Il serait donc possible, avec du talent et du travail, de réaliser des documentaires passionnants sur le monde du renseignement, sans caricaturer et sans pour autant renoncer à ses convictions personnelles. A la différence de William Karel, dont le film sur la CIA est avant tout une charge lourdingue et un brin confuse, le cinéaste israélien Dror Moreh a ainsi livré en 2012, avec The Gatekeepers, un travail d’une rare profondeur sur le Shin Beth (ou Shabak, devrait-on dire, le service de sécurité intérieure israélien), et les logiques du contre-terrorisme.
Salué par la critique, récompensé à plusieurs reprises, le film frappe d’abord par sa sobriété et l’audace de son dispositif. Pour la première fois, en effet, six chefs du Shin Beth, (Ami Ayalon, Avi Dichter, Yuval Diskin, Carmi Gillon, Yaakov Peri et Avraham Shalom), répondent, parfois vivement, à un intervieweur et évoquent à la fois l’histoire d’Israël, l’évolution du conflit avec les Palestiniens et la lutte contre le terrorisme.
Entendre ces responsables parler si librement de leur métier, de leurs missions, de leurs échecs comme de leurs succès est évidemment un choc pour le spectateur français, habitué aux productions télévisuelles de commande, aux livres mal documentés et aux articles pris sous la dictée. Il ne faut cependant pas s’arrêter au charme de ce parfum d’inédit et écouter ce que ces professionnels, parmi les plus expérimentés qui soient, ont à dire.
S’il est, naturellement, possible de compléter sa connaissance de l’interminable et tragique affrontement entre Israéliens et Palestiniens grâce à ce documentaire, on peut aussi y trouver une magistrale leçon de choses traitant du renseignement, du terrorisme, et des rapports entre les services de sécurité et le pouvoir politique dont ils dépendent et dont ils sont un outil. Tous différents, les six hauts responsables qui parlent et répondent aux questions énoncent une série de vérités et de constats fondamentaux, qu’il ne serait pas inutile de méditer dans certains ministères, états-majors et services occidentaux.
Sans jamais rejeter l’usage de la violence clandestine, indispensable à l’accomplissement de leur mission, les personnalités interrogées ici constatent que la répression seule, dépourvue de toute réponse politique, accroît in fine la menace combattue. Il ne s’agit évidemment pas d’encaisser les coups sans répondre, bien au contraire. On comprend aisément, d’ailleurs, que les autorités politiques israéliennes, comme d’autres autorités dans d’autres pays, soient obligées de réagir puisque la pratique du terrorisme choisie par les groupes palestiniens, laïcs ou religieux, est une façon d’ouvrir un dialogue. La nature et l’intensité de la répression en retour participent de ce dialogue, certes sanglant, mais aucunement inédit, et les belligérants se parlent donc par-dessus des amoncellements de cadavres et de gravats, testant leur volonté, mettant à l’épreuve leur détermination.
Il existe, évidemment, des façons de sortir de ces échanges de violences, et on a déjà vu deux adversaires, convaincus l’un et l’autre de la nécessité de mettre fin aux tueries, dépasser le cycle action/répression pour se parler, parfois dans le secret de grands hôtels occidentaux, parfois officiellement au cœur de prestigieuses résidences officielles. Rien de tel ici, et aucun de ces maitres espions ne cache son immense frustration devant l’évolution du conflit, succession de d’attentats, d’opérations plus ou moins ciblées sur fond de dérive politique des deux camps.
Il n’est pas possible de comparer le conflit israélo-palestinien à la lutte mondiale contre le jihadisme, mais il est en revanche plus que pertinent de comparer certaines de leurs évolutions. Entendre, ainsi, les chefs du Shin Beth déplorer que l’excellence opérationnelle de leurs méthodes ait éteint toute velléité de réflexion politique renvoie à une réalité que nous connaissons bien, dans les pays occidentaux. La situation est même cruellement résumée par une formule, vertigineuse : gagner toutes les batailles, mais pas la guerre.
L’extrême technicité des moyens mis en œuvre par les services de sécurité et l’armée permet aux autorités de ne jamais se pencher sur le fond de la question : frappes ciblées, opérations secrètes, écoutes, etc. La capacité des Israéliens – et des Occidentaux – à traiter la menace enivre littéralement certains dirigeants, qui se contentent de la gestion de l’incendie mais ne se préoccupent jamais des façons de l’éteindre – à supposer, évidemment que cela soit possible.
Exécutants loyaux d’une stratégie qu’ils peuvent d’ailleurs désapprouver, les responsables qui se confient dans ce documentaire sont d’une terrible lucidité, sur eux, sur leur métier, sur le conflit qui n’en finit pas. Confronté aux phrases terribles de Yeshayahu Leibowitz écrites en 1968,
A state ruling over a hostile population of one million people will necessarily become a Shin Bet state, with all that this implies for education, freedom of speech and thought and democracy. The corruption found in any colonial regime will affix itself to the State of Israel. The administration will have to suppress an uprising on the one hand and acquire Quislings, or Arab traitors, on the other.
Yuval Diskin répond froidement qu’il est d’accord avec chacun des mots. Le passage, très puissant, n’est évidemment pas passé inaperçu et a été largement commenté (par exemple ici et là). L’onde de choc espérée ne s’est cependant pas produite.
Le portrait de groupe qui émerge du film est celui de professionnels fidèles mais lucides, conscients que le pouvoir est exercé par des hommes qui attendent des actes plus que des raisonnements, qui réclament des décisions simples et qui refusent la complexité du monde. Les chefs du Shin Beth, professionnels habitués aux infinies nuances de l’humanité, exécutent les ordres mais n’en pensent pas moins. La défense immédiate du pays en passe par là, mais personne ne s’abuse sur le résultat final et le coût moral de cette posture.
L’impasse dans laquelle se trouve le conflit fait terriblement écho aux échecs des Occidentaux contre les jihadistes. La multiplication des cibles à traiter par les services israéliens pour répondre à l’obsession de sécurité (légitime, mais qui ne fait pas une politique) des gouvernements successifs a conduit à une militarisation excessive du contre-terrorisme. La réponse militaire n’est écartée par principe que par des idéologues dépassés, mais elle ne doit pas être tout. Elle est, surtout, censée produire des effets autres que simplement tactiques.
Comme le rappelle un des interviewés, il s’agit de faire la guerre pour créer une réalité politique meilleure, mais on en est loin. Les opérations incessantes visant à éliminer les terroristes et à casser leurs réseaux n’apportent qu’une réponse ponctuelle à un affrontement qui a plus d’un demi-siècle. Elles ont même leur vie propre, et semblent sans lien réel avec la crise à laquelle elles répondent. Paradoxalement, même, leur efficacité opérationnelle a accru la menace en ôtant tout espoir à l’adversaire, alors que des solutions ont été en vue. La faute n’en revient évidemment pas aux seuls Israéliens, et la campagne d’attentats du Hamas au printemps 1996 est, par exemple, évoquée. Le fait est que, vaincus militairement, politiquement inaudibles, certains Palestiniens ne pratiquent pas le terrorisme pour obtenir un effet politique mais bien pour simplement agir et prouver qu’ils sont encore debout. Le sentiment d’échec et d’impuissance qui imprègne tout le film est résumé, dans une formule qui fait frémir et que l’on peut aisément appliquer au jihad, par un Palestinien expliquant le terrorisme : votre souffrance est notre victoire.
Cette phrase, terrible de détermination et de désespoir, mériterait d’être méditée.
On ne répètera jamais assez à quel point il est important d’étudier son adversaire si on souhaite un tant soit peu le vaincre. Cette vérité éternelle, que connaissent parfaitement les forces armées ou les services de renseignement, n’est cependant pas l’apanage de l’Etat, et un travail scientifique sérieux, accompli à partir d’un exploitation rigoureuse de sources ouvertes, permet également de connaître en profondeur un phénomène politique, ses acteurs et leurs méthodes. C’est à cet exercice que se sont livrés, sous la direction de Bruce Hoffman et Fernando Reinares, une équipe de spécialistes renommés dont les travaux, réunis dans une somme de 696 pages, ont été publiés en 2014 par Columbia University Press.
The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death s’impose, dès sa première lecture, comme un ouvrage de référence, proprement indispensable à qui s’intéresse à la menace jihadiste et à ses évolutions. L’ouvrage impressionne d’abord par la qualité de ses sources, et la clarté de ses explications. Celles-ci découlent de la structure du texte, association chronologique et géographique (In the West/Outside the West) de l’étude d’attentats réussis, de projets déjoués et même de filières de combattants. On y apprend, en particulier, beaucoup sur les processus opérationnels et décisionnels des réseaux et cellules liés à Al Qaïda, des attentats du 11 septembre 2001 à la mort du fondateur de l’organisation, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011.
Il s’inscrit également dans une tradition, déjà ancienne, d’études approfondies du sujet par le monde scientifique américain (cf. ici, par exemple, les titres publiés par la seule université de Columbia) et participe, ce faisant, aux débats quant à l’organisation et aux logiques de la mouvance jihadiste mondiale. Il fait ainsi suite à la vive controverse qui avait opposé – et qui oppose toujours – Bruce Hoffman à Marc Sageman. Le premier, pour faire simple, défend l’image d’une menace émanant d’un centre décisionnel cohérent (Al Qaeda Senior Leadership – AQSL) tandis que l’autre, depuis 2004, avance l’hypothèse d’une mouvance déstructurée, sans véritable cœur (leaderless terrorists).
La vérité, sans doute, se trouve entre ces deux visions et dépend de la focale adoptée. L’étude des itinéraires personnels, avancée par Sageman, permettrait ainsi d’adhérer à ses thèses si les analyses des attentats contenues dans le livre dirigé par Bruce Hoffman et Fernando Reinares ne conduisaient pas à voir qu’il existe quand même des impulsions, une organisation, des choix opérationnels et des effets à produire pensés par de véritables stratèges bien différents des voleurs de poules que quelques uns s’obstinent à nous décrire.
La réalité, particulièrement complexe, des réseaux jihadistes est parfaitement rendue dans les nombreux chapitres qui composent ce livre. L’association de parcours individuels et de vastes phénomènes sociopolitiques y est présente, pour peu qu’on se donne la peine de méditer chaque cas étudié, et il vient même l’envie, à la fin de quelques parties, de dessiner des schémas afin de représenter cette mouvance en perpétuelle évolution.
Certains des constats initiaux de Sageman y sont, paradoxalement, en partie confirmés, et si des attentats sont commis à la suite d’une planification centralisée, d’autres sont, en revanche, la concrétisation de projets nés sur le terrain, en Europe ou au Moyen-Orient au sein de petites cellules. La réalité qui se dessine tout au long de ces presque 700 pages est ainsi celle, bien connue, de réseaux tridimensionnels dont certains membres sont liés à d’autres cellules ou d’autres groupes mais dont la cohérence vient du désir partagé de frapper (cf. ici, par exemple, pour un déjà vieux post sur ce thème).
La variété des cas étudiés ici, des Etats-Unis à l’Australie, de l’Europe occidentale à l’Indonésie, du Maghreb au Moyen-Orient en passant par le Kenya, contre efficacement les fausses vérités régulièrement assénées, et notamment en France. On y parle guère d’immigration, de pathologies mentales ou de jeux vidéos, et s’il est manifeste que certains des terroristes mentionnés ne sont pas des gendres idéaux, il serait bien hâtif d’en tirer des conclusions définitives au sujet de lois miraculeuses ou de programmes de déradicalisation.
Alors que la focalisation sur les seuls filières de volontaires syriens a cruellement montré ses limites en France, la lecture de The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death pourrait permettre une meilleure compréhension du phénomène et, qui sait, donner des idées à des auteurs et à des éditeurs. On voit mal comment la France, qualifiée par Al Qaïda dans la Péninsule arabique de « première ennemie », pourrait encore se passer d’une authentique réflexion collective sur un sujet qui mobilise tant de ses moyens.
Note : cette recension a été également été publiée sur le site War Studies Publications, auquel j’adresse toutes mes amitiés.
