« On est tout endolori/Et on se sent très amoindri /Est-ce que nos coeurs ont rétréci ? Est-ce qu’on en sortira grandi ? » (« Y’a D’la Haine », Les Rita Mitsouko)

Ils sont donc passés, finalement, après toutes ces années de tentatives parfois brouillonnes et ces sauvetages parfois in extremis. Ils sont donc passés, et la France découvre que ses services de contre-terrorisme ne sont pas infaillibles, que la cuirasse a cédé et nous a cruellement exposés.

Le drame est terrible, le choc frontal, et nombre de commentaires lus ou entendus ont manifestement été proférés sous le coup de l’émotion. Laissons donc Michel Onfray, l’homme qui a tout lu sans rien comprendre, délirer sur son blog. Il n’est, après tout, pas le seul à se tromper avec assurance. M. Kepel n’annonçait-il pas, au mois de juin 2001, le déclin de l’islamisme ? D’autres invoquaient, à tort, le jihad syrien, et d’autres encore, faisant peu de cas des faits, en sont encore à accabler la pauvreté ou des pathologies mentales. Laissons-les, car il n’y a plus rien à attendre de commentateurs qui ne font que se commenter eux-mêmes sans plus jamais observer le monde.

La poussière retombe doucement, et il va être temps, à partir des faits connus et de quelques autres, de réfléchir aux événements. L’admirable mobilisation des Français a montré une nation debout, frappée mais déterminée, prompte à ricaner de ses ennemis les plus acharnés comme de ses dirigeants. J’avais, à plusieurs reprises, exprimé mon scepticisme quant à ce sursaut, et je n’imaginais pas de démenti plus éclatant, plus rassurant à ma déplorable attitude. Paris, capitale du monde contre le jihad, voilà qui a de quoi gonfler la poitrine d’un jeune retraité – et qui ne peut qu’exaspérer un peu plus ceux qui nous détestent pour ce que nous sommes, ce que nous avons fait et sans nul doute ce que nous allons faire. Les communiqués saluant les attentats, émis par les Taliban, AQMI ou Mokhtar Belmokhtar, ou les manifestations au Niger sont là pour rappeler que notre cause n’est pas si populaire et que les valeurs que nous défendons ne sont pas si universelles. Il faudrait, sans doute, s’y faire, mais ce serait une forme de renoncement, et il ne saurait donc en être question.

Il s’agit, pourtant, de durer, d’entretenir cette fermeté, de trouver le bon équilibre – s’il existe – entre l’impérieuse nécessité d’une lutte déjà ancienne et que d’aucuns semblent, enfin, découvrir – et l’obligation de ne pas céder à la tentation de mesures précipitées, bâclées, ou suggérées par une poignée de conseillers aux menées plus qu’ambigües ou de législateurs pressés, plus intéressés par le pouvoir des services de renseignement que par leur contrôle effectif.

Pendant, en effet, que les manœuvres plus ou moins souterraines commencent autour des services et des ministres, l’onde de choc politique se prolonge, suscitant questions et débats. L’enquête, surtout, se déploie, immédiatement internationale. Les ramifications, nombreuses et complexes, ne semblent, pour un observateur, pas autrement surprenantes et rappellent bien des enquêtes passées. Essayons, cependant, de procéder avec méthode, ça va nous changer.

La rupture d’Anne et Vrisme

Comme je l’avais abruptement écrit ici le 8 janvier, l’attaque des locaux de Charlie Hebdo par les frères Kouachi n’a, en aucune façon, constitué une rupture opérationnelle. Les attentats contre les journalistes, les dessinateurs ou les artistes ayant osé défier les islamistes – ou d’autres tyrans – ne se comptent plus, depuis des décennies, et il n’aura échappé à personne que Charb, par exemple, bénéficiait d’une protection rapprochée à la suite des menaces contre son hebdomadaire. Le mode opératoire lui-même est d’une effroyable banalité, et les seuls points véritablement intéressants sont ceux relatifs aux compétences des terroristes.

Michel Goya est revenu (ici) sur l’attaque des locaux de Charlie Hebdo, et ses observations sur la détermination des assaillants, amateurs (par opposition à des professionnels relevant d’une force légale) aguerris ayant minutieusement préparé leur opération mais commettant des erreurs sont essentielles. L’oubli d’une pièce d’identité, qui a fait rugir de plaisir les conspirationnistes et autres enquêteurs de comptoir, a constitué la faute majeure de l’attentat. Elle a pesé sur la suite de la séquence en forçant très certainement, après la révélation intempestive de l’avis de recherche, les frères Kouachi à revenir au contact alors qu’ils étaient manifestement en train de s’exfiltrer, ou au moins de mettre un peu de distance entre eux et Paris.

La faute est lourde, mais avant d’en tirer des conclusions définitives sur l’intelligence des jihadistes ou sur une éventuelle manœuvre d’un service tapi dans l’ombre, certains feraient mieux de se documenter. Des erreurs opérationnelles impardonnables peuvent être commises par les professionnels les plus entraînés, et on pourrait, par exemple, repenser au coup de téléphone passé d’Auckland à un numéro public de la DGSE par l’équipe ayant coulé le Rainbow Warrior. Ou à ce technicien qui grilla d’un seul coup d’un seul TOUS les pseudos de TOUTES les entités administratives d’un service cher à mon cœur en testant un fax non chiffré avec une liste supposée rester dans une armoire forte. Les exemples sont innombrables, et ceux qui ont un peu fréquenté les forces et arpenté des terrains (LE TERRAIN, LES GARS !) plus ou moins hostiles peuvent en témoigner.

Des erreurs sont ainsi commises chaque jour par des professionnels, et qui a déjà enquêté sait bien que la solution doit parfois beaucoup aux fautes des criminels. Le talent des analystes ou des policiers consiste alors à identifier puis à exploiter les erreurs de leurs cibles. On pourrait s’interroger sur leurs causes (fatigue, fébrilité, entrainement lointain, bêtise crasse) mais, comme le disent les Américains, shit happens. On pourrait aussi gloser sans fin au sujet des compétences des frères Kouachi, mais il faudrait alors garder en tête que personne ne leur demandait de quitter le pays comme des personnages de cinéma. Tout le monde, après tout, ne peut pas être Bruce Wayne à Hong Kong.

Ils étaient venus tuer des dessinateurs et des journalistes, ils l’ont fait – et plutôt efficacement au vu du bilan – et ils ont fait durer l’événement du mercredi au vendredi. Leur contrat opérationnel a été rempli, et l’effet qu’ils recherchaient a été obtenu. Que demander de plus ? Parler, à cet égard, de terrorisme low cost, révèle une certaine ignorance des réalités des attentats commis en Europe depuis vingt ans.

A l’exception, en effet, des carnages de Madrid, Londres ou Oslo, la majorité des attentats perpétrés dans les pays occidentaux l’ont été à l’aide d’explosifs bricolés (bombonnes de gaz, couscoussières ou marmites, cocktails Molotov améliorés) et/ou d’armes légères (pistolets, fusils de chasse ou d’assaut) achetées auprès de réseaux criminels, bien loin des scenarii complexes décrits au cinéma. Il convient, ici, de soigneusement séparer les opérations complexes menées à Bombay, Nairobi, In Amenas ou Beslan, au cours desquelles les terroristes, parfois nombreux et toujours bien équipés, en armes comme en moyens de communication ou autres (GPS, JVN, etc.) ont réalisé des actions de haute intensité, et celle de Paris, simple, probablement en partie improvisée, typique des opérations aisément réalisables dans les environnements sécuritaires sous contrôle des sociétés occidentales. Il est, à cet égard, indispensable de lire la remarquable analyse publiée sur le site du Small Wars Journal par John P. Sullivan et Adam Elkus (ici). On y trouve, notamment, de passionnantes considérations opérationnelles et la comparaison avec les tueries dans les lycées américains est, par exemple, très intéressante.

Je dois pourtant dire, sans doute en raison de ma grande candeur, que toutes ces interrogations et remarques au sujet des compétences des jihadistes me paraissent d’autant plus stériles que les images des attentats de Paris montrent des terroristes déterminés et efficaces. Sans revenir à Carl Schmitt, et comme le soulignait Michel Goya, la volonté des tueurs a transcendé bien des obstacles, à commencer par leurs propres limites. Après les assassinats de leurs cibles dans les locaux de Charlie, l’exécution du policier à terre dans la rue, loin d’être une erreur, a ainsi été parfaitement jouée. En tuant froidement un représentant de l’ordre, qui plus est en uniforme, qui venait de rejoindre les lieux du carnage, les terroristes ont montré au monde – puisque, comme c’est devenu la norme, l’horrible scène a été capturée – que rien ne les arrêterait et qu’ils maîtrisaient à la fois leurs armes et leur fuite. La mort de ce policier, publique, est venue compléter celles, cachées dans les bureaux, des personnes présentes dans l’immeuble de Charlie Hebdo. L’assassinat des journalistes est un acte de terrorisme en raison de la nature de la cible des jihadistes. L’assassinat de ce policier l’est en plus en raison de sa visibilité. Il n’y a, faut-il le rappeler, pas de terrorisme sans victime, sans dégât, ou sans témoin (Alerte bon sens/truisme).

L’attaque du 7 janvier au matin a donc eu cet impact en raison de l’association de cette image et de ces faits : des dessinateurs connus assassinés dans leurs bureaux, un policier assassiné dans la rue. Le bilan humain (12 morts, à comparer aux 77 d’Oslo et Utoya, par exemple) a vu son impact démultiplié par la nature des cibles et la façon dont elles sont mortes. Le climat sociopolitique a également joué son rôle, mais on peut raisonnablement estimer que les frères Kouachi n’avaient pas envisagé un choc d’une telle ampleur. L’attentat échappe souvent à ses auteurs, comme une œuvre à son créateur. Les terroristes, ici comme ailleurs, ne sont que des instruments au service d’un dessein plus large, et il ne faut pas leur prêter une trop grande conscience politique. A ce titre, s’attaquer aux opérationnels sans jamais se pencher sur les idéologues et les stratèges conduira sans nul doute à une nouvelle impasse.

Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.
Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.

La tragédie qui débute le 7 janvier surprend, évidemment, mais n’étonne pas. Dès la fusillade du 8 janvier, il est manifeste que le scénario le plus redouté, celui d’une attaque de type Bombay, est en cours. L’hypothèse de frappes simultanées ou séquencées est étudiée depuis des années, et l’alerte européenne de la fin de l’été 2010 (oui, vous avez bien lu, 2010) portait sur une menace de cette nature à Londres, Paris et Berlin. Depuis cette date, les autorités étudient et planifient leur riposte, politique et opérationnelle, organisent des exercices, dimensionnent les moyens à engager.

La séquence de violence courant de la matinée du 7 janvier à l’après-midi du 9 n’a ainsi, en aucune façon, constitué une surprise pour les responsables politique et les groupes d’intervention. S’il convient de rendre hommage aux membres du RAID et du GIGN, admirables de maîtrise opérationnelle et de bravoure, il faut bien être conscient que leur succès est dû tout autant à leur entraînement qu’à une impeccable planification. Et s’il faut évidemment saluer la maîtrise politique du Président et des autorités, il faut d’abord se souvenir que chacun s’attendait à des attentats et que nos dirigeants se préparaient en conséquence à leur gestion. Une fois n’est pas coutume, ceux qui gouvernaient avaient prévu, ou du moins anticipé, et on ne nous a pas refait le coup de l’affaire Merah. Si ça doit tomber comme à Stalingrad, une fois, ça suffit, comme disait l’ami Fritz.

Le plus rageant, pour le public, est comme toujours de constater que la force du choc a été anticipée mais qu’il n’a pas été possible de prévoir son point d’application. Du coup, la réponse des autorités a été efficace, mais elle n’a été qu’une réponse, et non une prévention réussie. A quoi bon, peuvent se demander les victimes, savoir si efficacement abattre des terroristes ? Ne vaudrait-il pas mieux les empêcher d’agir ? Encore faudrait-il le pouvoir, ou simplement se mettre en position de pouvoir le faire.

Cela n’est hélas pas si facile, et ce questionnement légitime est celui qui défie toute politique sécuritaire (prévenir ou punir ?) et tout service de sécurité (réagir ou voir venir ?). L’ennemi étant intrinsèquement clandestin jusqu’au lancement de son opération, ceux qui le combattent se dispersent en essayant de le neutraliser AVANT, mais sont capables, comme le sont les forces d’un Etat moderne, de concentrer leurs forces en peu de temps pour le frapper APRES, quand il s’est dévoilé. Attentif à la préservation de sa clandestinité avant de passer à l’action, le terroriste perd, en effet, l’initiative dès qu’il se dévoile. Les services de sécurité, qui subissent l’offensive initiale du terroriste, reprennent l’initiative naturellement dès que l’attentat est commis, en particulier si on est confronté à des opérations comparables à celle de Bombay (2008) ou Paris. Tout dépend alors du degré de préparation des unités et des services mobilisés, et le résultat est parfois effrayant (Beslan 2004, Bombay, Nairobi 2013).

