Vous devriez l’attacher, colonel

Vous devriez l’attacher, colonel

Au printemps 2007, à l’occasion d’une de mes dernières missions pour le Service, je partis en Égypte, un portrait du Président René Coty au fond de ma valise. Mon binôme du moment, qui n’était pas en reste dès qu’il s’agissait de ricaner, avait eu cette idée, et nous envisagions cette démarche comme un hommage, humble mais sincère, au prodigieux film de Michel Hazanavicius, OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, sorti en 2006 et devenu instantanément culte dans les couloirs de la caserne Mortier. Il faudrait préciser ici, en effet, que les espions français, s’ils peuvent apprécier les fictions supposées reproduire fidèlement leurs activités, sont extrêmement sensibles aux parodies quand celles-ci sont de qualité. Il faut y voir un goût prononcé pour le mauvais esprit, sans doute né de la fréquentation quotidienne de la réalité du monde et du pouvoir.

Trois ans plus tard, OSS 117 : Rio ne répond plus, toujours réalisé par Michel Hazanavicius, toujours sur un remarquable scénario de Jean-François Halin, prolongea de la plus remarquable des façons le premier opus, les deux films s’imposant alors comme des parodies difficilement dépassables, à l’efficacité comique jamais atteinte depuis les grandes comédies de Louis de Funès, de Jean-Paul Belmondo ou de Pierre Richard, à la fin des années ’60 et dans les années ’70. S’emparant du genre, typique du cinéma français, qui consiste à tourner en dérision les services de renseignement et leurs membres, Hazanivicius et Halin n’ont pas seulement écrit et réalisé deux films déjà cultes, ils ont aussi livré deux récits très politiques, puissamment subversifs et terriblement ironiques.

La démarche, réalisée avec un très grand talent, s’est avérée d’autant plus séduisante qu’elle a puisé aux meilleures sources. Interrogé sur France Inter en 2006 (ou était-ce en 2005 ? On me pardonnera de ne pas avoir retrouvé le podcast), Jean Dujardin avait confié son admiration pour Jean-Paul Belmondo (qu’il imite d’ailleurs remarquablement). Les références au chef-d’œuvre de Philippe de Broca Le Magnifique (1973) sont ainsi nombreuses, aussi bien au Caire

qu’à Rio,

et elles sont d’une magnifique cohérence. Le choix pour interpréter OSS 117 d’un acteur fan de Jean-Paul Belmondo, immortel visage de Bob Saint-Clar, s’imposait. Le film de Philippe de Broca n’était, en effet, qu’une charge frontale contre les romans et les adaptations cinématographiques des histoires créées bien avant Ian Fleming par Jean Bruce. Cet auteur, dès 1949, avait écrit des dizaines de thrillers de gare mettant en scène OSS 117, super espion, caricature bondissante du héros français. De 1963 à 1971, une série d’improbables navets – OSS 117 se déchaîne (1963) ; Banco à Bangkok (1964) ; Furia à Bahia pour OSS 117 (1965) ; Pas de roses pour OSS 117 (1968) ;; OSS 117 prend des vacances (1970) ; A tout cœur à Tokyo pour OSS 117 (1966) ; OSS 117 tue le taon (1971) – était venue affliger les critiques et lasser le public sans réellement contribuer au mythe du superhéros en smoking.

A la différence, cependant, des autres films tournant en dérision les services français (y compris les hilarantes aventures de l’inspecteur-chef Clouseau, de la Sûreté), les deux réalisations de Michel Hazanivicius consacrées à OSS sont cruelles et dressent le portrait d’un homme médiocre, qui ne peut être encensé que par d’autres médiocres.

Mauvais analyste, mauvais opérationnel

Dès les premières minutes du Caire, le spectateur est fixé. OSS 117 est un parfait ignorant, auquel son chef (impeccable Bernard Fresson, pas moins ignorant) prête des qualités d’analyste et de diplomate que manifestement il ne possède pas. Il faut préciser ici que cette scène est donc très réaliste.

Déplorable analyste, donc, Hubert Bonisseur de La Bath est aussi un pitoyable opérationnel – on s’étonne qu’il n’ait pas écrit ses mémoires, d’ailleurs – incapable d’appliquer les règles élémentaires du RVPI et faisant fi des plus élémentaires règles de discrétion en tordant les signaux de reconnaissance.

Mauvais analyste, mauvais opérationnel, OSS 117 est, en réalité d’une ignorance crasse, comme les deux films ne cessent de le montrer. Il semble tout ignorer, par exemple, de l’ingérence permanente des États-Unis en Amérique latine, ce qui ne peut qu’affliger son collègue de la CIA.

