visage d’un jeune Russe détenu à Dachau photographié par Éric Schwab et découvert alors que débutaient mes années d’études du système concentrationnaire nazi. L’histoire de ce cliché est racontée par la grande Annette Wieviorka dans 1945, la découverte (2015), et elle rappelle que la haine finit invariablement par produire des horreurs indicibles.

« C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle. » Une photo d’Eric Schwab.

Il y eut aussi cette image de Patrice Le Nepvou de Carfort, alors jeune médecin militaire en Indochine, accablé devant la dépouille d’un homme qu’il n’avait pu sauver. J’étais un jeune adolescent quand je découvris le portrait de cet officier. Il semblait s’y mêler la grandeur de servir et celle de la fraternité d’armes, et aussi le tragique d’une guerre irrémédiablement perdue mais dont les combattants, paradoxalement, incarnaient à mes yeux toutes les vertus.

Pour la gloire de l’Empire

Il y eut, surtout, cette photo prise par Yan Morvan à Beyrouth devant les décombres du Drakkar, détruit par un attentat le 23 octobre 1983 en même temps que QG des Marines impériaux. Tout, dans cette image, me frappa. Les décombres de l’immeuble qui s’était effondré sur les paras français, signe de la puissance de l’explosion, cette main qui s’agrippait à celle du soldat, et le contexte de cette attaque alors que les troupes occidentales essayaient de s’interposer dans un conflit d’une complexité folle, au cœur du Liban où tout le monde ou presque semblait décidé à massacrer son voisin.

Découverte d’un survivant dans les ruines de l’immeuble Drakkar, Beyrouth-Ouest, octobre 1983. © Yan Morvan

Le jour où je vis cette photo marqua ma vie à jamais. Déjà bien décidé à faire du renseignement, je fus happé par le Moyen-Orient, son histoire, ses civilisations et ses crises et je me promis alors de me consacrer à la défense de mon pays. La vision de cette main sortant des ruines ne me quitta plus, et ma vocation fut confortée par les attentats commis à Paris deux ans plus tard par les sbires du régime iranien. Ce que j’appris ensuite des circonstances exactes de l’attentat et de celles du raid « de représailles », de la bouche même de pilotes de la Royale, me fit prendre conscience de la possible duplicité de certains de nos chefs.

Devenu analyste à 25 ans, affecté à la lutte contre les réseaux jihadistes algériens, je fus confronté à d’autres terroristes, à d’autres assassins, et les tueurs envoyés par Damas ou Téhéran quittèrent mes préoccupations. Je restai cependant étonné que personne parmi mes collègues ou mes chefs n’ait été mandaté pour accélérer le rappel à Dieu des responsables des attentats de 1983 ou de 1985-1986. On peut croire à la diplomatie sans pour autant renoncer à la justice, ou au moins au rappel de certaines règles, comme celle qui veut qu’on ne commet pas impunément d’attentats ou qu’on ne tue pas de civils.

Je fus affecté au Quai d’Orsay à l’été 2003, alors que la diplomatie française, contre toute évidence et au nom d’une « politique arabe » qui n’a jamais servi à rien sinon à vendre des armes à des tyrans et à financer des partis politiques en retour, s’opposait à l’inscription du Hamas sur la liste européenne des groupes terroristes. Déjà à l’époque, par aveuglement, démagogie et orgueil, on confondait la défense du peuple palestinien, cause on ne peut plus juste, avec celle d’un groupe islamiste armé pratiquant la terreur. Les grands discours au sujet de la laïcité, de la raison ou de la fraternité n’étaient donc que pures foutaises tout comme les longs développements sur la situation dans la région, en apparence brillants mais en réalité creux et sans effet.

Je ne m’attarderai pas ici sur les conditions dans lesquelles le projet d’inscrire une branche du Hezbollah sur la liste européenne des groupes terroristes fut écartée par les plus hautes autorités – il faudra attendre mes mémoires, dans une bonne vingtaine d’années. Le fait est que la modération française fut récompensée comme de juste, notamment par l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005, imputé au Hezbollah et à ses protecteurs syriens et iraniens.

« Moi, je dis chapeau »

Tandis que le régime iranien ne variait pas d’un pouce en matière de répression, celui de Damas, dont quelques esprits candides avaient vanté l’ouverture, confirma tout le mal qu’on pensait de lui en écrasant avec la dernière sauvagerie la révolution de 2011 avant de libérer des centaines de jihadistes afin de la saboter définitivement. Ce dernier crime, qui ne fit pas trembler ses complices français qui prétendaient que Damas luttait contre le jihadisme (les mêmes validèrent les scrutins truqués organisés par la Rodina en Crimée – « collabo, plus qu’un métier, une vocation »), finit cependant par entraîner sa chute.

Trois années plus tôt, en 2008, le responsable des attentats de 1983 à Beyrouth, Imad Moughnieh, avait enfin été tué, et par les services américains et israéliens. Ça n’était certes pas un processus judiciaire, mais justice avait été rendue, et évidemment sans nous. L’affaire, romancée, a été racontée dans une minisérie qui ne manque pas d’intérêt et dont les Français sont cruellement absents.

Que nous n’ayons rien tenté de sérieux pour punir les assassins de Français n’a cessé de me mettre en colère depuis plus de 40 ans. Le recours systématique à la violence ne peut évidemment tenir lieu de politique, et il est manifeste que la guerre menée actuellement contre l’Iran, sans réel motif, sans but de guerre identifié et donc sans stratégie définie (« Le détroit d’Ormuz ? C’est qui, ça encore, Ormuz ? ») a surtout à voir avec la volonté acharnée du Premier ministre israélien de rester au pouvoir par tous les moyens et celle du président américain de faire oublier qu’il est un pédophile entouré de la plus belle cohorte de crétins corrompus de ces derniers siècles.

Nous avons cependant trop longtemps pris des coups sans réagir, pas nécessairement par retenue, et la République islamique d’Iran, ciblée par deux dirigeants apparemment incontrôlables, est haïssable à tous points de vue. Nous devrions tous réjouir de la mort du Guide et de celle des chefs des Gardiens de la révolution, du Ministère du renseignement et ou des responsables de la répression qui, avec la régularité des saisons, massacrent, torturent et violent la jeunesse iranienne au nom d’une religion qu’ils ne cessent de déshonorer. On pense ici, d’ailleurs, aux féministes de pacotille qui par anti-impérialisme de salon, en viennent à nier ou à justifier les crimes commis contre leurs supposées soeurs. Il faut croire que tous les victimes n’ont pas la même valeur.