Combien de temps dure un attentat explosif ? Quelques millièmes de seconde, en réalité, le temps que la charge détonne et que l’effet de souffle emporte tout sur son passage. La suite n’est que gestion, plus ou moins longue ou complexe en fonction de la puissance de la déflagration ou de la nature de la cible. Il est possible de décupler l’effet d’une explosion en multipliant les charges (Madrid, 2004), en les séquençant, en piégeant la scène initiale (méthode dite libanaise) afin de toucher les secours et d’accroître le chaos, mais l’effet de panique vient des images de la gestion par les autorités des dégâts et des victimes. Les Français se souviennent encore du ballet des hélicoptères devant Notre-Dame en 1995, et les images diffusées par les médias sont, naturellement puisqu’il n’y a que ça à montrer, celles d’ambulances, de pompiers et de blessés.

L’attaque de Bombay, au mois de novembre 2008, a constitué la concrétisation d’une crainte ancienne, celle de l’attentat dynamique, qui dure et dure, défie les autorités et installe, aussi longtemps que possible, la peur dans la population. Celle-ci, confrontée non pas au seul choc de l’explosion d’un bus mais à la terreur de croiser des terroristes en mouvement, exerce alors – ce qui est l’effet recherché – une pression accrue sur ses dirigeants, exigeant des réponses, réclamant des mesures, faisant bouger les lignes du débat public.

L’attentat dynamique, qui ne demande pas tant des moyens que des hommes déterminés capables de tenir des heures ou des jours avant la fin de leur opération, vise à saturer les défenses de l’Etat – ou, du moins, à faire craindre une succession d’évènements. Si l’attaque a pu avoir lieu, c’est évidemment qu’on ne l’a pas vue venir. Partant de ce constat, les responsables sécuritaires sont obligés d’envisager le pire, d’autres attaques, sur d’autres cibles, et de se mobiliser en conséquence. Le 11 septembre 2001, alors que quatre avions s’étaient déjà écrasés aux Etats-Unis, dont trois sur des cibles stratégiques, le président américain fut ainsi exfiltré manu militari par le Secret Service vers Offutt AFB, dans le Nebraska. Ceux qui le protégeaient ne lui laissèrent aucun choix car en le préservant ils assuraient la continuité de l’Etat. C’est toute la logique des plans élaborés et mis en œuvre par le SGDSN, et c’est tout l’intérêt pour les terroristes, quelles que soient leurs capacités réelles, de semer le doute. Après le premier attentat, on attend, comme pour un tremblement de terre, une réplique. Et après le deuxième, on est certain que quelque chose est en train de se passer qui nécessite d’adopter une posture de défense selon les dispositions prévues.

Tout cela est donc connu de longue date, et si l’émotion est légitime, elle ne devrait pas conduire à des formules définitives au sujet d’une quelconque rupture. La seule rupture, après tout, à laquelle nous ayons assisté est celle de notre cuirasse. Elle n’était pas pourtant pas si fragile, si on veut bien se souvenir que le bilan des services du contre-terrorisme français, le 6 janvier au soir, était bon. Seulement voilà…

La décomposition de la séquence de Paris, fait par fait, montre par ailleurs qu’aucune surprise n’a non plus été constatée dans les attaques elles-mêmes. La tragédie est réelle, le choc est rude, mais si chaque attentat est unique (victimes, lieux, etc.), il n’est pas si différent de ce qui a été observé depuis une dizaine d’années. Et qu’il soit bien compris que cette froideur n’est pas de l’indifférence mais simplement une tentative de raisonner.

Les faits.
Les faits.
Rapide analyse des faits.
Rapide analyse des faits.

L’étude des attentats, de toute façon, n’est ici que d’une importance secondaire, une fois qu’il a été admis qu’aucune nouveauté n’a été observée dans leur déroulé et que, de toute façon, l’Etat se préparait au choc. Nous ne savons pas, d’ailleurs, si cet enchaînement de violences a été subtilement planifié par les terroristes ou s’il leur a été imposé par les circonstances. Les équipées parallèles des Kouachi et de Coulibaly montrent d’un côté une opération majeure suivie d’une prise d’otages et de l’autre une opération ratée suivie d’une errance armée. Si l’effet est indéniable, l’intensité reste moindre que dans les pires craintes des autorités, qui ont cependant mobilisé, conformément aux plans, tous leurs moyens.

Cibles et modes opératoires.
Cibles et modes opératoires.

L’essentiel, comme toujours en pareil cas, réside dans les auteurs de cet attentat, l’organisation de leur projet et leurs motivations. Il y a, ici, beaucoup à dire, même si, finalement, les événements subis ont bien plus confirmé de vieilles hypothèses que révélé d’authentiques innovations.

Sans – trop – vouloir jouer les gars blasés installés au bar pour y distiller leur sagesse, force est d’abord de constater que les trois principaux protagonistes de l’affaire, Saïd Kouachi, Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly ne représentent pas une évolution spectaculaire par rapport à leurs prédécesseurs.

Et croyez-moi, les gars, ça n'a pas été facile tous les jours.
Et croyez-moi, les gars, ça n’a pas été facile tous les jours.

L’étude des réseaux actifs en Europe depuis vingt ans, ou la simple lecture de la dernière somme publiée par Bruce Hoffman et Fernando Reinares, The Evolution of the Global Terrorist Threat – From 9/11 to Osama bin Laden`s Death (Columbia University Press, 2014, 704 pages), dont je ferai bientôt une recension plus détaillée, recèlent nombre de ces jeunes hommes, désireux de combattre et de tuer des civils pour la plus grande gloire d’une cause bien éloignée de la vision théorisée qu’en ont la plupart des commentateurs entendus ces derniers temps.

De même, comme le rappelait brillamment François Rollin, qu’il serait absurde de nier le lien entre l’islam et le jihadisme (tout comme il le serait de nier le lien entre le christianisme et les croisades, par exemple), ou qu’il serait singulièrement injuste de tirer des conclusions générales au sujet de l’islam en raison du comportement de terroristes s’en réclamant, il serait hâtif de ne voir dans les attentats commis à la surface de cette planète par les jihadistes que la mise en œuvre fidèle d’un projet sociopolitique strictement religieux et rigoureusement bâti. J’ai essayé, ici, d’explorer les motivations de ces terroristes, car il me semble parfaitement évident qu’on fait fausse route en s’arrêtant à la seule surface des choses.

Il n’est, évidemment, pas question de minimiser la rhétorique religieuse de ces groupes, puisqu’eux-mêmes ne cessent de proclamer leur attachement à un islam originel, dont la pureté supposée n’existe que dans leur imagination et ne résiste pas aux travaux des historiens. Il n’est pas non plus question de nier que les racines du mal plongent très profondément dans le wahhabisme pratiqué en Arabie saoudite – un Etat dont bien peu de nos récents moralisateurs critiquaient le prosélytisme international quand ils y négociaient des contrats géants, il n’y a pas si longtemps – ou dans un salafisme dévoyé ou, bien sûr, dans le pire de l’idéologie des Frères musulmans, tout cela selon des dosages variables.

Il reste que l’islamisme radical qui anime tous ces fiers guerriers ne peut et ne doit pas nous conduire à négliger les autres motivations de la lutte menée – essentiellement contre nous, d’ailleurs. Toutes les données recueillies depuis des décennies montrent sans ambiguïté que l’islamisme combattant englobe des revendications parfois sans lien direct avec la religion, à commencer par la lutte contre la domination occidentale (y compris l’arrêt du soutien aux dictatures arabes, militaires ou religieuses), la fin de l’exploitation économique des ressources de la région, ou, par exemple, le supposé double standard diplomatique devenu un reproche central. Le projet défendu par le jihadisme, dernière évolution en date de l’islam radical, n’est donc pas seulement religieux mais aussi stratégique, politique, économique, social et même, sans doute, historique. Il est, sans le moindre doute, identitaire, et on ne répondra pas à ces questions fondamentales sans associer aux nécessaires mesures préventives et répressives une véritable réflexion politique. Qu’il me soit permis d’écrire ici que je doute qu’elle soit possible en France.

Passer ses journées à disserter doctement des influences de telle ou telle école juridique musulmane est sans doute très intéressant, mais la lutte contre le jihadisme ne peut se suffire d’une lutte contre l’islamisme tel qu’on le définit scientifiquement, et on me permettra donc de douter de la pertinence des actuels de projet de déradicalisation religieuse, surtout quand ils s’appuient sur des rapports bâclés, voire d’authentiques naufrages idéologiques. On pourra, pour se faire une idée de ce que peut être un travail sérieux réalisé avec une réelle exigence scientifique, consulter, par exemple, ce remarquable document diffusé par l’OTAN en 2011, (en particulier ce chapitre), ou cette étude (2009), ou même cette thèse (2010), pas inintéressante, ou la contribution, toujours passionnante du CTC de West Point. Comme toujours, la production en langue française brille par sa discrétion, quand ce n’est pas par sa médiocrité. Qu’il soit d’ailleurs clairement dit ici que je ne compte évidemment pas ce blog comme une contribution sérieuse, et encore moins scientifique, au débat. On est là, on a un peu de temps, on bavarde.

Le jihad contemporain, dont j’ai déjà écrit qu’il était une révolte, est un phénomène fascinant de complexité qui mêle authentiques aspirations religieuses et revendications bien plus concrètes. Cette association, visible depuis les origines du mouvement, en Egypte ou en Algérie, par exemple, explique que puissent cohabiter au sein des réseaux ou des organisations des individus aux profils parfois opposés, ingénieurs ou chômeurs en échec scolaire, bourgeois, prolétaires ou ouvriers. L’obsession pour des jihadistes qui seraient tous des chômeurs en fin de droit issus de famille monoparentale du lumpenprolétariat révèle d’importants biais cognitifs et une volonté de plaquer coûte que coûte de vieilles explications sur un phénomène nouveau, et par bien des égards inédit. Les islamistes radicaux étaient peut-être des damnés de la terre en Algérie en 1990, mais il ne faut pas être un génie pour saisir que ce qui se joue en Irak, au Yémen ou au Nigeria ne peut être réduit à une simple question de redistribution des richesses. Là aussi, on ne saurait trop conseiller la lecture de la littérature savante en langue anglaise.

De même que le jihad mené par des organisations habille des luttes nationales, des irrédentismes, des révolutions ou des combats sociaux, le jihad individuel habille des revendications personnelles, un mal-être, une quête de sens, une lutte identitaire qu’il serait bien vain de moquer. Comment voulez-vous vaincre un ennemi dont vous n’écoutez pas la rhétorique ? Comment voulez-vous déradicaliser des jihadistes dont vous ignorez sciemment les ressorts et les motivations ? Comment voulez-vous déconstruire un discours social et politique avec des docteurs de la foi ?

Du coup, les froncements de sourcils désapprobateurs ou les moues de dégoût devant la faiblesse doctrinale des frères Kouachi ou du gars Coulibaly sont simplement pitoyables et révèlent une profonde incompréhension du phénomène. En 1994, les terroristes du GIA, qui ont bien failli mettre à bas l’Etat algérien, étaient-ils tous de grands savants ? Et les assassins de Sadate, en 1981, étaient-ils tous capables d’enseigner à Al Azhar ? Confondre la troupe et ses chefs, idéologues, stratèges, recruteurs et inspirateurs, est une erreur impardonnable. On peut lutter pour la glorieuse révolution prolétarienne, l’indépendance des Treize colonies ou la libération de Jérusalem sans être capable de réciter les textes fondateurs de la Cause. Les mandarins qui ont micro ouvert dans les studios de France Inter pensent-ils sincèrement que les terroristes du LTTE sont de fiers lettrés, de fins intellectuels rompus aux délices de la dialectique ? Et d’ailleurs, pourquoi ne les entend-on jamais affirmer qu’un kamikaze du Hamas est un taré, un débile léger, un ignorant assoiffé de sang ? Et si, au contraire, les jihadistes étaient d’une parfaite rationalité ?

