« Can’t you see the giant that walks around you seeing through your petty lives? » (« I spy », Pulp)

Je trimballe un sacré paquet de défauts. Je suis snob, élitiste, arrogant – et même « délicieusement », selon un DRH que je salue. Je suis soupe-au-lait, je n’aime pas les cons (et je leur dis), je n’aime pas l’à-peu-près, je me méfie des amateurs et des autodidactes, je fume, je bois, je jure comme sous-officier cosaque, je suis facilement odieux et injuste, et j’ai rarement tort car je ne m’engage JAMAIS sur un terrain que je ne connais pas. Parmi mes autres défauts, il se trouve que j’éprouve pour les journalistes – ou l’image que je m’en fais – un profond respect, eux que je considère naïvement comme des éléments importants de notre vie démocratique. Evidemment, ce respect ne m’empêche pas de juger avec sévérité les Robert Capa du pauvre qui pensent pouvoir se déguiser en Afghans avec un pakol et un pantalon de treillis, mais passons.

Je lis pourtant avec une lassitude croissante les médias citoyens, ou autoproclamés tels, qui se mêlent de tout avec un enthousiasme hélas sans rapport avec la qualité de leurs articles. Je serais bien en peine de formuler un avis intelligent sur bon nombre de sujets, mais j’ai en revanche l’insupportable prétention de pouvoir aligner quelques idées simples sur le renseignement, une activité vitale – même pour une démocratie – dont les Français ignorent tout. Il faut dire, pour leur défense, que le XXe siècle n’a pas été nécessairement celui du renseignement hexagonal, plombé par la monumentale rouste de mai 1940, la tannée indochinoise, l’amère défaite algérienne et surtout la longue série d’horreurs africaines que le Général, l’intransigeance morale faite homme, nous a laissée.

On aurait pu espérer que les Français, simples citoyens, écrivains, universitaires ou journalistes tenteraient d’en donner une vision intelligente, et donc dépourvue de tout compliment déplacé ou de tout reproche injuste. Hélas, personne ne semble avoir lu ne serait-ce que les mémoires du Colonel Passy, de Jacques Soustelle, de Peter Wright ou de William Colby, sans parler des romans de Vladimir Volkoff, Robert Littell, James Grady, ni même consulté les encyclopédies de Jacques Baud ou les synthèses de Pascal Kropp. L’omniscience est décidément un don de grande valeur, et on se couvre avec un petit coup de Google. Hop, c’est fait.

Inutile, donc, de citer Bakchich, un site de grande valeur qui a publié à plusieurs reprises les fulgurances de Maurice Dufresse/Pierre Simary, un homme dont j’ai livré ici puis là ma modeste appréciation. Pas la peine, non plus, de s’attarder sur Rue89, plombé par une absence totale de rigueur intellectuelle et par l’incohérence de sa ligne éditoriale, mêlant authentiques spécialistes et parfaits escrocs, un reproche que l’on peut d’ailleurs également adresser à Agoravox, voire aux gamins d’Atlantico.

Je suis avec intérêt, depuis quelques mois, l’évolution d’OWNI, essentiellement en raison de la présence à sa tête de Guillaume Dasquié, dit Gueule d’Ange, dit Belle-mêche – mais sans aucun lien avec David Robicheaux.

Je dois avouer que je ne parviens toujours pas à me faire une opinion arrêtée de M. Dasquié. J’ai apprécié son démontage en règle, en coopération avec l’excellent Jean Guisnel, des thèses de Thierry Meyssan, et je dois confesser que j’ai même pris un certain plaisir à lire, malgré un 4e de couverture ridicule et un poussif style d’adolescent romantique, Al Qaïda vaincra, (2005, Flammarion) qui contient quelques pages fort pertinentes sur la mouvance jihadiste.

Comme tant d’autres, Guillaume Dasquié semble en effet plus qu’attiré par la part d’ombre de la République, et il aurait probablement fait un bon analyste, peut-être un brin trop littéraire, du côté du boulevard Mortier ou de la rue Nélaton. Mais il a choisi la lumière.

En 2007, M. Dasquié publie donc dans les colonnes du Monde, ravi de l’aubaine, les bonnes feuilles d’un épais dossier que la DGSE avait, semble-t-il, constitué à la hâte aux lendemains des attentats du 11 septembre pour rappeler aux autorités politiques qu’Al Qaïda n’était pas vraiment une divine surprise et que les services travaillaient sur le sujet depuis des années – malgré le virulent scepticisme de quelques uns, qui publient ces jours-ci leurs souvenirs en omettant ce détail. La publication de ce dossier, passionnant, avait alors, forcément, contrarié en haut lieu et conduit au dépôt d’une plainte, à l’ouverture d’une enquête et, in fine, à l’irruption matinale de policiers plutôt agacés au domicile de M. Dasquié.

Jusque là, rien d’anormal, et chacun jouait sa partition : « Le public a le droit de savoir » contre « Des hommes et femmes travaillant secrètement pour la France vivent cachés grâce à vous ». On le voit, le compromis – hein ? Quoi ? Qui a promis ? – n’était pas évident, et il le fut encore moins quand M. Dasquié, le Bob Woodward français, l’incarnation du Paul Kerjean de Mille milliards de dollars (1982, Henri Verneuil), pleura à chaudes larmes sur un plateau de télévision en racontant son interpellation, sans doute comparable à celles que connurent les rues de Santiago du Chili en 1973 ou de Saigon en avril 1975. Quand on veut jouer dans la cour des grands, on s’entraîne, c’est mieux.

Guillaume Dasquié a pris la tête de la rédaction d’OWNI en août 2011 et y a publié un papier, si j’ose dire, très intéressant sur le regard des universitaires et des journalistes d’investigation sur les attentats du 11 septembre (ici). Hélas, il est difficile d’aller contre sa nature, et le même a publié, avec un certain Pierre Alonso, le 21 octobre dernier, une consternante interview de Pierre Martinet dans laquelle l’immortel auteur de Un agent sort de l’ombre (2005, Flammarion, dans la même collection que Al Qaïda vaincra, soit dit en passant) nous livre les détails de son désastreux périple en Libye, au cours duquel Pierre Marziali, figure des Troupes aéroportées françaises et fondateur de la sulfureuse SMP (rires) Secopex , finira flingué à la surprise à Benghazi.

De façon assez sidérante, Dasquié et Alonso ont semblé boire les paroles de Pierre Martinet, un homme dont le nom est aussi méprisé dans les mess de Cercottes, Carcassonne, Perpignan ou Quélern (à Quélern, on ne dit pas « mess » mais « carré »), que l’est celui d’Elliot Belt dans les saloons du Texas en raison des révélations opérationnelles qu’il fit dans son livre.

