Le renseignement au cinéma : les idées… originales

Mars 2001. Nous avons un nouveau chef. Il a été nommé là par surprise, après le départ brutal du précédent, épuisé par la médiocrité du commandement, et il a rapidement pris ses marques. Sa réputation est exécrable, et on le dit autoritaire, brutal, plein de morgue, tout en lui reconnaissant de beaux succès sur le terrain. Préférant de loin une séance chez le dentiste à un passage de frontière sous un faux nom, je ne peux, pour ma part, dissimuler mon admiration, malgré tous ses défauts, pour cet homme dont la carrière est déjà en passe de devenir légendaire et que j’ai eu le privilège de voir travailler de près, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Ses goûts personnels le conduiraient sans doute plus vers les activités des services syriens ou iraniens ou les agissements des mouvements radicaux palestiniens que vers nos jihadistes, auxquels il ne comprend manifestement rien, mais l’actualité le pousse à s’intéresser à nous et à nos réseaux hermétiques. Très vite, nous comprenons qu’il ne le fait pas parce qu’il est persuadé que cette menace doit être gérée en priorité, mais bien parce que le sujet est au cœur des préoccupations de certains de nos responsables politiques, de nos cousins policiers et de l’ensemble de nos grands alliés. Que notre service soit à la traîne en matière de mobilisation est une chose, mais il est impensable que nous ne donnions pas le sentiment d’être mobilisés. A dire vrai, nous le sommes, d’ailleurs, mais nos moyens sont risibles, et aucun de nos chefs, jusqu’au Directeur général, ne nous prend vraiment au sérieux.

Le climat va même se dégrader au printemps, quand il nous sera expliqué que les travaux sur les groupes islamistes exotiques, aux Philippines, au Cachemire, en Indonésie, en Somalie, au Kenya ou au Kurdistan irakien ne présentent aucun intérêt. On nous dira alors que les recherches sur Al Qaïda ne sont d’aucune utilité, et certains d’entre nous devront même batailler de longues journées pour sauver le groupe d’analystes qui se démène depuis des années au sujet de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Trois mois avant les attentats du 11 septembre, et alors que nos principaux partenaires, au Moyen-Orient ou dans le monde occidental, s’inquiètent ouvertement de la montée en puissance d’AQ ou des rapprochements entre réseaux, nos chefs expriment donc ouvertement à la fois leur scepticisme face à une ahurissante accumulation de signaux et la foi dans leurs anciennes certitudes. Ils auront beau se justifier par la suite, inventer des excuses, réécrire l’histoire, les faits sont terribles et les témoins ne manquent pas.

Je ne suis, pour ma part, pas directement concerné par ce débat. J’ai, en effet, la chance de travailler avec d’autres sur les réseaux jihadistes en provenance d’Afrique du Nord, et là, il n’est pas question de baisser la garde. Peu importe que nos tentatives de modélisation ne soient pas écoutées, si ce n’est pas comprises, puisque nous sommes mobilisés face à la menace terroriste la plus immédiate. On nous laisse une relative autonomie – bien que notre nouveau chef ait déjà la fâcheuse tendance à rependre les dossiers tout seul et à se prendre pour un analyste, ce qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais.

Il a envie de marquer des points, moins pour affaiblir l’adversaire que pour montrer qu’il est à la hauteur et que la machine fonctionne. Le renseignement a aussi une réalité administrative, purement comptable (combien d’opérations ? combien de sources recrutées ? combien de stagiaires convaincus lors des séances de retape ? combien de papiers diffusés ? combien de réunions avec des services étrangers ? etc.) et on ne fait pas une carrière en étant le meilleur connaisseur d’un sujet. On monte les échelons en répondant aux exigences de la gestion d’une machine d’une terrible complexité, et il serait bien vain de protester. Faut-il, après tout, privilégier la mission ou la pérennité d’une structure dont le rôle s’étend bien au-delà de son mandat ? L’excellence permanente étant impossible, faut-il donc tout jouer sur un coup ou essayer de durer, quitte à ne pas toujours être au mieux de sa forme ?

The Wire

Alors que nos camarades s’échinant sur le Lashkar-e-Tayyeba ou Al Qaïda doivent justifier de leur existence, nous sommes confortés dans notre mission. Et il est inutile d’expliquer que le groupe de Francfort, les réseaux suédois ou la cellule d’Abou Doha à Londres sont reliés à AQ, car nous sommes inaudibles. La hiérarchie ne voit que ce qu’elle veut voir, des noms dans des organigrammes incomplets, des cibles à la portée d’un service qui essaye de rapprendre ce que sont les opérations offensives.

En cette belle matinée de mars 2001, nous voilà donc convoqués chez le chef. Nous sommes quatre, peut-être cinq, dans son bureau, à attendre qu’on nous explique l’objet de cette réunion imprévue. Comme à son habitude, il dessine en nous parlant, des triangles avec un œil l’intérieur entourés de rayons de soleil, ou des graffitis moins aisément déchiffrables. Il ne nous a pas convoqués pour nous demander notre avis, ça n’est pas son genre, mais pour nous informer d’une opération dont il a eu l’idée sur une de nos cibles principales.

A force de nous lire et de signer notes ou télégrammes, il sait que la personnalité que nous jugeons la plus menaçante pour nous est le jihadiste algérien Omar Chabani, alias Abou Djaffar, un ancien du GIA devenu le chef des filières maghrébines en Afghanistan et qui œuvre, sans en être membre, pour Al Qaïda. Les policiers français pensent que leur ennemi principal est Abou Doha de Londres, mais nous pensons qu’il s’agit plutôt d’Abou Djaffar, un petit gars ambitieux, déjà capé, qui a connu le feu et entretient des relations avec la fine fleur du jihad européen. Abou Doha est dans le viseur des services de sécurité, mais Abou Djaffar, en Afghanistan, est censé être sur notre théâtre de jeu, loin de l’espace européen et de ses pénibles contraintes opérationnelles ou juridiques.

Comment, donc, allons-nous nous occuper de son cas ? Une coopération opérationnelle avec les Jordaniens, les Américains, ou même les Algériens ? Pas du tout. « Nous allons offrir des cadeaux à sa femme », nous lance, le chef, pas mécontent de son idée.

Le silence se fait. L’épouse d’Abou Djaffar vit toujours en Suède, au sein d’une cellule de sympathisants islamistes radicaux étroitement surveillés par la Sapö. Je suis perdu dans mes pensées. Le chef veut-il la compromettre ? Lui faire passer des messages ? Va-t-il essayer de monter un barnum avec les services suédois, mes alliés préférés ?

Il nous regarde et explique son idée de manœuvre. « Nous savons qu’elle vient d’avoir un bébé, et qu’elle est pauvre. Nous allons lui faire passer des vêtements, des couches, des trucs pour bébé, sans en indiquer la provenance. Ça va attirer l’attention, et ils vont tous se demander d’où ça vient. Nous allons la déstabiliser, elle, pour l’atteindre, lui ». Il jubile, ravi de son idée. Son adjoint ne dit rien.  Il est plus ancien que nous et il a appris à durer sur la passerelle.

Dans l’absolu, le projet de s’en prendre à une cible en visant son entourage n’est pas bête. Il s’agit même d’une méthode classique dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, et elle peut donner des résultats intéressants (merci, ici, de m’épargner les moues écœurées). Tout dépend, évidemment, de la nature de la cible, du contexte, et même des moyens. Comment allons-nous procéder ? Disposons-nous d’une source au contact nous permettant de lancer le projet ? Pourquoi ne pas en discuter avec les Suédois ? On sent le chef impatient de lancer le projet, car il s’agit pour lui de sa première opération dans le domaine en tant que concepteur.

Il sent bien, malgré tout le respect que nous avons – encore – pour lui, que nous ne débordons pas d’enthousiasme. Trop d’éléments inconnus nous échappent encore, et, surtout, nous doutons fortement de l’impact de la manœuvre sur Chabani. Sa crédibilité est solidement établie, ses garants sont nombreux, et parfois prestigieux – dont le propre frère d’Oussama Ben Laden, nous a-t-on dit. S’il ne voit pas la provocation, d’autres la verront pour lui, et lui exposeront. Quel sera d’ailleurs l’effet sur ses actions en Afghanistan de notre attaque périphérique ? Est-on certain que celle-ci portera ? Qu’elle réduira la menace terroriste ?

La réunion s’achève. Quelque chose s’est brisé ce jour-là, lorsque nous n’avons pas bondi d’enthousiasme à l’énoncé d’un projet opérationnel déconnecté du sujet. Dans les semaines qui suivront, sans doute vexé et échaudé, notre chef évoluera dans un sens qu’il n’est pas utile de raconter ici, maintenant, ou même un jour. Mais ceux qui étaient là à cette époque n’oublieront pas le jour où nous avons essayé de casser notre principal adversaire au sein des réseaux jihadistes maghrébins en offrant de la layette à son épouse.

Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)

Il n’y aurait pas de tambour cette nuit. La Danse des Esprits était finie.

