« Red Route I » (Basil Poledouris)

Le débat a, étonnamment, pris fin après le début de l’invasion de l’Ukraine par la bienveillante Rodina. D’un coup, devant la précision des renseignements recueillis par les services américains et britanniques (et devant l’échec criminel de notre propre évaluation de la menace), les commentaires méprisants soufflés à une poignée de plumitifs sous influence par de très anciens cadres de nos SR sont devenus rarissimes. Et pour cause. Si personne de sérieux ne peut remettre en cause le caractère essentiel du renseignement humain, il n’est pas non plus possible – et depuis de nombreuses décennies – de se priver des apports du renseignement technique. C’est aussi idiot que de refuser un vaccin.

En plus de ressembler aux reproches de l’artisan à la grande distribution, les attaques des nostalgiques des romans d’Eric Ambler sont souvent la marque d’une terrible morgue, suggérant que seuls les officiers traitants prennent des risques (pour nombre d’entre eux, c’est le cas, évidemment) et que le renseignement technique, souvent résumé par ignorance aux interceptions satellitaires, n’est quand même qu’une affaire de planqués. Sauf que non. La mise en œuvre de capteurs techniques peut demander la mobilisation de moyens humaines, OT, justement, équipes opérationnelles ou sources infiltrées. Et cette phase de mise en œuvre a demandé un long travail de détection et d’analyse permettant de cibler précisément la vulnérabilité détectée. A moins d’être un débutant ou d’écrire pour l’équipe de bras cassés de M. Éric, tout le monde sait ça et il est donc inutile de vous rappeler les schématisation du cycle du renseignement.

En 1998, Sherry Sontag et Christopher Drew, aidés de l’épouse de ce dernier, Annette Lawrence Drew, ont publié un ouvrage exceptionnel consacré à la féroce compétition sous-marine entre Américains et Soviétiques pendant la Guerre foire, Blind Man’s Bluff: The Untold Story of American Submarine Espionage, et sorti en France en 2004 grâce aux défuntes Éditions Marines sous le titre de Guerre froide sous les mers. Par charité chrétienne, aucun commentaire ne sera fait sur sa traduction.

Suivant un plan chronologique, le livre se veut le récit d’une série d’accrochages entre sous-marins des deux camps et d’opérations secrètes particulièrement osées conduites par la Navy dans les eaux soviétiques pour observer les SNLE soviétiques, récupérer des débris de missiles balistiques et, surtout, poser des dispositifs d’écoute sur les câbles sous-marins russes. Extrêmement bien documenté, riche de témoignages de témoins directs, le texte sait combiner l’anecdotique et les éléments de contexte selon le style si accrocheur des journalistes américains. On est loin d’un traité de stratégie navale, mais il ne s’agit plus d’une de ces compilations d’anecdotes mal comprises qu’on nous présente en France comme des enquêtes.

Accessible au plus grand nombre, écrit sans prétention, le livre offre une plongée passionnante aussi bien au sein des sous-marins américains qu’au cœur des débats techniques et stratégiques ayant agité aux Etats-Unis différentes branches de la Navy, la communauté du renseignement et même les parlementaires. Votre serviteur y a appris une foule de choses et n’en nourrit qu’un amour encore plus intense pour les premiers romans de Tom Clancy, décidément remarquablement précis et pas si délirants que ça.

Les plus curieux d’entre vous pourront consulter le site Covert Shores, qui consacre nombre de pages à ces mystérieuses affaires et leurs protagonistes, héroïques et parfois oubliés.