Les autorités iraniennes n’ont cessé de projeter du terrorisme sur nos sols, par exemple en Bulgarie en 2012 ou en France en 2018, et leur volonté de nous frapper, en se concentrant sur la communauté juive – ce qui ne semble pas déranger tout le monde -, n’a jamais disparu. Il faut donc, désormais, se préparer aux inévitables répliques d’un régime qui va se durcir encore et qui semble d’autant moins sur le point de tomber qu’il se préparait depuis des décennies à une telle offensive. Le Président a eu raison de refuser de nous impliquer dans cette guerre absurde, mais les deux camps ont tout intérêt à nous y entraîner, soit par pure incompétence, soit, au contraire, par calcul.

« I’ve been swimming in a sea of anarchy/I’ve been living on coffee and nicotine/I’ve been wondering if all the things I’ve seen/Were ever real, were ever really happening (were ever really happening) » (« Every Day Is A Winding Road », Sheryl Crow)

Allez savoir pourquoi je me souviens de ce type, Hocine de Verviers, un islamiste algérien qui grenouillait en Belgique avec des dizaines d’autres, à trafiquer on-ne-sait-quoi pour on-ne-sait-qui. Lui et ses copains s’agitaient, voyageaient, parlaient de la guerre que menaient les maquis de l’AIS et du GIA au régime et finalement ne semblaient pas faire grand-chose pour la cause. Il émanait pourtant d’eux une menace sourde, le sentiment que ces islamistes radicaux – nous ne disions pas encore jihadistes, ça viendrait plus tard – dont nous ne parvenions pas à déterminer la nature des activités n’étaient pas que d’aimables visiteurs de passage. L’Algérie était à feu et à sang, on y tuait des étrangers, et surtout des Français ; l’Égypte affrontait une vague de violences qui n’intéressait personne ; l’Afghanistan était aux mains d’un mouvement d’étudiants ultraconservateurs ; des imams très énervés prêchaient la guerre sainte depuis Londres, et au Sahel une poignée de types parcouraient le désert en tous sens et, croyez-moi, il ne s’agissait pas de guides touristiques ou de bluesmen touaregs.

Nous n’étions qu’une vingtaine d’analystes, à cette époque, fonctionnaires A et B, officiers et sous-officiers, hommes et femmes. Nous avions tous, ou presque, la certitude, que ce que nous observions et tentions d’affronter avec des moyens dérisoires ou bridés n’avait rien d’un phénomène ponctuel. Il s’agissait bel et bien d’une révolte, sur le point de devenir une révolution, et nous n’étions pas prêts. Certains de nos chefs avaient déjà compris – dont un, aux cravates bariolées, auquel j’adresse mes respects – mais d’autres n’y entendaient rien, voire ne voulaient rien savoir. On pense à eux en relisant Marc Bloch.

Les années passant, l’analyste acharné que j’étais, et que je suis toujours, tenta dans quelques notes d’embrasser la complexité du phénomène. Les crises, les attentats, les enquêtes, les renseignements de plus en plus nombreux que nous parvenions à recueillir – grâce aux efforts surhumains de quelques-uns comme à la croissance de la mouvance islamiste qui, forcément, laissait de plus en plus de prise aux SR -, tout me donnait envie d’écrire des papiers longs et fouillés, ceux que nos autorités ne veulent pas lire mais dont elles ont besoin parce qu’ils assoient connaissance et compréhension. Mais je comprenais aussi, évidemment, que ces mêmes autorités n’avaient pas besoin de papiers para universitaires ou de récits forcément touffus mais de notes courtes, opérationnelles, les informant et les aidant à prendre des décisions. J’aime autant vous dire que tout le monde n’a toujours pas compris la différence entre un mémoire et une note de renseignement.

Il devint rapidement clair à mes yeux que ce que j’aimais faire était, d’une part enquêter et analyser (seuls les amateurs pensent qu’il s’agit de la même chose), et d’autre part écrire des papiers aux ambitions sans doute déplacées afin de comprendre la nature de ce à quoi nous étions confrontés. En 2000 me vint même l’idée d’écrire un roman sur le jihad afin de raconter par la fiction ce que je croyais avoir compris. Fort heureusement, je n’en fis rien, notamment parce que je savais que je n’en savais pas assez pour concevoir un récit ayant un minimum de tenue, et aussi parce que je suis le pire raconteur d’histoire de cette partie du monde. Il est bon, parfois, de s’abstenir.

En 2005, le travail sur le Livre blanc me permit enfin de mener officiellement une réflexion un peu poussée au sujet du jihadisme, et il m’offrit aussi l’occasion d’écrire une note de doctrine dont je reste, 20 ans après, plutôt fier. Il ne saurait y avoir d’actions concrètes, y compris violentes, sans un travail sérieux d’analyse, et il ne peut y avoir d’analyse sans un travail exigeant sur le terrain. Le Livre blanc fut le résultat de ces années de travail conjoint, et de même qu’il faut mal juger les supposés spécialistes qui affirment connaître le monde simplement en pensant à lui, il faut mépriser les supposés seigneurs du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) qui nous régalent de leur expérience mais ne savent pas placer correctement le y de Libye ou qui s’inventent des succès. Eux n’hésitent pas à écrire des livres, mais ils pourraient sans doute nous épargner cette souffrance en faisant preuve d’un peu de dignité.

Mon long séjour dans le secteur privé, stimulant, parfois plus opérationnel que certaines administrations, fut décidé en raison de ma volonté d’écrire dans mon coin et de me confronter à la solitude du commentateur sans moyens. D’autres motifs, complexes et personnels, m’avaient conduit à vouloir quitter pour un temps l’administration, mais il est évident que la motivation la plus importante à mes yeux fut celle de disposer d’une totale liberté de recherche et d’écriture. Ça ne fut pas toujours facile, mais j’appris beaucoup et l’homme qui me recruta alors garde mon éternelle reconnaissance.

C’est au cours de ce passage dans la consultance que je décidai de créer mon blog, et je choisis, en lecteur fidèle, d’utiliser la plate-forme du Monde. L’expérience fut d’abord frustrante (qu’écrire ? pour qui ? sous quelle forme ?) mais la discipline qu’exige la vie d’un blog me força à la rédaction de posts réguliers. Les premiers n’eurent rien de glorieux, personne ne les lisait et ils n’avaient de toute façon aucun intérêt. Mais de même que la Pythie vient en mangeant, le travail finit par payer et j’eus à nouveau le projet de rédiger un livre sur le jihadisme. La montagne me semblait cependant trop haute et je décidai de la contourner en livrant de longs textes qui, rassemblés, auraient l’ambition de porter ma compréhension du sujet. C’était un début.

