« Elle était là debout/Sous le regard flou de son homme/Et dans sa robe rose/Elle avait mis des choses qui détonnent » (« Allah », Véronique Sanson)

L’engagement des femmes dans le jihad a longtemps été incompris, quand bien même le nombre de départs sur zone, à partir de 2012/2013, laissait peu de doute quant à la réalité de l’adhésion de dizaines d’Occidentales au projet califal. Dans les années 2000, déjà, quelques cas avaient attiré l’attention des services et de quelques médias, mais le phénomène restait marginal et n’avait pas alors nécessité de travail en profondeur.

Le jihad syro-irakien a évidemment tout changé et il a bien fallu prendre en compte cette évolution notable de la menace islamiste radicale. En Algérie ou en Égypte dans les années 90, les mères, sœurs ou épouses avaient d’abord été des soutiens logistiques et n’avaient participé ni aux combats ni aux attentats. En France, et n’hésitez pas à me détromper, on ne trouvait pas de femmes dans les réseaux du Groupe islamique armé (GIA) et les sœurs qui gravitaient autour des mosquées du Londonistan se comptaient sur les doigts des mains d’Abou Hamza (sorry, not sorry).

Le nombre croissant de jeunes femmes parties au Sham finit cependant par mobiliser les esprits les plus acérés. Devant ce qui semblait être une énigme (depuis quand la moitié de l’humanité aurait-elle une conscience politique ? #Onseledemande), on nous expliqua d’abord que les pauvres âmes, forcément perdues, étaient parties porter secours aux populations civiles. Et il y en eut, effet. On nous indiqua aussi que les mêmes, intrinsèquement inoffensives, avaient rejoint la guerre civile syrienne par amour, voire sous emprise, d’un beau guerrier ténébreux et avaient pu, de surcroît, être victimes de violences sexuelles dans leur jeunesse. Et il y en eut, indiscutablement. Personne, en revanche, ne voulait envisager que ces chères petites pouvaient, comme les hommes, être authentiquement et sincèrement radicalisées, et donc dangereuses.

Par confort, par paresse, et bien sûr par misogynie, il n’était alors pas envisagé sérieusement que nos sœurs passent à l’acte elles-mêmes, et Al-Qaïda, encore à l’époque autorité suprême de la Cause, avait toujours considéré que la place des femmes étaient aux fourneaux et pas sur la ligne de front. Un peu comme ici.

Comme souvent, le réveil fut brutal et l’affaire dite des bonbonnes de gaz, en 2016, à la fin d’un été particulièrement tragique, fit tomber pas mal de certitudes. C’est d’ailleurs cette année que Matthieu Suc publia Femmes de jihadistes. L’année précédente, l’historienne Fanny Bugnon avait publié un livre passionnant, Les Amazones de la terreur, consacré aux rôles des femmes dans les groupes terroristes d’extrême-gauche, mais ça n’infusait pas. Même la traque de Samantha Lewthwaite, la « Veuve blanche » – personnage fascinant trop peu connu par chez nous – avait échoué à nous réveiller.

Al-Qaïda dans la Péninsule arabique n’avait pas apprécié la tentative d’attentat d’une cellule de jeunes femmes près de Notre-Dame et l’avait fait savoir rapidement.

L’année 2015, terrible s’il en fut, avait également été marquée par l’affaire de Bethnal Green, lorsque trois adolescentes de la région de Londres avaient pris la route de Raqqa pour rejoindre le territoire du Califat. Leur départ avait fait grand bruit, en Europe comme aux Etats-Unis, et avait illustré notre naïveté et notre incompréhension du jihadisme. Mais qu’allaient donc faire ces jeunes filles dans cette galère ?

C’est à cette question que tente de répondre la série suédoise Kalifat, créée par Wilhelm Behrman, diffusée par Netflix en 2020 et inspirée de l’itinéraire de ces adolescentes.

Longue de 8 épisodes, cette production, qui n’est hélas plus disponible en France, s’inspire de l’affaire de Bethnal Green en y greffant le récit de la gestion par les services suédois d’une menace d’attentat grâce à une source implantée à Raqqa. Elle permet ainsi de suivre le processus de radicalisation de jeunes filles, remarquablement décrit, « la vie au temps de l’Etat islamique » en Syrie mais aussi, plus classiquement, le traitement à distance d’une source au cœur de l’organisation dans un environnement marqué par la violence, des pratiques religieuses médiévales et une paranoïa galopante. Les âmes sensibles, révulsées par le fanatisme, la bêtise crasse ou les lourdeurs administratives, sont respectueusement priées de passer leur chemin, tout comme celles qui pensent que les aventures de La Femme de ménage sont un sommet de tension dramatique.

Kalifat, en effet, est une série remarquable mais pénible tant elle véhicule de la tension. Reprenant les codes du récit d’espionnage, elle évite les idioties d’une série comme Homeland (2011-2020), dont la première saison était d’une étonnante bêtise, ou d’un film comme Le Ciel attendra (2016, Marie-Castille Mention-Schaar), condensé de tous les clichés possibles au sujet du jihadisme et symbole des errances analytiques de la période.

Subtile, la série montre la complexité des itinéraires individuels et confirme qu’il est possible de porter à l’écran de telles histoires pour peu qu’on se donne la peine de sortir des certitudes rassurantes et qu’on détecte les escroqueries intellectuelles – le plus souvent très visibles. Pour celles et ceux que le jihad des femmes intéresse, il est vivement conseillé de fréquenter les bons auteurs (ici, ici ou là) et de se méfier des niaiseries ou des livres pillant le travail des copines. Je dis ça, je dis rien.