Le renseignement au cinéma : donner l’assaut

Libérer les otages, aussi bien dans un souci humanitaire que pour atténuer autant que possible les conséquences politiques de l’attentat ? Négocier coûte que coûte ou, au contraire, dézinguer tout le monde afin de rappeler la toute-puissance de l’État et la détermination de ses dirigeants ? Les pratiques et les doctrines – quand elles existent – diffèrent aussi bien en raison de la nature des régimes que de leur histoire ou de la menace à laquelle ils sont confrontés.

Les décisions, quoi qu’il en soit, ne sont jamais faciles à prendre. Il faut être correctement conseillé, si possible par des cadres expérimentés et des services ayant réfléchi ; il faut avoir les nerfs solides ; il faut être capable de peser les coûts et les avantages, les risques d’échec et les chances de succès ; il faut éventuellement écouter des avis extérieurs, mais il faut aussi pouvoir se décider rapidement et s’adapter aux évolutions d’une situation qui n’est pas, par nature, sous contrôle. A Beslan, par exemple, des parents fous d’inquiétude franchirent le cordon, très imparfait, établis par les forces russes pour tenter de libérer leurs enfants eux-mêmes, ce qui eut de graves conséquences sur la tragédie en cours.

Le décideur a surtout le besoin impératif d’être accompagné par des forces d’intervention d’autant plus capables d’agir qu’elles ont étudié l’adversaire, ses motivations, ses capacités et ses méthodes – tout étant lié – et qu’elles en tiré des conclusions opérationnelles afin de pouvoir proposer des options. Décortiquer l’adversaire n’est jamais une perte de temps, surtout quand il est quasiment certain qu’il frappera par surprise, et la force la mieux équipée sera sans réelle pertinence si elle ne sait pas qui elle combat.

L’enchaînement de crises, depuis 2012 et surtout depuis 2015, a conduit nos autorités à inclure la fonction essentielle du RETEX dans le plan d’action contre le terrorisme rendu public il y a un an, comme il me semble l’avoir déjà souligné. Cette indispensable évolution ne va cependant pas de soi et elle sera de toute façon longue à se concrétiser. Les habitudes, surtout dans les corps aux solides traditions, ont la vie dure et il faut parfois près de dix ans pour aboutir aux changements escomptés. Aux réticences habituelles, inévitables dès qu’il s’agit de changement, vont en effet s’ajouter les craintes de certains d’être mis en accusation, voire d’être confrontés à leur bilan réel. La démarche gouvernementale n’est pourtant pas de cet ordre et répond avant tout à un besoin essentiel, que les militaires ou les pompiers connaissent bien : être prêt requiert des efforts de chaque instant, et il faut partir du principe que l’ennemi, surtout quand il est irrégulier, a toujours un temps d’avance.

Il faudra ensuite trancher – c’est sans nul doute déjà fait, mais je n’en sais rien – au sujet des méthodes d’intervention choisies. Deux philosophies s’étaient en effet opposées au mois de novembre 2015 (entrer et encaisser le choc en acceptant d’être surpris par un adversaire pas encore totalement localisé et évalué, ou attendre que la situation soit stabilisée et bien documentée afin de concevoir une action adaptée). Ce choix n’est pas que tactique puisqu’il pèse inévitablement sur la durée de l’attentat et sur la planification des autorités. Il implique aussi d’être décliné dans les domaines, ô combien fondamentaux, de l’équipement et de l’entraînement. Une intervention réussie dépend de nombreux facteurs, complexes et entremêlés, mais au premier rang desquels on trouve le courage des opérateurs. Le 13 novembre 2015, un commissaire de la BAC et son chauffeur ont ainsi montré que le cinéma le plus spectaculaire n’est pas toujours si loin de la réalité. Qu’une gloire éternelle les accompagne.

A toute épreuve, de John Woo (1992)

(Aucun  chien n’a été tué ou blessé lors de l’écriture de ce billet)

« Son surnom, Samouraï du Soleil/En démantelant le gang de l’Archipel » (« L’Aventurier », Indochine)

Le succès d’une œuvre ne constitue nullement, comme chacun le sait, la démonstration de sa qualité. Nombre d’auteurs célébrés il y a des décennies sont désormais relégués au fond des bibliothèques, dans les boîtes à livres qui apparaissent ici et là ou même dans des malles au grenier. Certaines œuvres, trop vite oubliées, méritent cependant qu’on les exhume, et c’est la gloire de quelques-uns de nos éditeurs que de permettre au public d’avoir à nouveau accès à des romans ou à des films disparus. C’est sans doute cette démarche qui a conduit Gallmeister à rééditer les thrillers de l’écrivain américain Rodney William Whitaker, publiés sous le pseudonyme de Trevanian dans les années ’70 et ’80, dont le trop fameux Shibumi, en 1979.

Présenté comme un livre culte, salué par Télérama comme « un roman stupéfiant, parmi les plus grands de la littérature américaine », ce curieux récit d’espionnage – qu’il faudrait donc  placer aux côtés des texte de Mark Twain, Jim Harrison, Arthur Miller, John Steinbeck, Toni Morrison, Edgar Poe, Saul Bellow, etc. – n’est plus ni moins qu’une purge d’une sidérante prétention. On se prend même à penser à Michel Onfray tentant d’imiter Frederick Forsyth, et on prie pour que jamais ce cauchemar ne prenne corps.

Shibumi, dont le succès fut retentissant, se présente comme un roman étrange mêlant les clichés les plus éculés du roman d’espionnage de gare à des fulgurances littéraires, hélas insuffisantes. Manifestement aussi bien influencé par James Grady ou Robert Ludlum que par Jack Higgins ou Gérard de Villiers, Trevanian relate l’affrontement, forcément impitoyable, entre un « contre-terroriste solitaire » (le concept n’en finit pas de m’amuser), châtelain aux talents infinis et aux performances sexuelles presque surhumaines se vendant au plus offrant, et un mystérieux organisme connu sous le nom de Mother Company et qui réunit les intérêts de multinationales agissant derrière les États les plus puissants par l’intermédiaire de leurs services secrets. Le propos est tellement outrancier qu’on imagine d’abord lire un thriller parodique, comme Sur la route de Gandolfo, bien que certaines réflexions stratégiques évoquent plutôt la finesse d’analyse du Lider minimo, de responsables d’extrême-droite (attention à ne pas confondre) ou même de quelques blogs prorusses bien connus de nos lecteurs.