Plus on travaille, plus on apprend ; et plus on apprend, plus on mesure l’immensité de ce qu’on ne sait pas encore. Il faut bien, pourtant, se lancer et c’est donc après 29 ans d’une carrière pour le moins étrange qu’est publié Et Tuez-les partout où vous les trouverez, ouvrage imparfait dont la seule ambition est d’éclairer ses lecteurs et de répondre aux foutaises que l’on subit encore trop souvent. Il a été écrit l’année dernière en se nourrissant de la colère qui caractérisa parfois le blog qu’il prolonge, en réponse à quelques figures si caractéristiques, comme ceux qui se pavanent sur les plateaux, apposent leur nom au bas de torchons qu’ils n’ont pas écrits et à peine relus, et ont réponse à tout sans même comprendre la question ; ou comme les chefs à plumes aux carrières en apparence époustouflantes qui en réalité ne comprennent rien à ce qu’ils font, travaillent à peine et nous conduisent dans le mur avec l’aveuglement que permet l’incompétence galonnée.

J’ai écrit ces pages en pensant à mes camarades, aux analystes que nous avons formés et à tous ceux qui nous ont succédé sur les remparts. J’espère que vous me lirez, les amis. Je les ai écrites en me disant que peut-être les citoyens et les citoyennes exigeants trouveraient de l’intérêt à regarder l’ennemi en face, en s’évitant les idioties habituelles (au choix : « voleurs de poule », « islamo-gangstérisme », « gna gna gna Call of Duty », « Toussa célafaute des Américains en Afghanistan », etc.). Je les ai écrites en pensant aux victimes, ici et là-bas : qui vous tue, qui vous ment, qui travaille. Nous ne baisserons jamais les bras et vous n’êtes pas seules.

Et je les ai écrites parce qu’un éditeur m’a fait l’honneur de me le proposer. Lui aussi a ma reconnaissance éternelle.

« When you got a job to do you got to do it well You got to give the other fella hell » (« Live and Let Die », Paul McCartney & The Wings)

Il sera beaucoup pardonné à Doug Liman, réalisateur d’un récent remake calamiteux du déjà très moyen Road House (1989), notamment parce qu’il a initié en 2002 la saga Bourne et parce qu’il a ensuite tourné l’excellent Edge of Tomorrow (2014), réjouissant film de science-fiction ou les convaincants Fair Game (2010) et Barry Seal (2017).

A défaut d’être prolifique ou génial, Liman est un excellent faiseur, à l’aise avec les budgets pharaoniques comme avec les productions modeste. Alors que Barry Seal, l’histoire authentique d’un pilote américain travaillant pour les cartels mexicains (évoquée par ailleurs dans la remarquable série Narcos) était doté d’un budget de 50 millions de dollars, The Wall, sorti la même, ne coûta que 3 millions. Il faut dire que ses décors étaient spartiates (quelques ruines dans le désert) et sa distribution plus que resserrée, le film reposant sur les épaules d’Aaron Taylor-Johnson et la voix de Laith Nakli.

L’intrigue, simple sinon minérale, met en scène en Irak un binôme de soldats US – un tireur d’élite et son observateur – venus reconnaître le chantier d’un oléoduc ayant été la cible d’une attaque d’insurgés. La situation dégénère bientôt et voilà nos deux héros piégés par un sniper, le premier, blessé, gisant à découvert, le second, également touché, réfugié derrière un mur plus fragile que l’analyse des écrits de Hannah Arendt par le Lider Minimo. Le film, dès lors, adopte les règles sacrées de la tragédie classique (unité de lieu : un coin perdu du désert irakien ; unité de temps : l’intrigue dure moins d’une journée et s’achève au crépuscule ; unité d’action : se sortir de ce guêpier pour les deux GI’s, et bientôt pour le seul survivant) et ne s’étire pas inutilement.

Sobre, The Wall évoque bien sûr La Patrouille perdue (1938), de John Ford, ou deux films d’Alfred Hitchcock (Lifeboat, sorti en 1944, et La Corde, en 1948) par son dispositif. On pense surtout aux survival movies des années 80 et 90, comme les classiques Alien (1979), Piège de cristal (1988) et, naturellement, Predator (1987) mettant en scène des femmes et des hommes isolés, parfois solitaires, luttant contre des forces invisibles ayant la maîtrise du terrain. Tout l’intérêt de l’intrigue réside dans le déséquilibre d’un affrontement dont l’issue semble déjà écrite, et le scénariste, Dwain Worrell, continuera d’explorer le thème du soldat piégé dans The Abandon (2022,  Jason Satterlund).

Dans The Wall, cette recette toujours efficace est adaptée au conflit irakien et à la figure mythique du sniper Juba, terreur des soldats de la Coalition et outil de propagande des groupes la combattant. Le tireur d’élite qui décime les rangs ennemis comme dans nombre de films consacrés de guerre n’est cependant pas seulement un technicien invisible. Il manœuvre et joue avec son adversaire. Profitant d’une compromission du réseau de communication, Juba parle en effet à son ennemi sur la fréquence tactique, opposant son calme et sa maîtrise du lieu à la panique qui monte chez son interlocuteur.

Sans être politiquement engagé, le film fait entendre au spectateur américain quelques remarques désagréables au sujet des interventions armées au Moyen-Orient, dont il faut cependant relativiser la portée morale puisqu’elles sont prononcées par un type qui vient d’abattre des ingénieurs. Il n’empêche, ça n’est pas inintéressant. L’ensemble, de toute façon, n’a aucune prétention particulière si ce n’est de divertir (on est ainsi à mille lieues de Dans la vallée d’Elah, le film monumental de Paul Haggis) mais il ne se présente pas non plus un quasi documentaire, à la différence de, parfaitement au hasard, Cœurs noirs (2023). Reste un récit tendu, sec, et une fin qui pourrait, si on en avait le temps, conduire à un long développement sur les contre-guérillas sans issue. Pour ne pas trahir l’esprit du film, on ne s’y risquera pas mais celles et ceux qui ont vu The Wall savent de quoi il s’agit.

“Success is my only motherfuckin’ option, failure’s not” (“Lose Yourself”, Eminem)

Autant le dire d’entrée, ça n’arrive pas tous les jours. La ministre des Armées a annoncé vendredi dernier, dans un tweet nonchalamment glissé dans un fil consacré aux tentatives diplomatiques  françaises de rendre les alliés de Paris enfin efficaces au Sahel, que nos forces avaient tué le 3 juin Abdelmalek Droukdel, l’émir d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

L’événement, d’une grande importance opérationnelle et d’une immense portée symbolique, n’est naturellement pas passé inaperçu. Il a même permis à certains organes de presse de donner la parole à quelques escrocs échevelés (« La petite Mouzin a été assassinée par Ravaillac, et sa dépouille est sur l’Île de Pâques ») et autres propagandistes pro-syriens (« Bachar al-Assad est le digne successeur de l’Abbé Pierre »). Les esprits éclairés leur préféreront des spécialistes qui bossent, comme Yvan Guichaoua, Marc Mémier, Marc Hecker ou Wassim Nasr. Laissons d’ailleurs les vrais professionnels évaluer les conséquences de cette opération et essayons, plus modestement, de procéder à une poignée de rappels.