Dans un ouvrage désormais classique publié en 2001, Guerre sainte, multinationale (Holy war, Incorporated, Simon and Schuster, 2011, en français chez Flammarion) le journaliste américain Peter Bergen se livrait à une description passionnante de l’islamisme radical sunnite armé et, déjà, essayait de briser quelques uns des lieux communs qui corrompaient alors – et corrompent toujours – le débat public. A l’occasion d’un chapitre intitulé Le réseau mondial. Le tour du monde en 80 jihads, il décrivait notamment la diversité des crises et de ce qu’il faut bien appeler les fronts d’une guerre qui, au lendemain des attentats du 11 septembre, mobilisait un nombre croissant d’Etats.
Près de quinze années après ce livre, qui se voulait aussi être l’instantané d’un phénomène en pleine croissance, le jihadisme a pris une ampleur telle qu’il s’est imposé parmi les défis les plus importants de l’agenda international. Depuis des années, des expéditions guerrières sont menées en Afrique ou au Moyen-Orient par des puissances occidentales contre des groupes jihadistes, tandis que certains Etats musulmans luttent pour survivre, quand ils n’ont pas simplement perdu le contrôle de vastes portions de leur territoire.
La lutte contre le jihadisme pèse également sur les débats de société et conduit à des réflexions douloureuses sur le communautarisme, la laïcité ou le respect de la vie privée et ses éventuelles limitations au profit de la défense de tous. Malgré les nombreux appels à la résilience, force est d’ailleurs de constater que les législations occidentales spécialisées ne cessent de se durcir, à chaque attentat ou à chaque projet déjoué, sans qu’on sente que leurs dernières évolutions aient été mûrement pensées, ou même que leurs auteurs en attendent autre chose qu’un gain politique ponctuel, rapidement acquis, rapidement oublié.
Cette mobilisation tous azimuts, législative, diplomatique, militaire et intellectuelle, n’a jusqu’à présent, pas produit de résultats durables. Des terres de jihad décrites par Peter Bergen en 2001, aucune ne connaît aujourd’hui la paix, et chacun a bien conscience que la situation s’est aggravée dans bien d’autres régions. Il serait sans doute abusif de lier cette dégradation de la situation internationale aux seules menées des groupes jihadistes, mais le sentiment général, devant une carte des risques, est celui d’une perte de contrôle progressive de la part des grands acteurs internationaux face à un phénomène dont la complexité ne cesse d’étonner.
Si la survie des Etats occidentaux n’est pas menacée par la croissance, pour l’instant sans interruption, de la menace jihadiste (essentiellement terroriste, mais pas seulement), il n’en va pas de même pour nombre d’Etats d’Afrique sub-saharienne, du Moyen-Orient ou d’Asie, dont les institutions ou les sociétés sont durement touchées. Ces déstabilisations, parfois causes, parfois conséquences, du terrorisme jihadiste, conduisent régulièrement à des interventions extérieures, plus ou moins improvisées, plus ou moins maîtrisées, dont on connaît le début mais dont on ne voit jamais l’issue. Même la fin, officielle, de la guerre en Afghanistan, n’est ainsi pas la fin réelle des opérations de combat des forces américaines, qui y affrontent les Taliban depuis le mois d’octobre 2001 et entendent y maintenir une capacité de frappe.
Sans tomber dans un pessimisme de peu d’utilité, il convient de reconnaître que la croissance régulière, depuis une trentaine d’années, du jihadisme révèle l’inefficacité de la riposte des Etats qu’il frappe et pose, in fine, plusieurs questions aux gouvernants et à leur appareils militaro-sécuritaires. Il y a ainsi lieu de craindre que la prochaine loi ou la prochaine intervention extérieure ne règleront pas davantage le problème. Le bilan de plusieurs décennies de lutte, d’abord clandestine et larvée puis au grand jour, mérite qu’on s’interroge sur les méthodes, l’organisation et les buts des politiques de contre-terrorisme menées.
Une lutte sans fin ?
Contrairement à une idée répandue par certains, la militarisation de la lutte contre le jihadisme n’est pas une cause du terrorisme mais bien une conséquence de l’évolution d’une menace à laquelle les moyens classiques ne parvenaient plus à répondre. Cette évolution, qu’il est, par ailleurs, parfaitement légitime de déplorer, constitue une des illustrations les plus spectaculaires de ces changements de posture imposés par les groupes jihadistes à des Etats de droit, qui plus est a priori peu enclins à s’engager dans de longues et lointaines opérations mais finalement contraints de projeter leurs forces armées.
Personne, d’ailleurs, n’affirme qu’il soit possible de vaincre le terrorisme par la force armée, puisque celui-ci, comme il n’est jamais inutile de le rappeler, n’est qu’un mode d’action, un choix tactique opéré par des acteurs politiques. Le recours à l’action militaire, en Afghanistan, au Mali, au Yémen ou en Somalie, n’a toujours été que la riposte aux actions de groupes qui, eux-mêmes, menaient des actions violentes dont l’ampleur et l’intensité appelaient autre chose que l’invocation émue des grands principes du droit pénal.
On peut, en revanche, noter que les actions militaires déclenchées par des Etats se sentant, à tort ou à raison, le devoir d’intervenir l’ont toujours été trop tard. Il ne sera pas inutile, quand ces événements seront devenus l’objet d’études historiques, de déterminer si toutes les interventions armées lancées par les Etats occidentaux depuis une quinzaine d’années n’ont, d’ailleurs, pas été les conséquences directes et inévitables d’échecs politiques majeurs. Sur le fond, les opérations Serval et Sangaris, au Mali et en RCA, au cœur de deux crises très différentes, ne visaient-elles pas toutes les deux à sauver ce qui pouvait encore l’être du naufrage d’anciennes colonies françaises ? La lutte contre le jihadisme, comme le prétendaient avec dédain les diplomates américains au milieu des années ’90, pourrait aussi, après tout, être vue comme une succession de crise postcoloniales. Les crises en Somalie, au Nigeria ou au Yémen permettent de ne pas seulement accabler notre pays mais bien de s’interroger sur la situation d’Etats ayant un temps été dominés, voire conquis, par des puissances occidentales.
Il convient aussi de rappeler que les actions militaires, qui sont devenues la principale manifestation du contre-terrorisme, ne produisent d’effets durables que contraires aux objectifs initialement poursuivis. La France le découvre, après d’autres sous d’autres cieux, au Mali où, après avoir restauré l’intégrité territoriale d’un Etat impuissant et victime de ses compromissions, elle est désormais accusée par les différentes parties en présence de défendre les intérêts du camp d’en face tandis que ses forces, initialement saluées comme des libératrices, sont aujourd’hui jugées trop visibles. Venues défaire des groupes jihadistes qui se nourrissent de conflits locaux, les armées occidentales sont condamnées à rester des corps étrangers aux yeux des sociétés qu’elles pensent défendre, avant de devenir une des données de l’équation politico sécuritaire. Le jihadisme joue alors habilement de la présence de ce corps étranger, pourtant généralement réclamé dans un premier temps par les Etats concernés. Il suffit, pour s’en convaincre de comparer la popularité du contingent français au Mali au mois de janvier 2013 et aujourd’hui.
Il n’est, ainsi, pas absurde de critiquer la prééminence du militaire, mais encore faut-il le faire en étant conscient de la nature de la menace combattue. Le jihadisme, idéologie sans raffinement, syncrétisme brutal de causes parfois sans rapport, semble insensible aux seules actions judiciaires, et la menace est parfois trop vive pour rester sans réponse, quand bien même il faudrait refondre les doctrines. On voit mal, après tout, pour quelles raisons, alors que les outils s’adaptent (ou tentent de le faire), les raisonnements qui les fondent ne refléteraient pas les mêmes changements.
Penser global, penser local, mais surtout penser…
Le fait est que les difficultés, déjà anciennes et difficilement niables, des Etats confrontés à la poussée jihadiste conduisent à s’interroger sur l’élaboration de leurs réponses aussi bien que sur la pertinence de celles-ci. La littérature savante consacrée au sujet, embryonnaire avant les attentats du 11 septembre, a connu depuis une croissance exponentielle comparable à celle de la menace elle-même et regorge de textes détaillés traitant des modes opératoires terroristes, de l’organisation des réseaux, des revendications des groupes, de leur financement, des crises qui les motivent, des Etats qui les combattent ou tentent de les manipuler, des tensions au sein de l’islam sunnite, et, plus généralement, des racines du mal.
Sans atteindre l’ampleur vertigineuse des études soviétologiques, la production de connaissances publiques est plus que conséquente et offre un corpus d’une grande richesse – à laquelle il faudrait ajouter la surabondante production des administrations spécialisées, des services de police, des forces armées et des échelons de synthèse.
Étonnamment, pourtant, le débat français reste d’une grande pauvreté, indigne des défis qu’affronte notre pays et de la mobilisation de l’appareil d’Etat qui en découle. La comparaison avec la production britannique est, à ce titre, particulièrement cruelle, sans même parler des travaux réalisés par certains think tanks américains ou une poignée de grands cabinets privés.
Les attentats de Paris, entre le 7 et le 9 janvier derniers, ont, à cet égard, tragiquement mis en évidence les nombreux biais, clichés et présupposés de la parole publique – et parfois officielle. Comme de juste, des vérités censées être des évidences acquises, mais ne reposant sur aucune étude sérieuse, ont été avancées afin de justifier des mesures prises dans l’urgence contre une menace terroriste pourtant si ancienne, des anarchistes de la fin du XIXème siècle au GIA des années 1990, qu’elle dimensionne depuis longtemps les moyens et l’organisation de la communauté française du renseignement.
A ce sujet, la redécouverte de la profondeur historique du jihadisme français de la part de certains commentateurs a eu de quoi inquiéter, tout comme l’obsession pour les filières de volontaires à destination de la Syrie, défi majeur mais certainement pas unique de la lutte contre la menace jihadiste. De fait, l’appartenance des frères Kouachi à la mouvance d’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) en est la meilleure preuve. On peut même se demander si une sorte d’effet de mode n’est pas en partie responsable de l’affectation ou de la non affectation de moyens. Des enquêtes internes pourraient valider ou invalider cette crainte, mais encore faudrait-il qu’elles soient menées.
Le plaquage sur les événements de Paris de grilles de lecture anciennes, dépassées, partielles sinon partiales, a conduit à des affirmations péremptoires. Constater les profondes divisions de la société française a sans doute été la marque d’une grande et tardive lucidité, mais certaines causalités supposées, mises trop rapidement en avant, n’ont pas résisté à un examen attentif des faits (comme ici, par exemple). Les difficultés communautaires, les échecs scolaires ou le chômage ne créent pas systématiquement de la violence politique, et encore moins du terrorisme. De même, si on ne peut nier certaines caractéristiques psychologiques, parfois aussi visibles au sein des forces armées ou dans certaines professions, réduire le jihadisme à des pathologies mentales ne résiste pas à des décennies de terrorisme d’inspiration religieuse sur plusieurs continents.
Procéder à la déradicalisation religieuse des jihadistes a, par ailleurs, été avancé comme une nécessité urgente, quand bien même les résultats des programmes lancés à travers le monde auraient été décevants, et en tout cas incapables de garantir l’abandon de la violence par l’ensemble des individus concernés. Un tel projet, surtout, fait trop rapidement l’impasse sur les causes politiques profondes du phénomène jihadiste dans les pays occidentaux – sans même parler des dérives qu’il porte en germe – et devrait être rebaptisé programme de rééducation civique. L’ampleur de la tâche donnerait cependant alors le vertige.
Il n’y a là, hélas, que des faits connus, documentés, décortiqués par les services ou certains journalistes, l’évocation du rôle de la prison dans l’itinéraire des jihadistes relevant même du cycle, comme celui des saisons, sans qu’aucune solution n’ait jamais été trouvée malgré les exclamations des observateurs.
… Et si possible, ensemble.