Martinet est, ne l’oublions pas, l’homme qui, embauché par Canal+, acceptera sans sourciller de monter une surveillance plus qu’active de Bruno Gaccio et ne commencera à émettre quelques doutes que quand il sera question de le piéger, avec poudre et gagneuse, comme on le faisait à la grande époque du côté de Moscou. On le voit, Pierre Martinet est un homme d’honneur qui mûrit ses engagements et qui accomplissait probablement en Libye une mission humanitaire. On est d’ailleurs en droit de se demander pourquoi des journalistes aussi intransigeants ont gobé avec une telle candeur les déclarations d’une brebis égarée du renseignement français, devenue une caricature de personnage de polar avant de devenir, très officiellement, un mercenaire, une activité proscrite par le droit français. Dans le genre « soldat perdu follement romantique », on a quand même déjà vu mieux.

Comme d’autres, fascinée par ce monde interlope objet de mille fantasmes idiots, la rédaction d’OWNI aime donc le renseignement et en livre de puissantes analyses. La dernière en date, postée le 10 novembre, m’a tiré des larmes de rire, puisque mieux valait en rire.

Sous un titre tentateur, Les espions s’ouvrent au public, le site s’attaque au passionnant sujet de l’exploitation des sources ouvertes par les services de renseignement. Hélas, l’article commence mal, en citant comme référence une définition avancée par le CF2R, une structure dont on ne présente plus le fondateur et qui provoque sourires et haussements de sourcils dans le monde du renseignement. Il aurait été sans doute plus pertinent et plus professionnel de citer le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN) qui évoque sur son site les notions de sources ouvertes ou de sources fermées, ces dernières étant gérées par les services de renseignement et autres administrations spécialisées.

En affirmant que la France possédait son « propre système de renseignement via les sources ouvertes » qui ne serait pas autonome mais intégré à la DGSE, l’auteur commet une faute qui révèle une écriture plutôt rapide de son article. En réalité, la DSGE, comme la DCRI, la  DRM ou la DPSD, mais aussi le Quai d’Orsay, le Ministère de l’Intérieur ou celui de la Défense, dispose d’un service de documentation – bien séparé du service de gestion des archives, qui, elles, sont secrètes – évidemment ! On veut croire que la rédaction d’OWNI a par ailleurs déjà entendu parler du Service d’information du Gouvernement SIG, mais c’est une autre histoire, qui nous ferait rappeler que Le Monde confond la DCRI avec les « services secrets », ou qu’Umberto Eco, commentant les fuites organisées par Wikileaks, confondait avec aplomb espions et diplomates. On ne peut décidément pas être bon en tout.

La République ne dispose pas, à ma connaissance, d’un service comparable à l’Open source center (OSC) impérial, chaque administration gérant ses propres moyens de documentation en fonction de ses missions et de ses moyens, au service des autorités politiques ou d’autres administrations. Ainsi, le service de documentation de la DGSE ne peut être directement interrogé par des acteurs extérieurs à la centrale de renseignement et il opère exclusivement au profit des entités chargées de recueillir du renseignement : Direction du renseignement (DR), Direction technique (DT) ou Direction des opérations.

Le travail des membres de ce service de documentation consiste à, d’une part, réaliser une veille sur l’ensemble des sources ouvertes (grande presse, presse spécialisée, travaux universitaires, sites Internet), à signaler les faits saillants aux unités chargées de recueillir et d’analyser le renseignement et qui se focalisent sur les vrais renseignements, c’est-à-dire ceux obtenus par des sources secrètes à l’étranger, et, enfin, à répondre aux demandes de ces unités.

Imaginons, par exemple, que la DGSE décide demain de s’intéresser à la police islandaise. Les responsables de cette mission découvriront, à n’en pas douter, l’absence totale de données au sein du service, et ils auront besoin, en premier lieu, de créer un fonds de connaissances pour affiner leurs besoins, leurs cibles et leurs méthodes. Le service de documentation devra alors hanter les librairies, réelles ou virtuelles, afin de rassembler des données qui seront synthétisées et transmises aux analystes, qui les moulineront à leur tour et, de fil en aiguille, parviendront à déboucher sur des besoins en renseignement qui seront alors donnés à la DT, à la DO ou à qui veut pour « creuser » et attendre la fameuse pointe de la pyramide, celle qui ne recouvre que les 10% de renseignements réellement secrets et cachés en conséquence aux yeux du monde.

Contrairement à ce qu’écrit OWNI, les membres du service de documentation, du moins à ma connaissance, ne se livrent donc pas à des activités illégales, telles que la pénétration d’ordinateurs. L’auteur cite bien imprudemment le Figaro magazine pour justifier ses doutes quant à la légalité des actions conduites par les documentalistes de la DGSE, et il a bien évidemment tort. Le piratage de données informatiques est, on veut le croire, pratiqué boulevard Mortier, mais au sein d’équipes spécialisées opérant au sein de la DT ou de la DR, selon le sacro-saint principe du cloisonnement et d’autres règles opérationnelles qu’il n’est pas utile de détailler ici. Le fait que la DSGE reconnaisse recruter des hackers n’implique pas que ceux-ci soient affectés à un service de documentation mais bien plutôt aux structures chargées de faire du renseignement, et organisées en conséquence.

S’agissant de l’identité des fonctionnaires, il va de soi, mais il semble que cela ne saute pas aux yeux de tout le monde, qu’elle est couverte par le secret défense. En France comme au Royaume-Uni ou en Allemagne, le statut des membres des services de renseignement est particulier (cf. ici, par exemple). Il s’agit aussi bien de les protéger que de protéger leur administration et les fuites sont rarissimes, aussi bien pour des raisons déontologiques que par crainte des sanctions pénales. On se souvient de la douloureuse affaire Plame aux Etats-Unis sous l’Administration Bush, qui a donné en 2010 un film passionnant, Fair Game, de Doug Liman (The Bourne identity, 2002), avec Sean Penn, Naomi Watts et Bruce McGill.

Qu’ils soient analystes, cuisiniers, chauffeurs ou affectés à l’exploitation des sources ouvertes, les fonctionnaires de la DGSE sont donc tenus au secret, et ça n’a rien à voir avec la réalité de leurs activités. Que les réponses du porte-parole de la DGSE, Nicolas Wuest Famose, n’aient pas été à la hauteur, admettons-le, même s’il me revient de toute part que l’homme est brillant, intègre et plutôt bon camarade. Que le journaliste fasse preuve de suspicion, c’est bien le moins, mais on aimerait voire cette suspicion s’exercer aussi au sujet du rôle de certaines unités françaises au Rwanda en 1994, ou de nos liens avec Hashim Taçi au Kosovo en 1999, ou des relations de certains de nos diplomates avec le défunt régime de Saddam Hussein. Mais, évidemment, voilà qui exposerait les poseurs de questions à des ripostes plus ou moins fines des autorités, et il est bien plus confortable de passer la main dans le dos du public et de le conforter dans sa vision caricaturale d’un métier pratiqué en France, dans des conditions parfois ubuesques, par des hommes et des femmes, policiers, gendarmes, douaniers, civils et militaires qui, sans toujours risquer leur vie, sacrifient beaucoup à la défense d’un peuple qui n’a conscience de rien. L’alimentation du soupçon, nécessaire dans une démocratie, conduit parfois à des abus, comme la pitoyable instruction de l’attentat de Karachi par le juge Trévidic, ou à des aberrations, comme ces articles qui en disent plus long sur leurs auteurs que sur leur objet.

