« Now Where’s The Bar? » (« I’m Your Man (Extended Stimulation) », Wham!)

A sa sortie l’année dernière, Pacifiction, le dernier film d’Albert Serra a provoqué une vague d’enthousiasme au sein de la critique française. Présenté à Cannes, nommé pas moins de 9 fois aux Césars, ce récit étrange a été salué comme une œuvre novatrice et présenté comme un « thriller paranoïaque, insolent et majestueux. » Il faut en effet  admettre qu’il ne s’agit pas d’un téléfilm de TF1 au sujet d’un camping ou d’une famille de policiers et de magistrats.

Mais s’il s’agit sans nul doute d’une œuvre ambitieuse, d’une très grande beauté, force est de constater qu’on ne sait pas bien ce qu’on a vu à l’issue de sa projection. On pourrait, bien sûr, relayer les analyses de certains au sujet d’un récit postcolonial placé dans la lointaine et paradisiaque possession d’un empire sur le déclin. On pourrait ainsi y voir de la décadence, de la moiteur, des tensions, d’obscures manœuvres au profit d’intérêts également obscurs, mais on ne voit rien ou presque de tout ça si ce n’est de sublimes images de Tahiti.

Il y a loin, en effet, de la coupe aux lèvres et le film d’Albert Serra laisse sur sa faim. Pacifiction n’a rien d’un thriller, on n’y ressent aucune tension, aucun danger, aucune angoisse, aucun malaise. Serra n’est définitivement pas David Lynch ou William Friedkin. Il est incapable de présenter correctement les enjeux de son intrigue, sans doute, soit dit en passant, parce que celle-ci est risible et aurait pu être écrite par un militant insoumis. Qui pourrait croire, en 2022, que la France s’apprête à reprendre des essais nucléaires – y compris atmosphériques ! – en Polynésie ? Au lieu de faire apparaître un mystérieux agent américain pour illustrer les appétits des puissances environnantes, il aurait d’ailleurs été préférable de montrer des agents australiens, ou plus certainement encore des diplomates chinois. Pour cela, cependant, il aurait fallu bosser un minimum et ne pas se contenter de Pif Gadget ou de Thinker View pour créer une histoire sérieuse. On passera par charité sur la misérable intrigue parallèle des prostituées embarquant secrètement à bord d’un mystérieux sous-marin car on est plus proche là de John Landis que de Tom Clancy.

Des esprits chagrins vont encore pointer l’insupportable snobisme de ce blog et lui reprocher son exigence de réalisme. Là aussi, ils auront tort. Le projet de Serra, comme il l’explique lui-même, de montrer un écosystème politique pourrissant était passionnant et se devait de  poser des questions essentielles au sujet des droits et de la gouvernance des populations polynésiennes. Un tel projet, fût-il traité avec originalité, méritait autre chose que des approximations nuisant à l’ensemble du récit. En bâclant cet aspect, Serra s’empêche de se hisser au niveau du Polanski de The Ghost Writer ou du Gilroy de Michael Clayton et malaxe des lieux communs et une compréhension très approximative de ce qu’il entend montrer.

S’agissant de l’ambiance, elle n’est jamais véritablement vénéneuse malgré une séance vaguement érotique au Paradise Night. En dépit de ses efforts, Serra ne sait pas plus filmer la décadence – n’est pas Pasolini qui veut – et ce qui aurait pu être une version filmée du Rivage des Syrtes, le chef-d’œuvre de Julien Gracq, n’est finalement qu’une longue déambulation du Haut-commissaire entre les différents acteurs d’une crise à laquelle on ne croit pas une seconde. Magimel, remarquable en haut-fonctionnaire débitant des banalités avec un naturel désarmant, donne parfois de la voix et rappelle vaguement qu’il est bien le représentant de l’État (et d’une puissance coloniale à la patience intrinsèquement limitée), mais il est étrangement seul, sans le moindre soutien des invisibles conseillers de son cabinet et il ne peut sauver un scénario indigent, peut-être fragilisé par l’absence de moyens de la production.

Parvenu à un certain point du film se pose donc l’hypothèse d’une ironie trop subtile qu’on ne parviendrait pas à saisir ou de nuances trop fines se dérobant au regard. Il n’y a, en fait ni ironie ni burlesque ni distance dans ce qu’on nous montre. Les scènes avec l’amiral (qui s’obstine à arborer des épaulettes de capitaine de vaisseau – nos compliments au costumier, en passant, qui aurait dû savoir que les Troupes de marine appartenaient à l’Armée de terre) sont par ailleurs gênantes, non seulement en raison de sa harangue finale dans le Zodiac, aussi crédible qu’une représentation du Lac des cygnes sur Mars, mais parce que la dimension gay du personnage est très curieusement mise en scène.

Dans son remarquablement intriguant Beau travail (1999), Claire Denis avait su mettre en avant la chorégraphie des corps de légionnaires s’entraînant dans le désert djiboutien ou fréquentant des boîtes glauques à la clientèle soumise. Là, on sentait un trouble, une moiteur, un danger, un zone sans morale à des milliers de kilomètres de la France. Chez Serra, les mêmes scènes ne sont pas troublantes mais ridicules. L’homosexualité lourdement suggérée de l’officier et de ses hommes, qui n’a pas échappé à certains observateurs, est-elle si risible ? Le fait que des représentants des forces armées de la puissance occupante soient gay est-il l’illustration de la décadence de cette puissance ? Que voilà une étonnante posture. On ne sait quoi penser de ces scènes ou du jeu étrange de Pahoa Mahagafanau, fascinante actrice transgenre dont la présence à l’écran est supposée symboliser les ambiguïtés de la situation locale.

Serra, pas plus qu’il n’est Lynch ou Gilroy, n’est pas non plus Jean-Pierre Mocky ou un des frères Coen. Son film n’est ni drôle ni inquiétant, et si c’est un thriller (ça, c’est un thriller politique), alors on peut estimer que La Folie des grandeurs est un porno. On a tenté de nous faire croire qu’il s’agissait d’une prouesse de mise en scène, d’une révolution du récit, mais ça ressemble bien plus à une œuvre d’une prétention à peine croyable, en grande partie ratée, et d’une longueur qu’on n’accepte que chez des cinéastes comme David Lean ou Akira Kurosawa, qu’à une révolution conceptuelle.