La qualité des travaux des uns et des autres, on le voit, n’a pas nécessairement de conséquences sur la pertinence de la politique finalement conçue et mise en œuvre. Il est cependant évident qu’on a plus de chance de faire fausse route si on est peu ou mal conseillé que si on est correctement alimenté. Il faut cependant le vouloir, ou même le pouvoir. Les professionnels engagés dans des actions opérationnelles n’ont que rarement le temps de prendre de la hauteur – à supposer qu’on les y autorise – et ceux qui observent les événements de loin, s’il leur arrive de voir juste, disposent de faits incomplets et n’ont que rarement l’oreille des autorités.
Les flux intellectuels du contre-jihadisme français, à dire vrai, semblent ne fonctionner qu’à sens unique. Les renseignements et analyses montent en ordre plus ou moins dispersé vers les autorités politiques, après avoir été tamisés et raffinés à différents échelons administratifs et, éventuellement, selon des biais plus liés à des chapelles qu’à de véritables écoles scientifiques.
L’important, en effet, ne réside aucunement dans un hypothétique consensus, souvent suspect, d’ailleurs, mais dans la confrontation d’idées et d’opinions qui ne relèveraient pas de vieilles obsessions, d’anciennes croyances, ou même de mauvaises intuitions érigées en vérités révélées en raison de la stature de leurs auteurs. Le fait, par exemple, qu’après les attentats de Paris on ait entendu force lieux communs au sujet des supposées origines sociales ou économiques du jihadisme, alors que l’ensemble des services de renseignement et de sécurité s’échinent, depuis de trop nombreuses années, à affirmer qu’il n’existe pas de profil simple des terroristes, a illustré la déconnexion, alarmante, entre l’état des connaissances détenues par les administrations et les citoyens en raison de l’aura persistante dont bénéficient, inexplicablement, certains dans les médias. Il ne s’agit, en aucune façon, de contraindre des structures opérationnelles à s’exposer publiquement, mais on peut déplorer qu’une forme sournoise de désinformation contribue à biaiser, sinon à saboter, le nécessaire débat public.
Il est, de même, permis de regretter l’excessive influence auprès des autorités de faux prophètes, dont les analyses n’ont cessé d’être sèchement contredites par les faits, alors que des structures administratives spécialisées, ou que certains universitaires, manifestement plus pertinents, soient loin d’avoir la même audience et, partant, le même poids. Si l’entourage d’un ministre ne doit pas ressembler à une foire d’empoigne, il ne devrait pas non plus être le lieu d’une pensée formatée, par crainte ou aveuglement. Force est de constater, pourtant, que le débat contradictoire n’est pas la caractéristique première de certaines de nos administrations.
Une ambiance de feu
L’obéissance est, dit-on, la force principale des armées, mais celles-ci, comme d’autres forces, ne progressent véritablement que par la pensée hétérodoxe de quelques uns. Souvent interprétée par l’establishment comme la marque d’un orgueil démesuré ou le souci de se démarquer, la pensée originale, si elle peut conduire à des impasses ou à des échecs, est un puissant facteur d’innovation. La fonction de fou du roi, encouragée par quelques uns pour leur édification personnelle, est le plus souvent décriée par ceux qui ont compris que le confort du prince était le garant de leur propre tranquillité, quand bien même tout ne se passerait pas comme souhaité – en République Centrafricaine, par exemple.
Il manque, en réalité, à différents endroits de notre complexe système administratif, ce que les Anglo-Saxons nomment des red teams, des équipes de cadres expérimentés discutant de la pertinence des choix, des plans, des postures, les mettant à l’épreuve avec rigueur, dans le souci de faire progresser la structure. Il faut, à ce sujet, impérativement lire le billet posté par le site Pensée militaire. En France, pays qui valorise souvent plus l’aisance rhétorique que la profondeur de la pensée, le projet peut sembler utopique, alors qu’il répond, sans aucun doute, à un réel besoin.
Il ne s’agit évidemment pas de confier à qui que ce soit des missions de plastron, mais de tenter de consolider par une analyse intransigeante les postulats qui fondent notre politique anti terroriste. A défaut de pouvoir parvenir à des constats sans appel, il s’agirait d’écarter les fausses pistes et d’identifier les voies à explorer afin de concevoir une stratégie qui ne serait pas celle de l’émotion et de la réaction. A l’exemple du combat dissemblable pratiqué par certaines forces aériennes à des fins d’entraînement, d’aguerrissement mais aussi de réflexion tactique, la pratique du débat contradictoire entre professionnels mandatés – qui auraient donc l’assurance de ne pas être affectés dans une lointaine garnison du limes à l’issue de leur mission – permettrait d’offrir aux autorités politiques autre chose que de pénibles rengaines, ainsi que quelques explications, toujours utiles pour éviter toute sidération trop durable. Peut-être serait-il alors possible d’envisager des mesures qui ne seraient pas que cosmétiques et même, on peut toujours rêver, de concevoir une stratégie qui ne serait pas uniquement fait de mesures hâtives ou de réformes taillées sur mesure afin de servir les ambitions de tel ou tel ministre, de telle ou telle administration.
Une telle réforme, moins spectaculaire que des fusions, des créations ou des dissolutions, serait en revanche plus profonde et plus difficile. Elle devrait s’accompagner de la mise en place d’un échelon de manœuvre, qui manque cruellement dès qu’il s’agit de terrorisme. Il n’est en effet du ressort ni de l’UCLAT ni du SGDSN de concevoir une politique réellement maîtrisée associant à des analyses ambitieuses des objectifs majeurs dépassant l’adoption de lois inapplicables ou l’imposition à des forces armées déjà exsangues des missions de sécurité publique relevant d’abord de la réponse politique et non d’un accroissement de la pression sécuritaire.
Après des années à subir la croissance d’une menace terroriste qui a fini par s’imposer comme un sujet majeur de politique intérieure, il est sans doute plus que temps d’explorer d’autres voies que l’amélioration sans fin des seules mesures répressives. Celles-ci, indispensables, n’apportent en effet, de toute évidence, aucune solution véritable, mais sont devenues une rente de situation pour certains. Il n’est donc pas inutile de mettre le savoir-faire durement acquis au service d’une ambition plus haute, capable d’utiliser au mieux les innombrables signaux faibles ou forts recueillis par la communauté nationale du renseignement, d’analyser en profondeur l’adversaire, de déceler les futures crises et de conseiller le plus pertinemment possible les autorités.
Une telle ambition ne semble pas illégitime au vu de la richesse intellectuelle que recèlent l’administration, les forces et le monde universitaire de notre pays. Elle suppose cependant une volonté de ne plus subir et de reprendre, enfin, l’initiative sans se contenter de formules creuses ou de coups de menton martiaux.
Merci à Mathieu P pour ses conseils lors de la rédaction de ce texte.
Timbuktu ne méritait pas sans doute pas la Palme d’Or, mais il s’agit, sans nul doute, d’un film intrigant, étonnant, très personnel, qu’il faut voir et revoir pour en saisir les subtilités. Beaucoup attendaient un film témoignage, presqu’un documentaire, sur l’occupation du Nord Mali par les jihadistes, à partir du printemps 2012, mais il n’en est rien. Timbuktu est d’abord l’œuvre d’un artiste, Abderrahmane Sissako, qui porte un regard personnel sur ces évènements, et il serait bien difficile d’en retirer le moindre enseignement politique ou opérationnel.
Sa richesse, pourtant, est réelle, et les débats entendus l’année dernière au sujet de sa véracité étaient bien stériles. Qui a jamais prétendu, après tout, que le chef d’œuvre de John Huston, L’homme qui voulut être roi (1975, avec Sean Connery, Michael Caine et Christopher Plummer, d’après une nouvelle de Kipling), censé se passer au Kafiristan mais tourné au Maroc, avait valeur de travail scientifique ? Il en va de même pour Timbuktu, réalisé en Mauritanie et traitant d’un Etat voisin, qui saisit la complexité d’un conflit humain. Il n’est pas question, ici, de dunes ou des boucles du Niger mais d’hommes et de femmes, et la caméra les suit, patiemment, au plus près, alors que leur vie change.
Plusieurs choses frappent, dans ce film. L’absence, d’abord, d’un fil narratif unique, tranche avec les formes habituelles. Alors que le cinéma occidental, dans ses réalisations les plus courantes, nous a habitués à des constructions reposant sur une intrigue centrale, parfois soutenue par une intrigue secondaire, ou, au contraire, à ces fameux films chorale dans lesquels se lancent, tous les cinq ou dix ans, des cinéastes plus ambitieux que les autres, le film d’Abderrahmane Sissako suit tout autant la vie de Kidane et de sa famille que celle d’Abdelkrim le jihadiste, sans négliger la vie dans Tombouctou occupée. Le film montre ainsi les itinéraires de ce couple, surpris par les islamistes, ou de cette jeune commerçante, contrainte d’appliquer des règles absurdes.
Le silence du film est une autre de ses caractéristiques. Les éclats de voix y sont rares (au sujet de l’équipe de France de football…), et les longs discours encore plus. On n’assiste, finalement, à des échanges construits que lors de l’interrogatoire de Kidane ou lors des affrontements verbaux entre les jihadistes et l’imam de la mosquée. Tout cela, cependant, reste étonnamment, très urbain.
Là où des cinéastes plus démonstratifs auraient multiplié les scènes de panique, voire d’hystérie, assorties de cris, de rafales et de bagarres chorégraphiées, Sissako nous montre des jihadistes, calmes, déterminés, sûrs de leur bon droit et s’imposant sans coup férir dans la ville. Le film n’est peut-être pas un documentaire, mais l’absence de toute résistance étatique dans Tombouctou, telle que montrée par le cinéaste, renvoie l’image, dévastatrice, d’une population abandonnée par le régime de Bamako, littéralement laissée à elle-même et dont les jihadistes s’emparent sans le moindre coup de feu. Dans ce film, les islamistes ne tirent longtemps que sur des gazelles, des statuettes ou des masques traditionnels – et on saisit là leur volonté de prise de contrôle culturelle de la région. La fin, hélas, est plus tragique.
On a souvent dit, en France, que Timbuktu dénonçait les jihadistes. Il les décrit, en réalité, sans s’acharner, sans forcer le trait, dans leurs certitudes, mais aussi leur humanité et leurs faiblesses. Abdelkrim, par exemple, fume en cachette, et cache mal son trouble devant la beauté lointaine Satima. La scène dans laquelle on voit trois d’entre eux essayer d’enregistrer une vidéo de propagande est, bien plus qu’une moquerie, une remarquable vision de la réalité. Contrairement aux certitudes de bien des commentateurs français, les jihadistes ne sont pas tous, ni des psychopathes, des délinquants, ni des chômeurs désespérés, ni des idiots à peine capable de lacer leurs rangers, et ils ne sont pas tous capables de parler de façon convaincante de leur lutte : Aujourd’hui, hamdoulilah, je suis sur la voie de Dieu, la voie du jihad, et blablabli et blablabla.
Timbuktu nous montre donc une occupation, policière plus que militaire, insupportable, imposée par des hommes dont le combat n’est jamais expliqué et dont on ignore les motivations. Ils affirment être de bons et vrais croyants, mais les hommes face à eux, pacifiques, pensent la même chose et ne comprennent pas ces nouvelles règles qu’on leur applique.
Les nouveaux maîtres de la ville affirment faire le jihad, mais bien malin qui pourrait dire, à la fin du film, contre qui cette guerre sainte est livrée. Les jihadistes, qui ici ne sont jamais des terroristes, viennent de toute la région. Ils parlent arabe, bambara, français, tamasheq, et certains des insurgés doivent même communiquer en anglais pour se comprendre. Il y a là une vérité, que, par exemple, Pierre Murat, dans Télérama n’a pas comprise, sans doute par ignorance.
Le film de Sissako, servi par la musique, admirable, d’Amine Bouhafa, n’est donc pas un brulot. Il porte un regard étonnant, presqu’apaisé, sur un drame auquel la France, en intervenant, a mis un terme sans répondre à la crise plus profonde qui mine la région. Les échanges entre les jihadistes et l’imam sont, à cet égard, très importants. Ils montrent, non pas une opposition frontale telle que nous la rêvons, nous Occidentaux, entre ce que nous imaginons être de bons et de mauvais musulmans, mais la complexité d’un écheveau de tensions au sein d’une communauté. Timbuktu pourrait même être taxé d’ambiguïté, si on n’y prenait pas garde, ou si on se souvenait que le film a été tourné avec le soutien de la Mauritanie qui elle, pour le coup, est d’une grande, très grand, ambiguïté. Il reste cette violence, latente, cet otage occidental aperçu quelques instants, ce couple lapidé, cet autre fouetté, ou cet autre, abattu.