Il s’arrêta. Diamond était au service de la Mother Company, un valet de l’organisation. Hel pensa aux installations de forage sous-marin qui contaminaient les océans, aux mines à ciel ouvert qui dévastaient les terres vierges, aux pipelines dans la toundra, aux centrales nucléaires bâties malgré les protestations de ceux qu’elles allaient contaminer. Il se souvint de l’adage : « Qui doit se charger des choses cruelles ? Celui qui le peut. » Avec un grand soupir et une sensation de dégoût au fond de la gorge, il se retourna et leva son arme.

Médiocrement écrit, comme on le voit, mais parfaitement traduit par Anne Damour, le roman frappe par la virulence et la naïveté de son engagement politique. Les attaques contre les États-Unis, à défaut d’être originales, y sont amusantes, mais le livre est littéralement farci de remarques racistes et le caractère parodique de l’ensemble n’est pas si évident. Shibumi, en effet, aurait pu être un exercice de style – réussi, dans ce cas –, un pastiche enlevé de thriller politique paranoïaque (on dirait, aujourd’hui, qu’il est complotiste), mais la beauté de certains passages (les méditations du général Kishikawa, p.122 de l’édition de poche) laisse à penser que l’auteur avait d’autres ambitions. Les trop longs passages consacrés à la spéléologie alourdissent de surcroît le texte au lieu de l’enrichir. De même, le soin apporté par Trevanian au récit des premières années de son héros et la sympathie évidente qu’il éprouve pour lui rendent l’hypothèse d’une parodie plus difficile encore à défendre. Agrémenté d’un humour caustique plutôt efficace, le roman étonne enfin par sa tonalité politique, au-delà de posture antiaméricaine distrayante mais candide.

Le texte, en effet, est parsemé de remarques d’une profonde misanthropie. On y perçoit, en plus d’une arrogance assumée et d’un mépris profond pour le reste de l’humanité, un goût pour la violence purificatrice qui n’a rien d’anodin. Trevanian, hélas, n’est pas Ernst Jünger, et son obsession pour le dépassement de soi, l’ascèse et la beauté du sacrifice ultime est plus banalement suspecte que séduisante. Le livre mériterait sans doute d’être analysé sous ce seul angle.

“There’s a lot to learn for wasting time”, chanta Neil Young, et on retient de Shibumi quelques belles phrases et une poignée de situations intéressantes. Parodie inachevée ? Brulot pour révolutionnaires de salon (ceux-là mêmes que Trevanian critique d’ailleurs vigoureusement) ? Thriller terriblement daté ? Mystère. Le point le plus important du livre est cependant que son personnage central, Nicholaï Hel, est capable de se battre et de tuer « avec n’importe quel objet présent dans une pièce », ce qui fait de lui, à supposer que ce soit possible, le précurseur de Chuck Norris (qui, lui, peut en plus vous tuer avec la pièce elle-même). Bref, Shibumi a plus mal vieilli qu’un roman de Pierre Loti.

Le renseignement au cinéma : espionner, oui, mais en respectant le circuit administratif

J’ai rédigé ma première note à destination d’un service partenaire au mois d’octobre 1996. L’affaire, à défaut d’être urgente, était assez sérieuse et méritait à la fois qu’on saisisse des cousins et qu’on expose une de nos rares sources réellement pertinentes. Le format d’une note avait été retenu car il permettait d’exposer avec toute la subtilité nécessaire le dossier à la haute hiérarchie.

Conscient de l’importance de ma mission, j’avais rédigé une note synthétique qui, après validation par mon chef de section, avait été transmise au secrétariat de l’unité de contre-terrorisme pour validation puis diffusion. Plusieurs jours se passèrent et la note me revint. Sa forme, me fit-on savoir sans plus de précision, n’était pas conforme, et il me fallut plusieurs allers-retours avec l’état-major pour que le document, dont le fond ne fut jamais modifié, quittât enfin le 3e étage du bâtiment du Service de contre-espionnage et fut transmis à qui de droit.

Vingt-trois ans plus tard, je me souviens encore de la vieille dame, souriante mais ferme (ou le contraire), m’indiquant patiemment la liste des destinataires qui devaient être servis. Sur le moment, je cachais poliment mon exaspération alors que je me demandais – déjà – ce que j’étais venu faire dans cette administration lente, lourde, confuse, et inutilement (me semblait-il) tatillonne. Au fur et à mesure que les mois s’écoulaient, je compris cependant que la rigueur administrative, bien que pénible, était une condition indispensable au bon fonctionnement de la Boîte. Arroser plusieurs destinataires de copies d’une note, bien que coûteux en papier et en temps, permettait à plusieurs entités très distinctes chargées de la gestion ( et de la protection) de la source à l’origine du renseignement, ou des relations avec nos cousins, ou de supervision stratégique, d’être informées de ce que nous manigancions. Et l’alimentation d’au moins deux fonds d’archives nous garantissait de pouvoir revenir au document dans cinq ou dix ans.

Naturellement, dans un service qui paraissait travailler de façon immuable depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la couche en place d’états-majors, de structures de coordination et autres cellules de suivi avait pris des proportions inquiétantes. Les chocs stratégiques et la numérisation du monde conduisirent à des réformes d’autant plus bienvenues qu’elles étaient vitales. Les tampons n’ont pas disparu, ils sont simplement devenus virtuels, ce qui ne change rien mais change tout.