Le 28 décembre 1890, un détachement du 7e Régiment de Cavalerie de l’US Army intercepta un groupe de Sioux Lakota au sein de la Pine Ridge Indian Reservation, dans le Dakota du Sud. Les autorités américaines tentaient alors de juguler un mouvement politico-spirituel, connu sous le nom de Danse des Esprits (Ghost Dance), qui agitait les populations soumises et déjà parquées dans des réserves. Les hommes saisis par le 7e de Cavalerie furent conduits dans la journée vers un campement installé dans la Wounded Knee Creek, sur la White River, où ils se mêlèrent à des dizaines d’autres captifs, y compris des femmes et des enfants.

Le 29 décembre, alors qu’ils avaient entrepris de désarmer les combattants sioux, les soldats américains furent pris à partie, et une violente fusillade éclata. Le campement, encerclé depuis la veille par une compagnie de mitrailleuses du 1er Régiment d’Artillerie, fut alors soumis à un feu nourri. A l’issue d’un court affrontement, on dénombra près de 300 morts parmi les Sioux, tandis que 29 soldats étaient tués. Les historiens estiment que cette dernière tuerie, réalisée par l’unité qui avait été lourdement vaincue  lors de la bataille de la Little Big Horn, marqua la fin de la résistance des populations amérindiennes à la colonisation américaine.

Malgré des romans et des films remarquables, la bonne conscience des vainqueurs ne fut véritablement ébranlée que dans les années ’70, à la suite du naufrage moral de la guerre du Vietnam, à l’occasion des incidents à Oglala. La conquête de l’Ouest sauvage et le franchissement de la Frontière, authentiquement fascinants, s’ils comprennent bien des épisodes glorieux et s’ils ont toujours un grand retentissement dans un monde occidental confronté à une planète désormais trop petite pour sa soif de territoires et de richesses, sont aussi marqués par une suite de guerres coloniales qui n’ont rien à envier aux pratiques des Européens.

La question des guerres indiennes, largement ignorée par chez nous, fait l’objet d’une production littéraire et scientifique conséquente, aux Etats-Unis comme au Canada, et alimente des débats politiques, moraux, mais aussi juridiques. Les milliers de traités violés par Washington sont autant de fragilités, alors que se posent de nouvelles questions, comme la protection de l’environnement, ou que persistent des tensions raciales, véritable pêché originel des Etats-Unis.

Des centaines d’auteurs ont, depuis plus d’un siècle, chroniqué cette conquête, ses moments de grandeurs comme ses tueries, ses aventuriers solitaires comme ses entreprises prédatrices. Le western est d’ailleurs souvent, mais je me répète sans doute, la chronique de la lutte entre une poignée d’hommes justes et de grands propriétaires féodaux ou des hommes d’affaires bâtisseurs d’empires.

Rio Bravo Silverado

Parmi les grandes plumes contemporaines figure Dan O’Brien. Ecrivain des Grandes Plaines et de la Prairie, membre émérite de l’Ecole du Montana, il est l’ami de Jim Harrison ou de Thomas McGuane et partage avec eux l’amour des espaces nord-américains et la colère devant leur dévastation. Dans une langue simple mais subtile, il n’a sans doute pas son pareil pour décrire les Etats du centre de l’Empire, leur immensité, leur majesté et leurs habitants, actuels ou passés. L’amour qu’il porte à son pays est lucide, et ses textes sont tous porteurs d’une réelle exigence morale.

La profonde humanité de l’écriture de Dan O’Brien lui évite toute emphase, et on se sent, à le lire, écrasé devant les territoires du Wyoming, de l’Idaho, de l’Iowa, du Colorado ou des deux Dakota. Associant étude de personnages et description d’une nature écrasante, il s’inscrit dans la lignée des écrivains américains de l’Ouest et de sa conquête, dont le grand A. B. Guthrie, dont Actes Sud a récemment commencé à republier les romans les plus remarquables.

La captive aux yeux clairs La route de l'Ouest

L’œuvre littéraire d’O’Brien ne se signale pas par le nombre de livres publiés (une dizaine depuis 1987) mais par son éclectisme. On trouve là des nouvelles (Eminent Domain, 1987), un thriller (L’Esprit des Collines, 1988), ou des romans (Au cœur du pays, 1991). Mais Dan O’Brien n’est pas qu’un romancier, et son amour de la nature n’est pas celui d’un urbain jouant les cowboys le temps d’un week-end.

L'esprit des collines Rites d'automne

En 1988, dans son inoubliable Rites d’Automne, il décrivit ainsi comment il réapprit la vie sauvage à un faucon pèlerin, de la frontière canadienne au Golfe du Mexique. Et en 2001, dans Les Bisons de Broken Heart, qui ressemble fort à une autobiographie, il relata les étapes l’ayant conduit à entamer l’élevage de bisons au Cheyenne River Ranch, dans le Dakota du Sud. Fondateur d’une société commercialisant de la viande de bisons, la Wild Idea Buffalo Company, il est capable de disserter pendant des pages, et sans jamais perdre son lecteur, de l’écosystème des Grandes Plaines, du renouvellement de l’herbe à pâturage, de l’inanité des aides gouvernementales ou du destin tragique des pionniers.

C’est que Dan O’Brien est un grand conteur, simple, profondément humain, et il n’a guère d’équivalent pour évoquer l’Ouest gâché, sa beauté majestueuse (voir, par exemple, le blog Journeys with Judy) et les drames qui s’y sont produits.

Le parc national des Badlands. Photo tirée du blog http://journeyswithjudy.blogspot.fr/
Le parc national des Badlands. Photo tirée du blog http://journeyswithjudy.blogspot.fr/

Nous savons tous qu’on vient souvent à l’étude de l’Histoire par la fiction, et qu’il n’est de meilleure introduction à certaines périodes que de grands romans. L’Agent indien (2004) est, à cet égard typique, de la production d’O’Brien, et probablement son texte le plus achevé.

L'agent indien

Délaissant le récit épique de folles chevauchées ou de batailles enragées, refusant la facilité d’une approche trop empathique, voire lacrymale, il y adopte le point de vue, rarement lu, d’un administrateur de réserve. On est alors ni dans l’éloge de la conquête ni dans la description de la colonisation ou le procès de l’abandon des populations amérindiennes mais dans ce pénible moment de transition, après les combats, et avant la paix, lorsque la puissance victorieuse se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire des vaincus.

Le personnage central choisi par O’Brien est le docteur Valentine McGillycuddy, ancien des guerres indiennes, chirurgien devenu gestionnaire, d’autant plus désireux de préparer les Sioux au monde qui s’annonce qu’il sait à quel point leur univers est sur le point de disparaître. L’Agent indien, roman écrit à partir de faits réels, se veut ainsi la description d’un processus complexe, irréversible, de domination totale d’une culture vaincue par un empire en création qui surgit avec sa puissance militaire, son système socio-économique, ses débats politico-moraux et ses luttes de pouvoir internes. McGillycuddy, personnage intègre, tente de limiter la casse alors qu’il prend la tête de la réserve de Pine Ridge. Il doit compter avec les guerriers sioux refusant, au-delà de leur défaite, la disparition de leur civilisation, mais aussi avec les idéalistes de l’Est qui, ignorant des réalités, agitent de grands principes et attisent le feu, avec les affrontements à Washington entre Républicains et Démocrates et les jeux de pouvoir au sein de l’administration, ou avec ceux qui, au sein de la réserve, veulent faire d’abord du commerce ou convoitent sa place. Le massacre de Wounded Knee, plus que l’échec de McGillycuddy, est l’aboutissement presque inévitable du processus complexe et chaotique d’intégration forcée des Sioux dans un système politique qui ne peut, intrinsèquement, les accueillir comme ils sont.

Défenseur d’un peuple qu’il a contribué à vaincre, McGillycuddy incarne le pragmatisme attristé d’un homme qui aime les Plaines et les nomades mais qui a conscience que ce monde est sur le point d’être effacé. Sa position, toute de raison, le place entre les radicaux des deux camps, Sioux refusant l’écrasement et fonctionnaires impériaux insensibles. Lui-même, qui veut sédentariser et apaiser des guerriers nomades pour éviter d’ultimes bains de sang, commet les erreurs que ne peuvent éviter ceux qui choisissent d’agir au lieu de simplement observer.

En décrivant ce monde qui finit, Dan O’Brien livre un texte qui dépasse l’histoire des guerres indiennes et tend vers l’universel. Les questions qu’il laisse sans réponse sont troublantes, à commencer par son refus de juger un phénomène historique sur lequel ni lui ni son héros n’ont de prise. Il décrit également une situation dont la complexité, humaine et politique, est parfaitement décrite et pourrait en remontrer aux commentateurs engagés de situations plus récentes. A cet égard, ce roman relève d’une démarche historique infiniment supérieure à bien des essais publiés récemment.

‘Twas the night before Christmas, and all through the house, not a creature was stirring, except… the four assholes coming in the rear in standard two-by-two cover formation.

Après s’être fait remarquer grâce à Nomads (1986) puis Predator (1987), John McTiernan a désormais assez de crédit auprès des studios, en 1988, pour se voir confier la réalisation d’un film d’action urbain dont Bruce Willis, une étoile montante (qui vient de la télévision comme Pierce Brosnan) serait le personnage principal. Le résultat s’impose dès sa sortie comme une étape majeure du cinéma de divertissement viril, et place son réalisateur à la pointe du genre. Le cinéma d’auteur est bien loin, mais le style comme la manière sont là, et ils vaudront à McTiernan le respect d’une partie de la critique, et même des marques de respect. Il était ainsi à la cinémathèque de Paris au mois de septembre dernier.