Pour finir, on ne peut conseiller à M. Wuest Famose d’aiguiller ses interrogateurs d’OWNI, la prochaine fois que ceux-ci reprocheront à la DGSE de ne pas s’ouvrir au monde, vers deux ouvrages passionnants dont la parution était impensable il y a encore quelques années : Les espions français parlent, de Sébastien Laurent (2011, Nouveau Monde Editions) et l’indispensable Dans les archives inédites des services secrets, sous la direction de Bruno Fuligni (2010, Iconoclaste).

Comme on l’apprenait autrefois dans les universités de la République, il faut lire et lire encore avant d’écrire n’importe quoi. Disons simplement que c’est mieux.

 

Merde, on tourne en rond. Merde, on tourne en rond. Merde, on tourne en rond.

Maman, ceci est ma dernière lettre. Je m’apprête à révéler une série de retentissants secrets d’Etat puisque les journalistes de notre pays sont muselés par l’omniprésente police politique et la crainte, toujours plus forte, d’une déportation définitive dans le Massif Central, en Corse, voire, pour ceux que nous ne reverrons sans doute jamais, en Bretagne.

Je vais donc prendre le maquis dès demain, probablement du côté de Fontainebleau, et j’ai bon espoir qu’un Lysander de la RAF viendra m’exfiltrer, d’ici une semaine, de ce pays fermé et apeuré qu’est devenue la France. Sinon, s’ils me retrouvent après mes terrifiantes révélations, je ne faillirai pas et je saurai mourir pour la liberté, en fier fils de la Gaule.

Mais vite, car j’entends déjà les véhicules de la milice boucler le quartier et résonner sur les trottoirs luisants de ce débuts d’automne les chaussures à clou des agents de l’infâme oppression. Quels sont donc ces secrets ? Les touches de ma Remington me semblent brûlantes, et chaque lettre tapée me rapproche de l’issue. Qu’importe, le peuple doit savoir.

Depuis plusieurs jours, les plus courageux de nos journalistes, ceux qui n’ont pas encore disparu dans les sinistres couloirs de l’hôtel Crillon, osent évoquer, dans les recoins les plus abrités de leurs rédactions assiégées, la mise en examen du préfet Squarcini, un des plus proches collaborateurs du chef de l’Etat. Les éditorialistes de la presse clandestine, celle qu’on ne trouve que dans les squats insalubres du nord de la Capitale et qu’on ne lit que sous la douche ou à la cave sans lumière, les rédacteurs en chef de ces quotidiens intransigeants que nous savons voués à disparaître lors du lancement du prochain plan quinquennal, ces fiers défenseurs de la liberté de pensée ont imprudemment écrit que M. Squarcini, dit « le Squale », dit « le mari de la Française Turpin », serait le chef du renseignement français.

Hélas, la réalité est bien plus horrible, et ça n’est qu’au prix de risques inconsidérés que j’ai découvert que ce redoutable personnage était en réalité le directeur de la DCRI, un organisme mystérieux dont le siège est habilement dissimulé dans une épicerie de Levallois, une ville interdite aux étrangers où résonnent chaque soir les hurlements des opposants. Alors, si M. Squarcini n’est pas le chef du renseignement français, qui cela peut-il être ? Un homme de l’ombre encore plus redoutable ? Il se murmure, mais j’ose à peine l’écrire, qu’il y aurait au-dessus de lui un autre serviteur impitoyable de la tyrannie, surnommé ironiquement Ange. Mais j’en ai déjà trop dit et je sens presque déjà le froid canon d’un Manurhin sur ma nuque moite de peur.

J’ai aussi dévoilé un autre secret, bien plus angoissant encore. Un exemplaire du Monde, que je consultais fébrilement il y a peu dans un souterrain de La Défense, titrait : « Affaire Bettencourt : les services secrets ont espionné un journaliste du Monde ». Une de mes sources m’a avoué, et elle a disparu depuis, qu’il ne s’agissait pas des services secrets mais du contre-espionnage, un service intérieur. Il existerait, dans un quartier désolé de Paris, une mystérieuse caserne abritant les VRAIS services secrets, des gens mystérieux utilisant des faux noms, travaillant hors du pays et se livrant aux pires turpitudes. J’en frissonne.

Un correspondant anonyme, qui vient de quitter le pays déguisé en cadre sup’ de L’Oréal, m’a d’ailleurs fourni deux schémas qui seront d’une grande utilité à nos amis du MI-6 et de l’OSS. Je crois que tout y est et l’invraisemblable cruauté du système répressif mis en place dans notre pays y est dévoilée dans son horreur. Le premier date de 2008, et on me dit que des gens sont morts pour que je puisse le tenir ce soir entre mes mains :

Et l’autre a été publié par un hebdomadaire révolutionnaire connu sous le nom de L’Express, mais j’avoue que je n’ai jamais eu la chance d’en lire un exemplaire.

 

Ah, on frappe à ma porte. Cette fois, c’est pour moi. Je saute dans le vide-ordures et je file à travers champs avec ma Sten.

NB : sérieusement les gars, avant d’écrire en une des trucs qui vous auraient fait virer du CFJ, essayez donc Google. Vous verrez, ça peut servir.

Arrêtons de sauver des vies, bon Dieu !

Bravo, M. Girard, bravo ! Enfin, une voix pleine de bon sens, de décence républicaine, de réalisme, pour enfin s’opposer à cette déplorable tradition française qui veut, on croit rêver, que l’on sauve la vie de nos compatriotes pris en otage. Votre tribune dans Le Figaro du 10 octobre, sobrement intitulée « Otages : arrêtons de payer les rançons », a au moins le mérite de la franchise.

Oui, mille fois oui ! Vous avez raison, laissons-les crever, oublions les circonstances de leur enlèvement, méprisons les missions qu’ils remplissaient ! Du beurre ? Non, des canons, des canons !

D’où nous vient, en effet, cette pénible habitude de nous mobiliser pour sauver nos compatriotes ? Pourquoi nous laisser attendrir ? Ne faut-il pas y voir, comme vous l’avez écrit dans quelques uns de vos articles vantant la vision du Président iranien Mahmoud Ahmadinejad (aka « le petit pompiste », vu ici auditionnant pour le rôle de Silvio Dante), la marque de notre décadence ?

 

Alors oui, certes, certaines prises d’otages sont difficiles à accepter. Des journalistes pris en Afghanistan comme des gamins trop sûrs d’eux, des plaisanciers trouvant que les côtes de Somalie ont quand même plus de gueule que l’école des Glénans, des touristes préférant le trekking au nord Mali plutôt que dans le Nevada…

Les exemples sont nombreux, mais je me permets, malgré votre CV plutôt impressionnant (Normale Sup’, ENA, grand reporter, moi qui ne lis couramment le français que depuis quelques mois), une poignée de remarques.