Le renseignement au cinéma : déjeuner en mission

J’ai récemment glissé au cours d’un entretien avec un cadre qui voulait rejoindre mon équipe qu’il allait passer plus de temps avec nous qu’avec sa famille et que cette perspective, exaltante ou terrifiante selon le point de vue adopté, devait l’inciter à mieux évaluer sa candidature. De fait, la vie quotidienne d’un service de renseignement ne diffère guère de celle d’une administration classique : tel collègue renifle tout l’hiver, tel autre vous raconte dès l’aube les fascinantes péripéties du week-end passé (« Et là, bim, Gégé renverse le cubi de rosé-pamplemousse. Sacré Gégé ! »), vous détaille les stupéfiantes caractéristiques de son vélo électrique ou vient chercher la sagesse du maître Jedi (Sith, en réalité, mais c’est un secret) que vous êtes, au moins à ses yeux, alors que vous n’aspirez qu’à la pureté d’un silence monacal dans le réduit qui vous sert de bureau.

La population d’un SR n’est cependant pas exactement comparable à celle de la crèche du quartier ou de l’entreprise qui ravale la façade de votre résidence. Ici, une écrasante majorité des employés sont passionnés par leur métier, mobilisés nuit et jour afin d’accomplir leur mission et surtout éminemment conscients de leur rôle dans l’appareil de sécurité nationale. Les échanges sont souvent denses et certains ne sont pas loin d’être des obsessionnels tout juste capables de se contrôler. La vie à leur côté ne manque ainsi pas d’intérêt et les moments étonnants sont nombreux, au bureau ou en mission.

Les repas, du petit-déjeuner à l’hôtel au dîner tardif dans un bouge miteux, voire suspect, en passant par le déjeuner chez un partenaire, constituent à cet égard des moments privilégiés d’observation de vos collègues. Machine, que vous jugiez peut-être un tantinet à cheval sur ces questions, ne se retiendra pas plus de quelques minutes avant de sermonner les convives au sujet de leur déplorable hygiène alimentaire et leur conseillera avec insistance de se nourrir de steaks de soja, de chips d’algues et de thé (infâme, car elle vous a forcé à en boire un jour que vous étiez d’une disposition d’esprit particulièrement aventureuse). Macheprot, lui, s’arsouillera (plus ou moins) discrètement et il vous faudra veiller ce qu’il se tienne correctement – enfin, pas plus mal que votre chef, sévèrement attaqué, ou que vos hôtes, rapidement très à l’aise. Un soir, à Alger, un confrère des services locaux fut tellement imbibé de mauvais whisky qu’il confondit rapidement son véritable prénom et celui de sa fausse identité. Il finit par me faire lire les SMS qu’il échangeait avec sa maîtresse mais je fis alors le choix, grand prince, de ne pas en souffler mot dans mon compte-rendu, admirablement pudique.

Duguidon, pour sa part, brillant garçon aux mystérieuses origines, me foudroya littéralement lorsque, à la cantine, il entreprit de ronger son escalope solidement fichée au bout de sa fourchette. La manœuvre s’effectua avec un parfait naturel et les regards complices de mes collègues confirmèrent que la chose n’avait rien d’inhabituel et que tout le monde guettait avec gourmandise ma réaction. Naturellement, passé un premier moment de stupeur, mon flegme bien connu prit le dessus et l’idée de chercher des silex pour allumer un feu sur le sol de la cantine ne fit que m’effleurer. Ça n’aurait pourtant pas manqué d’allure.

Ces moments d’intimité constituent autant de souvenirs, parfois cuisants. J’ai par exemple en mémoire une plaisanterie faite à un général égyptien qui tomba à plat (la plaisanterie, pas le général) un soir de croisière sur le Nil (ça ressemblait plus aux Tuche au Caire qu’à Mort sur le Nil, soit dit en passant). Ils sont parfois l’occasion de conversations fructueuses, et même opérationnelles, mais il faut savoir suivre le rythme de vos voisins de table. La chope de crème fouettée d’hier soir ne sera pas oubliée de sitôt, pas plus que l’enchaînement de toasts dans l’antre des forces spéciales russes ou que cette soirée dans un restaurant de Budapest, entouré de brutes épaisses, pardon, de respectables membres des services intérieurs hongrois. C’est dans ces moments qu’on se demande si on a passé le bon concours.

Les Barbouzes, de Georges Lautner (1964)

“I’m inclined to believe/If we were so down/We’d up and leave/We’d up and fly if we had wings for flyin’/Can’t you see the tears we’re cryin’?” (“Not in Nottingham”, Roger Miller)

Le cinéma français, longtemps d’une frilosité extrême à l’égard de l’actualité, commence à prendre des risques et à traiter de sujets traditionnellement réservés aux productions américaines ou britanniques. Cinéaste talentueux auteur d’une poignée de films honnêtes (Aux Yeux de tous, en 2012 ;  La French, en 2014 ; HHhH, en 2017 ; BAC Nord, en 2020), Cédric Jimenez explore depuis une dizaine d’années le genre du film d’action avec un goût prononcé pour les forces de l’ordre et le renseignement. Le succès de BAC Nord, description sans fausse pudeur de la vie de policiers à Marseille qui peut sans rougir être placée aux côtés de classiques comme Fort Apache The Bronx (1981, Daniel Petrie), Colors (1988, Dennis Hopper) ou  End of Watch (2012, David Ayer), lui a donné les moyens de passer à des productions plus ambitieuses et aussi plus sensibles.

Au-delà de son goût pour l’action et l’enquête, Jimenez semble surtout aimer filmer l’État et ceux qui le défendent jusqu’à avouer son admiration pour les services de police après les attentats du 13-Novembre. En tant que citoyen, le cinéaste a toutes les raisons d’être reconnaissant et admiratif du « travail exceptionnel des policiers », mais en tant que conteur la posture est délicate et donne rarement de bons résultats, la fascination pour le sujet, les lacunes du travail documentaire et la volonté de servir une thèse pesant sur la qualité de l’œuvre.

