Xavier Raufer (dont on mesure la modestie ici) est un homme d’avant-garde, attaché au progrès social, à la compréhension fine des phénomènes sociaux qui l’entourent. Ancien membre du groupuscule humaniste Occident, il écrit désormais dans les revues de la révolution prolétarienne, comme Valeurs Actuelles et Le Nouvel Economiste. C’est là, comme sur le plateau de C dans l’air, qu’il nous fait l’honneur de nous livrer son interprétation de phénomènes auxquels, pauvres citoyens désarmés, nous n’entendons rien.
Initialement criminologue, Xavier Raufer, en observateur attentif du vaste monde, a vite compris quel intérêt il y avait à parler de terrorisme. Au lendemain du 11 septembre, il a ainsi publié avec Alain Bauer, un homme pourtant à gauche, un livre au titre sobre, La guerre ne fait que commencer. Autant dire que nous autres, hommes de peu de foi, qui faisions cette guerre depuis des années et dans l’indifférence générale, avons bien ri.
Fidèle à sa légendaire exigence intellectuelle, M. Raufer fait fi de ses rares préjugés – mais qui n’en a pas ? – pour décrypter les innombrables menaces qui pèsent sur nous et nous les rendre intelligibles. C’est à cet exercice citoyen que notre ami s’est généreusement livré dans Le Nouvel Economiste du 1er décembre dernier (ici) sous le titre, touchant de prudence et d’humilité : « Le jihad global en voie de disparition. »
Dans un style primesautier, il nous y explique que la menace jihadiste est derrière nous et que seuls quelques incidents de parcours vont encore la faire vivre une poignée d’années. Circulez, chers concitoyens, l’incendie est éteint. « Laissez la police faire son travail », aurait sans doute dit le commissaire Bialès – à la cravate rappelant les motifs de Calder. On ne peut que saluer ici la lucidité et la rigueur d’un homme qui saborde ainsi son fond de commerce en nous expliquant que nos dirigeants s’affolent pour rien.
En réalité, ça faisait des mois que je n’avais pas lu autant d’erreurs chez un « spécialiste » – Roland Jacquard, en raison de son talent dans le domaine, devant être traité comme Akira Kurosawa à Cannes en 1986 quand il y présenta Ran : hors compétition.
« Du 1er janvier au 31 octobre 2010, moins de 5% des attentats jihadistes ont été perpétrés ailleurs qu’en Irak, dans la zone pakistano-afghane ou en Somalie/Ouganda (…) Dès lors et dans les faits, il est clair que le terrorisme jihadiste n’existe plus, 95% de ce qu’on nomme ainsi relevant plutôt de la guérilla patriotique ou de la résistance à l’oppression – vouées pour l’essentiel à disparaître quand ces oppresseurs partiront. » C’est si simple, le monde vu de la rue d’Assas ! Les Ougandais, qui ont été frappés par les Shebab somaliens cette année, seront probablement ravis d’apprendre qu’on considère leur territoire comme relevant du même foutoir que celui de la Somalie. De même, les otages retenus au Mali et les civils tués en Kabylie seront probablement rassurés en réalisant qu’ils sont les victimes d’un phénomène marginal.
Xavier Raufer invoque également les fatwas hostiles à Al Qaïda diffusées par des prédicateurs jadis radicaux. et y voit la preuve du déclin. Il ne semble pas imaginer que ces changements de posture aient pu être provoqués par d’amicales pressions, et il ne fait même pas référence aux imams du Golfe qui se répandent sur Internet. Pour tout dire, il ne croit sans doute pas à cette vague histoire d’ordinateurs en réseau – encore un fantasme cosmopolite.
Et voilà que l’on apprend qu’Al Qaïda « accumule les échecs » – et l’on découvre en passant que notre grand spécialiste ignore qu’il y a eu 4 bombes à Londres le 7 juillet 2005, et non pas 3. Quel étourdi, quand même ! Et la démonstration progresse : « De loin en loin, de grossiers colis piégés sont expédiés de façon si inepte qu’ils sont neutralisés avant d’exploser – ou de foirer (sic) ». Là, disons-le tout net, on touche au sublime. Faut-il rappeler que les deux colis expédiés à Chicago par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) n’ont pas foiré (j’aime le langage des hommes d’action) mais ont été interceptés de justesse grâce aux services saoudiens. Au Royaume-Uni, les services ont même dû s’y prendre à deux fois avant de détecter la bombe dans le colis, qui sinon s’envolait vers les rivages de l’Empire. Quand on a la prétention de traiter d’un sujet avec un tel aplomb, on ne se contente pas des articles de Paris-Turf ou de La Vieille Taupe pour se documenter.
Ce que Raufer ne voit pas – mais d’ailleurs que voit-il vraiment ? – c’est que la menace ne faiblit pas, et que seuls ses acteurs sont affaiblis – mais pour combien de temps ? Et ce que Raufer ne dit pas, c’est qu’il n’y jamais eu autant de home grown terrorists, poussés au jihad par leur rejet de la société dans laquelle ils ont été élevés. La multiplication des affaires internes à l’Europe, le développement des projets terroristes menés en Occident par des individus recrutés par des groupes jihadistes locaux (AQPA, AQMI, le TTP, les Shebab, peut-être même Al Qaïda en Irak si on regarde de près l’attentat de Stockholm du 11 décembre) sont une nouvelle évolution de ce phénomène. M. Raufer pense sans doute réaliser une percée conceptuelle majeure en nous parlant de guérilla, d’oppression, de résistance. Il n’a jamais que 10 ans de retard. Le jihadisme, malgré son vocabulaire et ses références, n’est pas tant religieux que politique et social. Et comme cela a déjà été écrit sur ce blog, la conjonction entre une lutte locale et un projet mondial ne fait qu’accroître la menace.
Enfin, pour couronner le tout, Xavier Raufer reprend à son compte la propagande algérienne qui veut que les éléments sahéliens d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) aient partie liée avec les trafiquants de drogue sud-américains – on voit ici Tony Montana (Scarface, Brian De Palma, 1983) lors d’une réunion à Bamako avec Abou Zaid, mais la photo a été mal cadrée.
La réalité est évidemment plus complexe, mais elle ne fait pas vendre. Et il faut bien vivre…
Ainsi donc Julian Assange, l’Australien blond platine, a encore frappé. Mais cette fois, pas de révélations sur les bavures des légions de l’Empire en Irak ou en Afghanistan, pas de secrets brûlants sur les contrats dont profitent certaines SMP. Non, rien de tout ça, simplement 250.000 télégrammes diplomatiques du Département d’Etat dévoilant le quotidien de la politique étrangère de l’Empire.
Dans les capitales des grandes puissances, le soulagement le dispute à l’agacement. Rien de grave, juste le sentiment que ce qui était secret aurait dû le rester. Dans les « petits » pays – sans mépris aucun, l’angoisse paraît plus palpable : ces Etats, plus faibles, sont intrinsèquement moins capables de regarder avec mépris les révélations de WikiLeaks. Ailleurs, on méprise ou on ricane. Et la presse de se justifier, plus ou moins habilement, comme Le Monde qui sur son site expliquait sans convaincre que, puisque les documents étaient disponibles partout, autant les diffuser. Mouais. Mais Monsieur l’agent, j’ai en effet pris des bijoux dans la devanture du bijoutier, mais la vitrine avait été cassée par d’autres. La belle excuse, courageuse et noble.
Soyons clair : je crois en la liberté de la presse, je crois en l’importance des enquêtes indépendantes menées par les médias au sujet du financement de nos partis politiques, des passe-droits accordés par le pouvoir à certains, du népotisme généralisé, etc. J’admire Bob Woodward et Carl Bernstein, j’admire Seymour Hersh, Stephen Smith, Benoît Collombat. Je lis religieusement le Canard Enchaîné, dernière preuve que nous vivons encore en démocratie. Mais à la différence de Julian Assange, les journalistes que je viens de citer n’agissent pas dans le but de nuire. Ils rétablissent le vérité, ils débusquent les mensonges, ils défendent un système politique auquel ils croient, dans lequel ils vivent, et qu’ils protègent de ses errements.
Au contraire, Julian Assange offre une tribune à quelques fonctionnaires ou militaires désœuvrés et se contente de livrer au monde, sans le moindre tri, ou si peu, des dizaines de milliers de documents dont il ne comprend ni la portée ni la façon dont ils ont été conçus. Comprenons-nous bien, l’important ne réside pas ici dans les faits dévoilés, mais dans ce qu’ils nous apprennent de la façon de travailler des diplomates, d’abord américains, mais aussi de tous les pays. Comme de bien entendu, la plupart des internautes qui ont commenté ces documents n’y ont rien compris et ont eu beau jeu de moquer les textes écrits par les fonctionnaires du Département d’Etat. Qu’il est donc facile, pour un Monsieur-je-sais-tout caché derrière son ordinateur, de railler le travail de fourmi des diplomates. Mais là où un quidam affirme péremptoirement, sur la foi de ses misérables certitudes, que Silvio Berlusconi est un vieillard lifté et libidineux, un diplomate l’écrira parce qu’un responsable italien lui aura dit sous le sceau du secret. La différence entre le chroniqueur du dimanche et le professionnel est là.
Les diplomates sont précieux, leur travail est précieux. Alors que les leaders de notre monde peuvent désormais se parler et se voir à toute heure, rien n’a encore remplacé la démarche d’un diplomate vers un autre diplomate, pour confronter les points de vue, poser des questions, obtenir des réponses, jauger un gouvernement, évaluer une crise. En exposant les secrets de cuisine de la diplomatie américaine, Julian Assange outrepasse, et de loin, la mission de redresseur de torts qu’il semblait s’être attribuée. Il n’est désormais qu’un saboteur, un traître, un irresponsable, et ses motivations paraissent troubles. On ne trouve chez lui nulle trace de l’éthique d’un Woodward, nulle volonté d’un Hersh de sauver un système en dévoilant ses dérives. Il n’y a là qu’un voyeurisme imbécile et criminel, dont nous avions déjà eu un exemple au printemps lors de la publication de documents dont aucun nom n’avait été rayé.
Dans d’autres pays, à d’autres époques, on aurait retrouvé Julian Assange dans un fossé, ou on ne l’aurait pas retrouvé du tout. A cette heure, les Chinois, les Russes, les Zimbabwéens, les Nord-Coréens et les Taliban doivent bien rigoler. Chez eux, un tel événement n’aurait certes pas eu lieu. Peut-être faudra-t-il expliquer un jour à Julian Assange, s’il vit assez longtemps, que démocratie ne signifie pas transparence totale. Peut-être pourra-t-il entendre que seul un régime idéal peuplé d’individus parfaits dans un monde parfait pourrait se permettre de dévoiler son intimité. Mais dans notre monde, dans cette réalité que seuls les imbéciles et les idéologues psychorigides nient, même la démocratie la plus exigeante a sa part d’ombre. Pour garantir son approvisionnement en énergie, pour protéger ses intérêts vitaux, pour se prémunir de ses ennemis, pour défendre son peuple.
La transparence à tout prix n’est que le mélange le plus imbécile du voyeurisme et de l’inconséquence.
Le contre-terrorisme est une activité passionnante en raison de quelques caractéristiques bien connues : urgence de la menace, imagination et adaptabilité des terroristes, nature des revendications, pression politique. Mais posez la question dans tous les services de renseignement et de sécurité de notre petit monde : pour nous tous, le travail de seigneur, la mission la plus noble, la plus complexe, celle qui demande le plus de capacités et le plus d’efforts, celle qui vous laissera au soir de votre vie épuisé et paranoïaque, c’est le contre-espionnage.
