On voit mal qui en France, à part Matthieu Suc, aurait le talent nécessaire pour produire un récit d’une telle richesse et d’une telle limpidité. Il s’agit en effet, et sans le moindre doute, d’un des plus remarquables récits d’espionnage que votre serviteur ait eus entre les mains. C’est aussi que son auteur, David E. Hoffman, a bénéficié pour relater le recrutement et le traitement par la CIA d’Adolph Tolkachev, savant soviétique dont la production eut des répercussions essentielles pendant la 2e Guerre froide, d’un accès stupéfiant aux archives du service américain.
L’Espion qui valait des milliards (2023) est exceptionnel à plusieurs titres. D’une part, il raconte avec une précision remarquable, digne d’un historien – notre homme a quand même remporté deux Pulitzer, on est loin des copies de collégien du Fig Mag – le contexte de l’affrontement entre la CIA et le KGB dans les années 70 à Moscou et les débats au sein de Langley et du gouvernement américain au sujet de la stratégie à adopter en matière de sources humaines.
D’autre part, et rendons grâce à la traduction de Christine Lafferrière, le livre est d’une parfaite clarté, même quand Hoffman nous parle d’appareils photo miniatures, et on ne le lâche pas une minute. Précis mais jamais prétentieux et encore moins fasciné, l’auteur parvient à exposer les ressorts profonds de la trahison de Tolkachev, son intelligence, son courage, ses ambitions et ses obsessions. Sa restitution de la vie des fonctionnaires américains en poste à Moscou est également saisissante, et on mesure parfaitement le courage des officiers-traitants, opérant dans un environnement incroyablement hostile, comme l’abnégation de leurs proches dans la société soviétique cadenassée de l’ère Brejnev. Notez bien que la Rodina, après tout, n’a de toute façon jamais connu que les cadenas.
Il y a encore mieux cependant. David E. Hoffman a en effet bénéficié, comme je l’écrivais plus haut, d’un accès exceptionnel aux archives opérationnelles de la CIA. Notes internes, comptes-rendus, instructions : jamais auparavant je n’avais lu dans un récit de journaliste des passages d’une telle précision, exposant les méthodes, les discussions internes ou le processus de prise de décision d’un service de renseignement. A ce titre, le livre, peut-être plus que tout autre en français, constitue une remarquable initiation au traitement de source en pays hostile et aux logiques du renseignement.
Appelé à devenir un classique de la littérature consacrée à l’espionnage, le livre d’Hoffman a été adapté au cinéma et le film, réalisé par Amma Asante et servi par une belle distribution, sortira dans quelques mois. D’ici là, il vous faut impérativement lire ce monument et méditer sur qu’il serait possible d’écrire en France si certaines archives étaient rendues accessibles.
En pratique, c’est un peu plus compliqué, mais en théorie, c’est limpide. Un service de renseignement est une entité administrative qui dispose de sources techniques – au sens de la loi de juillet 2015 – et qui traite des sources humaines, les unes et les autres permettant de recueillir (attention : percée conceptuelle) du renseignement. Et ces mêmes services épluchent également ce qu’on appelle depuis quelques décennies les sources ouvertes et qui, croyez-moi, n’a plus rien à voir avec les revues de presse du début des années 90.
De temps en temps, on nous ressort une supposée querelle entre les tenants du « tout technique » (il est vrai qu’il en existe) et les nostalgiques – qui se font souvent passer pour de vieux sages – du renseignement humain, supposément plus fiable. Pour ces gardiens de la tradition, rien ne vaut une source humaine dûment ciblée, approchée, recrutée et manipulée/traitée selon les canons du métier. Ils n’ont pas nécessairement tort sur tout, mais ces tenants de l’orthodoxie prêchent aussi pour leur paroisse, leur grand âge les ayant tenus à distance des différents chocs technologiques que nous avons connus et auxquels ils n’ont rien compris, par choix comme par incompétence. Et ils sont bien silencieux quand on leur demande ce qu’une source humaine « à l’ancienne » peut apporter quand il s’agit de suivre des flux massifs de données.
Le débat est évidemment stérile, même s’il faudra y revenir, à l’occasion. Quoi qu’il en soit, aux yeux du public comme d’un trop grand nombre de journalistes, d’écrivains ou de scénaristes, le renseignement est avant tout une histoire de taupes, d’indics et autres infiltrés. Essayons d’y voir plus clair, en commençant par ces derniers, qui focalisent l’attention de tous.
Un infiltré est bien plus qu’une source humaine : membre à part entière d’un service, il dispose pour accomplir sa mission d’une légende, patiemment construite selon un processus complexe. Tout le monde n’est pas capable de réaliser de véritables infiltrations et de gérer des « clandestins », quoi que vous racontent certaines séries un peu trop fascinées qu’on nous a vendues comme de véritables documentaires. En France, si un certain nombre de services réalisent des cyber infiltrations ou sont capables de réaliser des infiltrations physiques ponctuelles dans le cadre d’enquêtes, bien peu disposent des compétences et de l’organisation pour des opérations de longue haleine, à l’exception de la DGSE et surtout du Service interministériel d’assistance technique (SIAT), dont c’est la vocation première, en matière de lutte contre la criminalité organisée.
Les infiltrés ne sont pas des sources humaines, pour une raison très simple : ils ne sont pas sacrifiables. Les sources, en revanche, peuvent être perdues, démasquées, abandonnées, mises en sommeil, etc. Dans les SR, la règle veut qu’une source soit transmissible. Recrutée et manipulée – et parfois littéralement « tenue » -, elle travaille pour une structure (elle sait que c’est un service, mais elle est supposée ignorer lequel), parfois de façon volontaire, parfois en échange d’une rémunération. Elle ne trahit pas pour le seul charme de son traitant, même si on rarement vu des officiers traitants ternes, mais souvent parce qu’elle a été convaincue de le faire.
Les services de renseignement n’ont le droit de rémunérer que des sources étrangères, ce qui permet par ailleurs d’accroître leur emprise sur elles. Les citoyens français travaillant pour un service sans en être membres sont pour leur part des honorables correspondants (ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, des HC), et il en existe de toutes sortes. Certains ont accepté à leur poste, dans un hôtel du Golfe, dans un aéroport d’un État d’Afrique sub-saharienne ou dans une banque, de donner un coup de main. Ils ont pu le proposer ou on a pu le leur demander, mais le fait est qu’ils sont une ressource très utile.
Ils sont aussi des sources humaines, et à ce titre, ils sont traités. On leur donne parfois un petit coup de pouce, on leur fait des cadeaux (modestes), et on les appelle des « HC d’infra » (pour infrastructure). Ces HC ne partiront pas en mission et on ne les exposera pas. D’ailleurs, ils sont français, et on ne joue pas avec la vie des compatriotes.
D’autres HC sont plus mobiles, et parfois plus remuants, et François Waroux indique dans son premier livre qu’ils peuvent être « journalistes, hommes d’affaires, banquiers ou membres d’une ONG ». Là encore, leur profession leur permet bien des choses, et elle leur apporte aussi une couverture. Les journalistes ou les humanitaires ayant travaillé pour un service de renseignement ne sont pas rares, et certaines associations, aux péripéties parfois extrêmement douloureuses, durent des décennies, voire des carrières entières, parfois sous nos yeux sans que nous comprenions.