Contrairement à ce qu’ont pu déplorer certains amateurs de Capitaine Marleau à la lecture de critiques récemment publiées sur ce blog, il ne s’agit pas d’attendre avec impatience la faute du scénariste pour le châtier (la perfection n’est de toute façon pas de ce monde et la construction du récit prime naturellement sur tout) mais bien de rendre comptable les auteurs de leurs affirmations : un cinéaste qui raconte à longueur d’interviews qu’il reconstitue à l’écran les pratiques des services de renseignement, des forces spéciales, des sous-marins nucléaires ou des unités de l’Armée de terre et qui prétend ainsi quasiment livrer un documentaire, souvent avec le soutien très visible des ministères concernés, doit assumer les dissonances entre la réalité et son projet. De plus, personne n’a besoin d’être un professionnel aguerri pour percevoir un dialogue mal écrit, une mise en scène pesante ou le jeu mal calibré d’un acteur. Invoquer un supposé snobisme pour défendre des navets ou même des œuvres moyennes qui n’ont pu réaliser les ambitions affichées par leurs auteurs révèle un manque d’exigence troublant ou une tolérance admirable aux bouses. Tout est, in fine, affaire de cohérence entre le projet tel qu’il a été vendu au public et sa réalisation.

C’est bien le problème avec Novembre, l’ambitieuse reconstitution par Cédric Jimenez de la recherche par la Sous-direction anti-terroriste (SDAT) des auteurs des attentats de Paris et Saint-Denis. Le film, qui ne manque pas de moyens et dont la distribution (Jean Dujardin, Sandrine Kiberlain, Anaïs Demoustier, Jérémie Renier, Lyna Khoudri) laissait espérer le meilleur, déçoit et passe finalement à côté de son sujet.

Rien n’est vraiment raté dans le film, mais rien n’y est vraiment réussi et quelques faiblesses y sont problématiques. Le récit, à dire vrai, déçoit par son manque de rythme : la chasse à l’homme qu’il est censé décrire n’est jamais haletante, et les étapes classiques – Novembre est aussi un film de genre – ne marchent pas. Attentats, cellule de crise, début de l’enquête, fausses routes, fatigue, problèmes de coordination entre services, et issue forcément spectaculaire : tout cela a déjà été montré, notamment dans Couvre-feu (1998), le film prémonitoire et presque indépassable d’Edward Zwick, ou dans le classique de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty (2012).

Novembre hésite donc entre le film de traque, haletant, à la manière d’un Paul Greengrass, et le récit d’une crise, comme le fit Roger Donaldson dans 13 jours. On note d’ailleurs que, décidément, les scénaristes et dialoguistes français ne savent pas écrire et encore moins retranscrire les cellules de crise. Jimenez et ses scénaristes – dont certains connaissent pourtant la musique – s’essayent donc à un récit sage, scolaire, d’où n’émanent que peu d’émotions et affleure seulement ce qui aurait dû être le cœur du film : le rôle essentiel de Samia, source providentielle sacrifiant tout pour que les derniers auteurs des attentats soient retrouvés.

C’est seulement à son entrée en scène que le film gagne en tension et que des enjeux de narration sont posés. Alors que les services tâtonnent, Samia leur offre la première percée de l’enquête et on voit enfin du vrai travail de renseignement : des interrogatoires, des policiers qui doutent, des chefs qui prennent des décisions, des filatures, des risques sur le terrain (en banlieue parisienne, pas en Syrie) et on se dit que tout le film n’aurait dû être consacré qu’au rôle de cette jeune femme, au courage admirable et qui apparaît, de façon particulièrement déplacée, voilée dans le film.

Faussement audacieux (la scène d’ouverture, avec les téléphones qui sonnent, doit beaucoup à la fin de Spotlight et le procédé n’a de toute façon rien de neuf), vaguement réaliste, Novembre n’est pas un échec mais souffre de quelques défauts bien embêtants. Sandrine Kiberlain n’a jamais joué aussi mal, et Jean Dujardin n’est pas crédible. Le seul moment où il s’empare réellement de son rôle est quand il gifle violemment un suspect (qui, lui, joue remarquablement), mais tout est gâché par son discours final, tellement déplacé qu’il en est gênant. Anaïs Demoustier et Jérémie Renier ne sont pas si mal, mais le film doit  surtout à l’intensité de la composition de Lyna Khoudri et à la qualité des rôles secondaires : Lyes Kaouah, Stéphane Bak, Sami Outalbali ou Sofian Khammes, impeccables.

On retiendra la scène de la minute de silence, réellement émouvante, mais l’ensemble pâtit de la nature même du projet : hommage pour le cinéaste, documentaire pour Dujardin, Novembre offre une version bien lissée des événements. Il se contente de mentionner les frictions entre les services, il évite toute mention des magistrats du Parquet, et sa reconstitution de l’assaut du 18 novembre est sans doute le moment de propagande le plus sidérant qu’il m’ait été donné de voir sur un écran français depuis des décennies.

On sort de là ému et déçu : Novembre n’est pas vraiment un film d’enquête, ni un film d’espionnage, ni un film-dossier, et encore un moins un film-choral comme le cinéma britannique a pu en faire sur les plus grandes défaites de l’armée anglaise (comme Un Pont trop loin). Il s’agit d’un hommage, certes justifié, mais maladroit, pataud, écrasé par son sujet et qui évite les sujets qui fâchent. Il faudra, pourtant, que quelqu’un s’y colle. Bref, Cédric Jimenez, malgré ses indéniables qualités, n’est pas (pas encore ?) Jean-Pierre Melville.

« Suite Punta del Este: Introducción (Allegro pesante) » (Astor Piazzolla)

Je me souviens que, jeune analyste dans un service du 20e arrondissement, je commençai à écouter Rendez-vous avec X au printemps 1997 après avoir découvert l’émission par hasard. Tous les samedis, dans ma cuisine, je sirotais mon café tandis que les voix de Patrick Pesnot et de son mystérieux invité, Monsieur X, dialoguaient et bâtissaient le récit d’affaires mystérieuses ou de crises complexes.

Tout y passait ou presque, et les émissions revenaient sur de faits d’armes anciens comme sur des opérations récentes, traitant de contre-espionnage, de crime organisé comme de coups d’État ou de guerres. Pesnot, d’une voix posée, mais dans laquelle on pouvait discerner une infime note de gourmandise, faisait la synthèse de ce qui lui racontait son invité. Ce-dernier, d’une arrogance sans limite – une caractéristique que je possédais déjà -, levait le voile sur des évènements qu’on n’avait pas compris, exposait des liens, révélait des accointances et rappelait les intérêts communs de puissances que l’on pensait seulement antagonistes mais qui coopéraient dans l’ombre.