Module IEPLTS – Agent Lechiot, (Saison 1 d’Au Service de la France), d’Alexandre Courtès (2015)

No Room for Ambiguity

Sans doute ne faudrait-il pas s’en étonner, s’agissant d’une profession supposée manier le mensonge avec aisance, mais trop rares sont les mémoires d’anciens des services qui valent le coup d’être lus. Souvenirs embellis d’opérationnels d’opérette transformant leurs rares missions en épopées légendaires, bilans grossièrement bidonnés de saboteurs dont les erreurs et les aveuglements ne cessent de se faire sentir, autobiographies sans relief de directeurs trop froids, les textes qui paraissent depuis des années ne présentent que rarement de l’intérêt. C’est donc avec impatience qu’était attendu le livre de Nada Bakos, ancienne analyste de la CIA spécialiste d’Al Qaïda en Irak puis chargée des opérations de ciblage de responsables jihadistes dans le pays après l’invasion anglo-américaine de 2003 et le début de l’insurrection.

Sobrement intitulé The Targeter, le livre de Nada Bakos, écrit avec Davin Coburn, offre une plongée fascinante au cœur de la CIA lors d’années essentielles marquées par le début du travail sur Al Qaïda, les attentats du 11-Septembre puis l’intervention en Afghanistan, le déclenchement de la Guerre contre le terrorisme, l’invasion de l’Irak et l’ingérable chaos qui en est né. Le texte, qui ne s’embarrasse pas de fioritures, prend d’abord la forme de la biographie d’une jeune femme originaire du Montana, venue travailler à Washington au sein du principal service de renseignement impérial.

Nada Bakos n’est pas une théoricienne, et elle n’en a d’ailleurs pas la prétention, mais elle est une professionnelle aguerrie, ayant même eu la chance de participer à une poignée d’opérations en Irak au cours de ses mois d’affectation à Bagdad. Le regard qu’elle porte sur son service, sur le renseignement, sur le contre-terrorisme et sur les impasses stratégiques dans lesquelles nous sommes tous est d’une remarquable acuité. Analyste chimiquement pure, elle livre une série de réflexions qui font chaud au cœur, dont celle-ci, parfaite à mes yeux :

“Analysis is an ambiguous word; new analysts soon learn that analyzing is as much an art as a science”

Décrivant de façon limpide les missions et les devoirs d’un analyste, elle rappelle en particulier le sacerdoce du travail quotidien, la ténacité, l’humilité, l’engagement total de l’esprit, des insomnies aux cellules de crise, quand la concentration devient une obsession, quand on voit déjà les conséquences des erreurs en train d’être commises quand les responsables en sont encore à se congratuler. De façon assez troublante, j’ai retrouvé dans ce texte certaines des plaisanteries qui avaient cours boulevard Mortier à la fin des années ’90, quand nous sondions les murs à la recherche du « vrai Service » (« The real CIA must in the basement »), tout comme les questions posées par les psys à l’occasion des entretiens initiaux puis des contrôles réguliers.

Nada Bakos n’est pas une théoricienne, mais elle a observé son environnement, noté les détails, réfléchi à son métier et à ses pratiques, et on la surprend même à citer le grand John Boyd, légende de la chasse américaine et immense stratégiste. Ce qu’elle décrit du comportement de l’Administration Bush au sujet d’Al Qaïda comme de ses liens, jamais démontrés, évidemment, avec le régime de Saddam Hussein reste, près de vingt plus tard, proprement stupéfiant. Comme le raconte à sa façon Lawrence Wright dans The Looming Tower, l’aveuglement et l’incompréhension de ce qu’est le renseignement dont firent alors montre les plus hauts responsables de la diplomatie et de la défense à Washington sont vertigineux. La pression exercée sur la CIA afin de confirmer des hypothèses qui ne pouvaient pas l’être eut des conséquences terribles. Que des analystes appelés à briefer de hautes autorités politiques aient été soumis à une pression telle que leur hiérarchie ait décidé de recourir à des séances de media training pour les préparer en dit long sur l’ambiance qui a régné entre Langley et la Maison blanche en 2002 et 2003.

Ce que décrit également Nada Bakos des opérations anti terroristes en Irak nous fait toucher du doigt la complexité administrative et opérationnelle de la puissance US en campagne : moyens apparemment sans limite, difficulté à coordonner les actions de différentes branches, nécessité politique d’obtenir des résultats tactiques à défaut de stratégiques. The Targeter expose une culture du renseignement très différente de la nôtre, parfois déroutante en raison de son goût pour la théorisation. Le livre frappe aussi par sa lucidité quand il rappelle que la lutte contre le jihadisme a désormais pris un tour purement militaire alors que le défi mérite bien plus que cela. L’absence de réflexion quant à la nature de la menace constitue sans doute le seul défaut d’un texte par ailleurs remarquable et, finalement, attachant.

« But I’m gonna live a life like I should » (« Take a look around – Theme from Mi: 2 », Limp Bizkit)

Référence de la série de B de qualité, notamment réalisateur de classiques comme Un Crime dans la tête (1962), Le Prisonnier d’Alcatraz (1962), Le Train (1964), Sept jours en mai (1964, tous les trois avec Burt Lancaster), French Connection II (1975) ou Black Sunday (1977), John Frankenheimer, dont la carrière s’achève doucement dans les années ’90, revient soudainement sur le devant de la scène avec Ronin, un thriller de facture très et sans doute trop classique.

Sur un scénario de J.D. Zeik et du grand David Mamet, le film raconte la lutte plus ou moins discrète entre des barbouzes, des membres de l’IRA et des malfrats pour la possession d’une mallette dont on ne saura finalement jamais le contenu – ce qui nous renvoie évidemment au « procédé » de La Prisonnière espagnole.

