The most miserable performance I’ve ever seen

C’était évident pour tout le monde, et l’optimisme ne caractérisait pas les commentateurs de l’intervention occidentale en Afghanistan. L’importance de la mission était parfaitement comprise, quitte à agacer les antiimpérialistes d’opérette, mais l’échec était écrit. Au mois de novembre 2001, l’irruption dans notre bureau d’un brillant et ambitieux analyste politique venu nous expliquer que la France allait participer à l’établissement d’un régime démocratique dans le pays et qu’une conférence allait se tenir à Bonn en ce sens nous avait d’ailleurs sidérés. Sans doute n’avions-nous pas toutes les cartes en main, mais l’impossibilité du projet sautait aux yeux.

Presque vingt ans après les attentats du 11-Septembre, la chute des Taliban et la destruction des infrastructures d’Al Qaïda, notre défaite est devenue à ce point inévitable qu’elle donne, comme en Syrie, le vertige. Fallait-il combattre ? Autrement ? Aussi longtemps ? Notre engagement a-t-il freiné le jihad ou l’a-t-il nourri ? Que serait-il arrivé si nous étions partis dès 2002 ou 2003 ? Ces questions ne trouveront sans doute jamais de réponses, et elles renvoient à l’incapacité des plus importantes puissances militaires de cette planète à éteindre définitivement des foyers d’insurrection. La chose n’est pas nouvelle, il suffit de demander aux Romains (« le petit Varus attend son empereur à la caisse centrale »), mais le charme des démocraties est qu’on peut questionner les stratégies, les étudier et, grâce à une presse indépendante, dévoiler les mensonges des autorités. C’est exactement ce que vient de réaliser le Washington Post en publiant une étourdissante enquête consacrée aux mensonges répétées des Administrations américaines quant à l’évolution de la guerre en Afghanistan.

Les révélations de ce grand quotidien au sujet du fascinant mélange d’aveuglement, d’inertie et de déni (« Siii, ça passe ») qui caractérise les opérations armées occidentales de longue durée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, si elles sont choquantes, ne devraient pas étonner. Qu’il s’agisse de la corruption ou de l’incompétence de forces que nous entraînons et équipons à fonds perdus ou de la réécriture permanente des faits afin de les faire correspondre à une narration politique sans lien avec les objectifs stratégiques prétendument poursuivis (et souvent, hélas, en effet authentiquement stratégiques), ce douloureux nouveau scandale afghan rappelle le non moins douloureux naufrage vietnamien et la spectaculaire affaire des Pentagon Papers, en 1971, qui le confirma grâce au courage du New York Times.

Tout le monde n’a pas la chance de travailler pour Valeurs actuelles ou Marianne.

Les articles du Post et la tableau qu’ils dressent de la défaite afghane rappellent surtout l’extraordinaire personnalité de John Paul Vann, véritable légende de la contre-insurrection, figure extraordinairement complexe, et symbole, malgré lui, des errements américains dans le Sud-Est asiatique. Terriblement lucide, et pourtant déterminé à gagner une guerre qui était déjà perdue, Vann n’a cessé de réfléchir à la nature du conflit auquel son pays participait, et à son courage physique s’est ajouté celui de dire la vérité, inlassablement, aux plus hautes autorités militaires.

En 1988, le journaliste Neil Sheehan a consacré à Vann un livre prodigieux, L’Innocence perdue, rapidement récompensé par le National Book Award puis, l’année suivante, par le Prix Pulitzer. Dans ce texte, long, dense, et remarquablement documenté, Sheehan ne retrace pas seulement la vie d’une personnalité hors-du-commun. Il fait également le récit de l’enlisement américain, des compromissions, des erreurs majeures, des lectures erronées et de la fuite en avant d’une puissance égarée faisant sur le terrain l’exact contraire de ce pour quoi elle s’est militairement impliquée.

Faire et défaire, c’est toujours travailler.

Un tel ouvrage, devenu instantanément un classique et est toujours commenté, ne pouvait pas ne pas être adapté à l’écran. En 1998, pour le compte de HBO, le réalisateur, scénariste et producteur Terry George se lance dans le projet fou de transposer à la télévision le livre de Sheehan. Doté de moyens importants et d’une belle distribution menée par le regretté Bill Paxton, A Bright Shining Lie n’est pourtant qu’un téléfilm décevant, sans rythme et sans attrait.