Volontiers théâtral, Monsieur X se montrait parfois impatient devant l’ignorance feinte de son interlocuteur mais il réclamait aussi du temps pour mieux exposer les différents fils des complots qu’il évoquait. Son fameux « Mais n’allons pas trop vite » devint ainsi une véritable signature, celle d’un vétéran ayant beaucoup vécu, de la Résistance à la Guerre froide en passant par les conflits coloniaux et les barbouzeries de la France du Général.

L’autre signature de l’émission était le tango d’Astor Piazzolla, « Suite Punta del Este », rendu fameux par le générique du monumental film de Terry Gilliam L’Armée des 12 singes (1995).

La qualité de l’émission rendit presque crédible l’idée que Monsieur X était un véritable ancien des SR, vieux policier de la DST, vénérable baderne du SDECE ou de la DGSE, voire un conseiller de l’ombre comme notre pays les aime tant, malgré leur inutilité manifeste. Patrick Pesnot lui-même entretint la légende, jusqu’à une fameuse émission :

Dans le milieu, les mois passant, il ne fit rapidement plus guère de doute que Monsieur X était un acteur, aux textes superbement écrits et à la remarquable diction, mais sans lien avec le monde du renseignement. Ce que racontaient les émissions que nous écoutions religieusement le samedi de 13h20 à 14h était passionnant, mais trop de petits détails clochaient : des faits que Monsieur X aurait dû connaître manquaient, des explications trop rapides révélaient une méconnaissance de l’administration et du fonctionnement des services. Enfin, on sentait parfois poindre comme un parti-pris idéologique, un goût subtil pour les complots, pour les explications trop intellectuellement satisfaisantes. L’émission n’avait pas de ligne, mais elle avait un ton et l’objectif de distraire. Elle l’atteignait superbement.

Une très grande partie de ces rendez-vous reposait sur le travail remarquable de la documentariste de Patrick, Rebecca Denantes. A eux deux, elle accumulant les textes, les références, les faits, et lui composant ses récits, agençant les relances et rédigeant des conclusions en forme de morale, ils apportaient aux auditeurs de France Inter – décidément la meilleure radio de ce pays, et depuis des décennies – de la complexité, des questions, des doutes et un regard sur ces zones grises où nous sommes quelques-uns à tant nous plaire.

J’eus la chance et l’honneur de rencontrer Patrick Pesnot à plusieurs reprises, de répondre à quelques questions et de le guider sur une poignée de sujets. Je ne suis pas certain que Rebecca et lui avaient vraiment besoin de moi, mais j’étais pour ma part très heureux de bavarder avec de véritables influenceurs, de ceux qui font naître les vocations (et pas les débris analphabètes exilés à Dubaï qui promeuvent des produits ineptes auprès de gens encore plus bêtes qu’eux). Il faudrait, en effet, poser la question autour de nous, mais je ne serais pas étonné d’apprendre que ces rendez-vous avec X ont créé autant de carrières qu’en leur temps les aventures trépidantes de Langelot écrites par un autre X, lieutenant.

Le décès de Patrick Pesnot clôt donc ce chapitre de nos vies et c’est une nouvelle bouffée de nostalgie qui nous gagne alors que disparaissent nos icônes. C’est avec une grande émotion que je présente à nouveau mes condoléances à la famille de Patrick et que j’assure Rebecca de toute mon affection.

« Just because you’re paranoid/Don’t mean they’re not after you » » (« Territorial Pissings », Nirvana)

On me pardonnera peut-être de ne pas avoir pu dépasser le premier épisode de Totems, la série d’espionnage d’Amazon supposée se dérouler pendant la Guerre froide et dont pas un dialogue ne sonnait juste – sans parler de l’intrigue, aussi convaincante qu’un essai de Michel Onfray ou qu’une analyse militaire de Xavier Moreau. La même mésaventure a bien failli se reproduire lorsque j’ai regardé Cœurs noirs, une autre production française consacrée au monde du renseignement et de l’action clandestine, diffusée elle aussi par Amazon.

On comprend aisément la lassitude de certains face à l’obsession du public, des scénaristes et des décideurs politiques pour les forces spéciales, certes diablement séduisantes mais destinées à des missions très précises et dont on ne sait pas comment elles sont devenues l’alpha et l’oméga de l’art de la guerre occidental. Ici, cependant (et pour une fois), les auteurs ont bien perçu les contours généraux de leur sujet en mettant en scène un groupe d’opérateurs français engagés en Irak contre des éléments de l’État islamique. Là, au moins, on est dans cœur des missions des FS. Hélas, une fois ce contexte posé, la série ne va nulle part et on ne croit pas un instant à la traque par ces commandos de la famille d’un émir dont la coopération permettrait d’éviter un nouvel attentat de masse en France.

Non seulement on n’y croit pas, mais, en réalité, dès les premières phrases du briefing réalisé par Adèle, et surtout dès l’interrogatoire de cet émir capturé dans des conditions bien saumâtres, on se dit que tout ça va très mal se finir. Les scénaristes se sont peut-être documentés, et ils ont beau avoir bénéficié du soutien de l’Armée française, ils ne comprennent manifestement rien au traitement de source et l’intrigue laisse de côté des points essentiels (contrôle de la dite source, exploitation des données recueillies, et – bon Dieu de bon Dieu, c’est quand même la base -, analyse critique de la manœuvre, recherche des motivations du gars qui s’est mis à table et identification des risques). De fait, cette lacune permet à l’intrigue de se déployer, sans qu’il soit acquis que ses auteurs aient sciemment généré une telle faille chez les Français. L’hypothèse d’une intoxication menée par le responsable jihadiste (qui rappellera l’affaire Beghal à celles et ceux qui bossent) s’impose pourtant d’entrée au spectateur alors qu’elle n’est même pas envisagée sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et on se demande s’ils ne sont pas tous complètement nuls (hypothèse : c’est bien possible, comme le suggère le personnage d’Adèle, mal écrit, épouvantablement mal joué par Marie Dompnier, aussi crédible en analyste déployée sur zone que votre serviteur le serait en danseuse-étoile sur la scène de l’Opéra Garnier.

Les acteurs peuvent certes se réjouir, avec une candeur charmante, d’avoir été vaguement entraînés (comme ici, dans cette interview qui évoque Oui-Oui prend cher à Collioure), mais la série, contrairement à ce qui en est dit, n’est pas seulement un concentré d’action mais bien le récit d’une opération de contre-terrorisme. La série atteint ses limites exactement sur ce point, d’abord en faisant montre d’une ignorance troublante des réalités de la communauté française du renseignement (mais que vient donc faire l’UCLAT dans une visioconférence opérationnelle ? On se le demande), ensuite en faisant de l’équipe au centre de l’intrigue une entité parfaitement autonome, recueillant du renseignement, l’exploitant, l’analysant et en tirant des conclusions rapidement transformées en opérations. C’est peu de dire qu’on est loin du compte.