Les plus grands écrivains se sont essayés à l’exercice ô combien difficile de restituer la vérité de cette activité : Somerset Maugham, Joseph Conrad, Graham Greene, John Le Carré, Vladimir Volkoff, Eric Ambler, et plus près de nous Robert Littell. Et au milieu des caisses de romans de gare, on trouve des pépites comme les premiers romans de Robert Ludlum, dont Osterman week-end, ou ceux de Frederick Forsyth (Le dossier Odessa, L’alternative du Diable, Le quatrième protocole).
En 1987, Roger Donaldson, un cinéaste néo-zélandais dont la production n’a jamais enthousiasmé la critique et les cinéphiles, adapte un roman de Kenneth Fearing (The big clock, déjà porté à l’écran en 1948 par John Farrow) dans l’univers du renseignement. No way out/Sens unique réunit quelques jeunes acteurs prometteurs (Kevin Costner, Sean Young, Will Patton) autour de Gene Hackman, comme toujours délicieusement à son aise dans un rôle de politicien répugnant, mais qui fera mieux dans Les pleins pouvoirs (1997, Clint Eastwood).
Le principal attrait du film réside dans sa description des affres d’un agent infiltré dont la couverture est brutalement mise en danger par un événement imprévu. Comme dans la réalité, l’aventure et le danger sont plus présents dans les couloirs des administrations et les antichambres des cabinets ministériels que dans certaines villes du Tiers-monde. Comme peu de films d’espionnage, No way out parvient à exposer au grand public toute la délicieuse complexité de l’infiltration et du maniement d’agents doubles, un travail réservé à l’élite et pour lequel nous autres Français avons toujours montré peu de talents – nous sommes probablement plus doués pour la trahison, mais je m’égare.
Donaldson livre sans doute là un de ses meilleurs films, au cours d’une carrière qui a surtout vu des produits de commandes. Il tournera à nouveau avec Kevin Costner en 2000, avec Treize jours, un autre film observant l’intimité du pouvoir et la dimension humaine des crises, même les plus graves.
Entendons-nous bien, je n’éprouve pas de tendresse débordante pour notre Président, un homme qui manie la langue française comme le plus illettré des maquisards algériens et qui a su s’entourer de l’élite culturelle (Didier Barbelivien, Jean-Marie Bigard) et politique (Patrick et Isabelle Balkany, Nadine Morano, Christian Estrosi, Eric Ciotti) de notre pays. Et je ne parle même pas de son sens de l’exemplarité (affaire de l’EPAD, « Casse-toi pauv’ con ») ou de son réalisme (comparaison permanente avec Barack Obama, faut oser quand même). Elu sur un programme de rupture avec les mauvaises habitudes de la monarchie républicaine, il a transformé en mode de gouvernement l’arrogance, le mépris, l’inculture, l’incompétence et le coup de menton.
Mais, dans le même temps, il me reste un peu de ce sens critique qui faisait de moi, il y a encore quelques années, un enquêteur rigoureux, un négociateur pointilleux et un citoyen impliqué dans la vie de la Cité. Ainsi, quand je lis les dizaines d’articles sur l’attentat de Karachi (8 mai 2002) et ses liens supposés avec la campagne électorale de 1995 ou le contrat Agosta avec le Pakistan en 1993, je m’interroge.
Deux enquêtes sont actuellement en cours, la première menée par le parquet anti terroriste (on se souviendra qu’en 2002 le juge Bruguière avait écarté d’un revers de la main le début de la procédure dirigée par Michel Debacq), la seconde par un magistrat instruisant une enquête entrainée par la plainte des familles des 11 victimes françaises. Pour ces familles et leurs avocats, qui s’appuient sur des notes saisies au sein de la DCNS, l’attentat du 8 mai contre les ingénieurs français serait une mesure de rétorsion de l’armée pakistanaise après la fin du versement des commissions issues du contrat des sous-marins Agosta.
Quelques réflexions de la part d’un observateur attentif :
– L’enquête menée à Karachi par les services de sécurité et de renseignement français, avec la coopération de l’Intelligence Bureau (IB, services intérieurs pakistanais), avait mis en évidence la responsabilité plus que probable d’un mouvement jihadiste, le Lashkar-e-Jhangvi (cf. ici), lié à Al Qaïda et, partant, à l’InterService Intelligence Service (ISI, services de renseignement de l’armée).
– Plusieurs sources avaient même évoqué, à l’époque, le rôle d’un artificier algérien d’Al Qaïda qui aurait pu être impliqué dans l’opération. Inutile de rappeler quels sont les rapports de fraternité entre la France et la mouvance islamiste radicale algérienne… Cette piste est probablement morte depuis.
– A force de pressions, le gouvernement français avait obtenu une coopération concrète, du moins officiellement, des autorités pakistanaises, même si celles-ci ne se sont pas toujours révélées être des partenaires fiables et de bonne volonté. Les enquêtes à venir le découvriront probablement, ainsi que les détails et causes de ces difficultés.
– Parlons à présent de commissions. Si leur versement ne fait guère de doute, comme dans la totalité des contrats d’armement passés en ce bas monde, il s’agit de prouver de quelle manière l’arrêt de leur versement aurait pu entraîner un attentat. Pour l’instant, les révélations de la presse et les déclarations plus ou moins claires et cohérentes des différents protagonistes français se concentrent sur le financement de la campagne électorale d’Edouard Balladur à l’occasion des présidentielles de 1995, via des rétro-commissions. Il y a sans doute à creuser de ce côté-là, pour les médias comme pour la justice, mais cette affaire de financement me semble, en l’état actuel des connaissances, singulièrement éloignées de notre attentat.
– Les défenseurs de la thèse d’une opération de représailles s’en prennent vivement à notre Président, arguant du fait qu’il ne pouvait qu’être au courant du financement de la campagne de M. Balladur. Sur ce point, force est de reconnaître qu’ils ont probablement raison – en attendant les résultats d’une hypothétique enquête judiciaire – mais là encore on ne parle que d’un problème politico-financier français, sans lien direct avec le Pakistan. Par ailleurs, la hargne des enquêteurs de salon épargne, comme par enchantement, Jacques Chirac, l’homme qui pourtant aurait suspendu le paiement des commissions, et qui pourrait donc être celui qui aurait provoqué la colère des généraux pakistanais. Sur ce point, les déclarations pour le moins confuses de Dominique de Villepin, le Napoléon d’opérette, laissent songeur.
– Ainsi donc, les généraux pakistanais auraient commandité l’attentat contre nos ingénieurs et leurs accompagnateurs pour nous signifier que nous étions des mauvais payeurs. Etrangement, il semble qu’un petit élément de contexte ait échappé à nos commentateurs : depuis octobre 2001, les forces occidentales, menées par les Etats-Unis et sous mandat de l’ONU, ont envahi l’Afghanistan et renversé l’émirat talêb. Faut-il rappeler que les Taliban sont des créatures de l’ISI, et que leur arrivée au pouvoir à Kaboul a répondu aux préoccupations, aussi bien ethniques que stratégiques, des services pakistanais ? Faut-il rappeler que la France a tenu un rôle de tout premier plan dans le renversement du régime du mollah Omar, d’abord en assistant depuis des années l’Alliance du Nord du regretté Commandant Massoud, ensuite en remontant le réseau des assassins du Lion du Panshir (ici) puis en fournissant aux Etats-Unis des centaines de numéros de téléphone de responsables d’Al Qaïda et du pouvoir talêb, puis les images satellites de camps (Darunta, Khalden), enfin en faisant le coup de feu grâce aux militaires du SA et du COS. Forcément, quand on est un général de l’ISI aux solides convictions islamistes, ça agace.
Et si, alors, la mort de nos compatriotes était bien une conséquence de la politique française, non pas intérieure, mais extérieure ? Et si nos ingénieurs et leurs accompagnateurs n’avaient pas été tués pour d’obscures raisons financières mais pour envoyer un signal à la France, militairement engagée en Afghanistan ? Souvenons-nous de Daniel Pearl, décapité en direct au Pakistan par Khaled Sheikh Mohamed – auquel je souhaite de bien profiter du climat cubain.
Pourquoi les généraux pakistanais, que l’on sait peu portés à la patience, auraient-ils attendu sept ans pour nous envoyer ce signal ? Et pourquoi auraient-ils envoyé ce signal sans avertissement préalable ? Tuer onze ingénieurs est-il le meilleur moyen de se garantir la coopération d’un Etat souverain doté de moyens de rétorsion ? (Et je ne parle pas de l’absurde théorie qui voit des types du SA casser les jambes d’amiraux pakistanais. J’en ai encore des larmes de rires, quand j’y pense). J’attends que les enquêtes nous confirment qu’il y avait bien eu des messages envoyés depuis des années aux autorités françaises, et que celles-ci avaient sciemment choisi de les ignorer ? Dans le cas contraire, je persiste à trouver cette histoire de commissions bien éloignée de nos malheureuses victimes. De plus, établir que les services pakistanais ont bien commandité cet attentat ne démontrera pas qu’il y a une relation avec la vente de ces sous-marins, quand on se souvient de l’étroitesse des liens, encore aujourd’hui, entre ces fringants militaires et les jihadistes cachemiris.
Et tant que nous sommes à évoquer des affaires qui fâchent, nous pourrions demander à nos grands reporters et autres magistrats de se pencher sur les morts, ô combien suspectes (ici), qui entourent une autre vente d’armes, celle des frégates à Taïwan…
Ainsi donc, Oussama Ben Laden, comme jadis Rabbi Jacob, a parlé. Au menu de son communiqué, des menaces contre la France – évidemment la faute du Président si l’on en croit les distingués commentateurs qui se répandent sur les sites du Monde ou de Libération. Et sinon ? Une justification sans surprise de l’enlèvements au Niger des employés d’Areva et de Vinci, et la sempiternelle condamnation de notre présence en Afghanistan – voilà qui devrait satisfaire certains avocats ou stratèges invités sur Radio Courtoisie – ou le rejet de la loi républicaine sur l’interdiction de la burqa.
Une fois de plus, la réaction des autorités françaises est à la hauteur des qualités qu’on lui connaît. Le Quai d’Orsay, par la voix du très déconsidéré Bernard Kouchner, a qualifié ces menaces d’inacceptables. C’était bien le moins, et il faudra sans doute trouver ailleurs notre Clemenceau ou notre Churchill. Engourdie par une crise sociale et politique qui ressemble fort à une crise de régime, la France en fait trop ou trop peu, mais démontre comme à son habitude son infinie maladresse. Qu’on en juge :
Jugées, à raison, inacceptables, les menaces du vieux de la montagne ont été suivies par une déclaration d’Hervé Morin annonçant un probable retrait de nos troupes d’Afghanistan en 2011. Alors ? Alors tout ça pour ça ? Un coup de menton (« inacceptables », on vous dit) et puis un retrait précipité dans les bagages de l’Empire. Inutiles, ces morts, ces pertes civiles, ces milliers de drames humains pour dire que le combat continue mais que nous allons quitter le champ de bataille ? Je n’ai pourtant lu nulle part que nous avions enfin une doctrine cohérente face à ces menaces, les ponctuelles comme les stratégiques. Entre les imprécation des antiaméricains pathologiques et les pathétiques affirmations des obligés du pouvoir, on cherche une voix qui oserait dire la vérité sur une guerre que l’on a perdue – une de plus, me direz-vous – et que pourtant il fallait faire.