Après une décennie marquée par la lente dérive du cinéma hollywoodien, entre John Rambo et James Braddock, vers un militarisme particulièrement inepte et une foi aveugle dans une poignée de brutasses surentraînées, Die Hard se recentre sur le héros américain traditionnel, père de famille en apparence souriant mais qu’on ferait bien de ne pas serrer de trop près. Bruce Willis, qui triomphe alors dans Clair de Lune, et qui vient de tourner avec Blake Edwards (Boires et déboires – Blind date, avec Kim Bassinger, en 1987), est le candidat rêvé pour un tel rôle. Solide, volontiers goguenard, doté d’un authentique potentiel comique (qui sera même un handicap plus tard), il incarne à merveille le personnage de John McClane, flic new-yorkais blasé, malin, calme mais totalement décomplexé par rapport à la violence, et terriblement dur à cuire.

Clair de Lune John McClane, toujours impeccable.

La série des Die Hard, qui compte cinq films entre 1988 et 2013, est typique de la façon dont les grands studios, obsédés par la seule rentabilité, s’appuient sur des franchises (on le voit avec les super héros) jusqu’à les user jusqu’à la corde et à leur faire perdre tout intérêt.

Die Hard Die Hard 2 Die Hard 3

A défaut d’être révolutionnaire, voire simplement originale, l’idée de départ promettait quand même quelques heures de détente, et le procédé a fonctionné jusqu’en 1995. Au départ, donc, il s’agissait d’opposer un policier increvable à des criminels ambitieux tirés de romans de gare ou des pires James Bond, et de voir comment, seul ou presque, il allait faire capoter les plans les plus raffinés et mettre en échec les adversaires les plus puissants. Observer comment une belle mécanique, parfaitement huilée, se grippe pour finalement casser est en effet un procédé narratif classique mais imparable.

John McClane, flic au cuir déjà tanné, est le grain de sable par excellence. Têtu, intelligent, courageux, il est porté par une volonté inflexible qui lui fait accomplir à chaque film des exploits physiques que n’envisageraient pas la plupart des héros hollywoodiens et qui feraient même réfléchir Jason Bourne, pourtant spécialement formé par la CIA. McClane, lui, n’est pas un espion, il n’a pas appris la vie dans une mystérieuse unité de Fort Bragg, mais il est policier à NY et cela semble valoir, surtout à la fin des années ’80, bien des séances d’aguerrissement.

Viens passer Noël à LA.

A cette idée de voir un policier solitaire, et toujours en délicatesse avec l’autorité, affronter des ennemis dont les motivations et le comportement les rendent indéfendables s’ajoute le fait de situer l’action dans un lieu complexe et fermé, la veille de Noël. Dans Die Hard, McClane et les cambrioleurs se traquent mutuellement au cœur de la tour Nakatomi, à Los Angeles, alors que la soirée du 24 décembre a été irrémédiablement compromise. Dans la suite, Die Hard 2 (1990), réalisé par Renny Halrin, c’est l’aéroport international de Washington qui est le théâtre d’une bataille homérique entre McClane et des soldats américains renégats payés par un tyran sud-américain.

Ce dispositif est abandonné en 1995, lorsque McTiernan revient à la série (Die hard with a vengeance) et que McClane, pour la première fois, non seulement se voit affublé d’un compère (le scénario avait été écrit pour l’autre franchise des bourrins, L’Arme fatale) mais opère dans une ville (en l’occurrence, New York, de Harlem au Financial district en passant par le métro, des autoroutes et même des routes de campagne). Les deux épisodes suivants, le distrayant Live free or die hard (2007, par Len Wiseman) puis le navrant A good day to die hard (2013, par John Moore) achèvent d’effacer les caractéristiques originales de la série. Le seul point commun aux cinq films est l’état dans lequel finit John McClane après deux heures de fusillades, de cavalcades, de corps-à-corps, d’explosions et autres passages à tabac, et il n’est plus question de Noël.

Die Hard 4 Die Hard 5

Par pur snobisme, j’aurais donc tendance à estimer que seuls les deux premiers épisodes de la franchise sont fidèles au projet initial. La violence, omniprésente, y est comparable à celle des westerns classiques, et on s’y flingue avec enthousiasme, sans guère compter ses munitions. La résistance, prodigieuse, de McClane a très certainement inspiré celle de Jack Bauer, l’agent quasi immortel de la CIA, mais l’humour et la légèreté se sont perdus en route. Les seules interrogations résident dans le nombre de cadavres (50 ? 100 ?) laissés dans leur sillage par les protagonistes et l’épaisseur de la couche de crasse déposée sur McClane. Aucun des films de la série n’est ainsi porteur du moindre enjeu politique, et il s’agit avant tout de célébrer la victoire d’un petit gars malin et honnête contre un méchant bien trop puissant. C’est aussi ça, l’esprit de Noël.

Maintenant j'ai un PM

Tout ce que tu ne tues pas te rend plus faible.

Authentique film de propagande, commandé par la Navy en 2007 pour vanter les mérites des SEALs, Act of Valor, sorti en 2012, mélange l’esthétisme de Tony Scott (filtres, contre-jours, images léchées) et les attachants parti-pris idéologiques (« Massacrez-moi tout ça ») de John Milius, le véritable Walter Sobchak. Tourné en décors réels, aux Philippines, au Costa-Rica, au Mexique et dans plusieurs bases aux Etats-Unis, le film est un gigantesque clip, assumé, à la gloire de cette composante des forces spéciales américaines et mérite, à ce titre, d’être vu, même s’il est loin, très loin, de la qualité de certains films récents, comme Lone survivor ou Zero Dark Thirty.

Act of Valor

Réalisé par deux cinéastes aux CV assez courts, Scott Waugh et Mike McCoy, tous deux cascadeurs, et tous deux réalisateurs en 2007 du documentaire initial, Navy SWCC, consacré au centre de formation des SEALs, Act of Valor aurait pu être une œuvre mineure mais honorable sans le caractère démonstratif de sa mise en scène. Autant, en effet, les très nombreuses scènes d’action sont impressionnantes, autant les passages censés être psychologiques et les professions de foi patriotiques sont d’une lourdeur à faire passer un film de Steven Seagal pour du cinéma d’auteur iranien.

Act of Valor Act of Valor

Act of Valor Act of Valor

Il faut dire que la Navy n’a pas seulement prêté ses bases et son matériel, elle a aussi prêté ses hommes. Les commandos que nous voyons à l’écran ne sont ainsi pas des acteurs professionnels mais de véritables membres des forces spéciales impériales, et on ne peut qu’approuver leur choix de carrière. Les missions secrètes, sans problème, mais la comédie, comment dire… Les dialogues deviennent d’ailleurs plus supportables dès que les quelques acteurs professionnels (Roselyn Sanchez, Alex Veadov ou Nestor Serrano, notamment) s’en mêlent. Reconnaissons cependant qu’on ne se plante pas devant Act of Valor comme devant Hannah et ses soeurs ou Perceval le Gallois.

Si on a le droit de sourire pendant les scènes intimes, force est de reconnaître que les missions de combat sont, du moins pour un amateur tel que moi, très intéressantes. Bénéficiant d’une image magnifique, elles sont par ailleurs d’autant plus impressionnantes que les acteurs sont d’abord des professionnels surentraînés, ayant manifestement fait très tôt le choix de l’action et de l’aventure, et que la caméra les suit partout. On saute donc d’une tranche arrière de C-130, on jaillit des flancs d’un SH-60, on progresse dans des bâtiments délabrés, et on tue l’adversaire de multiples façons, et si possible à l’aide d’une puissance de feu considérable. Faut ce qu’il faut.

Désireuse de montrer l’étendue des savoir-faire de son élite, la Navy s’est fait tailler un scénario sur mesure, mêlant narcotrafic et jihad dans la plus pure tradition des imbécilités habituelles. L’association des deux menaces les plus connues du grand public offre en effet un vaste échantillon de missions d’infiltration et de combat (jungle, zone urbaine, désert, pleine mer ou fleuve), et on réalise soudain, lors d’une fusillade dans un gourbi crasseux, qu’on ne regarde pas un  film mais un jeu vidéo plus réaliste que les autres.

Un petit sourire ?

Act of Valor n’est, en effet, ni plus ni moins, qu’un épisode de Call of Duty (Modern Warfare, ou Black Ops, au choix) ou de Battlefield, et on y retrouve les passages obligés des FPS modernes : combat, exfiltration, succession de théâtres et de milieux, et, évidemment, un scénario d’une rare indigence agrémenté de fortes réflexions sur la vie, la mort, le pouvoir, la virilité, la puissance et toute cette sorte de choses.

Battlefield

L’essentiel n’est pas ici dans l’histoire mais dans l’action. Peu importent les ennemis, du moment qu’on peut les tuer. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace.

Qatarsis

Un type manifestement échappé de l’asile éructait il y a quelques semaines sur Twitter, la nouvelle agora, au sujet du Qatar, cause de tous nos maux, unique objet de son ressentiment. Le malheureux garçon instruisait un projet à charge contre le sulfureux petit émirat en ayant moins de connaissance sur le sujet que le plus jeune de mes neveux. C’est aussi ça, la démocratie, et il faut serrer des dents en prenant un air concerné.