1/ « Faut casquer, gros père, faut casquer »

Vous écrivez ainsi : « Depuis trente-cinq ans, depuis l’affaire Claustre très exactement, la France a pris la mauvaise habitude d’accepter de payer des rançons aux différents mouvements rebelles qui, à l’étranger, prennent ses citoyens en otages ».  A vous lire, ces paiements seraient naturels, la défaite serait dogmatique, le refus de s’engager constant. On pourrait croire, et c’est sans doute le but de votre tribune, que la France ne cesse de capituler, qu’elle se roule dans l’humiliation comme le GQG, en mai 1940, se roulait dans l’aveuglement.

Certes, notre pays a payé des rançons, certes, il a accepté des compromis, mais toujours dans le but de sauver des vies, celles de nos compatriotes comme celles de leurs guides ou accompagnateurs. Quoi que vous en pensiez, le devoir de la France est de protéger ses enfants, y compris les plus imprudents. Qu’il est facile de les condamner quand on n’est pas celui qui prendra la décision, quand on ne fait que commenter les faits avec l’irresponsabilité du chroniqueur qui vole de Hilton en Sheraton, de Fairmont en Shangri-La. Nous vous laissons volontiers le choix d’apprendre à une veuve ou à des orphelins que leur père est mort pour le principe, voire pour l‘exemple.

Nous payons, donc, et vous seriez surpris de la complexité infinie de cette démarche, de la mobilisation des énergies, des volontés. Oui, c’est coûteux, très coûteux, comme l’enseignement gratuit et obligatoire, comme l’accès aux soins ou à la justice. Oui, c’est long, pénible, oui cela nous affaiblit, mais cela fait aussi notre grandeur et même le plus endurci ne peut s’empêcher d’avoir une bouffée de bonheur et de fierté en découvrant sur un tarmac des Yvelines ou du Loiret les visages de nos compatriotes, libres. Chaque individu libéré des mains d’un groupe terroriste est mon frère, mais je ne sais comment qualifier celui qui les condamne d’un méprisant « Ils ont voulu y aller, qu’ils y restent ». Sont-ce là les valeurs dont vous vous réclamez ? La France éternelle vantée par le Figaro a bien changé, et on aimerait avoir la réaction de votre confrère Georges Malbrunot. Il sera probablement sensible à votre détermination, comme à celle de M. Guéant, le Buster Keaton de la haute fonction publique française. Pourquoi ne pas emprisonner les parents des otages, comme pourrait le suggérer les phénix de la pensée politique française que sont Lionnel Luca, Eric Mini Me Ciotti ou Frédéric Lefèbvre, l’homme qui n’en rate pas une mais qui les rate toutes ?

2/ « Passez devant, je vous rejoins »

Emporté par votre élan, vous ne vous arrêtez pas (jamais !) et vous livrez une fascinante description des mandats des services français : « Le seul message que Paris devrait envoyer à tous les kidnappeurs en puissance à travers la planète, qu’ils se drapent ou non dans une idéologie révolutionnaire, est le suivant : « Si vous osez toucher à un Français, on ne vous paiera jamais ; on vous retrouvera et on vous tuera, même si cela doit prendre des années ! » Il n’est pas sain que la DGSE se spécialise dans le paiement inavoué de rançons. Sa mission première devrait être de repérer les kidnappeurs pour aller ensuite les neutraliser, tout cela dans le plus grand secret, afin de renforcer son pouvoir dissuasif. »

Heureusement que la République vous a, car sans votre déterminante contribution, qui sait quel serait le sort de la DGSE, mais aussi de la DCRI, du Quai d’Orsay, des unités du COS ? Comment leurs mandats et leurs missions seraient-ils définis ? Avec vous, au moins, tout est simple. Pour ne rien vous cacher, je ne suis moi-même pas insensible aux opérations un peu viriles, au payback time de nos camarades de la CIA ou du SIS. Seulement voilà, ça ne s’improvise pas et mener une lutte secrète selon la Chicago way du sergent Malone nécessite bien plus qu’un martial coup de menton devant l’écran de son ordinateur.

Cela a pu vous échapper pendant que vous combattiez aux côtés des Peshmergas, des guérilleros karens ou dans les rangs de l’Alliance du Nord, mais la France ne s’en laisse pas tant compter. Etiez-vous dans la tour de contrôle de Marignane, en décembre 1994, quand le sniper du GIGN a ouvert le feu sur le cockpit de l’Airbus d’Air France ? Avez-vous fait sauter la voiture piégée devant l’ambassade syrienne à Beyrouth ? Vous a-t-on entendu lorsque nous tentions de sortir nos otages du camp d’Abou Sayyaf, à Jolo ? Etiez-vous dans un certain bureau du 20e arrondissement de Paris lorsque les Britanniques ont dit d’un chef talêb qui avait détenu deux Français : « Ne vous embêtez pas, on envoie le SBS le flinguer, lui et sa troupe de crétins analphabètes ». Et en janvier 2000, est-ce vous qui avez recommandé un raid de Jaguar sur les hommes du GSPC qui menaçaient le Paris-Dakar ? Avez-vous été impliqué dans les opérations visant à éliminer les ravisseurs de vos confrères Malbrunot et Chesnot ? Avez-vous sauté (tranche arrière ?) en même temps que Favier au-dessus de l’Océan Indien pour libérer l’équipage du Ponant ? Est-ce vous qui avez conduit le raid des forces spéciales au Mali en juillet 2010 pour délivrer Michel Germaneau ? Etiez-vous le servant du canon d’une des Gazelle lancées à la poursuite des terroristes d’AQMI en janvier dernier, au nord du Niger ?

Qui vous permet de penser que les autorités françaises écartent systématiquement l’option offensive, qu’elles capitulent presque par habitude ? Quel mandat donné par le peuple vous permet d’affirmer « qu’il faut y aller », vaille que vaille, même pour risquer une boucherie ? Quel grand stratège êtes-vous, vous qui voyez la méthode plutôt que l’objectif ?

La prochaine fois qu’un ravisseur prendra une bombe guidée dans sa salle de bains, qu’un émir mourra d’un banal accident de voiture au Sahel ou qu’un drone de l’Empire balayera des écrans radars un groupe de Talibans, j’espère que vous recevrez un carton d’invitation. Le fait qu’un théoricien de votre envergure ait pu être tenu à l’écart des actions secrètes de la République est un scandale qui ne peut plus être toléré. Et vous penserez à envoyer à Perpignan votre carnet de saut et votre indicatif radio personnel.

Fin de transmission

« Victims come and victims go/There’s always lots to spare » (« No man’s land », Bob Seger)

Y a pas à dire, ça part sévère, les droits de succession, après le décès d’Oussama Ben Laden. Comme insatiables, les drones de l’Empire multiplient les frappes et déciment les rangs des jihadistes. Soyons d’ailleurs nets sur ce point, on ne va pas se plaindre. Comme nous le disait régulièrement notre professeur d’histoire-géo, il y a fort fort longtemps dans une ville de province fort fort lointaine, « fallait pas commencer ». Il n’avait pas tort, tout stalinien qu’il était.