Nous aurions pu tenter d’expliquer, enfin, à nos concitoyens ce que nos soldats font si loin et ce que nos policiers font ici. Au lieu de cela, Hervé Morin, sans doute plus à l’aise dans un haras qu’au CPCO, justifie le silence des autorités par une remarque insultante que nos médias, décidément fort urbains, ont caché sous silence. On imagine la réaction du Washington Post si Robert Gates avait dit ça sur CNN… On a la démocratie qu’on mérite.
Et le vieux dans sa montagne ? Personne ne s’étonne, personne ne s’interroge. Yves Calvi, qui n’a probablement plus assez de temps de cerveau disponible entre les 14 émissions qu’il anime sur RTL ou France 5, persiste à accueillir sur son plateau Roland Jacquard, l’homme qui fait rire toute la communauté du renseignement à chacune de ses apparitions. J’ajoute qu’il invite également Yves Bonnet, un ancien DST, qui a autant pratiqué la lutte contre le jihadisme que moi la lutte gréco-romaine, et Mohamed Sifaoui, un journaliste algérien qui s’est découvert il y a quelques années une vive passion pour la laïcité après avoir, pourtant, fréquenté de près les dirigeants du FIS.
Parlons donc d’Oussama Ben Laden, un chef terroriste que personne n’a vu depuis plusieurs années, un homme dont la mort a été annoncée par les services saoudiens en 2006, un homme qui a de toute évidence passé la main à son adjoint Ayman Al Zawahiry, le bon docteur, le théoricien de l’empilement des jihads locaux dans le jihad global. Alors ? Mort ou pas mort ? A dire vrai, les prestigieux experts qui se succèdent dans les médias ne semblent pas avoir le courage d’envisager l’inenvisageable, sans doute par peur de se tromper.
Pour ma part, certains faits me semblent toujours incompréhensibles. S’il est vivant, pourquoi Oussama Ben Laden ne paraît-il pas à l’occasion d’une vidéo qui ferait taire les rumeurs ? Quel affront pour l’Empire que de voir le visage de l’ennemi mondial n°1, souriant et apaisé comme aux heures heureuses de l’exil afghan, menacer du pire l’Occident et les régimes arabes !
Après tout, Ayman Al Zawahiry ne se prive pas de diffuser des vidéos qui ne laissent aucun doute sur sa santé, et il n’a pas encore reçu les hellfire que distribuent pourtant généreusement les drones de l’US Air Force dans le ciel du Waziristân. On imagine l’effet qu’une brève apparition du chef d’Al Qaïda aurait sur les jihadistes du monde. Mais non, rien, simplement des enregistrements sonores.
Est-il malade ? Défiguré ? Souffre-t-il de la maladie de Parkinson au point de ne pouvoir tenir sa tête droite ? De la maladie d’Alzheimer ? (« Mais pourquoi n’ai-je pas le droit d’aller voir les New York Knicks ? »). Son apparition aurait évidemment des conséquences au Pakistan, dont le double-jeu est déjà manifeste. S’il devait être démontré qu’OBL coule des jours paisibles dans une résidence de l’ISI à Lahore ou dans la modeste demeure d’un chef tribal de la NWFP, les autorités d’Islamabad vivraient probablement quelques moments de solitude. Oussama Ben Laden est-il un mort-vivant ? A-t-il mangé de la sauce Worcestershire par inadvertance ?
Partons donc du principe qu’il est mort, mais que ce secret doit être gardé, et bien gardé. Personne, en effet, n’a vraiment intérêt à exhiber sa tête comme celle de Jean-Baptiste ou d’Alfredo Garcia. Mort, il deviendrait un martyr dont la fin serait imputée à l’Occident barbare et elle provoquerait quelques actions d’éclat de jihadistes terrassés par le chagrin. Mais sa mort délierait aussi bien des serments d’allégeance que de grands émirs ont prêté à l’homme, et non à son organisation. Dès lors, Zawahiry se trouverait bien seul pour tenir une boutique qui tire sa force de sa diversité unifiée par la vision d’un chef charismatique. OBL officiellement mort, qui empêchera le chef d’AQPA de se proclamer successeur ? Inutile d’ajouter de la complexité à un phénomène qui semble à la fois incontrôlable et surtout parti pour durer encore quelques décennies. D’ailleurs, et nous, pauvres impérialistes mus par la haine de l’islam et le désir pathologique de faire passer un pipe-line en Afghanistan, comment pourrions-nous justifier nos actions sans la présence à la tête d’Al Qaïda d’Oussama Ben Laden, même empaillé ?
Cause this is jihad, jihad night
And no one’s gonna save you from the beast about strike
You know it’s jihad, jihad night
You’re fighting for your life inside a killer, thriller tonight…
Plus de neuf ans après les attentats du 11 septembre, les services de renseignement et de sécurité restent confrontés à une série de défis organisationnels, opérationnels et juridiques majeurs. Les rapports des commissions d’enquêtes et les audits internes que les gouvernements occidentaux ont demandés – ou se sont vus imposer – après des attaques d’Al Qaïda ont permis d’identifier les écueils que les responsables de la lutte contre le terrorisme devaient éviter, sans qu’ils en soient d’ailleurs nécessairement capables.
De nombreuses réunions ont dû alors ressembler à ce que vit Michael Douglas dans Traffic (2000, Steven Soderbergh) lorsqu’il demande à ses collaborateurs de « nouvelles idées », « sans censure ». Le silence qui suit est éloquent et me rappelle quelques réunions auxquelles j’ai été convié après un certain mois de septembre, il y a neuf ans.
Défis organisationnels
La pression politique née des attentats du 11 septembre et du flagrant échec de l’appareil sécuritaire conduisit l’Administration Bush à créer le Department of Homeland Security (www.dhs.gov), un ministère censé prendre sous son aile les actions des agences gouvernementales impliquées dans la gestion des menaces internes. Cette décision, qui visait à montrer à la population que les autorités se saisissaient de la menace terroriste, ne fit en réalité que compliquer la tâche, déjà ardue, des services. Plusieurs difficultés majeures apparurent en effet rapidement :
– d’innombrables querelles de périmètre entre le DHS et les services intérieurs, à commencer par le FBI, coiffé par le Département de la Justice, les douanes, les gardes-côtes et les milliers de services de police municipaux ;
– les importants mouvements de fonctionnaires, mutés vers le DHS ou recrutés spécialement, et mal formés/mal commandés, dans un contexte de paranoïa généralisée ;
– les réticences à partager les bases de données et les renseignements recueillis ;
– l’impossibilité à coordonner efficacement les actions d’une nouvelle entité administrative convaincue que sa légitimité se fondait sur l’échec des services « historiques ».
A la recherche de l’impossible coordination
Le rapport rédigé en 2004 par une commission spéciale du Congrès au sujet des attentats du 11 septembre (http://govinfo.library.unt.edu/911/report/index.htm) prouva nettement que le fiasco n’était pas tant dû à un manque de renseignements ou de moyens qu’à un complet échec du travail entre agences – voire au sein des agences.
Cependant, au lieu de faire fonctionner ce qui était déjà en place, l’Administration décida de créer des structures de coordination, dont le National Counterterrorism Center (www.nctc.gov), directement rattaché au Président et au chef de la communauté américaine du renseignement, le DNI (www.dni.gov). Aujourd’hui, cette multiplication d’échelons ne donne toujours pas satisfaction, comme l’a prouvée la récente éviction de l’amiral Blair par le Président Obama. Le DNI a en effet payé cash les alertes qu’ont été les attentats ratés de décembre 2009 (vol Amsterdam-Detroit) et de mai dernier (Times Square à New York) qui ont révélé un défaut de communication entre les services consulaires et la CIA ou des lacunes du FBI. L’agitation politico-administrative qui suit les crises n’accouche hélas que rarement de bonnes idées.
Les difficultés organisationnelles au sein de la communauté américaine du renseignement, qui sont légendaires, sont à la mesure des moyens dont elle dispose. Ils sont surtout révélateurs du maintien en vigueur des anciennes règles de cloisonnement, alors que la principale caractéristique de la menace jihadiste est justement sa volatilité et l’extrême mobilité de ses membres. Au Royaume-Uni, cette donnée a été prise en compte il y a de nombreuses années, et les fonctionnaires français n’ont de cesse d’admirer le faible nombre d’acteurs institutionnels de la lutte contre Al Qaïda et surtout leur totale intégration au sein du JTAC, un organisme unique au monde chargé de la synthèse et de l’analyse des renseignements portant sur la menace terroriste.
La France, qui présente elle aussi un excellent bilan contre les groupes jihadistes, est pourtant loin d’avoir atteint ce niveau d’intégration horizontale et verticale, et les réunions hebdomadaires dans les locaux de l’UCLAT ne sont, souvent, que l’occasion pour les « grands » services de briefer les « petits ». C’est ensuite dans les couloirs ou dans les cafés de la rue des Saussaies que se montent les véritables coopérations, lorsque les subordonnés font fi des rivalités de leurs chefs pour faire avancer, vaille que vaille, la machine. Evidemment, les succès de l’UCLAT tiennent aussi à la qualité de son chef, pas toujours choisi pour ses connaissances dans le domaine de la lutte contre le terrorisme…
Appréhender de façon rationnelle des réseaux en apparence irrationnels
Si le 11 septembre a constitué une cruelle révélation pour l’opinion publique, les spécialistes avaient dès les années 90s été frappés par les menaces véhiculées par la mouvance jihadiste, et surtout par son mode d’organisation. Pour exposer schématiquement un phénomène sur lequel je reviendrai longuement dans un autre billet, le fonctionnement de la mouvance islamiste radicale sunnite mêle deux types d’organisation, en apparence contradictoires.
Comme n’importe quel mouvement révolutionnaire clandestin, le groupe jihadiste classique, tel que conçu dans les années 70s et jusque dans les années 2000, est pensé comme un système militaire traditionnel. On y trouve une hiérarchie : chef, adjoints par fonction (action armée, finance, entrainement, communication/propagande, etc.), idéologues. On y trouve un système cloisonné, censé résister aux tentatives d’infiltration des services de sécurité, organisé selon les contingences géographiques ou opérationnelles. Cet organigramme est rarement totalement secret, et on parvient à le reconstituer en partie grâce aux signatures apposées au bas des communiqués de menaces ou de revendications. Ce type d’organisation, connue sous le nom de râteau, a longtemps été considéré comme le système le plus satisfaisant, aussi bien dans le monde administratif que dans celui du privé. Un exemple particulièrement parlant : le Département d’Etat de l’Empire (ici, son organigramme en 2006) :
Très vite, les responsables des SR chargés de surveiller, voire de démanteler, les réseaux jihadistes se sont trouvés dans l’incapacité de déchiffrer les organigrammes adverses avec la seule grille de lecture du râteau. Cette incapacité initiale, outre qu’elle révélait la déconnection entre certains organismes sécuritaires et le monde extérieur, présentait évidemment de grands dangers. Si on ne comprend pas une organisation, comment lutter contre elle ? Comment savoir quelle source recruter ? Quels téléphones écouter ? Quelles cellules démanteler ? Quelles autres infiltrer ? Il faut ici reconnaître et saluer le pragmatisme des services de police, qui furent beaucoup plus rapides à s’adapter, sans cependant s’abaisser à théoriser – pénible et universel mépris des opérationnels pour les « intellectuels ».