Porté par une distribution remarquable (Robert De Niro, Jean Reno quand il était encore acteur, Stellan Skarsgård, Natascha McElhone, Sean « Boromir » Bean, Michael Lonsdale ou encore Féodor Atkine), Ronin ambitionne, comme son nom l’indique, de dépasser le simple film d’action pour montrer dans leur élément de purs combattants. Le titre du film évoque en effet une fameuse légende japonaise, formalisée en 1928 par Jirô Osaragi, mettant en scène 47 samouraïs vengeant leur maître. Comme le dit le personnage de Lonsdale :

The warrior code. The delight in the battle, you understand that, yes? But also something more. You understand there is something outside yourself that has to be served. And when that need is gone, when belief has died, what are you? A man without a master.

L’ambition était cependant manifestement trop grande. Dépourvu de lyrisme, Ronin souffre d’une intrigue à la fois trop touffue et trop naïve. Loin de restituer à l’écran la complexité et la dureté de ses personnages, comme le fit remarquablement Michael Mann en 1995 dans Heat – une référence omniprésente et écrasante – , il ne fait que laisser se dérouler une intrigue classique qui évoque les romans de Jack Higgins ou de Robert Ludlum sans les dépasser. Non pas que les officines privées soient passées de mode, mais le monde a changé et on ne pouvait déjà plus, en 1998, réaliser des films aussi naïfs rappelant certaines productions des années ’60. Tony Gilroy, en 2007, montrera d’ailleurs avec Michael Clayton comment il est possible d’exposer certaines pratiques.

Ronin, cependant, n’est pas l’œuvre du premier venu. Tourné en France, à Paris, Arles, Nice, Cannes ou La Turbie, le film aligne des poursuites jamais vraiment dépassées et qui inspireront Doug Liman dans le premier volet de la série des Jason Bourne.

Le film, témoignage d’un cinéma aujourd’hui disparu, se laisse en réalité revoir avec plaisir, aussi bien pour sa réalisation que pour ses acteurs. Nombre de cinéastes aujourd’hui portés aux nues n’auront, après tout, jamais la carrière de John Frankheimer.

Patrick Topaloff entre le quart et moins le quart

Succès public de l’hiver, lourdement soutenu par la Marine nationale, qui a prêté d’imposants moyens lors de son tournage et a activement participé à sa promotion, parfois de façon tellement lourde que ça a en était gênant, Le Chant du loup, réalisé par Antonin Baudry, est un naufrage complet. Et cette admirable cohérence est sans doute une de ses principales qualités.

Évidemment, vous diront ceux qui ont aimé, c’est beau. Mais c’était aussi le cas de Top Gun. Évidemment, vous diront ceux qui ont navigué, on voit des bateaux, des marins, des sous-marins et même des sous-mariniers. C’est dire. Et pourtant, que sauver de ce film ?

Sans doute certaines des pratiques professionnelles observées à l’écran sont-elles réalistes, voire parfaitement reproduites, mais il se trouve que j’aime au cinéma qu’on me raconte des histoires, pas qu’on me fasse l’article. Il existe, d’ailleurs, un genre spécialement dédié à la découverte et qui est connu, me dit-on, sous le nom de documentaire. Bref, il ne manque pas un rivet ou un pompon, et les images sont toutes de grande qualité, mais l’ensemble est parfaitement idiot et lourdingue.

Le premier malaise naît des dialogues, horriblement mal écrits, et c’est sans doute pour cette raison que le grand Reda Kateb semble ici jouer si mal. La musique, de surcroît, est de médiocre facture et très mal utilisée. Antonin Baudry, que l’on a connu fin observateur il y quelques années, se montre piètre réalisateur, sans finesse et sans réelle vision. Au moins sa scène d’ouverture est-elle supérieure à celle de Forces spéciales, mais cette première impression favorable s’estompe rapidement au profit d’une consternation croissante.

Spoiler alert

La recherche d’un sous-marin soviétique dans les archives, si elle a pu séduire l’analyste acharné que je suis, constitue un des rares moments vraiment intéressants du récit. L’identification du Timour III, qui nous conduisait vers un scénario très classique à la Buck Danny ou à la Hunter Killer, n’est cependant qu’une première étape vers la catastrophe finale. Les scènes consacrées à la mobilisation alors que le monde semble au bord de l’embrasement sont d’une parfaite platitude, et on a du mal à lire de l’angoisse sur les visages des militaires ou des civils. Ce n’est qu’après la mise en alerte générale, à la suite d’un départ de missile nucléaire, que la conscience du cours des événements commence à naître, et c’est même là que le film parvient – enfin – à rendre à l’écran un peu de la responsabilité qui pèse sur les servants de notre force de frappe.

Cette histoire de départ de missile, justement, est très embêtante. A aucun moment, en effet, on n’a le sentiment que quelqu’un s’interroge sérieusement au sujet de la zone de lancement – la mer de Béring, vraiment ? A l’autre extrémité de la plaque eurasiatique ? – et alors même que les Russes nient avoir tiré il est quand même question de les vitrifier. C’est à ce moment qu’on pense être en présence d’un scénario mettant en scène des putschistes. Ça n’aurait pas été original, mais ça pouvait passer, sur un malentendu.

L’intrigue qu’on nous propose est cependant infiniment plus médiocre puisqu’on apprend (« Les Américains ont oublié de nous le dire ») que le sous-marin qui tire des missiles depuis des zones improbables est aux mains de jihadistes – qui, donc, sont capables de le manœuvrer à travers les mers du Globe et même utiliser des SLBM. Là, pour le coup, c’est ce qu’on appelle, dans notre jargon de spécialistes, une évolution dimensionnante, et on se prend à ricaner malgré la chaleur.