Il faut bien, parvenu à un certain stade d’agacement, envisager que la répétition incessante des mêmes erreurs au sujet de la folie ou de la bêtise révèle en réalité, au-delà d’une ignorance parfois insondable, un refus obstiné de poser les questions. Si les jihadistes sont tous des tarés, comme le répète élégamment Olivier Roy, il est inutile de s’interroger sur leurs motivations et donc de nous remettre en question. Pas une seule fois, me semble-t-il (mais je souhaite vivement me tromper), on a entendu des réflexions posées au sujet de cette violence apparemment sans limite. Pas une seule fois on a lu des contextualisations, pas une fois on s’est souvenu que les procès pour crimes de guerre ou génocide en Allemagne ou au Cambodge n’ont quasiment jamais retenu des pathologies mentales comme explication des atrocités commises.

Pas une fois nos fiers commentateurs n’ont souligné qu’ils ne s’étaient guère émus des violences de masse perpétrées, d’individu à individu, lors de la Révolution culturelle ou des glorieuses avancées du communisme soviétique. Tout se passe comme si la violence extrême était devenue impensable, inenvisageable, comme si on avait oublié des millénaires de guerres, de massacres, d’assassinats, de tortures, et qu’on avait, dans le même temps, perdu des concepts aussi primordiaux que l’abandon de la souveraineté personnelle au profit de la dynamique de groupe, la fascination pour le sang, ou la perte des valeurs communes. Blâmer Internet, invoquer le détournement du cinéma hollywoodien ou celui des jeux vidéos, comme le fait Dounia Bouzar, la Mireille Dumas du contre-jihad (à partir, d’ailleurs, d’un échantillon statistique tellement particulier et tellement réduit qu’on se demande de quelle école scientifique se réclament ses travaux), revient à blâmer le messager sans JAMAIS voir que la question est ailleurs, que les ressorts de la violence sont autres. Les assassins de Louxor, en 1997, avaient-ils passé des heures jouer à Assassin’s Creed ? Il est permis d’en douter.

Les affirmations, au sujet de l’équilibre psychologique défaillant ou des capacités intellectuelles réduites de l’ensemble des jihadistes proférées par des retraités, pourraient, après tout, n’être qu’anecdotiques si elles n’étaient pas relayées, sans trop réfléchir, par des disciples serviles ou des agents d’influence trop bien introduits. A dire vrai, on se passerait même plutôt bien des conseils avisés d’hommes de l’ombre ayant conseillé à des ministres un peu trop empressés la disparition des RG (Bravo !), ayant nié l’existence d’Al Qaïda – et donc sa dangerosité – en juin 2001 (Oui !) avant de longuement gloser sur sa disparition en 2002 (Ouais !), ayant attribué à l’ETA les attentats de Madrid (Super !), ayant minimisé l’importance du travail sur les ONG prosélytes du Golfe (Bien vu !), estimant que l’Europe serait désormais épargnée par le jihad (Admirable !) voyant les services algériens derrière chaque coup de feu tiré au Sahel (Quelle maîtrise !), ou flirtant dangereusement avec les théories racistes les plus absurdes au sujet de la conquête de l’Europe par une poignée de Frères musulmans (Mes respects !).

Pour ces hommes, le monde n’est qu’une pénible succession d’événements incompréhensibles qu’il faut à tout prix rationnaliser, quitte à tordre les faits, à en omettre ou à en inventer d’autres, le plus important étant, dans cette exaspérante adversité, de parvenir à placer les copains et les disciples. Je dis ça, vous pourriez croire que je m’agace, comme ici ou , mais il n’en est rien, car je ne peux cacher une forme d’admiration pour ceux qui, malgré leurs erreurs continuelles, se relèvent toujours, ont toujours quelque chose à dire (ou à vendre) et parviennent à avancer leurs pions. La vraie résilience est là.

Il faut donc, pêle-mêle, inquiéter pour proposer des réformes, invoquer des ruptures pour justifier l’impossibilité d’un anti terrorisme infaillible, profiter de l’émotion pour glisser de nouvelles lois inutiles et/ou inapplicables (car écrites par des amateurs fascinés), et répondre sans attendre aux questions de la presse, quand bien même on n’aurait pas la moindre idée de ce dont il s’agit.

Sont forts, quand même, les fumiers.
Sont forts, quand même, les fumiers.

Les attentats de Paris ne sont pas une rupture, et leurs auteurs ne sont ni les crétins achevés décrits par les uns ni les génies machiavéliques de la subversion musulmane dénoncés par les autres. Nous avons affaire à des profils particulièrement classiques ayant emprunté tous les chemins connus de la radicalisation jihadiste. On en a vu des comme ça par dizaines au Maroc, au Pakistan, au Yémen, en Irak, en Egypte, au Royaume-Uni ou en Indonésie, et on voit des comme ça en France depuis plus de vingt ans. Il n’est pas inutile, d’ailleurs, de rappeler en passant que le concept de néojihadisme ne renvoie pas à grand-chose. Tout au plus peut-on évoquer, avec prudence, une nouvelle génération s’agissant de Coulibaly, dont on mesurerait plus l’évolution à l’aune de ses références irako-syriennes qu’à une quelconque rupture sociale.

Les nombreux éléments biographiques disponibles, remarquablement mis en forme ici, nous présentent trois jeunes hommes plus ou moins malins, plus ou moins instruits, plus ou moins connectés à la mouvance jihadiste. Leurs parcours sont eux-mêmes d’un classicisme achevé, qui les voit passer par la prison, tourner autour de vieilles gloires du jihad (Smaïn Aït Ali Belkacem, l’artificier des attentats du GIA à Paris en 1995, ou Djamel Beghal, l’homme des réseaux takfiris recruté par Abou Koutada en 1999 – ou était-ce en 2000 ?), effectuer les traditionnels stages dans les non moins traditionnels pays exotiques (puisque le jihad est aussi un voyage), et s’étouffer de rage en raison de l’actualité internationale. Il n’y a là rien de nouveau, et il suffit pour s’en convaincre, de reprendre les archives.

En réalité, même, les attentats de Paris confirment des essais de modélisation réalisés il y a à présent près de 15 ans (par votre serviteur et ses camarades, qu’il embrasse) au sujet de la stratification de la menace jihadiste. Dès les années 2000, en effet, il était possible, rien qu’en observant de près les réseaux français, de constater que l’action judiciaire n’éteignait pas la virulence des terroristes, qu’elle était incapable – plus en raison de la nature de la menace que d’éventuelles ailles du droit – de démanteler l’intégralité d’un groupe, et que les scories de tel ou tel réseau allaient s’amalgamer pour relancer un projet ou une filière. J’ai tenté, ici, de présenter l’architecture et le fonctionnement de ces réseaux, et je ne peux que constater que les faits récents confirment cette vision. Il faudrait, à présent, l’affiner, mais je laisse cette tâche à ceux qui disposent d’éléments précis et récents.

Les strates du jihad
Les strates du jihad

La théorie des strates, balbutiante et qui n’a jamais été verbalisée à l’aide d’un vocabulaire scientifique, a permis, dès cette époque lointaine, de comprendre partiellement le fonctionnement des réseaux jihadistes sur la durée. Elle a, ainsi, mis en évidence, le rôle des vétérans en tant que recruteurs ou inspirateurs, et révélé le mode de transmission des savoir-faire et des choix opérationnels d’année en année, malgré la répression. A une toute autre échelle, cette grille de lecture offre une éclairage passionnant sur des mouvements tels qu’AQPA, dont personne ne semble se rappeler que la version actuelle est la fusion entre une première AQPA et Al Qaïda au Yémen, ou sur AQMI, ou sur les réseaux sahéliens. Il ne s’agit pas de passer ses journées à échafauder des modèles pour la simple beauté de la démarche mais bien d’essayer de comprendre en profondeur les réseaux afin d’évaluer leur dangerosité, d’identifier leurs articulations et de déterminer, in fine, les points où il faut faire effort avant de réduire ou même d’éliminer la menace.

Les lecteurs parvenus, après des efforts méritoires, à ce stade de cet interminable texte, ne seront pas surpris d’apprendre que ceux qui ont nié en 2001 l’existence d’Al Qaïda en dépit des preuves et des faits avant d’en disserter doctement avaient ricané en 2000 devant ces essais, sans doute maladroits, de dépasser la simple gestion au jour le jour de la menace terroriste. Vous allez voir, nous n’allons faire qu’une bouchée de ces sauvages, avait coutume de dire le regretté général Custer. On a vu.

Le travail d’analyse en profondeur des réseaux, à l’aide de tous les outils offerts par les sciences humaines, à commencer par la méthodologie historique, ne devrait pas être déconnecté de l’analyse immédiate, tactique, des acteurs de la menace terroriste. Au contraire, serait-on même tenté de dire, les deux niveaux d’analyse devraient se nourrir afin de concevoir des ripostes plus pertinentes, de mieux comprendre le contexte dans lequel se déploient tel ou tel réseau, telle ou telle organisation. Une telle mécanique intellectuelle, d’intégration des analyses et de conception d’une manœuvre d’ensemble, n’a rien de vain et ne devrait rien avoir de luxueux. Elle permet d’être étonné quand il y a lieu de l’être, et de rester calme quand les orages de bêtises se lèvent et balayent tout, du journaliste au ministre en passant par le philosophe débraillé ou le haut fonctionnaire dépassé.

Mais comment oses-tu venir ici, avec ta horde de rats immondes ?

La seule nouveauté notable des attentats de Paris réside dans la nature du groupe qui a frappé. D’un côté, les frères Kouachi, honorablement connus des services, passés sous les fourches caudines du jihad, étroitement liés à AQPA, ont affirmé avoir accompli une mission qui leur aurait été confiée au Yémen. Peu importe que la chronologie de l’affaire ne soit pas si simple, que la revendication émise par AQPA soit authentique mais ne réponde pas à toutes les questions relatives aux différentes étapes du projet. Les frères Kouachi étaient, sans le moindre doute, directement connectés à une organisation constituée, combattue depuis des années et considérée comme l’élite du jihad mondial.

De l’autre côté, Amedy Coulibaly, jihadiste sincère mais sans lien avec des organisations actives sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), revendiquant dans une vidéo posthume ses actions « au nom de l’Etat islamique », est typique de ces jeunes hommes en rupture (« en recherche », dirait le Père Albert) que l’on observe dans et autour du jihad depuis le début des années ’90.

Coulibaly et les frères Kouachi ont tout et rien en commun. Leur formation est différente, leurs connexions sont différentes, leurs parcours sont différents, et pourtant les voilà réunis, d’abord autour de figures de la mouvance, puis d’un projet. Ils ne sont évidemment pas les premiers jihadistes à créer des relations inattendues, et j’ai déjà tenté d’expliquer sur ce blog que la force de la mouvance venait de sa constante recomposition. A la différence d’un fonctionnaire ou d’un militaire, auxquels sont attribués des missions précises dans des environnements donnés, les jihadistes sont souvent connectés à plusieurs cellules, et s’auto activent. Les réseaux que l’on dessine autour des émirs sont en 3D.

On me pardonnera de reprendre ici une modélisation effectuée par la DSGE en 2003 autour des différents cercles du jihad. J’en parle avec d’autant plus d’admiration que j’étais alors loin des bureaux où a été conçue cette théorie et que je n’en ai appris l’existence qu’en lisant la note qui la décrivait. Je prends la liberté de reproduire ici le schéma explicatif – assorti d’un 4e cercle dont j’ai eu l’idée en 2005, après mon retour à la maison mère. Un ami encore en activité évoque, pour sa part, des matriochkas. L’illustration est d’une rare pertinence, puisqu’elle illustre parfaitement à la fois ce passage d’un groupe puissant à des acteurs plus petits et, surtout, l’effet de surprise presque sans fin.

Les 4 cercles du jihad
Les 4 cercles du jihad

La théorie des trois cercles du jihad, initialement conçue pour appréhender Al Qaïda, et qui mériterait, à l’occasion, d’être confrontée au fonctionnement de l’Etat islamique et de ses wilayas lointaines, schématise le fonctionnement de la mouvance jihadiste. Elle place au cœur AQ, l’organisation fondatrice et fait rayonner autour d’elle deux cercles concentriques, le 1er figurant les groupes proches d’AQ mais indépendants (2e cercle) puis, plus éloignés encore, les groupes inspirés par AQ mais sans lien organisationnel (3e cercle). En 2005, à la suite du vif débat au sein de la communauté française du renseignement au sujet des attentats de Madrid, mes collègues et moi avions postulé qu’un 4e cercle, composé de petites cellules autonomes, voire d’individus isolés, était susceptible de voir le jour quand la cause aurait encore gagné en adhésion. L’attaque, le 3 février à Nice, de trois soldats engagés dans l’opération Sentinelle relève, par exemple, du 4e cercle, tout comme les attentats déjoués de Birmingham (2012).