Durement critiqué pour les libertés prises avec le livre, le film ne choisit pas entre le portrait d’un homme torturé, à la recherche de son destin, et la description de l’enlisement américain vu par des décideurs militaires. Trop court, pas aussi bien écrit et joué qu’il le fallait, il est de surcroît terriblement daté. Il faut donc se concentrer sur la biographie de John Paul Vann par Neil Sheehan, un travail d’une profondeur exceptionnelle qui, plus de trente ans après sa publication, pose des questions essentielles alors que la France est confrontée au Sahel à une situation pas si éloignée.

Le renseignement au cinéma : en faire trop pendant un exposé

J’assistais il y a quelques années à une réunion entre experts – ou supposés tels – et il fut rapidement évident, au moins à mes yeux, que nos interlocuteurs faisaient montre d’un nombre alarmant de certitudes. C’est déjà agaçant quand vous parlez à un inconnu dans un train, mais de la part de professionnels, c’est franchement insupportable, en plus d’être inquiétant. Relisez Marc Bloch ou le général Beaufre, si vous voulez faire une idée des conséquences.

Toujours est-il qu’il apparut au cours de nos échanges que leurs certitudes, outre qu’elles révélaient une certaine approche de leur métier, reposaient sur une circulation imparfaite du renseignement et des analyses au sein de l’État. Quand je fis la remarque, en privé, à mes collègues que nos partenaires n’étaient manifestement pas destinataires de toutes les notes de certains de nos plus grands services, on me regarda comme un homme qui venait de proférer une obscénité dans un jardin d’enfants. « Mais allons donc !, se récria-t-on, comment imaginer que toutes les notes écrites par les administrations spécialisées ne soient pas diffusées largement à tous ceux qui en auraient l’utilité ? » Mais oui, c’est vrai, comment ?

Comment, comment ?

Faisant preuve d’une inhabituelle patience, j’expliquai alors qu’aux inévitables dysfonctionnements liés à la complexité de toute administration s’ajoutaient les choix des services de diffuser ou de ne pas diffuser certains renseignements, certaines analyses ou certaines hypothèses. J’ajoutai, toujours perfide, que de surcroît ces mêmes services étaient en partie libres de choisir leurs lecteurs, en fonction de critères de confidentialité (« Besoin d’en connaître ») ou de pertinence (« De toute façon, qu’est-ce qu’il y connaît, Rick Hunter ? »), sans parler de motifs plus politiques (« Ça leur apprendra, à ces saboteurs »).  J’ajoutai ensuite que toute la production écrite des services n’avait pas vocation à être exportée et qu’une grande partie de ce qui était écrit était d’abord et avant tout destiné à différentes composantes internes à des fins opérationnelles, et à la hiérarchie afin de l’aider à prendre des décisions. Ce qu’elle fait ou pas.

Aux regards perdus que me jetaient mes collègues, je compris alors que je venais de leur révéler un monde dont ils ne soupçonnaient pas l’existence – et cela confirma mes doutes quant à leur connaissance réelle de nos services, malgré leurs airs entendus et leurs remarques de (faux) conspirateurs lorsque nous étions au bureau. A leur décharge, seuls des praticiens peuvent avoir conscience de la masse infinie de renseignements de toutes sortes et de toutes origines que recueillent quotidiennement les services et qui ne sont pas tous, loin s’en faut, transmis aux autorités. Et pourquoi ? me demanderez-vous. Mais tout simplement parce que ces renseignements ne leur seraient d’aucune utilité.

Il faudrait interroger les chercheurs qui tentent, en France, de faire émerger des intelligence studies, comme Olivier Chopin et Benjamin Oudet, afin de déterminer quelle proportion des renseignements recueillis par un service sont effectivement diffusés vers l’extérieur, mais l’important est ailleurs. Une proportion écrasante des éléments obtenus, par tous les moyens connus, sert à alimenter les bases de données et la réflexion des analystes. Un renseignement peut ainsi permettre de répondre à des questionnements anciens, et même conduire à des actions opérationnelles sans jamais être transmis à une autorité politique. Les services, d’ailleurs, ne diffusent que rarement leurs savoir-faire ou le cheminement qui leur a permis de neutraliser une menace.

Un renseignement peut aussi contribuer au contrôle d’une source, à éclairer un point de personnalité, à compléter un tableau. Il pourra être infiniment utile à un enquêteur sans mériter d’être mentionné devant une autorité – sauf si celle-ci le demande, auquel cas il faudra pouvoir lui répondre, et plus vite que ça.

Si on lui faisait son lit en portefeuille ?