C’est aussi qu’être une source d’un SR n’est pas nécessairement une sinécure. Une source étrangère est le plus souvent un traître qui prend des risques insensés pour nuire à un système politique qu’il abhorre ou pour affaiblir un groupe jihadiste. Elle peut le faire par conviction, par devoir, ou parce qu’elle n’a pas vraiment le choix. Les SR recrutent des HC d’infra pour obtenir des services, et des HC ou des sources non françaises pour leur faire remplir des missions qu’il serait impossible à un de leurs membres d’accomplir, aussi bien en raison de l’impossibilité de disposer d’une couverture solide que pour éviter de prendre des risques relevant quasiment du suicide. De fait, si nombre d’officiers traitants sont authentiquement courageux, les risques qu’ils courent sont le plus souvent infiniment moindres que ceux pris par les opérateurs des forces spéciales ou du Service action ou par les sources envoyées en mission et dont la perte, sans être anecdotique, n’aurait rien d’une catastrophe.
On se demande bien, alors, pourquoi des HC ayant bravement servi la République pendant si longtemps éprouvent aujourd’hui le besoin de raconter à des oreilles naïves ou avides de notoriété qu’ils ont été membres de tel ou tel service. Ah bon ? Vous avez eu un badge ? Vous avez réussi le ou les concours civils ? Vous étiez militaire ? On vous a proposé un contrat ? Vous avez suivi les stages ? Vous avez fait la queue au mess ? Quel est votre indicatif de rédacteur ?
En réalité, s’il est possible d’abuser le public, un éditeur ou une rédaction, il est bien plus compliqué de se faire passer pour ce qu’on n’a jamais été auprès de professionnels. Alors, pourquoi, oui, pourquoi ? Nostalgie ? Frustration ? Appât du gain ? Ennui à l’approche d’une retraite pourtant bien méritée ?
Comme l’aurait demandé Sergueï Leontiev, « tu es du KGB, toi ? », et il ne faut pas se tromper de réponse.
La légende dit que c’est en voyant au cinéma le Scarface du grand Howard Hawks, sorti en 1932, qu’Al Pacino eut l’idée d’en tourner une nouvelle version, contemporaine, fidèle à l’esprit – appelons-ça comme ça – des années 80.
Le film de Hawks, critiqué à sa sortie pour sa violence et son ambiguïté morale, avait marqué les esprits avant de devenir un classique du film noir. Le remake va atteindre une autre dimension.
Al Pacino, au début des années 80, présente déjà une carrière ahurissante. Non seulement il a tenu le premier rôle dans les deux premiers volets du Parrain, de Francis Ford Coppola, non seulement il a choqué tout le monde en tournant dans le très glauque Cruising (1980), de William Friedkin, mais en plus il a joué sous la direction de l’immense Sidney Lumet dans deux films iconiques du Nouvel Hollywood, Serpico (1973) et Un Après-midi de chien (1975). C’est donc naturellement qu’il propose que Lumet – qui vient de tourner une fresque incroyable, Le Prince de New York (1981) consacrée à un ripoux – réalise ce remake. Mais Lumet n’est pas vraiment séduit par le caractère baroque du projet et passe son tour. Le film est donc confié à Brian De Palma, et l’écriture du scénario échoit à Oliver Stone. Le cinéma américain, il y a 40 ans, avait quand même une autre gueule.
Brian De Palma est un des rejetons les plus turbulents de cette génération de réalisateurs, peut-être (sans doute ?) la plus talentueuse de l’histoire de Hollywood. Spécialiste du thriller érotique, admirateur obsessionnel d’Alfred Hitchcock, véritable virtuose aussi bien inspiré par le Giallo que par les classiques, il n’est pas le premier venu. Son association avec Pacino et Stone a donc de quoi faire saliver et le film qu’il livre, long de près de trois heures, est un choc pour tout le monde.
A bien des égards, le film est radical et excessif. les acteurs surjouent, les décors sont délirants, la violence y est omniprésente, et la plupart des personnages masculins sont des fumiers prêts à toutes les abjections. Quant aux femmes, elles sont systématiquement trahies et déçues.
Schématiquement, il s’agit du récit de l’ascension d’un petit délinquant cubain au sein du crime organisé de Miami, des masures camp de réfugiés à la direction d’un empire du narcotrafic. Montana n’est pas seulement déterminé à s’extraire de la misère, il est prêt à tout pour s’élever et sa voie est naturellement celle du crime. Exécuteur des basses œuvres, homme-de-main, il impressionne par son inflexibilité et il présente très vite toutes les caractéristiques d’un sociopathe.
Brutal, dénué du moindre sens moral, incapable de loyauté, il est obsédé par le pouvoir et la place qu’il estime devoir occuper dans le monde. Son comportement est d’autant plus spectaculaire qu’il vient des bas-fonds de la société cubaine, et son ami et lui sont d’abord des brutes portant sur leur environnement des regards de prédateurs.
Tony Montana n’a rien d’un génie du mal. Il est un bouseux qui, comme la plupart des criminels, parvient à ses fins parce qu’il ignore les règles de la société, soit par manque d’éducation, soit par volonté plus ou moins consciente de ne tenir compte d’aucune des contraintes que les gens comme vous ou moi acceptons. Il s’élève grâce à son endurance et à sa volonté, et on comprend, de ce point de vue, que le personnage ait pu avoir une telle influence dans certaines branches de la culture populaire, avide de réussite sociale sinon de revanche et peu regardante sur les façons de les obtenir.
Oliver Stone, qui a passé une partie de sa carrière à dénoncer les mensonges du rêve américain jusqu’à défendre, contre toute décence, Vlad le Défénestreur, a fait de Tony Montana l’incarnation d’un capitalisme poussé à l’extrême. Sans limite, sans scrupule – il refuse de « tuer des femmes et des enfants » mais vend de la cocaïne par tonnes -, Montana écrase ses concurrents, vole l’épouse de son chef – une jeune femme qui tente de survivre en passant de bras en bras – et corrompt à tour de bras tout en étant manipulé et finalement éliminé par plus puissant que lui dans une scène finale ridicule devenue, paradoxalement, iconique.
Scarface incarne aussi le passage de l’ère du disco à celle de MTV. On porte encore des costumes à pattes d’éléphant et des chemises largement ouvertes, mais la musique de Gorgio Moroder ouvre la voie aux nappes de synthétiseurs de Jan Hammer qui participeront de la légende Miami Vice.
A sa sortie, le film est évidemment critiqué pour sa violence et on l’accuse même de complaisance. La légendaire scène de la tronçonneuse frappe tellement les esprits que nombre de spectateurs affirment avoir été écœurés par le spectacle alors que justement, et comme à son habitude, De Palma suggère bien plus qu’il ne montre après avoir mis le spectateur en condition.
Sa capacité à faire monter l’angoisse sera encore mieux utilisée dans ses futurs classiques : Body Double (1984), Les Incorruptibles (1987),
Critiqué, Scarface est cependant un succès public, rapidement passé au statut de film-culte. La figure de Tony Montana, petit délinquant devenu le maître richissime d’une organisation criminelle, s’impose dans la culture populaire. On retrouve sa tête sur des t-shirts et des posters, et certaines de ses phrases semblent avoir acquis aux yeux de certains, de façon plutôt étonnante, la valeur de maximes philosophiques.