Mal instruit par une poignée de médiocres travaux journalistiques récents, notre analyste de combat, sans avoir la moindre idée de ce qui il relayait ou même de quoi il était question, essayait à toute force de démontrer la responsabilité de Doha dans l’expansion de l’islam radical sunnite. Pas une seule fois il ne cita l’Arabie saoudite, les Emirats ou la Ligue islamique mondiale (LIM), et tout ce qu’on pouvait discerner dans sa logorrhée était le mélange désormais habituel de conspirationnisme, de racisme et d’ignorance réjouie qui font le bonheur de certains à droite et à gauche et tiennent lieu de pensée.

Le Qatar est devenu l’argument ultime, le nom qu’on lance d’un air entendu, pour illustrer quelle fine connaissance on a des arcanes de la vie diplomatique moyen-orientale. En le mentionnant, on suggère la corruption,  les menées secrètes, l’achat de la respectabilité par l’attribution sulfureuse de grands évènements sportifs, les centaines de milliers d’esclaves trimant sur des chantiers pharaoniques, l’hypocrisie d’une occidentalisation de façade cachant à peine des pratiques religieuses rigoristes et rétrogrades, sans parler des pressions, réelles ou supposées, sur nos dirigeants.

Soyons clair, ici : tout est vrai. Le Qatar, richissime émirat du Golfe, use de son argent pour s’assurer des alliances et des protections. Il finance des forces politiques qui lui sont favorables, n’hésite pas à se mêler d’opérations militaires quand ça l’arrange, prend des participations dans des groupes industriels occidentaux, et se crée ainsi un réseau d’obligés qu’il pourra solliciter quand la bise sera venue.

Investissements du Qatar

Tout est vrai, donc, mais pourquoi s’en émouvoir aujourd’hui ? Pourquoi, et singulièrement en France, nombre de dirigeants s’émeuvent-ils des pratiques du Qatar après avoir, pendant des décennies, applaudi aux exactes mêmes pratiques de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis ou du Koweït ? Pourquoi accabler Doha alors qu’il ne fait que reprendre de vieilles recettes ?

La question est posée, et je ne suis pas capable d’y répondre. L’association de la mode et de l’ignorance y est sans doute pour beaucoup, tout comme une incapacité, de plus en plus répandue, à prendre de la hauteur – ou simplement à dépasser la première page des réponses de Google. Pour en avoir été le témoin direct, et même l’acteur involontaire, je suis bien obligé de constater que certains journalistes, devenus pour l’occasion de médiocres descendants des procureurs des procès de Moscou, instruisent des dossiers à charge qu’ils tentent avec un succès mitigé de nous présenter pour des enquêtes impartiales. Mais ça ne prend pas, désolé.

Où t’as planqué le blé ?

Dès les années ’50, les dirigeants du Koweït, conscients de la faiblesse de l’émirat, décident d’investir les revenus qu’ils tirent du pétrole. En 1953, la création du Kuwait Investment Board (KIB – devenu depuis la Kuwait Investment Authority – KIA) marque le début d’une stratégie d’investissements et de diversification. Les Koweitiens, qui sont déjà riches mais le deviendront infiniment plus après les chocs pétroliers, prennent des participations dans des entreprises occidentales, achètent de la pierre et alimentent l’industrie du luxe. Riches mais faibles, ils sont protégés par les Britanniques, avant de l’être par les Etats-Unis lors de la Première Guerre du Golfe et de sa Tanker war. En 1987, les pétroliers koweitiens battent ainsi pavillon US, ce qui refroidit les ardeurs iraniennes.

La protection alors offerte par les puissances occidentales au Koweït n’est évidemment pas une surprise, mais elle va prendre une autre dimension en 1990. Envahi le 2 août par l’Irak, puis annexé, l’émirat se voit rapidement défendu par une puissante coalition venue expliquer à Saddam Hussein qu’on ne viole pas les frontières et qu’on ne touche pas au grisbi. La presse révèle en effet que les avoirs détenus par le Koweït dans le vaste monde sont évalués à 700 milliards de dollars. On trouve là des entreprises pétrolières, des banques, du BTP, des compagnies d’assurance, des médias, des hôtels, et il n’est bien évidemment pas question de laisser l’Irak se servir. Gelés, les avoirs seront restitués à leurs éminences après cette Deuxième Guerre du Golfe, et la leçon sera bien retenue.

Les suites de la guerre de 1991 contre l’Irak illustrent à merveille les liens qui unissent les Occidentaux – au sens le plus large du terme – aux pétrothéocraties. Le régime irakien mis en déroute mais finalement maintenu faute de solution de rechange (une constante occidentale), les Etats-Unis présentent l’addition aux Saoudiens, qu’ils sont venus défendre. La fin de la guerre tourne d’ailleurs à la bataille de VRP, et les dirigeants qui nous vantaient la grandeur de la mission, la nécessaire défense de la légalité internationale, se comportent désormais comme les plus pathétiques des VRP. L’Arabie saoudite, qui a senti le vent du boulet, passe dès 1992 une série de contrats mirobolants : hélicoptères de combat, chasseurs, blindés, missiles, radars, etc. Dans mon souvenir, Ryad se déleste de 80 milliards de dollars au profit des industriels américains de la Défense, alors même que tout le monde sait bien que l’armée saoudienne, en grande partie composée de mercenaires, ne saura que faire de tout ce matériel. Peu importe, car l’essentiel me semble ailleurs.

Il faudrait faire des schémas, mais je n’en suis pas capable. Essayons malgré tout de présenter la chose le mieux possible.

A/ Les Etats arabes du Golfe – mettons de côté le malheureux Irak, hors-jeu et dévasté depuis plus de trente ans – nous vendent (nous, Européens, Japonais, Chinois) du pétrole et du gaz. Cela nous coûte cher mais cela nous permet aussi de faire tourner notre économie, ce qui n’est pas rien, convenons-en. Les Américains achètent eux aussi du pétrole dans le Golfe, mais ils en sont également en partie les propriétaires. Surtout, surtout, les Etats-Unis ont besoin 1/ de maintenir les équilibres stratégiques dans la région afin d’éviter de nouveaux chocs des prix 2/ de garantir l’approvisionnement en énergie de leurs partenaires afin de préserver leur activité économique. Parce que, si si, parfaitement, pour faire du commerce, il faut être deux. Les Etats-Unis ne protègent donc pas seulement leur pétrole, ils protègent celui consommé par leurs alliés, et s’assurent ainsi que ceux-ci pourront toujours commercer avec eux puisqu’ils en seront économiquement capables.

B/ Tout le monde sait, les Etats arabes producteurs du Golfe sont dans l’orbite occidental. L’Irak a bien été, longtemps, un partenaire privilégié de Paris et de Moscou, mais les monarchies sont historiquement liées aux Anglo-saxons. Pour des raisons évidentes, il n’est pas question que Washington ou Londres laissent des menaces peser sur le cœur énergétique de l’économie mondiale – même si cette position centrale pourrait évoluer. La défense physique de la péninsule arabique est donc, pour l’instant, en grande partie assurée par les Etats-Unis, qui y maintiennent des moyens militaires conséquents. Il se trouve que la domination militaire occidentale, certes contestée par la Chine et dans une moindre mesure par la Russie, repose de plus en plus sur les exportations. Afin de financer la R&D de programmes de plus en plus complexes et de plus en plus longs, les Etats (et leurs entreprises) désireux de préserver leur avance doivent trouver des financements hors des marchés européens. Alors qu’il est manifeste que les Européens commettent un suicide stratégique en réduisant drastiquement leurs arsenaux, les Etats-Unis financent leur avance en vendant du matériel à des pays capables de commander plus qu’une poignée de chasseurs.

Une simple recherche sur Wikipedia indique ainsi que depuis 2007 les Saoudiens ont acheté 72 Typhoon (du consortium européen Eurofighter), 82 F-15 (Boeing) et une vingtaine d’appareils d’entraînement Hawk (British Aerospace). Je vous épargnerai la liste des achats concernant l’armée de terre, le renseignement ou le cyber… Le fait est que les Saoudiens, de façon encore plus spectaculaire que leurs petits voisins, se suréquipent depuis une trentaine d’années (il me semble que le Super Mirage 4000 était pour eux, encore raté) et investissent des sommes extravagantes dans des armes tellement nombreuses que leur démographie est impuissante à leur fournir des servants. L’argent, pourtant, n’est pas perdu, puisqu’il permet aux protecteurs occidentaux de maintenir leur avance militaire.

Pour faire simple, les pétromonarchies sont richissimes mais vulnérables, et elles achètent donc la protection – y compris celle de leurs régimes – des Occidentaux en leur passant des contrats qui, non seulement, garantissent leur suprématie technique mais leur offrent aussi des rentrées d’argent et des emplois. Le drame est là, en effet : tous ces gens sont riches, et nous, nous sommes pauvres. Peut-être plus développés, plus glorieux, mais pauvres, et nos dirigeants sont élus, eux. Il leur faut des emplois, des contrats, des usines qui tournent, et peu importe qui paye.