Partant du principe qu’une note de renseignement est d’abord un récit, il est fortement recommandé de ne pas accabler le lecteur sous des détails superflus ou qui exigeraient des explications déséquilibrant l’ensemble. De fait, c’est en rédigeant ces notes, le nez sur les dossiers et les archives, qu’on réalise que nos administrations ne diffusent pas tout ce qu’elles savent. Elles écrivent pourtant beaucoup, selon différents angles, pour différents destinataires, en poursuivant des buts différents. Tout est supposé remonter à des échelons de synthèse, et on se prend à rêver, parfois, de pouvoir disposer en seul lieu de tous les documents écrits au sujet d’une affaire afin d’en tirer des enseignements.

Que faire, alors, de tous ces détails, de toute cette connaissance indispensable mais cachée ? D’abord, s’en servir pour nourrir votre réflexion et des papiers ambitieux – sans lesquels votre réflexion n’existe pas. Ensuite, les transmettre à vos collègues lors des innombrables échanges avec eux. Enfin, se tenir prêts à les évoquer lors d’un exposé au profit de vos chefs, voire d’une autorité politique. Certaines questions peuvent être idiotes, mais d’autres montrent que votre interlocuteur chercher à s’emparer du dossier que vous lui présentez. Si vous partez du principe que la connaissance de la matière décroit au fur et à mesure que vous montez dans la hiérarchie mais qu’à l’inverse la maîtrise des enjeux politiques, techniques, légaux ou opérationnels y augmente, il vous faut être capable d’accompagner vos chefs dans l’intimité de certaines affaires s’ils le demandent.

L’exposé oral, exercice contraint s’il en est, peut être l’occasion de démontrer l’étendue de votre savoir. En présentant clairement des situations, en étant capable de vous affranchir des règles de cloisonnement qui s’appliquent à la rédaction des notes, vous pouvez rendre justice au travail de vos équipes, voire au vôtre. Si une note est un récit, un exposé oral vous permet, à l’instar du roman épistolaire, de donner des détails qui n’auraient pas été tolérés par votre relecteur. Après tout, c’est vous face à votre auditoire et vous ne serez peut-être jamais aussi libre de toute la semaine.

Il ne s’agit cependant pas, surtout pas, d’en faire trop. Le briefing est l’occasion de briller, mais il est aussi l’occasion de ne pas être clair, de trop en dire, de noyer votre auditoire sous des explications oiseuses ou des digressions sans intérêt. Alors que vos relecteurs peuvent vous aider à améliorer votre texte, votre solitude au pupitre ne vous offre aucune porte de sortie en cas de ratage. Des carrières se font et se défont au micro de certaines salles de réunion, et la sobriété n’y est pas un défaut.

Retour vers le futur, de Robert Zemeckis (1985)

Le renseignement au cinéma : être infiltré auprès d’un sale type

L’infiltration est au cœur des fictions consacrées au renseignement à la télévision et au cinéma. Cette pratique, dans laquelle certains services sont passés maîtres, offre de grands enjeux narratifs. Elle place en effet le spectateur au cœur de l’action en le faisant presque systématiquement s’identifier au personnage que l’on voit manœuvrer sous une fausse identité au plus près de son ennemi. Les films et les séries consacrées à ces opérations sont innombrables, et de qualité variable. Certaines de ses œuvres sont tirées de missions réelles, comme celle racontée dans The Infiltrator (2016, de Brad Furman, avec Bryan Cranston et John Leguizamo), tandis que d’autres, allant du meilleur (Les Enchaînés, d’Alfred Hitchcock, en 1946 ; Sens unique, de Roger Donaldson, en 1987 ; Les Infiltrés, de Martin Scorsese, en 2006) au pire (Möbius, d’Éric Rochant, en 2013) inventent des intrigues qui voient s’affronter espions  criminels. En ces temps troublés, le sujet est d’ailleurs plus que jamais à la mode, comme en témoigne le succès de certaines productions télévisées récentes, dont Deutschland 83 (2015), une série créée par Anna LeVine et Jörg Winger.

Policiers ou espions placés auprès d’adversaires qu’ils veulent surveiller de près, faire tomber ou même neutraliser, les infiltrés sont en mission, et celle-ci ne peut être qu’extraordinairement dangereuse dans un environnement où la suspicion est la règle. Les spectateurs tremblent donc, quand bien même l’issue serait connue. On s’inquiète pour le micro caché sous la chemise, même si le quotidien des sources n’est pas nécessairement fait de panache ou de grandeur. Mais, après tout, il faut ce qu’il faut, la mission est la mission, et un officier traitant n’est pas supposé avoir trop d’états d’âme.

Dans quelques cas, plus rares, l’infiltré est d’abord un fugitif qui tente de refaire sa vie et/ou d’échapper à ses crimes. Douze ans après L’Impasse, le chef-d’œuvre de Brian De Palma, Viggo Mortensen interprète ainsi devant la caméra de David Cronenberg un criminel réfugié dans une petite ville américaine et que son passé rattrape.