1/ C’est la première fois que la France élimine un responsable jihadiste de cette importance. Même Mokhtar Belmokhtar, dont la mort n’a jamais été ni démentie ni confirmée, aussi bien par la France que par ses adversaires (mais qui semble bien réelle), n’était pas de ce calibre. C’est également la première fois que l’émir national d’une organisation jihadiste algérienne est tué à la fois par des forces autres qu’algériennes et hors du pays. C’est, enfin, la première fois, que l’émir d’une filiale d’Al Qaïda est tué par des forces autres qu’américaines. Et, disons-le, c’est une immense fierté.

2/ Abdelmalek Droukdel n’était pas un lapin de six semaines : vétéran du Groupe islamique armé (GIA), passé au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), il y avait succédé en 2004 à Hassan Hattab, son fondateur. Aidé par des premiers revenants du jihad irakien (n’en déplaise à certains, il y avait déjà des anciens combattants du jihad irakien en 2005), il avait alors littéralement révolutionné l’organisation terroriste algérienne. Rallié à Al Qaïda en 2006, transformé en AQMI en 2007, le groupe s’était montré capable de frapper dans Alger à deux reprises (en avril et en décembre de cette même année 2007), avait commencé à pratiquer l’attentat-suicide et les attaques simultanées. Il avait également commencé à filmer les embuscades tendues à l’armée algérienne en Kabylie, et je peux vous dire que les années 2007-2010 ont été particulièrement rudes pour l’Armée nationale populaire dans la zone. Évitant les massacres de civils qui avaient tant nui au GIA, AQMI, reprenant les méthodes de l’insurrection jihadiste irakienne, s’était ainsi montrée une filiale particulièrement orthodoxe d’Al Qaïda.

AQMI avait intensifié ses contacts avec les groupes voisins, les soutenant, les encourageant, les encadrant et combattant parfois à leurs côtés. Dès cette époque, on disait du côté du boulevard Mortier qu’AQMI était une université régionale du jihad (souvenez-vous des combats en Tunisie en 2006), et c’est au Sahel que cet effort obtint les résultats les plus spectaculaires. Prolongeant une stratégie ancienne et jouant sur les profondes fragilités de la zone, l’organisation, appliquant la doctrine de ses maîtres, y développa les compétences locales et accompagna l’émergence de groupes indigènes derrière elle s’abrita et qu’elle laissa manœuvrer. Dès 2008, la première prise d’otages (dans le sud tunisien) illustra la dangerosité d’AQMI et de ses alliés, après l’assassinat de Français en Mauritanie en 2007, et le phénomène prit l’importance que l’on sait.

Connectée à Boko Haram au Nigeria, aux Shebab somaliens et à Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA), AQMI soutint les jihadistes de l’est libyen après la révolution de 2011. Des membres du groupe, «  à titre personnel », participèrent même à l’assaut contre le consulat américain de Benghazi.

3/ Droukdel, fidèle à la méthode OBL, a dirigé de loin, donnant des impulsions, laissant faire les commandant locaux, évitant de s’impliquer directement dès que des groupes étaient capables d’agir seuls. Malgré l’intervention la France, ou grâce à elle, AQMI a transformé le Sahel en terre de jihad alors qu’il n’était qu’une terre de prédication. Sept ans après le lancement de Serval, le bilan stratégique de Paris et de ses partenaires est catastrophique, sans qu’il soit pourtant possible de déterminer quelle autre solution que militaire on pouvait proposer au mois de janvier 2013.

En ce printemps 2020, alors que les forces du G5 Sahel restent d’une édifiante inefficacité et que la MINUSMA continue de prendre des coups sans jamais pouvoir les rendre, la scène jihadiste sahélienne est un cauchemar éveillé : l’État islamique, absent en 2013, est désormais bien en place. AQMI s’est effacée au profit du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) qui agrège des groupes communautaires. Le centre du Mali est en quasi guerre civile, et le Burkina n’est pas loin d’être perdu. La Mauritanie est d’une rare ambiguïté, tandis que le Niger n’est plus épargné. La menace est ressentie jusqu’au Sénégal, et chacun médite la leçon de l’attentat en Côte d’Ivoire, en 2016.

4/ L’importance du succès français a conduit certains observateurs, faisant preuve d’un enthousiasme charmant, à faire référence à la mort d’Oussama Ben Laden, en 2011 et invoquer le chef-d’œuvre de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty (2012). Sauf que rien n’est véritablement comparable. AQMI n’a jamais menacé le territoire français – même si le GSIM ou elle ont déjà frappé nos ambassades (au Mali et au Burkina) ou essayé de le faire (en Mauritanie), AQMI a tué moins de nos concitoyens que l’Etat islamique et ne nous jamais infligé de pertes qui auraient pu rappeler les tragédies de New York, Washington, Nairobi, Dar es-Salaam ou Riyad. L’opération elle-même (un raid complexe au Nord-Mali, en zone de guerre) n’a rien à voir avec l’attaque d’une villa dans la ville abritant l’école des officiers de l’armée d’un pays (supposément) allié. Enfin, il n’est pas inutile de préciser ici qu’AQMI, organisation jihadiste ayant commis ou soutenu des centaines d’actes de violence en Algérie et au Sahel, n’a jamais même envisagé d’agir en Europe. Il n’y a donc pas lieu de comparer la mort de son émir avec celle du chef d’Al Qaïda. Le seul point commun, hélas, entre ces deux faits est que là encore ce succès opérationnel, réel, va sans doute être sans effet sur la menace jihadiste.

5/ A défaut d’attirer des volontaires venant de loin, le jihad sahélien est devenu un point de convergence où se rencontrent des vétérans, que la France tue régulièrement, parfois sans l’avoir planifié. On se souviendra ainsi de la fin brutale de Seif Allah ben Hassine, figure essentielle de la scène jihadiste tunisienne et proche d’OBL. On ne pourra d’ailleurs que saluer l’admirable discrétion des autorités algériennes en matière de contre-terrorisme régional.

Je laisse désormais aux commentateurs cités plus haut le soin de réfléchir à l’avenir.

Et un grand merci à Mars attaque pour son patch…

“Goodbye baby/Yes I’m going” (“Down the Road”, C2C)

Osons écrire que les livres que Thomas Hegghammer consacre régulièrement au jihadisme sont tous indispensables. Et osons écrire qu’à chaque nouvelle parution il place la barre un peu plus haut.

Après avoir ainsi publié en 2010 un livre remarquable au sujet de la mouvance jihadiste saoudienne (rappelons qu’en 2016 un ancien haut fonctionnaire habitué des sites complotistes affirmait sans rire avoir été le premier à traiter le sujet – qui plus est dans un ouvrage risible), M. Hegghammer a dirigé un travail collectif abordant la passionnante question de la culture jihadiste. Publié en 2017, il s’agit d’un livre d’une grande richesse que chaque service de renseignement devrait posséder et qu’il convient de consulter régulièrement.