La petite fille qui court dans les dunes, dans les dernières images, répond à cette gazelle chassée au début du film par les jihadistes. On contemple là la grace et l’innocence détruites par des hommes qu’on a observés mais qu’on ne comprend toujours pas. Ce n’est pas la moindre qualité de ce film que de donner corps à ce mystère.
Le succès de Die hard, remarquable et réjouissante déclinaison du survival movie traditionnel, ne pouvait que créer des vocations. Le public avait adoré, Bruce Willis était devenu une star, et le super héros costaud des années ’80 avait pris une autre dimension, plus humain, plus ironique.
Depuis une dizaine d’années – sans même parler du film fondateur, Les chasses du Comte Zaroff (The most dangerous game), d’ Ernest B. Schoedsack, sorti en 1932, des gentils avaient affronté des méchants dans des vaisseaux spatiaux, des bases abandonnées, la jungle, le bayou, un gratte-ciel ou un aéroport. Il fallait bien, donc, qu’on se castagnât aussi à bord d’un navire de guerre, et le désarmement de l’USS Missouri (BB-63), un cuirassé de la classe Iowa, qui devait intervenir en 1992, offrit une magnifique opportunité scénaristique. Un navire de 45.000 tonnes et de 270 mètres de long regorge de recoins, me dit-on, et se prête à merveille à une version un peu virile du jeu du chat et de la souris.
Le Missouri, pas vraiment un frêle esquif.
Porté par la Warner, avec – notamment – le soutien de Canal+, le projet, baptisé Under Siege, fut, comme de coutume, confié à un tâcheron qui n’embêterait personne avec d’absurdes exigences artistiques. Tout le monde, à Hollywood, se souvient encore des aventures de Francis Ford Coppola ou de Michael Cimino. Le choix se porta donc sur Andrew Davis, un cinéaste de troisième zone, d’abord auteur de films d’action moisis (The Final Terror, en 1983 ; Sale temps pour un flic, en 1985, avec the one and only Chuck Norris) puis de séries B à peine regardables (Nico, en 1988, puis Opération Crépuscule, en 1989). Ne ricanons pas, cependant, puisque c’est dans ces deux derniers films que le réalisateur recruta les principaux acteurs d’Under Siege, Steven Seagal (dont Nico avait été le premier rôle), et Tommy Lee Jones, déjà connu et dont la carrière décollait enfin (la mini-série Lonesome Dove, en 1989, et le JFK d’Oliver Stone, en 1991).
Under siege, dont le titre français, Piège en haute mer, fait honteusement référence à Piège de cristal, se présente donc comme une variation scénaristique. Le film, véritable projet de studio visant d’abord et surtout à rapporter de l’argent, reprend les éléments classiques, bien connus. Il s’agit, en effet, dans un Die hard script classique, de raconter de quelle façon un plan, (dont on sait combien il est bon qu’il se déroule sans histoire), ambitieux et complexe, rencontre des difficultés croissantes en raison de l’intervention, imprévue, d’un élément perturbateur qui finit par tout faire capoter. C’était Bruce Willis, ce sera Steven Seagal. Face à ce grain de sable, on place des ennemis charismatiques, manifestement complètement cintrés, qu’on prendra donc un plaisir fou à détester. C’était Alan Rickman ou William Sadler, ce sera Tommy Lee Jones ET Gary Busey.
Et, pour que notre héros solitaire ne le soit quand même pas trop, on lui adjoint une aide exotique, improbable. C’était Reginald VelJohnson ou Tom Bower, ce sera Erika Eleniak – dans un autre genre.
La présence aux côtés de Steven Seagal de la pulpeuse Miss Juillet 89 de Playboy constitue, sans aucun doute, la seule véritable originalité du film, par ailleurs très convenu. La vérité nous oblige également à dire que la jeune femme, qui a manifestement été engagée sur d’autres critères que ses seuls talents d’actrice, joue bien mieux que Seagal, à peu près aussi inexpressif qu’un bloc de ciment.
Cauchemar en cuisine
Under Siege souffre, en effet, d’un manque terrible d’humour. Malgré les efforts méritoires de Tommy Lee Jones et de Gary Busey, absurdement grimés et qui surjouent manifestement, les sourires sont rares, et souvent involontairement provoqués par l’action. Là où McLane râle, soliloque, se plaint, et ne cesse de se relever après avoir été mitraillé ou tabassé, Casey Ryback reste d’un calme imperturbable. On le voit rire une fois, et son arrogante ironie – et Dieu sait que l’arrogance ne me pose pas de problème – tombe à plat. Il y avait pourtant beaucoup à faire avec ce personnage.
Donc, il peut rire.
Steven Seagal n’incarne pas ici un policier prompt à dégainer ou un officier des forces spéciales envoyé dans la jungle avec son équipe d’élite, mais un cuistot, le chef personnel du commandant du Missouri. Evidemment, ce chef est aussi un petit gars des SEALs, puni et sauvé par un supérieur admiratif, mais il ne s’en vante pas et nous, évidemment, on s’en doute un peu.
La tête brulée, loyale mais rétive à toute forme d’autorité, est une figure obligée du cinéma d’action. Elle incarne la supériorité, présentée comme un postulat, du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) sur les intrigues administratives et politiques ou la vision forcément déconnectée car théorique de la hiérarchie. Elle représente une forme de bon sens paysan, qui ne ment pas et ne se trompe pas – JAMAIS. Dans Predator (1987), le major Dutch représente, par exemple, la figure idéale de cet archétype narratif.
Faire d’un élément d’élite des forces spéciales américaines un cuisinier, certes insolent, sur un navire de la Navy était une bonne idée, qui donnait de la profondeur (on n’est pas non plus chez Zweig) au personnage. Elle permettait également de jouer sur le décalage entre l’emploi affiché de Ryback et ses capacités réelles. La surprise, à ce titre, est bien utilisée au début d’Under Siege et donne lieu au dialogue le plus réjouissant de toute la carrière de Steven Seagal, s’achevant sur une réplique que je ne cesse de répéter, jusque dans les salles de cours les mieux fréquentées. Le fait que Steven Seagal joue à peu près aussi bien qu’une carcasse de bovin enlève, hélas, tout au attrait au personnage.
Les scènes situées dans la cellule de crise du Pentagone ne sont pas moins ridicules. Comme de juste, le type de la CIA est un fumier confronté aux échecs répétés de l’Agence – et en plus il fume comme un pompier. Face à lui, les amiraux sont de braves gars, prêts à prendre de difficiles décisions, mais sauvés, non pas par le gong, mais par Casey Ryback. On découvre ainsi que ce nom fait autant d’effets aux good guys que celui de Keyzer Söze en fera aux bad guys.
Il faut dire, au vu de ses performances, que la simple mention de Ryback a en effet de quoi faire frémir, même les plus endurcis. Pas une seule fois dans Under Siege notre héros n’est ainsi en difficulté, et l’intrigue est ainsi des plus linéaires : une fois lâché contre ses adversaires, Casey Ryback est à peu près aussi impitoyable qu’une coulée de lave, dont il a d’ailleurs la tranquille détermination. Salement blessé au dos par un grappin (UN GRAPPIN !), il en nourrit une contrariété passagère, sans doute parce que les marins, comme on le sait, n’apprécient pas les tenues négligées et que sa veste est déchirée. La tuile, quoi.
Le film, en réalité, vise un public de rednecks qui sera, par la suite, comblé par les productions populistes et cocardières de Disney (The Rock, 1996, Michael Bay ; Les Ailes de l’Enfer, 1997, Simon West) et insiste lourdement sur le drapeau, le président ou le devoir. Les scènes finales sont, à cet égard, édifiantes, et feraient passer les campagnes de recrutement traditionnelles pour des festivals de films indépendants.
Personne ne me bat en cuisine.
En 1993, Andrew Davis, qui est devenu crédible grâce au succès commercial d’Under Siege, réalise Le Fugitif, une très agréable adaptation de la série télévisée bien connue. Il y reprend pas moins de neuf acteurs de sa production précédente, Harrison Ford remplaçant avantageusement Steven Seagal et Tommy Lee Jones y remportant un Oscar (meilleur second rôle masculin).
Seagal, pour sa part, poursuit sa carrière, déjà marquée par quelques navets spectaculaires (Echec et mort, 1990, de Bruce Malmuth ; Désigné pour mourir, 1990, Dwight H. Little ; Justice sauvage, 1991, John Flyn) se lance dans le cinéma engagé avec Terrain miné, un film écologiste qu’il réalise en 1994 et qui pourrait arracher des sanglots de rire à un lave-vaisselle.
Il revient finalement à Casey Ryback en 1995 avec Under Siege 2: Dark Territory, une nouvelle exploration narrative dirigée, si l’on ose dire, par Geoff Murphy. L’USS Missouri y est remplacé par un train, et les méchants, pas moins ravagés que les précédents (Simon Bogossian et Everett McGill, en roue libre), n’ambitionnent plus de voler des Tomahawks à charge nucléaire – rares, il est vrai, à bord d’un train entre Denver et Los Angeles – mais de prendre le contrôle d’un satellite de combat (Point Chamayou) clandestin géré par la CIA et l’Air Force afin de détruire des cibles aux Etats-Unis pour le compte d’un groupe terroriste moyen-oriental (on s’en doutait) prêt à payer un milliard de dollars. Oui, je sais, ne dîtes rien, c’est déjà assez pénible.
Pourquoi un train ? Parce qu’à son bord deux officiers de l’USAF, en pleine escapade amoureuse, vont servir à la prise de contrôle initiale. Pourquoi Dark Territory ? Parce que cette expression désigne, dans le vocabulaire ferroviaire nord américain, des portions de territoire où les trains roulent sans contrôle – et à vitesse réduite, ce qui rend le titre français, Piège à grande vitesse, encore plus pitoyable. On le voit, c’est absolument affligeant.
Face aux méchants, nombreux et bien armés, l’impassible Ryback, qui accompagne sa nièce à l’enterrement de son père/frère, va bénéficier de l’aide d’un bagagiste (Morris Chestnut), dont le personnage est tellement ridicule qu’on ne peut exclure qu’il soit, tout simplement, une caricature raciste. Le film n’offre aucun suspense, et si quelques scènes sont plaisantes, l’ensemble est d’une médiocrité confondante. Seagal y joue encore moins bien que d’habitude, et il parvient à dégommer son principal adversaire en deux minutes. A aucun moment on n’aura pu penser, par inadvertance, que ça n’allait pas être si facile. En fait, si, c’est facile, pour Casey Fucking Ryback.
Le principal intérêt de ce film réside, en réalité, dans la parodie faite par Mozinor en 2007. L’homme n’a pas toujours été inspiré, mais avouons qu’ici il est drôle.
Ajoutons enfin, à seule fin d’exhaustivité, qu’en 1996 une troisième déclinaison du concept sera réalisée sous le nom d’Ultime Décision par Stuart Baird, un cinéaste autrement plus expérimenté ayant travaillé sur quelques belles productions. Il s’agira alors de prendre d’assaut, en plein vol, un avion de ligne détourné par des terroristes. Disons que c’est plaisant après une grosse journée.
Enfin, à deux reprises par la suite, des distributeurs français placeront Piège dans un titre de Seagal : Piège au soleil levant, en 2005, et – mon préféré – Piège à haut risque en 1998. Il faut dire que Piège pas dangereux ou Piège peinard auraient eu moins de gueule.
Personnalité attachante, esprit curieux dans un corps d’athlète, Louis-Olivier de Saint-Clar s’est rapidement imposé, dans notre pays et même ailleurs, comme un des observateurs les plus affutés de l’actualité internationale. Ses biographes nous diront un jour d’où lui est venue sa vocation d’éclaireur infatigable, mais le fait est que l’homme, qui a très tôt fait le choix de l’action et de l’aventure, ne cesse d’explorer le monde pour nous l’expliquer et nous éviter les pièges de la facilité.