Le moment est d’autant plus délicieux que l’action de Rio ne répond plus se déroule alors que des instructeurs et théoriciens français, comme le relate Elie Tenenbaum dans son récent livre, sont à la manœuvre aux côtés des forces américaines en matière de contre-insurrection dans nombre de pays du continent. OSS 117 n’est au courant de rien, et c’est l’histoire de sa vie.

Son manque total de culture, associé à une arrogance qui semble sans limite, offre au cinéaste l’occasion de tourner des scènes d’une réjouissante méchanceté.

L’espion français, légende vivante du SDECE, y expose toute sa vacuité, ses certitudes idiotes et sa misogynie.

Je ne vois pas trop l’intérêt de ressembler à une femme

Comme Bond et d’autres espions de fiction sauvant le monde quotidiennement, Hubert Bonisseur de La Bath est un phallocrate, consommateur de femmes sans sentiment, guidé par ses seules pulsions. Sa misogynie, qui le conduit souvent à des remarques, sinon des gestes, parfaitement déplacées, est omniprésente, et elle est filmée avec gourmandise par Michel Hazanavicius.

Face à un butor jamais avare de mansplaining, les personnages féminins resplendissent de qualités. Brillantes, courageuses, fortes, intègres, subtilement ironiques et mues par d’authentiques idéaux, les héroïnes des deux films sont les parfaits contraires de l’officier du SDECE, qu’elles démasquent en tour de main mais qu’elles finissent par trouver attachant, comme on peut se surprendre à aimer un sale gamin mal élevé et pas bien malin.

Ce personnage de mâle dominateur, fier et sûr de sa virilité, est d’autant plus risible qu’il refoule manifestement une homosexualité qu’il ne peut que trouver honteuse et qu’il n’assume donc pas. Il faut dire que les superhéros gays ne courent pas les rues, et ces deux films pointent ici du doigt un manque assez criant du cinéma de genre. On ne voit pas pourquoi, en effet, il faudrait nécessairement être hétérosexuel pour accomplir des prouesses au profit de la sécurité nationale.

Et que je te trimballe des poules, que je te trimballe des pastèques

Ignorant, arrogant, misogyne, Hubert Bonisseur de La Bath est aussi, sans surprise, un raciste de la pire espèce, assénant des propos de comptoir sans réaliser leur portée, aussi bien à de hauts responsables gouvernementaux,

qu’aux plus humbles, qu’il tutoie sans vergogne et qu’il considère avec tout le mépris paternaliste du petit Blanc qu’il est.

Fort logiquement, d’ailleurs, OSS n’est pas seulement raciste, il est aussi antisémite, relayant les clichés les plus abjects, toujours sans réaliser la portée de ses propos.

Tout au long des deux films de Michel Hazanavicius, on découvre en réalité que l’agent d’élite des services français, que l’on a vu en action contre des nazis, n’est qu’un naufrage idéologique. Son ambiguïté à l’égard du nazisme, qu’il ne combat que par goût de la castagne, sans en mesurer l’horreur, est omniprésente. Loin de mesurer la nature et l’ampleur des crimes commis, il ne fait qu’affronter sans les comprendre des adversaires avec lesquels on imagine qu’il pourrait coopérer demain si l’ordre lui en était donné. Cette incompréhension le conduit à commettre les pires impairs, au cours desquels, d’ailleurs, il expose la vide de sa conscience politique (« Un mémorial, peut-être ? »)

Confronté à un ancien officier de la Wehrmacht (qui cite le Ramirez de Papy fait de la résistance), OSS se montre, comme à son habitude, d’une totale inconscience idéologique (« Le 3e Reich et l’idéologie nazie m’ont toujours rendu dubitatif »). Le dialogue entre le Français et le nazi, ennemis supposément jurés, tourne même à la querelle d’adolescentes, toujours sur fond d’homosexualité cachée. L’espion français en profite pour révéler une autre de ses croyances, cette fois au sujet de certaines caractéristiques physiques de ses adversaires. Sa bêtise semble sans limite.

Rappelant souvent le beauf de Renaud et de Cabu, OSS 117 porte sur le monde un regard fait de certitudes imbéciles qui, mêlées, offrent au réalisateur l’occasion de scènes exceptionnelles :

Comme un lundi

Comme bien d’autres héros, y compris le personnage central d’une récente série à succès, Hubert Bonisseur de La Bath représente exactement ce que ne doit pas être le membre d’un service de renseignement. Il faut dire que le réalisateur et son scénariste s’attaquent férocement à cet univers, montrant des administrations rivales sans imagination, toutes présentes en Égypte sous la même couverture inepte de ventes de poulets. Et certains des membres (supposément) les plus talentueux de ces services se prennent même de passion pour cette activité.