C’est cependant avec sa récente biographie d’Abdallah Azzam, The Caravan, que Thomas Hegghammer a fait le plus fort. Des innombrables figures ayant marqué le jihad mondial depuis un demi-siècle, celle, littéralement fondatrice, d’Abdallah Azzam méritait à coup sûr un travail d’historien sérieux. L’auteur s’était déjà attaché, en 2005, dans Al Qaïda dans le texte, à présenter les contributions les plus importantes du mentor d’Oussama Ben Laden. 15 ans plus tard, et à l’issue d’un travail dont l’ampleur et la qualité ne peuvent qu’impressionner, il a cette fois retracé le parcours d’un instituteur palestinien devenu un guérillero puis le théoricien d’une insurrection jihadiste qu’il ne verra pas éclater mais qui lui doit beaucoup.

Thomas Hegghammer s’était livré en 2011, en compagnie de Stéphane Lacroix, au délicat exercice de la biographie d’un responsable jihadiste. Le travail qu’il publie au sujet d’Azzam est cependant d’une autre importance puisqu’à travers la vie de l’idéologue on assiste à la macération d’une colère aux causes complexes et anciennes qui aboutira à ce que l’on sait. Sans la moindre ambiguïté idéologique, mais avec finesse et précision, Hegghammer fait le récit de ces années fondamentales et prolonge avec brio une réflexion ancienne. Un livre réellement indispensable, et un instant classic.

If it works, why do you need to do it 183 times?

La France continue de produire, sous les vivats ébahis des foules et des critiques, des films et des séries télévisées grossièrement patriotiques nous promenant des profondeurs des océans aux montagnes afghanes, sans oublier les aventures confuses de blaireaux de légende. Supposément ancrés dans la plus brûlante actualité diplomatico-stratégique, ces récits évitent en réalité avec une admirable prudence toutes les questions qui pourraient fâcher, voire qui pourraient simplement déranger. Aucun échec n’y est décrit, aucune sourde lutte de pouvoir n’y est rapportée, aucun conflit de périmètre entre services ou forces n’y est évoqué, et aucune décision n’y est discutée. On n’y trouve d’ailleurs jamais le moindre enjeu politique, et l’incapacité de nos scénaristes à raconter une cellule de crise qui ne ressemblerait pas à une partie de Scrabble dans Voisin, voisine (1988, Sylvine Bailly et Michel Cazaubiel) reste une énigme. On pourrait être tenté de voir dans la fadeur de ces films et de ces séries l’influence du ministère des Armées, qui accompagne depuis des années des projets, mais il est sans doute plus juste d’accabler des créateurs fascinés, mal conseillés et le plus souvent dénués de la moindre connaissance sérieuse des sujets qu’ils veulent traiter. Et dans certains cas, il faut s’interroger sur une possible volonté de simplement faire de la propagande en pensant que c’est du patriotisme. Mais ça n’en est pas, ne serait-ce que parce que le potentiel éducatif de ces fictions est gâché alors que plus que jamais nos concitoyens ont besoin de comprendre le monde.

Dans un pays où les polémiques apparaissent plus rapidement que les complotistes dans les studios de Sud Radio et qui ne cesse de glorifier le courage des libres penseurs (ou supposés tels), la prudence et la tiédeur des productions françaises ont de quoi troubler. Elles ne donnent que plus de valeur aux films ou séries télévisées réalisés dans d’autres pays, depuis des décennies, qui n’hésitent pas à montrer la cruelle réalité de la guerre, du narcotrafic ou du terrorisme et font appel à l’intelligence et à la sensibilité des spectateurs.

C’est sans doute aux États-Unis que, au cinéma puis à la télévision, ont été tournées les productions politiques les plus remarquables. Procès, enquêtes policières ou journalistiques, drames personnels, comédies ou fresques ambitieuses, tous les genres ont été mis à contribution afin de porter une parole contraire à celle du pouvoir ou des grands intérêts industriels quand c’était nécessaire, ou pour dénoncer le racisme, le génocide des Amérindiens, la corruption des élites, les aventures militaires ou les dérives des services de renseignement.

La tradition est solide, comme l’ont montré ces dernières années (Spotlight de Tom McCarthy en 2016 ; Vice, d’Adam McKay en 2018 ; Official Secrets, de Gavin Hood, et Dark Waters, de Todd Haynes, en 2019), l’intervention en Irak de 2003 ayant été traitée par quelques œuvres marquantes, parmi lesquelles il faut impérativement citer Battle for Haditha (2007, Nick Broomfield), Redacted (2007, Brian De Palma), Dans la vallée d’Elah (2007, Paul Haggis), Generation Kill (2008, David Simon), Démineurs (2008, Kathryn Bigelow), In The Loop (2009, Antonio Iannucci), Fair Game (2010, Doug Liman), Green Zone (2010, Paul Greengrass), et même American Sniper (2014, Clint Eastwood). La lutte contre les groupes jihadistes et ses dérives ne sont pas en reste, comme l’ont notamment montré Détention secrète (2007, Gavin Hood) et le documentaire accablant Standard Operating Procedure (2008, Errol Morris).

C’est à la fois à la pratique de la  torture par les services impériaux et à la façon dont il a été tenté de la dissimuler que s’est attaqué l’année dernière The Report, écrit et réalisé par Scott Z. Burns – et produit par Steven Soderbergh. Brièvement sorti en salles et disponible sur Amazon Prime Video, le film, porté par une distribution de grande classe (Adam Driver, Annette Bening, John Hamm, Ted Levine, Tim Blake Nelson, Maura Tierney, Matthew Rhys), retrace le déroulement de l’enquête du Sénat au sujet des interrogatoires menés par le CIA sur les membres d’Al Qaïda puis les tentatives des services et de la Maison blanche pour l’enterrer. Sobre, parfaitement joué, le film est le digne héritier du Nouvel Hollywood dont il reprend la capacité, grâce à une remarquable documentation, à exposer une situation complexe sans la caricaturer.

La mise en scène de Scott Z. Burns, comme celle d’Alan J. Pakula dans Les Hommes du président (1976), évite soigneusement les démonstrations de virtuosité pour se concentrer sur la fluidité de l’enchaînement des faits et la présentation des différents points de vue. Évitant également les démonstrations pesantes, elle laisse au spectateur le soin de mesurer l’énormité de certaines actions, en particulier la façon dont la CIA a espionné les ordinateurs de la commission d’enquête sénatoriale (de façon parfaitement consciente, et sans que personne ne soit sanctionné) afin de mesurer la nature de ses découvertes.