Louis-Olivier de Saint-Clar est notre seul espoir.
Issu d’une famille anoblie lors de la prise d’Antioche, en 1098, né dans le château de Sainte-Anne, un petit village d’Ardèche, Louis-Olivier de Saint-Clar, qui ne s’attache guère aux titres, préfère qu’on mette en avant son œuvre, complexe, riche, protéiforme. Auteur d’une biographie remarquée, Chuck Norris. Le Carl Schmitt texan (2001, Editions du Pilon, 853 pages) désormais introuvable, Saint-Clar est aussi chroniqueur et documentariste. Ses récits de voyages au Moyen-Orient (J’ai tout compris mais je ne peux rien dire, 2000, Seuil, 761 pages ; Je peux tout expliquer, 2002, Seuil, 1002 pages ; Cette fois, c’est pas passé loin, Seuil, 943 pages) sont devenus des classiques, lus et relus dans les ministères, les administrations spécialisées et les universités les plus exigeantes. Son goût du travail de fond, son amour des nuances (cf. son premier film Crève, charogne musulmane, a été longuement applaudi au festival moscovite Ambiguïté sexuelle et décadence stratégique, en 2010) et son savoir, proprement stupéfiant, font de ce commentateur aux formules toujours ciselées un des grands témoins de notre temps.
Cette implication personnelle, sans limite, sans souci de se préserver, le conduit régulièrement à fréquenter le danger, là où d’autres analystes, installés dans le confort de leurs certitudes, se contentent de recopier la presse. Louis-Olivier de Saint-Clar ne dédaigne pas le treillis, et on l’a vu s’imposer avec aisance, à deux reprises (2012 et 2013), dans le grand tournoi Call of Duty – Psycho Predators seeking for blood qu’organisent les anciens Tigres d’Arkan, fidèles à la mémoire du regretté Zeljko Raznatovic, l’homme politique serbe bien connu de nos lecteurs.
En 2008, alors qu’il tourne un documentaire – hélas demeuré inédit – en Amérique latine, il est capturé par la police politique du San Theodoros, une république sud-américaine à la persistante instabilité politique. Accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat en compagnie de confrères français (dont Joseph Mastoc, dit Joe La Main Lourde, rédacteur en chef de la revue philosophique Esthétique de la rouste et André de Goguenard, dit Dédé la Tannée, photographe de mode habitué des défilés les plus huppés), il purge une pénible peine de prison dans les infâmes geôles santhéodoriennes (dont le fort, notoirement insalubre, de San Kukaille, en pleine jungle) avant d’être libéré. « Ce bagne n’est pas une poubelle » aurait ainsi déclaré le ministre de la justice du San Theodoros avant de remettre notre héros à l’ambassadeur de France de l’époque.
De retour à Paris affublé d’un surnom à la signification encore mystérieuse (Louis le garçon de douche), Saint-Clar décide de se tenir loin de l’Amérique latine et revient au Levant, si cher à sa famille. La profondeur de sa vision historique et sa maîtrise, ahurissante, des armes à feu lui permettent, en 2014, soit deux ans après, de prévoir l’affaire Merah. Porté par ce succès analytique, et malgré le harcèlement judiciaire dont il est victime de la part d’esprits médiocres, il se lance dans la rédaction d’un livre en passe d’acquérir le statut envié de texte définitif sur le jihad. Sobrement intitulé Je vais vous expliquer lentement, l’ouvrage, que l’on annonce en 2019 au Seuil, une maison décidément habituée aux publications de référence, fait déjà saliver les services de renseignement, qui tentent de mettre la main sur le manuscrit.
Selon les confidences accordées par Saint-Clar à l’hebdomadaire Big boobs & big guns, il développerait dans ce livre une thèse, audacieuse et séduisante, liant la montée du jihadisme à la dérive des continents. L’ensemble de la communauté scientifique occidentale se penche depuis sur cette avancée majeure.
Les attentats du mois de janvier dernier à Paris l’ont vu, sans surprise, faire preuve d’une ferme dignité. Ses phrases appelant froidement à la résistance contre le terrorisme (« Je nique ta mère, sale nazi islamiste » ou « Je te défonce quand je veux, tafiole bagouzée ») ont contribué à mobiliser le pays, uni et debout contre la violence jihadiste. Dans une France ramollie, inconsciente du danger, Louis-Olivier de Saint-Clar, plus que la relève, incarne la lutte et l’espoir. Qu’il nous soit permis, ici, très humblement, de lui rendre hommage.
On ne répète jamais assez certaines évidences, surtout quand elles ne le sont pas pour tout le monde. Le renseignement n’échappe pas à cette règle, en particulier dans un pays où l’étude de cet art délicat est réservé aux praticiens, confortablement retranchés derrière la protection que leur apporte la loi, et à quelques observateurs motivés, universitaires, journalistes, activistes ou bloggeurs. Il faut donc dire et redire que la mission principale des services de renseignement est de lire le monde, de le scruter, non pas seulement pour le comprendre mais aussi et surtout pour anticiper ses soubresauts puis gérer leurs conséquences.
Si la démarche intellectuelle qui préside à cette tâche, titanesque, doit emprunter à la rigueur scientifique des historiens, elle s’en démarque sensiblement dans ses objectifs puisque les explications qu’elle apporte ne visent pas à éclairer le passé mais bien le présent et, si possible, le futur. Les progrès récents du renseignement technique – dont il serait quand même bon de se souvenir qu’il n’est pas né dans les ruines du 11 septembre mais plutôt dès que les hommes ont commencé à utiliser la radio, il y a à présent quelques années – ont donné à cette ambition une autre ampleur. La croissance sans précédent des capacités de recueil a été accompagnée par l’augmentation, là aussi stupéfiante, des capacités de traitement puis d’analyse des données. Tout cela n’a rien de nouveau, et je ne vous ferai pas l’injure de vous conseiller la lecture de quelques auteurs particulièrement informés, en français ou en anglais.
Les possibilités offertes par ces progrès n’ont pas seulement concerné le seul tri de données ou leur mise en forme au profit d’administrations associées, véritablement clientes des services de renseignement technique, testant, inspirant ou accompagnant les innovations techniques. Il s’est agi, le plus naturellement du monde, d’intégrer au cycle du renseignement les incroyables potentialités offertes par la croissance des moyens de recueil et celle, concomitante, de la numérisation du monde, devenu à la fois un village et un réservoir infini de faits à observer et de données à dérober.
Après le tri des données est venu, tout aussi naturellement, l’idée d’en tirer des conclusions générales, des modèles, comme le font les économistes, les sociologues, les militaires qui observent une armée adverse. La modélisation doit servir au moins à expliquer comment pense et agit l’ennemi et, quand la source est bonne et que les astres sont favorables, à lire dans son jeu pour le surprendre et lui mettre la tannée qu’il mérite, l’impudent.
Encore faut-il, pour obtenir de tels succès, disposer des bonnes sources, et c’est rarement le cas. Etablir les bonnes analyses requiert donc de synthétiser les bons renseignements, toujours incomplets, donc de savoir qu’on les a recueillis (ce qui n’est pas si facile à savoir, ne riez pas), et donc de les avoir identifiés dans le flux. Plus le phénomène qu’on tente de comprendre est complexe, plus son apparition au grand jour a été précédée, parfois sur de longues périodes, de l’émission de ce qu’on nomme généralement des signaux faibles.
Souvent, ces signaux précurseurs n’ont d’ailleurs pas été si faibles, mais ils n’ont simplement pas été vus, et il faut alors se demander, même si le questionnement est douloureux, ce qui n’a pas fonctionné. Parfois, en revanche, il s’agissait de signaux réellement peu visibles, éparpillés, noyés, que seule une approche pluridisciplinaire aurait pu, éventuellement, percevoir et interpréter. Une autre question, centrale mais qui ne nous intéresse pas ici, est également de comprendre comment et pourquoi des signaux faibles ou forts, correctement analysés, n’ont pas été pris en considération par les autorités auxquelles leur analyse était adressée. Je sens que je vais encore relire Marc Bloch ce soir.
La nécessité de recueillir le plus d’indices possible implique que vous vous donniez les moyens de vos ambitions, et impose que vous associiez à ce projet une capacité d’analyse sérieuse. Les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, conséquences directes de plusieurs dysfonctionnements au sein de la communauté américaine du renseignement, ont entrainé un débat salutaire, d’abord aux Etats-Unis puis ailleurs (je me comprends), au sujet de l’impasse qu’il y aurait à se fier uniquement aux moyens techniques et à la coopération internationale en laissant de côté le HUMINT (Human Intelligence), cœur même du métier mais complexe, lent, parfois imprévisible.
Le renseignement technique, comparé au traitement d’une source humaine, même s’il est plus lourd et plus onéreux, est plutôt séduisant. Il paraît ainsi plus fiable, plus planifiable et, surtout, réorientable. Le jour où le dernier jihadiste disparaîtra dans un accident bête et regrettable, soyons certains que les grands services sauront quoi faire de leurs capteurs. La source que vous aviez péniblement infiltrée pendant six mois dans une filière en Turquie ne pourra, en revanche, sans doute pas être embauchée chez Sukhoi ou Lockheed Martin pour y siphonner tous les petits secrets qui s’y cachent. La vie est injuste.
Comprendre, donc, pour anticiper. La logique qui s’applique aux grands phénomènes politiques ou économiques, aux crises militaires, aux petits incidents qui font le sel de la vie internationale, de l’Ukraine à la Somalie en passant par l’Afghanistan ou le Nigeria, s’applique aussi à la lutte anti terroriste. Dans ce domaine, caractérisé par la pression politique qu’il génère, les gouvernants et les services sont, qu’on juge la chose justifiée ou pas, obligés de tout mettre en œuvre pour prévenir les attentats. Et quand le système en place ne suffit pas, quand le passage à l’acte est tellement soudain qu’il rend l’architecture de sécurité inopérante, la tentation est grande de pousser un peu plus loin la logique du renseignement préventif, de l’autoriser à mener des actions qui étaient illégales la veille, d’étendre son périmètre loin de ses limites traditionnelles au nom de la sécurité collective.
Il serait ridicule de nier les évolutions rapides de la menace jihadiste ou les limites actuelles de nos réponses. Je me suis longuement épanché sur ces points il y a déjà longtemps, et je ne serai certainement pas celui qui appellera à rogner les moyens des services en ces temps troublés. J’ai cependant déjà écrit (ici) qu’il n’aurait sans doute pas été inutile de regarder de près de quelle façon les services français, intérieurs ET extérieurs, avaient travaillé avant les attentats du mois de janvier avant de leur accorder de nouveaux pouvoirs.
L’argument selon lequel la prochaine loi légalise des procédés pour l’instant illégaux est, à ce titre, proprement stupéfiant. Ces procédés ont-ils, en effet, montré leur fiabilité ? Faut-il comprendre que la loi prévoit, par ses dispositions, de compenser les erreurs commises par certains ? Doit-on penser que les cellules jihadistes seront désormais correctement évaluées et que, partant, les manifestes impasses analytiques disparaîtront ? Par ailleurs, la croissance de la masse de renseignements exploitables va-t-elle conduire à la croissance des moyens humains du reste de la chaîne répressive, à l’Intérieur ou à la Justice ? Il est permis d’en douter, tout comme on est bien obligé de noter, sans que cette remarque soit une critique des personnels mobilisés, que le contre-terrorisme ne s’apprend pas dans les universités ou les grandes écoles, et que recueillir plus de renseignements pour le confier à des jeunes recrues plus ou moins formées, plus ou moins encadrées, ne semble pas être l’idée de l’année. Là encore, signer un chèque en blanc à des administrations dont l’efficacité a été prise en défaut et qui ne sont pas évaluées est une démarche assez mystérieuse à mes yeux.
