« I used to be somebody but now I am somebody else/Who I’ll be tomorrow is anybody’s guess » (« Somebody Else », Jeff Bridges)

En pratique, c’est un peu plus compliqué, mais en théorie, c’est limpide. Un service de renseignement est une entité administrative qui dispose de sources techniques – au sens de la loi de juillet 2015 – et qui traite des sources humaines, les unes et les autres permettant de recueillir (attention : percée conceptuelle) du renseignement. Et ces mêmes services épluchent également ce qu’on appelle depuis quelques décennies les sources ouvertes et qui, croyez-moi, n’a plus rien à voir avec les revues de presse du début des années 90.

De temps en temps, on nous ressort une supposée querelle entre les tenants du « tout technique » (il est vrai qu’il en existe) et les nostalgiques – qui se font souvent passer pour de vieux sages – du renseignement humain, supposément plus fiable. Pour ces gardiens de la tradition, rien ne vaut une source humaine dûment ciblée, approchée, recrutée et manipulée/traitée selon les canons du métier. Ils n’ont pas nécessairement tort sur tout, mais ces tenants de l’orthodoxie prêchent aussi pour leur paroisse, leur grand âge les ayant tenus à distance des différents chocs technologiques que nous avons connus et auxquels ils n’ont rien compris, par choix comme par incompétence. Et ils sont bien silencieux quand on leur demande ce qu’une source humaine « à l’ancienne » peut apporter quand il s’agit de suivre des flux massifs de données.

Le débat est évidemment stérile, même s’il faudra y revenir, à l’occasion. Quoi qu’il en soit, aux yeux du public comme d’un trop grand nombre de journalistes, d’écrivains ou de scénaristes, le renseignement est avant tout une histoire de taupes, d’indics et autres infiltrés. Essayons d’y voir plus clair, en commençant par ces derniers, qui focalisent l’attention de tous.

Un infiltré est bien plus qu’une source humaine : membre à part entière d’un service, il dispose pour accomplir sa mission d’une légende, patiemment construite selon un processus complexe. Tout le monde n’est pas capable de réaliser de véritables infiltrations et de gérer des « clandestins », quoi que vous racontent certaines séries un peu trop fascinées qu’on nous a vendues comme de véritables documentaires. En France, si un certain nombre de services réalisent des cyber infiltrations ou sont capables de réaliser des infiltrations physiques ponctuelles dans le cadre d’enquêtes, bien peu disposent des compétences et de l’organisation pour des opérations de longue haleine, à l’exception de la DGSE et surtout du Service interministériel d’assistance technique (SIAT), dont c’est la vocation première, en matière de lutte contre la criminalité organisée.

Les infiltrés ne sont pas des sources humaines, pour une raison très simple : ils ne sont pas sacrifiables. Les sources, en revanche, peuvent être perdues, démasquées, abandonnées, mises en sommeil, etc. Dans les SR, la règle veut qu’une source soit transmissible. Recrutée et manipulée – et parfois littéralement « tenue » -, elle travaille pour une structure (elle sait que c’est un service, mais elle est supposée ignorer lequel), parfois de façon volontaire, parfois en échange d’une rémunération. Elle ne trahit pas pour le seul charme de son traitant, même si on rarement vu des officiers traitants ternes, mais souvent parce qu’elle a été convaincue de le faire.

Les services de renseignement n’ont le droit de rémunérer que des sources étrangères, ce qui permet par ailleurs d’accroître leur emprise sur elles. Les citoyens français travaillant pour un service sans en être membres sont pour leur part des honorables correspondants (ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialiste, des HC), et il en existe de toutes sortes. Certains ont accepté à leur poste, dans un hôtel du Golfe, dans un aéroport d’un État d’Afrique sub-saharienne ou dans une banque, de donner un coup de main. Ils ont pu le proposer ou on a pu le leur demander, mais le fait est qu’ils sont une ressource très utile.

Ils sont aussi des sources humaines, et à ce titre, ils sont traités. On leur donne parfois un petit coup de pouce, on leur fait des cadeaux (modestes), et on les appelle des « HC d’infra » (pour infrastructure). Ces HC ne partiront pas en mission et on ne les exposera pas. D’ailleurs, ils sont français, et on ne joue pas avec la vie des compatriotes.

D’autres HC sont plus mobiles, et parfois plus remuants, et François Waroux indique dans son premier livre qu’ils peuvent être « journalistes, hommes d’affaires, banquiers ou membres d’une ONG ». Là encore, leur profession leur permet bien des choses, et elle leur apporte aussi une couverture. Les journalistes ou les humanitaires ayant travaillé pour un service de renseignement ne sont pas rares, et certaines associations, aux péripéties parfois extrêmement douloureuses, durent des décennies, voire des carrières entières, parfois sous nos yeux sans que nous comprenions.

C’est aussi qu’être une source d’un SR n’est pas nécessairement une sinécure. Une source étrangère est le plus souvent un traître qui prend des risques insensés pour nuire à un système politique qu’il abhorre ou pour affaiblir un groupe jihadiste. Elle peut le faire par conviction, par devoir, ou parce qu’elle n’a pas vraiment le choix. Les SR recrutent des HC d’infra pour obtenir des services, et des HC ou des sources non françaises pour leur faire remplir des missions qu’il serait impossible à un de leurs membres d’accomplir, aussi bien en raison de l’impossibilité de disposer d’une couverture solide que pour éviter de prendre des risques relevant quasiment du suicide. De fait, si nombre d’officiers traitants sont authentiquement courageux, les risques qu’ils courent sont le plus souvent infiniment moindres que ceux pris par les opérateurs des forces spéciales ou du Service action ou par les sources envoyées en mission et dont la perte, sans être anecdotique, n’aurait rien d’une catastrophe.

On se demande bien, alors, pourquoi des HC ayant bravement servi la République pendant si longtemps éprouvent aujourd’hui le besoin de raconter à des oreilles naïves ou avides de notoriété qu’ils ont été membres de tel ou tel service. Ah bon ? Vous avez eu un badge ? Vous avez réussi le ou les concours civils ? Vous étiez militaire ? On vous a proposé un contrat ? Vous avez suivi les stages ? Vous avez fait la queue au mess ? Quel est votre indicatif de rédacteur ?

En réalité, s’il est possible d’abuser le public, un éditeur ou une rédaction, il est bien plus compliqué de se faire passer pour ce qu’on n’a jamais été auprès de professionnels. Alors, pourquoi, oui, pourquoi ? Nostalgie ? Frustration ? Appât du gain ? Ennui à l’approche d’une retraite pourtant bien méritée ?

Comme l’aurait demandé Sergueï Leontiev, « tu es du KGB, toi ? », et il ne faut pas se tromper de réponse.