Anwar Al-Awlaki vient donc, selon toute probabilité, de rejoindre le Walhalla des jihadistes, où nombre de ses amis ont pris leurs quartiers depuis 2001 – ce qui me rappelle une pensée de Mishima sur le paradis dans l’Antiquité, mais passons. Malgré son air de gentil instituteur ou de compagnon de route de José Bové, Al-Awlaki n’était pas du genre débonnaire.

Idéologue intarissable, recruteur hors-pair, membre de l’état-major d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique, il figurait depuis (2002) sur la liste des objectifs de l’Empire au sein d’Al Qaïda. Plus fort, il avait eu l’honneur, en 2010, d’être le premier citoyen impérial à figurer sur la liste des individus que la CIA était autorisée à tuer. C’est à ces petits riens qu’on mesure la volonté d’un Etat.

Je ne vais pas vous dresser le portrait d’Anwar, d’autres s’en sont chargés, et l’article que lui consacre Wikipedia n’est pas si mal. Je confesse, pour ma part, un petit faible pour la notice nécrologique de CNN (ici), car je trouve tout simplement remarquable l’idée de qualifier Al-Awlaki de rockstar d’Al Qaïda – même si je suis assez exigeant en ce qui concerne le concept de rockstar,  mais c’est une autre histoire.

Il faut dire que le garçon, sous ses airs de premier de la classe, une sorte d’Agnan jihadiste, avait de la ressource. Propagandiste de grand talent, il écrivait avec verve dans Inspire, le magazine diffusé par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) et apportait probablement au mouvement son imagination et sa connaissance des Etats-Unis.

 

Dans une précédente vie, j’avais moi-même écrit, avec quelques autres, que la menace deviendrait réellement très sérieuse lorsque nous aurions en face de nous des individus nous connaissant intimement et donc capables de nous frapper avec précision, au lieu de faire exploser les sempiternels métros et trains. Question en passant : les jihadistes se vengent-ils de n’avoir pu jouer avec les locomotives de Jouef ou Märklin ?

Propagandiste, donc, mais également idéologue, et surtout théoricien, Al-Awlaki était un des esprits les plus brillants du jihad, au point que d’aucuns voyaient même en lui un successeur d’Oussama Ben Laden. L’hypothèse était évidemment idiote, puisqu’Al Qaïda ne peut être dirigée que par un homme ayant derrière lui une longue carrière et l’autorité nécessaire pour recevoir l’allégeance des groupes franchisés, mais elle disait tout le bien que l’on pouvait penser de ce jihadiste atypique, à la fois citoyen de l’Empire et du Yémen. Cité à de nombreuses reprises dans les rapports des services impériaux, et depuis longtemps, il était lié à la crème de la crème du jihad mondial et son nom émergeait dans les enquêtes sur les attentats du 11 septembre 2001, sur la fusillade de Fort Hood en novembre 2009, l’attentat manqué contre le vol Northwest Airlines 253 en décembre 2009 ou la tentative d’attentat à Times Square en mai 2010.  Pour tout dire, un homme comme lui était un cauchemar pour les services de sécurité et de renseignement. Brillant causeur, leader charismatique, parfaitement bilingue, il incarnait à merveille, si j’ose dire, le jihadiste new look, à l’aise dans les discours politico-religieux enflammés comme dans la planification d’opérations terroristes. C’est sans doute sous son impulsion, grâce à l’amicale complicité du bon docteur Ayman, que des mouvements comme AQPA, les Shebab ou le TTP ont décidé de frapper loin de leurs théâtres d’opérations habituels, liant définitivement jihad global et jihad local.

Un bonheur ne venant jamais seul, il semble que Al-Awlaki ait fait le grand saut en même temps que Samir Khan, et le bruit a même couru que l’artificier en chef d’AQPA, Ibrahim Hassan Tali Al-Asiri, était du voyage – ce qu’ont démenti les autorités yéménites puis impériales. Next time, baby.

Plusieurs réflexions me viennent à l’esprit alors que je trace une nouvelle croix sur les visages souriants et innocents de ces responsables terroristes. En premier lieu, il faut à nouveau admirer l’efficacité des services impériaux de renseignement, capables de mener sur le terrain des opérations excessivement complexes dans un environnement pour le moins hostile. D’après les éléments diffusés dans la presse, au moins deux drones MQ-1 Predator, épaulés au sol par une équipe des forces spéciales chargée de valider la cible et de l’illuminer, ont participé à l’opération. En juillet dernier, un raid impliquant un AV-8B Harrier II de l’USS Bataan (LHD-5) avait avorté après une perte du signal laser par le missile de l’appareil.

Souvent moqués par des observateurs nostalgiques d’une puissance française qu’ils ont à peine connue et par quelques commentateurs qui reprochent à l’Empire son budget militaire mais geignent quand nous pouvons à peine soutenir une campagne aérienne limitée contre une armée immobile en Libye, les progrès de l’Empire depuis 2001 dans le domaines des opérations intégrées et dans celui, encore plus complexe, de l’exploitation rapide et pertinente de renseignements en provenance de sources multiples sont vertigineux.

La présence sur le sol yéménite de troupes impériales n’est évidemment pas nouvelle, et il faut être d’une rare mauvaise foi ou d’une incompétence crasse – ces deux qualités pouvant s’associer pour notre plus grand bonheur – pour faire mine de découvrir cette réalité. La presse anglo-saxonne a largement couvert, et depuis plusieurs années, ce front largement ignoré des Français. En décembre 2009, le New York Times avait déjà révélé l’étroitesse des liens que l’Administration Obama avaient tissés avec le régime du Président Saleh : fourniture de matériels, transmission de renseignements, soutien au sol, formation, etc. Les fameux raids du 17 puis du 24 décembre 2009 contre des sites d’AQPA dans la province d’Abyan avaient fait plus qu’éveiller des soupçons – la principale question étant de savoir si tous ces bombardements avaient été conduits par des chasseurs de l’Air Force, des drones de la CIA ou des appareils embarqués sur un porte-avions de la Navy ou un porte-hélicoptères d’assaut des Marines.

Les performances de la communauté américaine du renseignement permettent de mener une véritable stratégie de disruption afin de casser la structure de commandement d’AQPA et ainsi l’empêcher de concevoir et de planifier des opérations. Une telle approche de la lutte contre Al Qaïda confirme que l’actuelle Administration a fait sienne la doctrine héritée des années Bush Jr. et qu’il s’agit bien, à ses yeux, d’une guerre. Dans ces conditions, l’élimination d’Anwar Al-Awlaki et de Samir Khan, tous deux citoyens impériaux, n’a rien de véritablement choquant. Membres d’une organisation terroriste qui ne cache pas qu’elle est en guerre, ces deux garçons étaient conscients de l’issue possible de leur combat, et ce d’autant plus que le martyre est vénéré au sein des mouvements jihadistes. Pour ma part, je considère que l’exécution, validée par la plus haute instance judiciaire impériale, de Troy Davis est infiniment plus choquante et malheureuse que la mort, lors d’une action militaire, de deux hommes qui menaient une guerre contre leur propre pays et représentaient, sans le moindre doute, un danger réel. Après tout, les nazis ont essayé de tuer Churchill, les US Army Air Forces ont abattu le Betty de l’amiral Yamamoto, et je pourrai multiplier à l’infini les exemples d’élimination de chefs de guerre ennemis.