La grande nouveauté, qui va donc longtemps échapper à des responsables sécuritaires habitués à lutter contre des organisations paramilitaires classiques, comme le Hezbollah ou l’ETA, réside dans l’importance d’un système d’organisation complémentaire, reposant en grande partie sur la famille, l’origine régionale et le passage par les mêmes points nodaux du jihadisme : maquis, camps d’entraînement (Afghanistan, Pakistan, Soudan, Philippines), centres religieux (Pakistan, Arabie saoudite, Egypte, Royaume-Uni, Belgique), cellules principales (Royaume-Uni, Suède, Italie, Allemagne, Espagne), voire prisons – occidentales, cela va sans dire, car un jihadiste ressort rarement d’une prison du sud de la planète.
La mouvance islamiste radicale est en effet un petit monde disposant de ses codes, de ses signes de reconnaissance, de ses rites initiatiques, de ses passages obligés et de ses personnages ou faits légendaires. Elle est ainsi assez proche de ce que les criminologues ont pu observer au 20e siècle au sein des gangs actifs en Europe occidentale et surtout en Amérique du Nord (cf. www.cops.usdoj.gov/Default.asp?Item=1593) ou en Amérique centrale. Lorsque j’avais exposé à des policiers algériens, dans les années 90s, cette vision des réseaux jihadistes, ils n’avaient pu que cacher leurs sourires en m’expliquant que ce que nous avions mis au jour – et qui fut moqué en leur temps par quelques uns de nos anciens – était pour eux une réalité concrète qui leur servait quotidiennement pour remonter des cellules et les neutraliser. Certains groupes, que nous suivions d’Europe en nous basant sur l’étude de leur structure hiérarchique, étaient d’abord vus à Alger comme de véritables systèmes familiaux construits sur une identité initialement fondée autour d’une ville, d’un quartier ou d’une cité HLM.
Dès le début de la guerre civile, les services algériens identifièrent ainsi de véritables foyers islamistes, à Alger (Kouba, Cité de la Montagne) ou, par exemple, à Oran (Cité Emile Petit) et parvinrent à comprendre le fonctionnement de certaines cellules sur cette seule base. Le démantèlement du GIA, dans les années 97-99, s’explique de cette façon : regroupé au sud de Blida autour d’Antar Zouabri, le dernier carré du GIA fut finalement réduit au silence en raison de la structure familiale de son réseau de soutien. Une fois identifiée, cette vulnérabilité – que je décrirai dans mon post sur le jihad algérien dans quelques mois – permit aux services de sécurité algériens d’entreprendre un démantèlement méthodique du GIA tout en apportant des clés de compréhension indispensables aux services occidentaux.
Le succès de cette méthode nous conduisit à appliquer à l’échelle européenne cette grille de lecture, avec d’appréciables résultats – qu’il ne m’appartient pas de révéler ici – mais qui nous menèrent de la Bosnie à l’Irlande en passant par la Suède ou la Belgique et nous donnèrent surtout de précieuses indications, encore valables si on étudie le groupe de Hofstad (assassinat de Theo Van Gogh en novembre 2004) ou celui de Tooting (attentats de Londres en juillet 2005), sur le fonctionnement de la mouvance jihadiste.
Ce système international de solidarité jihadiste, au sein duquel les compétences de chacun sont mises à profit d’une opération ponctuelle, semble avoir été un exemple exceptionnel d’instauration intuitive d’une organisation matricielle. D’ailleurs, les récentes menaces terroristes en Europe, attribuées à Al Qaïda, pourraient bien illustrer cette mise en commun des moyens et des compétences : bloqué en Algérie, sans moyen d’action, l’état-major d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) aurait demandé de l’aide aux chefs d’Al Qaïda au Pakistan pour que ceux-ci mobilisent des réseaux mieux implantés. L’Union du Jihad Islamique (UJI), mouvement jihadiste turcophone, et Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), souvent cités depuis un mois, sont à même de réaliser des attentats au profit d’AQMI, mais finalement, au profit de l’ensemble de la mouvance.
Les exemples sont innombrables. Ils n’ont jamais cessé d’impressionner les services chargés de la lutte contre le terrorisme et ont contribué à populariser l’idée d’un « réseau des réseaux » jihadiste, copie islamiste radicale de l’architecture du Net. Ici, un exemple simplifié d’un réseau qui illustre le modèle des interconnexions multiples :
Les travaux que nous conduisîmes à nos rares heures perdues furent également, comme je l’écrivais plus haut, grandement facilités par les analyses des services de police nord-américains. En 2008, la Gendarmerie royale canadienne, un service particulièrement performant, diffusa une analyse qui résume bien ce que nous tentions d’expliquer sans les outils,méprisés par le monde de la sécurité, de la sociologie et de la gestion des ressources humaines. Parmi les paragraphes les plus parlants de l’étude de Michael C. Chettleburgh (cf. www.rcmp-grc.gc.ca/gazette/vol70n2/gang-bande-canada-fra.htm) figurent ces quelques phrases, lumineuses :
Nous assistons par ailleurs à une hybridation accrue des gangs de rue caractérisée par une composition multiethnique, une utilisation réduite de signes communicatifs comme les couleurs et le code vestimentaire, le passage de la protection des secteurs géographiques à la protection des marchés économiques, une collaboration accrue avec des groupes traditionnels du crime organisé et une perméabilité nouvelle permettant à des gangs ou des membres de gangs de s’associer pour une courte période afin de commettre des crimes opportunistes avant de se séparer.
Le terme d’hybridation, qui provient du vocabulaire de la chimie, a été utilisé pour la première fois par les services français en 2005, suscitant un intérêt poli. Il décrit pourtant parfaitement le phénomène auquel nous assistons au sein de la mouvance islamiste radicale depuis plus d’une décennie. Cette mobilité permanente, cette capacité à changer de cellule, voire de groupe – ce que les militaires de l’Empire ou les ingénieurs appellent adaptabilité opérationnelle – constituent des difficultés majeures pour des administrations régaliennes intrinsèquement rétives au(x) changement(s). La tentative, en 2004, de réorganiser un grand service français selon un schéma matriciel afin de l’adapter aux « nouvelles menaces » (jihadisme, criminalité internationale, prolifération) s’est conclue par un retentissant échec. Les auteurs de cette réforme, s’ils avaient parfaitement perçu le besoin d’adapter la structure aux menaces, avaient oublié quelques points fondamentaux. Une organisation matricielle ne peut en effet fonctionner que si ses membres :
– partagent tous la même formation et/ou possèdent tous la même culture opérationnelle/opérative ;
– comprennent dans quelle organisation ils évoluent, et quel est le but poursuivi ;
– adhèrent au projet global.
Ces caractéristiques sont manifestement celles des jihadistes, et elles autorisent une remarquable souplesse opérationnelle. Qui se souvient de Farid Hillali, alias Choukri, jihadiste marocain représentant en Europe du Front Islamique de Libération Moro philippin ? Ou des cellules iraniennes de la Gama’a Islamiya égyptienne qui favorisaient le passage de l’Iran vers l’Afghanistan des volontaires maghrébins ? Ou encore de cet émir suédois d’origine marocaine, Mohamed Moummou, tué au Kurdistan irakien alors qu’il dirigeait l’ancien groupe d’Abou Moussab Al Zarqawi ? Ou bien de ce Djamel aperçu dans le Londonistan et reparu à la tête de la cellule des attentats de Madrid quelques années plus tard ?
Une des principales forces de la mouvance jihadiste réside également dans la capacité de ses membres à agir de façon autonome s’ils pensent que cette action sera bénéfique. Ce goût pour l’initiative, même de la part d’individus étroitement liés au cœur d’Al Qaïda, offre à la mouvance d’immenses capacités opérationnelles. De même, l’adhésion préalable de ses membres au projet politico-religieux poursuivi par les groupes islamistes radicaux limite les risques de défection, en effet peu nombreuses, tout en garantissant une émulation dépourvue des compétitions individuelles qui minent souvent les groupes ou les organisations militaires. Certains émirs d’Al Qaïda ont ainsi choisi, alors que leur progression au sein de l’appareil aurait séduit plus d’un jeune diplômé occidental, de réaliser un attentat-suicide pour le bien de leur cause. L’arrestation en août 2005 en Turquie de Luay Sakka, un chef de réseau syrien impliqué dans l’envoi de volontaires en Irak et dans le financement des attentats d’Istanbul, en novembre 2005, confirma qu’une figure majeure de la mouvance pouvait décider de se sacrifier seule pour la cause, et pour le panache. (cf. www.state.gov/documents/organization/65465.pdf).
La comparaison va probablement vous sembler osée, et je tiens donc par avance à récuser toute comparaison, en l’état, entre le jihadisme et le nazisme. Pour autant, la lecture, il y a quelques années, de l’extraordinaire biographie de Hitler par Ian Kershaw ou de son essai Hitler : Essai sur le charisme en politique m’a fait découvrir ce que le grand historien britannique a résumé par la formule : « Le devoir de tout un chacun est d’essayer, dans l’esprit du Führer, de travailler dans sa direction », i. e vers le but que l’on pense qu’il aurait voulu atteindre, sans avoir à lui demander des instructions. Soit dit en passant, c’est par l’application de ce schéma mental de complète soumission intellectuelle que Kershaw explique l’absence de Hitler lors de la funeste conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942.
Si on laisse de côté la comparaison sans objet – le débat aura lieu entre historiens quand nous serons tous morts – entre nazisme et jihadisme, il faut admettre que le mode de fonctionnement de la mouvance jihadisme obéit en grande partie à ce schéma, en particulier en ce qui concerne le fameux 3e cercle – que j’ai déjà décrit ici – que les services de sécurité considèrent comme une menace très sérieuse en raison de sa quasi invisibilité.
Je m’en voudrais enfin de ne pas évoquer, même brièvement, la nature féodale des liens qui unissent les deux premiers cercles constitués autour d’Oussama Ben Laden par les éléments les plus organisés de la mouvance jihadiste. Sa manifestation la plus connue est le serment d’allégeance (bay’a / بَيْعَة) que doivent prêter à OBL les candidats à l’intégration dans Al Qaïda. Cette allégeance implique une fidélité sans faille au chef terroriste, à son organisation et à ses desseins, et elle a été illustrée à de nombreuses reprises depuis plus de 15 ans. L’exemple le plus récent a été donné par le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) en 2006 lorsque, après des échanges de lettres et de compliments entre son émir et les chefs d’AQ au Pakistan, le mouvement algérien a été littéralement adoubé avant de devenir, en janvier 2007, Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI).
Cette organisation féodale, avec son système de vassalités croisées mêlé à un mode de fonctionnement clanique, continue d’échapper aux nouveaux venus du contre-terrorisme. Son étude est surtout interdite, par respect pour le Secret Défense, aux universitaires, dont les compétences nous seraient si précieuses pour comprendre les phénomènes émergents (jihadisme africain, basculement de certains jeunes musulmans européens dans le radicalisme) et tenter de les limiter.