Le Président Hollande, qui a reçu son homologue égyptien cette semaine à Paris, s’est bien gardé de donner des leçons de morale alors qu’il vendait des navires de guerre et parlait des travaux du Canal. J’ajoute ici que cette obsession pour les ventes d’armes à des Etats qui ne sont devenus en presque cent ans que des puissances financières, et non des réelles puissances, se retourne contre nous. Nous avons gavé des tyrans de matériels qu’ils ont plus souvent utilisés contre leurs peuples que contre leurs ennemis, nous avons garni leurs arsenaux, et voilà que nous gémissons parce que les révolutionnaires et les jihadistes qui les ont abattus se tournent désormais contre nous avec des armes que nous avons fabriquées. Oh, des Milan en Libye ou en Syrie, oh des Stinger en Irak, oh des BTR au Mali. L’ironie est cruelle, et meurtrière. En poussant un peu, on pourrait même noter que nos soldats vont affronter des guérillas nées de la colère de peuples soumis dont les dirigeants faisaient tourner les usines de leurs pères au lieu de construire des écoles et des tribunaux. Quoi, pourriture communiste ?

Tout ce que je viens d’écrire est évidemment simplifié à l’extrême. Il aurait fallu évoquer les relations financières, les contacts personnels entre dirigeants, les luttes intestines ici et là-bas, les gigantesques enjeux financiers liés au BTP et aux infrastructures industrielles. Tout cela est documenté, essentiellement par des auteurs anglophones, et on pourra lire avec profit les rapports de Transparency International, ou, par exemple, les articles de Global Issues. Il aurait fallu, aussi, décrire les alliances et les inimitiés des uns et des autres, islamistes et laïcs, sunnites et chiites, pauvres et riches, mais le projet me dépasse de loin.

Si on quitte un instant la simple question des relations économiques entre le Golfe et nous apparaît un autre point problématique : la nature de ces régimes. Nombre d’Etats occidentaux, tout en protestant de leur « attachement indéfectible aux valeurs qui sont les nôtres bla bla bla », sont prêts à tous les compromis, voire à de nombreuses compromissions, pour détourner vers eux le flot ininterrompu d’argent qui s’écoule du Golfe. Leurs dirigeants, tout en se laissant aller à de théâtrales sorties sur la place de la femme dans la société, la justice ou la démocratie, ne semblent pas émus par le wahhabisme en vigueur dans les pétrothéocraties, par une justice qui ferait rire dans les cavernes du Paléolithique, un refus obstiné de la modernité sociale et une compréhension du monde pour le moins primitive. Moi qui suis quasiment un gars de la campagne, cette situation fait penser au propriétaire d’à côté, richissime parvenu dont on ne corrige pas la goujaterie ou l’ignorance afin de ne pas se priver de sa générosité.

Le Qatar, puisqu’il est quand même question de lui, nous corrompt donc, nous entraîne dans son jeu, nous force à l’adouber sur la scène internationale en échange d’une poignée de Mirage 2000 ou d’une éventuelle pincée de Rafale. Il achète nos joyaux immobiliers, influence la presse. Il se donne des airs de modernité et favorise le wahhabisme, finance même quelques fumiers histoire de ne pas perdre la main. Tout cela est vrai, choquant et inquiétant, et on ne peut que le déplorer. La France, puissance déclinante, est en faillite et vend ce qu’elle peut, mais j’aurais plus tendance à blâmer les tauliers successifs que les clients qui achètent à prix sacrifié.

Gastié-Leroy m’emmerde, Germaine m’emmerde 

La chose est-elle si nouvelle ? Il est permis d’en douter. Les Français, comme les autres, n’ont jamais été les derniers à serrer la main du diable en échange de contrats, d’emplois et de valises de billets. Certains anciens ministres de la République feraient d’ailleurs bien de s’abstenir de donner des leçons de morale, eux qu’on a vus courtiser des satrapes gabonais, ivoiriens, yéménites ou tunisiens en échange de petits cadeaux – à laisser sur la commode, chéri(e) – et qui défendent désormais l’exemplarité de la vie politique russe, contre toute évidence. Et que dire de ces députés, habitués des coups foireux (et souvent foirés), qui essayaient pitoyablement, en 2003, d’éviter l’inévitable invasion de l’Irak par l’Empire ? Sans doute pensaient-ils à l’argent que certains partis prélevaient du trafic de pétrole organisé par le régime. Certaines carrières politiques, lues sans fausse candeur, ne conduisent pas à éprouver grand respect pour les postures vertueuses.

Le Qatar, donc, est l’obsession d’une certaine droite, des amis de M. Dupont-Aignan aux intellectuels du FN en passant par ces gaullistes autoproclamés qui défendent l’OAS et trouvent que M. Zemmour a bien du courage de rétablir la vérité au sujet du Maréchal. Il serait le seul pays du Golfe à entretenir d’étranges relations avec des barbus énervés, le seul à essayer de tirer son épingle du jeu. Pas un de ces esprits si éveillés ne nous parle de l’Arabie saoudite, des attachés religieux qui chauffent les foules en Afrique de l’Est depuis quarante ans, ou du prosélytisme éhonté des diplomates saoudiens que les RG suivaient, en 1998, jusque dans les mosquées les plus radicales de nos riantes banlieues. Et savent-ils au moins que le Qatar, fort habilement, n’avait pas reconnu l’émirat talêb, à la différence du Pakistan, des Emirats arabes unis et, tiens donc, de l’Arabie saoudite ? On veut bien les croire ignorants, mais sont-ils idiots au point d’avoir oublié que des Français sont morts en Afghanistan en combattant des Taliban financés et parfois équipés par des fonds venant de Riyad ? On ne les a pas entendus se lamenter.

Les partisans hystériques d’Israël, qui voient la main du Qatar derrière le Hamas, savent-ils que l’ancien président yéménite Saleh, ami intime de Jacques Chirac, couvrait les activités sur son sol de soutiens financiers du Hamas ou d’Al Qaïda, comme le Sheikh Al Zindani ? Pensent-ils sérieusement que seul le Qatar finance le Hamas ? Tous ces gens qui éructent sur les innombrables travers du Qatar seraient sans doute plus crédibles si on les entendait aussi critiquer l’Arabie saoudite, véritable berceau du jihadisme contemporain, ou les Emirats, banquiers de tout ce petit monde. Mais, à dire vrai, ils n’en savent rien, et ne cherchent pas à savoir. Quant à comprendre, l’idée leur semblerait sans doute incongrue, puisqu’il ne saurait être question pour des âmes pures que de fortes convictions.

Ce que fait le Qatar avec la France, et avec d’autres, d’autres pétrothéocraties l’ont hélas fait avant lui et le font encore. Le président égyptien Al Sissi, fier défenseur de l’indépendance nationale, ne s’étouffe pas de honte quand il blâme « un complot ourdi à l’étranger » après un récent carnage dans le Sinaï, tout en recevant depuis des mois des milliards de dollars d’aide des Saoudiens. Question souveraineté, pardon, mais on a déjà vu mieux. Après tout, en 1970, la Libye donnait ses Mirage 5 à l’Egypte, et en 1974 les Saoudiens en payaient un autre lot. C’est si facile, de jouer les nationalistes sourcilleux quand ce sont les copains riches qui règlent la note.

Mirage 5 égyptien aux couleurs saoudiennes.

Les Saoudiens et leurs amis du CCG financent l’Egypte à fonds perdus, et ils soutiennent également les principaux mouvements salafistes. Ils n’ont pas levé un sourcil quand l’armée, au mois de juillet 2013, a balayé le régime des Frères, certes nuls, mais démocratiquement élus. Et qui soutenait les Frères, d’ailleurs ? Ah oui, le Qatar. Incroyable, non, de voir les Qataris soutenir un mouvement alors légal ?

Les pourfendeurs du Qatar ont raison de râler, mais ne pas voir dans l’Arabie saoudite wahhabite le cœur du problème en dit long sur leur compréhension réelle des enjeux. Le Qatar en a trop fait, et on ne peut que se réjouir de le voir critiqué, voire dénoncé. On s’étonne cependant de l’obsession qui s’est emparée des foules et des tribuns, accablant le Qatar sans savoir, beuglant des accusations caricaturales pour le seul profit de démagogues ignares.

Le renseignement au cinéma : les rançons

Un précédent DGSE avait coutume de dire, un imperceptible sourire en coin, que la France ne payait pas de rançons pour ses otages mais qu’elle remerciait. Toute la complexité du monde réside dans cette formule faussement drôle.

Le monde se divise, comme on le sait, en deux catégories : ceux qui tiennent le flingue, et ceux qui creusent. S’agissant des affaires d’otages, il y a ceux qui payent et ceux qui ne payent pas. Une différence s’impose cependant d’emblée : ceux qui creusent ne peuvent nier qu’ils creusent, alors que ceux qui payent nient farouchement qu’ils payent, pour d’évidentes raisons. Payer une rançon revient, en effet, au moins aux yeux de ceux qui refusent de passer à la caisse, à financer le terrorisme et à encourager d’autres prises d’otages. Ils n’ont pas tort, évidemment, mais il doit être noté que cette posture, admirable, présuppose des nerfs d’acier et de solides convictions, et ne souffre aucune exception.