On retrouve là, et plus encore là,

les origines de la série-documentaire qu’Arte a consacrée au SDECE en 2015.

You’re so French

Hilarants, burlesques, ces deux films de Michel Hazanavicius sont proches de la perfection. Conformes au goût national pour les dialogues ciselés et les répliques instantanément cultes dignes de figurer aux côtés des formules d’Audiard ou d’Astier, ils sont aussi la synthèse brillante de décennies d’humour anglais ou hollywoodien que le cinéaste cite avec malice. Qu’on en juge. En 2006, dans Le Caire, nid d’espions,

Et en 1986, dans Three Amigos, de John Landis :

Les auteurs connaissent leurs classiques, et comme le diraient les critiques du Masque, leur grammaire cinématographique. Pas un seul instant de répit n’est laissé au spectateur, forcément repu de tant de mots savoureux et de moments absurdes. Certains d’entre eux, sans parole, donnent la mesure de l’abyssale vacuité du personnage principal, délaissant sa mission pour faire du ménage et jouer avec un poulailler industriel.

Il est cependant permis de se demander si la nature profondément subversive de ces deux films a bien été saisie. Au-delà de leurs remarquables indéniables qualités, ces récits montrent un espion français raciste, antisémite, misogyne, idiot, sans la moindre culture et dont les manières aristocratiques ne résistent pas à une simple bouffée de chicha. Esprit sans élévation, butor capable de mettre les pieds sur un bureau dans une ambassade ou de faire des remarques plus que déplacées à des jeunes femmes, OSS est une imposture au raffinement de façade, que ses alliés méprisent. Il évoque d’ailleurs quelques vieilles badernes que l’on croise parfois sur des plateaux de télévision et qui se présentent comme de grands stratèges. Profondément vulgaire, il n’est qu’un aventurier sans ossature idéologique, sans éthique, aveuglé par la ligne officielle des autorités et convaincu par la geste nationale. Sa découverte, dans le bureau de son chef – dont on devine qu’il n’a pas vécu la Seconde Guerre mondiale conformément aux canons de la morale – de la complexité de la réalité est un moment exceptionnel.

A travers le portrait d’Hubert Bonisseur de La Bath, crétin suffisant caché derrière son métier et sa particule, Michel Hazanavicius et Jean-François Halin dynamitent le roman national et dénoncent une série d’impostures et de mensonges. Leurs films sont, à cet égard, d’une terrible actualité, et on est bien obligé de ricaner en pensant à la projection sur les Champs-Élysées des aventures cairotes d’OSS 117.

Le renseignement au cinéma : se rendre dans un établissement interlope

La rumeur court que lors d’entretiens réalisés avec de jeunes gens désirant intégrer nos services, les responsables à la manœuvre demanderaient aux candidats s’ils avaient déjà fréquenté des établissements interlopes. La question, qui rappelle la fameuse et imbécile question posée par certains enseignants à la Sorbonne il y quelques décennies (« Mademoiselle, parlez-moi de l’Amour ») lors des oraux de géographie, vise aussi bien à tester le vocabulaire de l’impétrant qu’à observer sa réaction si, le cas échéant, il a effectivement fréquenté des bars à marins, des brasseries à policiers, des BMC djiboutiens et autres clubs privés du 8e arrondissement.

L’interrogation, aussi intrusive et déplacée soit-elle, n’est donc pas inutile puisqu’elle participe de la sélection du personnel du Service. La fréquentation de clubs louches, de bars glauques et autres assemblées étonnantes peut être au cœur de votre mission, comme le fait Al Pacino chez Friedkin,

Cruising, de William Friedkin (1980)

Mais elle peut aussi intervenir sans prévenir. Un soir d’octobre 2000, à Stockholm, nos camarades de la Säpo nous entraînèrent dans un pub  irlandais du centre. Le silence s’y fit dès que nous entrâmes – il faut rappeler ici que 4 types en costumes sombres, cravates club et gabardines mastic créent rarement une ambiance de feu –, et nos camarades, Guinness en main, finirent par nous avouer que le bar était farci de sympathisants de l’IRA et qu’il avait même fait l’objet d’une descente sur une suspicion de de trafic d’armes. Humour viking.