Il ne nous reste donc qu’à reprendre nos vieux manuels d’histoire médiévale ou, de façon plus ludique, qu’à visionner l’intégrale des Sopranos. Après tout, le fonctionnement de la mafia a beaucoup à voir avec la féodalité. Il s’agit enfin d’adapter notre système répressif à ces réalités qui le mettent en partie en échec. Les dernières années nous ont ainsi enseigné que les peines de prison classiques ne venaient pas à bout des certitudes idéologiques des jihadistes (cf. la récente implication de Djamel Beghal dans un projet d’évasion d’islamistes radicaux). Les programmes de réhabilitation religieuse lancés par les riantes démocraties que sont l’Arabie saoudite – coeur du radicalisme sunnite – et du Yémén – Etat en voie d’effondrement aux relations plus que troubles avec l’islam radical – ont de leur côté montré très vite leurs limites, et on ne compte plus les jihadistes réhabilités retournés au terrorisme après quelques semaines. Finalement, comme pour les violeurs récidivistes aux perversions incurables, nos jihadistes paraissent incapables de changer tant leur adhésion à la cause est viscérale mélange de foi religieuse, de colère politique et de rage sociale. Donald Rumsfeld, qui n’était pas le dernier dès qu’il s’agissait de raconter des sottises, affirma un jour qu’il était particulièrement en verve, que la solution consistait à liquider tous les étudiants sortant des écoles coraniques du Pakistan – et du Golfe, aurait-il pu ajouter. Comme toujours chez les néoconservateurs, le constat était bon, et suivi d’une mauvaise solution. Mais la question demeure : comment lutter contre l’islam radical sans casser son moteur idéologique ?
La question des bases de données : pas de traque sans fichier.
L’extrême mobilité des jihadistes, décrite par Peter Bergen dans son classique Jihad, Inc et observée dès les premiers attentats d’Al Qaïda au début des années 90s, a naturellement renforcé l’importance des bases de données.
Elle a surtout mis en avant la nécessité de leur interconnexion – sans parler de la cohérence du fichage et du travail fondamental de criblage, cette dernière activité demandant ténacité, imagination et un minimum de compréhension de ce qu’on apprend des ensembles lors des cours de mathématiques au lycée. On peut également avoir un don, mais je préfère ne pas évoquer mon cas personnel.
La majorité des correspondances entre services est constituée par des interrogations de fichiers, qu’il s’agisse de classiques demandes de renseignement ou de criblages réalisés dans l’urgence, lors de crises sécuritaires (attentats, démantèlements de réseaux, etc.).
L’intervention en Afghanistan puis l’invasion de l’Irak ont conduit la CIA à conduire un ambitieux projet de gestions des centaines de milliers de pages saisies dans les fiefs des Taliban ou dans les locaux de l’appareil d’Etat irakien.
A l’occasion de la présidence américaine du G8, en 2004, l’agence proposa à ses partenaires de se connecter à cette gigantesque base de données afin de mettre en commun, en temps réel, les connaissances acquises sur le terrain ou lors des enquêtes. Le projet, mené par la CIA et auquel était associée la DIA, impliquait la présence dans toutes les unités de combat américaines d’un spécialiste chargé de scanner et d’indexer les documents saisis. Des résumés traduits de ces archives devaient permettre aux services associés d’aller à l’essentiel. Plusieurs obstacles mirent fin prématurément à la dimension internationale du projet :
Juridiques : les services intérieurs européens et japonais firent valoir qu’il leur était impossible de laisser un libre accès aux données intégrées à des procédures judicaires. De la même façon, ils se refusaient à laisser les services judiciaires américains construire des procédures sur les renseignements recueillis en dehors d’une commission rogatoire. Il n’était en effet pas question de laisser des policiers européens apparaître dans des procédures américaines sur lesquelles il n’y aurait aucun contrôle. Enfin, même si cet argument n’a évidemment jamais été mentionné officiellement, aucun des pays du G7 ne comptait autoriser les services russes à puiser dans ses fichiers des données permettant de mener des opérations illégales – même si ce n’est pas leur genre.
Certains responsables estimaient par ailleurs que l’accès à des bases de données « étrangères » provoquerait d’innombrables viols de la règle dite « du tiers service » et aboutirait à de graves confusions. Pour eux, trop de renseignements tueraient inévitablement le renseignement
Opérationnels : Un accès libre aux bases de données des services aurait exposé les sources à l’origine des renseignements, et aucun des partenaires sollicités par la CIA n’était prêt à un tel risque.
Techniques : Plus prosaïquement, les systèmes d’exploitation des fichiers des services du G8 étaient incompatibles et les relier entre eux auraient demandé un temps et des moyens considérables, sans même parler des infinies difficultés liées aux droits d’accès.
Près de neuf ans après les attentats du 11 septembre, la question des bases de données est donc loin d’être réglée, et les accords signés entre les Etats-Unis et l’Union européenne sur les fichiers de passagers n’ont pas d’utilité opérationnelle immédiate.
Plus que jamais, les échanges ad hoc sur tel ou tel individu vont donc rester la norme entre services. Rien n’indique, de toute façon, que l’accès aux fichiers français ou allemands aurait permis à la CIA ou au FBI d’éviter les attentats du 11 septembre. La cellule de Hambourg avait été signalée à la CIA en 2000, celle-ci avait interrogé la DST française en août 2001 au sujet de Zaccarias Moussaoui, et le QG de FBI n’avait prêté aucune attention aux rapports rédigés par des bureaux de Miami et Phoenix. Les services américains disposaient de tous les éléments nécessaires, il ne leur manquait qu’un minimum d’organisation…
Le besoin de bâtir de nouvelles bases n’a cependant pas disparu. Ainsi, conscients depuis le début des années 2000 de la dangerosité des réseaux pakistanais présents au Royaume-Uni, les services britanniques ont mis en place, après les attentats de juillet 2005 à Londres, un système de fichage de tous les voyageurs entre le Royaume-Uni et le Pakistan.
Défis opérationnels et juridiques
Des difficultés autrement plus importantes ont fait leur apparition dès les débuts de l’intervention occidentale en Afghanistan. Jusqu’en octobre 2001, les pays occidentaux, qui connaissaient les liens entre les Taliban et Al Qaïda, géraient la menace grâce à leurs services judiciaires. Seuls les Etats-Unis, qui avaient bombardé des camps en août 98, le Royaume-Uni et la France disposaient sur le terrain d’une poignée de membres de leurs services de renseignement ou des forces spéciales. La priorité avait été donnée à la judiciarisation des affaires impliquant des individus ayant séjourné en Afghanistan, qui étaient systématiquement entendus à leur arrivée en Europe.
Dès 1997, la justice française avait émis une commission rogatoire internationale (CRI) portant sur les filières afghanes placée sous la responsabilité du pôle antiterroriste du parquet de Paris et de la DST. Et en 1999, le Conseil de sécurité des Nations unies créa, par la Résolution 1267, un comité spécial (cf. www.un.org/sc/committees/1267/) chargé de sanctionner l’émirat talêb, Al Qaïda et leurs soutiens. Sans conséquence opérationnelle, ce dispositif eut en revanche un réel poids diplomatique contre les Etats qui accueillaient, voire soutenaient, les fameuses ONG islamiques impliquées dans une réislamisation radicale de pays musulmans du Sud. Allez donc demander à un responsable saoudien des nouvelles de l’ONG Al Haramein, vous verrez sa tête.
La décision américaine d’intervenir militairement en Afghanistan, à partir du 7 octobre 2001, introduisit une nouvelle dimension dans la gestion des terroristes, ou supposés tels, présents dans le pays. Nul n’avait en effet pris le temps d’établir des règles régissant leur sort. Deux options se présentaient aux Etats de la coalition : considérer les prisonniers, Taliban ou membres d’Al Qaïda, comme des prisonniers de guerre et les traiter ainsi, ou intégrer aux forces combattantes des policiers qui les auraient formellement interpellés. Dans les deux cas, les prisonniers auraient ainsi bénéficié d’un statut juridique. En créant, contre toute logique, le statut d’ennemi combattant, l’Administration Bush commit une lourde erreur juridique puis politique qui aboutit à l’impasse de Guantanamo (cf. www.jtfgtmo.southcom.mil/) et d’autres prisons. La leçon a d’ailleurs été retenue puisque les pirates somaliens capturés par les marines européennes dans l’Océan Indien sont transférés en Europe afin d’y être mis en examen, puis jugés. Les malheureux seront de toute façon mieux traités dans les prisons danoises que sur les bateaux-mères.
Peut-on judiciariser une guerre ? Evidemment non. Doit-on nier les droits fondamentaux des terroristes ? Pas plus. Mais alors, comment fait-on ?
La Russie a réglé à sa façon ce débat juridique – et celui, exposé plus haut, de l’incapacité des jihadistes à se réformer – en ne faisant pas de prisonnier, mais la méthode, si elle peut donner des résultats ponctuellement acceptables d’un strict point de vue opérationnel, est inacceptable dans une démocratie. La mise en œuvre de juridictions d’exception, nous le savons bien, est le prélude à des accommodements de plus en plus grands avec la loi, sa lettre et son esprit. Le cinéma a choisi de dénoncer ses dérives dans plusieurs films, dont Rendition (2007, Gavin Hood) et surtout The road to Guantanamo (2006, Michael Winterbottom et Mat Whitecross) tandis que la découverte des sévices infligés à Abou Ghraïb relança le débat sans fin sur la torture.
Par delà l’action violente : la guerre des mots
Ce n’est pas pour entrainer le Pakistan dans la guerre que les dirigeants d’Al Qaïda ont choisi de se réfugier au Waziristân. Traqués par les forces de la Coalition, ils n’ont eu d’autre choix que de suivre leurs protecteurs taliban dans les zones tribales. Ce calcul, initialement tactique, a eu d’importantes conséquences stratégiques, d’abord en fragilisant le pouvoir pakistanais face à son opposition islamique, ensuite en radicalisant cette dernière et en entraînant l’apparition des Taliban pakistanais, enfin aux yeux du monde musulman que l’Amérique était bien en guerre contre lui.
Cette croyance, qui oublie la grande liberté religieuse offerte aux Etats-Unis et les interventions américaines en Bosnie contre les Serbes ou en Somalie pour tenter de stopper la guerre civile et la famine, n’a fait que croître depuis. La succession de crises diplomatico-religieuses d’importances inégales (dossier nucléaire iranien, caricatures du Prophète, loi sur la laïcité en France puis interdiction de la burqa, dégradation – si cela est encore possible – de la situation dans les Territoires palestiniens, scandale d’Abou Ghraïb, menaces d’autodafé du Coran, etc.) semble avoir durablement enraciné cette perception dans la vision du monde qu’ont certains dans les pays musulmans.
Fondée par Oussama Ben Laden à partir du Bureau des Services de Peshawar, dont la mission était d’attirer des volontaires au jihad contre les Soviétiques, Al Qaïda est l’incarnation d’un radicalisme islamiste émergent, qualifié de jihadisme depuis les attentats du 11 septembre malgré les protestations de plusieurs autorités religieuses musulmanes. Minoritaires au sein de la communauté des croyants, les jihadistes ont su habilement reprendre à leur compte plusieurs thèmes primordiaux et devenir le fer de lance de l’exaspération des populations du Sud. Ce véritable hold-up a été largement facilité par les dictatures arabes, incapables de renoncer à leur mode si particulier de gouvernance (cf. www.unesco.org/most/globalisation/govarab.htm) et comme paralysés par la poussée islamiste. Il faut d’ailleurs noter, et s’émouvoir, de l’incapacité de la totalité des régimes musulmans à condamner le terrorisme jihadiste, soit parce qu’ils le soutiennent, soit parce qu’ils redoutent de passer pour des vassaux de l’Occident.