Cette intransigeance est, par exemple, celle de la doctrine officielle américaine, et on est bien obligé de constater, quoi qu’on pense des Etats-Unis, qu’elle est appliquée. L’affaire Bergdahl a bien contribué à fragiliser un peu plus le président Obama, accusé d’avoir violé la règle en négociant avec ses ennemis, mais le fait qu’il les décime depuis 2010 par d’incessants raids de drones et d’opérations spéciales a permis d’évacuer l’accusation de mollesse. Le même a par ailleurs autorisé une opération des forces spéciales en Syrie cet été pour sortir des geôles de l’Etat islamique ses concitoyens. En vain.

La prise d’otage, que j’évoquais déjà (rapidement) ici, est un authentique acte de terrorisme dont la finalité est d’exercer une pression sur un Etat souverain. Il ne saurait être question, dans ces conditions, de négocier, et cette fermeté est pratiquée par nombre de puissances bien décidées à ne pas abdiquer face à la violence de groupes illégaux.

Il existe pourtant une autre posture, tout aussi défendable. La France, ainsi, met un point d’honneur à libérer ses otages, fussent-ils des idiots partis faire une croisière au large de la Somalie ou des humanitaires isolés ou des journalistes plus ou moins prudents, et cette obsession de la sauvegarde de la vie conduit à négocier. Et qui dit négociation dit éventuelle transaction.

La France, officiellement, ne paye pas, en tout cas pas plus que les autres. Au Sahel, par exemple, bien peu ont refusé de céder au chantage du GSPC puis d’AQMI, et les Allemands, en 2003, ont été les premiers à donner de l’argent pour les touristes capturés par Abderrazak le Para. D’autres ont suivi le mouvement, comme l’Autriche, l’Espagne ou l’Italie. La France, pour sa part, sans doute consciente des limites de ses capacités d’action, a choisi de négocier. Elle a largement utilisé ses relais locaux et ses relations plus ou moins cordiales avec ses anciennes possessions (devenues parfois des protectorats), pour trouver les bons interlocuteurs et actionner les bons leviers.

En se pinçant le nez, nombre d’observateurs critiquent la façon dont Paris a décidé de gérer ces affaires, et la presse anglo-saxonne diffuse régulièrement, publiquement effarée, l’estimation des sommes que certains Etats ont versées aux terroristes. Evidemment, dans la mesure où aucun payeur ne se vante de telles démarches, ces estimations, à défaut d’être totalement fausses, participent d’une condamnation morale et politique qui n’essaye pas d’y voir clair. Il ne s’agit pas, ici, de justifier le versement de rançons, mais on pourrait, en revanche, se demander si tout l’argent dépensé est bien allé au fond des poches de Mokhtar Belmokhtar ou du regretté Abou Zeid. Les mêmes qui critiquent les compromissions européennes sont par ailleurs bien silencieux face aux errements de la diplomatie américaine, mais passons.

La question fondamentale est de savoir si les dizaines de millions de dollars et d’euros dépensés par les Etats occidentaux au Sahel ou ailleurs n’ont été versés qu’aux terroristes. La réalité, de fait, est bien plus nuancée.

Comme dans n’importe quelle transaction commerciale d’importance (puisqu’il s’agit aussi de ça), il arrive que le besoin se fasse sentir d’un intermédiaire, un homme de confiance reconnu par les deux parties et qui puisse rapprocher les positions ou aplanir les difficultés. Le cas des prises d’otages est particulier (certes !), puisqu’un des acteurs de la transaction est illégal, et parfois clandestin. Au Sahel, les terroristes, qui maîtrisent le terrain et disposent de nombreux capteurs, se tiennent à distance des forces qui pourraient être tentées par une issue violente. Il s’agit donc, avant toute chose, de déterminer par quel chemin, nécessairement tortueux, on va pouvoir poser les essentielles questions préliminaires : Que voulez-vous ? Pourquoi avez-vous fait ça ? Qu’est-ce qu’on pourrait faire qui vous obligerait ?

L’argent dépensé qui fait tant gronder le New York Times sert donc d’abord à ça. Il achète la coopération des intermédiaires, il prouve la bonne foi (enfin, dans une certaine mesure, évidemment…) et permet de poser les bases d’une négociation que les terroristes ont tout intérêt à faire durer.

L’intermédiation est un business, mais pas comme les autres dès qu’il s’agit de jihadistes et d’otages. Le métier est complexe (gagner la confiance, construire une relation stable à défaut d’être apaisée, ne pas se faire flinguer par les concurrents et les adversaires de toute solution) et requiert du doigté jusqu’au bout, lorsque l’argent a été versé et que les prisonniers sont enfin libres. On trouve là de grands professionnels, des affairistes pistonnés ou des personnalités pour le moins ambigües, comme le sulfureux Moustapha Limam Chafi, conseiller du président burkinabé renversé récemment. Désormais réfugié à Abidjan, l’homme de l’ombre mauritanien, qu’Alger rêve de voir sanctionner par les Nations unies pour ses liens avec AQMI, ne nous sera peut-être plus utile à grand’chose.

On aimerait d’ailleurs lire dans la presse française des réflexions sur les conséquences de la révolution burkinabé sur notre dispositif clandestin au Sahel, mais je suis sans illusion – ou elles alors m’ont échappé et je présente par avance mes excuses à leurs auteurs.

Toujours est-il que la phase finale de la négociation est celle de tous les risques, lorsque l’affaire ne tient plus qu’à un fil, que tous les acteurs convergent vers un seul point et que les otages vont être libérés. C’est un moment d’équilibre sur le fil du rasoir, parfois géré en direct par les DG, alors que la cellule de crise retient son souffle et que les opérationnels sur le terrain se demandent comment ça va tourner. Autant dire qu’il faut avoir mûrement réfléchi au plan.

The Big Lebowski, de Joel et Ethan Coen (1998).

« There is no political solution/To our troubled evolution. » (« Spirits in the Material World », The Police)

Un commentateur affirmait la semaine dernière à qui voulait l’entendre qu’on ne combattait pas le terrorisme par la guerre. Cette puissante pensée lui permettait de dénoncer le supposé suivisme de Paris à l’égard de l’Empire et de s’opposer à la – très discutable – participation française aux opérations en Irak et en Syrie contre les petits plaisantins de l’Etat islamique (EI).

Evidemment, si notre homme avait évoqué Action directe, ou la Rote Armee Fraktion, ou même les cellules du Hezbollah à Paris dans les années ‘80, il eut été impossible de le contredire. Dans notre pays, comme dans toutes les démocraties, le terrorisme relève du droit pénal, et ceux qui le pratiquent font l’objet d’enquêtes, sont parfois arrêtés, puis jugés, et même condamnés avant d’être libérés à l’issue (et sans idée de manœuvre) de leur éventuelle peine de prison.

Mais ça, c’était valable avant, avant que le monde ne change, comme il ne cesse de le faire depuis que les hommes prennent note de ses soubresauts. Depuis un bon paquet d’années, en effet, l’islamisme combattant, devenu jihadisme, défie aussi bien les Etats que les certitudes, et il n’est pas difficile de se tromper quand on analyse les phénomènes d’aujourd’hui avec des outils dépassés ou des grilles de lecture biaisées. A force de se tromper avec une admirable constance, certains feraient même pitié, et on pense à Hernando de Soto, mort malade et perdu sur les rives du Mississippi après une errance de trois ans à travers les Grandes plaines. Il est si aisé de se perdre dans un nouveau monde, les amis.

Pas d’opération armée contre le terrorisme, nous dit-on. Commençons par rétorquer que personne n’a jamais prétendu attendre de solutions politiques pérennes d’une expédition guerrière contre des terroristes. Il existe cependant des moments où la réflexion théorique doit s’effacer devant les nécessités de la gestion des menaces immédiates. Les pompiers déterminent la nature du sinistre avant de le gérer, mais ils ne peuvent pas toujours attendre avant de prendre des mesures. A certains égards, le contre-terrorisme obéit à la même logique, une de ses nécessités étant de ne pas aggraver la crise par de mauvaises réponses.

A-t-on jamais entendu notre stratège reprocher aux autorités algériennes de lutter, les armes à la main, contre le GIA dans les années ’90 ? Et que va-t-il donc objecter aux gouvernants égyptiens empêtrés dans une contre-guérilla inefficace dans le Sinaï ? Ou aux Pakistanais ? Sans doute par modestie, le cher homme s’abstient de donner des pistes et se contente d’appeler à des solutions politiques. Ça tombe bien, dîtes donc, parce que justement tout le monde, en tout cas de ce côté du champ de bataille, préférerait parler plutôt que de courir après des milliers de jihadistes bien décidés à nous combattre et dénués de toute volonté de dialoguer. Mais, pour dialoguer, il se trouve qu’il faut être au moins deux (Attention, ici, une nouvelle alerte conceptuelle)

Comme toujours, ce sont les mêmes qui donnent des leçons de morale, lèvent les yeux au ciel, dénoncent l’immoralité et la violence des Etats occidentaux, mais ils ne voient rien à redire aux opérations armées russes dans le Caucase ou aux rafles géantes réalisées au Xinjiang. Le fait est qu’ils ne raisonnent pas en fonction du phénomène combattu par les uns et les autres mais qu’ils jugent les actions entreprises en fonction de leurs auteurs. Il ne s’agit pas, ainsi, de savoir pourquoi ça marchera ou pourquoi ça ne marchera pas, mais simplement de dire que X a tort parce qu’il est X et que Y a raison parce qu’il est Y. Autant dire que ça ne nous mène pas très loin, et force est de constater que ces commentateurs, comme les vieux messieurs assis au balcon du Muppet Show, font assaut de bons mots et de formules faciles mais ne proposent, in fine, aucune solution, aucune piste. Il faut sans doute voir là comme un aveu involontaire, d’ailleurs.