Démasqué à la suite d’un acte de courage imprudent, il retrouve sa véritable identité, qui n’est pas celle d’un aimable père de famille mais celle d’un criminel endurci. Comme de nombreux récits consacrés à la dissimulation sur une très longue période, le film de Cronenberg s’interroge au sujet de la vérité de l’être : à quel moment d’une infiltration de plus d’une dizaine d’années, sans le moindre répit, ne devenez-vous pas vraiment celui que vous pensiez seulement incarner ? La question est vertigineuse, et elle conduit à de difficiles questionnements au sujet de la complicité et du silence. Il faut préciser ici que Cronenberg et Mortensen exploreront à nouveau ces thèmes dans Les Promesses de l’ombre (2007), aussi bien sur le plan du renseignement que celui de l’identité sexuelle refoulée.

L’infiltré est supposé ne jamais être seul, et des équipes spécialisées le soutiennent, évaluent son environnement et analysent les renseignements qu’il recueille. Ces missions requièrent cependant, une autonomie très importante dont tout le monde n’est pas capable. En plus d’être courageux et de savoir dissimuler ce qu’il ressent, l’infiltré doit faire preuve d’une vigilance permanente qui peut, à terme, peser sur son équilibre.

Parfois, pourtant, certaines missions ne sont pas si dangereuses. Il peut arriver, en effet, que votre cible soit inconsciente de l’intérêt qu’elle suscite et qu’elle ne prenne aucune précaution particulière. Il peut s’agir d’un responsable politique, d’un chef d’entreprise ou d’un individu anonyme. La difficulté, alors, comme dans les missions plus périlleuses au cœur d’un service adverse ou d’un groupe criminel, peut survenir, non pas de l’approche ou de l’infiltration mais du comportement de votre cible. Qu’êtes-vous prêt à tolérer, au mépris de toutes vos convictions, pour accomplir votre mission ? Quelles turpitudes allez-vous couvrir ? La question, posée par Cronenberg dans Les Promesses de l’ombre, l’avait été avant lui par Chabrol dans Que la Bête meure. Michel Duchaussoy s’y liait d’amitié avec Jean Yanne, l’assassin de son fils, afin de se venger de lui. On pourrait, aussi, relire Le Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas (1844), qui n’est, ni plus ni moins, que le récit de l’infiltration d’un homme dans un milieu afin d’y assouvir sa vengeance, mais Jean Yanne campe ici un adversaire à côté duquel le Joker fait figure de colocataire idéal.

Que la Bête meure, de Claude Chabrol (1969)

« A place where nobody dared to go » (« Xanadu », Olivia Newton-John & Electric Light Orchestra)

Placer un enquêteur dans un milieu qu’il ne connaît pas est un procédé courant dans la littérature ou au cinéma. On pense, bien sûr, aux innombrables romans de Georges Simenon, ou, par exemple, au classique qu’est devenu Witness, de Peter Weir (1985). Un autre procédé à même de créer des tensions dramatiques consiste à faire cohabiter, sinon coopérer, des personnages que tout oppose mais qu’une tâche commune réunit. Là encore, les exemples se comptent par dizaines, et on pourrait s’attarder sur le tandem Gérard Depardieu/Pierre Richard, sur le coupe Nick Nolte/Eddie Murphy ou même sur l’association Jean Gabin/Louis de Funès.

Enfin, si tout cela ne suffit pas à créer un récit digne d’intérêt, on peut aussi placer l’intrigue dans un lieu mystérieux, fascinant ou inaccessible au commun des mortels : un coin du monde inhospitalier, une planète lointaine, un bâtiment secret, un château perdu, etc. En 1988, Peter Hyams, sur un scénario de Larry Ferguson, sort un polar dont le titre, The Presidio, laisse penser qu’il se déroulera à l’intérieur de l’immense base militaire située dans la banlieue de San Francisco. Il n’en est hélas rien.

Le film repose sur l’association contrainte d’un lieutenant-colonel de la police militaire, joué par un Sean Connery en pilotage automatique, et d’un détective de la police de San Francisco, ancien subordonné du précédent, interprété par Mark Harmon, un playboy terne habitué aux rôles sans consistance venu de la télévision. Les deux hommes enquêtent sur l’assassinat d’une jeune militaire (Jenette Goldstein, tout droit arrivée d’Aliens) au sein de la base et doivent donc coopérer malgré leurs différends. Et, comme si les clichés n’étaient pas déjà assez nombreux, se greffe à leur inimitié la relation amoureuse qu’entretient Harmon avec la fille de Connery, une jeune femme que Meg Ryan, comme à son habitude, transforme en une parfaite idiote irresponsable.