Vous me rétorquerez, et vous n’aurez pas tort, que l’essentiel est que l’objet soit distrayant. De fait, il l’est, pour peu que la faible ampleur des personnages vous satisfasse et que vous vous contentiez de la reconstitution timorée de Mossoul, loin du réalisme terrible de Mosul (2019), une récente production de Netflix. Manifestement bien conseillés par la Mission cinéma et industries créatives du ministère des Armées (à laquelle on doit notamment le navrant Cri du caniche), les auteurs de Cœurs noirs connaissent leurs classiques. La longue et tragique scène d’embuscade dans le village – une authentique réussite – qui marque la fin de la première saison mêle habilement des éléments tirés d’un échec américain en Afghanistan et d’un terrible échec français en Somalie.

A défaut d’être convaincante (évitons ici le débat inepte sur le réalisme, qu’on nous sert à chaque fois, y compris dans Télérama, amère déception), la série n’est pas déplaisante. Peu de personnages sont vraiment attachants, à part ceux du colonel (admirable Thierry Godard) et de Nina (remarquable Nina Meurisse), et quelques-uns auraient même mérité de rentrer en France (Spit, pour commencer, comme le faisait remarquer Marko Ramius, mais aussi Martin, dont le séjour est inexplicablement prolongé, et Adèle, qui rate à peu près tout ce qu’elle entreprend et est, in fine, responsable de l’ensemble du merdier jusqu’à devenir l’exacte contraire de Maya).

Bien supérieure à Forces spéciales, la série n’apporte pourtant pas grand-chose (tout au plus des soldats qui pleurent un camarade tombé, ce qui n’est pas si courant) et pique parfois les yeux (les Huey avec des cocardes tricolores, c’est non et ça n’est pas négociable), mais elle a le mérite d’être ambitieuse. Elle confirme également que des producteurs, parfois à la limite de la fascination, n’hésitent plus à s’emparer de sujets récents. Un des points les plus problématiques reste le titre lui-même : les Cœurs noirs sont ces jihadistes francophones après lequel courent nos héros, mais on ne les voit jamais et jamais on ne sent véritablement la menace qu’ils représentent. C’est, sans nul doute, le plus grand échec de la mise en scène.

On déplorera, enfin, que tout le monde se félicite d’une scène au cours de laquelle on entend une épouvantable chanson de Pierre Bachelet, comme si c’était ça, la France. Jean Michelin, dans sa vallée, écoutait Radiohead et tous les commandos que je connais sont plus des adeptes de hard rock ou de musique électronique que de variété indigente. Non mais sans blague.

« You piled up the corpses/Exhausted your sources » (« Strange Game », Mick Jagger)

Les Français ont ri pendant des décennies de leurs services de renseignement tandis que leurs dirigeants leur accordaient peu de crédit. Les Britanniques, pour leur part, ont littéralement inventé la littérature d’espionnage (Joseph Conrad, William Somerset Maugham, Arthur Conan Doyle, etc.), jusqu’à faire à la fois du métier lui-même et de leurs propres services des mythes planétaires qu’il est aujourd’hui impossible de distinguer de la réalité.

Les rôles s’inversent, cependant, et alors que la France commence à produire des films et des séries hésitant entre le respect scolaire pour la fonction et la fascination candide pour celles et ceux qui l’exercent, le Royaume-Uni secoue depuis longtemps ses vieilles idoles et regarde ses légendaires MI5 (British Security Service) et MI6 (Secret Intelligence Service) avec ironie ou suspicion – ou les deux.

Diffusée en 2018 par Netlfix, la série Bodyguard, par exemple, raconte un complot politique impliquant des responsables des services de sécurité intérieure sur fond de menace jihadiste, de montée des populismes et d’âpre compétition politique.

De même, également diffusée par Netflix, Anatomy of a Scandal (2022) jette-t-elle un regard sans complaisance sur les élites sociales et politiques britanniques en faisant le récit du procès pour viol d’un ministre de l’Intérieur et en décrivant la crise politique et le drame intime qui en découlent.

Loin de l’élégance charmante et surannée de Downton Abbey (2010-2015), ces séries montrent des dirigeants et leurs conseillers vulgaires, agressifs, hypocrites, dépourvus de la moindre morale et aveuglés par la défense de leurs propres intérêts, évidemment à courte vue. La violence des rapports sociaux montrés dans ces séries tranche avec les clichés trop souvent lus et entendus au sujet de la supposée politesse insubmersible des Britanniques, de leur flegme et de leur courtoisie distante. A cet égard, les rapports entre services intérieurs, armée et police locales décrits dans Vigil (2021) sont bien loin de l’ambiance idyllique censée régner dans la communauté britannique du renseignement, du moins à en croire certains commentateurs.

Cette entreprise de démystification ne date pas d’hier, et on pourrait revoir avec profit le réjouissant In The Loop (2009,  Armando Iannucci) et son cortège de responsables hystériques ou incompétents et leurs bordées d’injures. Le romancier britannique Mick Herron, avec sa série de romans consacrés à la Slough House, s’est quant à lui attaqué à l’efficacité fantasmée des services secrets britanniques en créant le personnage de Jackson Lamb, infect cadre du MI5 placardisé et placé à la tête d’une équipe d’agents mauvais ou punis. Trois romans ont déjà été publiés en français et Apple TV+ a commencé à les adapter pour sa plate-forme.

La première saison, disponible depuis le printemps, met à l’écran La Maison des tocards, roman fondateur de la série et ne lésine pas sur les moyens. Sir Mick Jagger lui-même chante le générique :

Quant à la distribution, menée par l’immense Gary Oldman figurant un George Smiley qui aurait mal vieilli et Kristin Scott Thomas, plus glaciale que jamais, elle est impeccable et offre un divertissement de grande qualité.