Cette modélisation, une fois de plus, n’est pas née un soir de pluie mais découle du besoin de comprendre comment fonctionne l’adversaire afin de catégoriser les différents acteurs. De même qu’on peut garder dans des bureaux les plus beaux esprits sans leur donner le moindre renseignement, on peut envoyer sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) les opérationnels les plus capés sans la moindre instruction ou la moindre idée de manœuvre. Analyser pour agir reste la clé de toute stratégie un tant soit peu ambitieuse.

Si on applique ce modèle aux attentats de Paris (en postulant que la relation de Coulibaly avec l’EI est virtuelle, malgré les communiqués du groupe saluant ses attentats – et aussi ceux du tandem Kouachi, ce qui en dit long), on réalise que les deux frères peuvent être intégrés au 2e cercle, en tant que membres (ou anciens membres) de la plus puissante franchise d’Al Qaïda, tandis que Coulibaly appartient sans ambiguïté au 4e cercle. S’il s’était rallié aux Kouachi, et s’il avait été adoubé, même à distance, par AQPA, il aurait rejoint le 2e cercle. Sauf que non, au contraire. Tout en demandant à se coordonner avec les Kouachi, formés et entraînés par AQPA, il a agi au nom de l’Etat islamique et n’a pas été intégré à la manœuvre. Ses meurtres sont commis parallèlement à ceux des Kouachi, et ils n’ont pas la même logique. Les Kouachi tuent des satiristes, quand lui veut s’en prendre à la communauté juive française.

Si j’osais (allez, je me lance), j’écrirais même que la séquence de violence dans Paris et sa banlieue, si elle a été traitée pour des raisons opérationnelles évidentes par les autorités comme un seul évènement cohérent, semble en réalité avoir été la réalisation concomitante de deux projets terroristes coordonnés aux buts et motivations différentes – mais convergentes. La vraie nouveauté est là, et elle donne le vertige, puisqu’on voit des équipes, liées mais autonomes, chacune ayant ses propres connexions avec le jihad mondial, frapper ensemble. Les idéologues voulaient des actions d’intensité basse ou moyenne afin d’éviter la détection par les services, et voilà que leurs combattants, comme souvent, dépassent les querelles politiques entre AQ et l’EI et recréent des opérations à fort impact en associant des projets relativement modestes.

Plus que jamais, donc, il n’y a pas de second couteau dans le jihadisme et la menace terroriste ne cesse de prendre des formes nouvelles tout en faisant appel à des mécanismes identifiés de longue date. Je pourrais ainsi vous infliger une autre digression sur le fonctionnement des réseaux jihadistes en tant que gangs urbains, mais je vous sens lassé et je ne peux que vous renvoyer à ce vieux post. Cette autre grille de lecture, elle aussi moquée, a pourtant donné des résultats concrets, à commencer par quelques démantèlements.

Face à ces défis, il n’est pas inutile de rappeler le fascinant mélange d’excellence tactique et d’impuissance politique de nos services. Fidèles à un réflexe typiquement français, et afin de briser l’apparente malédiction, certains nous promettent déjà des lois sur le terrorisme et le renseignement. Il n’est pas certain que la logorrhée législative ait jamais rien réglé, surtout dans ce pays, mais elle permet de briller, de s’agiter à la tribune et de prendre des airs importants en s’adressant à des directeurs généraux – à qui on ne le faut pourtant pas mais qui n’ont guère le choix. Les lois nouvelles permettent aussi d’ignorer les dysfonctionnements anciens et de garder soigneusement sous le tapis les échecs ou les impasses. Le contrôle parlementaire, oui ! Les questions qui fâchent, non !

Jihad mécanique

Sortent également des chapeaux des initiatives plus ou moins heureuses. Tenter de déconstruire le discours jihadiste, même si le projet est bien tardif, est ainsi une excellente idée, à condition de pouvoir être aussi imaginatif que le sont les terroristes et de tenir sur la durée. On ne peut, en revanche, s’empêcher d’observer avec incrédulité les actuels projets en milieu carcéral.

La prison est un des problèmes centraux, identifiés de longue date, de la lutte contre le jihadisme. Les incarcérations, si elles peuvent ponctuellement décourager les condamnés, sont souvent perçues comme un passage obligé, voire nécessaire, et même un rite d’initiation. Elles permettent de recruter, de tisser des contacts, de réfléchir à la suite en attendant la libération et le retour aux affaires. Regrouper les jihadistes condamnés dans des centres pénitentiaires spécifiques paraît donc relever du bon sens (« Ensemble, ils ne pourront pas se radicaliser puisqu’ils le sont déjà. Gégé, la petite sœur ! »), mais personne, au moins publiquement, n’a posé les questions gênantes qui viennent naturellement à l’esprit. Qu’en est-il, par exemple, des justifications légales au regroupement de détenus condamnés pour leur implication dans le jihad ? Qui a pris en considération les éventuelles objections, en France ou au sein des institutions européennes ? Qui a anticipé les conséquences de la mise en place, dans le pays qui prétend être le plus sourcilleux en matière de Droits de l’Homme, de ce que le monde ne tardera pas à qualifier de Guantanamo gaulois ? (#Guantanamix ?) Qui a conscience que placer des lions dans la même cage, sauf à ne jamais les faire sortir, ne va pas les transformer en agneaux ?

La question centrale, essentielle, fondamentale, pour l’ennemi comme pour nous, est celle de la logique de notre lutte contre le jihadisme. Au lieu de nous bassiner avec les lieux communs les plus éculés, les glorieux défenseurs de la République feraient bien de s’interroger sur ce qui se trame. Le terrorisme est un crime, traité par notre code pénal (que nombre de nos concitoyens devraient lire, d’ailleurs, on y apprend un tas de trucs intéressants), mais l’islamisme radical, à ma connaissance, n’est pas sanctionné. Si on rassemble dans des prisons dédiées les terroristes islamistes radicaux – communément appelés jihadistes, si on les soumet à des programmes de déradicalisation alors que ni les types d’Action Directe, ni ceux de l’ETA, ni ceux de l’OAS n’ont eu à en suivre, ne va-t-on pas, plus ou moins insensiblement, glisser vers une République autoritaire ? La démocratie ne signe-t-elle pas son propre constat d’échec quand elle doit contraindre ses opposants à se rééduquer, non pas pour ce qu’ils ont fait mais aussi pour ce qu’ils pensent, et donc, pour ce qu’ils sont ?

Il y a la une dérive particulièrement préoccupante, et, outre que je suis d’un grand scepticisme au sujet de l’efficacité des projets de déradicalisation, je ne peux cacher un certain malaise. Sous prétexte de déradicalisation, en effet, il ne s’agit de rien d’autre que de rééducation politique. A l’issue de sa peine de prison, un jihadiste ne présentant aucun signe d’apaisement sera-t-il maintenu en détention « par prévention » ? Et qui saura dire s’il ment, au contraire ?

Inventer le délit d’opinion et des cycles de rééducation représente exactement ce que les terroristes veulent ce que nous fassions : modifier nos lois, notre modèle social et politique afin de les écraser encore plus durement et justifier un peu plus leur lutte. A l’inverse, ne rien faire n’est pas la solution, mais je n’ai pas, évidemment, de réponse. Je peux seulement m’amuser des roulements d’yeux affolés de nombre de nos dirigeants qui, après avoir interdit d’interdire, avoir nié les immenses difficultés de notre système éducatif, découvrent que le respect du savoir n’est pas un réflexe fasciste, que l’ordre est nécessaire à une société, que l’indispensable lutte contre le racisme s’est transformée en une novlangue faite de slogans creux.

On pourrait également, avec le recul offert par plus d’un siècle de démocratie, penser que le terrorisme est consubstantiel à nos sociétés ouvertes. A quoi bon, en effet, tuer dans une dictature des citoyens qui ne votent pas et dont, après tout, on se moque bien des états d’âme ? Quand on est un groupe politique radical, dans une démocratie, les lois vous empêchent le plus souvent de vous présenter aux élections, et il ne vous reste plus qu’à frapper l’opinion publique afin de toucher, par ricochet, le pouvoir.

Il ne s’agit pas, évidemment, de minimiser la nécessité d’une lutte anti terroriste sans merci, mais il ne peut être question de tomber dans la sidération, et il faut envisager froidement la menace jihadiste. Elle en dit, après tout, long sur nous, sur notre capacité, au-delà des grands rassemblements citoyens, à ne pas céder aux sirènes d’un républicanisme autoritaire, d’une laïcité trop agressive, de la mise en place, sournoisement, d’une doxa qui ne nous servira pas et pourrait même nous faire perdre ce que nous chérissons plus que tout : être des Français, porteurs, dit-on, de valeurs, d’une histoire, amoureux du débat, de la polémique, du ricanement. A quoi bon saluer la mémoire de Charlie Hebdo ou vanter la diversité de nos disparus pour, ensuite, censurer Internet et réinventer la rééducation politique ?

Allez, tous au bar – et ne tirez pas.

Joe Barnett n’est pas celle que vous croyez.

Ecrivain infatigable, lecteur insatiable, amateur de thrillers et de cigares, Patrick de Friberg, que l’on pourrait classer, à l’instar de Boris Vassiliev, dans la catégorie des esthètes turbulents, est aussi un découvreur de talents. C’est ainsi qu’il a entrepris, depuis quelques années, de traduire, pour le plus grand profit du public francophone, les romans noirs délirants d’un écrivain bien oublié, John Barnett.

Reconnaissons que nous n’avons pas souvent l’occasion de rire, voire même de sourire, ces temps-ci, et les récits fantasques de Barnett sont donc autant d’occasions de se gondoler. Celui-ci a, en effet, entrepris de détourner les codes du polar et du roman d’espionnage à l’aide d’une solide dose de non sens et d’un goût prononcé, que l’on critiquera pas, pour la gaudriole et les rebondissements incessants.

La véritable histoire de l'assassinat de Marylin Monroe La véritable histoire du crash de Roswell

Truffés de formules heureuses, comme cette définition de la détente (La détente : homonyme utilisé pour nommer ce délicieux petit morceau d’acier qui viendra cogner contre le pontet pour déclencher un tir mortel, in La véritable histoire de la Guerre froide, Publie Noir, page 35), ces textes, s’ils provoquent rarement des éclats de rire, maintiennent en permanence un sourire de contentement sur le visage du lecteur, sans doute également séduit par la personnalité de Joe Barnett, la bondissante et pulpeuse héroïne de la série.

Détournant avec bonheur les codes du roman noir, entre bas de soie et imperméables beiges, John Barnett, auquel Patrick de Friberg rend admirablement justice, est une signature attachante, dont on se dit qu’elle a pu inspirer le grand Carl Reiner, réalisateur en 1982 du désormais classique Dead men don’t wear plaid (Les Cadavres ne portent pas de costards).

A lire, donc, d’un œil léger.

Le renseignement au cinéma : laisser tomber

Il faut savoir s’écouter, détecter les signes de fatigue, de lassitude, et décrocher avant qu’il ne soit trop tard. Il faut aussi savoir, quand le combat est perdu, abandonner le terrain pour mieux revenir – éventuellement.

On voit parfois mieux les choses de loin, et parfois on souhaite aussi simplement ne plus les voir, laisser le monde poursuivre sa course folle, et observer son cheminement. Vient un moment où le fatalisme l’emporte sur la lassitude, où on se dit, après un déjeuner avec des amis eux-mêmes dépités, que tout est trop imbriqué pour espérer une solution, ou même un diagnostic à peu près réfléchi.

Quand à la violence aveugle de l’ennemi répondent les niaiseries de queues de promo, quand la stratégie de l’adversaire est savamment décryptée par des stratèges de salon et des sociologues de boudoir, quand ce qui devrait être un débat politique et intellectuel à la hauteur des enjeux est à peine digne de figurer dans un recueil des Brèves de comptoir, quand les documentaires censés éclairer le bon peuple sont réalisés par des personnes dont le regard devient fixe dès que les phrases s’allongent, on est en droit de se dire que c’est perdu, que tout ce cirque ne sert à rien et qu’il s’agira, pour l’essentiel, de sombrer dignement.

Quand les querelles de structures sont plus importantes que les missions qui leur sont confiées, quand on passe plus de temps à cacher les cadavres dans les armoires qu’à empiler ceux des ennemis abattus, on peut légitiment estimer que la situation prend une tournure préoccupante. Et alors, se déplaçant habilement entre les épaves, les naufragés et les naufrageurs, on se retire dignement et on gagne un bord hospitalier.