Le film aurait pu emprunter de nombreuses directions. Il aurait pu traiter des conséquences sur le trafic de drogue de la guerre du Vietnam (oups, pardon), ou alors de l’affrontement entre la rigidité militaire et le comportement sans foi ni loi de certains policiers. Il aurait pu décrire la vie sans attrait d’une fille unique laissée à la garde de son père au sein d’une immense base militaire et qui tente de s’émanciper, ou alors s’atteler à une complexe affaire de corruption, mais il ne choisit pas et ne parvient jamais à s’élever au-dessus du niveau des téléfilms formatés produits en série pour peupler les après-midis des grandes chaînes historiques. Il se contente d’aligner les clichés (Poursuite en voiture ? OK. Scène vaguement érotique ? OK. Fusillade finale ? OK. Traître qui fend le cœur ? OK. Héroïsme de roman-photo ? OK. Tête brulée qui marche à l’instinct ? OK.). Même l’inévitable correction d’un gros lourd par le héros ne nous est pas épargnée, la scène frappant par sa médiocrité.

Mélange raté de Don Johnson et de Tom Cruise, Mark Harmon confirme dans ce film qu’il n’a pas la carrure d’un acteur de cinéma et que sa place est à la télévision. Lancée en 2003, la série NCIS, consacrée au service du même nom, le fait ainsi endosser le rôle d’un policier militaire et cite dans son générique la longue scène d’ouverture de Presidio en replaçant la séquence du porte-avions entrant dans la baie et passant sous le Golden Gate.

A aucun moment le cinéaste et son scénariste ne s’essayent à sortir des lieux communs. Plusieurs films distrayants ont pourtant été consacrés à des enquêtes dans le milieu militaire, comme A l’Épreuve du feu (1996, Edward Zwick), Le Déshonneur d’Elisabeth Campbell (1999, Simon West), ou Basic (2003, John McTiernan), sans même parler du classique de Rob Reiner Des Hommes d’honneur (1992).Avec leurs limites, ils ont mis en évidence les difficultés d’une investigation policière et ont parfois pris la forme de récits de contre-espionnage, militaires et policiers s’affrontant autour d’une vérité pénible. Presidio n’est rien de tout cela, et le film manque de relief – un comble, à San Francisco –, de rythme et d’âme. Peut-être, dans son malheur, Harmon se souvient-il qu’il a joué aux côtés de Sean Connery et Jack Warden avant de devenir le personnage central d’une sitcom à la gloire de la police criminelle de la Navy.

Le renseignement au cinéma : avoir un.e adjoint.e

« Un grand conquérant est un homme seul » avait coutume de dire le frère de l’autre. Ni grand ni conquérant, je suis pourtant en mesure d’affirmer qu’un véritable chef, même s’il décide seul et est seul comptable des actions entreprises sur son ordre, doit savoir s’entourer, écouter, stimuler ses équipes, les encourager à penser et pas simplement exécuter, et se nourrir de leurs propres réflexions. A ce titre, la fonction d’adjoint est essentielle car elle offre au leader, dans l’intimité d’une relation privilégiée faite de confiance et de partage des objectifs, un espace de dialogue et de confrontation constructive des perceptions. Dit autrement, votre adjoint est le seul à avoir le droit de vous dire « merde » ou « Mais, vous tapez dans les gamelles ! »

Adjoint, vous devez à la fois loyauté et franchise à votre chef. Vous avez pour mission de lui offrir des conseils tout en le déchargeant des tâches, essentielles mais parfois excessivement concrètes, qui pourraient le détourner de la conception puis de la conduite de la manœuvre, opérationnelle ou administrative – cette dernière étant parfois à peine moins vitale que la première. Adjoint, vous avez la mission d’écouter les subordonnés et d’établir entre le chef et eux une ligne de dialogue. Il vous faut aussi le contredire, et parfois le juguler. Et le suivre, chevaucher à ses côtés, apprendre à le déchiffrer, être non pas son ombre mais son ailier.

Chef, vous devez choisir un adjoint qui vous complètera bien plus qu’il ne vous imitera. Un esprit qui saura vous défier, vous épauler, vous orienter, vous parler en confiance mais sans familiarité. Dans votre service ou votre unité, il ne devra pas être vous en plus jeune mais être différent. Dans l’idéal, même, il devra avoir un parcours nettement distinct du vôtre afin de vous sortir des silos, du confort, de la routine, forcément trompeuse, forcément dangereuse. Il devra être votre complice, votre âme damnée, celui à qui vous confierez vos projets, vos inquiétudes, vos espoirs, celui qui recueillera vos confidences et ricanera des rumeurs ou des idioties. Il ne sera pas votre porte-flingue ou une ressource à sacrifier. Il devra être votre ailier.