Toujours sur fond de menace terroriste mais cette fois d’extrême-droite, une audacieuse opération (un montage, aurait dit Vladimir Volkoff) d’une responsable du MI5 dérape jusqu’à échapper à tout contrôle et créer une situation sauvée de justesse par les tocards de la Slough House. Ironique, violente, admirablement interprétée et efficacement mise en scène (à défaut d’être crédible), cette première saison est d’abord sombre, cynique, et dépourvue de la moindre morale. Les uns et les autres ne pensent qu’à leurs intérêts et à leur carrière au détriment de leur mission et commettent, pour cacher leurs erreurs, des crimes pires que ceux qu’ils étaient censés éviter. On ressort des six épisodes ravi et impatient de déguster les trois prochaines séries qu’Apple TV+ a commandées.

La légende des bureaux

Le renseignement au cinéma : les stagiaires sur le terrain (3)

Avoir réussi le concours vous a conduit à suivre les cours du stage terrain. Ces premiers exercices, pour lesquels tout le monde n’est pas nécessairement fait, ont permis d’identifier celles et ceux qui géraient mal les imprévus, voire la simple pression (et je ne parle pas des bières au Bistrot du Poinçonneur), et les autres, à l’enthousiasme parfois hors de contrôle. Une autre catégorie, plus complexe à détecter, émergera plus tard, au gré des circonstances : les boulets, les maladroits, les distraits et les malchanceux.

Pour eux, le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) est une souffrance tant il demande une concentration de chaque seconde, non pas seulement pour détecter le dispositif adverse et évaluer l’environnement, que pour maîtriser leur tendance naturelle à laisser divaguer leur esprit ou à gaffer. Chaque mission leur demande des efforts particuliers, chaque contact un contrôle absolu et leurs instructeurs leur reprochent souvent un manque de naturel, aussi bien lors de leurs déplacements que lors des entretiens. Naturellement, l’aisance vient avec la pratique, au fur et à mesure que naissent les automatismes partir en mission n’est plus une angoisse telle qu’elle vous paralyse.

Reste l’épineuse question des chats noirs. A l’entraînement, à défaut de briller, ils s’en sont sortis et personne n’a vraiment relevé leur capacité à systématiquement se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, à retrouver leur source au point de rendez-vous fixé, envahi par une manifestation imprévue ou à croiser un camarade de collège dans un aéroport au bout du monde. Certains seront malades comme des chiens après avoir imprudemment dîné dans le souk, d’autres auront égaré leur passeport, perdu la clé de leur chambre, oublié leur liasse de billets locaux on ne sait où, etc.

Dans la plupart des cas, ces incidents n’auront pas de conséquences. Le passeport était au fond du sac, l’argent sur la table de nuit dans la chambre, et sauf intoxication carabinée, tout passe avec des médicaments et du Coca. Parfois, cependant, la malchance, combinée à une bonne dose d’amateurisme, peut provoquer des catastrophes, comme le montre la douloureuse affaire du Rainbow Warrior. Quand vous vous présentez devant le jury du concours, dites-vous que les question que se posent ses membres sont les suivantes : pourrais-je partir en mission avec elle ou lui ? Sera-t-il un atout ou un poids-mort ? Quelle sera sa fiabilité ? La seule interrogation qui vaille, finalement, est celle de la confiance que l’on peut placer en vous.

The Spy Ninja, de Yoshinari Kamiya (2004)

“Self-preservation is what’s really going on today” (“Young Hearts Run Free”, Candi Staton)

Enseignant, historien versé dans l’étude des conflits contemporains, le taulier d’Historicoblog nous observait avec curiosité lorsque, en 2013, l’évolution de la crise syrienne et l’intervention française au Sahel, venus confirmer notre inquiétude, le convainquirent que nous n’étions peut-être pas que des esprits dérangés. Appliquant des méthodes d’analyse éprouvées, il entreprit alors de décrypter l’abondante propagande que les groupes jihadistes consacraient à leurs opérations de combat. Il fut ainsi un des premiers à évoquer en France les Inghimasi avant d’acquérir, l’air de rien, une connaissance du théâtre syro-irakien que très peu, dans notre pays, peuvent concurrencer.

Esprit méthodique à l’extrême rigueur, il a largement partagé ses réflexions au profit de tous ceux qui voulaient comprendre et anticiper les projets opérationnels  des jihadistes. Menacé par les jihadistes, qui lui reprochaient la pertinence de ses travaux, il a également subi les injures, forcément misérables, des admirateurs de la bienveillante social-démocratie syrienne, à commencer par les queues de promo et autres petits télégraphistes de l’axe Damas-Moscou-Téhéran.

Convaincu du danger mortel que représentent les jihadistes, notre homme sait aussi que le régime syrien n’est pas moins abject et criminel. Spécialiste froid, il n’a jamais oublié les grands principes moraux qui font qu’on peut étudier un sujet avec rigueur sans s’aveugler. Explorer un tel sujet, cependant, use, et il a récemment annoncé mettre un terme à ses analyses.

Compréhensible, cette décision n’en est pas moins terrible. Lu par les services comme par les forces armées, abondamment cité par les journalistes comme par les chercheurs et les étudiants, il n’aura jamais eu au sein de l’État la place qu’il méritait afin de produire ce dont nous avons tous besoin, alors que le calme que nous vivons est trompeur. Il faut désormais souhaiter que la masse proprement ahurissante de travail qu’il a accomplie depuis toutes ces années se transforme en livre, ou en cours dans une école militaire ou une université courageuse. Imaginer qu’une telle connaissance des méthodes de combat jihadistes puisse disparaître constitue en effet un crève-cœur.

D’ici là, qu’il me soit permis de le remercier pour tout, pour ses réflexions, nos échanges, son acharnement à comprendre et à transmettre. La fin de ses travaux doit être vue comme la fin, glorieuse, d’une période incroyable de sa vie et de sa carrière, et nous lui souhaitons, avec toute notre amitié, le meilleur pour la suite.

“Success is my only motherfuckin’ option, failure’s not” (“Lose Yourself”, Eminem)

Autant le dire d’entrée, ça n’arrive pas tous les jours. La ministre des Armées a annoncé vendredi dernier, dans un tweet nonchalamment glissé dans un fil consacré aux tentatives diplomatiques  françaises de rendre les alliés de Paris enfin efficaces au Sahel, que nos forces avaient tué le 3 juin Abdelmalek Droukdel, l’émir d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

L’événement, d’une grande importance opérationnelle et d’une immense portée symbolique, n’est naturellement pas passé inaperçu. Il a même permis à certains organes de presse de donner la parole à quelques escrocs échevelés (« La petite Mouzin a été assassinée par Ravaillac, et sa dépouille est sur l’Île de Pâques ») et autres propagandistes pro-syriens (« Bachar al-Assad est le digne successeur de l’Abbé Pierre »). Les esprits éclairés leur préféreront des spécialistes qui bossent, comme Yvan Guichaoua, Marc Mémier, Marc Hecker ou Wassim Nasr. Laissons d’ailleurs les vrais professionnels évaluer les conséquences de cette opération et essayons, plus modestement, de procéder à une poignée de rappels.