Faut-il comprendre que nos services de renseignement n’ont pas été capables de détecter une transaction de 120 millions de dollars (sic) dont l’objet a fini dans les mains d’un groupe terroriste sunnite radical ? Faut-il en conclure que nos forces et nos services, pourtant mobilisés par le chaos syrien (comme le montre le début du film), ne sont pas capables de détecter un sous-marin jihadiste (la formule est merveilleuse) qui navigue dans les eaux très peuplées de la Méditerranée orientale et qui ne dispose d’aucun système de propulsion secret ? On peut bien râler après la CIA, la NSA ou n’importe quelle agence, mais le scénario postule ici, en creux, que nous sommes tellement mauvais qu’il nous faut le soutien d’un allié pour regarder par-dessus notre épaule. Quand on est capable de faire des opérations ciblées au Mali contre des convois de véhicules, on est supposément capable de détecter la création de la flotte de haute-mer de l’État islamique…

Mais, non content de présenter l’ensemble de la communauté française du renseignement comme une bande de rigolos, le film, pourtant tourné à la gloire du drapeau et de ceux qui le défendent, s’achève par la perte de deux de nos plus belles unités à l’occasion d’un échange fratricide de torpilles. La présence à l’écran de Mathieu Kassovitz, dont le personnage semble fidèle à la réalité (« C’est un acte d’une incroyable bravoure, j’aurais fait pareil »), permet d’évoquer un éventuel syndrome Malotru : réaliser une fiction à la gloire d’un groupe de combattants en ne montrant d’eux qu’une longue suite d’échecs et de bévues.

Le film, bien que plastiquement très séduisant, est finalement sans grand intérêt. Fourmillant d’emprunts, à Tom Clancy comme à Top Gun ou Abyss (1989), et ne parvenant pas à se hisser au niveau d’un téléfilm comme Le 5e missile (1986), il confirme que les œuvres de commande sont rarement des réussites artistiques, quoi qu’en pense ou dise le réalisateur.

Le renseignement au cinéma : avoir le béguin pour un contact

La chose est, naturellement, vivement déconseillée pour ne pas dire sèchement prohibée, mais elle se produit. Parfois. Les instructions et la formation que vous recevez vous expliquent pourtant pourquoi entretenir une relation intime avec un de vos contacts constitue une erreur et souvent une insupportable prise de risque.

Vous êtes célibataire et vous trouvez l’âme sœur alors que vous êtes affecté dans un pays étranger ? Quelle chance ! Mais avez-vous songé aux conséquences ? Vous voilà, en effet, exposé aux pressions des autorités locales, qui se feront un devoir, s’il le faut, d’exercer des pressions sur l’être aimé s’il s’agit d’un ressortissant local afin, évidemment, de faire in fine pression sur vous. Et si, de surcroît, ce nouvel amour naît alors que vous êtes venu dans ce lointain poste accompagné de votre conjoint, croyez bien que les pressions sur vous seront plus fortes et plus faciles à exercer.

Naturellement, tout est prévu, et vous avez le droit – et le devoir – d’informer la Centrale afin de procéder à un premier criblage, avant même que les sentiments apparaissent, dès le premier contact. Les services de renseignement détestent les surprises, et tout particulièrement l’unité de sécurité interne. Souvenez-vous qu’on vous a dit, lors de votre stage, qu’il valait mieux avoir des relations extraconjugales au sein de la Boîte car c’était plus facile à contrôler… Pour avoir assisté à quelques psychodrames mouvementés, sans parler des missions pendant lesquelles le chef et son adjointe ne quittent pas l’hôtel en envoient en réunion le plus jeune membre de la délégation, je peux vous dire que le conseil semble inapplicable, même s’il rassure ceux qui le donnent.

De fait, la relation que vous entretenez désormais avec un ou une étrangère va agacer les responsables du contre-espionnage. Comment être certain qu’il ne s’agit pas d’un membre du service adverse ? D’une provocation ? D’un piège ? Dans ces situations, le pire n’est jamais à écarter d’emblée et les coïncidences ont le don d’énerver les plus expérimentés – et cyniques – de vos chefs. Mais comment est-il possible, se demandent-ils, que Machin, qui a le charisme d’une huître et l’élégance d’un bousier, ait pu séduire une jeune femme si cultivée ? (C’est en général à ce moment qu’il faut se demander pourquoi un tel homme a été affecté à Moscou ou Doha, mais passons).

On en a vus, conscients de la faute mais sincèrement amoureux, mentir à leur service. La manœuvre, forcément, est audacieuse et ses conséquences sont fâcheuses. On en a vus d’autres, peut-être moins courageux, user du charme suave de leur fonction pour séduire la jeune stagiaire de l’ambassade, encore candide et facilement impressionnable. C’est à peine moins risqué, et beaucoup moins élégant, et ça finit aussi par un vol bleu. Au moins ne s’agissait-il pas d’une éventuelle collègue étrangère, se disent les auteurs du rapport de l’Inspection.

On en a vus quelques-uns, enfin, gérer cette péripétie avec dignité, voire avec grandeur, et tout assumer, y compris leurs sentiments. Ceux-là, naturellement, sont rares, et on leur pardonne tout – même s’ils sont eux aussi rappelés prématurément à la Centrale. Faut quand même pas pousser non plus.

Le Grand sommeil, de Howard Hawks (1946)

“Everybody was Kung Fu fighting, those kids were fast as lightning/In fact it was a little bit frightening, but they fought with expert timing” (“Kung Fu Fighting”, Carl Douglas)

A défaut de pouvoir être comparé aux plus grands, Peter Berg construit avec régularité une filmographie d’une grande cohérence consacrée à la fois aux guerres de l’Amérique et à la figure du héros américain. Habile faiseur, il s’appuie dans ces récits sur Mark Wahlberg, un acteur massif et sans nuance qui prend manifestement du plaisir à incarner des personnages solides, volontiers ironiques et mus par un solide sens du devoir évoquant, de loin en loin, les personnages joués par John Wayne chez Ford ou Hawks. Les films nés de cette démarche et de cette association, sans être des chefs d’œuvre, restent en mémoire, qu’il s’agisse de The Kingdom (2007, avec Jamie Foxx), consacré au jihad en Arabie saoudite, de Lone Survivor (2013), reconstituant une opération ratée des FS américaines en Afghanistan ou de Patriots Day (2016), relatant l’attentat de Boston et la traque de ses auteurs. En 2004, avec Friday Night Lights, il avait déjà abordé une certaine réalité américaine (à l’origine de la série NBC éponyme), avant de se conformer aux canons du cinéma catastrophe dans Deepwater Horizon (2016).