Et de fait, les découvertes d’Adam Driver, impeccable, sont vertigineuses. Elles concernent le programme de torture systématique mis en place par la CIA et l’effrayant amateurisme de ceux qui le mettent en œuvre, escrocs supposément patriotes, désirant tout autant se venger du 11-Septembre que s’enrichir. Un peu comme si les rockers de Spinal Tap (1984, Rob Reiner) avaient décidé de faire du contre-terrorisme et étaient devenus des bourreaux réjouis par leur propre bêtise et commerciaux sans âme vendant la torture sur PowerPoint à des responsables prêts à acheter la moindre solution.

Le réalisateur décrit de façon limpide la dérive de l’appareil de renseignement américain, traumatisé par les attaques jihadistes, soumis à la pression des autorités politiques, prisonnier de ses querelles internes. The Report prolonge ainsi The Looming Tower (2018), la passionnante minisérie consacrée à la marche d’Al Qaïda vers les attentats du mois de septembre 2001 et à la lutte stérile entre la CIA et le FBI. On retrouve d’ailleurs la figure, décidément essentielle, d’Ali Soufan. La gestion par le FBI puis la CIA d’Abou Zoubeida (dont les interrogatoires initiaux étaient effectivement d’un grand intérêt) confirme que les deux agences ne partagent rien et que Langley dérive loin, très loin, des exigences morales supposément incarnées par les États-Unis dans leur lutte à mort contre les groupes jihadistes. Un clin d’œil, ironique, est même fait à Zero Dark Thirty (2012, Kathryn Bigelow), dont le récit de la traque d’OBL commence par des séance de torture.

Les responsables de la CIA, dont certains ne semblent toujours pas avoir saisi la nature exacte d’al Qaïda, suivent une logique opérationnelle simpliste, nourrie de certitudes morales déplacées illustrées par les remarques acerbes essuyées par le personnage de Driver alors qu’il s’apprête à déjeuner. Une fois de plus, la question de la pertinence et de l’éthique des actions menées est écartée par la certitude que seule la CIA défend réellement le pays et que les règles de la démocratie ne s’appliquent plus. C’est à ce moment que les spectateurs français tentés de sourire avec suffisance doivent impérativement se souvenir de notre propre débat public en 2015 et 2016.

Face à un exécutif devenu fou, le Sénat apparaît comme le garant d’une démocratie attaquée et chancelante. Les pouvoirs d’enquête des parlementaires américains en matière de renseignement, régulièrement montrés au cinéma (et on pense évidemment à Tom Clancy), sont sans commune mesure avec ceux péniblement conférés à nos propres députés et sénateurs. Véritable contre-pouvoir, le Sénat, au sein duquel s’affrontent sans pitié les groupes démocrates et républicains, entend non seulement aller au bout de son enquête mais aussi la publier. Il le fait avec d’autant plus d’énergie que les obstructions l’exaspèrent – puisqu’elles sont une entrave à ses prérogatives constitutionnelles – et, surtout, qu’un détenu est mort sous la torture.

L’affaire Gul Rahman, sur laquelle la CIA elle-même a enquêté, est le symbole de cette dérive hors de contrôle de l’Agence. Elle illustre la perte de repères d’un service ayant menti à ceux chargés de le contrôler et même à la Maison blanche, ses mensonges devenant un enjeu politique majeur.

Contrainte de rendre publics des documents compromettants, et même de les faire apparaître sur son site, la CIA nie pourtant l’évidence, d’autres parvenant aux plus hautes fonctions). Face à elle, la sénatrice Feinstein n’en démord pas et bataille sans relâche. La publication du rapport d’enquête, en 2014, constitue un de ses hauts faits d’armes, alors même que le pouvoir exécutif n’en voulait pas.

The Report n’est pas seulement un film sur le renseignement, c’est un film sur la démocratie, et particulièrement sur les institutions américaines. Salué pour sa véracité, il permet de mesurer le rôle essentiel des organes de contrôle et rappelle, selon une tradition que l’on pourrait faire remonter au moins à Frank Capra, l’importance vitale de la séparation des pouvoirs. Persuadé de la pertinence du système politique qu’il sert, le personnage incarné par Adam Driver refuse d’ailleurs d’être un lanceur d’alerte. A ses yeux, le rapport doit être diffusé par le Sénat en tant que manifestation du pouvoir parlementaire face à un pouvoir exécutif piégé par l’héritage de l’Administration Bush et qui entend avancer sur ses projets de réforme.

Récit d’un dysfonctionnement majeur de l’État, le film montre aussi la complexité, à peine concevable, d’une enquête longue et rigoureuse dans les arcanes du monde du renseignement. Il ne peut que faire frissonner les analystes, les historiens et les journalistes. Et faire rêver de ce côté de l’Atlantique.

Le Gendarme de Marignane

A l’occasion d’une mission à Moscou en 2006, j’eus l’insigne honneur d’assister, avec quelques autres Occidentaux décadents reptiliens inféodés au grand capital, à une très impressionnante démonstration des forces d’intervention du FSB. A défaut d’être d’une grande subtilité, les méthodes qui nous furent alors présentées frappaient par la puissance qu’elles déployaient et qui illustraient l’approche russe de la lutte contre le terrorisme. Autant dire que rien ne me choqua dans la détermination absolue de l’unité observée ce matin-là, mais c’était avant que la Rodina, admirable phare de la liberté, infaillible garante de la liberté des peuples opprimés, n’annexe la Syrie et ne pilonne ses hôpitaux. Ah, ces Russes, comme le chanta un fameux groupe de disco allemand (notez bien cette formule, elle n’est pas si courante).

La délégation française comprenait des représentants de la plupart de nos forces de sécurité, dont un colonel de la Gendarmerie nationale, ancien n°2 du GIGN, dont la carrière forçait déjà le respect. A l’issue des démonstrations, nous fumes tous conviés à nous arsouiller réglementairement en frères d’armes et nous convergeâmes vers le mess. Là, l’officier russe commandant la Force Alpha, apprenant la présence parmi nous de notre vétéran de la Maréchaussée, arrêta tout, se précipita vers lui – geste demandant lui-même un grand courage – et entama une série de toasts à la gloire des Gendarmes français, du GIGN et de l’assaut mené le 26 décembre 1994 à Marignane afin de libérer les otages détenus par un commando du Groupe islamique armé (GIA) algérien dans un Airbus d’Air France détourné à Alger trois jours plus tôt.