Cette autocensure donne ses plus spectaculaires résultats à l’occasion des régulières polémiques religieuses que quelques humoristes plus ou moins talentueux déclenchent en Europe du Nord, ou récemment en Floride. Une caricature, une remarque déplacée, un projet insensé d’autodafé de Corans, et nous voilà au bord de l’embrasement. Restons sérieux : quelle devrait être la portée de ce genre de provocations ? Pourquoi les autorités temporelles et spirituelles du monde musulman se révèlent-elles incapables de dire « Voyons, tout cela n’a aucune importance, ce pasteur est un fou, ce cinéaste est un imbécile, cette journaliste est une idiote, ne prêtez aucune attention à ces fauteurs de troubles ». Au lieu de cela, au lieu de ce que l’on est en droit d’attendre d’un pouvoir responsable, on entend la grande litanie de l’innocence outragée, de la vertu bafouée. Pas une voix, pas une voix audible en tout cas, pour dénoncer la mascarade.
Et les responsables occidentaux, comme pris d’un néfaste syndrome munichois, d’appeler à la raison les auteurs isolés de ces actes absurdes et non les responsables religieux qui osent comparer l’incendie de 200 livres de poche un « acte de terrorisme ». Je ne vais pas nier que ces provocations sont odieuses et qu’elles méritent autant d’être condamnées que d’être méprisées, mais comment croire qu’elles soient plus conspuées que les attentats contre les restaurants au Maroc ou les hôtels à Amman ? Les médias ont bien sûr leur part de responsabilité, et il y a une forme de jeu pervers entre les provocateurs et les caméras, mais nous sommes au 21e siècle et nos dirigeants ne découvrent pas, comme le fit Nixon face à Kennedy, que le pouvoir de l’image dépasse parfois celui des mots.
L’Occident judéo-chrétien a connu bien des ténèbres et certains siècles sont là pour nous rappeler que la tolérance religieuse n’a pas toujours été au nord de la Méditerranée. Cet héritage sanglant, qui va jusqu’au cataclysme unique de la Shoah en passant par le massacre des populations d’Amérique, les procès en sorcellerie ou en hérésie et les guerres civilo-religieuses, lui permettent de tolérer aujourd’hui les blagues sur les prêtres pédophiles, les films sur les pensionnats de jeunes filles en Irlande ou celui, absolument remarquable, de Scorsese sur le Christ. Et quand une bande de jeunes crétins incendie un cinéma place St Michel parce qu’il projette La dernière tentation du Christ, la réprobation est, à juste titre générale.
Quand le grand Milos Forman (Vol au-dessus d’un nid de coucou, 1975 ; Hair, 1979 ; Amadeus, 1984 ; Valmont, 1989) diffuse une affiche provocante pour son génial Larry Flynt (1996), il est certes attaqué par les religieux, mais il est défendu par la majorité.
On aurait aimé que le non moins génial Salman Rushdie soit défendu de la même manière dans le monde musulman lorsque le régime iranien publia une fatwa appelant à son meurtre, en 1989, après la publication des Versets sataniques.
La lutte contre le jihadisme et l’islam radical devrait emprunter, à mon sens, trois voies au sein d’une stratégie globale qui manque cruellement.
Nous devons d’abord, plus que jamais, poursuivre la conduite d’actions judiciaires publiques selon le fameux triptyque enquête+arrestations+procès afin de renforcer notre démocratie et surtout profiter de l’exposition publique des jihadistes pour faire l’éducation des foules.
Il nous faut ensuite, comme je l’ai écrit ici en août dernier, assumer la nouvelle donne sécuritaire internationale et donc admettre, qu’on le veuille ou non, qu’une guerre d’un nouveau genre est en cours. Nous ne l’avons peut-être pas voulue, nous ne l’avons peut-être pas déclenchée, mais l’évidence s’impose, et elle est d’autant plus cruelle que pour faire une guerre, s’il faut bien deux belligérants, il ne faut qu’un agresseur. Il me semble que nous l’avons identifié, et la capacité du jihadisme à accélérer la destabilisation d’Etats ou de régions constitue un défi assez grand pour que nous ne refusions plus l’évidence.
Enfin, et c’est ce à quoi s’oblige le Président Obama, il faut conduire la guerre des idées. Contrairement à quelques populistes européens, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain et condamner en bloc 14 siècles de civilisation musulmane. Il faut cependant poser les questions qui fâchent au sujet de la capacité d’une société donnée à incorporer trop vite une masse, même pacifique, de migrants d’une autre culture, et il faut se montrer intransigeant quant à nos valeurs. Elles ne sont peut-être pas universelles, mais ce sont les nôtres, et le respect que nous entendons pratiquer à l’égard d’autres systèmes moraux mondiaux doivent également s’appliquer à nous-mêmes. Dans ce cadre, la guerre des mots fait rage : démocratie, égalité, laïcité, justice. Curieusement, personne, à part les partis d’extrême-droite auxquels nous abandonnons une fois de plus une sorte d’exclusivité, ne tente de mener cette guerre du langage. Assez curieusement, des services engagés de longue date dans la lutte contre le jihadisme font encore l’impasse sur les méthodes d’agit-prop. Dieu sait pourtant que ces agences pourraient aisément faire pression sur quelques idéologues radicaux tout en soutenant avec doigté des réformateurs. Mais il faudrait que les Etats concernés aient établi des plans d’action, aient conçu une doctrine. Pour l’heure, en France, les livres blancs s’accumulent sans que les conclusions opérationnelles en découlent – et de toute façon, avec quel argent pourrait-on les mettre en application ? Les Etats anglo-saxons semblent progressivement abandonner la community policy qui a montré ses limites lors des récentes crises diplomatico-religieuses. Quant à l’Empire, il conduit depuis 2001 une diplomatie globale faite d’actions armées assumées et de démarches plus positives. Il suffit pour s’en convaincre de fréquenter le site Internet du Central Command, mais il me paraît pour le moins prématuré d’évoquer une régression de la menace. Le très beau discours du Caire n’a, comme le redoutaient certains, décidément servi à rien.
J’ai pour ma part la conviction, déjà exposée ici comme dans une précédente vie au sein de l’administration, que nous sommes engagés dans une guérilla mondiale qu’il nous appartient de mener avec subtilité mais sans faiblesse. En laissant aux jihadistes, et derrière eux aux fondamentalistes, le monopole de la parole publique, nous exposons l’écrasante majorité du monde musulman à l’influence néfaste de quelques dizaines de milliers d’imposteurs. Cette lâcheté n’est pas seulement indigne, elle est suicidaire. Il faut donner la parole aux musulmans modernes, ceux à qui on ne demande aucunement de renoncer à leur foi, mais à qui nous sommes bien obligés de dire que nous, chrétiens ou juifs, nous avons su surmonter la tentation obscurantiste si bien décrite par Caroline Fourest. Il faut soutenir les intellectuels comme Malek Chebel qui osent écrire sur l’esclavage ou la sexualité en terre d’islam, ceux qui réfutent la légende dorée du salafisme. Il faut répondre point par point, ne rien laisser passer en Europe au sujet des horaires aménagés dans les piscines ou des des exigences dans les hôpitaux, il faut rappeler à certains Etats que le principe de réciprocité est un fondamental. Pourquoi laisser des musulmans radicaux – mais peu importe, après tout, leur religion – réclamer des exceptions au droit commun pour la pratique de leur culte, alors que des chrétiens – les juifs, hélas, ont été chassés depuis bien longtemps – ne peuvent même pas posséder plus d’une seule bible en Algérie, soi-disant « république démocratique et populaire ».
Il ne s’agit pas d’exercer d’insupportables pressions sur des populations, il s’agit de ne pas nier son propre héritage. En osant qualifier le multiculturalisme allemand d’échec, Angela Merkel a été accusée de dérive populiste. L’attaque était si prévisible qu’elle n’a même pas porté. Le constat, terrible, infiniment triste, devrait désormais provoquer un sursaut, susciter des questions (qu’est-ce qui a raté ? quand ? pourquoi ? l’échec était-il inévitable ?). Sans questionnement, pas de réponse, et sans réponse, pas de salut. Il n’est pas trop tard pour accompagner, si cela est possible, la modernisation d’un islam que trop d’Occidentaux méconnaissent. Et si une entente est impossible, alors il faudra monter sur les remparts et tenir la position.
Autant le dire tout de suite, c’est avec un a priori très négatif que j’ai attaqué la lecture de ce roman. Il faut dire que les inepties entendues ici ou là, et encore récemment, me faisaient craindre un indigeste récit parsemé de bons sentiments et d’idées préconçues sur le jihad au Sahel, un sujet que je fréquente depuis maintenant près de 15 ans.
Le titre même, Katiba, laissait craindre le pire tant sa définition par l’auteur est éloignée de la réalité : une katiba n’est en aucune façon un « camp d’entraînement mobile », mais une compagnie de combat. Les islamistes algériens, dès le début de la guerre civile, ont en effet adopté le système mis en place par l’ALN lors de la guerre d’indépendance et ont créé des régions militaires au sein desquelles se mouvaient des katibas, toutes porteuses de noms à connotation religieuse – mais nous y reviendrons dans un autre post.
Passées les 100 premières pages, qui voient s’accumuler un nombre assez conséquent de lieux communs et d’images d’Epinal, en particulier sur les sociétés militaires privées (SMP) américaines et leurs moyens, sur l’Administration américaine ou sur les jihadistes, le roman prend son rythme de croisière. Il faut reconnaître à M. Rufin une capacité à décrire des phénomènes mondiaux en s’intéressant à une poignée de personnages, mais ceux-ci n’ont hélas qu’une faible épasseur psychologique, et on n’est pas toujours très éloigné des romans de Robert Ludlum ou de Jack Higgins, qui n’ont jamais été ou ne seront jamais académiciens.
L’intérêt bien connu de Jean-Christophe Rufin pour les zones grises et leurs visiteurs, espions, diplomates, humanitaires, aventuriers, donne cependant au roman un certain cachet. Quelques paragraphes sur l’Afrique, le désert ou Nouakchott nous rappellent que l’auteur a également écrit Rouge Brésil (par exemple), une oeuvre d’une autre qualité.
Bien mieux qu’un Mathieu Guidère ou qu’un quelconque « spécialiste » dont les médias sont friands, Rufin parvient à évoquer avec efficacité le monde des jihadistes du Sahel. Il faut dire qu’il s’inspire largement de l’actualité (assassinat de 4 Français en Mauritanie en décembre 2007) ou de personnages encore en activité, dont le légendaire Mokhtar Belmokhtar, mais sa connaissance des groupes jihadistes algériens reste malgré tout superficielle. Il faut le déplorer car il y aurait des choses à écrire sur un sujet encore largement méconnu du public, et même des universitaires.
Plaisant, Katiba reste cependant un roman écrit, semble-t-il, à la va-vite et on se demande bien ce que l’auteur aurait pu produire sur un sujet sans doute plus dans ses cordes, comme l’action en Afrique de l’Ouest des ONG du Golfe qui professent un islam radical rétrograde sous couvert de développement et d’assistance humanitaire. Rufin a à coeur de traiter des thèmes actuels, mais, comme l’a montré Le parfum d’Adam, cette capacité à percevoir les évolutions du monde ne donne pas nécessairement des romans haletants, ou au moins complets. Pour l’heure, seul John Le Carré, avec son Homme très recherché (2008) a su montrer les enjeux humains du jihadisme et du contre-jihadisme, avec humour et acidité.