Tiens, des cochons sur des motos.

Il faudrait, en réalité, que certains finissent par comprendre que les actions armées conduites depuis plus de vingt ans, en Algérie ou aux Philippines, en Afghanistan ou au Mali ne l’ont pas été contre le terrorisme mais contre des groupes jihadistes pratiquant, entre autres choses, le terrorisme. On ne vainc pas le terrorisme avec des B-1B ? Oui, bien sûr, mais on ne vainc pas non plus une guérilla avec des mandats d’arrêt et des commissions rogatoires. Quant au dialogue politique, il est, manifestement, délicat à établir avec des groupes dont l’idéologie vise à notre destruction. Il s’agirait de méditer ça, les gars, au lieu de répéter les mêmes rengaines, de bâcler des lois et d’utiliser des formules creuses, quand elles ne sont pas fausses.

I work for Keyser Söze

C’est, sans nul doute, le meilleur livre paru depuis des années sur la crise sahélienne, et il est pourtant, presque paradoxalement, le récit de l’échec de son auteur. Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien spécialiste de la région, y raconte en effet comment il a tenté en vain, pendant des mois, de s’approcher de Mokhtar Belmokhtar, le légendaire émir jihadiste.

Le Ben Laden du Sahara

Ecrit sobrement, le récit (Le Ben Laden du Sahara. Sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar. Editions de la Martinière, 256 pages, 2014) de ces séjours et de ces rencontres au Nord Mali, y compris pendant l’occupation islamiste de 2012, reflète admirablement la parfaite connaissance qu’a l’auteur de la région, de ses hommes et de ses tensions. Nul dialogue inventé ici, nulle frappe de drone sortie de l’imagination, pas de mise en avant personnelle ou d’entrevue bidonnée, mais une série de chapitres qui, sans être révolutionnaires, n’en sont pas moins précieux.

La description de l’attaque d’In Amenas recèle ainsi des détails éclairants, et on pourra, de même, saluer le récit de la fuite jusqu’en Guinée-Bissau des assassins de quatre Français en Mauritanie, le 24 décembre 2007. Il manque à l’auteur quelques détails sur les circonstances exactes de leur arrestation, mais la tenue du récit mérite d’être saluée. On pourrait également ergoter sur quelques points relatifs aux menaces d’attentats contre le rallye Paris Dakar Le Caire, en 2000, mais l’affaire est ancienne, après tout, et presque anecdotique au vu des événements récents.

Lemine Ould M. Salem ne connaît pas seulement la région, il connaît aussi l’histoire du terrorisme jihadiste bien mieux que de nombreux experts de pacotille, et ses développements au sujet des liens entre le GSPC et Al Qaïda méritent le détour. Les pages consacrées aux relations de Belmokhtar avec le cœur de l’organisation jihadiste, dont le fameux stratège Younis Al Mauritani (que j’évoquais, notamment, ici) sont passionnantes et confirment que l’émir algérien le plus connu n’est pas, loin s’en faut, un criminel opportuniste mais bien un authentique terroriste aux solides convictions.

Un des principaux mérites du livre de Lemine Ould M. Salem est en effet de démonter la thèse, abondamment relayée par certains mais démentie par les faits (dont on connaît, hélas, la faible valeur, ces temps-ci), du narcojihad. Les éclats de rire dans les services ou au Quai ne parviennent décidément pas aux oreilles de certains, dans le monde de l’édition ou celui des médias, et on pourrait le déplorer si on n’avait pas des choses plus importantes à faire. L’auteur montre également que le MUJAO n’est évidemment pas une dissidence d’AQMI mais bien une de ses émanations locales. Ses explications, construites à partir du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et ses réflexions devraient être lues par bien des commentateurs trop souvent entendus en 2012 et 2013.

Ce que Lemine Ould M. Salem nous dit de ses nombreux entretiens sur place avec des jihadistes, ce qu’il raconte de leur façon de faire et de penser, ce qu’il décrit des liens personnels ou claniques qui les unissent par delà les frontières sont des éléments de premier ordre indispensables à qui prétend écrire sur la région. La réalité, on le sait bien, n’est pas décrite dans les saillies de certains.

Un ouvrage qui se dévore, et dont certaines pages, vers la fin, donnent même le vertige tout en forçant l’admiration.

Le renseignement au cinéma : l’infiltration.

L’infiltration est à la fois la hantise et le Graal des services de renseignement, et tous s’ingénient à placer dans le camp d’en face des sources humaines tout en empêchant le dit camp d’en face de faire de même de ce côté-ci du limes.

Le terme, cependant, est souvent mal employé et mérite qu’on s’y arrête un instant. Les mots, après tout, ont un sens et il s’agit de savoir de quoi il est question ici. Une source humaine est un individu recruté par un service, qui le contrôle et peut éventuellement le rémunérer, pour recueillir des renseignements sur des sujets définis et dans un environnement particulier. Personne ne songera à interroger un avocat pakistanais au sujet de la vie politique colombienne, et la source recrutée par une agence spécialisée l’a évidemment été en fonction de ce qu’on appelle communément ses accès (i.e. ses propres sources, pour faire simple), à la suite d’une expression de besoin.

Tous les services de renseignement dignes de ce nom disposent de sources humaines, intrinsèquement clandestines, gérées depuis la centrale ou par un poste, selon des règles gravées dans le marbre mais en respectant les impératifs opérationnels de l’opération. Certaines sources peuvent être vues chaque semaine, d’autres tous les six mois. Certaines sont libres de se déplacer dans le vaste monde et peuvent être traitées dans un pays tiers, tandis que d’autres doivent être vues sur place, ce qui implique les contraintes que vous imaginez.

Le terme de source, d’ailleurs, ne décrit que la fonction de production de renseignement, mais aucunement l’ensemble des autres possibilités offertes, et on préfère utiliser, dans les textes officiels (manuels, doctrines, rapports et autres comptes-rendus), le mot agent. Un agent, en effet, n’est pas statique, et il peut être conduit à manœuvrer pour fournir ce qu’on lui demande. Il pourra même être employé à d’autres fins que la seule obtention de données protégées, et il pourra peser sur son environnement. C’est, par exemple, le cas de Verloc dans le roman de Joseph Conrad L’Agent secret (1907), adapté au cinéma à plusieurs reprises, notamment par Alfred Hitchcock en 1936 et par Christopher Hampton en 1996. J’ai, pour ma part, renoncé à corriger ceux qui confondent espion et agent secret. Le premier, qui est un fonctionnaire (civil ou militaire), manipule (là aussi les mots ont un sens) le second, et il est qualifié d’officier traitant par ceux des esprits qui ne s’arrêtent pas aux clichés les plus éculés.

Sabotage Secret Agent 1996

Toute l’affaire est évidemment illégale, ce qui conduit, tout aussi naturellement, à la dissimuler au regard des services de contre-espionnage étrangers. L’agent manipulé fait parfois bien plus que simplement répondre à des questions (et on revient à Conrad), et l’opération se doit d’être secrète. Une source humaine rémunérée, en effet, n’est ni plus ni moins qu’un citoyen étranger trahissant son pays pour un autre, par conviction, par intérêt ou sous la contrainte. Il n’est pas opportun de revenir sur les méthodes de recrutement d’une source (on pourra toujours aller voir ici), mais il convient avant tout de garder en tête qu’une source humaine rémunérée court de grands risques, tout comme son traitant, et que la chose se pratique donc avec un extrême rigueur. Les erreurs ne pardonnent pas, et si elles peuvent s’achever par l’expulsion de l’espion (ou sa plus ou moins longue incarcération, en fonction de son statut), elles ont d’autres conséquences, infiniment plus dramatiques, pour le traître.

La manipulation d’une source est donc un art délicat, tout en subtilité, faisant appel à des méthodes éprouvées, mélanges de psychologie, de sens politique, d’analyse et de techniques parfois ancestrales. Il reste, cependant, un confort pour le service qui la gère : la source peut, in fine, être sacrifiée et reste, à l’instar de l’équipe du major Dutch, expendable : elle est un moyen, un outil, et on peut s’en débarrasser en cas d’urgence si on décide de s’affranchir de tout sentiment humain. Cela n’arrive cependant pas si souvent, une source humaine pouvant se retourner contre ses (anciens) maîtres et la prudence étant un des maîtres mots de ce métier.

L’agent recruté et manipulé se doit de figurer dans la boîte à outils d’un service de renseignement. On a pourtant connu des agences spécialisées qui, par frilosité, posture morale ou dérive technophile, avaient fait le choix, non pas de l’action et de l’aventure, mais de la coopération internationale (les totems, pour les SR extérieurs français) ou du ROEM/SIGINT afin de ne pas s’exposer. Si la prudence est un maître mot, il ne s’agit pas non plus d’essayer d’accomplir sa mission comme si on pratiquait une activité routinière. La suite des évènements est souvent cruelle.