D’autres fois, comme à Manama il y a quelques années, votre binôme vous invite à boire dans le bar situé sous l’hôtel. Et il se trouve qu’il ne s’agit, ni plus ni moins, que d’un bar à tapins où les marins de la base américaine voisine, des Saoudiens soudainement moins rigoristes et une poignée de civils occidentaux égarés (ou pas) viennent chercher une forme précise de réconfort. L’ambiance y est donc particulière, et vous admirez la sérénité amusée de la jeune collègue qui vous rejoint au comptoir du claque. Je pourrais aussi vous parler de mon adjoint qui, il y a très longtemps, faillit achever sa soirée dans un bordel indonésien en compagnie d’un criminel de guerre étoilé, de surprenantes soirées au Caire ou à Moscou, et même de rencontres étonnantes à Paris.

Le plus sage est toujours de s’exfiltrer en douceur, mais ça n’est pas toujours possible et il faut alors composer. Dans ces cas-là (comme dans tous les autres), pensez au compte-rendu à l’issue.

Une Nuit en enfer, de Roberto Rodriguez (1996)

Le renseignement au cinéma : être promu

Comment expliquer une promotion ? La personne qui vient de se voir attribuer un nouveau poste, plus prestigieux que celui qu’elle occupe actuellement, est naturellement persuadée qu’elle constitue le choix idéal et que toute sa carrière et son parcours la conduisaient à ce nouvel accomplissement. Après tout, se dit-elle, l’Empereur nommait des généraux sur le champ de bataille, et il ne fait pas de doute que je suis l’homme/la femme de la situation.

Les motifs qui expliquent une promotion sont, en réalité, plus variés. On trouve, bien sûr, dans les forces et les services quantité d’éléments méritants ayant fait plus que leur devoir et qu’il importe de valoriser, de mettre en avant, voire de présenter comme des exemples. Trop souvent, hélas, leurs chefs, selon une pratique typiquement française, invoquent des arguments ineptes pour ne pas les récompenser et se réservent les honneurs, même les plus simples. Mes anciens camarades se souviendront ainsi du modeste pot de fin de cellule crise après le 11-Septembre où se rendit seul notre boss. Il faut dire, comme me le glissa alors avec malice un lieutenant-colonel qui en avait vu d’autres, qu’on est « récompensé dans la personne de ses chefs » et que nous aurions dû être honorés. Nous ne le fûmes pas.

Il est donc possible de promouvoir sur la foi d’évaluations mensongères, de rapports biaisés et de recommandations intéressées. Dans les services, peut-être plus qu’ailleurs, certains ne peuvent s’empêcher de manœuvrer, d’intriguer, de monter des coups, autant par goût que par désœuvrement. Vous vous retrouvez alors avec un chef ou un subordonné dont, manifestement, les compétences ont été survendues, selon le bien connu principe de Peter. Il faut alors prendre son mal en patience, attendre le bon moment, ou, comme me le confia un jour un jeune officier qui ne cachait rien de son agacement, provoquer l’explosion du système. Puisque Machin ou Truc sont si bons, pourquoi ne pas les envoyer en mission ou leur confier des dossiers vraiment sensibles ? Personne ne pourra nier l’évidence quand le naufrage sera complet (pro tip : si, on pourra).

La promotion d’incompétents ou de nuisibles permet de régler, sur le plan tactique, un problème en le déplaçant et en le confiant à d’autres. On ment, alors, en vantant les mérites d’un fonctionnaire ou d’un officier dont le bilan réel est médiocre mais qu’on n’a jamais, pour de complexes raisons, évincé comme il le méritait. C’est tout le charme des mobilités externes, réservées à la fois à des éléments remarquables dont il faut accompagner la montée en puissance et à des tanches qu’on préfère voir le plus loin possible de la Centrale, au moins pour deux ou trois ans. Cette gestion à court terme a naturellement de lourdes conséquences puisqu’elle génère au sein de l’unité ou du service frustration et perte de confiance. Les gestionnaires vous répondent en invoquant, parfois à raison, la nécessité d’éloigner un membre néfaste de l’organisation et en exposant une subtile équation entre les dégâts faits à Paris et ceux faits sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !). Dans certains cas, vous réalisez même que vos chefs, comme votre camarade officier, jouent sciemment la carte du pire et espèrent que le darwinisme appliqué au renseignement aura raison du sujet.

Cette régulation de la médiocrité par l’ascension professionnelle n’est cependant pas la seule hypothèse pouvant expliquer une promotion. Dans quelques cas, et la manœuvre est alors délicieusement perverse, on mute avec les honneurs un mauvais vers une organisation qu’on espère freiner, à défaut de la saboter véritablement. A l’inverse, d’autres, faisant montre d’un authentique sens du service public, choisissent de nommer à de tels postes des éléments à fort potentiel afin de compléter leur formation et de soutenir un partenaire en tissant avec lui, dans le même temps, des liens de confiance. Il s’agit là de décisions qu’il faut saluer, bénéfiques à tous, et il faut se résoudre à voir partir d’excellents collègues. Il savent qu’on les attendra.