Il y a peu, par exemple, votre serviteur a pris le temps de parcourir les profils Facebook de sympathisants français de la Sainte Rodina qui pourrissaient littéralement le fil de commentaires sous un article – du Monde ou du Figaro, je ne sais plus – consacré à l’Ukraine. L’un des trolls y critiquait sévèrement la corruption, indéniable, d’une partie des élites de ce pays, mais ses propos n’avaient guère de valeur en raison de son soutien au régime russe, kleptocratie sanguinaire qui prolonge d’ailleurs une longue tradition locale. Mieux encore, ce moralisateur y postait, certainement fier comme un petit banc, une sentence d’une prodigieuse portée empruntée à Tony Montana : « Moi je n’ai confiance qu’en mon manche et ma parole… l’une est de fer et l’autre d’acier ! ». On est loin de Gérard de Nerval.
Passe encore de dénoncer la corruption en idolâtrant un mafieux (tout le monde n’a pas la chance d’avoir un cerveau), mais cette formule d’une mâle assurance m’a intrigué. Il s’agit en réalité d’une citation de la version francophone de cette scène :
En français, la même scène est d’un ridicule achevé, notamment en raison de l’accent espagnol de Pacino et de la disparition de celui de son interlocuteur, et on est bien obligé de mal considérer ceux qui la vénèrent ou la citent. On est loin de Nerval, mais on est loin aussi d’Audiard, et, plus généralement, les types qui montrent leur pénis en exemple ne présentent guère d’intérêt.
La formule, d’une infinie bêtise, illustre parfaitement, en réalité, ce qu’est Tony Montana : une brute à la virilité inquiète, un caïd complexé qui n’a pas séduit son épouse mais l’a presque littéralement achetée, et qui nourrit pour sa sœur des sentiments incestueux. Oliver Stone fait de son personnage, supposé incarner la réussite ultime (« au mépris de tous les conformismes » comme aurait pu le dire un escroc que nous avons bien connu), la caricature du macho épais, ringard, pervers, toxique, qui finit par tuer son meilleur ami dans ce qui ressemble fortement à une crise de jalousie. On comprend qu’il y ait de quoi émoustiller certains masculinistes, mais il n’y a quand même pas de quoi plastronner.
Vingt ans plus tard, le même Oliver Stone filmera une biographie indigeste d’Alexandre le Grand, un conquérant de génie qui lui aussi tua son meilleur ami, et il fera dire à sa mère, Olympias, la fameuse formule de Scarface « The World is Yours » :
C’est ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, un bel exemple d’autocitation. Mais Tony Montana n’est pas Alexandre. Il est certes un conquérant et un chef de guerre, mais il n’a pas été élevé au milieu de philosophes, il n’a aucune compréhension des forces qu’il affronte et du monde (qu’il ne parcourt d’ailleurs pas). Il ne fonde pas de cités, il se contente de piller et de détruire et son empire ne lui survivra pas. Il ne s’intéresse, en réalité, qu’à la satisfaction immédiate de ses désirs.
Il n’y a pourtant pas de honte particulière à préférer, au cinéma, les méchants. Certains personnages de tueurs ou de mafieux sont authentiquement fascinants et il serait absurde de condamner les spectateurs qui préfèrent le Joker à Batman.
A la différence, cependant, du Joker, de Michael Corleone, de Keyser Söze ou du bon Dr Lecter, Tony Montana est d’abord un abruti qui ne doit ses succès qu’à son audace et à son authentique courage physique. Al Pacino dresse avec Montana l’antiportrait de Michael Corleone, un homme extrêmement intelligent, méthodique, qui ne perd jamais le contrôle de ses émotions, alors que Scarface est paranoïaque, immature, toxicomane et impulsif.
Remarquablement filmé, Scarface n’a pas eu qu’une influence majeure au sein de la pop culture. Les réalisateurs et les scénaristes ont bien eu conscience de l’importance du film, qu’ils ont cité, dont ils se sont inspirés, voire auquel ils ont répondu. Steven Bauer, qui incarne l’ami et bras-droit de Montana, joue par exemple le chef d’un réseau de narcotrafic dans le chef-d’œuvre de Steven Soderbergh Traffic, sorti en 2000. Il jouera même à nouveau le chef d’un cartel dans l’exceptionnelle série Breaking Bad (2008-2013), dans laquelle il retrouvera l’inoubliable Mark Margolis, Alberto devenu Hector Salamenca.
Si Scarface répondait au Parrain en relatant l’ascension puis la chute d’une brute, Breaking Bad a répondu ensuite à Scarface en relatant l’ascension puis la chute d’un homme d’une exceptionnelle intelligence qui trouve le moyen, dans le trafic de méthamphétamine, d’accomplir sa destinée.
Quand Tony Montana est fébrile et complexé, Walter White, après des débuts très hésitants, se révèle un criminel d’une envergure exceptionnelle, assumant pleinement son statut et jouissant de son pouvoir.
Il présente, lui aussi, une sévère pathologie mentale, mais au moins est-il autre chose qu’un primate en chemise de satin. Les personnages qui nous fascinent disent quelque chose de nous, et si Scarface est un authentique monument du cinéma hollywoodien, Tony Montana n’est qu’une petite frappe perverse dont on se demande bien ce qu’elle a d’admirable.
Dans une démocratie, les opinions les plus diverses doivent pouvoir s’exprimer librement afin d’éclairer les citoyens et nourrir l’indispensable débat d’idées. Il faut donc s’enorgueillir du pluralisme et de l’ouverture d’esprit dont fait preuve le service public en invitant des personnalités politiques majeures venues commenter l’actualité du monde et livrer leur appréciation de la marche de celui-ci.
On se souviendra ainsi de la longue interview de Jules César, au cours de laquelle le général romain expliqua, de façon admirablement convaincante, pourquoi l’élimination complète des Usipètes et les Tenctères, bien que tragique, n’en était pas moins essentielle à la sauvegarde de la République.
De même, l’analyse par Nikolaï Iejov de la passionnante mécanique judiciaire à l’œuvre lors des tristement nécessaires grandes purges organisées au sein de la Sainte Rodina afin de sauver la Révolution a utilement alimenté notre connaissance de cette période. Le silence respectueux du journaliste qui l’interrogeait a fait honneur à sa profession, étant bien entendu que toutes ces questions insistantes dont se repaissent certains esprits forts sont bien souvent oiseuses.
Enfin, il s’agirait de ne pas oublier l’interview en duplex qu’a accordée, à Noël dernier, Hernán Cortés. Sa prise de la capitale des rebelles aztèques, Tenochtitlan, reste un modèle de poliorcétique, les pertes humaines (modestes, de l’ordre de 200.000 morts) étant aisément justifiées par la grandeur du projet civilisationnel. Rien ne saurait s’opposer à la Vrai foi.
C’est donc avec un grand contentement que nous avons écouté le chancelier du NSDAP, Martin Bormann, diffusé il y a quelques jours par la chaîne la plus regardée de notre service public.
Martin Bormann, une des pires saloperies que le Reich ait produites, et il en produisit pourtant beaucoup.