Fort heureusement, c’est pas bien mon genre… Gniark gniark

Traffic, de Steven Soderbergh (2000)

Une radio au pays des frères tristes.

Raphaël Krafft (@RafAvelo) n’a pas fait le choix de l’action et de l’aventure en se réfugiant dans un claque thaïlandais mais celui de la radio et du vélo à travers le vaste monde. Il a d’ailleurs raconté ses périples de vélo-reporter dans deux livres et l’a développé ici.

Un petit tour chez les Français Un petit tour au Proche-Orient

Le citoyen Krafft n’est, en effet, pas un gars comme les autres, et on peut affirmer sans trop de risque que les réservistes de l’armée française ayant porté le béret vert en Afghanistan ne sont pas légion (alerte jeu de mots glacé et sophistiqué) dans les couloirs de France Culture. C’est pourtant dans ce pays, à l’occasion de la participation française à la guerre contre les Taliban et Al Qaïda, que notre homme a créé une radio communautaire dans le district de Surobi, au nord-est du pays.

Là, intégré au 2e Régiment étranger d’infanterie (2E REI), il a en quelques mois, avec une petite équipe d’Afghans et le soutien du chef de corps, monté une radio indépendante – mais apolitique – dans un environnement pour le moins complexe. C’est la vie de cette radio, sa croissance, ses succès et sa récupération par les états-majors que Raphaël Krafft raconte dans Captain Teacher (Buchet-Chastel, 2013, 297 pages), un livre très attachant.

Captain Teacher

Avec humour, et en portant un regard très humain sur les protagonistes de son récit, l’auteur décrit le fonctionnement de Radio Surobi. On y assiste à des leçons de journalisme, on y apprend quantité de détails sur la vie en Afghanistan et le livre, sans que cela soit son ambition première, complète heureusement les récits militaires ou les études universitaires publiés depuis des années au sujet de notre engagement dans le pays. On y voit, de loin, les dérives de l’intervention militaire, prisonnière de ses certitudes, bloquée par ses propres règles et plus concentrée sur une gestion du conflit que par sa résolution.

Radio Surobi

Captain Teacher est le témoignage d’un honnête homme, une de ces petites histoires qui font la grande, comme semblent l’ignorer nombre de nos commentateurs attitrés, ces jours-ci. Un livre à lire, donc, et à conseiller.

Toute résilience est inutile

L’attaque perpétrée contre Charlie Hebdo est l’acte de terrorisme le plus meurtrier réalisé dans notre pays depuis des décennies. Il est également l’attentat jihadiste le plus sanglant commis en Europe depuis ceux de Londres, au mois de juillet 2005 (57 morts).

Ce crime intervient dans un contexte sécuritaire très tendu, marqué par la croissance hors contrôle de la menace jihadiste et la saturation progressive des services de sécurité et de renseignement, confrontés à un phénomène d’une ampleur inédite.

Malgré les affirmations hâtives de quelques commentateurs, opportunistes, sous le choc ou simplement médiocres, il ne s’agit évidemment aucunement d’une rupture opérationnelle (le mode opératoire a été vu maintes fois, de Bombay à Nairobi en passant par Peshawar ou Fort Hood), ni d’une évolution doctrinale (les journalistes sont des cibles privilégiées des jihadistes, d’Alger à Mogadiscio), la chose ayant même été théorisée et encouragée depuis des années. Ceux qui observent avec un effroi comique la planification de l’attentat découvrent sans doute le phénomène – qui n’a, il est vrai, qu’une grosse trentaine d’années – et on peut légitimement penser qu’ils sont la réincarnation de certains des dirigeants qui furent balayés en 1940 par un ennemi qui eut alors l’outrecuidance de manœuvrer selon ses plans et non les nôtres, sans jamais être rendu muet par notre évidente supériorité. Les fumiers.

L’attaque contre Charlie Hebdo est une agression inqualifiable contre ce qui fait de nous des Français, irrévérencieux, arrogants, ricaneurs, raisonneurs, amoureux de la vie, des bons mots et des grosses rigolades. En tuant des journalistes, des dessinateurs, des chroniqueurs, les jihadistes ont frappé des symboles, une partie de notre identité. En tuant des policiers, ils ont confirmé – ce que d’aucuns semblent découvrir, ces jours-ci – que l’autorité républicaine ne les concernait pas, et même qu’elle était leur ennemie. En tuant des citoyens moins connus, employés, mais tout aussi respectables, ils ont montré que nous étions tous leurs ennemis.

Les rassemblements spontanés d’hier soir ont, en retour, exprimé la réponse intransigeante d’une population consciente de ce qui se joue. Le Président, en décrétant un deuil national, a répondu à l’émotion du pays et à la solennité que requiert un tel moment.

Je vais me tenir éloigné des commentaires trop poussés alors que l’affaire n’est pas finie, qu’on a encore tué une policière ce matin porte de Châtillon, que des héros anonymes, farouches et intrépides défenseurs de la République, s’en prennent courageusement à des mosquées et que les alertes à la bombe se multiplient dans la capitale. Je vais, de même, ne pas laisser s’exprimer ma colère contre ceux qui justifient l’injustifiable, évoquent l’irrespect de Charlie Hebdo et renvoient la souffrance des uns, en France, à celle, ni plus ni moins insupportable d’autres, en Syrie ou ailleurs. Ceux-là ont le droit de parler, mais rien ne nous oblige à les écouter.

Je ne vais pas non plus laisser parler mon émotion, parce qu’elle est mienne, que je dois l’encaisser pour pouvoir la surmonter, qu’elle m’empêche de réfléchir, d’établir les faits et de poser mes réflexions, et parce qu’elle est observée par ma famille, mes amis, mes collègues et même ceux qui perdent du temps à me lire.

L’onde de choc n’a pas fini de secouer le pays, et elle demande, pour qu’elle ne nous renverse pas, que nous respirions lentement et que nos réflexions sèchent nos yeux. Je dois donc écrire ici que la une du Monde de cet après-midi m’afflige. Non, l’attentat du 7 janvier 2015 à Paris n’est pas le « 11 septembre français ». Cette affirmation, brutale, définitive, péremptoire, a manifestement été écrite sous le coup de l’émotion, et semble tragiquement déconnectée de la réalité. Ce crime, conjonction de l’assassinat de douze personnes et d’une attaque contre un des symboles de notre société, met-il en péril la République et l’Etat ? Non. Va-t-il faire vaciller notre économie, et celle du monde ? Non. Va-t-il nous conduire à lancer dans une opération militaire punitive contre les soutiens des terroristes ? Non. Les pertes humaines subies hier – et même ce matin – ont-elles un caractère inédit nous renvoyant aux grandes guerres du 20e siècle ? Non.

Ben non

Raison garder n’est pas nier l’horreur, ou même la relativiser, mais la réflexion, aussi froide que possible dans ces circonstances, doit nous éviter le piège que l’on nous tend et dans lequel certains sont déjà tentés de nous précipiter. L’émotion, nécessaire, indéniable, doit être acceptée, puis dépassée, afin que la riposte soit digne de nous. La résilience est là, et on n’attend pas d’un organe de presse respecté et responsable qu’il cède ainsi. Il ne faudrait surtout pas, enfin, que le drame d’hier soit perçu comme le pire de ce qui peut arriver. Le 7 janvier 2015 n’est pas le 11 septembre, c’est le 7 janvier 2015, un crime, un drame, un défi. Et c’est déjà beaucoup.

Le renseignement au cinéma : le briefing avec le bureau des affaires réservées.

Imaginons donc qu’il ait été décidé, sur l’idée de votre chef, de tenter de déstabiliser un réseau d’Al Qaïda en Europe en offrant de la layette à la femme du responsable des volontaires maghrébins en Afghanistan.

L’idée ne vous pas a convaincu, mais on ne vous paye pas pour être d’accord. La machine se met donc lentement en branle, et on commence par déterminer le plus important, le nom de l’opération. Les vétérans de la cave, mémoire du Service, ont interrogé leurs fichiers, vérifié notre longue histoire et finalement rendu leur oracle. Le pseudonyme choisi, qui figurera sur les télégrammes et les notes, est Babigros. Le clin d’œil, comme souvent,  est subtil, et a même arraché un sourire au conseiller du directeur, un homme pourtant peu connu pour son goût de la poilade.

L’opération nommée, il s’agit de ne pas s’endormir. Afin d’obtenir des fonds, on commence à écrire des notes. Certaines détaillent l’intérêt qu’il y aurait à perturber le réseau jihadiste visé (lié, rappelons-le, à Al Qaïda, l’organisation qui n’existe pas selon le chef de service mais fait quand même l’objet de multiples actions offensives de la part de grands services alliés ou rivaux), d’autres se concentrent sur l’idée de manœuvre, les leviers utilisés, les effets attendus, à quelle échéance et pour quelles conséquences éventuellement néfastes.

Le projet, qui n’était pas le vôtre, évolue et vous met peu à peu sur la touche tandis que vos dossiers ne sont plus accessibles, stockés dans son bureau par votre chef qui se pique de mieux les comprendre que vous (ce dont vous doutez fortement, entre autre raison parce qu’il ne parle pas un mot d’anglais et que les échanges les plus importants sur votre cible ont lieu, depuis des mois, avec vos collègues suédois, tous parfaitement anglophones et qui vous épargnent l’apprentissage de leur langue).

Le chef suédois

En haut lieu, de vifs débats opposent des praticiens chevronnés au sujet de détails cruciaux : quelle marque de layette choisir ? Onéreuse ou modeste ? Raffinée ou simple ? Horrible ou charmante ? Fille ou garçon ? Connaît-on le sexe du bébé de l’émir Abou Djaffar ? La tension est palpable. Faut-il, par exemple, solliciter le chef de poste à Copenhague afin qu’il aille acheter l’objet du délit dans une boutique danoise, sans doute comparable à celles que l’on trouve à Stockholm ? Si notre homme au Danemark est désigné, doit-il le faire aux heures de bureau ou plutôt en week-end ? Doit-il vérifier qu’il est suivi par le PET, les services danois ? Et s’il réalise un IS, va-t-il inutilement attirer leur attention ? Ces derniers vont-ils s’étonner de voir notre lieutenant-colonel au long cours, un cavalier raide comme la justice qui ne quitte jamais ses gants, déambuler dans les allées d’un magasin pour bébés et soupçonner, voire compromettre, la sécurité de notre ambitieuse opération Babigros ? Doit-on les prévenir, alors, ou plutôt dépêcher le secrétaire du poste, un célibataire notoirement gay dont la présence entre les couches et les biberons ne manquera pas d’attirer l’attention ? Toutes les énergies sont sollicitées pour répondre au mieux à ces questions fondamentales, afin d’éviter un nouveau naufrage opérationnel qui pourrait tous nous envoyer sur le front de l’Est – ou pire.

Vient enfin le moment tant attendu du briefing final avant le lancement. Les semaines ont passé, et vous avez renoncé à faire savoir qu’il serait bon, sans doute, à l’occasion, comme ça, histoire d’être sûr, de savoir si le missionnaire de la DO, un para du 13 expédié à Copenhague sous une fausse identité afin d’acheter un body et un petit bonnet avec des billets usagés (attention à ne pas perdre la PJ pour la compta, sinon l’adjudant-chef-qui-ne-rit-jamais va râler) a bien été informé qu’on achetait pas du 3 mois à un gros bébé de 9 mois.

Dans la salle de réunion, quelques visages connus, et pas mal de têtes importantes entraperçues à la cantine ou dans les couloirs de la direction. Des carrières mystérieuses, quelques légendes, et aussi de purs rats d’antichambre, allant de cabinets en états-majors, de commissions en détachements obscurs. Tous ces gens se toisent, votre chef expose la philosophie générale de l’opération, prend des airs mystérieux sans savoir que presque tous les participants ont lu les télégrammes, y compris les réservés, sur leurs ordinateurs grâce à une faille découverte dans le logiciel maison réalisé à grand frais par un pilote de l’ALAT devenu, par la grâce d’un coup de tampon sur son dossier, le grand spécialiste maison de la chose. Mais passons, ça m’agace.

L’affaire est donc lancée, mais elle n’aboutira pas, comme de juste. La source chargée de poster le colis à Mme Abou Djaffar, Pampers 101, commettra une fausse manip’ (mauvaise adresse ? pas les bons timbres ? mystère) et jamais les vêtements ne parviendront à destination. Pas grave, puisqu’Abou Djaffar mourra dans les montagnes afghanes lors de combats avec les forces spéciales américaines. Quand même, à quoi ça tient.