Aladdin, de Ron Clements et John Musker (1992)

Le renseignement au cinéma : team spirit

Former, entraîner, évaluer, affecter aux bons postes, aux bonnes missions, avec les bons binômes. La mécanique collective est complexe, fragile, et elle peut se gripper en une seconde en raison d’un fait parfois anodin, ou extérieur à votre service. Les concours ou les longs entretiens d’embauche, à l’origine des recrutements, n’en disent pas toujours assez et la sélection se poursuit lors des exercices opérationnels. Dans certains services, on peut être passé par toutes ces étapes et être toujours stagiaire. Et même quand intervient la titularisation, l’apprentissage reste long. Il peut aussi être plus difficile que prévu, et pas seulement de votre fait.

Les équipes chargées de vous former ne sont pas toutes compétentes (une solide tradition française veut qu’à l’inverse de ce qui se pratique à Top Gun on affecte à ces missions des « mauvais ou des punis », pour reprendre la formule d’un de mes anciens chefs, qui était les deux), et rien ne remplace la pratique accompagnée de votre métier, au sein de votre unité, sous la surveillance ferme mais bienveillante d’un ancien. Reste que la méthode la plus efficace et la plus enthousiasmante est d’apprendre lors d’une crise, ou lors d’une opération que vous avez la chance d’observer de près et à laquelle, peut-être, vous avez la chance de contribuer modestement.

Ocean’s Eleven, de Steven Soderbergh (2001)

Ces moments sont essentiels et ils resteront comme des étapes clés de votre carrière tant vous aurez appris en si peu de temps. Les moments que vous aurez vécus vous auront frappé par leur intensité, la densité des informations que vous aurez recueillies et aussi par la richesse des situations que vous aurez observées (et pas toujours glorieuses, loin de là). Au-delà de cet enrichissement professionnel, cependant, vous aurez participé, si vous avez eu de la chance, à l’émergence d’une équipe soudée par l’épreuve. Rien, en effet, ne rapproche plus que le partage de la tension, de la peur, de l’urgence, quand il faut aller vite sans cesser de réfléchir, quand il est impératif de décider, quand il est de votre devoir de donner votre opinion. De ces heures et de ces jours, quelquefois tragiques, seront nées des amitiés indéfectibles, des mémoires communes, des solidarités capables de survivre au temps, aux mutations, aux évolutions personnelles. Il ne s’agit plus, alors, de votre carrière, mais de votre vie.

Excalibur, de John Boorman (1981)

“Hollywood/I know your middle name/Who inspires your fabled fools” (“Glamour Profession”, Steely Dan)

Longtemps les rayons que les librairies consacraient au terrorisme sont restés vides, ou presque. On y trouvait les élucubrations incohérentes de criminologues et de vieux néonazis sous pseudonyme, les récits de quelques vieilles gloires à la crédibilité discutable et un ou deux classiques charmants mais dépassés. Les attentats du 11-Septembre ont provoqué un afflux d’ouvrages souvent bâclés ou de compilations hâtives de lieux communs, textes de commandes recyclant quelques idées empruntées. Par miracle, une poignée de livres intelligents et sincères ont cependant été écrits par la suite.

Après une pause, les événements des dernières années dans notre pays, depuis la terrible affaire Merah, ont été ce qu’ils ont été, et les éditeurs ont recommencé à publier des ouvrages en quantité, parfois intéressants, parfois rédigés (ou en tout cas signés) par des escrocs patentés. Le fait est que parmi tous les titres encombrant les tables de présentation bien peu méritaient qu’on gaspillât autant d’encre et de papier pour les imprimer. Il en allait de même pour le renseignement, sujet longtemps mal aimé du public et trop souvent vu par la presse comme le prétexte à des articles putassiers, peu ou pas documentés, alternant les découvertes d’évidences et les émois faciles.