Quelle chance pour nos concitoyens d’avoir ainsi eu accès, pendant plus d’une heure, à la pensée si riche et si complexe d’un des plus importants responsables du Reich millénaire. Habilement relancé par un journaliste jamais agressif, M. Bormann a pu longuement revenir sur la grande stratégie de l’Allemagne nazie, démentir les accusations – absurdes – de violences excessives à l’Est (« Que voulez-vous ? C’est la guerre ») ou rire des accusations de massacres de masse (« Simples calomnies de la presse judéo-protestante »). Cultivé, subtil, maniant l’ironie avec aisance, Martin Bormann a, par sa bonhomie, permis d’illustrer les hautes exigences morales du journalisme de qualité, et nous lui en sommes reconnaissants.
Ah, et sinon, si vous un avez une conscience et un semblant de dignité, il y a la réponse du Quai d’Orsay à l’interview de Lavrov. Quand un ministère doit reprendre le service public, c’est que quelque chose de très moche s’est produit. Et dans ces cas-là, on ne se défend pas et on laisse le ministre parler, parce que lui, il a une conscience.
Réponse à l'interview de S. Lavrov du 26 mars 2026. Répéter des mensonges n'en font pas des vérités. pic.twitter.com/i51StVFha0
Certaines images se gravent instantanément dans votre mémoire et deviennent une part de vous. Elles ne vous hantent pas nécessairement mais il est manifeste qu’elles vous marquent, voire qu’elles vous inspirent ou qu’elles déterminent une partie de votre vie. Il y eut, en 1993, le visage d’un jeune Russe détenu à Dachau photographié par Éric Schwab et découvert alors que débutaient mes années d’études du système concentrationnaire nazi. L’histoire de ce cliché est racontée par la grande Annette Wieviorka dans 1945, la découverte (2015), et elle rappelle que la haine finit invariablement par produire des horreurs indicibles.
« C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle. » Une photo d’Eric Schwab.
Il y eut aussi cette image de Patrice Le Nepvou de Carfort, alors jeune médecin militaire en Indochine, accablé devant la dépouille d’un homme qu’il n’avait pu sauver. J’étais un jeune adolescent quand je découvris le portrait de cet officier. Il semblait s’y mêler la grandeur de servir et celle de la fraternité d’armes, et aussi le tragique d’une guerre irrémédiablement perdue mais dont les combattants, paradoxalement, incarnaient à mes yeux toutes les vertus.
Pour la gloire de l’Empire
Il y eut, surtout, cette photo prise par Yan Morvan à Beyrouth devant les décombres du Drakkar, détruit par un attentat le 23 octobre 1983 en même temps que QG des Marines impériaux. Tout, dans cette image, me frappa. Les décombres de l’immeuble qui s’était effondré sur les paras français, signe de la puissance de l’explosion, cette main qui s’agrippait à celle du soldat, et le contexte de cette attaque alors que les troupes occidentales essayaient de s’interposer dans un conflit d’une complexité folle, au cœur du Liban où tout le monde ou presque semblait décidé à massacrer son voisin.
Le jour où je vis cette photo marqua ma vie à jamais. Déjà bien décidé à faire du renseignement, je fus happé par le Moyen-Orient, son histoire, ses civilisations et ses crises et je me promis alors de me consacrer à la défense de mon pays. La vision de cette main sortant des ruines ne me quitta plus, et ma vocation fut confortée par les attentats commis à Paris deux ans plus tard par les sbires du régime iranien. Ce que j’appris ensuite des circonstances exactes de l’attentat et de celles du raid « de représailles », de la bouche même de pilotes de la Royale, me fit prendre conscience de la possible duplicité de certains de nos chefs.
Devenu analyste à 25 ans, affecté à la lutte contre les réseaux jihadistes algériens, je fus confronté à d’autres terroristes, à d’autres assassins, et les tueurs envoyés par Damas ou Téhéran quittèrent mes préoccupations. Je restai cependant étonné que personne parmi mes collègues ou mes chefs n’ait été mandaté pour accélérer le rappel à Dieu des responsables des attentats de 1983 ou de 1985-1986. On peut croire à la diplomatie sans pour autant renoncer à la justice, ou au moins au rappel de certaines règles, comme celle qui veut qu’on ne commet pas impunément d’attentats ou qu’on ne tue pas de civils.
Je fus affecté au Quai d’Orsay à l’été 2003, alors que la diplomatie française, contre toute évidence et au nom d’une « politique arabe » qui n’a jamais servi à rien sinon à vendre des armes à des tyrans et à financer des partis politiques en retour, s’opposait à l’inscription du Hamas sur la liste européenne des groupes terroristes. Déjà à l’époque, par aveuglement, démagogie et orgueil, on confondait la défense du peuple palestinien, cause on ne peut plus juste, avec celle d’un groupe islamiste armé pratiquant la terreur. Les grands discours au sujet de la laïcité, de la raison ou de la fraternité n’étaient donc que pures foutaises tout comme les longs développements sur la situation dans la région, en apparence brillants mais en réalité creux et sans effet.
Je ne m’attarderai pas ici sur les conditions dans lesquelles le projet d’inscrire une branche du Hezbollah sur la liste européenne des groupes terroristes fut écartée par les plus hautes autorités – il faudra attendre mes mémoires, dans une bonne vingtaine d’années. Le fait est que la modération française fut récompensée comme de juste, notamment par l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005, imputé au Hezbollah et à ses protecteurs syriens et iraniens.
« Moi, je dis chapeau »
Tandis que le régime iranien ne variait pas d’un pouce en matière de répression, celui de Damas, dont quelques esprits candides avaient vanté l’ouverture, confirma tout le mal qu’on pensait de lui en écrasant avec la dernière sauvagerie la révolution de 2011 avant de libérer des centaines de jihadistes afin de la saboter définitivement. Ce dernier crime, qui ne fit pas trembler ses complices français qui prétendaient que Damas luttait contre le jihadisme (les mêmes validèrent les scrutins truqués organisés par la Rodina en Crimée – « collabo, plus qu’un métier, une vocation »), finit cependant par entraîner sa chute.
Trois années plus tôt, en 2008, le responsable des attentats de 1983 à Beyrouth, Imad Moughnieh, avait enfin été tué, et par les services américains et israéliens. Ça n’était certes pas un processus judiciaire, mais justice avait été rendue, et évidemment sans nous. L’affaire, romancée, a été racontée dans une minisérie qui ne manque pas d’intérêt et dont les Français sont cruellement absents.
Que nous n’ayons rien tenté de sérieux pour punir les assassins de Français n’a cessé de me mettre en colère depuis plus de 40 ans. Le recours systématique à la violence ne peut évidemment tenir lieu de politique, et il est manifeste que la guerre menée actuellement contre l’Iran, sans réel motif, sans but de guerre identifié et donc sans stratégie définie (« Le détroit d’Ormuz ? C’est qui, ça encore, Ormuz ? ») a surtout à voir avec la volonté acharnée du Premier ministre israélien de rester au pouvoir par tous les moyens et celle du président américain de faire oublier qu’il est un pédophile entouré de la plus belle cohorte de crétins corrompus de ces derniers siècles.