A ce sujet, on pourrait s ‘étonner, une fois de plus, que ce projet émane d’élus ne cessant, publiquement, de réclamer un contrôle accru des administrations spécialisées françaises mais se tenant à distance prudente du cœur du métier – à supposer qu’ils le comprennent, d’ailleurs. Les services américains ont beau, à entendre ces beaux esprits, être l’incarnation des pires dérives, eux au moins sont évalués, et leurs chefs entendus par des parlementaires parfaitement initiés et dotés de moyens de coercition. Du coup, malgré leur supposée toute puissance, les agences impériales prennent des coups assez sévères de la représentation nationale, et poussent même le vice jusqu’à publier sur leur propre site les rapports les critiquant – comme le FBI ici, pas plus tard qu’aujourd’hui. Tout le monde n’est pas forcément aussi doué, et le sentiment que certains ont fortement influencé ceux qui prétendent les contrôler est persistant.
Plus de moyens, donc, vont être attribués, et des mandats être étendus pour répondre à une menace inédite par son ampleur. Que, parmi les pistes explorées figurent des tentatives de détecter le plus tôt possible les indices nécessaires à des actions préventives est parfaitement logique. Comme on le disait plus haut, les mutations du jihad combinées à l’état de l’opinion publique rendent nécessaires des approches dynamiques et originales, tandis que la détection précoce (ce que les Anglo-Saxons nomment early warning) reste le Graal des services. Mais ces nouvelles approches doivent-elles être si intrusives ?
Les questionnements incessants de certains, (avec lesquels j’ai pu être en désaccord lors de l’affaire Snowden, lorsque des monceaux d’idioties nous étaient assénés au sujet de la NSA), au sujet des limites du renseignement technique deviennent d’une grande pertinence dès lors qu’il ne s’agit plus seulement de recueillir des données HORS DE FRANCE afin d’alimenter d’immenses archives vivantes mais bien de procéder à du renseignement technique à grande échelle sur le territoire national, sans guère de contrôle, afin de détecter des menaces en analysant des signaux faibles. On ne parle plus là de suivre des échanges de mails entre la Somalie et le Pakistan ou d’écouter des communications entre la Libye et l’Irak mais d’étudier le comportement en ligne de Français ou d’individus résidant dans notre pays afin d’évaluer leur dangerosité.
Le projet, qui constitue une déclinaison naturelle des progrès les plus récents appliquée au monde du renseignement, inquiète autant pour les modalités de sa mise en œuvre qu’en raison des biais qu’il va inévitablement recéler. Comment, en effet, rendre pertinent un tel dispositif si les signaux faibles captés ne sont pas les bons, ou si l’analyse initiale à l’origine de sa conception est fausse, voire franchement nulle ?
On en revient à la sempiternelle question, fondamentale : comment vaincre un adversaire qu’on ne comprend pas, sur lequel on projette ses propres certitudes ? Les derniers jours ont ainsi vu certains ténors donner de la voix et reprendre, par exemple, les vieilles foutaises au sujet des liens supposés entre les jeux vidéos et le jihad. Après les déclarations, fausses plus que simplement péremptoires, du Premier ministre au sujet des causes sociales et économiques du terrorisme, il ne nous manquait plus que l’homme qui murmure à l’oreille des policiers pour élever un peu plus le débat.
Ne reculant devant rien, notre héros, reprenant de précédentes imbécilités (évoquées récemment ici et là), a cru bon, à son tour, de lier les jeux vidéos de tir (FPS, pour les initiés) au jihad. Ces affirmations, outre qu’elles ne reposent évidemment sur aucune étude sérieuse, constituent une des plus lamentables tartes à la crème qui soit tant elles révèlent une incompréhension crasse du sujet.
J’avais en 2011, à l’occasion de l’affaire Breivik, déjà rapidement évoqué la totale inanité de cette théorie. J’y suis revenu, ici, il y a quelques mois, et qu’il soit bien écrit que je n’ai JAMAIS pensé une seule seconde que les FPS pouvaient conduire au terrorisme. Il y a dans ces affirmations régulièrement entendues de la part d’une certaine clique l’expression d’une ignorance fascinante, et je ne peux m’empêcher de repenser ici à Mireille Dumas, version féminine de Michel Onfray.
Il y a une vingtaine d’années, la pauvre femme animait une émission au cours de laquelle, couvant ses invités d’un regard de clown triste, elle les conduisait à évoquer sur son épaule compatissante tous leurs malheurs, hélas bien réels. Un soir, un couple était venu se lamenter du suicide de son fils, un adolescent renfermé, ténébreux, fan de jeux de rôle, lecteur assidu de Tolkien et de Moorcock, hard rockeur devant l’éternel.
Le reportage consacré à ce drame, modèle inégalé de putasserie, s’était longuement attardé sur des dessins de féroces chevaliers, des pentacles et des disques de je-ne-sais-plus quels groupes pour démontrer au public, déjà convaincu, que le suicide du gamin ne pouvait être que la conséquence d’influences morbides. Le retour sur le plateau aurait cependant pu ouvrir d’autres pistes, mais il n’en fut rien. Les parents, affligés comme de juste, étaient apparus dans toute leur splendeur alors que Sainte Mireille Dumas les écoutait comme si son salut en dépendait.
Et là, nous avions appris que le père du cher disparu, alcoolique, pilier du bar PMU du coin, ne regagnait son foyer que pour filer des trempes à sa chère épouse, laquelle tapinait occasionnellement pas bien loin du taudis pour payer les grilles de tiercé de son mari aimant. Ayant contemplé cet environnement riant, il ne fallait pas avoir passé dix ans à la Faculté pour comprendre que cet adolescent ne s’était pas flingué à cause de ses hobbys mais bien à cause de sa vie, et que ses lectures, sa musique, ses jeux participaient d’une tentative de s’échapper. Il ne faut pas confondre, dit-on, causes et conséquences.
A ma stupéfaction, malgré les pitoyables confessions des deux parents, Mme Dumas n’avait pas changé de ligne et était restée persuadée que tout était de la faute des jeux de rôle. Trente ou quarante ans avant, le rock avait suscité les mêmes réactions ulcérées, et il en est toujours ainsi quand de vieux imposteurs tentent de coller à toute force leurs certitudes sur des phénomènes qu’ils ne comprennent pas (et qu’ils ne font rien pour comprendre parce que, quand même, c’est pas maintenant qu’on est riches et célèbres qu’on va faire preuve d’intégrité intellectuelle).
Accabler Internet et les jeux vidéos (hier, le jeu de rôle, le punk, les courses de sac ou les scoubidous) nous révèle, en réalité, que nos commentateurs ne différencient pas le message et le messager, qu’ils sont aveuglés par le média. Il y a vingt ans, les membres des milices serbes qui vidèrent Srebrenica avaient-elles trop joué à Civilization II ?
Refuser de voir les causes des actions observées permet également, à peu de frais, de nier les motivations de l’adversaire, de lui dénier toute rationalité, fut-elle différente de la nôtre, de le réduire à un objet sans âme et sans esprit qu’il convient d’écraser. S’agissant du jihad, cette attitude évacue opportunément toute interrogation, politique, historique ou diplomatique, gênante quant au processus ayant conduit des dizaines de milliers de personnes à se soulever dans le monde musulman et quant aux causes que nous pourrions avoir à affronter chez nous, dans notre cher pays. Cela dit, le salmigondis explicatif qui nous est servi, mélange de chômage, de délinquance, de systématisme ethnique, de pathologies mentales et d’intelligences médiocres est bien plus rassurant que toutes les pistes qu’explorent des centaines de chercheurs de par le monde. Cette bouillie, en effet, n’a rien d’une série d’hypothèses. Elle n’est qu’affirmations, certitudes, et jugement. Peu importe que tout ce qu’avancent ces observateurs soit contredit, jour après jour, puisque eux ont l’oreille de nos dirigeants. Avoir raison ou être écouté, choisis ton camp, camarade.
La complexité, après tout, n’est guère vendeuse, et elle se marie mal avec les obsessions de « criminologues » qui nient l’existence de la violence politique et ne veulent voir que des phénomènes quantifiables, modélisables, gérables. Le projet de loi sur le renseignement, on l’aura compris en reprenant les liens des uns et des autres, n’est après tout que la réalisation d’un fantasme de criminologue (je rappelle que l’existence même de la criminologie en tant que science n’est pas du goût d’esprits autrement plus rigoureux). L’utilisation, à cet égard, d’algorithmes pour détecter la radicalisation ou prévoir le passage à l’acte terroriste est directement issue des travaux menés depuis des années sur la prévention des crimes. Sauf que le terrorisme n’est pas la délinquance de rue.
Que les pourfendeurs des pratiques commerciales d’Amazon ou de la FNAC, que les procureurs des agences américaines poussent aujourd’hui au parlement une loi dont l’objet est de permettre aux services d’agir sans contrainte et de prévoir les attentats par l’étude intrusive des comportements individuels me réjouit au-delà des mots. Il me semble, en effet, que le masque tombe et qu’au nom de la défense de la République, de l’Etat et de la Nation ces responsables aient choisi de faire passer la sécurité avant toute autre considération. « C’est pour notre bien », « Il faut ce qu’il faut », entend-on dire de la part d’hommes qui critiquaient il n’y a pas si longtemps les pratiques d’autres Etats et qui oubliaient opportunément que le code pénal français était, avant le 11 septembre, le plus répressif du monde occidental – et qu’il a inspiré certains de nos grands alliés…
Les outils dont vont débattre nos députés seront peut-être efficaces, mais leur vocation profonde dépasse largement la seule lutte contre le jihadisme. Il s’agit de lutter contre les comportements déviants – sans qu’on sache bien qui est déviant, et aux yeux de qui – et on ne s’étonnera pas que le même qui conseille l’actuel Premier ministre ait inspiré à l’ancien Président d’autres projets insensés relatifs aux jeunes enfants. Minority Report à la crèche ?
Derrière cette nouvelle étape dans le durcissement de notre législation ne se cache-t-il pas, en réalité, autre chose, une dérive insidieuse qui nous conduirait vers une normalisation sociale ? Les jihadistes seraient donc tous fous, décidés à aller combattre en Syrie après avoir manié des M4 virtuels sur l’écran de leur télévision ? Comme le seraient aussi les zadistes ? Et les opposants au mariage pour tous ? Et les hooligans de Marseille ou Paris ? La folie est partout pour des hommes persuadés de détenir la vérité, et incapables de penser l’altérité, d’admettre la violence du monde, de concevoir qu’on puisse se révolter, même le temps d’un match, contre un système qui les a faits rois et auquel ils croient, pour cette raison, sincèrement.
Il existe une croyance persistante selon laquelle, puisque faire du cinéma revient souvent à raconter des histoires, les grands événements historiques se prêtent admirablement à la réalisation de films ambitieux. Ceux-ci bénéficieraient en effet de l’importance des faits qu’ils montreraient au public, jusqu’à être portés par eux.
La réalité, évidemment, est tout autre. Un film, comme un roman, nécessite bien plus qu’une bonne idée pour être réussi, et plus son ambition est grande plus la déception peut être cruelle. L’adaptation de faits historiques héroïques, épiques, voire légendaires, peut ainsi aboutir à des films tièdes, ne rendant qu’imparfaitement justice à leur sujet, voire à de complets naufrages. On pourrait, par exemple, citer parmi les films récents Troie, de l’inénarrable Wolfgang Petersen (2004), mais la liste est longue.
Le D-Day en mer Egée
Il était naturel que la Seconde Guerre mondiale, plus grand conflit de l’Histoire, inspire le cinéma. Aux films de propagande réalisés dans chaque camp succédèrent rapidement, à partir de 1945, ceux relatant les grandes batailles, les actions d’éclat, les drames et les actions des uns et autres, la guerre elle-même servant de toile de fond à d’innombrables récits, dans tous les genres. La célébration des héros est, après tout, une tradition aussi ancienne que les combats qui les ont vus s’élever et chacun des belligérants victorieux entreprit, avec ses moyens et sa sensibilité, de revivre ces moments terribles. Il y avait là, aussi, moyen d’entretenir dans le contexte diplomatique de l’après-guerre l’esprit des sacrifices consentis et la notion d’alliance militaire dépassant les différences du temps de paix.