Comme quelques autres cinéastes, Berg éprouve un vif intérêt pour le désordre du monde et les évolutions des modes d’affrontement entre puissances. Après avoir traité du terrorisme puis de la contre-guérilla, il s’attaque, dans 22 Miles, au genre très en vogue depuis près de vingt ans du film d’action/espionnage.

Welcome to the new wars

Manifestement très inspiré par les mises en scène nerveuses de Paul Greengrass, avec qui il partage un goût pour l’approche documentaire de la fiction, Peter Berg associe en réalité nombre de références du thriller contemporain. Dépourvu du moindre message politique, 22 Miles se veut le récit froid de l’affrontement entre des adversaires puissants et d’une grande technicité. Berg en profite pour glisser quelques remarques au sujet des nouvelles formes de conflictualité comme le fit Ridley Scott dans Body of Lies (2008) par la voix du personnage de Russell Crowe, ce qui donne l’étrange et paradoxal sentiment que le film, pour irréaliste qu’il soit, contient une once de vérité. Ça n’est évidemment pas le cas, mais le sérieux du récit laisse un sentiment troublant, sans doute parce que le film reprend toute la mythologie récente du genre : safe house, drones, vols de données, caméras de surveillance et drones, etc. On n’y croit pas une seconde, et pourtant on s’y croirait.

Peter Berg et ses scénaristes ont digéré la série des Jason Bourne ( y compris la musique) et tous les films qui ont suivi afin de donner corps au récit d’une opération d’exfiltration plus que tendue à Djakarta. A la tête d’opérationnels évoquant à la fois l’équipe d’élite mobilisable à merci de Mission: Impossible (1966-1973) – et dont le gouvernement niera avoir jamais connu l’existence – et les commandos des plus récentes déclinaisons de Call of Duty: Black Ops, Wahlberg compose un intéressant personnage de surdoué socialement inadapté, dépourvu de tout sentiment et dont l’ironie agressive ne fait pas de lui un premier prix de popularité – et la référence à son personnage dans Les Infiltrés (2006), le chef d’œuvre de Martin Scorsese, est ici évidente et sans nul doute aucunement fortuite. Nous y reviendrons.

  

 

Les films où on flingue plus qu’on ne cause sont innombrables, et 22 Miles assume crânement son ambition de se hisser à la hauteur des meilleures productions de Sam Peckinpah ou de Michael Mann. Cette surenchère, cependant, loin d’être stérile, accompagne le propos du film, qui postule que les guerres ont changé et qu’elles ont dépassé (depuis longtemps, quand même) les chocs directs entre armées constituées ou entre armées et forces irrégulières. Désormais, nous explique-t-on, on peut projeter au cœur de la puissance ennemie, loin du champ de bataille – quand il existe – une équipe de tueurs suréquipés, épaulés en temps réel par un état-major situé à des milliers de kilomètres. Et, nous montre-t-on également, l’ennemi n’est pas moins innovant ou capable que nous le sommes, et il procède à des attaques encore plus ambitieuses. Cinéaste patriote, Berg, qui joue dans son film le rôle d’un parfait égoïste incapable de comprendre la grandeur de son ex, a l’attachante habitude de ne pas présenter les ennemis de l’Amérique comme des lapins de six semaines ou des brutes épaisses à peine capables d’épeler leur propre prénom. 22 Miles présente à cet égard l’intéressante caractéristique de montrer une opération qui non seulement (SPOILER ALERT!) dérape sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) mais en plus se révèle être un échec majeur du contre-espionnage.

El diablo cazador de hombres

De fait, 22 Miles creuse le sillon tracé par la série des Bourne, même si la traque ne se déroule plus à l’échelle d’un pays ou d’un continent mais au cœur d’une ville. Le récit devient alors un survival movie et chaque embûche entame un peu plus le détachement américain jusqu’à une issue qui n’a rien d’heureuse. On pense même à Predator (1987), le film culte de John McTiernan relatant la fin d’une équipe de forces spéciales confrontées à un ennemi qui bénéficie de l’avantage dans presque tous les domaines et qui la décime peu à peu.

Wahlberg et les siens luttent contre un adversaire au moins aussi déterminé et puissant qu’eux dans un espace qu’ils ne maîtrisent pas, et le personnage interprété par Sam Medina, malgré sa fin peu crédible (de loin le plus gros défaut du film), constitue un nouveau « méchant » de grand intérêt. Sa disparition pour le moins abrupte nous évite cependant la scène, vue mille fois, de l’affrontement entre les deux héros – comme dans, par exemple, Mission: Impossible II (2000), de John Woo – et renvoie plutôt au fameux duel avorté dans le premier volet des aventures du professeur Jones.

– On naît, on vit, on trépasse.
– C’est comme ça pour tout le monde.

Tigres et espions

La référence à John Woo, le maître hongkongais du cinémas d’action, n’est pas non plus anodine. 22 Miles n’est, en effet, pas seulement un énième enchaînement de fusillades et de courses-poursuites mais un authentique film d’arts martiaux. On s’y tabasse avec enthousiasme et, à la façon de Chuck Norris, on s’y tue avec tous les objets de la pièce, y compris la pièce elle-même, en pratiquant le Pencak Silat.

Les combats menés selon les règles de ce art martial malais y sont d’une intensité rarement vue, et ils sont remportés par Iko Uwais, la star de The Raid (2011), et de sa suite, The Raid 2 (2014). La filiation entre ces deux films et celui qui nous occupe aujourd’hui est d’autant plus évidente que le personnage joué par Uwais dans 22 Miles est également un policier et, surtout, qu’il était déjà infiltré dans The Raid 2. Oups, spoiler.