Nous avons cependant trop longtemps pris des coups sans réagir, pas nécessairement par retenue, et la République islamique d’Iran, ciblée par deux dirigeants apparemment incontrôlables, est haïssable à tous points de vue. Nous devrions tous réjouir de la mort du Guide et de celle des chefs des Gardiens de la révolution, du Ministère du renseignement et ou des responsables de la répression qui, avec la régularité des saisons, massacrent, torturent et violent la jeunesse iranienne au nom d’une religion qu’ils ne cessent de déshonorer. On pense ici, d’ailleurs, aux féministes de pacotille qui par anti-impérialisme de salon, en viennent à nier ou à justifier les crimes commis contre leurs supposées soeurs. Il faut croire que tous les victimes n’ont pas la même valeur.
Il n’a échappé à personne que les services de renseignement (sans s, merci) sont tous des services secrets, et que les services secrets sont tous des services de renseignement (sans s, merci). Naturellement, en fonction des États, certains services secrets sont plus des rassemblements de gros bras incapables de placer correctement les voyelles dans Libye que des mécaniques capables de produire de l’analyse ; et il peut arriver que d’autres services pas moins secrets soient plus des repères de forts en thème à peine capables d’ouvrir une boîte de foie gras que des unités constituées d’opérationnels aguerris. Il arrive même que certains services soient incapables, et d’agir et d’analyser, mais il faudra attendre la parution de mes mémoires dans 20 ans pour que je donne des exemples.
Le fait est que les services de renseignement sont des services secrets : leur organigramme est secret – et on ne le donne pas aux copains des autres services, merci -, la liste de leurs membres est secrète, ce qu’ils écrivent est secret, leurs méthodes sont secrètes, les objectifs qui leur sont fixés par les autorités politiques sont secrets (vous ne trouverez pas le Plan national d’orientation du renseignement sur TikTok), les moyens qui leur sont attribués sont secrets et leurs sources sont secrètes. Celles-ci sont, en effet, la raison d’être d’un SR, qui a le droit d’employer des méthodes exorbitantes au droit commun, comme le recrutement et la manipulation de sources humaines rémunérées ou l’emploi de techniques de renseignement – l’usage de ces dernières devant répondre à des finalités juridiques et étant contrôlé par la CNCTR, comme le dit la loi du 24 juillet 2015.
La notion de secret et les contraintes liées à son indispensable protection sont définies par le SGDSN dans un texte, l’instruction générale interministérielle n°1300 sur la protection du secret de la défense nationale, dont le respect n’est pas optionnel et dont la lecture, moins amusante que celle d’un roman de Donald Westlake, est essentielle. Contrairement à ce que pensent les amateurs ou les cossards, la classification des données, des procédés ou des organigrammes n’a rien d’un caprice et répond à une logique que la DGSI s’emploie à expliquer au public par l’intermédiaire de son site et de plusieurs rubriques (comme celle-ci).
Défenseurs de l’État et des intérêts de la Nation, les services sont donc autorisés à recourir à des méthodes hors-du-commun pour accomplir leurs missions. Celles-ci sont, par essence, d’une extrême sensibilité et, à ce titre, ne peuvent qu’intéresser les puissance hostiles, désireuses de savoir quelles sont nos priorités, ce que nous pensons de tel ou tel crise ou acteur, ce que nous sommes prêts à engager comme moyens, et, évidemment de quelle nature ils sont. Pour ce faire, nos adversaires font faire exactement la même chose que nous : ils vont chercher des sources, ou au moins des failles. Et quand ils auront identifié un objectif, ils essaieront de l’approcher. Et si c’est compliqué, si cet objectif est attentif à son environnement, ils tenteront de le circonvenir en s’en prenant à ses proches, par exemple en tamponnant un collaborateur ou en essayant de pénétrer ses moyens de communication.
En ne respectant pas les règles de protection du secret, on fait donc non pas preuve d’une charmante légèreté (« Oh, ce que tu peux être tatillon ») mais d’une inconséquence potentiellement criminelle. Comme le lança un jour le regretté lieutenant Bradshaw, « le Département de la défense a le regret de vous informer vos fils sont morts parce qu’ils étaient idiots ».
Ne pas appliquer les règles parce qu’on les ignore est tolérable de la part d’un amateur ou d’un très jeune professionnel. Ne pas les appliquer parce qu’on n’en pas envie, par paresse ou par arrogance (« ces règles ne s’appliquent pas à des cadres de ma qualité et/ou de mon statut ») constitue une attitude parfaitement insupportable, où la bêtise et l’égoïsme le disputent à l’inconséquence. Refuser la discipline individuelle entraîne la mise en danger du système dans son ensemble, et l’absence de discipline conduit inévitablement à des catastrophes. On sait ce qu’il faut penser des gens qui, par exemple, laisseraient traîner des notes dûment classifiées sur leur bureau, ou qui brancheraient leur cigarette électronique sur leur ordinateur ou qui, par confort, laisseraient la carte de leur messagerie chiffrée dans le lecteur et pousseraient la nonchalance jusqu’à coller au mur près du dit lecteur leur mot de passe, parce que, comprenez-vous, on ne va quand même s’abaisser à apprendre un code par cœur (ben, en fait, si) ou à utiliser un coffre-fort (« toutes ces combinaisons, c’est empoisonnant, ne trouvez-vous pas ? »). De l’incompétence au sabotage, il n’y a souvent qu’un pas et le fait d’être payé pour ce que vous faites ne fait hélas pas de vous un professionnel.
La protection du secret est inhérente à la pratique du renseignement, et c’est donc avec la plus grande attention qu’il faut observer la façon dont les uns et les autres s’affranchissent de ses contraintes. Il faut qu’une situation soit particulièrement grave pour que des services prennent le risque d’exposerla ou les sources de leurs analyses, et au royaume des idiots les types avec un peu de jugeotte sont rois. C’est ici qu’intervient un apparent paradoxe : plus la source est sensible (un agent des services russes qui bosse pour vous, le déchiffrement des communications de l’ambassade d’une puissance adverse, l’infiltration cyber d’un nœud de communication que l’ennemi croit inviolable, etc.), plus les renseignements qu’elle fournit sont à manier avec précaution afin de la protéger. En 2022, devant l’urgence de la situation, les États-Unis (oui, c’était avant) avaient choisi de révéler l’étendue de leur connaissance des intentions russes dans une démarche de signaling stratégique rarement vue, mais celle-ci ne fut pas comprise ou pas crue. Quand ça veut pas…
L’usage veut cependant que dans l’écrasante majorité des cas les éléments les plus sensibles ne soient pas rendus publics – d’où la classification des notes, bande d’amateurs – afin de ne pas griller votre source et ne pas permettre à l’adversaire d’adapter son dispositif. Une légende courut ainsi pendant des décennies au sujet de la décision que Winston Churchill aurait prise de laisser la ville de Coventry subir un raid de la Luftwaffe, dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, sans réagir particulièrement afin de protéger le déchiffrement d’Enigma. Les travaux historiques les plus récents tendent cependant à infirmer cette histoire, dont la seule vertu était de rappeler la sensibilité des sources techniques. Et pourquoi protège-t-on avec plus d’acharnement et de rigueur une source sensible qu’un petit indic ? Parce que le petit indic peut être remplacé (« expandable », comme l’aurait dit Dillon) alors que la source sensible est intrinsèquement unique. Si vous la gâchez, vous n’en trouverez pas d’équivalente.