Mais il sera beaucoup pardonné à un homme qui a osé dire et écrire que le Président Wade, comme d’ailleurs ses homologues de la région, devenait peu à peu un despote assez peu éclairé, et avec la bénédiction de la France. Là encore, et ce n’est pas Alain Joyandet qui nous contredira, la fameuse rupture tant vantée a fait long feu.
L’association Matt Damon/Paul Greengrass nous offre régulièrement de bonnes surprises, et il faut même lui reconnaître une évolution vers plus de gravité. Le dernier volet de la trilogie Bourne mettait ainsi en scène un responsable de la CIA bien décidé à violer toutes les lois au nom de l’intérêt du plus grand nombre, mais il ne s’agissait malgré tout que du troisième épisode d’une série d’espionnage.
Avec Green Zone, le duo parvient à nous décrire, au prix de quelques sacrifices et raccourcis, comment l’Administration Bush, aveuglée par des certitudes idéologiques, a menti au monde en invoquant la menace irakienne avant d’envahir le pays et d’y commettre en quelques semaines une série de bourdes magistrales dont personne n’est sorti indemne.
Jeune chief warrant officer (adjudant chef dans notre Armée de Terre), Matt Damon, à la tête d’une petite équipe, écume l’Irak à la recherche des fameuses armes de destruction massives (ADM) mises en avant par l’équipe Bush pour justifier le renversement du régime de Saddam Hussein. Il découvre rapidement, car il n’est pas bête, l’animal, une série de vérités désagréables :
– il n’y a pas d’ADM ;
– les renseignements qui lui sont transmis ont été recueillis auprès d’une mystérieuse source humaine mais n’ont jamais, lui semble-t-il, été recoupés ;
– la CIA, ou du moins son principal représentant à Bagdad, n’a pas l’air si convaincue que ça de la présence d’ADM en Irak, mais son avis est superbement ignoré par des technocrates aveuglés par leurs certitudes idéologiques ;
– cette histoire d’ADM n’était, on s’en doutait, qu’un prétexte pour envahir l’Irak et y commencer la mise en oeuvre des principes défendus par les néoconservateurs.
Forcément, pour un sous-officier idéaliste, c’est assez difficile à admettre, surtout quand s’ajoute à ces contrariétés les mystérieuses menées de la Task Force 221 – en fait une version cinématographique de la mythique TF 121 (cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Task_Force_121) .
Tiré du livre de Rajiv Chandrasekaran, Imperial Life in the Emerald City: Inside Iraq’s Green Zone, le film de Paul Greengrass est d’abord un efficace thriller qui, au lieu de reprendre à son compte la cruelle ironie du récit initial, décide d’expliquer en moins de deux heures comment le fiasco irakien a commencé, et surtout pourquoi il semblait inévitable. Tout en reproduisant avec brio le rythme de ses précédents films, le cinéaste parvient à ne pas caricaturer son propos et on sort de là évidemment consterné, mais finalement moins étourdi qu’après Syriana (2005, Stephen Gaghan), un film par ailleurs remarquable mais plutôt destiné à un public de spécialistes.
Ici, la recherche des ADM devient un enjeu concret, opérationnel, qui vous conduit à exposer vos hommes aux tirs adverses, qui vous confronte au chaos né de l’effondrement d’une dictature. On est loin du sucre glace brandi par Colin Powell, un homme pourtant remarquable, lors de la séance historique du 5 février 2003 au Conseil de Sécurité des Nations unies au cours de laquelle Dominique de Villepin prononça un discours exceptionnel – et perdit probablement la raison à jamais.
Il se trouve que j’ai suivi cette affaire de très près, et je me souviens encore de ces journées de l’hiver 2002/2003. Il nous semblait évident, ne serait-ce qu’en suivant le déploiement militaire américain dans le Golfe, que la guerre aurait lieu, et les débats sans fin sur la présence d’ADM en Irak nous paraissaient plus que vains. L’Empire rêvait de « finir le travail », et la France se tâtait. Y aller ou pas ?
Dans un superbe jeu de dupes, les Etats-Unis tentaient de nous convaincre que l’Irak avait poursuivi le développement d’ADM après sa défaite de 1991, tandis que nous tentions de prouver au monde qu’il n’en était rien. En réalité, et dans une délicieuse falsification des faits, l’Administration Bush essayait de prouver que le système stratégique multilatéral avait échoué et qu’il fallait donc punir l’Irak, alors que ce système multilatéral – en l’espèce, les sanctions des Nations unies contre l’Irak – avait trouvé dans cette crise sa plus efficace réalisation (si l’on excepte la gigantesque catastrophe humanitaire qui frappait la population irakienne depuis 1990, évidemment…)
Toujours prête à faire beaucoup avec rien, ou si peu, la France accepta le principe d’inspections répétées en Irak sur les sites suspects et prêta pour ce faire un vénérable Mirage IV P de reconnaissance stratégique.
Les inspections, menées par la CCVINU (www.unmovic.org), redoublèrent donc en Irak, et l’on vit alors à l’oeuvre une des plus belles collections d’espions des dernières années. Je pense, sans exagérer, qu’au moins la moitié des experts employés par la CCVINU travaillaient pour des services occidentaux, arabes ou russes. Les Français, en ordre dispersé – mais je n’en dirais pas plus – avaient pour mission de marquer les Américains à la culotte afin 1/ de les empêcher de « saler » une éventuelle scène de crime 2/ d’avertir Paris en cas de découverte gênante. De leur côté, les Américains cherchaient le moindre prétexte permettant de légitimer leur future invasiontout en surveillant les spécialistes européens, suspectés de vouloir sauver vaille que vaille le régime de Bagdad. L’affaire était entendue, mais ce fut malgré tout très distrayant.
Paul Greengrass parvient à rendre passionnant un débat stratégique qui a ému beaucoup de spécialistes mais dont les subtilités ont échappé au grand public. Matt Damon n’est plus l’invincible Jason Bourne, et il reçoit même une belle correction. En devenant humain, il permet au spectateur de mieux saisir le tiraillement moral d’un soldat qui comprend qu’il a été abusé et qui veut alerter le monde. La dernière scène est d’ailleurs, à mon sens, une réminiscence de la scène finale des Trois jours du Condor (1975, Sidney Pollack).
Je me permets enfin de signaler deux petits faits qui réjouiront les cinéphiles maniaques :
– le peu scrupuleux Briggs, de la TF 221, est interprété par Jason Isaacs,toujours aussi délicieusement arrogant. On l’avait vu dans The Patriot (2000, Roland Emmerich), où il incarnait le colonel Tavington, illustration de la brutalité de la contre-guérilla menée par l’armée britannique contre les colons américains. A Bagdad, il n’est pas moins dépourvu de scrupules.
– le personnage de Freddy est quant à lui interprêté par Khalid Abdalla, un acteur britannique déjà vu dans un film de Paul Greengrass, United 93 (2006), une exceptionnelle reconstitution de cette partie relativement moins connue des attentats du 11 septembre. Il y incarne Ziad Jarrah, un des 19 kamikazes.
Freddy, qui coopère avec les troupes américaines et découvre que celles-ci sont loin d’être unies autour d’un projet politique cohérent, finit par abattre un homme qui, tout en incarnant le pire du régime inversé, aurait pu être utile. Ce faisant, et alors que l’insurrection commence, il symbolise les tensions internes à l’Irak, décuplées par les Etats-Unis. Revenu à son affectation après avoir livré sa version des faits, Damon roule sur une route, en pleine zone de guerre, et contemple le désastre. Thriller nerveux, parfaitement réalisé, Green Zone, malgré les facilités que pourront dénoncer à raison les vrais spécialistes de l’Irak, montre sans concession le chaos administratif impérial, les aveuglements de la presse, et, surtout, l’immensité du gâchis humain dont nous ne sommes pas près de sortir.
Pour la deuxième fois en une semaine, Bernard Squarcini, ancien n°2 des Renseignements Généraux et actuel Directeur de la DRCI, a averti ses compatriotes de l’imminence d’une menace terroriste sobrement qualifiée de « majeure ». Quand on connaît l’homme, les services français et l’habituelle discrétion de nos gouvernants sur ces sujets, on est en droit de penser que le danger est là et qu’il ne saurait être comparé aux supposés ravages d’une maladie exotique, fut-ce-t-elle porcine ou aviaire.
Le calamiteux mode de gouvernement mis en place depuis 2007, fait d’outrances verbales, d’amateurisme, de mauvaise foi, d’incompétence et d’aveuglement, a durablement détourné les Français de leurs dirigeants. Dans ces conditions, les appels à la vigilance de M. Squarcini ne suscitent que des réactions proprement imbéciles. Les accusations sont nombreuses, et elles en disent long sur les imprécateurs.
Des menaces terroristes ? Encore une manœuvre de diversion pour stigmatiser une religion et/ou une communauté, ou pour faire oublier les interventions du DGPN en faveur de son fils, ou pour détourner l’attention de la désastreuse affaire Woerth, ou encore pour justifier l’extrême énervement d’un Président qui de toute façon n’a jamais été très calme. Et si ces menaces sont avérées, elles ne sont, de toute façon, que la conséquence de son atlantisme, de la loi sur la burqa, de l’engagement français en Afghanistan, voire de nos rapports par trop étroits avec les dictatures du Sahel.
Tout se passe, en réalité, comme si une partie de l’équation était sciemment ignorée par les imprécateurs – ceux-là même qui dans de grands élans lyriques inspirés par un vieux fond pétainiste, par une coupable nostalgie pour le marxisme ou par un gaullisme rance, me conspuent à longueur de mails, me soupçonnent d’être vendu à l’Amérique ou de ne pas être un authentique « patriote ». Pour ceux-là, et dans une remarquable démonstration de logique, on peut être vendu à tous les camps, quand bien même seraient-ils incompatibles, et c’est bien en raison de la médiocrité de ces reproches que nous allons les ignorer et nous concentrer sur ces menaces terroristes émanant de la mouvance jihadiste.
Il ne m’appartient pas ici de révéler quoi que ce soit sur la nature des menaces qui pèsent sur notre pays et surtout sur nos concitoyens. Il me semble en revanche plutôt utile de rappeler quelques points fondamentaux :
La France est menacée par les groupes islamistes radicaux algériens depuis le début de la guerre civile algérienne (1992). Accusée d’avoir soutenu le coup d’Etat qui mit fin au processus électoral qui devait donner au Front Islamique du Salut (FIS) la majorité parlementaire, la France n’a cessé d’être visée par les mouvements islamistes algériens : assassinats et enlèvements dès 1993, attentats en France en 1995, sans parler de la terrible affaire de l’Airbus en décembre 1994. Inutile de préciser que le Président de l’époque, un certain François M, n’était pas connu pour être un homme facilement agacé, fasciné par les Etats-Unis ou amateur de montres que seuls portent les souteneurs et les golden boys.