The Departed, de Martin Scorsese (2006), d’après Infernal Affairs, de Wai-Keung Lau et Alan Mak (2002).

Les trois jours du pigeon

Les quelques jours qui viennent de s’écouler ont, bien plus que nombre d’articles savants ou de notes parfaitement renseignées, illustré l’impact de la menace jihadiste sur nos vies. Les drames successifs de Joué-Lès-Tours, Dijon puis Nantes, par leurs caractéristiques comme par le contexte dans lequel ils sont intervenus ont, un instant, fait redouter le pire. Passés les premiers moments de stupeur, et quand les premiers éléments recueillis ont mis en évidence l’absence de liens entre les événements, sont restées des impressions plus que troublantes.

Alors que certains commentateurs irresponsables en étaient déjà à accuser les autorités de mollesse (en oubliant avec quelle magnanimité ils avaient pardonné aux précédentes le stupéfiant naufrage de l’affaire Merah), les pouvoirs publics ont multiplié les annonces, les déclarations rassurantes (ou se voulant telles) et les appels au calme. Au regard de l’examen froid des faits, l’annonce du renforcement – par ailleurs traditionnel – des patrouilles armées dans nos gares a pu paraître un brin exagérée. Ce sont surtout, en réalité, les appels à la vigilance du Président et des membres les plus éminents du gouvernement qui ont retenu l’attention. Pourquoi, en effet, réagir avec une telle énergie alors que, sur les trois drames du week-end, un seul peut être lié au jihad, les deux autres relevant plutôt de la pathologie mentale – comme le montre ce rapide tableau récapitulatif ?

L'attentat est-il caractérisé dans ces trois affaires ?
L’attentat est-il caractérisé dans ces trois affaires ?

L’important, malgré les morts, malgré les blessés, malgré le choc et les questions autour de ces trois événements, est ailleurs. La menace terroriste, en effet, est devenue un élément presque constitutif de nos sociétés, sans rapport avec les pertes humaines qu’elle occasionne réellement ici. Les habitants du Nigeria, d’Irak, de Syrie, du Pakistan ou de Libye savent bien, eux, que le jihadisme n’est pas un fantasme relayé par des médias hystériques, et ceux qui ne jugent la réalité d’une menace qu’en la comparant aux accidents de la route ou aux grandes guerres européennes du siècle passé démontrent, sans doute sans le vouloir, l’étendue de leur incompréhension du phénomène.

Le terrorisme, comme je tentais de l’exposer ici, est une méthode, un choix tactique au service d’une cause. Oublions la cause, et restons sur la méthode. Un acte de terrorisme, (attentat à l’explosif, fusillade aveugle, prise d’otages, peu importe) vise à produire un effet politique par la violence, plus ou moins aveugle, plus ou moins maîtrisée, exercée sur une cible. Inutile, ici, de rentrer dans les catégorisations, mais il faut retenir que l’effet politique recherché ne peut être obtenu que si l’acte de terrorisme réalisé a eu des témoins et s’il a retenu l’attention des autorités. Faites exploser demain un cabanon de jardin sans que quiconque puisse en témoigner, et sans qu’aucune perte soit à déplorer, et votre appel à l’AFP pour revendiquer votre action au nom d’Al Qaïda dans la Somme ou de la Wilaya Haute-Normandie sera, au mieux analysé par la SR locale de la Gendarmerie, au pire mis de côté par le standardiste. Il fera, en tout cas, bien rigoler dans les bureaux de l’UCLAT.

Votre attentat, s’il n’est pas le plus meurtrier de l’histoire, doit avoir un sens, et une revendication crédible s’inscrivant dans un contexte particulier. Plus vous êtes crédible, moins vous avez besoin de provoquer un carnage pour entamer le dialogue politique que vous recherchez avec la cible que vous frappez. Vous pouvez, naturellement, opter pour le carnage – les exemples sont nombreux – mais vous recherchez alors, plus qu’une prise de contact, plus que le rappel de votre existence, un effet majeur : une mobilisation internationale, le déclenchement d’une répression sauvage ou d’un conflit armé, une crise politique profonde. Les attentats du 11 septembre en sont l’exemple le plus évident, déclencheurs d’une guerre en Afghanistan – et de bien d’autres choses ailleurs – dont on nous dit qu’elle est achevée alors qu’il n’en est rien.

Et maintenant, la guerre

Depuis plus de vingt ans que le terrorisme islamiste radical s’en prend aux intérêts occidentaux, il n’a fait que gagner en puissance et en maîtrise opérationnelle en s’adaptant aux évolutions des services de sécurité et de renseignement. Pour des raisons que j’ai déjà évoquées à plusieurs reprises, la mouvance jihadiste a abandonné les réseaux massifs dans le monde occidental et privilégie depuis une dizaine d’années les petites cellules ou les actions isolées – qu’il convient de ne pas confondre avec les loups solitaires, fantasme ultime des commentateurs et crainte permanente des responsables sécuritaires.

Déjà, dans les années ’90, Oussama Ben Laden préconisait le recrutement de volontaires au sein des communautés musulmanes majoritaires dans les pays visés. Cette approche ethnico-culturelle, qui rejoignait la réalité sociale des réseaux préexistants, visait non seulement à utiliser au mieux les bassins de recrutements potentiels mais aussi à jouer sur les inévitables rancœurs économiques ou politiques attachées à des populations anciennement colonisées et majoritairement confrontées à des situations difficiles (chômage, racisme ou discriminations rampantes, tensions religieuses et/ou communautaires). La volonté, exprimée bien avant les récents communiqués de l’Etat islamique, d’employer des individus isolés « sur les arrières de l’ennemi » a été au cœur de la stratégie d’Al Qaïda à la fin des années 2000, et principalement mise en œuvre par AQPA. Sans nier le particularisme de l’Etat islamique, il serait bon de se rappeler que certaines des caractéristiques les plus contemporaines du jihadisme ont été définies et mises en œuvre par le groupe saoudo-yéménite, qu’il s’agisse des innovations opérationnelles ou de la communication professionnelle. Dabiq, la revue de l’EI, doit ainsi beaucoup à Inspire, mais c’est un autre sujet.

Inspire Dabiq

La multiplication des cas de jihadistes isolés, bien que rarement solitaires, doit tout autant à l’évolution du contexte sécuritaire occidental qu’à celle de la mouvance elle-même, recrutant de plus en plus largement et diffusant de plus en plus aisément, malgré les tentatives de la bloquer, sa propagande. De plus en plus de volontaires n’ont plus besoin d’être au contact direct d’un imam radical pour choisir la voie du jihad, et on sait, depuis l’affaire d’Ottawa, que les priver de passeports pour les bloquer ne peut que conduire à agir ici – puisqu’ils ne peuvent aller là-bas. Ça semblait logique, mais la logique ne touche que rarement les législateurs plus désireux d’esbroufe que de résultats. On ne se refait pas, me direz-vous, et vous aurez raison, comme toujours.

Du coup, à quoi assistons-nous ? A la rencontre d’un phénomène de recrutement massif, bien que passablement désordonné, et d’un contexte politico-sécuritaire tendu, même de façon irrationnelle. D’un côté, comme le souligne Raffaello Pantucci ici, la menace terroriste réelle dans nos pays pourrait bien être en baisse si on prend en considération les pertes humaines et les dégâts matériels potentiels ou la nature des acteurs de  la violence. Mais, d’un autre côté, en raison de la perception que nous avons de la puissance des groupes jihadistes, au Moyen-Orient, au Pakistan ou ailleurs, la menace terroriste ressentie est en hausse. Ceux qui se refusent toujours comprendre que le terrorisme, au-delà des considérations tactiques, est aussi un phénomène politique sont condamnés à répéter en boucle les mêmes grommellements de vieux bougons. Les jihadistes ont choisi le terrorisme – et la question est posée, en passant, de savoir si le terrorisme est consubstantiel du jihadisme ou si on peut être un jihadiste sans être un terroriste – et ce choix opérationnel est politique. De même, en face, les gouvernements et les populations visées sont également des acteurs politiques, et par là même leur réaction peut échapper à la rationalité basique que certains souhaiteraient les voir manifester. Le bon sens, censé être la chose du monde la mieux partagée, n’est pas une valeur en hausse.

Le paradoxe visible ici est fascinant. En raison de la menace jihadiste initiale, les Etats occidentaux ont pris des mesures qui, si elles sont incapables de freiner les recrutements de terroristes, empêchent pour l’heure la réalisation d’attentats majeurs. Du coup, les organisations terroristes désireuses de frapper en Occident ont choisi de réduire leurs ambitions opérationnelles en optant, non plus pour des opérations de grande ampleur (qu’elles réalisent ailleurs, en Inde, au Kenya, au Pakistan) mais pour de petites actions, moins meurtrières mais visiblement imprévisibles et donc génératrices d’une peur plus ou moins diffuse. L’efficacité des politiques sécuritaires a, sans surprise, fait évoluer la menace, désormais moins sanglante en Europe ou aux Etats-Unis mais tout autant, si ce n’est plus, politiquement redoutable. Plus nous sommes efficaces, plus nos concitoyens ont peur. Et si nous sommes moins efficaces, si le pire se produit, leur sentiment se verra conforté alors qu’aucun des succès enregistrés ne les rassure.

La situation actuelle constitue un authentique succès pour la mouvance jihadiste, ses organisations, leurs chefs, leurs idéologues comme leurs membres les plus humbles. Il ne leur est plus nécessaire de recruter des terroristes, d’envoyer des professionnels ou de construire des réseaux. Leur vision du jihad séduit désormais sans effort, pousse à l’action, inspire des militants sincères, mais habille aussi la folie ou l’errance personnelle d’individus fragiles. Bertrand Nzohabonayo voulait-il, au-delà de sa sympathie affichée pour le jihad syro-irakien, commettre un attentat contre des policiers français, symboles de l’ordre républicain ? On n’en sait rien. Les deux agresseurs de Dijon et de Nantes le voulaient-ils ? Non, et pourtant les trois événements se sont mêlés pour produire un effet politique incontestable. La vérité est sans doute trop douloureuse à énoncer : ce n’est pas parce que ce ne sont pas des terroristes que ça n’est pas du terrorisme. Dabiq, d’ailleurs, ne s’y trompe pas et compte déjà Bertrand Nzohabonayo parmi ses héros du moment. La récupération politique est une pratique partagée par tous, et elle est facilitée par le contexte. Quelques jours avant l’affaire de Joué-Lès-Tours, on massacrait des enfants à Peshawar, on prenait des otages à Sydney et on s’en prenait à des centres culturels français à Kaboul et à Gaza. Difficile de ne pas voir là la manifestation d’une menace globale directe.

Bilal Un des nouveaux héros de Dabiq

La question de la folie, d’ailleurs, mériterait bien plus de réflexions que les propos de café du commerce de certains (très) hauts fonctionnaires tant les conclusions hâtives, au-delà des cas avérés de pathologie mentale, font fi d’innombrables travaux sur les phénomènes de violence collective ou sur, mais c’est sans doute un détail, quelques millénaires de violence humaine. Il s’écrit même des choses très intelligentes, ici ou , mais leurs auteurs ne sont pas publiés au Seuil ni invités à l’INHESJ. On se demande bien pourquoi.

Le moindre acte de violence paré des atours du jihad mobilise donc, désormais, médias et commentateurs, provoque des avalanches de fortes réflexions et nourrit les certitudes de ceux qui, au sein de la classe politique ou de la société civile, voient un terroriste derrière chaque Français d’origine étrangère ou, au contraire, sont persuadés que tout cela relève d’un vaste complot judéo-américain visant à nuire à l’islam. Le jihadisme fait peur sans qu’il ait besoin de réellement frapper, et c’est d’autant plus un succès pour lui qu’il est, pour l’instant – mais pour l’instant seulement – incapable de faire autre chose dans nos pays.

A la fébrilité de la population et de la presse a rapidement fait écho celle de nos gouvernants. Leur adversaire déclaré, qu’ils combattent au Sahel, en Libye ou en Irak, comme l’ont fait leurs prédécesseurs sur d’autres théâtres, provoque des effets politiques sans rapport avec les efforts qu’il déploie pour les obtenir. Si le jihad est loin d’avoir triomphé, on ne peut en revanche ne pas penser que ses fondateurs ont pris l’avantage tant leur lutte a gagné en ampleur et en visibilité. Les appels à la raison sont donc capitaux, mais ils ne doivent pas se tromper d’objet : la question n’est pas de savoir si Machin ou Truc sont des terroristes mais bien de tenir la position, de se montrer ferme et réfléchi afin de faire preuve, comme l’écrivait Joseph Henrotin en 2007, de résilience. Le pire, en effet, est sans doute à venir. L’inquiétude visible de nos dirigeants n’est pas liée, en effet, à une hypothétique faiblesse, mais à la lecture de signaux (très) inquiétants relayés par les services de sécurité et de renseignement.