Il y a mieux, cependant, que la source humaine. Celle-ci, après tout, a été recrutée dans le milieu ciblé par le service de son traitant, et il faut la former aux mesures de sécurité, tenir compte de ses contraintes, écouter ses doutes, gérer sa peur, identifier les vulnérabilités au sein de son entourage, tout en étant conscient qu’elle a des limites. Certains services choisissent donc d’infiltrer les structures ou les groupes qu’ils ciblent à l’aide de fonctionnaires spécialement choisis et entrainés.

Une épée.

La démarche est logique. Pour savoir, comprendre et éventuellement agir, quoi de mieux qu’un insider expérimenté, autonome, capable de gérer seul une grande partie de sa sécurité, formé à la mise en forme des renseignements recueillis et parlant le même langage que l’équipe le gérant à distance. Le dispositif est évidemment tentant, mais il est aussi infiniment plus complexe, lourd et risqué que l’emploi d’une source.

L’agent recruté l’a été dans son milieu, et il est le plus souvent déjà en place, au contact des individus ou de la structure visés. Il bénéficie ainsi de sa propre histoire, ce qui lui permet de résister aux vérifications que ne manqueront pas de faire ses nouveaux amis, dans un groupe criminel, une cellule terroriste ou un mouvement politique clandestin. Il n’est ainsi nul besoin de construire ex nihilo une légende, ni de se préoccuper de la question, fondamentale, de la langue.

L’infiltration d’un policier ou d’un membre d’un service de renseignement est donc, d’entrée, infiniment plus ardue. La personne que l’on tente d’intégrer à un groupe clandestin a un passé, des études, une carrière. Il s’agit alors non seulement de l’effacer de nombre de registres mais de lui recréer une vie, de la couper de son environnement initial afin de lui permettre de gagner la confiance de son objectif. Il lui faut, et c’est véritablement indispensable, non seulement maîtriser la langue mais aussi la culture du milieu que l’on veut infiltrer. Un simple détail peut vous trahir, comme en fait la pénible expérience le lieutenant Hicox dans le par ailleurs très moyen Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino (2009).

Pauvre lieutenant Hicox

La mode est au jihad, mais on oublie bien souvent que l’infiltration est d’abord au service de l’espionnage le plus classique, comme l’ont rappelé des centaines de romans et des dizaines de films plus ou moins réussis, jusqu’à la série télévisée The Americans (2013 – ) mettant en scène des illégaux du KGB. On pourra ainsi revoir, notamment, No way out (Roger Donaldson, 1987) ou La Main droite du Diable (Betrayed, Costa-Gavras, 1988), rapidement mentionné ici, et il faudra surtout se replonger dans les archives Mitrokhine (Le KGB contre l’Ouest : 1917-1991 et Le KGB à l’assaut du Tiers Monde. Agression – corruption – subversion. 1945-1991, de Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine, chez Fayard, 2000 et 2008).

No way out The Americans

Les services luttant contre le crime organisé ont également recours à l’infiltration, dans le but, non pas seulement de comprendre le fonctionnement des groupes criminels, mais de les faire tomber. Des organisations spécialisées comme la DEA – qu’il faut considérer comme un authentique service de renseignement et pas seulement comme une administration répressive – ont érigé cette méthode en véritable art, donnant naissance à une mythologie soigneusement entretenue. Le musée de la DEA, dans la banlieue de Washington, est à cet égard passionnant. L’infiltration a inspiré, au cours des années ’80, deux séries télévisées mythiques, Miami Vice (1984 – 1990) et, surtout, Un Flic dans la Mafia (Wiseguy, 1987 – 1990). Le thème de l’infiltration sera d’ailleurs au cœur de l’adaptation au cinéma de Miami Vice par Michael Mann en 2006, et avec elle toutes les questions liées à la loyauté et au double jeu. Les plus jeunes, quant à eux, pourront lire avec délice Biggles chez l’ennemi, du Capt W.E Johns (1935).

wiseguy Miami vice

Les sources humaines sont naturellement gérées, contrôlées, surveillées, évaluées, testées, mais l’enjeu, comme je le disais plus haut, est bien moindre que lors de l’engagement d’un infiltré. Le fonctionnaire passé de l’autre côté peut, à tout moment, devenir un trophée aux mains de l’adversaire, et à l’échec de sa mission s’ajoutera alors la nécessité de gérer une crise politique. Un espion démasqué devient un otage, et on connaît bien, en France, le prix d’une telle situation.

Infiltré, parfois profondément, l’espion ne peut être laissé seul trop longtemps. Si, pour des raisons évidentes, il lui est souvent impossible de communiquer avec la centrale, il doit pourtant se sentir épaulé, soutenu par une équipe qui peut lui apporter des réponses, contrôler son environnement et même déjouer des pièges ou prévenir des embuscades. La nécessité de ce contrôle, même de loin, est accrue par le besoin, impératif, de se protéger des éventuelles dérives de l’infiltré. On sait, comme le rappelle Jean-Charles Pommier, à quel point la chasse en solitaire est dangereuse, et les risques ne sont pas que physiques. L’équilibre psychologique des infiltrés est parfois soumis à rude épreuve en raison de ce qu’ils doivent faire ou voir (cf., par exemple, Les Promesses de l’Ombre, de David Cronenberg, en 2007), sans parler de leur retournement éventuel par l’adversaire.

Les promesses de l'ombre

La question de la source ou de l’infiltré est, en effet, inextricablement liée à celle du contre-espionnage et de la chasse aux taupes. Les exemples littéraires et cinématographiques sont innombrables, et on pense, évidemment, à Robert Littell, John Le Carré ou Graham Greene. Plus récemment, la série Homeland (2011 – ), qui ne vaut que pour sa 1ère saison, a bien illustré les doutes nés d’une trop longue présence en territoire indien. Les jihadistes, d’ailleurs, n’ont pas tardé à se mettre aux techniques d’infiltration et de subversion. La façon dont Mohamed Merah a pu tromper les policiers qui croyaient l’avoir retourné a tragiquement illustré la façon dont les terroristes, bien moins idiots que certains tentent de nous le faire croire, savent abuser des services engoncés dans leurs certitudes. La douloureuse affaire du camp Chapman, en 2009, avait déjà clairement démontré que les jihadistes faisaient aussi du renseignement, comme semblent le découvrir aujourd’hui certains commentateurs de la crise syro-irakienne.

Je ne m’attarderai pas ici sur l’infiltration pratiquée par les journalistes, même si on ne peut pas ne pas mentionner Tête de Turc (Ganz unten) le livre de Günter Wallraff publié en 1985. En l’espèce, cependant, Wallraff ne s’était pas attaqué à une organisation criminelle clandestine, et son travail visait d’abord à témoigner de la situation des travailleurs clandestins turcs en Allemagne de l’Ouest.

Les infiltrations de groupes jihadistes, pour tout dire, sont rarissimes, et même les services les plus aguerris rencontrent d’immenses difficultés à placer des sources au plus près des centres de décision. En 2007, Omar Nasiri livra dans Au cœur du jihad le récit de ses missions de sources au sein des cellules européennes du GIA puis du jihad international. Le FBI, selon une stratégie qui fait régulièrement jaser, se livre quant à lui à des provocations régulières à l’aide d’agents infiltrés qui permettent d’intercepter des terroristes le plus souvent en devenir. C’est, paraît-il, mieux que rien.

Le cas le plus spectaculaire a été révélé par son principal protagoniste, Morten Storm, en 2012. Biker danois converti à l’islam puis au jihad, il a révélé à la presse qu’il avait été recruté par les services intérieurs du Danemark (le PET), puis qu’il avait œuvré au profit du MI6 puis, surtout, de la CIA qui lui doit la localisation puis l’élimination de l’idéologue d’AQPA Anwar Al Awlaki en 2011. Storm, rémunéré et formé par ces services, n’était cependant pas un fonctionnaire en activité. Le récit de son aventure, Agent Storm. My life inside Al Qaeda and the CIA. (2014), se dévore et est d’une autre tenue que certains textes publiés récemment, sans parler de sa crédibilité.

Il est naturellement possible de s’approcher des jihadistes comme des mafieux ou des groupes politiques clandestins, jusqu’à recevoir leurs confidences ou relayer leurs messages. La chose n’est pas sans risque, mais elle n’a rien à voir avec une véritable infiltration, qui implique d’être sous couverture, et, pour faire simple, de se faire passer pour un autre.

OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, de Michel Hazanavicius (2006).

Comprendre la conjuration des imbéciles.

Le rituel des cafés stratégiques reprend, sous les couleurs d’U235, et ouvre la saison en recevant Gérald Bronner.

L’homme, au-delà de ses travaux de sociologue, a le courage de faire résonner la voix de la raison quand le monde n’en a cure. Auteur d’un passionnant ouvrage, La Démocratie des Crédules (PUF, 2013, 360 pages), il sait mieux que quiconque décortiquer le discours des faux gourous ou des vrais imbéciles, ce qui lui vaut d’être régulièrement la cible de gens qui n’aiment pas qu’on révèle leurs impostures.

La démocratie des crédules

 

Sa venue, le 9 octobre, au café Le Concorde, que nos fidèles connaissent bien, est donc un honneur et un plaisir.

Bronner