« Now this is a song to celebrate/The conscious liberation of the female state » (Eurythmics & Aretha Franklin, « Sisters Are Doin’ It for Themselves »)

Le 22 octobre 1988, un petit groupe de catholiques énervés, pensant sans doute suivre ainsi les enseignements du Messie, avaient perpétré un attentat contre le cinéma Saint-Michel, place du même nom, afin d’empêcher la projection du film de Martin Scorsese La Dernière tentation du Christ. Œuvre remarquable, écrite par l’immense Paul Schrader d’après le roman de Nikos Kazantzakis et à la distribution exemplaire (Willem Dafoe, évidemment, mais aussi Harvey Keitel, Barbara Hershey, Verna Bloom, Tomas Arana et même David Bowie dans le rôle de Ponce Pilate), le film de Scorsese n’a rien d’une charge anticléricale et pose en revanche des questions respectueusement vertigineuses. La musique, exceptionnelle, de Peter Gabriel contribue naturellement à la grandeur de l’ensemble.

Rapidement arrêtés, jugés en 1990, les auteurs de l’attentat, croisés de pacotille, s’étaient justifiés avec des arguments qu’on entendit beaucoup dans les salles d’audience françaises dans les années 2010 dans la bouche d’autres fanatiques, qu’on a depuis pris l’habitude de qualifier de radicalisés.

Un an après l’attentat du cinéma Saint-Michel, la riante république islamique d’Iran diffusa une fatwah condamnant à mort Salman Rushdie pour un autre livre, Les Versets sataniques. Autrement sulfureux mais aussi d’une grande subtilité, le texte de l’écrivain britannique avait provoqué la fureur – soigneusement entretenue – de foules qui ne l’avaient pas lu et qui ne l’auraient de toute façon pas compris. En France, certains s’émurent un peu vite et y virent l’expression d’un racisme systémique à l’encontre des musulmans. Heureusement, ils n’assistèrent pas à la tragédie de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, il y a déjà 10 ans, et c’est peut-être mieux pour tout le monde. Certains appellent au meurtre, d’autres les excusent, et d’autres, finalement, meurent.

En 1988 et 1989, il s’agissait pour des croyants enragés de punir des remises en question, forcément insupportables, du dogme ou des questionnements théorique. Souvenons-nous que pour ces gens, réfléchir, c’est commencer à désobéir.

Plus tard, l’interminable affaire des caricatures du Prophète reposa sur la vengeance, supposée légitime, de la non-moins supposée communauté musulmane après des dessins jugés blasphématoires (et certains, en effet, étaient assez raides, mais c’est le charme des démocraties : on n’est pas supposé s’entretuer quand on n’est pas d’accord). Il n’était plus question de dogme, de doutes métaphysiques ou d’histoire-fiction mais simplement de dessins plus ou moins subtils comme il s’en publie des milliers chaque jour. On sait comment ça a fini – et d’ailleurs, ce n’est pas fini.

Tignous, assassiné le 7 janvier 2015, dans ses admirables oeuvres.

Au début de cette année, une nouvelle génération de grands sensibles s’en est pris à des militants antifascistes qui avaient le front de projeter Z, le classique de Costa-Gavras sorti en 1969 et couvert de récompenses (dont l’Oscar du meilleur film étranger en 1970, le Prix du jury à Cannes et un Golden Globe).

Costa-Gavras, actuellement président de la Cinémathèque française, n’est pas loin d’être un maître du 7e art. Il n’a cessé de dénoncer les tyrannies et l’injustice, et tout le monde en a pris pour son grade : les démocraties populaires qui, comme chacun sait, n’étaient ni démocratiques ni populaires (L’Aveu, 1970) ; les dictatures sud-américaines (Etat de siège, 1972 ; Missing, 1982) ou européennes (Z, justement) ; Vichy (Section spéciale, 1975) ; le nazisme (Music Box, 1989 ; Amen, 2002) ; et l’argent fou (Le Capital, 2012). En 1988, il avait consacré un remarquable film d’espionnage aux futurs électeurs de Donald Trump, avec une clairvoyance qui fait encore frissonner.

Le cinéma de Costa-Gavras ne peut que hérisser le poil des partisans des régimes autoritaires. Film parfois un peu daté, Z – dont la distribution donne le tournis – n’est pas seulement le récit d’un assassinat politique et d’une enquête entravée. Il est aussi le tableau d’une junte d’incompétents, de vieilles badernes au front bas dont l’amateurisme et le conservatisme obtus rappellent cruellement la clique d’imbéciles à la tête de l’armée française pendant l’Affaire Dreyfus (et d’ailleurs, un général crie dans un couloir, à la fin du film, que « Dreyfus [était] coupable », et tout est dit).