A Paris comme à Londres, la question n’est plus de savoir si un attentat majeur va être commis mais quand et où. Très probablement, d’ailleurs, ne sera-t-il pas réalisé par un réseau structuré, espèce devenue excessivement rare et que les policiers tentent d’éradiquer, mais par une poignée de terroristes isolés, réunis au sein d’une cellule ponctuelle. Alors que les responsables sécuritaires sont plus que jamais mobilisés pour empêcher une telle occurrence, les responsables politiques planifient d’ailleurs déjà la réponse politique à une crise qui sera en proportion du choc subi. Les dirigeants britanniques ne cachent plus la vérité à leurs concitoyens, comme ils le faisaient en 2004, quelques mois avant les attentats du mois de juillet 2005. Nos propres gouvernants, fidèles, quant à eux, à la ligne officielle traditionnelle, préfèrent affirmer que l’Etat, omnipotent et intrinsèquement infaillible, ne cèdera pas, comme à Azincourt, comme face au Reich ou au nuage radioactif de Tchernobyl. Les tensions sociales et politiques françaises mériteraient sans doute une autre approche, mais est-elle encore possible ?

Il faut, en tout cas, accepter que les jihadistes isolés, les cellules d’amateurs et les esprits dérangés se réclamant de la cause ne sont qu’un des visages de la menace. Il est encore bien trop tôt pour affirmer que les actions de faible intensité observées à Boston, Bruxelles ou Woolwich sont tout ce que le jihadisme peut nous infliger. La lutte va donc se poursuivre, et croire qu’un seul camp marquera des points serait la marque d’un terrible aveuglement.

Le renseignement au cinéma : les idées… originales

Mars 2001. Nous avons un nouveau chef. Il a été nommé là par surprise, après le départ brutal du précédent, épuisé par la médiocrité du commandement, et il a rapidement pris ses marques. Sa réputation est exécrable, et on le dit autoritaire, brutal, plein de morgue, tout en lui reconnaissant de beaux succès sur le terrain. Préférant de loin une séance chez le dentiste à un passage de frontière sous un faux nom, je ne peux, pour ma part, dissimuler mon admiration, malgré tous ses défauts, pour cet homme dont la carrière est déjà en passe de devenir légendaire et que j’ai eu le privilège de voir travailler de près, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Ses goûts personnels le conduiraient sans doute plus vers les activités des services syriens ou iraniens ou les agissements des mouvements radicaux palestiniens que vers nos jihadistes, auxquels il ne comprend manifestement rien, mais l’actualité le pousse à s’intéresser à nous et à nos réseaux hermétiques. Très vite, nous comprenons qu’il ne le fait pas parce qu’il est persuadé que cette menace doit être gérée en priorité, mais bien parce que le sujet est au cœur des préoccupations de certains de nos responsables politiques, de nos cousins policiers et de l’ensemble de nos grands alliés. Que notre service soit à la traîne en matière de mobilisation est une chose, mais il est impensable que nous ne donnions pas le sentiment d’être mobilisés. A dire vrai, nous le sommes, d’ailleurs, mais nos moyens sont risibles, et aucun de nos chefs, jusqu’au Directeur général, ne nous prend vraiment au sérieux.

Le climat va même se dégrader au printemps, quand il nous sera expliqué que les travaux sur les groupes islamistes exotiques, aux Philippines, au Cachemire, en Indonésie, en Somalie, au Kenya ou au Kurdistan irakien ne présentent aucun intérêt. On nous dira alors que les recherches sur Al Qaïda ne sont d’aucune utilité, et certains d’entre nous devront même batailler de longues journées pour sauver le groupe d’analystes qui se démène depuis des années au sujet de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Trois mois avant les attentats du 11 septembre, et alors que nos principaux partenaires, au Moyen-Orient ou dans le monde occidental, s’inquiètent ouvertement de la montée en puissance d’AQ ou des rapprochements entre réseaux, nos chefs expriment donc ouvertement à la fois leur scepticisme face à une ahurissante accumulation de signaux et la foi dans leurs anciennes certitudes. Ils auront beau se justifier par la suite, inventer des excuses, réécrire l’histoire, les faits sont terribles et les témoins ne manquent pas.

Je ne suis, pour ma part, pas directement concerné par ce débat. J’ai, en effet, la chance de travailler avec d’autres sur les réseaux jihadistes en provenance d’Afrique du Nord, et là, il n’est pas question de baisser la garde. Peu importe que nos tentatives de modélisation ne soient pas écoutées, si ce n’est pas comprises, puisque nous sommes mobilisés face à la menace terroriste la plus immédiate. On nous laisse une relative autonomie – bien que notre nouveau chef ait déjà la fâcheuse tendance à rependre les dossiers tout seul et à se prendre pour un analyste, ce qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais.

Il a envie de marquer des points, moins pour affaiblir l’adversaire que pour montrer qu’il est à la hauteur et que la machine fonctionne. Le renseignement a aussi une réalité administrative, purement comptable (combien d’opérations ? combien de sources recrutées ? combien de stagiaires convaincus lors des séances de retape ? combien de papiers diffusés ? combien de réunions avec des services étrangers ? etc.) et on ne fait pas une carrière en étant le meilleur connaisseur d’un sujet. On monte les échelons en répondant aux exigences de la gestion d’une machine d’une terrible complexité, et il serait bien vain de protester. Faut-il, après tout, privilégier la mission ou la pérennité d’une structure dont le rôle s’étend bien au-delà de son mandat ? L’excellence permanente étant impossible, faut-il donc tout jouer sur un coup ou essayer de durer, quitte à ne pas toujours être au mieux de sa forme ?

The Wire

Alors que nos camarades s’échinant sur le Lashkar-e-Tayyeba ou Al Qaïda doivent justifier de leur existence, nous sommes confortés dans notre mission. Et il est inutile d’expliquer que le groupe de Francfort, les réseaux suédois ou la cellule d’Abou Doha à Londres sont reliés à AQ, car nous sommes inaudibles. La hiérarchie ne voit que ce qu’elle veut voir, des noms dans des organigrammes incomplets, des cibles à la portée d’un service qui essaye de rapprendre ce que sont les opérations offensives.

En cette belle matinée de mars 2001, nous voilà donc convoqués chez le chef. Nous sommes quatre, peut-être cinq, dans son bureau, à attendre qu’on nous explique l’objet de cette réunion imprévue. Comme à son habitude, il dessine en nous parlant, des triangles avec un œil l’intérieur entourés de rayons de soleil, ou des graffitis moins aisément déchiffrables. Il ne nous a pas convoqués pour nous demander notre avis, ça n’est pas son genre, mais pour nous informer d’une opération dont il a eu l’idée sur une de nos cibles principales.

A force de nous lire et de signer notes ou télégrammes, il sait que la personnalité que nous jugeons la plus menaçante pour nous est le jihadiste algérien Omar Chabani, alias Abou Djaffar, un ancien du GIA devenu le chef des filières maghrébines en Afghanistan et qui œuvre, sans en être membre, pour Al Qaïda. Les policiers français pensent que leur ennemi principal est Abou Doha de Londres, mais nous pensons qu’il s’agit plutôt d’Abou Djaffar, un petit gars ambitieux, déjà capé, qui a connu le feu et entretient des relations avec la fine fleur du jihad européen. Abou Doha est dans le viseur des services de sécurité, mais Abou Djaffar, en Afghanistan, est censé être sur notre théâtre de jeu, loin de l’espace européen et de ses pénibles contraintes opérationnelles ou juridiques.

Comment, donc, allons-nous nous occuper de son cas ? Une coopération opérationnelle avec les Jordaniens, les Américains, ou même les Algériens ? Pas du tout. « Nous allons offrir des cadeaux à sa femme », nous lance, le chef, pas mécontent de son idée.

Le silence se fait. L’épouse d’Abou Djaffar vit toujours en Suède, au sein d’une cellule de sympathisants islamistes radicaux étroitement surveillés par la Sapö. Je suis perdu dans mes pensées. Le chef veut-il la compromettre ? Lui faire passer des messages ? Va-t-il essayer de monter un barnum avec les services suédois, mes alliés préférés ?

Il nous regarde et explique son idée de manœuvre. « Nous savons qu’elle vient d’avoir un bébé, et qu’elle est pauvre. Nous allons lui faire passer des vêtements, des couches, des trucs pour bébé, sans en indiquer la provenance. Ça va attirer l’attention, et ils vont tous se demander d’où ça vient. Nous allons la déstabiliser, elle, pour l’atteindre, lui ». Il jubile, ravi de son idée. Son adjoint ne dit rien.  Il est plus ancien que nous et il a appris à durer sur la passerelle.

Dans l’absolu, le projet de s’en prendre à une cible en visant son entourage n’est pas bête. Il s’agit même d’une méthode classique dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, et elle peut donner des résultats intéressants (merci, ici, de m’épargner les moues écœurées). Tout dépend, évidemment, de la nature de la cible, du contexte, et même des moyens. Comment allons-nous procéder ? Disposons-nous d’une source au contact nous permettant de lancer le projet ? Pourquoi ne pas en discuter avec les Suédois ? On sent le chef impatient de lancer le projet, car il s’agit pour lui de sa première opération dans le domaine en tant que concepteur.

Il sent bien, malgré tout le respect que nous avons – encore – pour lui, que nous ne débordons pas d’enthousiasme. Trop d’éléments inconnus nous échappent encore, et, surtout, nous doutons fortement de l’impact de la manœuvre sur Chabani. Sa crédibilité est solidement établie, ses garants sont nombreux, et parfois prestigieux – dont le propre frère d’Oussama Ben Laden, nous a-t-on dit. S’il ne voit pas la provocation, d’autres la verront pour lui, et lui exposeront. Quel sera d’ailleurs l’effet sur ses actions en Afghanistan de notre attaque périphérique ? Est-on certain que celle-ci portera ? Qu’elle réduira la menace terroriste ?

La réunion s’achève. Quelque chose s’est brisé ce jour-là, lorsque nous n’avons pas bondi d’enthousiasme à l’énoncé d’un projet opérationnel déconnecté du sujet. Dans les semaines qui suivront, sans doute vexé et échaudé, notre chef évoluera dans un sens qu’il n’est pas utile de raconter ici, maintenant, ou même un jour. Mais ceux qui étaient là à cette époque n’oublieront pas le jour où nous avons essayé de casser notre principal adversaire au sein des réseaux jihadistes maghrébins en offrant de la layette à son épouse.

Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)

Il n’y aurait pas de tambour cette nuit. La Danse des Esprits était finie.

Le 28 décembre 1890, un détachement du 7e Régiment de Cavalerie de l’US Army intercepta un groupe de Sioux Lakota au sein de la Pine Ridge Indian Reservation, dans le Dakota du Sud. Les autorités américaines tentaient alors de juguler un mouvement politico-spirituel, connu sous le nom de Danse des Esprits (Ghost Dance), qui agitait les populations soumises et déjà parquées dans des réserves. Les hommes saisis par le 7e de Cavalerie furent conduits dans la journée vers un campement installé dans la Wounded Knee Creek, sur la White River, où ils se mêlèrent à des dizaines d’autres captifs, y compris des femmes et des enfants.

Le 29 décembre, alors qu’ils avaient entrepris de désarmer les combattants sioux, les soldats américains furent pris à partie, et une violente fusillade éclata. Le campement, encerclé depuis la veille par une compagnie de mitrailleuses du 1er Régiment d’Artillerie, fut alors soumis à un feu nourri. A l’issue d’un court affrontement, on dénombra près de 300 morts parmi les Sioux, tandis que 29 soldats étaient tués. Les historiens estiment que cette dernière tuerie, réalisée par l’unité qui avait été lourdement vaincue  lors de la bataille de la Little Big Horn, marqua la fin de la résistance des populations amérindiennes à la colonisation américaine.

Malgré des romans et des films remarquables, la bonne conscience des vainqueurs ne fut véritablement ébranlée que dans les années ’70, à la suite du naufrage moral de la guerre du Vietnam, à l’occasion des incidents à Oglala. La conquête de l’Ouest sauvage et le franchissement de la Frontière, authentiquement fascinants, s’ils comprennent bien des épisodes glorieux et s’ils ont toujours un grand retentissement dans un monde occidental confronté à une planète désormais trop petite pour sa soif de territoires et de richesses, sont aussi marqués par une suite de guerres coloniales qui n’ont rien à envier aux pratiques des Européens.