Non content d’ajouter un chapitre plutôt convainquant à la désormais longue liste des films post-Bourne, Peter Berg innove en établissant une passerelle avec le genre ô combien asiatique – le film n’est pas coproduit par hasard par la Huayi Brothers Media Corporation – du récit d’espionnage à tiroirs. En 2006, Martin Scorsese, en adaptant le monumental Infernal Affairs (2002, d’Andrew Law et Alan Mak), s’était déjà risqué – avec brio – à l’exercice. Peter Berg, qui n’a pas la virtuosité du maître, a quant à lui l’intelligence de mêler deux univers – l’hyper technicité de commandos occidentaux et le raffinement martial de combattants indonésiens – pour réaliser un thriller dans lequel la manœuvre de contre-espionnage est d’une rapidité étourdissante. Dénué de la moindre ironie (n’est pas Steven Soderbergh qui veut), le film se présente comme le récit d’une magistrale opération d’infiltration, parfaitement irréaliste mais terriblement distrayante. Autant dire que c’est une série B, une série B infiniment supérieure à tout ce que pourra jamais tourner, disons, Guillaume Canet.

Le renseignement au cinéma : rappeler les principes fondateurs du contre-terrorisme

Les événements qui se succèdent, ici et ailleurs, ont au moins le mérite de révéler au grand jour les cohortes d’imbéciles qui, de même qu’ils auraient gagné toutes les finales ou auraient remporté toutes les victoires, auraient sans difficulté réussi les plus audacieuses des opérations spéciales. Notre pays ne mesure pas la chance qu’il y a à posséder au sein de sa population un nombre si élevé de spécialistes manifestement aguerris capables, au cœur de tragédies, de sermonner les forces déployées, d’accabler les victimes et de ne pas prêter d’attention particulière au recueillement général.

La récente libération d’otages au Burkina Faso par nos soldats, au prix de la mort de deux d’entre eux, a ainsi provoqué un déchainement d’abjectes foutaises comme on en avait rarement vues depuis quelques mois. Inquiétant signe des temps, ces orages de connerie – et on doute qu’Ernst Jünger aurait perdu du temps à les décrire – éclatent désormais, à peine les faits sont-ils connus au détour d’une dépêche laconique. Presque dans la minute, il nous faut subir récriminations et théories idiotes de la part d’esprits médiocres, haineux et paniqués dont l’horizon s’arrête aux plateaux de CNEWS ou, désormais, de LCP – la chaîne qui laisse dire que Bachar el-Assad est l’ami des enfants.

Avec la subtilité et le sens de la mesure qui caractérisent notre époque, certains de ces esprits se sont donc interrogés à voix haute au sujet de la pertinence du raid lancé afin de libérer nos otages. Fallait-il, osaient-ils questionner, sacrifier deux opérateurs d’élite afin de sauver de misérables civils ? N’y avait-il pas là comme une aberration à, en pleine guerre, perdre deux hommes si compétents alors que les rescapés ne servaient, à les écouter, à rien ? Proféré par des Spartiates de salon, par des Vikings de pédalos, le raisonnement, au-delà de sa parfaite indécence, a confirmé à ceux qui en doutaient encore que, de même qu’il ne faut JAMAIS lire les commentaires sur Internet, il ne faut JAMAIS écouter les réactions à chaud de la populace (pro tip : s’extraire de la populace est très simple, il suffit de réfléchir).

La pédagogie étant affaire de répétition, il convient donc de revenir sur ce point essentiel, car, comme disait l’autre, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

1/ Commençons par un rappel simple mais indispensable : intrinsèquement faibles, les terroristes font le choix tactique et politique de compenser leur infériorité en s’en prenant à la population des États qu’ils combattent. Ils tuent des civils et s’en prennent à des cibles symboliques en raison de leur incapacité à obtenir par des affrontements directs avec les forces adverses les gains politiques qu’ils désirent. Quand ces terroristes parviennent à tenir le choc face à des armées constituées, c’est qu’ils sont devenus des forces de guérilla (et/ou que les dites armées constituées sont faibles ou le sont devenues). Et quand ces mêmes terroristes en viennent à contrôler des territoires et à se substituer à l’autorité étatique légitime, c’est que quelque chose de pas très joli est en train de se passer, comme l’émergence d’un nouvel État (les Taliban en Afghanistan en 1996, l’EI en Syrak en 2014, AQMI au Nord-Mali en 2013, etc.). Les terroristes, comme leur nom l’indique, frappent donc les populations pour provoquer une crainte telle que celles-ci se retournent vers leurs gouvernants : A, qui ne peut toucher C, s’en prend à B, qui se retourne vers C. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace, et c’est exactement pour cette raison que le terrorisme n’est pas un crime ordinaire, n’est pas considéré comme tel par la justice, et mobilise toutes les énergies. Les terroristes ne sont pas des chauffards, ils sont des adversaires qui tuent dans nos rues pour nous arracher des concessions politiques, sociales ou diplomatiques et, in fine, peser sur notre souveraineté.

2/ Partant de là, le contre-terrorisme ne consiste pas à soigner des victimes mais à empêcher qu’il y ait un jour des victimes à soigner. Il s’agit de prévenir des attaques pour éviter que l’onde de choc politique des blessés et des morts qu’elles auraient provoqués ait des conséquences, sociales, politiques, économiques, législatives, etc. Dans ce cas très précis, donc, gouverner, c’est prévenir. La lutte contre le terrorisme implique, par conséquent, d’étudier l’adversaire, de rédiger des RETEX, d’anticiper les actions de l’ennemi par un savant mélange de renseignement et d’action, et de se tenir prêt à agir dès qu’il le faut et dès que c’est possible.