Ça demande du talent et il faut en avoir envie, mais il est possible de raconter une enquête policière tout en faisant passer un message politique ou social essentiel. Les romans de Raymond Chandler, aux histoires parfois aussi trouées que la coque d’un navire russe en mer Noire, dénonçaient, dès la fin des années 30, l’hypocrisie de la grande bourgeoisie californienne, corrompue, dépravée et toute puissante. Allez savoir pourquoi j’ai l’impression que les aventures de Philip Marlowe sont d’une criante actualité. Bref, passons. Régulièrement émergent ainsi des romans noirs ou des polars dont la portée dépasse la simple intrigue en révélant la vraie nature du crime qu’ils relatent. Écrits ou réalisés avec talent et subtilité, ils ne vous assènent rien et font appel à votre intelligence et à votre conscience.
Dominik Moll a ainsi brillamment fait appel à notre intelligence et à notre conscience. avec La Nuit du 12, sorti en 2022.
inspiré d’un féminicide relaté dans le livre de Pauline Guéna 18.3. Une année à la PJ, le film de Moll raconte l’enquête, inaboutie, que conduit une équipe de policiers de Grenoble après l’assassinat, particulièrement épouvantable, d’une jeune femme dans la nuit du 12 octobre 2016. Admirablement écrit et remarquablement interprété, le récit laisse une impression durable en raison de la justesse de ses observations et de la sobriété, très maîtrisée mais jamais froide, de la mise en scène.
Depuis quand n’avions-nous pas vu un film policier français d’une telle qualité, débarrassé du pathos ridicule de certaines productions récentes et de l’influence mal digérée du cinéma américain ? Il faut sans doute remonter au film de Xavier Beauvois, Le Petit lieutenant (2005), et au classique Bertrand Tavernier L.627 (1992) pour retrouver une peinture aussi sensible et réaliste de la vie d’un groupe de policiers.
Disponible sur Disney+ et sortie en 20025, la minisérie Les Disparues de la gare semble avoir digéré l’apport du film de Dominik Moll, mais avec une intensité bien moindre.
Il est naturellement possible de ne voir dans La Nuit du 12 qu’un film d’enquête de plus, certes porté par les magnifiques acteurs que sont Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Anouk Grinberg et Pauline Serieys, mais sans fusillade, sans poursuite, sans plan-séquence virtuose, sans intrigue amoureuse parallèle, et donc d’une modestie finalement très européenne. Il s’agit pourtant de tout autre chose.
Dominik Moll, qui a écrit le scénario avec Gilles Marchand, signe en effet un film profondément politique. L’assassinat de Clara, dont l’auteur ne sera pas identifié, est un féminicide, c’est-à-dire le meurtre d’une femme pour la seule raisons qu’elle est une femme. Avec habileté, le récit met successivement en avant des suspects archétypaux qui, tous, représentent une forme de domination masculine : l’irresponsable, le profiteur, celui qui écrit des chansons appelant à la mort de Clara sans mesurer la portée de ses mots, l’amant violent, le bizarre.
Trop longtemps, l’enquête se concentre sur le comportement de la victime – un peu comme un partisan de la Russie expliquant, par exemple sur LinkedIn, que l’Ukraine l’a quand même bien cherché et que nous étions tous prévenus – et paraît entériner le fait qu’une femme entourée d’hommes est nécessairement, mécaniquement, logiquement, en danger et qu’elle devrait donc être prudente. Et que puisqu’elle le sait, elle est donc en partie responsable de son sort.
Ce postulat est insupportable parce qu’il fait endosser par la victime la responsabilité de son propre assassinat. Et il est insupportable parce qu’il confirme que l’homme est bien un prédateur pour la femme, manifestement un cas unique sur cette planète, ce dont les lectrices de ce blog, qui ont toutes peur dans la rue ou dans les transports le soir, qui ont toutes reçu de leurs parents des conseils de prudence dès leur enfance et qui savent toutes que le pire peut arriver sans prévenir et sans avoir été provoqué, ont parfaitement conscience ; et ce que nombre d’hommes ignorent, ne veulent pas savoir, minimisent ou – comme un partisan de la Russie expliquant, par exemple sur LinkedIn, que l’Ukraine l’a quand même bien cherché – justifient par de répugnantes théories au sujet de la nature prédatrice de l’homme ou par l’incapacité intrinsèque des mââââles à gérer leurs pulsions – le meilleur moyen de ne pas avoir à les gérer étant de ne pas en avoir et de traiter les femmes comme nos parfaites égales et non des comme des créatures inférieures, voire comme des proies. On ne saurait trop, d’ailleurs, conseiller la lecture de l’essai de Pauline Harmange, Moi les hommes, je les déteste (2020), édifiant.
A la fin du film, la seule policière de l’équipe, nouvellement affectée à l’enquête, fait, alors qu’une séance de planque s’éternise, une réflexion vertigineuse : « Vous ne trouvez pas ça bizarre que ce soit majoritairement les hommes qui commettent les crimes et majoritairement les hommes qui sont censés les résoudre ? Les hommes tuent, les hommes font la police. C’est curieux, non ? »
Reçu par la juge d’instruction, qu’Anoux Grinberg incarne admirablement, le principal policier de l’enquête confie son impuissance à confondre ou à écarter les suspects et déclare à la magistrate : « Je suis convaincu que si on ne trouve pas l’assassin, c’est parce que ce sont tous les hommes qui ont tué Clara. »
Plus qu’un aveu collectif, cette phrase est le constat accablé d’un homme droit, confronté à un échec collectif. Jamais moralisateur, le film de Dominik Moll évite les lourdes démonstrations et sa sobriété est ainsi une marque de respect adressée à Clara et aux innombrables victimes.
Un ami très cher me disait il y a peu qu’on pouvait ne pas être d’accord avec la ligne de Mediapart sur de nombreux sujets, comme c’était son cas, mais qu’il fallait considérer sa rédaction comme un trésor national en raison des nombreuses affaires qu’elle exhumait, inlassablement, des profondeurs de la République.
A partir de 2016, sous la plume de Fabrice Arfi et de quelques autres esprits très affutés de Mediapart a donc été exposée en détails la complexe et faramineuse affaire dite de la taxe carbone. D’une ampleur inédite, cette escroquerie a ensuite été relatée par Arfi lui-même dans un livre remarquable, D’Argent et de sang, publié en 2018 au Seuil.
De prime abord, le texte peut dérouter en raison de son ton très personnel. L’auteur y expose les faits avec précision et clarté mais y mêle aussi des souvenirs plus intimes et le récit de ses entretiens avec certains des protagonistes. On a même la désagréable surprise d’y croiser un toutologue bien connu qui démontre qu’il avait peut-être des trucs intéressants à dire quand il se cantonnait à son sujet (mais ça c’était avant). Reste que le livre est passionnant et limpide et qu’on y mesure l’étendue du « fiasco d’État », selon l’expression d’un des acteurs de l’affaire qui y voit « une arrogance, un aveuglement, une inconséquence sidérante, une bêtise incommensurable ». Vous pouvez imaginer à quel point j’ai été sensible à cette description.
Fascinante, l’escroquerie a inspiré à Olivier Marchal un film, Carbone, sorti en 2017, avec Benoît Magimel, Gérard Depardieu, Laura Smet et Michaël Youn (étonnamment sobre et convaincant).