D’ailleurs, que Khan et Al-Awlaki aient été américains ne change rien à l’affaire. Bantous, finlandais, français ou angolais, ils se savaient visés par une armée qui mène une guerre et l’assume. C’était eux ou nous, puisqu’il faut bien choisir son camp et que j’ai choisi le mien il y a déjà longtemps. Cela a donc été eux, et on ne va pas les pleurer. Quant au fait que des Américains aient été tués par d’autres Américains, mon Dieu, quelle importance ? C’est infiniment moins gênant que d’observer le sort des Amérindiens dans les réserves du sud-ouest du pays.

Le débat juridique, diplomatique, stratégique et même moral qui entoure les actions plus ou moins clandestines conduites contre la mouvance jihadiste décime les forêts et engloutit des tonnes de papier. La question de la validité juridique d’une guerre est, à mon sens, secondaire dès lors que l’on peu raisonnablement estimer que l’adversaire, qui ici s’est auto-désigné il y a des années, constitue toujours une menace. Guerre juste, guerre légale ? Légitime défense ? Franchement, on s’en moque et la lecture de quelques livres passionnants, comme De la guerre et du terrorisme, de Benjamin Barber, ou Guerre sainte, jihad, croisade, de Jean Flori ne nous fait guère progresser, en particulier lorsque les travaux théoriques menés au sein des services de sécurité par une poignée de spécialistes ne sont guère mieux considérés qu’une page de publicité dans Elle ou Cosmopolitan : du prestige, certes, mais aucune véritable percée car, reconnaissons-le, peu ou pas de conséquences opérationnelles.

 

Pour ceux qui sont engagés dans la lutte quotidienne contre le jihadisme, le défi porte en effet en priorité sur les aspects opérationnels, et les questions morales ou philosophiques passent bien après. Il est permis de regretter, comme je le fis ici, que les seules voix entendues contre l’islam radical soient celles de responsables politiques populistes, engagés dans une nauséabonde opération de captation des voix du FN ou simplement victimes de leur incapacité à formuler autre chose que des idées d’une étourdissante médiocrité ou d’un consternant angélisme.

L’Empire s’est engagé, sous la Présidence Bush Jr, dans une ambitieuse stratégie de communication à destination du monde musulman. Les erreurs, bourdes et autres fautes commises pendant les huit années passées par George Bush Jr au pouvoir ont largement brouillé le message. Barack Obama a eu à cœur de lever ces ambiguïtés, mais l’intensification, sous son impulsion directe, de la guerre des drones dit clairement l’efficacité attendue, au moins à court terme, de ce travail de séduction… Il n’existe, en effet, pas trente-six moyens de lutter contre la propagande des idéologies radicales.  Si on se retourne vers les pratiques de la Guerre froide, force est de constater que l’Ouest, tout en répondant présent à chaque poussée militaire de l’Est, a largement alimenté et financé un discours construit autour de l’anticommunisme, quitte à pratiquer, comme en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, un douteux amalgame avec le socialisme, voire la social-démocratie et les forces de progrès. Cette posture, qui a conduit à d’impardonnables excès et à de bien douteuses alliances, a été couronnée de succès – mais nous n’allons pas refaire ici l’histoire de l’affrontement mondial entre deux blocs.

L’Empire et quelques uns de ses alliés pratiquent, à des échelles diverses, le contre-discours. Mais celui-ci est rendu délicat à manier en raison du passé de certains. Les guerres de colonisation puis de décolonisation, les rancœurs réciproques, les errements, et les évolutions sociodémographiques obligent à de la finesse, à de la mesure, à de la subtilité – une qualité qui semble avoir déserté les rangs de notre classe politique. De plus, les relations que nous entretenons avec certains de ceux qui soutiennent et alimentent nos ennemis n’arrangent rien. La récente intervention en Libye et la brutale réapparition des islamistes, probablement bénis par le Qatar qui nous a peut-être bien manipulés sur ce coup, ont démontré à quel point l’affaire était délicate. Le couple fusionnel monde arabe – islam et nos difficultés à intégrer des populations non européennes, modestement évoquées ici, nous font commettre d’innombrables maladresses, sans même parler de l’aveuglement de nos orientalistes, sur lequel je me suis déjà étendu (l ‘aveuglement, hein, pas les orientalistes, pas de blague)

Quelles que soient ses méthodes et ses voies, la lutte idéologique contre le jihadisme est bien trop lente et aléatoire pour se priver des rudes techniques des hommes d’action. Il faut donc considérer l’élimination d’Anwar Al-Awlaki et de Samir Khan comme une opération aux motivations autres que militaires. L’appareil de propagande d’AQPA a encaissé un coup sévère, tant le mouvement avait innové, aussi bien sur le fond que sur la forme. Le magazine Inspire est ainsi un modèle de revue attractive, à la mise en page soignée et au discours accessible, loin des torchons péniblement ronéotypés par le GIA dans les années 90 ou des médiocres textes imprimés de travers que l’on trouvait à Londres au même moment.

Pour mener cette lutte idéologique à bien, il faudrait également répondre aux crises sociopolitiques qui minent les Etats de l’arc de crise arabo-musulman et apporter des solutions sérieuses et durables à des conflits qui agissent comme de véritables cancers stratégiques. Nous devrions aussi lutter contre les immenses carences des programmes scolaires de certains pays du Sud, qui perpétuent sans sourciller les pires travers, pourtant identifiés de longue date : femmes considérées comme des citoyens de seconde zone, antisémitisme, nationalisme exacerbé, importance exorbitante accordée au fait religieux, etc. Pour des raisons évidentes, cette tâche est longue, difficile, et les obstacles apparaissent plus vite que les progrès.

En attendant, donc, et comme une réponse aux rotatives qui, dans le Golfe, impriment force foutaises, la solution la plus efficace, pour l’heure, reste l’élimination des propagandistes en chef. Si nous pouvons les arrêter et les juger, arrêtons-les et jugeons-les. S’ils sont hors d’atteinte par des moyens légaux, ma foi, utilisons des moyens qui ne le sont pas. Le premier devoir d’un Etat est de protéger sa population, et il sera difficile de m’arracher des larmes, voire des remords, quant au sort d’idéologues qui ne valent guère mieux que des dirigeants nazis ou des cadres de la Russie stalinienne. Le Centre d’analyse et de prévision (CAP) du Quai, un dangereux repaire de crevures fascistes, c’est bien connu, écrivait d’ailleurs en 2005 que la lutte contre Al Qaïda empruntait à la guerre, tout en étant plus qu’une guerre, et autre chose qu’une guerre. La formule reste d’une rare pertinence, et n’écarte donc pas l’option militaire, qui ne suffit JAMAIS.