Ayant acheté les droits du livre de Cornelius Ryan, Le Jour le plus long (1957), le grand producteur américain Darry F. Zanuck entreprit de le porter à l’écran sous la forme d’une fresque ambitieuse couvrant l’ensemble de l’opération, des bases et des ports britanniques aux plages normandes en passant par les salles des états-majors allemands et les caches de la Résistance française. Il réunit ainsi un casting impressionnant (« Plus de 42 stars internationales » annonçait fièrement l’affiche du film) sous la direction de trois cinéastes expérimentés (Ken Annakin, Andrew Morton et Bernhard Wicki) chargés de différentes séquences.
Il s’agissait, à l’aide de cette équipe particulièrement impressionnante (Henry Fonda, Robert Mitchum, John Wayne, Rod Steiger, Richard Burton, Sean Connery, Mel Ferrer, Arletty, Bourvil, parmi les acteurs les plus marquants) de réaliser un film rendant hommage à un des faits d’armes majeurs de la guerre. On aurait aimé, dans l’absolu, que d’autres batailles, sur d’autres fronts, à commencer par celui de l’Est, aient les honneurs du cinéma occidental, mais des raisons évidentes jouèrent. Après tout, le cinéma soviétique ne s’est pas non plus beaucoup intéressé à la prise d’Iwo Jima…
Le livre de Ryan Le jour le plus long, nommé ainsi selon une formule de Rommel, se proposait de faire revivre au lecteur les préparatifs puis le déroulement du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944. Mêlant dans un texte vif anecdotes et observations plus larges, il offrait ce que le journalisme américain fait de mieux. Le film, au contraire, malgré des scénaristes prestigieux parmi lesquels Romain Gary, ne parvient pas à intéresser.
Ses qualités, indéniables, ne parviennent pas à le sauver tant il souffre de son excès d’ambition. Le jour le plus long, en se lançant dans une reconstitution minutieuse de la bataille et de ses arrières, en multipliant les protagonistes et donc les points de vue, en affichant à chaque plan ou presque un acteur connu, s’effondre ainsi sous son propre poids. De fait, le casting, au lieu de servir le récit, conduit à son émiettement, à la dispersion de l’action sans jamais permettre qu’on se concentre sur telle ou telle action. La prise de la Pointe du Hoc, phénoménal fait d’armes, est à cet égard un complet gâchis, expédiée en quelques minutes alors qu’elle aurait mérité un autre traitement. La composition de John Wayne, trop vieux pour son rôle, est par ailleurs décevante, et on ne cesse de repenser au héros de l’Ouest américain alors qu’il est promené dans son attelage de fortune. La musique elle-même, qui sera parodiée dans Le mur de l’Atlantique (Marcel Camus, 1970, avec Bourvil et Sophie Desmarets), est bien trop guillerette pour un tel sujet.
Trop lourd, trop long, le film produit par Zanuck souffre, en réalité, d’un manque de cohérence. Parfois tragique, parfois drôle, alternant scènes épiques et scènes intimes, il tente de reproduire le livre à l’écran au lieu de l’adapter. Quand le texte de Cornelius Ryan instruisait en distrayant, le film enchaîne les scènes sans respiration, mais sans rythme, donnant le sentiment d’une succession de faits assénés au spectateur. Cette construction ratée est aggravée par l’absence de psychologie chez les personnages, réduits à leur seul rôle dans la bataille.
Le jour le plus long, à son corps défendant, illustre l’adage selon lequel on apprend souvent bien plus d’un gros plan que d’une fresque géante, qui plus est peu maîtrisée. En 1998, en suivant un petit détachement de soldats US dans Saving private Ryan, Steven Spielberg avait su recréer la violence et le chaos du débarquement. Son hommage aux soldats engagés sur les plages n’avait rien de l’académisme sans imagination du film de 1962. A bien des égards, d’ailleurs, le film de Spielberg est l’anti Jour le plus long, violent, sec, sans guère de personnages sympathiques, sans légèreté, sans volonté de donner un cours d’histoire militaire.
Sans surprise, la partie la plus intéressante du Jour le plus long est celle qui décrit les réactions de l’état-major allemand, rendu aveugle par les manœuvres des Alliés comme par ses propres certitudes, tiraillé entre les observations réalisées au plus près du terrain (Le TERRAIN, HERR HAUPTMANN !) et les doutes des échelons de synthèse, en Normandie ou à Berlin. La description de l’analyse de la situation, les anticipations de certains officiers particulièrement talentueux et les décisions prises au-dessus d’eux construisent finalement le seul suspense du film, dont l’issue est, admettons-le, connue même du pire des cancres. Voir la Wehrmacht se mettre en mouvement et entamer la défense de la fameuse forteresse Europe présente infiniment plus d’intérêt, en raison de la richesse des scènes consacrées à cet aspect, que le déroulement par trop convenu des opérations alliées. J’ajoute ici qu’on observera un phénomène voisin dans le catastrophique Pearl Harbor de Michael Bay (2001), qui ne mérite d’être sauvé de l’oubli que par ses scènes d’aviation et, surtout, par la pertinence de celles montrant les services de renseignement américains essayant de prévoir l’attaque japonaise.
Il n’est pourtant pas impossible de réaliser des fresques ambitieuses et réussies. A bridge too far, réalisé en 1977 par Sir Richard Attenborough à partir, là aussi, d’un livre de Cornelius Ryan, constitue ainsi, du moins à mes yeux, un des films les plus convaincants consacrés à la Seconde Guerre mondiale. La distribution n’y est pas moins éclatante que dans Le jour le plus long (Sean Connery, Anthony Hopkins, Michael Caine, Robert Redford, Elliot Gould, James Caan, Gene Hackman), mais le film est cohérent et, ce qui est essentiel, porte la marque d’un très grand cinéaste et non celle d’un producteur. C’est toute la différence.
Il est donc acquis que l’esprit du 11 janvier n’aura duré que la seule journée du 11 janvier. A défaut d’être une surprise stupéfiante, la chose a de quoi décevoir, mais vous me direz que nous n’en sommes pas à notre première déception, et vous aurez raison.
La vie a donc repris son cours, et cette normalité revenue a permis de confirmer que les attentats perpétrés par les frères Kouachi et le sieur Coulibaly ne pouvaient pas, sérieusement, être qualifiés de « 11 septembre français ». Ils sont même tout autre chose, et leurs conséquences ne sont ainsi pas tant diplomatiques et militaires que politiques et sociales. Contrairement aux événements du mois de septembre 2001 aux Etats-Unis, ceux du mois de janvier 2015 à Paris ne questionnent pas, en effet, nos choix stratégiques et notre posture diplomatique mais la nature de la communauté nationale, ses valeurs et son fonctionnement. Ils illustrent également, par leur complexité, les difficultés, anciennes, de la lutte contre le jihadisme.
Face à des constats nécessitant de refuser les formules toutes faites, les mauvaises intuitions et les grilles de lecture dépassées, on aurait pu espérer que les législateurs et autres commentateurs fassent preuve de discernement, de calme, bref, de toutes ces qualités qu’on attend d’élus de la République et de voix respectées et qu’on rassemble, dans le contexte actuel, sous le terme de résilience. Encore aurait-il fallu que ces fameux constats soient établis selon des méthodes rigoureuses et échappent aux foutaises de gourous au rabais, de hauts fonctionnaires en roue libre ou de responsables policiers balayant d’un seul geste des décennies de travaux réalisés dans le monde entier.
Il y a quelques jours, par exemple, un haut gradé de notre police a émis des doutes, en public, au sujet des travaux sur les ressorts politiques du jihad. Se drapant dans son expérience de terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), cet homme éminemment respectable – que l’on dit promis aux plus hautes fonctions mais dont je tairai le nom pour ne pas heurter sa modestie – a jugé de peu d’utilité les analyses politiques, historiques et stratégiques entendues ici et là au sujet de la menace terroriste islamiste radicale. Il a, en revanche, et selon un anti intellectualisme qui ne surprend plus, préféré se concentrer sur les stupéfiants résultats obtenus grâce à la ligne téléphonique SOS Jihadistes en danger, que le ministère de l’Intérieur a installée au profit des familles désemparées. Cette louable initiative a permis le signalement de dizaines d’individus par leurs proches dont les profils sont, nous dit-on, étudiés avec attention par des psychologues qui en tirent de fascinantes conclusions.
Alors qu’il est manifeste, depuis plus de quinze ans, que les jihadistes résistent au profilage, il ne semblait pas idiot, après tout, de regarder de près ces plus ou moins jeunes gens. Et là, reconnaissons-le, le choc est rude (Alerte percée conceptuelle). Figurez-vous, en effet, que l’étude d’une centaine de dossiers, tous signalés par des familles ou des proches (ceux qui ont fait des sciences humaines peuvent voir ici la non représentativité de cet échantillon, et même son absence de valeur au regard de l’ampleur du phénomène), a permis de déterminer (accrochez-vous, je vous ai prévenus, les amis) que les jihadistes hommes partent se battre en Syrie par goût de l’action et de l’aventure (d’autres sont publiés au Seuil, me rappellerez-vous) tandis que les sympathisantes font le voyage par solidarité et volonté d’adoucir les souffrances. Je vous laisse méditer ces révélations, étant bien entendu que jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité des hommes n’avaient choisi de rejoindre des combats par envie de castagner des inconnus et que Florence Nightingale était, en réalité, un vampire sans aucune compassion pour les blessés de la guerre de Crimée (pas celle-là, l’autre).
On le voit, l’extrême pertinence de ces conclusions devrait nous permettre d’y voir plus clair et d’enfin concevoir une réponse adaptée. Peu importe qu’il y ait en Syrie et en Irak des MILLIERS de volontaires étrangers, issus d’Europe, d’Asie centrale, d’Afrique du Nord ou d’Asie du Sud-Est, peu importe que leurs motivations soient diverses mais se rejoignent quand même au sein du jihad mondial, la ligne défendue par le ministère de l’Intérieur et par le Premier ministre, tous deux étant conseillés par des gens qui ne cessent de se tromper sur le sujet depuis des années et des années, est celle qui met avant des biais psychologiques ou des pathologies mentales sur fond de crise économique. Si ces gens ne nous aiment pas, c’est qu’ils sont malades. Nous sommes à deux doigts du rappel de nos valeurs civilisatrices face à des hordes de barbares ignorants, étape importante de toute pensée coloniale. Mais je m’arrête ici, cette réflexion nous conduirait trop loin.
Avant même de déplorer la déconnexion entre les connaissances détenues par l’Etat et celles du public, il faut donc déplorer celle existant entre nos gouvernants et les administrations spécialisées – et pas celles qui se contentent de synthétiser ce qu’on leur dit sans rien recueillir mais bien celles qui font le job. A quoi bon, il est vrai, essayer de comprendre un phénomène mondial en s’appuyant sur l’expérience et les réflexions d’autres alors que les coups de menton suffisent à construire une stratégie anti terroriste ? En sécurité intérieure comme dans d’autres domaines, il suffirait donc de lancer à la volée quelques formules viriles et quelques incantations bien tournées pour apporter des réponses définitives. C’est bon à savoir, et ça pourra sans doute servir.
C’est dans ce contexte que va débuter un débat sur le renseignement et que sont déjà mises en application des mesures administratives censées répondre à la menace, la réduire et la canaliser. Et ce sont ceux qui sermonnaient la NSA en 2013 après les révélations d’Edward Snowden et qui donnaient alors des leçons de renseignement à coup de phrases censées marquer les esprits (« A la différence de la NSA, service technique uniquement dédié à l’interception, la DGSE est un service généraliste qui collecte le renseignement dans le seul exercice de ses missions réglementaires. On pourrait donc dire que face à la « pêche au chalut » que semble réaliser la NSA, la DGSE pratique une « pêche au harpon » dans le cadre de ses attributions. ») qui défendent aujourd’hui des pratiques comparables avec la souplesse intellectuelle des plus fins tacticiens jésuites.
