« The Prophecy » (Howard Shore)

On connaît les vives réserves de Joseph Henrotin à l’encontre du Lockheed Martin F-35 Lightning II, la supposée petite merveille technologique américaine dont Washington impose plus ou moins l’achat à ses alliés les plus soumis ou les moins regardants – certains sont même les deux. Et de même que quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent, quand Joseph Henrotin prend le temps de rassembler l’ensemble de ses réflexions au sujet du F-35, on les lit.

Publié dans une nouvelle collection des Éditions du Rocher consacré aux questions de géopolitique, le dernier livre du rédacteur en chef de DSI, Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne, a l’immense mérite de rendre accessible l’intégralité du débat autour du chasseur américain. On se souviendra qu’en Belgique, où il réside, l’auteur s’est livré à de bondissantes passes d’armes avec certaines autorités gouvernementales – il est vrai assez gratinées – tout en dénonçant l’amateurisme et l’aveuglément de l’ensemble ou presque de la classe politique nationale.

Clair, solide, documenté, le livre de Joseph Henrotin présente d’abord la genèse du programme JSF, la compétition entre le X-32 et le X-35 et le choix du F-35.

Le très moche, c’est le X-32. Le moche, c’est le X-35.

Il présente les besoins opérationnels auxquels l’appareil est censé répondre et expose la logique ayant guidé sa conception. « Cyber-objet réseau centré » à la fois effecteur et capteur, le F-35 est aussi au cœur d’un système logistique automatisé d’une rare complexité et plutôt fragile.

Sans jamais polémiquer, l’auteur décrit également les immenses vulnérabilités induites par l’achat de l’appareil. Outre ses récurrentes difficultés de mise au point ou de mises à jour logicielles, le chasseur américain n’appartient de toute évidence pas complètement à ses utilisateurs non-américains. Il était déjà difficile d’admettre cette dépendance quand l’Amérique était gouvernée par des présidents ayant un cerveau et un minimum de décence, mais l’actuelle Administration américaine, qui ferait passer un épisode de South Park pour un film d’Éric Rohmer, fait de cette évolution un piège cauchemardesque.

De fait, le livre de M. Henrotin s’adresse autant à ceux qui s’intéressent de près à l’aviation (votre serviteur) comme à ceux qui tentent de comprendre le monde (votre serviteur) et de mesurer les rapports de force. On sort de sa lecture un peu plus convaincu encore de la nécessité vitale pour l’Europe de disposer d’une industrie de défense indépendante, et aussi avec le sentiment que le piège américain aurait plus de gueule si au moins le F-35 était un chasseur fiable et répondant à l’ensemble des missions qui lui sont assignées. Il ne l’est pas et on se dit que les constructeurs américains, qui ont conçu tant de merveilles, ont peut-être perdu la main. En tout cas, on n’est pas près de disposer d’un X-Wing.