Hot Fuzz, d’Edgar Wright (2007)

Fiez-vous aux Dieux, mais amassez du renseignement

L’enthousiasme ne me vient pas facilement, et il ne faut pas donc pas bouder son plaisir quand les éditions Taillandier publient enfin en poche un classique parmi les classiques de la littérature scientifique consacrée à l’histoire du renseignement. Tirée de sa thèse, soutenue en 1987, la somme de Mary Rose Sheldon, Renseignement et espionnage dans la Rome antique, s’est imposée dès sa publication en 2004 comme un ouvrage de référence, difficilement dépassable. L’auteure, officier supérieur dans l’armée américaine, enseigne désormais au Virginia Military Institute (VMI), et elle a consacré sa carrière à l’étude du renseignement dans l’Antiquité.

Rendu accessible au public francophone grâce aux Belles Lettres en 2009, le livre, dense et technique, constitue une étude exemplaire de l’utilisation par l’empire romain du renseignement. On y parle organisation, chefs de guerre, méthodes, succès et échecs, et de l’ensemble se nourrit d’une prodigieuse érudition. Le livre, en plus de ce qu’il nous apprend et nous explique, nous donne une remarquable leçon de méthodologie historique en mêlant les sources (textes, fouilles archéologiques, études d’autres chercheurs) et donc, de façon très révélatrice, une excellente leçon de renseignement. On y assemble en effet des indices disparates et des faits parfois imparfaitement connus pour donner du sens, on y pose des hypothèses, on en contredit d’autres, on y argumente avec rigueur et on admet son ignorance ou son impuissance.

Ouvrage indispensable, à lire et à consulter, Renseignement et espionnage dans la Rome antique doit être impérativement présent dans les bibliothèques de nos services et de nos forces armées. Il n’est jamais inutile de méditer sur les causes profondes de la défaite romaine de Teutobourg (en 9 après J.-C) et sur ses conséquences.

Through counter-intelligence it should be possible to pinpoint potential trouble-makers and neutralize them.

La guerre est la grande affaire des nations, et la guerre irrégulière est celle des puissances occidentales depuis, au moins, la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans un ouvrage passionnant, Partisans et centurions. Histoire de la guerre irrégulière au XXe siècle, paru il y a déjà presque un an, Elie Tenenbaum, chercheur à l’IFRI, retrace l’évolution de ces conflits au cours du siècle passé.

En insistant sur les penseurs et théoriciens ayant nourri la réflexion des stratèges s’étant affrontés lors de certaines des guerres les plus importantes de l’Après-guerre, Elie Tenenbaum nous livre également une histoire de la pensée militaire occidentale et évoque très régulièrement l’action et l’organisation de grands services de renseignement comme le SDECE, qui deviendra la DGSE, et la CIA. Dense mais limpide, son ouvrage suit les parcours d’une poignée de personnalités hors-du-commun (pas nécessairement fréquentables, par ailleurs) dont la vie est émaillée de guérillas et d’opérations spéciales. On y croise des noms connus, comme celui de David Galula, l’officier français dont les écrits inspirèrent tant le général Petraeus. On y parle également de Fort Bragg ou de l’École des Amériques, de sanglante réputation, certains passages donnant furieusement envie de relire James Ellroy ou James Grady.

Rarement on aura lu des synthèses aussi claires et percutantes de la Bataille d’Alger ou de la Guerre du Vietnam, et le livre d’Elie Tenenbaum frappe par sa hauteur de vue, sa documentation, et surtout le constat d’échec qu’il établit après des décennies de contre-guérilla menées par les Occidentaux et leurs alliés. Au moment où l’État islamique, moins vaincu que jamais, poursuit son combat, que la défaite occidentale en Afghanistan est patente et que notre propre enlisement au Sahel n’est guère plus discuté, Partisans et centurions s’impose comme une lecture indispensable.

Le renseignement au cinéma : les chefs soumis à la pression (4)

La plus insupportable pression vient cependant des faits, quand ils contredisent les certitudes. Le Groupe islamique armé ? Un complot des SR algériens. Les attentats de 1998 au Kenya et en Tanzanie ? Un complot des SR soudanais. Les attentats du 11-Septembre ? Un complot des Palestiniens – et peu importe lesquels, évidemment. Les attentats de Madrid ? Un coup de l’ETA. Mohamed Merah ? Un loup solitaire. Les attentats à Paris en 2015 ? Une belle série de succès pour les services français. L’assaut du 18 novembre à Saint-Denis ? Un coup de maître. L’État islamique ? Un groupe mafieux. Les jihadistes ? Des fous, sans projet politique et sans réelle compétence opérationnelle.