J’observais toute la scène avec un mélange d’admiration et de fierté, et je repensais aux heures passées à relire le dossier et à interroger mes chefs au sujet de ce détournement. Ce même colonel célébré par les Russes m’avait d’ailleurs raconté toute l’affaire un soir, dans un Thalys bloqué par une panne quelconque, et je soupçonne que toute la voiture nous écoutait…

Pour un analyste ayant commencé sa carrière sur les maquis algériens et les réseaux du GIA en Europe, le détournement du vol Air France 8969 constitue la première manifestation concrète en Europe de la menace jihadiste et il a donc une importance, intellectuelle et symbolique, toute particulière. Le film de Julien Leclerq L’Assaut, présenté en 2010 au festival de Sarlat mais sorti en France en 2011, aurait pu, en tentant de rendre compte de ces événements, être un excellent film et, enfin, marquer le début d’un traitement correct du jihadisme sur les écrans français. Il n’en est rien et le récit est à peine digne d’un téléfilm.

Soutenu et conseillé par le GIGN – il m’a même semblé reconnaître les escaliers des résidences de Satory –, le film se veut la reconstitution de la prise d’otages d’Alger, du transfert de la crise vers Marignane puis de l’assaut final. Manifestement très inspiré par le monumental Vol 93 de Paul Greengrass (2006), le film échoue dans tout ce qu’il entreprend et ne parvient jamais à atteindre la qualité et la clarté de son modèle.

Il faut dire que Julien Leclercq, qui n’est pas Peter Berg, Kathryn Bigelow et encore moins Francis Ford Coppola, cherche à atteindre trop d’objectifs en deux heures : faire le récit de la prise d’otages et de son issue, retracer les actions des autorités dans les coulisses, et rendre hommage aux hommes du GIGN, à leur courage, à leur technicité, à leur humanité, et à leurs sacrifices personnels. Hélas, le cinéma est un art et les plus nobles intentions peuvent finir noyées sous le pathos d’une mauvaise mise en scène. C’est le cas ici.

Abusant des filtres ou du ralenti, Julien Leclerq s’embourbe dans un récit qui, jamais, ne parvient à créer de tension. Les terroristes ne sont pas si caricaturaux que les critiques ont pu l’écrire, mais toutes les scènes supposées montrer les cellules de crise ou les services de renseignement sont ridicules, le personnage de Carole étant à peu près aussi crédible qu’un article de Sputnik. Les dialogues sont catastrophiques, à la fois trop et mal écrits, et le montage, qui se voudrait aussi nerveux que celui auquel nous a habitué Greengrass depuis 20 ans, n’est pas maîtrisé.

Cachez-vous, je compte jusqu’à 10. Alors, un, deux, trois…

Comme dans le catastrophique Secret défense (2008, Philippe Haïm) ou le médiocre Forces spéciales (2011, Stéphane Ryjobad), le film de Julien Leclerq souffre d’abord de la fascination du cinéaste pour son sujet. Si la sincérité ne saurait être un défaut, l’absence de distance peut conduire à des lourdeurs ou des effets par trop appuyés. A trop vouloir montrer l’angoisse, bien compréhensible de l’épouse du héros, le cinéaste multiplie par exemple les gros plans sur un visage larmoyant ou tordu. Incapable de montrer, et de l’action et de la psychologie, Leclerq se perd dans la ridicule restitution des coulisses, et c’est à se demander s’il s’est documenté. Le rôle de la DGSE, essentiel dans cette affaire, est à peine évoqué (Qui identifie les preneurs d’otages ? Qui intercepte les communications des autorités algériennes révélant qu’un assaut se prépare à Alger ?), tandis qu’on veut nous faire croire qu’Ali Touchent, bien connu dans certains milieux sous le nom de Tarek (et qu’on pouvait donc appeler aussi facilement que la pizzéria du coin), peut librement agir sur le territoire national et même brièvement prendre en otage une improbable équipe de négociateurs. Je m’arrête là, je pourrais devenir cruel.

Le film est directement tiré du récit de l’assaut publié en 2007 par un de ses protagonistes et de sa réécriture sous l’impulsion de Bernard Fixot en 2010, et c’est sans doute son principal handicap. Du texte, intéressant mais incomplet et naïf, de Roland Môntins, il ne fallait tirer que de l’action pure. La grandeur et l’audace de cette opération suffisaient largement à nourrir un film de près de deux heures, mais, en se lançant dans une reconstitution incomplète et mal documentée, le cinéaste s’est égaré. Pire, il achève son film par une série de plans déplacés ou faux. Non, ce n’est pas « l’enquête des renseignements généraux » qui a permis de déterminer que les terroristes du GIA entendaient précipiter l’Airbus détourné sur Paris. Non, on ne peut pas réduire la campagne d’attentats de l’été 1995 à la tuerie de Saint-Michel. La gêne vient cependant d’une phrase, terrible et déplacée : « La République française ne lui a jamais accordé son grade de major ».

Alors, c’était donc ça ? Tout ce film pour glisser à la fin que justice n’a pas été rendue au héros, grièvement blessé lors de l’assaut ? Tout ce film pour dénoncer l’ingratitude de la France ? Tout ce film pour présenter un cas personnel qui, sans doute, n’aurait jamais dû être ainsi exposé ? On commence par de l’héroïsme, du sacrifice, et on finit par parler pension de retraite. Le film, alors, aurait pu être tout autre, et mettre en avant le sentiment d’injustice d’un sous-officier méritant, abandonné par une administration volontiers glacée ou amnésique. Il n’en a rien été et L’Assaut passe à côté de son sujet. Ni hommage convainquant à une unité d’élite, ni récit prenant d’un fait d’armes exceptionnel, ni portrait intimiste d’un soldat que l’on sent fugitivement lassé, le film est totalement raté. Seules quelques scènes – dont celle dans le cockpit, lors de la répétition de l’opération – sauvent l’ensemble d’un naufrage intégral. Quelques années plus tard, le récit de la prise d’otages de l’ambassade d’Iran à Londres, dans 6 Days, de Toa Fraser, montre ce qu’il est possible de faire avec un authentique sens de la mise en scène. Et sinon, on est bien obligé d’admettre que certaines fantaisies parfaitement idiotes sont de meilleure qualité que L’Assaut. L’exploit du 26 décembre 1994 méritait un hommage d’une autre tenue.

No Room for Ambiguity

Sans doute ne faudrait-il pas s’en étonner, s’agissant d’une profession supposée manier le mensonge avec aisance, mais trop rares sont les mémoires d’anciens des services qui valent le coup d’être lus. Souvenirs embellis d’opérationnels d’opérette transformant leurs rares missions en épopées légendaires, bilans grossièrement bidonnés de saboteurs dont les erreurs et les aveuglements ne cessent de se faire sentir, autobiographies sans relief de directeurs trop froids, les textes qui paraissent depuis des années ne présentent que rarement de l’intérêt. C’est donc avec impatience qu’était attendu le livre de Nada Bakos, ancienne analyste de la CIA spécialiste d’Al Qaïda en Irak puis chargée des opérations de ciblage de responsables jihadistes dans le pays après l’invasion anglo-américaine de 2003 et le début de l’insurrection.