Nous sommes donc passés en quelques décennies d’attentats justifiés par de prétendus blasphèmes à des attaques de nervis contre de jeunes gauchistes ayant le malheur de regarder un film défendant la démocratie et l’indépendance de la justice. Certains, cela dit, y voient sans doute un blasphème.

Et voilà que nous apprenons que la projection à Noisy-le-Sec de Barbie, le succès planétaire de Greta Gerwig sorti en 2023, a été annulée à la suite de pressions d’un groupe de jeunes hommes manifestement désœuvrés et surtout, eux aussi, bien sensibles :

Le film, qui n’est pas un chef d’œuvre, constitue une réjouissante et lumineuse charge contre le patriarcat, les stéréotypes de genre, et l’abaissement systémique des femmes dans nos sociétés.

Intelligent, drôle, évidemment engagé, il ne contient aucune obscénité, aucune violence – la seule gifle du film étant à la fois pleinement justifiée et exemplaire –, aucun blasphème et on se demande ce qui a pu gêner nos concitoyens (en fait, non, on ne se le demande parce qu’on le sait, hélas, et qu’on s’en fout). On l’a sans doute oublié tant l’actualité est dense, mais le film a été interdit dans nombre de pays pour des raisons naturellement débiles, dont une supposée promotion de l’homosexualité. Pourquoi ? Sans doute que parce que les nouveaux Ken de la 2e moitié du film sont des hommes des cavernes, sexistes, virilistes, et non des êtres humains sensibles nullement obsédés par le pouvoir ou la domination de leur moitié. L’obsession de certains hommes pour l’homosexualité, consternante, pose d’ailleurs quelques questions vertigineuses sur leurs angoisses et leur inconfort. #Jemecomprends

Le fait est que Barbie est un film réjouissant et la seule promotion qu’il fait est celle de l’égalité harmonieuse entre les genres. Ceux que ça troublent ou que ça dérangent révèlent leur archaïsme et leur vision infecte des femmes, réduites à des bonniches et à des objets sexuels. On pense alors à cette vidéo des Guignols, du temps où ils étaient drôles (ça ne dura pas longtemps) :

Cette fois-ci, ce n’est pas du blasphème, ce n’est pas une attaque contre les régimes militaires mais simplement une dénonciation brutale et enthousiasmante du patriarcat – qui est évidemment une forme d’oppression dont bien peu d’hommes ont conscience tant elle est ancrée dans notre monde. En 2009, le cinéaste égyptien, avec Les Femmes du bus 678, un excellent film autrement plus âpre et sombre, avait mis les pieds dans le plat et s’était attiré des ennuis.

Les pressions effectuées à Noisy ont, sans surprise, été récupérées et ont permis une polémique estivale dont notre pays raffole (il y a 9 ans, c’était au sujet du burkini).

Une Barbie, c’est une Barbie. Pas de Barbie, c’est les barbus.

Il serait cependant réducteur de n’attribuer ces pensées rétrogrades et indignes qu’à une poignée de jeunes musulmans angoissés. L’émergence en France de la mouvance incel, venue des États-Unis, porte une menace terroriste croissante nourrie par les boucles algorithmiques de Tiktok. Le refus de mettre fin aux injustices et la défense des clichés et comportements sexistes dans nos sociétés sont des signaux d’alerte à ne surtout pas négliger.

Le Traître du Haut-château

A l’heure où les pratiques de l’Administration Trump font passer le maccarthysme pour une aimable fête paroissiale, le besoin de comprendre les sources de cette violence et l’enchaînement qui a fait d’un milliardaire orange, délinquant sexuel condamné et déplorable homme d’affaires, le président des Etats-Unis est devenu impérieux.

La tâche semblait presque impossible tant le phénomène défie les caractérisations simples et se nourrit des bouleversements qui secouent la planète. Historienne, Maya Kandel, qui avait déjà signé en 2018 le remarquable « Les Etats-Unis et le monde », a choisi de répondre à ce besoin en livrant « Une Première histoire du trumpisme », le premier essai d’une nouvelle collection de Gallimard, afin de nous donner des clés de compréhension.

