On ne présente plus Marc Hecker, directeur exécutif de l’IFRI et auteur, notamment, de plusieurs études remarquables sur le jihadisme et, avec Elie Tenenbaum, d’un livre de référence, La Guerre de vingt ans. Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, paru en 2021 chez Robert Laffont et couronné de plusieurs prix. On sait moins, me semble-t-il, que M. Hecker a publié en 2025 un court roman, Daech au pays des merveilles, intrigant et fort réussi.
Le récit commence très classiquement. Sans s’attarder sur leur psychologie, l’auteur suit une poignée de personnages (universitaires, responsables politiques ou policiers) alors que la France heurte de front la menace jihadiste portée par l’Etat islamique. Il n’est pas question ici de traque, d’enquête, de suspense mais plutôt de l’observation clinique des réactions des uns et des autres aux attentats, aux arrestations et aux polémiques qui se succèdent. Les personnages, tracés à grands traits, sont, soit des constructions inspirées de personnalités réelles, soit de simples décalques aisément identifiables. Celles et ceux qui fréquentent de près le microcosme parisien du contre-terrorisme s’amuseront sans nul doute à reconnaître telle ou telle figure, parfois moins insupportable dans le livre que dans la réalité. On pardonnera d’ailleurs à l’auteur d’avoir fait d’un ancien chef de la DCRI un esprit lucide alors que son modèle fut tout autre – mais c’était dans l’intérêt, non pas du patient mais de la narration.
Subtilement ironique, et même ponctuellement cruel, le texte n’est cependant jamais cynique ou agressif et reste d’une mesure et d’une élégance conformes à celles de son auteur. Le ton évolue pourtant, alors que le récit, comme Alice, passe à travers le miroir, change de dimension et s’éloigne de la reconstitution historique pour devenir une uchronie. Le roman, alors, se fait la chronique de la chute annoncée de la République sous les coups conjugués des jihadistes, des démagogues et des aveuglés. Marc Hecker, qui connaît par cœur tout ce petit monde, organise son texte comme une suite d’entrées d’un journal intime, date après date, tuerie après tuerie, manœuvre politique (ratée, forcement ratée) après manœuvre politique. Plus mesuré que votre serviteur, il fait le même constat de l’impuissance d’une démocratie, soumise aux aléas de la vie publique et donc intrinsèquement incapable d’affronter dans la durée des phénomènes durables et difficiles à saisir.
On sort de la lecture de ce livre séduit par son intelligence mais inquiet de ses prédictions – dont certaines se sont déjà réalisées.