Pour dire vrai, il sera d’autant plus difficile de m’émouvoir que je nourris les plus grands doutes quant à l’efficacité du système pénal occidental classique à l’égard des jihadistes. Ces-derniers, comme les enragés d’Action Directe ou les dingues des milices d’extrême droite du Montana, ne sont pas sensibles aux objectifs recherchés par la détention. Pas un de ces garçons ne sort moins radical d’un séjour derrière les barreaux. Au mieux, il est écœuré par une peine longue et sa libération le rend à sa famille brisé, mais en aucun cas réhabilité ou réintégré à la société. D’un point de vue moral, ce résultat n’est guère satisfaisant. Et au pire, il sort encore plus radical, et on lira avec profit le livre de Farhad Khosrokhavar.

On ne compte plus, en France, les cas de jihadistes libérés et arrêtés quelques mois plus tard pour leur implication dans un projet terroriste. En 2005, à Londres, à l’occasion d’une réunion de spécialistes de la lutte contre le terrorisme en marge du sommet du G8, la délégation française avait provoqué un malaise palpable autour de la table en décrivant sans détours la réalité de l’islam radical dans nos prisons, notre incapacité à lutter contre lui, notre impuissance face aux imams prêchant la haine. Curieusement, la délégation russe avait concédé ne pas connaître ce type de difficultés… D’autres pays membres du G8, dont je tairai les noms et les initiatives, avaient en revanche avoué être confrontés à des situations voisines et ne pas avoir trouvé de solution satisfaisante. Sans rire ?

Toujours à la pointe, comme d’habitude, de la lutte pour la dignité humaine, le respect des croyances et la liberté de conscience, les Saoudiens ont innové, il y a quelques années, en mettant au point un programme de réhabilitation religieuse (sic) dont vous pouvez lire des analyses sur le site du Carnegie Middle East Center, ou du Council on Foreign Relations, ou sur les blogs Islam Daily et Insurgency Research Group. A Singapour, un pays cher à mon cœur, un programme voisin a donné des résultats encourageants. En Arabie saoudite, en revanche, il est permis de douter de son bilan, de ses méthodes et même de ses objectifs puisque les jihadistes réhabilités sont déclarés « guéris » quand ils reviennent au wahhabisme, la déclinaison locale du sunnisme, qui irrigue justement le salafisme et le jihadisme. On peut donc résumer le processus de réhabilitation ainsi : Avant, ils étaient nazis, mais à présent ça va beaucoup mieux puisqu’ils ne sont plus qu’antisémites et militaristes.

Dans ces conditions, et quoi que nous disent certains donneurs de leçons, éliminer physiquement les meneurs ne semble pas être la plus mauvaise des solutions, surtout au Yémen, un Etat virtuellement failli, et surtout quand dans ce pays le Président Saleh, grand ami de la France de M. Chirac, entretenait il n’y a pas si longtemps d’amicales relations avec Anwar Al-Awlaki tout en coopérant avec l’Empire (cf. ici, par exemple). Et je ne vous parle même pas du rôle du frère du Président Saleh dans l’attentat contre l’USS Cole, en 2000.

Autant vous dire que l’Empire ne va pas laisser tomber l’affaire aussi facilement et va continuer à construire des stations de guidage de drones, à approcher des porte-avions des côtes d’Arabie et à y déployer des détachements de forces spéciales. Certains jours, être au Pentagone doit être réellement enivrant…

On nous prie d’annoncer le décès d’Atiyah Abdelrahman

On nous prie d’annoncer le décès d’Atiyah Abdelrahman, citoyen libyen, adjoint du bon docteur Ayman Al Zawahiry et idéologue du jihad.

– Jihadiste, faut reconnaître, c’est pas une sinécure, doit-on encore entendre dans les salons de thé de Peshawar.

Et il doit bien se trouver un type au front un peu bas pour répondre d’un air entendu :

– Ouais, c’est pas faux.

Atiyah Abdelrahman était pourtant une personnalité attachante. Vous trouverez sans peine sur YouTube quelques réjouissantes vidéos dans lesquelles ce cher disparu vante les mérites de la guerre sainte, les avantages de la lapidation ou l’impérieuse nécessité de tuer des juifs et des croisés. Il faut dire que notre homme était une pointure, une véritable légende du jihad – pensez donc, il savait lire et écrire – à la vie déjà aventureuse.

Membre du Groupe islamique combattant libyen (GICL), il était réputé avoir une connaissance précieuse de la mouvance islamiste radicale maghrébine et avait même effectué un séjour plutôt mouvementé au sein du GIA au début des années ’90, une expérience semble-t-il assez cuisante.

Homme de confiance, il avait aussi joué un rôle central dans le rapprochement entre Abou Moussab Al Zarqawi, le boucher de Bagdad, et les esprits raffinés d’Al Qaïda réfugiés au Pakistan (cris de la foule : « Au Pakistan ? Honteuse calomnie sioniste ! »). Il aurait même eu le courage de retourner en Algérie au début des années 2000 afin d’y convaincre les chefs du GSPC de se rallier au fier étendard d’Oussama Ben Laden. Bref, une épée. Et, mais vous l’aviez noté, Atiyah Abdelrahman est mort alors que des inquiétudes, déjà anciennes, ressurgissent au sujet du poids des jihadistes au sein de la rebellion libyenne. Même le roi Abdallah d’Arabie saoudite, qui s’y connaît, a récemment affirmé que des membres d’Al Qaïda s’étaient glissés parmi les insurgés (notre jeu de l’été : saurez-vous les retrouver ?)

Seulement voilà, il se trouve que l’Empire veille au grain et entend frapper sans relâche les cadres d’Al Qaïda. Assassinat ciblés ? Si vous voulez.

Dix ans près les ricanements d’observateurs qui pensent qu’on recrute des sources avec de petits bouts de bois qui frémissent, ou qui imaginent qu’il y a de l’espace pour une négociation avec des jihadistes enragés, les services impériaux maîtrisent admirablement un processus opérationnel qui leur permet d’éliminer régulièrement des responsables taliban ou jihadistes à l’aide de drones, vous savez, ces petits avions armés et sans pilote dont la France ne dispose toujours pas – une preuve supplémentaire de leur grande pertinence.

Ce qu’il y a d’assez troublant dans cette campagne d’éliminations, à mon sens, c’est que l’Empire semblerait commencer à croire que la victoire est au bout du Hellfire (AGM-114 pour les maniaques qui me lisent, et je sais que vous êtes là).

De fait, viendra bien un moment où le bon docteur Ayman ouvrira une lettre piégée (« Ne l’ouvrez pas ! » serait le conseil de Farès) et où plusieurs de ses aimables subordonnés auront de regrettables accidents de voiture. Il faut dire que les routes ne sont pas sûres au Pakistan ou au Yémen. Mais ces quelques décès d’hommes pieux suffiront-ils à éteindre l’incendie ?