Le renseignement est cependant devenu un sujet sérieux (et vendeur), et il provoque depuis quelques années un afflux de témoignages, mémoires, essais et autres réflexions plus ou moins dispensables. La qualité, cependant, augmente de façon sensible et on commence à voir apparaître, sous l’impulsion de quelques-uns, admirables défricheurs, un champ de recherches mêlant histoire, science politique, sociologie et stratégie. Des ouvrages ambitieux sont publiés par des maisons sérieuses, et il faut citer ici le Dictionnaire de la guerre et de la paix (PUF, 2017) ou celui consacré au renseignement (Perrin, 2018). Il faut également mentionner le manuel de Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez Leçons sur le renseignement (Odile Jacob, 2017) et la nouvelle édition du livre de référence écrit par Oilvier Chopin et Benjamin Oudet Renseignement et sécurité (dont la 2nde édition vient de paraître chez Armand Colin). Ces quatre textes – le dernier d’entre eux constituant bien plus qu’une introduction remarquable – sont des alliés précieux, riches, dans lesquels il faut puiser et vers lesquels il faut revenir régulièrement.

Une fois de plus, en effet, le choix n’est pas si complexe. Le fait d’être un ancien ne vous qualifie pas automatiquement pour parler de renseignement. Il ne suffit pas d’exhiber un vieux badge et il faut travailler, réfléchir, essayer de comprendre, explorer de nouvelles pistes. Tout le monde n’a pas cette abnégation. Les auteurs des ouvrages cités plus haut, théoriciens ayant parfois eu la chance d’être des praticiens, doivent donc être lus et médités.

“She said she loved me, she was a spy who lied” (“Another One Bites The Dust”, Queen feat. Wyclef Jean & Pras Michel)

C’est sur les écrans comme ailleurs. On y différencie aisément les appliqués, élèves sages et consciencieux mais sans génie, et ceux dont le talent et le travail donnent des œuvres marquantes, dépassant leur cadre initial. Diffusée en 2014 par la BBC, la minisérie The Honourable Woman, créée, écrite et réalisée par Hugo Blick est ainsi bien plus qu’un récit d’espionnage entre Londres et la Palestine.

Servie par une distribution admirable (menée par une exceptionnelle Maggie Gyllenhaal), la série mêle avec virtuosité des thèmes lourds et complexes sans jamais lasser le spectateur. L’intrigue, qui se déploie avec virtuosité, évoque les plus grands romans que la littérature britannique a consacrés au renseignement. On est loin, pour être parfaitement clair sur ce point, d’une récente production française dont on dit qu’elle a été fortement influencée par certaines administrations et à laquelle il manque une âme et une ligne.

The Honourable Woman, au contraire, apparaît comme une œuvre engagée, âpre, tendue, qui ne cesse de mêler tragédies personnelles, drames collectifs, manœuvres stratégiques et renseignement technique. L’aisance avec laquelle l’auteur associe de nombreux thèmes en apparence sans rapport et crée des personnages inoubliables convainc rapidement que la série est une pépite. On y croise de fieffés salauds, mais même eux ont des raisons d’agir, et la pire des trahisons, à défaut de pouvoir être justifiée, peut être argumentée. Des vies se heurtent et échappent à tout contrôle tandis que des puissances se mentent, se manipulent et tentent de comprendre.

Face à Maggie Gyllenhaal, impressionnant mélange de douceur brisée et de volonté invincible, l’immense  Stephen Rea interprète un maître-espion fatigué, désireux d’achever sa carrière sur une bonne action. Son homologue français, aux cravates criardes et au style de petit comptable, apparaît bien moins convaincant que ce dandy hirsute, douce mécanique intellectuelle qui en a vu d’autres et aimerait se retirer avec dignité.

Sir Hugh Hayden-Hoyle, parfait héritier de Smiley.

La minisérie, qui s’étend sur 9 épisodes à la mise en scène élégante et discrète, laisse une impression durable de grande maîtrise artistique. Elle ne prend pas parti, ne dénonce pas ou ne se prétend pas excessivement réaliste mais impressionne par sa puissance et sa subtilité. On attend toujours une œuvre d’une telle qualité dans notre langue.

Le renseignement au cinéma : travailler avec la direction technique

Un pilote de l’aéronavale impériale racontait il ya quelques années qu’au temps béni des groupes aériens embarqués complexes, lorsqu’on trouvait pas loin de dix modèles d’aéronefs différents sur les ponts des porte-avions, les pilotes des différentes unités déployées ne cessaient de d’expliquer à quel point leur mission était primordiale et leur appareil le meilleur qui soit. Chacun y allait de son couplet au sujet des chasseurs, des chasseurs-bombardiers, des avions d’appui moyens ou lourds, des ravitailleurs, des avions de veille aérienne avancée, ceux de guerre électronique, sans parler des cargos volants, des hélicoptères de transport et des Pedro.

Ils avaient tous raison, évidemment, de mettre en avant le caractère essentiel de leur mission, sans laquelle le groupe embarqué aurait été incapable d’accomplir les tâches qui lui avaient été confiées. Il en va de même pour les services de renseignement où, comme dans toute organisation regroupant des professionnels venus là par vocation et dont la modestie n’est pas la qualité première, on entend régulièrement les opérationnels critiquer les analystes, les techniciens s’en prendre aux administratifs, tout le monde étant convaincu que sans lui la machine ne tournerait pas.