1/ C’est la première fois que la France élimine un responsable jihadiste de cette importance. Même Mokhtar Belmokhtar, dont la mort n’a jamais été ni démentie ni confirmée, aussi bien par la France que par ses adversaires (mais qui semble bien réelle), n’était pas de ce calibre. C’est également la première fois que l’émir national d’une organisation jihadiste algérienne est tué à la fois par des forces autres qu’algériennes et hors du pays. C’est, enfin, la première fois, que l’émir d’une filiale d’Al Qaïda est tué par des forces autres qu’américaines. Et, disons-le, c’est une immense fierté.

2/ Abdelmalek Droukdel n’était pas un lapin de six semaines : vétéran du Groupe islamique armé (GIA), passé au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), il y avait succédé en 2004 à Hassan Hattab, son fondateur. Aidé par des premiers revenants du jihad irakien (n’en déplaise à certains, il y avait déjà des anciens combattants du jihad irakien en 2005), il avait alors littéralement révolutionné l’organisation terroriste algérienne. Rallié à Al Qaïda en 2006, transformé en AQMI en 2007, le groupe s’était montré capable de frapper dans Alger à deux reprises (en avril et en décembre de cette même année 2007), avait commencé à pratiquer l’attentat-suicide et les attaques simultanées. Il avait également commencé à filmer les embuscades tendues à l’armée algérienne en Kabylie, et je peux vous dire que les années 2007-2010 ont été particulièrement rudes pour l’Armée nationale populaire dans la zone. Évitant les massacres de civils qui avaient tant nui au GIA, AQMI, reprenant les méthodes de l’insurrection jihadiste irakienne, s’était ainsi montrée une filiale particulièrement orthodoxe d’Al Qaïda.

AQMI avait intensifié ses contacts avec les groupes voisins, les soutenant, les encourageant, les encadrant et combattant parfois à leurs côtés. Dès cette époque, on disait du côté du boulevard Mortier qu’AQMI était une université régionale du jihad (souvenez-vous des combats en Tunisie en 2006), et c’est au Sahel que cet effort obtint les résultats les plus spectaculaires. Prolongeant une stratégie ancienne et jouant sur les profondes fragilités de la zone, l’organisation, appliquant la doctrine de ses maîtres, y développa les compétences locales et accompagna l’émergence de groupes indigènes derrière elle s’abrita et qu’elle laissa manœuvrer. Dès 2008, la première prise d’otages (dans le sud tunisien) illustra la dangerosité d’AQMI et de ses alliés, après l’assassinat de Français en Mauritanie en 2007, et le phénomène prit l’importance que l’on sait.

Connectée à Boko Haram au Nigeria, aux Shebab somaliens et à Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA), AQMI soutint les jihadistes de l’est libyen après la révolution de 2011. Des membres du groupe, «  à titre personnel », participèrent même à l’assaut contre le consulat américain de Benghazi.

3/ Droukdel, fidèle à la méthode OBL, a dirigé de loin, donnant des impulsions, laissant faire les commandant locaux, évitant de s’impliquer directement dès que des groupes étaient capables d’agir seuls. Malgré l’intervention la France, ou grâce à elle, AQMI a transformé le Sahel en terre de jihad alors qu’il n’était qu’une terre de prédication. Sept ans après le lancement de Serval, le bilan stratégique de Paris et de ses partenaires est catastrophique, sans qu’il soit pourtant possible de déterminer quelle autre solution que militaire on pouvait proposer au mois de janvier 2013.

En ce printemps 2020, alors que les forces du G5 Sahel restent d’une édifiante inefficacité et que la MINUSMA continue de prendre des coups sans jamais pouvoir les rendre, la scène jihadiste sahélienne est un cauchemar éveillé : l’État islamique, absent en 2013, est désormais bien en place. AQMI s’est effacée au profit du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) qui agrège des groupes communautaires. Le centre du Mali est en quasi guerre civile, et le Burkina n’est pas loin d’être perdu. La Mauritanie est d’une rare ambiguïté, tandis que le Niger n’est plus épargné. La menace est ressentie jusqu’au Sénégal, et chacun médite la leçon de l’attentat en Côte d’Ivoire, en 2016.

4/ L’importance du succès français a conduit certains observateurs, faisant preuve d’un enthousiasme charmant, à faire référence à la mort d’Oussama Ben Laden, en 2011 et invoquer le chef-d’œuvre de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty (2012). Sauf que rien n’est véritablement comparable. AQMI n’a jamais menacé le territoire français – même si le GSIM ou elle ont déjà frappé nos ambassades (au Mali et au Burkina) ou essayé de le faire (en Mauritanie), AQMI a tué moins de nos concitoyens que l’Etat islamique et ne nous jamais infligé de pertes qui auraient pu rappeler les tragédies de New York, Washington, Nairobi, Dar es-Salaam ou Riyad. L’opération elle-même (un raid complexe au Nord-Mali, en zone de guerre) n’a rien à voir avec l’attaque d’une villa dans la ville abritant l’école des officiers de l’armée d’un pays (supposément) allié. Enfin, il n’est pas inutile de préciser ici qu’AQMI, organisation jihadiste ayant commis ou soutenu des centaines d’actes de violence en Algérie et au Sahel, n’a jamais même envisagé d’agir en Europe. Il n’y a donc pas lieu de comparer la mort de son émir avec celle du chef d’Al Qaïda. Le seul point commun, hélas, entre ces deux faits est que là encore ce succès opérationnel, réel, va sans doute être sans effet sur la menace jihadiste.

5/ A défaut d’attirer des volontaires venant de loin, le jihad sahélien est devenu un point de convergence où se rencontrent des vétérans, que la France tue régulièrement, parfois sans l’avoir planifié. On se souviendra ainsi de la fin brutale de Seif Allah ben Hassine, figure essentielle de la scène jihadiste tunisienne et proche d’OBL. On ne pourra d’ailleurs que saluer l’admirable discrétion des autorités algériennes en matière de contre-terrorisme régional.