Sobrement intitulé The Targeter, le livre de Nada Bakos, écrit avec Davin Coburn, offre une plongée fascinante au cœur de la CIA lors d’années essentielles marquées par le début du travail sur Al Qaïda, les attentats du 11-Septembre puis l’intervention en Afghanistan, le déclenchement de la Guerre contre le terrorisme, l’invasion de l’Irak et l’ingérable chaos qui en est né. Le texte, qui ne s’embarrasse pas de fioritures, prend d’abord la forme de la biographie d’une jeune femme originaire du Montana, venue travailler à Washington au sein du principal service de renseignement impérial.

Nada Bakos n’est pas une théoricienne, et elle n’en a d’ailleurs pas la prétention, mais elle est une professionnelle aguerrie, ayant même eu la chance de participer à une poignée d’opérations en Irak au cours de ses mois d’affectation à Bagdad. Le regard qu’elle porte sur son service, sur le renseignement, sur le contre-terrorisme et sur les impasses stratégiques dans lesquelles nous sommes tous est d’une remarquable acuité. Analyste chimiquement pure, elle livre une série de réflexions qui font chaud au cœur, dont celle-ci, parfaite à mes yeux :

“Analysis is an ambiguous word; new analysts soon learn that analyzing is as much an art as a science”

Décrivant de façon limpide les missions et les devoirs d’un analyste, elle rappelle en particulier le sacerdoce du travail quotidien, la ténacité, l’humilité, l’engagement total de l’esprit, des insomnies aux cellules de crise, quand la concentration devient une obsession, quand on voit déjà les conséquences des erreurs en train d’être commises quand les responsables en sont encore à se congratuler. De façon assez troublante, j’ai retrouvé dans ce texte certaines des plaisanteries qui avaient cours boulevard Mortier à la fin des années ’90, quand nous sondions les murs à la recherche du « vrai Service » (« The real CIA must in the basement »), tout comme les questions posées par les psys à l’occasion des entretiens initiaux puis des contrôles réguliers.

Nada Bakos n’est pas une théoricienne, mais elle a observé son environnement, noté les détails, réfléchi à son métier et à ses pratiques, et on la surprend même à citer le grand John Boyd, légende de la chasse américaine et immense stratégiste. Ce qu’elle décrit du comportement de l’Administration Bush au sujet d’Al Qaïda comme de ses liens, jamais démontrés, évidemment, avec le régime de Saddam Hussein reste, près de vingt plus tard, proprement stupéfiant. Comme le raconte à sa façon Lawrence Wright dans The Looming Tower, l’aveuglement et l’incompréhension de ce qu’est le renseignement dont firent alors montre les plus hauts responsables de la diplomatie et de la défense à Washington sont vertigineux. La pression exercée sur la CIA afin de confirmer des hypothèses qui ne pouvaient pas l’être eut des conséquences terribles. Que des analystes appelés à briefer de hautes autorités politiques aient été soumis à une pression telle que leur hiérarchie ait décidé de recourir à des séances de media training pour les préparer en dit long sur l’ambiance qui a régné entre Langley et la Maison blanche en 2002 et 2003.

Ce que décrit également Nada Bakos des opérations anti terroristes en Irak nous fait toucher du doigt la complexité administrative et opérationnelle de la puissance US en campagne : moyens apparemment sans limite, difficulté à coordonner les actions de différentes branches, nécessité politique d’obtenir des résultats tactiques à défaut de stratégiques. The Targeter expose une culture du renseignement très différente de la nôtre, parfois déroutante en raison de son goût pour la théorisation. Le livre frappe aussi par sa lucidité quand il rappelle que la lutte contre le jihadisme a désormais pris un tour purement militaire alors que le défi mérite bien plus que cela. L’absence de réflexion quant à la nature de la menace constitue sans doute le seul défaut d’un texte par ailleurs remarquable et, finalement, attachant.

Au service secret de sa majesté le Calife

Venu du fait divers et des pages police-justice, Matthieu Suc abat depuis plusieurs années un travail considérable dans les domaines, ô combien complexes, du jihadisme et du contre-terrorisme. Quand d’autres se contentent de recopier des notes des services ou relaient, parfois inconsciemment, la parole officielle, il multiplie les sources et accumule de la documentation. Mais, là où d’autres se noient dans les faits ou les alignent sans leur donner de sens, Matthieu Suc ne perd pas de vue la mission qui est la sienne et il raconte pour expliquer.

Son dernier livre, dont le titre, Les Espions de la terreur, probablement un peu trop accrocheur pour un type comme moi, a le mérite d’attirer l’œil, illustre cette méthode avec bonheur. Le journaliste y traite de l’amniyat, l’organe de renseignement et de sécurité de l’État islamique en s’attachant à suivre le destin des commanditaires, des planificateurs et des exécutants d’une série d’attentats commis en Europe depuis 2013, dont ceux perpétrés en France et en Belgique depuis 2014.

L’amniyat, dont l’existence a, un temps, été jugée fumeuse par certains services, y est décrit dans sa réalité la plus concrète, et donc la plus terrible. Au fil des pages, on croise ainsi des otages torturés et leurs bourreaux, des crimes de masse, et le texte donne à contempler la mécanique interne du service de sécurité d’un proto-État totalitaire. Le vrai sujet du livre, dont la précision du propos a été saluée jusque dans les services de la République, n’est cependant pas là, et Matthieu Suc y prolonge le travail que Kevin Jackson et Jean-Charles Brisard avaient consacré aux réseaux européens de l’EI. Ce faisant, il achève de ridiculiser celles et ceux qui, depuis parfois une vingtaine d’années, décrivent les jihadistes comme des idiots sans méthode, sans projet et sans stratégie.

L’aisance avec laquelle l’auteur enchaîne les séquences rend intelligible l’enchevêtrement de liens personnels qui unissent les tueurs. A ce titre, votre serviteur ne peut s’empêcher de noter que ce nouveau livre confirme, une fois de plus, des observations anciennes au sujet du fonctionnement des réseaux jihadistes. Le texte détaille également le nombre proprement ahurissant de projets terroristes déjoués en Europe et rappelle que la menace est d’une complexité qui défie les services de sécurité et les États. Sans minimiser les authentiques succès des administrations chargées de combattre le terrorisme, il ne peut cependant que constater la persistance de la menace jihadiste.

Dense mais nullement aride, grâce au recours – parfois désarçonnant d’une forme de mise en scène –, Les Espions de la terreur s’impose dès sa première lecture comme un texte fondamental, d’une très grande richesse. Stimulant, inquiétant, il s’adresse aussi bien aux spécialistes qu’à un public de non-initiés désirant s’extraire des idioties trop souvent dites ou écrites ces dernières années.