La machine, en réalité, tourne parce que tout le monde travaille et a conscience de faire partie d’un tout dont il n’a d’ailleurs pas nécessairement à connaître le périmètre exact. On sait d’ailleurs ce qu’il faut penser des baroudeurs qui méprisent les analystes, des analystes qui moquent les baroudeurs, et des spécialistes du renseignement technique qui estiment qu’ils peuvent tout faire et que les deux catégories de collègues précédemment citées pourraient bien disparaître que ça ne dérangerait personne. Le meilleur moyen de mettre fin aux querelles de clocher puériles et épuisantes est de faire travailler, dès que l’occasion se présente, les uns et les autres, soit à la Centrale, soit sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

L’état du monde n’est pas avare d’opportunités, et on trouve toujours le moyen de déployer des équipes pluridisciplinaires. Le format de ces petits détachements permet, par la force de la promiscuité, de se découvrir (au risque de se taper sur les nerfs) et de comprendre les enjeux en observant les pratiques. Moi qui vous parle, qui suis incapable de changer une ampoule électrique, je garde un souvenir très fort des missions, voyages, conférences et autres réunions au cours desquels des spécialistes du renseignement technique m’ont expliqué pourquoi et comment ils faisaient ci et ça. Et j’ai la naïveté de penser qu’avoir tenté de leur transmettre en retour la complexité du renseignement humain ou la difficulté qu’il y a à évaluer la dangerosité d’un réseau n’a pas été inutile. J’ajoute que ce dialogue, nécessairement informel, ne peut qu’être porteur d’améliorations, voire d’innovations utiles à la collectivité. Il est si facile de perdre le sens de la mission en se focalisant sur les taches quotidiennes.

Les bonnes relations entre équipes ne doivent cependant pas conduire à un mélange des genres ou une confusion des missions. Des opérationnels qui se prennent pour des analystes, on en connaît (et on le regrette). Des techniciens qui se prennent pour des stratèges, on en connaît aussi (et il n’y a pas de quoi se vanter). Quant aux analystes qui se piquent de technique ou d’opérations, on ne peut que leur conseiller de ne toucher à rien et de laisser faire les professionnels.

The Party, de Blake Edwards (1968)

« On sort les flashes pour n’importe quel tache » (« Va y avoir du sport », Silmarils)

Alors que la rédaction du Monde vient, de haute lutte, d’arracher son indépendance, une autre, plus modeste mais pas moins méritante, est en grève depuis un mois. Les quatre journalistes qui composent la désormais modeste équipe du mythique France-Soir protestent ainsi contre la dérive de leur quotidien, possédé par des actionnaires sans stratégie et dont le seul horizon est sans doute comptable.

Cette crise intervient alors que les médias français se débattent dans une crise de légitimité née d’une longue dérive, manifestement sans fin. Sur nos écrans, par exemple, aux tables rondes pour retraités et escrocs organisées chaque soir sur tous les sujets possibles ont désormais succédé les tribunes accordées à des idéologues condamnés et récidivistes et les émissions confiées à des présentateurs dont l’indécence le dispute à la bêtise.

Engagée dans une course obscène, certaines chaînes de télévision n’ont plus rien à voir avec le journalisme ou même le simple relais d’informations recueillies par d’autres et ne sont plus que des versions modernes du comptoir à épaves. Des cuistots hystériques et omniscients y côtoient de jeunes aristocrates dont on ne sait si elles sont idiotes ou folles sous le regard de grandes gueules à la beauferie fièrement arborée en bandoulière et dont les propos seraient indignes d’être imprimé sur du papier-toilette. On y énonce dans une ambiance de complète déliquescence morale des théories racistes, des réflexions complotistes et des raisonnements qui feraient honte à une tenancière de claque.

A l’heure où les démagogues se posent en victimes et les propagandistes stipendiés se présentent comme d’intransigeants libres penseurs, nous avons, non seulement l’obligation d’éviter ces médias mais aussi le devoir de soutenir les vraies rédactions. Celle de France-Soir, qui effectue un travail remarquable sur le terrorisme grâce à Pierre Plottu et Maxime Macè, et aux contributions de l’ami Historicoblog, mérite que nous nous engagions. Je me permets donc de signaler ici l’initiative de Jérémy Felkowski, à l’origine d’une (trop) modeste cagnotte ouverte au profit des grévistes de ce bien mal-en-point quotidien.