Faut-il préciser que la haine que nous vouaient – que nous vouent toujours – les radicaux algériens avait surtout à voir avec notre douloureuse histoire en Afrique du Nord, notre soutien au régime algérien et surtout nos valeurs républicaines et laïques ? Qui se souvient, parmi les « experts » qui se succèdent dans les médias, que de nombreux membres du FIS ou du GIA étaient des fils de harkis, rejetés par l’Etat algérien comme leurs parents l’avaient été en 1962 ? N’est-ce pas être aveuglé qu’attribuer à un seul homme, même le plus critiquable, la cause de tous nos maux ? Estimer que chaque phénomène n’est le produit que d’une cause simple ne révèle-t-il pas l’étendue de l’ignorance, voire de l’inconscience, de ceux qui osent de telles analyses ?
Malgré les vociférations de certains, d’ailleurs de plus en plus nombreux, la France est et reste, jusqu’à plus ample information, un pays occidental, et elle est à ce titre incluse par les islamistes radicaux et autres jihadistes dans leur simplissime vision du monde : les pays musulmans et les autres.
On peut déplorer, comme moi, que cette rhétorique primaire prenne en otage une religion et sa civilisation, on peut tout autant regretter le silence embarrassé des autorités morales, mais il faut bien constater que cette vision du monde est partagée, ou du moins acceptée, par un nombre croissant et préoccupant des habitants de cette planète. Notre système social, notre mode de gouvernement, notre organisation économique, malgré leurs ratés et leurs difficultés, sont à la fois enviés et contestés par une frange de la population mondiale. N’oublions pas que de nombreux Etats occidentaux ont été visés et/ou frappés par le jihadisme (Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Belgique, Norvège, Suède, Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Espagne, Italie, France), qu’ils soient ou non membres de l’OTAN, engagés ou pas en Afghanistan ou en Irak – et parfois même bien avant le déclenchement de ces deux guerres.
Faut-il rappeler que les premières affaires de voile islamique remontent à juin 1989 ? Où était donc Nicolas Sarkozy à l’époque ? Qui était donc Ministre de l’Intérieur et des Cultes ? Et qui a décidé en 2004 d’expulser les imams les plus radicaux, sinon Dominique de Villepin, le Napoléon au petit pied ? Et quel est donc ce Président dont le GIA demanda par deux fois, en 1995 et 1996, la conversion à l’islam ? Et qui a décidé de l’engagement de la France en Afghanistan, sinon un Premier ministre socialiste ?
Les menaces proférées contre notre pays ne dépendent pas tant de nos positions que de notre simple identité, peu importe qui est le Père de la Nation… Ce constat est évidemment terrifiant, car il exonère notre classe politique de ses errements – et Dieu sait s’ils sont nombreux – et nous renvoie à la violence d’individus avec lesquels il est intrinsèquement impossible de s’entendre.
Que les motivations des jihadistes se nourrissent de nos fautes passées ou des injustices dont ils se sentent, à tort ou à raison, victimes, cela ne fait pas de doute. Violences politiques, corruption, pauvreté, occupation, colonisation, personne ne nie ces faits terribles. Mais il s’agit ici de ne pas se leurrer : la phase de négociation est passée, le court moment pendant lequel il nous aurait été possible de sauver l’espoir dans les pays arabo-musulmans est passé, et bien passé. Désormais, et même si le terme choque nos belles âmes, la guerre est là, à nos portes, forme inédite et fascinante d’insurrection globale sur fond de mutations sociales et identitaires occidentales, alors que nos démocraties semblent éprouver du mal à se renouveler à l’occasion d’une longue période de paix – mais comment peut-on en arriver à redouter la paix ?
Je ne vais pas ajouter ma voix au concert actuel à celle des experts, consultants, spécialistes, anciens du 2e Bureau, membres de l’amicale des chaussures à clous, je raconterai plus tard mes humbles souvenirs du Sahel. Je préfère m’inquiéter de la réaction de nos concitoyens, de leur incapacité à séparer la légitime détestation d’un régime avec l’appréhension rationnelle d’une menace. Du coup, les sites Internet de la presse nationale – c’est à se demander d’ailleurs si certains se sont dotés de modérateurs, à moins que ces-derniers ne soient basés près de Peshawar – reflètent la schizophrénie d’un Etat dont le peuple soupçonne ses gouvernants des pires manœuvres tandis que des administrations, des militaires, des universitaires et une poignée de journalistes tentent de prévenir la menace en la décrivant et en tentant d’en dresser un portrait intelligible par le plus grand nombre.
Cette France, obsédée par les complots, suspicieuse, craintive, dégage de bien nauséabonds relents et elle expose dangereusement ses plus grandes et ses plus intimes failles. Le refus de voir l’ennemi, le déni de la menace, qui rappelle le pacifisme le plus irresponsable qui succéda à la Première guerre mondiale et qui facilita grandement la Seconde, l’incapacité à se mobiliser, tout cela en dit long sur notre abattement, sur l’absence de grandes causes, de grands projets.
Le passage à l’acte des terroristes a toujours constitué un défi adressé aux psychologues, aux enquêteurs et aux magistrats. Et je ne parle même pas des kamikazes, intrinsèquement assez délicats à interroger – sauf si vous avez déjà réussi à dialoguer avec un sac à viande. De ce point de vue, les actes de terreur perpétrés par les groupes jihadistes algériens m’ont toujours semblé d’une désarmante banalité, et il a souvent manqué aux opérationnels du GIA la petite touche de fantaisie apportée par les Egyptiens d’Al Qaïda : attentats simultanés, cibles multiples, saturation des défenses. La société française, anxieuse, traversée d’innombrables revendications corporatistes, fragilisée par les menées communautaristes, rongée par le doute, me semble présentertous les symptômes d’un malade qui attend qu’on l’achève. Dans notre malheur, nous pouvons nous féliciter de la médiocrité des planificateurs du jihad algérien, mais il nous faut redouter l’habileté du bon Docteur Zawahiry, l’adjoint dévoué d’Oussama Ben Laden (RIP) et l’aimable conseiller de la planète jihadiste. Cet homme, ô combien habile, a sans doute remarqué à quel point la France était « l’homme malade de l’Europe », et il nous faut désormais craindre des coups autrement plus violents que l’enlèvement de 7 employés d’entreprises françaises au Niger.
Quelle sera donc la réaction de la France lorsque Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, se réveilleront un matin comme Madrid, Londres, voire comme Bombay/Mumbai ? Le citoyen français déposera-t-il des bougies devant les gares dévastées, les hôpitaux éventrés et les crèches réduites en cendres avant d’aller manifester silencieusement sa détermination sur une place peuplée de milliers de compatriotes ? Dira-t-il, comme les Londoniens, qu’il se tient debout face aux barbares ? Saura-t-il ne pas céder aux démons gaulois de la vaine polémique, du débat stérile ? Ou au contraire ira-t-il brûler des mosquées, traquer les femmes voilées ? Accusera-t-il son Président d’avoir fomenté les attentats pour détourner le peuple de la réforme des retraites ? Et verrons-nous des milices « blanches et chrétiennes » faire régner dans les rues un ordre qui n’aura plus rien de républicain ?
Ce qui se joue à la fois au Sahel et en Europe n’est ni plus ni moins que le test, observé par nos alliés comme par nos ennemis, de notre volonté et de notre solidité. Je ne suis pas partisan des métaphores sportives, mais on dirait bien que la France vient de prendre un relais et que personne dans l’équipe ne sait si elle peut aller jusqu’au bout.
Je déambulais il y a peu dans les allées d’un disquaire du 5e arrondissement parisien, et me voilà d’un coup face à face avec les noms et les visages de parfaits inconnus. Des DJ Macheprot, des MC Tartemuche, une véritable terra incognita, bien éloignée de mes chers B.B King, Eric Clapton, John Mayall, Stevie Ray Vaughan, et là, mon oeil de professionnel du renseignement s’est bloqué sur un nom : Bob Sinclar.
Je confesse volontiers mon ignorance, et je ne doute pas un instant du talent de ce souriant jeune homme, mais il s’agirait quand même de ne pas oublier un point fondamental, essentiel, central même aux yeux de certains membres de l’honorable communauté française du renseignement: Bob St Clar (j’ai choisi de façon parfaitement autoritaire cette orthographe), c’est ce superbe spécimen masculin, ici vu près de la piscine d’un hôtel d’Acapulco.
Bob St Clar est la quintessence de l’espion français : élégant, discret, cultivé sans être méprisant, sachant doser la violence mais capable de réflexion au coeur de la plus sauvage des fusillades. Comparé à St Clar, le commodore Bond n’est qu’un figurant sans classe, Jason Bourne un névropathe et Austin Powers un garçon un peu coquet, voire timoré.
C’est en 1973 que Philippe de Broca offre à Jean-Paul Belmondo le rôle de Bob St Clar, espoir du monde libre, légende vivante au sein des services secrets occidendaux, et ennemi juré de l’infâme Karpov, le chef des services secrets de la République populaire d’Albanie – que l’on ne savait pas si puissante, même à l’époque.
Le scénario proprement délirant de Francis Véber offre une version française de Malko Linge, le libidineux et aristrocratique héros de Gérard de Villiers, et son auteur, François Merlin, un écrivain qui pond au kilomètre, depuis son triste et délabré appartement parisien, les aventures exotiques et luxueuses de notre champion. Inutile de tenter un résumé de l’intrigue du Magnifique, elle est à la fois d’une insondable idiotie et sans aucun intérêt. Le but du film est en effet d’aligner, en les exagérant progressivement, tous les poncifs du roman et du film d’espionnage qui vivaient alors leurs heures de gloire.
C’est d’ailleurs avec bonheur que le tandem Michel Hazanavicius/Jean Dujardin a su reprendre le flambeau de la parodie avec Le Caire, nid d’espions (2006) puis Rio ne répond plus (2009.
Grâce à Bob St Clar et OSS 117, quelques poignées de fonctionnaires français, inspirés par ces glorieux modèles, ne peuvent plus se rendre en Egypte sans un portrait du Président Coty – Joe, cette phrase est pour toi – et ne peuvent s’empêcher de préciser lors d’un RVPI (Rendez-vous avec une Personne Inconnue) qu’ils n’ont pas trouvé de pain de campagne.
Ces éléments d’élite ont un fond de sensibilité qu’ils ne parviennent pas à réprimer, aiment se battre, redoutent, plus que tout, les rats dont les dents ont été imprégnées de cyanure et se demandent d’où vient ce pope. Ils ne dédaignent pas les tenues à l’élégance discrète et savent faire équipe avec leurs collègues féminines, quant à elles incarnation de l’idéal défendu par Mme de Fontenay.
Sommet de la carrière comique de Jean-Paul Belmondo, Le Magnifique constitue un véritable monument cinématographique, aux innombrables répliques cultes et doté d’une absurdité qu’on ne trouve que dans les films d’Alain Chabat. Je n’hésite pas, pour ma part, à le placer au-dessus des Barbouzes et de Ne nous fâchons pas, et presque sur le même pied que les Tontons flingueurs. J’ajoute, et je sais m’adresser ici aux plus exigeants de mes distingués lecteurs, que le lien entre Belmondo et Audiard sera établi par l’immense Georges Lautner dans Flic ou Voyou (1979) dans lequel Bebel a maille à partir avec un certain Volfoni, au cours duquel sa fille va au cinéma voir Le terminus des prétentieux et pendant lequel il corrige de belle manière Venantino Venantini, l’inoubliable Pascal – pas le philosophe, l’autre.
Enfin, sachons saluer la clairvoyance de Philippe de Broca et de Francis Véber, qui ont su dresser un portrait fidèle du véritable espion français…