Je laisse désormais aux commentateurs cités plus haut le soin de réfléchir à l’avenir.

Et un grand merci à Mars attaque pour son patch…

« Sweet confusion under the moonlight » (« Such a Night », Dr. John)

Que raconter d’une bataille ? Quel point de vue adopter ? Faut-il commencer par une longue séquence de mise en place, présentant les belligérants, exposant leurs objectifs et plaçant des visages sur quelques acteurs essentiels (les chefs, les responsables politiques, des commandants d’unité ?) ou symboliques (des combattants anonymes ? des héros ? des civils perdus dans la tourmente ?) ? Faut-il, au contraire, plonger au cœur de l’action, comme le fit Steven Spielberg dans Saving Private Ryan (1998) ? Dans deux des plus grands films de guerre jamais réalisés, Un Pont trop loin (1977) et Black Hawk Down (2001), Richard Attenborough et Ridley Scott firent le choix d’une reconstitution pointilleuse des combats après avoir très habilement présenté le contexte général. Une telle approche cependant exige un scénario d’une grande qualité et une mise en scène fluide afin de ne pas transformer le récit en un cours magistral, mais le résultat peut être remarquable. Quand il ne l’est pas, ça donne des purges académiques et démonstratives, comme Le Jour le plus long (1962), une superproduction lourdingue écrasée par ses moyens et sa distribution.

De quelle bataille parle-t-on, au fait ? Du choc attendu entre des belligérants, comme au début de Gladiator (2000) ou dans Austerlitz (1960), la magistrale fresque d’Abel Gance ? D’un engagement secondaire devenu un affrontement majeur, comme à Verdun ou Guadalcanal ? D’une embuscade ? D’un raid raté ? D’une attaque surprise ? Je dois avouer, mais cela ne vous surprendra pas, que ce dernier cas de figure a ma préférence puisqu’il permet, pour peu que tout le monde y mette du sien lors de l’écriture du scénario puis de sa mise en scène, de montrer le renseignement à l’œuvre, dans ses succès comme dans ses échecs. Il s’agit même parfois de la partie la plus intéressante du récit, et voir tâtonner les analystes militaires, par exemple dans Pearl Harbor (2001) rappelle à quel point ce métier est important, complexe et mal compris – en particulier de certains responsables.

Cette phase initiale de montée des périls rappelle d’ailleurs le début des films catastrophe, lorsqu’un spécialiste, évidemment talentueux et évidemment difficilement contrôlable, pressent qu’un événement désagréable est sur le point de se produire ou qu’une menace émerge rapidement mais qu’il ne parvient pas à mobiliser les responsables concernés et encore moins à simplement se faire entendre. C’est toute l’histoire de The Looming Tower (2018), et on voit cette mécanique narrative à l’œuvre dans Les Dents de la mer (1975), le classique de Steven Spielberg, ou dans des séries B convenables, comme Le Pic de Dante (1997, Roger Donaldson). Ces œuvres sont également l’occasion d’observer les mécanismes habituels de déni de leaders incapables de prendre la mesure des situations auxquelles ils sont confrontés.

La ressemblance entre les films catastrophe et les récits d’attaques surprises ne se limite cependant pas à leurs premières séquences. Les personnages, face à un tremblement de terre, une éruption volcanique, une catastrophe industrielle ou une offensive ennemie, essayent de survivre au milieu du chaos puis de reprendre l’initiative. La Bataille des Ardennes, qui débuta le 16 décembre 1944, constitue le sujet idéal pour qui voudrait montrer l’aveuglement d’une force armée trop certaine de sa prochaine victoire. Le monumental échec des services de renseignement alliés et des chefs militaires qui les supervisaient, malgré les signaux d’alerte émis par quelques-uns, offre en effet l’occasion parfaite de mettre en scène un scénario catastrophe. Qui plus est, l’héroïsme des défenseurs, montré à l’écran dans la remarquable minisérie Band of Brothers (2001), adaptée du livre de Stephen E. Ambrose (1992), est de l’or pour scénariste, tout comme le déroulement des combats ou l’aveuglement une fois de plus absurde de Hitler.

En 1965, alors qu’une longue série d’ambitieuses reconstitutions cinématographiques de grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale a débuté, le réalisateur britannique Ken Annakin apporte donc sa contribution à la mémoire collective avec La Bataille des Ardennes. Il n’aurait pas dû.

Tourné en Espagne avec le soutien, manifestement sans limite, de l’armée du Caudillo, et porté par une distribution de grande qualité (Henry Fonda, Robert Shaw, Charles Bronson, Dana Andrews, Telly Savalas), le film est un ratage absolu. Long, lourdingue, le récit n’a aucun rythme et échoue à créer le moindre suspense. Alors que l’armée américaine court au-devant d’une catastrophe, aucune des discussions, pourtant supposément tendues, entre le personnage de Fonda, qui pressent l’offensive allemande, et ses supérieurs ne suscite le moindre intérêt. Même le massacre de Malmedy est filmé sans relief, tandis que les scènes de combat évoquent plus un mauvais western qu’une des batailles les plus acharnées du front occidental. L’épisode le plus connu de la bataille, le fameux Nuts! du général MacAuliffe, est pour sa part expédié sans le moindre panache.

Qui plus est, s’agissant des Ardennes au mois de décembre, on ne peut que noter la quasi absence de neige et un relief qui n’a rien à voir avec la réalité. Certaines scènes vues d’avion font plus penser à la Campagne de Pologne ou à Koursk qu’au massif ardennais, et on se demande, à contempler ces longues étendues de champs cultivés labourés par des chars allemands, si le réalisateur a bien conscience de ce qu’il tourne. Enfin, les erreurs ou les omissions historiques (où est le clair de lune artificiel de la Wehrmacht ?) sont si nombreuses qu’il est difficile de les expliquer par la seule licence poétique. L’incendie du dépôt de carburant de Stavelot n’est déclenché que par des soldats US sans que jamais apparaissent les fusiliers belges à l’origine de cette action essentielle, et les noms des principaux protagonistes sont modifiés. Les acteurs font ce qu’ils peuvent avec ce qu’on leur donne, mais ça ne suffit pas à sauver cette interminable reconstitution du désastre. Un film à éviter, sauf si on veut montrer à des étudiants ce qu’il ne faut pas faire.