La question des guerres indiennes, largement ignorée par chez nous, fait l’objet d’une production littéraire et scientifique conséquente, aux Etats-Unis comme au Canada, et alimente des débats politiques, moraux, mais aussi juridiques. Les milliers de traités violés par Washington sont autant de fragilités, alors que se posent de nouvelles questions, comme la protection de l’environnement, ou que persistent des tensions raciales, véritable pêché originel des Etats-Unis.

Des centaines d’auteurs ont, depuis plus d’un siècle, chroniqué cette conquête, ses moments de grandeurs comme ses tueries, ses aventuriers solitaires comme ses entreprises prédatrices. Le western est d’ailleurs souvent, mais je me répète sans doute, la chronique de la lutte entre une poignée d’hommes justes et de grands propriétaires féodaux ou des hommes d’affaires bâtisseurs d’empires.

Rio Bravo Silverado

Parmi les grandes plumes contemporaines figure Dan O’Brien. Ecrivain des Grandes Plaines et de la Prairie, membre émérite de l’Ecole du Montana, il est l’ami de Jim Harrison ou de Thomas McGuane et partage avec eux l’amour des espaces nord-américains et la colère devant leur dévastation. Dans une langue simple mais subtile, il n’a sans doute pas son pareil pour décrire les Etats du centre de l’Empire, leur immensité, leur majesté et leurs habitants, actuels ou passés. L’amour qu’il porte à son pays est lucide, et ses textes sont tous porteurs d’une réelle exigence morale.

La profonde humanité de l’écriture de Dan O’Brien lui évite toute emphase, et on se sent, à le lire, écrasé devant les territoires du Wyoming, de l’Idaho, de l’Iowa, du Colorado ou des deux Dakota. Associant étude de personnages et description d’une nature écrasante, il s’inscrit dans la lignée des écrivains américains de l’Ouest et de sa conquête, dont le grand A. B. Guthrie, dont Actes Sud a récemment commencé à republier les romans les plus remarquables.

La captive aux yeux clairs La route de l'Ouest

L’œuvre littéraire d’O’Brien ne se signale pas par le nombre de livres publiés (une dizaine depuis 1987) mais par son éclectisme. On trouve là des nouvelles (Eminent Domain, 1987), un thriller (L’Esprit des Collines, 1988), ou des romans (Au cœur du pays, 1991). Mais Dan O’Brien n’est pas qu’un romancier, et son amour de la nature n’est pas celui d’un urbain jouant les cowboys le temps d’un week-end.

L'esprit des collines Rites d'automne

En 1988, dans son inoubliable Rites d’Automne, il décrivit ainsi comment il réapprit la vie sauvage à un faucon pèlerin, de la frontière canadienne au Golfe du Mexique. Et en 2001, dans Les Bisons de Broken Heart, qui ressemble fort à une autobiographie, il relata les étapes l’ayant conduit à entamer l’élevage de bisons au Cheyenne River Ranch, dans le Dakota du Sud. Fondateur d’une société commercialisant de la viande de bisons, la Wild Idea Buffalo Company, il est capable de disserter pendant des pages, et sans jamais perdre son lecteur, de l’écosystème des Grandes Plaines, du renouvellement de l’herbe à pâturage, de l’inanité des aides gouvernementales ou du destin tragique des pionniers.

C’est que Dan O’Brien est un grand conteur, simple, profondément humain, et il n’a guère d’équivalent pour évoquer l’Ouest gâché, sa beauté majestueuse (voir, par exemple, le blog Journeys with Judy) et les drames qui s’y sont produits.

Le parc national des Badlands. Photo tirée du blog http://journeyswithjudy.blogspot.fr/
Le parc national des Badlands. Photo tirée du blog http://journeyswithjudy.blogspot.fr/

Nous savons tous qu’on vient souvent à l’étude de l’Histoire par la fiction, et qu’il n’est de meilleure introduction à certaines périodes que de grands romans. L’Agent indien (2004) est, à cet égard typique, de la production d’O’Brien, et probablement son texte le plus achevé.

L'agent indien

Délaissant le récit épique de folles chevauchées ou de batailles enragées, refusant la facilité d’une approche trop empathique, voire lacrymale, il y adopte le point de vue, rarement lu, d’un administrateur de réserve. On est alors ni dans l’éloge de la conquête ni dans la description de la colonisation ou le procès de l’abandon des populations amérindiennes mais dans ce pénible moment de transition, après les combats, et avant la paix, lorsque la puissance victorieuse se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire des vaincus.

Le personnage central choisi par O’Brien est le docteur Valentine McGillycuddy, ancien des guerres indiennes, chirurgien devenu gestionnaire, d’autant plus désireux de préparer les Sioux au monde qui s’annonce qu’il sait à quel point leur univers est sur le point de disparaître. L’Agent indien, roman écrit à partir de faits réels, se veut ainsi la description d’un processus complexe, irréversible, de domination totale d’une culture vaincue par un empire en création qui surgit avec sa puissance militaire, son système socio-économique, ses débats politico-moraux et ses luttes de pouvoir internes. McGillycuddy, personnage intègre, tente de limiter la casse alors qu’il prend la tête de la réserve de Pine Ridge. Il doit compter avec les guerriers sioux refusant, au-delà de leur défaite, la disparition de leur civilisation, mais aussi avec les idéalistes de l’Est qui, ignorant des réalités, agitent de grands principes et attisent le feu, avec les affrontements à Washington entre Républicains et Démocrates et les jeux de pouvoir au sein de l’administration, ou avec ceux qui, au sein de la réserve, veulent faire d’abord du commerce ou convoitent sa place. Le massacre de Wounded Knee, plus que l’échec de McGillycuddy, est l’aboutissement presque inévitable du processus complexe et chaotique d’intégration forcée des Sioux dans un système politique qui ne peut, intrinsèquement, les accueillir comme ils sont.

Défenseur d’un peuple qu’il a contribué à vaincre, McGillycuddy incarne le pragmatisme attristé d’un homme qui aime les Plaines et les nomades mais qui a conscience que ce monde est sur le point d’être effacé. Sa position, toute de raison, le place entre les radicaux des deux camps, Sioux refusant l’écrasement et fonctionnaires impériaux insensibles. Lui-même, qui veut sédentariser et apaiser des guerriers nomades pour éviter d’ultimes bains de sang, commet les erreurs que ne peuvent éviter ceux qui choisissent d’agir au lieu de simplement observer.

En décrivant ce monde qui finit, Dan O’Brien livre un texte qui dépasse l’histoire des guerres indiennes et tend vers l’universel. Les questions qu’il laisse sans réponse sont troublantes, à commencer par son refus de juger un phénomène historique sur lequel ni lui ni son héros n’ont de prise. Il décrit également une situation dont la complexité, humaine et politique, est parfaitement décrite et pourrait en remontrer aux commentateurs engagés de situations plus récentes. A cet égard, ce roman relève d’une démarche historique infiniment supérieure à bien des essais publiés récemment.

‘Twas the night before Christmas, and all through the house, not a creature was stirring, except… the four assholes coming in the rear in standard two-by-two cover formation.

Après s’être fait remarquer grâce à Nomads (1986) puis Predator (1987), John McTiernan a désormais assez de crédit auprès des studios, en 1988, pour se voir confier la réalisation d’un film d’action urbain dont Bruce Willis, une étoile montante (qui vient de la télévision comme Pierce Brosnan) serait le personnage principal. Le résultat s’impose dès sa sortie comme une étape majeure du cinéma de divertissement viril, et place son réalisateur à la pointe du genre. Le cinéma d’auteur est bien loin, mais le style comme la manière sont là, et ils vaudront à McTiernan le respect d’une partie de la critique, et même des marques de respect. Il était ainsi à la cinémathèque de Paris au mois de septembre dernier.

Après une décennie marquée par la lente dérive du cinéma hollywoodien, entre John Rambo et James Braddock, vers un militarisme particulièrement inepte et une foi aveugle dans une poignée de brutasses surentraînées, Die Hard se recentre sur le héros américain traditionnel, père de famille en apparence souriant mais qu’on ferait bien de ne pas serrer de trop près. Bruce Willis, qui triomphe alors dans Clair de Lune, et qui vient de tourner avec Blake Edwards (Boires et déboires – Blind date, avec Kim Bassinger, en 1987), est le candidat rêvé pour un tel rôle. Solide, volontiers goguenard, doté d’un authentique potentiel comique (qui sera même un handicap plus tard), il incarne à merveille le personnage de John McClane, flic new-yorkais blasé, malin, calme mais totalement décomplexé par rapport à la violence, et terriblement dur à cuire.

Clair de Lune John McClane, toujours impeccable.

La série des Die Hard, qui compte cinq films entre 1988 et 2013, est typique de la façon dont les grands studios, obsédés par la seule rentabilité, s’appuient sur des franchises (on le voit avec les super héros) jusqu’à les user jusqu’à la corde et à leur faire perdre tout intérêt.

Die Hard Die Hard 2 Die Hard 3

A défaut d’être révolutionnaire, voire simplement originale, l’idée de départ promettait quand même quelques heures de détente, et le procédé a fonctionné jusqu’en 1995. Au départ, donc, il s’agissait d’opposer un policier increvable à des criminels ambitieux tirés de romans de gare ou des pires James Bond, et de voir comment, seul ou presque, il allait faire capoter les plans les plus raffinés et mettre en échec les adversaires les plus puissants. Observer comment une belle mécanique, parfaitement huilée, se grippe pour finalement casser est en effet un procédé narratif classique mais imparable.

John McClane, flic au cuir déjà tanné, est le grain de sable par excellence. Têtu, intelligent, courageux, il est porté par une volonté inflexible qui lui fait accomplir à chaque film des exploits physiques que n’envisageraient pas la plupart des héros hollywoodiens et qui feraient même réfléchir Jason Bourne, pourtant spécialement formé par la CIA. McClane, lui, n’est pas un espion, il n’a pas appris la vie dans une mystérieuse unité de Fort Bragg, mais il est policier à NY et cela semble valoir, surtout à la fin des années ’80, bien des séances d’aguerrissement.

Viens passer Noël à LA.

A cette idée de voir un policier solitaire, et toujours en délicatesse avec l’autorité, affronter des ennemis dont les motivations et le comportement les rendent indéfendables s’ajoute le fait de situer l’action dans un lieu complexe et fermé, la veille de Noël. Dans Die Hard, McClane et les cambrioleurs se traquent mutuellement au cœur de la tour Nakatomi, à Los Angeles, alors que la soirée du 24 décembre a été irrémédiablement compromise. Dans la suite, Die Hard 2 (1990), réalisé par Renny Halrin, c’est l’aéroport international de Washington qui est le théâtre d’une bataille homérique entre McClane et des soldats américains renégats payés par un tyran sud-américain.

Ce dispositif est abandonné en 1995, lorsque McTiernan revient à la série (Die hard with a vengeance) et que McClane, pour la première fois, non seulement se voit affublé d’un compère (le scénario avait été écrit pour l’autre franchise des bourrins, L’Arme fatale) mais opère dans une ville (en l’occurrence, New York, de Harlem au Financial district en passant par le métro, des autoroutes et même des routes de campagne). Les deux épisodes suivants, le distrayant Live free or die hard (2007, par Len Wiseman) puis le navrant A good day to die hard (2013, par John Moore) achèvent d’effacer les caractéristiques originales de la série. Le seul point commun aux cinq films est l’état dans lequel finit John McClane après deux heures de fusillades, de cavalcades, de corps-à-corps, d’explosions et autres passages à tabac, et il n’est plus question de Noël.

Die Hard 4 Die Hard 5

Par pur snobisme, j’aurais donc tendance à estimer que seuls les deux premiers épisodes de la franchise sont fidèles au projet initial. La violence, omniprésente, y est comparable à celle des westerns classiques, et on s’y flingue avec enthousiasme, sans guère compter ses munitions. La résistance, prodigieuse, de McClane a très certainement inspiré celle de Jack Bauer, l’agent quasi immortel de la CIA, mais l’humour et la légèreté se sont perdus en route. Les seules interrogations résident dans le nombre de cadavres (50 ? 100 ?) laissés dans leur sillage par les protagonistes et l’épaisseur de la couche de crasse déposée sur McClane. Aucun des films de la série n’est ainsi porteur du moindre enjeu politique, et il s’agit avant tout de célébrer la victoire d’un petit gars malin et honnête contre un méchant bien trop puissant. C’est aussi ça, l’esprit de Noël.

Maintenant j'ai un PM