3/ Le raid réalisé par nos forces au Burkina contre les ravisseurs de nos concitoyens obéissait, de façon limpide, à cet impératif : l’opération a été déclenchée dès que les renseignements la permettant ont été recueillis, tant il était indispensable d’éviter que les otages passassent dans les mains d’un groupe jihadiste et qu’ils s’évanouissent au Mali ou au Niger. Se serait alors déclenché l’interminable cycle des contacts clandestins établis grâce à des intermédiaires à la fiabilité relative, des négociations incompréhensibles avec des émirs aux motivations complexes et changeantes, et il va de soi que la présence de nouveaux otages aurait eu des conséquences sur le plan de charge de nos services et de nos forces, déjà bien occupés.

3Bis/ Il faut ici, en passant, assurer de tout notre mépris les débris humains ayant, comme de coutume, levé un sourcil en s’étonnant de la réactivité des forces. Sans doute ces personnalités aux hautes exigences intellectuelles ignorent-elles tout de la présence massive des Français au Sahel et de l’engagement ancien de nos services dans la région contre les jihadistes. Et on peut raisonnablement penser que la connaissance qu’ont ces blaireaux de légende du renseignement et de la lutte contre le terrorisme est singulièrement réduite.

4/ D’autres, pas moins habiles, ont repris une épouvantable rengaine (connue de longue date et que l’on pourrait résumer ainsi : « cette salope portait une jupe et des escarpins »), en affirmant qu’il ne fallait pas tenter la moindre action pour sauver des otages, piégés par leur supposée inconséquence. La règle est, pourtant, d’une absolue simplicité : on ne critique pas les victimes, on ne compare pas la valeur des vies et on se rappelle que s’il y a une victime alors il y a un agresseur, et c’est lui, notre adversaire. Ceux qui lancent des polémiques moisies et accablent les rescapés ne sont que les supplétifs imbéciles de nos ennemis.

Quelques-uns de ces admirables Français sont même allés plus loin en accusant d’anciens otages ayant survécu à l’enfer des geôles de l’État islamique en Syrie d’avoir contraint la France à payer leurs rançons. Ce faisant, ces trolls ont en réalité admis qu’il était donc bien inenvisageable d’abandonner nos concitoyens. En plus de n’avoir aucune décence, ils sont décidément de parfaits abrutis – mais on le savait déjà. Le contre-terrorisme, mission essentielle à la sauvegarde de notre souveraineté mais aussi de notre société, ne saurait en effet tolérer la moindre distinction : on cherche tout le monde, on sauve tout le monde, et on le fait donc pour chacun. Comme d’habitude, les supposés pragmatiques ne sont que des naufragés de la morale.

Portés disparus 3, d’Aaron Norris (1988)

Le renseignement au cinéma : côtoyer des légendes (2)

On trouve donc dans les services des légendes, ces personnalités hors-du-commun qui vous inspirent, vous impressionnent et confirment toute la justesse de votre vocation. Et on y trouve les légendes sombres, escrocs, poseurs, saboteurs couverts par une hiérarchie parfois complice, souvent piégée.

Non que ceux-là n’aient pas de talent, mais ils le mettent au service de leurs pires penchants, quand ils ne s’en servent pas pour cacher leurs erreurs ou les naufrages qu’ils ont provoqués. Certains vous sont présentés par les grands chefs comme des sauveurs, des stratèges qui vont galvaniser votre équipe (qui n’en avait pas nécessairement besoin), accomplir la mission sacrée qui est la vôtre et peut-être même inventer un nouveau monde. Ils présentent bien, parlent avec assurance, mais il apparaît très vite que leur carrière est creuse, sinon bidonnée, que les anecdotes qu’ils lancent autour d’un verre sont ressassées (Ah, Madagascar ! Ah, Damas !) et qu’ils ne sont, en réalité, que de petits escrocs dépassés. Vous vous demandez alors comment de telles personnalités, alignant sans les comprendre des formules creuses, ont pu convaincre leurs chefs – qui sont, hélas, aussi les vôtres, et vous vieillissez.

On peut aussi vous mettre dans les mains de courtisans sans ossature, ces individus dont la seule qualité réside dans leur capacité à s’enrouler autour de la cheville de hauts responsables plus ou moins crédibles, et dont le bilan ne fera pas se pâmer, loin de là, les historiens. Eux aussi aiment bien s’enivrer de mots, d’un ton de Père supérieur, mais ils adorent aussi aligner dans leur bureau les photographies en compagnie de ministres, se jeter sur le moindre micro qui passe ou investir tous les plateaux de télévision à chaque tragédie, quitte à raconter n’importe quoi. Après tout, se disent-ils, mieux vaut courir d’interview en interview que travailler. C’est le règne de l’apparence, des coups immédiats, du vide.

Croyez-moi, il n’y a pas de menace jihadiste en Europe.

Mais les pires sont ceux qui parviennent à abuser l’ensemble du Service. Inventeurs de leur propre légende, ils ont su transformer chacune de leurs missions en triomphe qu’il est impossible de contester. Les années passant, des interrogations émergent, pourtant, parfois sur des questions d’une extraordinaire sensibilité, mais la légende est trop solide et personne n’a envie de provoquer la chute d’hommes ou de femmes que le système a couverts pendant des décennies. A ce stade, les pires pratiques semblent pardonnées, voire sans conséquence : destruction d’archives, rapports mensongers présentant comme d’audacieuses opérations de lamentables échecs, harcèlement et diffamation, arrêt de certaines enquêtes et abandon de dossiers, sans parler de troublantes manœuvres financières.

Sur le moment, de telles pratiques, qui vous horrifient et ne cesseront de vous horrifier tout au long de votre vie, vous font déclencher des croisades. Mais les croisades échouent, intrinsèquement, et une forme de sagesse vous vient. lentement et péniblement. De même que les bulles éclatent, parfois de façon cruellement spectaculaire, les impostures finissent par être révélées et elles sont l’occasion de séparer ceux qui sont sur les remparts, à leur poste, et ceux qui se pavanent dans les couloirs du palais.

Training Day, d’Antoine Fuqua (2001)