Le nombre de carrières construites sur du vent et l’utilisation habile de réseaux ne cesse de m’impressionner. Jusqu’à un certain degré, les impostures sont tolérées, pour de complexes raisons d’équilibre intérieur aux structures. Comme on le dit parfois dans certains cercles, mieux vaut une petite injustice qu’un grand désordre et les pires saboteurs peuvent être maintenus malgré l’étendue de leur échec. Il arrive même que les plus habiles soient promus. L’Empereur nommait des maréchaux sur le champ de bataille. Nous nommons parfois des maréchaux sur des champs de ruines.

Viennent donc, le plus souvent tragiquement, des moments qui révèlent les escroqueries au grand jour, quand les événements contredisent sèchement les affirmations de la veille. La pression, alors, se fait intense, et parfois insupportable. Il faut sauver ce qui peut l’être, à commencer par son poste. Comment, alors, réduire la pression ? En détruisant des documents compromettants, évidemment. En faisant comprendre aux témoins que le silence est d’or. En mentant aux commissions d’enquête, en tordant les faits ou, plus habilement, en les présentant sous un angle plus favorable. Les plus talentueux se voient offrir des tribunes, on les invite dans de prestigieuses enceintes, et les plumes les plus réputées les aident à accoucher de souvenirs bidonnés.

Restent, pour les subordonnés, le constat de tragédies évitables et le spectacle, affligeant entre tous, de hauts responsables fuyant leurs responsabilités, évacuant la pression vers d’autres, niant l’évidence et devenant, à la longue, les otages de leurs mensonges. Ceux qui se taisent deviennent des complices.

La Chute, d’Oliver Hirschbiegel (2004)

Le renseignement au cinéma : les chefs soumis à la pression (3)

La pression que l’on subit peut ne pas seulement provenir de sa hiérarchie mais, de façon plus diffuse, du contexte dans lequel on évolue. A la tête d’une unité prestigieuse, ayant peut-être accaparé les ressources de l’ensemble du système ou monopolisé l’attention du public, vous êtes comptable aux yeux de vos pairs d’un bilan que vous n’êtes pas nécessairement en mesure de fournir si rapidement. On attend de vous des résultats, et sans doute même des succès, alors que la peinture n’est pas sèche et que tous vos personnels ne sont pas encore formés.

Dans ces conditions, et pour peu, justement, que vous soyez d’un naturel fébrile ou simplement sensible au regard des autres, il est possible que vous vous donniez en spectacle en jouant les matamores. La réaction, infantile, peut aisément s’expliquer alors que vous rappelez que votre équipe est en mesure de tout faire et que le triomphe est à coup sûr au bout du couloir. Ne riez pas, car de tels comportements, essentiellement masculins, ne sont pas si rares. Ils sont la manifestation d’une angoisse profonde, d’une peur de l’échec conjurée, croit-on, par une attitude de fier-à-bras. Certaines réunions ressemblent alors, étonnamment (ou pas, d’ailleurs) à des cours de récréation de collèges.

La Guerre des étoiles, de George Lucas (1977)

Cela peut, ponctuellement, être distrayant, mais il peut aussi arriver que le grand chef qui passait par là s’émeuve de l’ambiance et rappelle tout le monde à l’ordre. La pression, alors, s’exprime de façon brutale et s’accompagne d’une humiliation plus ou moins douloureuse. Il est de bon ton, comme chacun le sait, de ne pas ridiculiser publiquement, mais la tentation est parfois forte… On est alors soumis à la pression du regard de ses subordonnées, et certains – les moins fins – rejouent les matamores pour un public captif. Croyez-moi, ça n’est pas plaisant.

Celles et ceux qui adoptent un tel comportement exposent leur faiblesse, et révèlent les biais par lesquels on peut les manipuler. Dans le monde délicieusement retors du renseignement, une telle attitude est porteuse de grand danger.

Les Tontons flingueurs, de Georges Lautner (1963)

Le renseignement au cinéma : les chefs soumis à la pression (2)

Sous la pression des événements et de ceux qui sont comptables de leur gestion devant le pays, certains responsables boivent les paroles de leurs chefs et imposent à leurs troupes des idées qui ne sont pas les leurs. La démarche n’est pas élégante, mais elle a au moins le mérite de rassurer les ministres ou les directeurs généraux. Et si la manœuvre rate, il sera toujours possible, sans garantie de succès, d’essayer de leur faire porter le chapeau (pro tip : mauvaise idée).