Dense, précis, sobre, ce nouveau livre brille par la clarté de son propos et se dévore comme un thriller de Tom Clancy ou de Philip Kerr. La situation qu’il décrit et explique n’est cependant pas une dystopie mais bien celle qui nous frappe quotidiennement de stupeur alors que toutes nos certitudes sont foulées aux pieds par le plus bel assemblement de débiles jamais observé, désormais au pouvoir à Washington.

Très documenté, ce premier récit de l’accession au pouvoir de Donald Trump bénéficie de l’excellente connaissance qu’a l’auteure de l’écosystème washingtonien et des contacts privilégiés qu’elle a pu y entretenir. Cet accès direct aux acteurs et aux témoins lui permet de relier les points entre eux, de commenter les faits ainsi assemblés et d’offrir un premier récit très éclairant de l’évolution du Parti républicain, de la classe politique et de la société américaines.

Les phénomènes décrits et mis en perspective dans ce livre, décidément essentiel, donnent le vertige. Placée dans les mains de milliardaires de la tech très loin des positions humanistes et progressistes d’un Bill Gates ou d’un Tim Cook, l’association de réseaux sociaux planétaires et d’algorithmes aux visées malignes produit des effets majeurs que seules l’intelligence et la conscience semblent capables de contrer, mais pour combien de temps encore ?

Le dévoiement de la puissance détenue par les géants de ce qu’on appela un jour les « nouvelles technologies » au profit d’ingérences politiques dont le but ultime est la destruction des démocraties a de quoi faire frissonner. Acquis aux intérêts stratégiques russes, ou partageant au moins avec Moscou la détestation de nos régimes, ces hommes dont les fortunes atteignent des montants inédits trahissent avec rage l’idée même d’une Amérique ouverte sur le monde et, certes avec beaucoup de lourdeur et d’hypocrisie, acharnée à promouvoir la liberté. Nous pouvons nous plaindre d’eux et critiquer les Etats-Unis, mais nous sommes leurs plus anciens alliés et nous leur devons la victoire sur le Reich nazi et la sauvegarde de l’Europe occidentale de l’insatiable impérialisme russe. On pourra d’ailleurs s’étonner de l’admiration de certains de ces supposés patriotes à la fois pour le nazisme et pour la génération qui contribua à l’abattre. Vous n’êtes pas quand même pas bien fûtés, les gars.

Le livre de Maya Kandel permet d’ailleurs de percevoir le paradoxe du trumpisme. Protofascisme appelé de leurs voeux par des hordes de déclassés, il a été porté au pouvoir par des équipes d’un extrême professionnalisme dont le marketing électoral a été d’une terrible technicité. La politique est une peut-être une vocation, mais elle à coup sûr un métier et un business qui autorise à peu près tous les coups.

Défenseurs d’un retour à une vie simple (pro tip : toujours se méfier de celles et ceux qui affirment que « c’était mieux avant ») et méfiants à l’égard d’un monde trop technologique, certains des plus proches alliés de Donald Trump n’hésitent pas à recourir à des méthodes dont la grande sophistication était impensable il y a encore vingt ans. Comme les historiens du Reich, de l’URSS, de la Chine maoïste ou du Kampuchéa démocratique, Mme Kandel ne se risque cependant pas à expliquer comment des gens manifestement très intelligents, sinon brillants, peuvent énoncer des foutaises complotistes, antisémites, racistes ou sexistes délirantes. Par pur calcul, on pourrait au moins le comprendre, mais le refus de la raison et des faits par des esprits bien faits restera toujours à mes yeux un mystère.

Accessible au plus grand nombre, jamais jargonnant, le texte de Mme Kandel est un modèle de clarté et de pédagogie dont l’utilité est évidente alors que l’Administration Trump détruit méthodiquement la constitution américaine, supposément pour redonner sa grandeur à l’Amérique, même si de rares voix tiennent admirablement tête au satrape de Mar-a-Lago.

La mort il y a quelques heures du légendaire Brian Wilson, âme des Beach Boys, qui incarnait la Californie rêvée et l’Amérique qui nous inspirait et parfois nous aveuglait, marque très symboliquement la fin d’une époque. Comme le souligne Maya Kandel en conclusion, avec la trahison peut-être irréversible de l’arsenal de la démocratie, l’Europe est désormais seule ou presque à défendre la liberté contre les tyrans de ce monde. Notre défaite marquerait la fin de ce qui devrait être la norme mais qui n’aurait été qu’une parenthèse de quelques décennies. Son livre, à cet égard, ne nous éclaire pas seulement sur ce qui arrive mais nous incite à prendre la mesure des événements et à agir tant que nous le pouvons.