Le résultat, évidemment lourdingue, a été vite vu et vite oublié. L’histoire, de toute façon, méritait mieux et une ambitieuse série en 12 épisodes, réalisée par Xavier Giannoli, un cinéaste talentueux et expérimenté, et Frédéric Planchon, venu du monde du clip, et produite par Canal+, a été tournée entre octobre 2021 et octobre 2022. Saluée par la critique, qui a admiré les moyens, certes conséquents, déployés, et la performance de certains acteurs, elle s’est pourtant révélée décevante, et parfois même pénible.
Précisons ici que la série ne se veut pas une adaptation fidèle du livre de Fabrice Arfi. Elle y puise en revanche le matériau pour relater les origines et la mise en œuvre de l’escroquerie puis les péripéties de sa gestion par ses auteurs. Afin de donner un fil conducteur au récit, les scénaristes ont choisi de suivre un personnage fictif, Simon Weynachter, le chef de la Direction nationale des enquêtes fiscales (DNEF), fusion de plusieurs enquêteurs comme l’est Maya dans Zero Dark Thirty.
Weynachter livre donc son récit à l’occasion d’une audition devant une commission d’enquête à laquelle il est difficile de croire, et sa déposition devient la voix off qui accompagne le spectateur le long de 12 épisodes. L’idée est bonne, et on a vu de tels procédés à plusieurs reprises. Dans la remarquable série de Netflix (post à venir) Narcos (2015-2017), par exemple, ce que nous voyons est commenté par les voix de Steve Murphy et Javier Peña, les deux agents de la DEA au cœur de la traque de Pablo Escobar puis de celle des « gentilhommes de Cali ».
Martin Scorsese l’a également utilisée à plusieurs reprises, avec sa virtuosité habituelle, notamment dans Les Affranchis (1990),
Et, évidemment, il faut garder en tête l’extraordinaire séquence d’ouverture d’Apocalypse Now (1979), un des plus grands films jamais tournés.
Dans ces exemples, si la voix off est bien celle d’un protagoniste, elle adopte une attitude distanciée, comme chez Coppola ; cynique ou ironique chez Scorsese ; ou froidement descriptive dans Narcos. Dans la série de Canal, au contraire, le narrateur nous sermonne, nous livre une leçon de morale très appuyée comme si nous étions incapables de comprendre sans l’aide d’un monologue lourdingue à quel point ces escrocs sont des criminels d’une particulière indécence, à quel point certains hauts fonctionnaires ont été des irresponsables, à quel point certaines banques ont été d’une telle indulgence qu’elles sont devenues des complices, et, in fine, à quel point ces méchants sont très méchants. Au moins, reconnaissons-le, chez Olivier Marchal, on nous épargne les leçons de morale pour esprits ralentis et on nous laisse seuls juges de ce que nous voyons.
Non, vraiment, ça n’a rien de magistral. Le texte est inutilement insistant et il est joué avec une emphase qui le dessert, comme un sermon dans un pensionnat religieux. Il est pourtant possible de dénoncer rien qu’en montrant, comme le firent les maîtres du Nouvel Hollywood dans les années 70, ou en 2011 J.C. Chandor dans Margin Call, critique d’une infinie cruauté du monde de la grande finance dépourvue de la moindre diatribe.
On pensait que la leçon avait été retenue depuis longtemps : plus vous expliquez ce que vous montrez, plus c’est pénible ; et partir du principe que vos spectateurs ont besoin qu’on leur dise ce qu’ils doivent penser révèle tout le mépris que vous avez pour eux, peut-être même sans en être conscient. Bref, la série, malgré les performances remarquables de Ramzy Bedia et de Niels Schneider, évoque une interminable soirée des défunts Dossiers de l’écran auxquels on aurait greffé quelques scènes d’orgie empruntées à Martin Scorsese.
Il faut dire que 12 épisodes, c’est long, très long, qui plus est alourdis par une intrigue parallèle (Vincent Lindon, sa fille toxicomane et son petit ami, parasite méprisable) supposée apporter de la profondeur au personnage principal mais qui n’est en fait qu’une touche de mièvrerie sans intérêt. Il faut, à un certain point, choisir entre le récit d’une enquête ou le portrait d’un personnage. Et, figurez-vous qu’il semble possible de se concentrer sur l’un tout en dessinant l’autre en creux (on pense encore une fois à Zero Dark Thirty, mais les exemples sont innombrables, comme dans L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville en 1969). L’ensemble n’est certes pas déplaisant mais n’a rien d’inoubliable et il est surtout conseillé de lire le livre de Fabrice Arfi.
Il ne s’agit pas du thème le plus traité ici, mais figurez-vous que je suis un lecteur acharné de H.P. Lovecraft, un des maîtres de la littérature fantastique, créateur du mythe de Cthulhu, du Necronomicon et de son auteur, Abdul al-Hazred, dit l’Arabe fou, inspirateur des plus grands, au premier rang desquels Stephen King, dont l’influence reste immense, de Metallica à Indiana Jones, et qui, adaptée avec talent, a conservé toute sa force.
Bien sûr, Lovecraft était un xénophobe obsessionnel, antisémite répugnant comme ils le sont tous, et il était probablement complètement cintré, mais son œuvre reste passionnante, riche et par bien des aspects sans une ride. L’univers qu’il a créé, dans une Nouvelle Angleterre mystérieuse, faite de légendes inquiétantes, de villes louches et de ruines plus que suspectes, est de ceux dans lesquels on aime à se perdre en redoutant à chaque coin de ruelle une rencontre fatale et dans chaque bar de marins les confidences terrifiantes d’un vieux type qui en a trop vu.
Tout n’est évidemment pas immortel dans les dizaines de romans, nouvelles et autres récits qu’il a laissés. Au début des années 90, la publication dans la collection Bouquins d’une tentative d’intégrale en trois tomes avait donné une somme indigeste, impossible à lire mais d’une grande utilité pour les scénaristes de jeu de rôle. Il est plutôt recommandé de se procurer les éditions de poche ou, si vous voulez investir dans un bel objet, le volume que la Bibliothèque de la Pléiade vient de consacrer au cher homme.
La richesse de l’œuvre de Lovecraft, comme pour Tolkien ou Herbert, ne saurait cependant être cantonnée aux textes. Le foisonnement des lieux et des objets ne pouvait qu’inspirer des esprits aux doigts d’or et c’est ainsi qu’est né l’Atlas Lovecraft, publié il y a quelques jours aux éditions Bragelonne et que nous devons à Laurent Gontier et Alain T. Puysségur.
Livre magnifique, cet atlas rassemble des cartes de lieux fictifs, jaunies, annotées, comme si on les avait trouvées au cadastre de la mairie de Providence ou dans les travées de la bibliothèque de l’université de Miskatonic, à Arkham. On reconnaît là la patte de Laurent Gontier, spécialiste de la confection documents et objets graphiques narratifs dont on aimerait voir un jour le travail sur un plateau de tournage puis à l’écran.
L’ensemble est remarquablement agencé dans ce livre qui promet d’être indispensable aux admirateurs de Lovecraft comme à ceux qui aiment, comme votre serviteur, voir les textes prendre vie.