D’autres, ensevelis sous les questionnements, les reproches (parfois imbéciles, et je repense à ce très très important directeur d’un de nos fleurons industriels qui me dit un jour, sans doute par goût de taquiner, que les attentats du 11-Septembre étaient un échec de mon service) ou les suggestions, peuvent momentanément perdre leur calme. La colère, comme on le sait, est mauvaise conseillère, quand bien même elle peut n’être qu’un indispensable prélude à une gestion solide de la crise.

Dans d’autres cas, la colère est la manifestation de l’exaspération face à une succession d’erreurs, de boulettes, de comportements imbéciles ou d’initiatives malheureuses (« Comment ça, ils ont perdu ton vrai-faux passeport ? » ; « Il a dit QUOI à la police ? » ; « Pourquoi ce type a-t-il été recruté alors que la psy disait qu’il était cintré ? », etc..

Last Action Hero, de John McTiernan (1993)

Les chefs ne sont pas tous de marbre, et leur agacement doit d’autant plus s’exprimer que le silence total peut être inquiétant pour leurs subordonnés. On peut, bien sûr, commander comme un sphinx, mais cette attitude n’est pas nécessairement adaptée à tous les environnements. Mon premier chef, en 1996, n’avait pas sa langue dans sa poche et j’eus l’occasion d’assister à quelques coups de sang qui, finalement, rassuraient car ils le rendaient humain. Plus tard, je vis même un général bardé d’étoiles littéralement virer de son bureau un diplomate un peu trop maniéré. L’affaire y perdit en dignité ce qu’elle y gagna en clarté.

La colère, alors, n’a pas de cible et à peine d’objet. Elle ne sert qu’à évacuer un peu de stress avant de repartir d’un bon pied. J’avais tendance, pour ma part, à claquer des portes ou à donner des coups de poing sur mon bureau, quand d’autres passaient des soufflantes par téléphone, ou d’autres, encore, mais plus rares, fermaient les portes pour se frictionner. Certains, trop nombreux dans mes jeunes années, avaient même tendance à gérer le stress avec du whisky dont les bouteilles sortaient des tiroirs le vendredi à partir de 18h30.

Il peut arriver, enfin, comme à l’occasion de naufrages, que de sévères explications de gravure entre services supposément partenaires permettent d’exprimer désaccords, contrariétés et même d’énoncer des vérités qui, comme dirait Al Gore, dérangent. Il ne s’agit plus seulement, dans ce cas, de contrariétés mais d’exaspération, et d’une gestion commune, par les cris et les remarques assassines, d’une pression qui pèse sur tous. J’ajoute ici que l’on peut à la fois être colérique et parfaitement maître de la situation…

La Guerre selon Charlie Wilson, de Mike Nichols (2007)

Le renseignement au cinéma : les chefs soumis à la pression (1)

Si on ne supporte pas la pression, autant ne pas choisir la voie du renseignement. Et si on est incapable de la gérer, mieux vaut ne pas postuler à des fonctions d’encadrement. Tout le monde n’aime pas l’urgence, la nécessité de prendre des décisions rapides, les enjeux importants, et il n’y a pas de honte à préférer le temps long de la réflexion ou le calme –  certes, relatif – des structures de soutien.

Dans certaines administrations, qui n’ont su ou n’ont pu mettre en place des circuits professionnels adaptés, le passage par un poste de commandement est pourtant une obligation, quand bien même tout le monde sait que le candidat retenu (et il le sait lui-même) n’est pas à la hauteur, voire qu’il est le pire des choix. La justice immanente frappe alors au pire des moments, lorsque la gestion de la crise échoit au pire des responsables. C’est arrivé dans certains services le 11-Septembre, ou lors des attentats de Madrid, Londres ou Toulouse-Montauban, et il n’y a pas de raison que cela n’arrive pas à nouveau.

De fait, parmi les nombreuses qualités qu’on attend d’un chef – et singulièrement du sien – figure la capacité à encaisser la pression des événements et à protéger ses équipes afin que celles-ci puissent se consacrer à la mission. Il ne s’agit pas de minimiser les actions à entreprendre ou de ne pas prendre en considération l’ampleur exacte de la crise mais, justement, de protéger ses subordonnés en transformant les directives, parfois impérieuses, de la haute hiérarchie en énergie positive.

Résister à la pression de l’autorité politique – seule autorité légitime, faut-il le rappeler – n’a rien de si évident. Il faut obéir sans se soumettre, sans se compromettre, sans renier les fondamentaux éthiques d’un métier qu’on a choisi de faire toute sa vie alors que le ministre qui vocifère sera peut-être parti demain, emporté par un remaniement, balayé par un scandale ou enseveli sous un désastre électoral. Votre chef joue à votre profit le double rôle d’un entraîneur qui fixe une stratégie et tire le meilleur de vous et d’un écran qui vous protège. Si vous ressentez plus de pression que votre chef, ou si, au contraire, vous ne savez pas pourquoi vous faites ce que vous faites, alors vous avez un problème. Et nous avons tous un problème.

