Le crime organisé n’en finit pas de saper ce qu’il reste de fondations à la République. En expansion continue malgré les efforts des autorités, il tue et il corrompt à un rythme jamais vu dans notre pays. Certaines villes, happées par le narcotrafic, évoquent désormais des situations que nous ne connaissions jusque-là que par les films et les séries tournés aux Etats-Unis depuis une quarantaine d’années et qui nous semblaient bien lointaines.
Les affaires se multiplient et impliquent désormais tous les corps ou presque de nos forces (gendarmes, douaniers, policiers, magistrats, et même des membres de nos services de renseignement). Les brebis galeuses s’illustrent, évidemment, par leur appât du gain mais aussi, souvent, par – disons-le poliment – une compréhension limitée des risques et des enjeux et une minimisation de leurs crimes.
Le cinéma français ne dédaigne pas, à l’occasion, s’intéresser aux histoires de malfrats, souvent en prenant pour modèle les productions hollywoodiennes (comme ici). Il peut aussi, plus ou moins adroitement, s’intéresser aux immenses difficultés des policiers. En 2023, le réalisateur Stéphane Demoustier a livré avec Borgo un récit particulièrement fin et éclairant tiré d’une affaire de corruption ayant abouti à l’assassinat de deux personnes à Ajaccio, en 2017.
Borgo est le nom d’une ville de Corse, mais c’est aussi le nom d’un centre pénitentiaire dans lequel on retrouve, comme il se doit, des détenus insulaires. C’est là qu’est affectée une surveillante, remarquablement interprétée par Hafsia Herzi, et que va se nouer le drame. Très vite, les failles du personnage apparaissent, et elles sont autant de vulnérabilités.
On aimerait écrire qu’il s’agit d’une personnalité complexe, mais le film montre plutôt une femme terne, sans autorité, influençable et qui s’ennuie manifestement. Combinées, ces caractéristiques dont d’elle une cible parfaite pour les criminels détenus à Borgo dont un, petite frappe plus vraie que nature, la manipule aisément.
Borgo, en effet, n’est pas seulement un film sur la prison, sur le milieu corse ou sur la dérive criminelle d’une femme inconsciente. Le film raconte l’approche puis le recrutement et la manipulation d’une source et son emploi lors d’une opération criminelle. Ce recrutement n’était certes pas prévu mais la surveillante présentait tant de faiblesses qu’il était impossible pour un homme retors de ne pas tenter le coup. Ce basculement est le cœur du récit.
L’affaire se fait comme dans les manuels : environnement de la cible, approche par petites touches, identification des ressorts possibles, création d’une relation privilégiée mêlant séduction et pression plus ou moins subtile, recrutement formel et finalement utilisation opérationnelle (et sacrifice). Tout se passe d’autant plus aisément que la surveillante recrutée n’attend finalement que cela : plus que de l’argent, c’est une forme de valorisation qu’elle obtient en passant de l’autre côté de la loi et en trahissant son serment et son uniforme.
La corruption passe évidemment par une transaction financière, mais la démarche est plus complexe qu’il n’y paraît. Pour lutter contre ce mal qui ronge nos forces et notre administration, il faut admettre que le crime organisé constitue une menace majeure contre l’État de droit et que la lutte contre lui relève, ni plus ni moins, des logiques de la contre-ingérence. Rappeler les normes éthiques ou les règles de déontologie est un début, former les personnels à détecter les approches dont ils sont l’objet et à rendre compte aux unités spécialisées est devenu un impératif. De même que le film d’Éric Rochant, Les Patriotes (1994), est régulièrement projeté dans les enceintes des services de renseignement, il faut montrer Borgo, non seulement aux surveillants pénitentiaires mais aussi à tous les fonctionnaires susceptibles d’être ciblés. Oui, ça fait du monde.