Augmenter les moyens des services relève d’une nécessité impérieuse, que personne ne discute, mais faut-il pour autant étendre indéfiniment le périmètre de leurs actions ? Les attentats de Paris révèlent-ils un déficit de moyens (humains, techniques, financiers), des échecs analytiques, des dysfonctionnements administratifs ? Les deux principaux services se sont-ils réunis pour se jeter leurs erreurs à la tête, comme en 2012 lorsque la DCRI portait seule la responsabilité des attentats commis par Mohamed Merah ? Depuis le mois de janvier, les uns et les autres ont-ils fait leur autocritique ?
Lecteur attentif de la presse nationale et internationale, je n’ai guère vu depuis cette cruelle semaine de réflexions ou d’articles essayant de comprendre comment les attentats avaient pu être commis. Il y a bien eu quelques tentatives, plus ou moins documentées, mais elles n’apportaient pas grand chose, aussi bien à la compréhension du jihadisme qu’à celle du fonctionnement des services français – avec une mention particulière aux Décodeurs du Monde, auteurs d’une infographie assez affligeante sur laquelle je vais prochainement revenir.
Le fait est qu’au lieu de pousser dans l’urgence des lois d’exception, écrites de longue date et dont les auteurs se tenaient en embuscade, il n’aurait sans doute pas été inutile d’identifier les échecs ou les défaillances, éventuels, de nos services pour les corriger.
On me dit que certains ont identifié l’étendue des impasses laissées en héritage, et on se dit que faire fonctionner les systèmes en place peut être plus urgent que de les forcer à des révolutions plus ou moins consenties, sans même parler du prix politique qu’ils s’exposent à payer si certaines mesures sont condamnées par la justice (française ? européenne ?). Le simple fait, d’ailleurs, qu’elles soient imparfaitement mises en œuvre en dit long sur leur pertinence, leur efficacité ou la résilience (encore ? mais c’est une obsession !) du message jihadiste, dont les propagandistes s’adaptent décidément bien vite.
Bloquons donc, péniblement, les sites jihadistes sans que la justice s’en mêle (tous ces magistrats, c’est bien connu, sont de toute façon des agents de l’anti France) et poursuivons sur la voie du délit d’opinion que j’évoquais dans mon – trop – long billet de février dernier. Les réflexions bâclées au sujet de la déradicalisation, les projets de placer à l’isolement en prison des jihadistes, l’obsession pour les pathologies mentales et le blocage des sites Internet suspects participe tous d’une normalisation sociale très contrariante. A défaut d’apporter des réponses politiques à un problème politique, on s’obstine à l’étouffer sous une pression sécuritaire de plus en plus forte qui rappellera des souvenirs à ceux qui ont étudié les décennies passées. Cette pression passe, sans surprise quand on voit qui la définit, par des attaques contre les messagers bien plus que contre le message – puisque celui-ci, on l’a compris, n’est pas pris au sérieux.
Il sera difficile de me qualifier de laxiste, et seul un homme un peu bas de plafond a cru bon de m’accuser, l’année dernière, d’être « très ambigu » en raison du choix de mon pseudonyme. Oui, je sais, encore une épée.
Je n’ai, comme vous le savez, aucun doute quant à la nécessité qu’il y a à combattre le jihadisme. Je suis, ainsi, un partisan résolu des opérations clandestines limitées réalisées loin du territoire national contre des cibles dont la justice ne peut se saisir, par exemple dans des zones de guerre ou des pays connaissant de profonds troubles. Je n’ai rien, non plus, contre les opérations de guerre dès lors qu’elles visent à affronter une menace qui a dépassé le stade du terrorisme pour devenir un véritable mouvement insurgé pouvant faire basculer un Etat dans le chaos.
Il n’est d’ailleurs pas inintéressant, ici, de relever que ceux qui se lamentent et geignent contre le recours à la force armée ne le font pas pour d’autres raisons qu’un antiaméricanisme pathologique mâtiné d’anti-impérialisme d’opérette. Les mêmes, qui refusent au nom de la morale et de la paix les expéditions déclenchées par le Président Hollande mais glorifient le général De Gaulle, n’ont jamais paru troublés par le rôle de la France dans la crise rwandaise ou le soutien indéfectible de la patrie des Droits de l’Homme aux riantes démocraties d’Irak, du Yémen ou d’Egypte. La chimie moderne a largement démontré que les scrupules sont solubles dans le pétrole.
Tout, en réalité, n’est que question de quelques principes simples : application de la loi sur le territoire de la République, pratique mesurée de l’action clandestine dans les pays souverains, utilisation contrôlée de la violence illégale dans les zones qui le permettent contre les objectifs qui le nécessitent, et emploi de la force armée quand il est impératif de le faire. Cette gradation doit s’accompagner de principes politiques clairs, qui conditionnent également la mise en œuvre des activités de renseignement, et ils doivent être fondés sur un mélange subtil d’éthique et de volonté de défendre les intérêts nationaux. L’équilibre est sans doute impossible à trouver, mais sa recherche doit – devrait – guider l’action de nos dirigeants.
Que ceux qui, en manifestant une ignorance de la communauté américaine du renseignement d’autant plus choquante qu’ils se présentent comme des références incontournables sur le sujet, osaient affirmer il y a deux ans que les agences impériales n’étaient pas contrôlées et dérivaient poussent aujourd’hui à l’affectation à nos propres services de prérogatives diablement étendues n’ont pas honte. Les nombreux questionnements des observateurs (ici, là, et encore ici, par exemple) ne les font pas vaciller, et on nous explique même qu’il s’agit de légaliser des pratiques (cf. ici) dont les services ont impérativement besoin. Soit. Seront-ils, cependant, capables d’analyser correctement les renseignements ainsi massivement recueillis ? L’étude des attentats récents permet d’en douter, et je ne suis pas loin de penser qu’il y a surtout urgence à revoir le fonctionnement actuel des services, leurs méthodes d’évaluation de la menace, la formation de leurs personnels, et même certaines pratiques managériales. A l’abri de ces murs, les échecs les plus cinglants sont souvent punis par de belles promotions, seul moyen d’éloigner l’impétrant.
Surtout, puisqu’il est établi que la menace jihadiste ne constitue pas une menace vitale pour l’Etat et la nation, est-il nécessaire de procéder à cette brutale évolution des mandats de nos services ? Faut-il conclure des différents textes débattus depuis plusieurs mois que certains responsables sont fébriles face au terrorisme islamiste radical et sont prêts à bien des excès pour se donner l’illusion qu’ils agissent ? Ou même qu’ils tentent de convaincre le public à la fois que nous allons tous mourir et qu’ils sont là pour nous sauver ? Doit-on craindre que certaines administrations aient trouvé dans la classe politique des idiots utiles suffisamment fascinés pour leur offrir tous ces blancs-seings désirés depuis si longtemps ? Espérons simplement que nous n’aurons pas à évaluer l’efficacité de ces nouveaux dispositifs à l’occasion du prochain attentat, ça ferait désordre.
Ecrire des histoires d’aviation à la mesure de la passion que le sujet suscite n’est pas si simple. Bien souvent, les intrigues ne parviennent pas à dépasser les ressorts éculés du vol de prototypes, des campagnes d’essais dangereuses ou des pirates de l’air. Ce n’est d’ailleurs pas trahir l’héritage de Buck Danny et de ses ailiers que d’être lucide sur la faiblesse de certaines de leurs aventures. L’expérience, depuis les aventures de Biggles jusqu’à la série des Ace Combat, a largement démontré que les histoires les plus haletantes dans le monde de l’aviation de combat étaient celles qui parvenaient à s’extraire du monde fermé des hangars pour faire des dog fights et des raids à très basse altitude de simples péripéties d’une intrigue plus complexe, plus vaste, plus ambitieuse.
L’authentique fana de l’aviation, pour reprendre une expression bien connue, ne saurait se contenter des mêmes images enchaînées sans talent. Il attend que sa passion soit valorisée, et c’est bien pour ça que Nimitz, Retour vers l’Enfer (1980, Don Taylor) est bien supérieur à Top Gun(1986, Tony Scott), les deux films relevant pourtant tous les deux de la même logique de communication de la Navy. C’est pour la même raison que L’Etoffe des Héros (1983, Philip Kaufman) reste un chef d’œuvre indépassable en mêlant prouesses techniques et portraits d’hommes et de femmes, loin des clichés dont un certain cinéma nous gave depuis des décennies.
Il serait pourtant injuste de nier l’influence que le Top Gun de Tony Scott a eue sur le genre. La parfaite inanité du scénario n’a pas empêché le film d’établir de nouveaux standards, grâce à l’utilisation intensive de filtres ou de contre-jours, le tout rythmé par une bande originale so eighties, en privilégiant l’action pure sur toute autre considération.
L’absence d’une production similaire semblait être une anomalie en France, un des berceaux de l’aviation et terre d’excellence industrielle. Le défi a finalement été relevé par Gérard Pirès, réalisateur en 2005 d’une ambitieuse interprétation de la série mythique de Charlier et Uderzo Les Chevaliers du Ciel, qui avait déjà par deux fois été adaptée à la télévision, d’abord en 1967 (avec Jacques Santi et Christian Marin, avec un générique de l’idole des jeunes) puis en 1988 (avec Christian Vadim et Thierry Redler).
Réalisé avec la participation active de l’Armée de l’Air, qui mit quasiment à disposition du réalisateur l’escadron 1/5 Vendée, (dissous en 2007), et celle de Dassault Aviation (dont le président, Serge Dassault assista à la première, si mes souvenirs sont bons), le film est à la fois conforme à ce qu’on attendait de lui et parfaitement navrant. On y retrouve, sans une once d’originalité, les pires poncifs du film d’aviation, sauvés par des images magnifiques.
Il faut dire que le choix de Gérard Pirès ne laissait pas espérer autre chose qu’un film médiocre. La filmographie du réalisateur, entre polar voyeuriste (L’Agression, 1975) et comédie lourdingue (Fantasia chez les ploucs, 1971 ; Double Zéro, 2004) est une admirable suite de catastrophes, dont la moindre n’est pas Taxi (1998), symbole parfait de la marque Besson, naufrage scénaristique au populisme décérébré typique, démagogue, mal écrit, mal joué, à peine digne d’être diffusé en semaine sur TF1.
Qu’il ait été décidé de confier un film de propagande – puisqu’il s’agit bien de ça – à un tel cinéaste pourrait conduire à des réflexions désagréables au sujet du mépris pour le public que cela révèle, mais je m’abstiendrai, par pure charité chrétienne. Disons qu’il s’agit de ma modeste contribution à l’esprit du 11 janvier.
Le fait est, sans surprise, que Gérard Pirès, à qui on a donc demandé de réaliser un navet, s’en sort haut la main. Il ne manque rien à son film, ni un scénario d’une rare ineptie sur fond de guerre contre Al Qaïda (la première scène de chasse entre Mirage étant affligeante), ni des développements convenus sur des magouilles entre services de renseignement et marchands d’armes. Les difficultés des deux personnages principaux avec leur hiérarchie rappellent par ailleurs tellement Top Gun qu’on hésite y voir, plus qu’un hommage, une véritable citation in extenso.
La distribution ne déçoit pas non plus, tant les acteurs s’ingénient à être ridicules, caricaturaux, singeant le pire du cinéma hollywoodien. Benoît Magimel et Clovis Cornillac y sont aussi crédibles en pilote de chasse que votre serviteur en danseuse classique, Philippe Torreton y arbore une perruque de vieux beau, Géraldine Pailhas y joue une Kelly McGillis brune toujours vêtue de tailleurs trop petits de deux tailles et Alice Taglioni ne force pas son talent pour incarner son personnage, insupportable de bout en bout. Inutile, par ailleurs, de s’attarder sur Rey Reyes, pilote féminin de l’USAF en échange avec l’Armée de l’Air effectuant un strip-tease sur une aile de Mirage lors d’une scène affligeante de bout en bout.
Reste que le film offre des images splendides de Mirage ou d’Alpha Jet, et quelques scènes d’anthologie, et qu’il rejoint finalement son modèle : comme Top Gun, on le regarde en accéléré, en évitant soigneusement les dialogues, afin de se concentrer sur les séquences aériennes.
Et toutes nos amitiés au stagiaire de BFM qui a rédigé le générique de fin :