Fantômas se déchaîne, d’André Hunebelle (1965)

Le renseignement au cinéma : rencontrer les missionnaires du SA

Pour des raisons que les mauvaises langues lient à de funestes événements intervenus en Nouvelle-Zélande en 1985, le Service action fut pendant plus de dix ans cantonné à des missions que l’on qualifiera pudiquement de secondaires. Les membres de cette glorieuse unité, à la fin des années ’90, expliquaient même dans les couloirs que les initiales SA signifiaient Service d’assistance tant le fer du lance du Service était limité à des missions de formation au profit de partenaires modestes ou à des actions sans risque et sans violence.

Les récriminations des opérationnels du SA, pour légitimes qu’elles étaient, faisaient réagir à plus d’un titre. Les officiers qui nous rejoignaient en provenance des unités régulières, alors que l’armée française poursuivait sa longue cure d’amaigrissement, faisaient ainsi remarquer le SA était, et de loin, le mieux doté en moyens et en budget. A Perpignan, nous disait-on, les séances de tir se succédaient à un rythme soutenu et à Cercottes les sauts étaient, au moins, hebdomadaires tandis que les régiments plus traditionnels, sans parler de la Marine ou de l’Armée de l’air, se débattaient dans d’insolubles difficultés budgétaires.

Dans les états-majors, on rappelait avec fatalisme, et une pointe de perfidie, que le non-engagement du SA était étroitement lié à la timidité opérationnelle des autorités, qui ne voyaient dans les actions clandestines qu’une source potentielle d’infinis ennuis politiques, voire diplomatiques. « Une fois, ça suffit », aurait pu ajouter Hans en tapotant son cigarillo d’un air sceptique. De fait, des centaines d’opérationnels rongeaient leur frein dans les différentes bases du Service et s’occupaient avec une poignée de missions de reconnaissance – la plupart sans aucune réelle plus-value pour les analystes. Tout le monde avait bien conscience qu’il s’agissait de maintenir des capacités minimales en attendant que le vent tourne et que les affaires reprennent. Elles reprirent au Kosovo en 1999, avant le choc du 11-Septembre et le début, enfin, du combat contre la mouvance jihadiste.

S’agissant de la lutte antiterroriste, la timidité était plus que jamais de mise et nous dépendions de nos alliés dès que nous avions besoin d’éléments de contexte. Les terrains les plus hostiles étaient hors de portée, et il était acquis que les quelques détachements du SA qui y agissaient malgré tout y opéraient au profit des plus hautes autorités et que nous étions indignes d’être informés des renseignements qu’ils pouvaient recueillir. Il était inutile de protester, et nous travaillions comme si les bureaux de la DO n’étaient pas au-dessus de la cantine et comme si le SA appartenait à une autre administration.

Parfois, cependant, nous était fait l’insigne honneur de briefer une mission sur le point de partir par-delà les mers au cœur de conflits sauvages. Un après-midi de 1998, on nous annonça ainsi qu’une mission partait en Algérie et que nous devions recevoir les deux missionnaires. Décidée, comme toujours, dans l’urgence, la réunion fut préparée avec curiosité et nous étions impatients d’enfin rencontrer deux commandos partant en mission. Hélas…

Tout au long de ma carrière, j’eus l’occasion de côtoyer nombre de membres de SA, tous plus impressionnants les uns que les autres. J’appréciais leur professionnalisme, la conscience qu’ils avaient de leurs capacités mais aussi la reconnaissance qu’ils professaient du travail des analystes que nous étions. Certains devinrent même des amis. Cet après-midi de 1998, cependant, le binôme d’opérationnels qui pénétra dans mon bureau fit une autre impression, et il me rappela instantanément des personnages d’Astérix ou de Lucky Luke : un grand costaud bâti comme une armoire et un (relativement) petit qui avaient en commun de porter des chemises à fleurs et d’avoir des regards de pervers, sinon de sadiques. Le genre de types qui vous n’avez pas envie de croiser le soir, et je me souviens m’être dit qu’avec des têtes pareilles ils ne franchiraient sans doute pas les contrôles aéroportuaires, y compris à Orly. Je ne me souviens plus de la teneur du briefing lui-même, mais le fait est que nous ne reçûmes pas plus de renseignement en provenance d’Algérie.

J’espère que les occupants des bureaux 318B et C s’en souviennent, ce billet est pour eux.

La Bagarre, d’Elie Semoun (2003)