Allez savoir pourquoi je me souviens de ce type, Hocine de Verviers, un islamiste algérien qui grenouillait en Belgique avec des dizaines d’autres, à trafiquer on-ne-sait-quoi pour on-ne-sait-qui. Lui et ses copains s’agitaient, voyageaient, parlaient de la guerre que menaient les maquis de l’AIS et du GIA au régime et finalement ne semblaient pas faire grand-chose pour la cause. Il émanait pourtant d’eux une menace sourde, le sentiment que ces islamistes radicaux – nous ne disions pas encore jihadistes, ça viendrait plus tard – dont nous ne parvenions pas à déterminer la nature des activités n’étaient pas que d’aimables visiteurs de passage. L’Algérie était à feu et à sang, on y tuait des étrangers, et surtout des Français ; l’Égypte affrontait une vague de violences qui n’intéressait personne ; l’Afghanistan était aux mains d’un mouvement d’étudiants ultraconservateurs ; des imams très énervés prêchaient la guerre sainte depuis Londres, et au Sahel une poignée de types parcouraient le désert en tous sens et, croyez-moi, il ne s’agissait pas de guides touristiques ou de bluesmen touaregs.
Nous n’étions qu’une vingtaine d’analystes, à cette époque, fonctionnaires A et B, officiers et sous-officiers, hommes et femmes. Nous avions tous, ou presque, la certitude, que ce que nous observions et tentions d’affronter avec des moyens dérisoires ou bridés n’avait rien d’un phénomène ponctuel. Il s’agissait bel et bien d’une révolte, sur le point de devenir une révolution, et nous n’étions pas prêts. Certains de nos chefs avaient déjà compris – dont un, aux cravates bariolées, auquel j’adresse mes respects – mais d’autres n’y entendaient rien, voire ne voulaient rien savoir. On pense à eux en relisant Marc Bloch.
Les années passant, l’analyste acharné que j’étais, et que je suis toujours, tenta dans quelques notes d’embrasser la complexité du phénomène. Les crises, les attentats, les enquêtes, les renseignements de plus en plus nombreux que nous parvenions à recueillir – grâce aux efforts surhumains de quelques-uns comme à la croissance de la mouvance islamiste qui, forcément, laissait de plus en plus de prise aux SR -, tout me donnait envie d’écrire des papiers longs et fouillés, ceux que nos autorités ne veulent pas lire mais dont elles ont besoin parce qu’ils assoient connaissance et compréhension. Mais je comprenais aussi, évidemment, que ces mêmes autorités n’avaient pas besoin de papiers para universitaires ou de récits forcément touffus mais de notes courtes, opérationnelles, les informant et les aidant à prendre des décisions. J’aime autant vous dire que tout le monde n’a toujours pas compris la différence entre un mémoire et une note de renseignement.
Il devint rapidement clair à mes yeux que ce que j’aimais faire était, d’une part enquêter et analyser (seuls les amateurs pensent qu’il s’agit de la même chose), et d’autre part écrire des papiers aux ambitions sans doute déplacées afin de comprendre la nature de ce à quoi nous étions confrontés. En 2000 me vint même l’idée d’écrire un roman sur le jihad afin de raconter par la fiction ce que je croyais avoir compris. Fort heureusement, je n’en fis rien, notamment parce que je savais que je n’en savais pas assez pour concevoir un récit ayant un minimum de tenue, et aussi parce que je suis le pire raconteur d’histoire de cette partie du monde. Il est bon, parfois, de s’abstenir.
En 2005, le travail sur le Livre blanc me permit enfin de mener officiellement une réflexion un peu poussée au sujet du jihadisme, et il m’offrit aussi l’occasion d’écrire une note de doctrine dont je reste, 20 ans après, plutôt fier. Il ne saurait y avoir d’actions concrètes, y compris violentes, sans un travail sérieux d’analyse, et il ne peut y avoir d’analyse sans un travail exigeant sur le terrain. Le Livre blanc fut le résultat de ces années de travail conjoint, et de même qu’il faut mal juger les supposés spécialistes qui affirment connaître le monde simplement en pensant à lui, il faut mépriser les supposés seigneurs du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) qui nous régalent de leur expérience mais ne savent pas placer correctement le y de Libye ou qui s’inventent des succès. Eux n’hésitent pas à écrire des livres, mais ils pourraient sans doute nous épargner cette souffrance en faisant preuve d’un peu de dignité.
Mon long séjour dans le secteur privé, stimulant, parfois plus opérationnel que certaines administrations, fut décidé en raison de ma volonté d’écrire dans mon coin et de me confronter à la solitude du commentateur sans moyens. D’autres motifs, complexes et personnels, m’avaient conduit à vouloir quitter pour un temps l’administration, mais il est évident que la motivation la plus importante à mes yeux fut celle de disposer d’une totale liberté de recherche et d’écriture. Ça ne fut pas toujours facile, mais j’appris beaucoup et l’homme qui me recruta alors garde mon éternelle reconnaissance.
C’est au cours de ce passage dans la consultance que je décidai de créer mon blog, et je choisis, en lecteur fidèle, d’utiliser la plate-forme du Monde. L’expérience fut d’abord frustrante (qu’écrire ? pour qui ? sous quelle forme ?) mais la discipline qu’exige la vie d’un blog me força à la rédaction de posts réguliers. Les premiers n’eurent rien de glorieux, personne ne les lisait et ils n’avaient de toute façon aucun intérêt. Mais de même que la Pythie vient en mangeant, le travail finit par payer et j’eus à nouveau le projet de rédiger un livre sur le jihadisme. La montagne me semblait cependant trop haute et je décidai de la contourner en livrant de longs textes qui, rassemblés, auraient l’ambition de porter ma compréhension du sujet. C’était un début.
Plus on travaille, plus on apprend ; et plus on apprend, plus on mesure l’immensité de ce qu’on ne sait pas encore. Il faut bien, pourtant, se lancer et c’est donc après 29 ans d’une carrière pour le moins étrange qu’est publié Et Tuez-les partout où vous les trouverez, ouvrage imparfait dont la seule ambition est d’éclairer ses lecteurs et de répondre aux foutaises que l’on subit encore trop souvent. Il a été écrit l’année dernière en se nourrissant de la colère qui caractérisa parfois le blog qu’il prolonge, en réponse à quelques figures si caractéristiques, comme ceux qui se pavanent sur les plateaux, apposent leur nom au bas de torchons qu’ils n’ont pas écrits et à peine relus, et ont réponse à tout sans même comprendre la question ; ou comme les chefs à plumes aux carrières en apparence époustouflantes qui en réalité ne comprennent rien à ce qu’ils font, travaillent à peine et nous conduisent dans le mur avec l’aveuglement que permet l’incompétence galonnée.
J’ai écrit ces pages en pensant à mes camarades, aux analystes que nous avons formés et à tous ceux qui nous ont succédé sur les remparts. J’espère que vous me lirez, les amis. Je les ai écrites en me disant que peut-être les citoyens et les citoyennes exigeants trouveraient de l’intérêt à regarder l’ennemi en face, en s’évitant les idioties habituelles (au choix : « voleurs de poule », « islamo-gangstérisme », « gna gna gna Call of Duty », « Toussa célafaute des Américains en Afghanistan », etc.). Je les ai écrites en pensant aux victimes, ici et là-bas : qui vous tue, qui vous ment, qui travaille. Nous ne baisserons jamais les bras et vous n’êtes pas seules.
Et je les ai écrites parce qu’un éditeur m’a fait l’honneur de me le proposer. Lui aussi a ma reconnaissance éternelle.