Sans faire inutilement du bruit, Dominik Moll, fidèlement associé au scénariste Gilles Marchand, construit depuis plus de vingt ans une œuvre remarquable, d’une grande cohérence, au sein de laquelle on trouve des récits en apparence policiers mais à la forte signification politique et sociale. A cet égard, il est en passe de devenir le Sidney Lumet français, capable de raconter des histoires avec sobriété et de dresser des portraits subtils, parfois inoubliables. Bref, l’anti-Olivier Marchal.
En 2022, avec La Nuit du 12, Moll avait livré un film d’une grande puissance, jamais démonstratif, jamais insistant, sur l’horreur des féminicides et la grandeur des policiers et des magistrats qui tentent de rendre la justice. Avec Dossier 137, sorti en 2025, il reprend la trame d’une intrigue policière mais le film dépasse de loin, à nouveau, le simple récit d’une enquête.
Il s’agit, cette fois, de raconter la quête de vérité d’une famille dont le fils a été grièvement blessé par des policiers lors d’une manifestation des Gilets jaunes, en 2018, et d’une enquêtrice de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) chargée de faire la lumière sur les circonstances du drame. Comme dans La Nuit du 12, Moll et Marchand racontent donc une investigation policière, les victimes, le long établissement des faits, les interrogatoires, les conversations téléphoniques avec le magistrat, et aussi la vie quotidienne de policiers intègres et modestes résistant à l’accablement et aux pressions.
Dossier 137 ne reprend pas seulement certains des éléments de La Nuit du 12, il prolonge en réalité sa réflexion. Encore une fois, des enquêteurs consciencieux essayent de trouver les coupables d’un crime révélateur d’un système d’oppression présenté comme systémique, la violence masculine d’un côté, celle de l’État et de sa police de l’autre. Encore une fois, des gens simples, écrasés mais dignes dans leur malheur, cherchent des réponses. Encore une fois, la justice semble impossible à rendre.
Le film, parfaitement interprété, dépeint une société fracturée, minée par la défiance des citoyens envers leurs dirigeants, les forces de l’ordre et les institutions. Loin de Paris, du cœur de l’État, de ses complexités bureaucratiques et de ses enjeux politiques, la famille du jeune homme blessé bout de colère et d’incompréhension et ne croit plus en personne. Elle est même, à certains moments, pénibles tant sa frustration la conduit vers une forme de complotisme. Le film a cependant la décence et l’habileté de ne pas la juger, et il nous invite à la nuance.
A Paris, justement, la policière qui mène l’enquête – Léa Drucker, remarquable – se heurte aux mensonges et à l’arrogance de policiers se pensant au-dessus des lois qu’ils sont supposés appliquer et défendre, au corporatisme et à la lâcheté d’une hiérarchie – criante de vérité – qui fait tout pour ne pas faire de vagues. On ne dira jamais assez à quel point le premier but des organisations est de survivre, la mission pour laquelle elles ont été créées passant rapidement au second plan.
Le film est donc aussi le récit d’une corruption, non pas simplement financière comme dans les trois classiques de Lumet Serpico (1973), Le Prince de New York (1980) et Contre-enquête (1990) mais bien plus insidieuse : il ne s’agit pas ici de s’enrichir mais de préserver à tout prix une machine, un système, des collègues, des supérieurs De même qu’il n’y a pas de failles, il n’y a donc jamais de bavures, il ne peut y en avoir, et il n’y en aura jamais, non pas parce que les policiers sont infaillibles comme le fut le Pape mais parce qu’ils se jugent intouchables. Dominik Moll, ce faisant, s’approche ainsi du monumental Copland, de James Mangold (1997), et pose des questions douloureuses.
Pourtant, malgré le procès en sorcellerie fait à Léa Drucker par sa cheffe, responsable hiérarchique d’une insondable lâcheté (qui a fait résonner quelques souvenirs chez votre serviteur), malgré les accusations indignes et les soudains rappels éthiques qu’on la voit subir, le film n’a rien du pamphlet anti-flic. Léa Drucker et ses collègues de l’IGPN, comme Robert De Niro et les siens chez Mangold, sont aussi des policiers, et ils sont même l’honneur de leur profession. Les critiques dont ils sont la cible proviennent de collègues égarés, aveuglés par la colère mais aussi, même s’ils ne l’admettront pas, par la peur.
Reste qu’on sort de là, comme à la fin de La Nuit du 12, secoué, pris aux tripes. Vous faites bien votre travail, mais il ne sert à rien. Le regard que Léa Drucker lance à son fils est celui du renoncement, de l’abdication face à des forces qu’il est inutile de combattre. Dans son regard, on lit la prise de conscience définitive que les dés sont pipés et qu’il va falloir composer avec ce constat jusqu’à la fin. C’est surtout l’acceptation qu’il n’y aura pas vérité et donc qu’il n’y aura pas de justice