Au nord du Nigeria, les sympathiques agités de Boko Haram ont déjà une réponse. Comme leurs amis des Shebab de Somalie, d’ailleurs. Ou les garnements du sud de la Thaïlande. Enfin, on ne va pas se plaindre en plus, non ? La guerre est déjà longue, mais elle n’est pas finie.

Pour ma part, je suis sensible au geste de mes amis de Langley qui ont choisi de « retirer » d’Atiyah Abdelrahman un 22 août, jour anniversaire de la mort de mon père, un homme dont la main n’aurait pas tremblé. Merci, les gars.

« Ain’t no escaping/Don’t run and hide » (« The hitman », Queen)

Je ne suis jamais allé en mission en Norvège. On m’y avait invité mais une quelconque autorité a décidé que mon attachante présence était requise à Paris, probablement pour mettre à jour la 14e analyse de la menace à l’attention d’un ministre qui s’en moquait comme de sa première réunion de groupe parlementaire. Mes collègues norvégiens et moi avions pourtant des tas de choses à nous dire, sur Najmuddin Faraj Ahmad, le célèbre mollah Krekar patron du groupe jihadiste kurde irakien Ansar al Islam, qui fut un temps dirigé par le regretté Abou Moussab al Zaraqawi, le boucher de Bagdad. Ou sur le rôle de l’ambassade d’Iran. Ou sur les liens des rares islamistes présents en Norvège avec leurs camarades en Suède ou au Danemark.

Quand les premiers messages sont arrivés en provenance d’Oslo, ce 22 juillet, j’ai donc pensé aux jihadistes kurdes et à Al Qaïda. Il s’agissait d’une première hypothèse, infondée et qui s’est révélée fausse. J’ai ensuite pensé à un de ces tireurs fous comme il y en a déjà eu dans les pays du nord de l’Europe (je dis « nord » car la Finlande n’est pas scandinave, comme chacun sait). Je me trompais encore. Les premiers éléments recueillis par la police norvégienne, dont les déclarations du tueur (avouons que ça aide quand même pas mal) ont permis d’affirmer qu’il s’agissait, non pas d’un jihadiste ni même d’un adolescent comme ceux que l’on vit à Littleton, mais d’un homme ayant largement dépassé la puberté et dont les motivations relevaient clairement d’une pensée d’extrême droite.

Je ne crois pas m’avancer en affirmant que personne n’avait vu venir le coup. La police norvégienne avait placé Anders Behring Breivik (ABB) sur une watch list après son achat massif d’engrais au printemps, mais les archives sont pleines de criminels qui étaient sur de telles listes, demandez donc au FBI ou au MI-5, pardon, au British Security Service (BSS). Le soir de la tuerie, il était déjà possible de considérer avec stupeur et une certaine admiration technique la sophistication de l’attaque et le sang froid presque surnaturel du tueur. La piste d’un extrémiste de droite, un de ces lone wolves que redoute tant le FBI et que j’avais évoqués rapidement en novembre 2009 ici, a été rapidement évoquée et semble, deux semaines après les faits, largement validées par les faits.

Très vite, et sans surprise, les uns et les autres y sont allés de leurs commentaires. Jean-Marie Le Pen, qui n’est jamais le dernier à dire des idioties, a déclaré le 30 juillet que la naïveté du gouvernement norvégien (sic) était plus grave que les attaques conduites à Oslo (sic derechef). On retrouve dans cette saillie la quintessence de la pensée du plus célèbre borgne de France, incapable de résister à une provocation douteuse. Etrangement, la fille, qui ne nous avait pas habitués à de telles erreurs, a justifié son silence après la remarque de son père en indiquant qu’elle n’avait rien à dire car elle n’était pas en désaccord. Vous me direz, c’est logique, comme l’aurait fait remarquer Dame Séli.

De l’autre côté de l’échiquier, certains en sont presque venus à se réjouir des opinions politiques du tueur : enfin un terroriste d’extrême droite ! Une sorte de divine surprise avec des années de jihadisme, de violence anarchiste et d’assauts de communistes nés après la chute du Mur. Ah, folle jeunesse.

Vu d’ici, je pense qu’on peut avancer deux types de remarques : d’abord, sur le mode opératoire, puis sur l’arrière-plan idéologique et historique de l’attentat.

Procédons avec méthode et commençons par le mode opératoire. L’opération menée par Anders Behring Breivik est un modèle du genre : après un attentat à l’explosif (voiture piégée) contre une cible symbolique (les bureaux du gouvernement) vers 15h25, le terroriste, revêtu d’un uniforme de la police, a quitté Oslo, s’est rendu à 20 kilomètres de là sur les rives du lac de Tyrifjorden, s’est embarqué sur le ferry vers 17h, a débarqué sur l’île d’Utoya où il rassemblé des dizaines de participants à une université d’été du parti travailliste et a commencé à les abattre à l’aide d’un fusil automatique.

– Le terroriste a fait preuve d’une grande maîtrise technique : la bombe composée à l’aide d’engrais, selon une recette bien connue des jihadistes et des milices survivalistes américaines, est jugée par plusieurs spécialistes comme un modèle du genre. 7 personnes ont été tuées et la zone du blast a été dévastée.

– Profitant du chaos généré par cette explosion, le terroriste a quitté la capitale norvégienne et a gagné sans encombre son second objectif, sur l’île d’Utoya. Là, il a, suprême raffinement, utilisé l’attentat d’Oslo pour rassembler des dizaines de jeunes gens afin de leur rappeler des mesures de sécurité. Dans ce pays pacifique, l’autorité de ce policier n’a pas été remise en cause et c’est donc à l’abattoir qu’ABB a conduit ses nombreuses victimes, avec un sang-froid proprement sidérant.

– L’opération a donc, en une après-midi, ciblé selon deux modes opératoires très différents (voiture piégée puis mitraillage) deux objectifs éloignés, à la façon de ce qu’avaient réalisé à Bombay en novembre 2008 les terroristes du LeT qui s’étaient déplacés tout en tuant et avaient ainsi semé une grande confusion parmi les forces de l’ordre et de sécurité indiennes – qui n’avaient pas besoin de ça pour être désorganisées.

– Le port d’un uniforme officiel et son appartenance au groupe ethnique majoritaire dans le pays ont permis à ABB de donner le change jusqu’au moment de la tuerie.

– Il s’agit donc d’une affaire bien conçue et bien menée par un homme apparemment seul et donc virtuellement indétectable. Surtout, on voit là les dégâts que peut causer une opération imaginée par des individus non seulement immergés dans une société mais surtout capables, par leur compréhension de celle-ci, de la frapper au cœur. En décembre 2006, j’avais participé à un échange de vue avec quelques uns de mes collègues et chefs au sujet de la vulnérabilité française. Avec l’optimisme béat qui me caractérise, j’avais alors écrit que dans une société multiculturelle taraudée par le doute, agitée par d’incessantes querelles plus ou moins téléguidées par les uns et les autres et profondément perturbée par quatre décennies de chômage de masse, des manœuvres de déstabilisation pouvaient être menées par une poignée d’individus décidés à frapper les lieux les plus symboliques (crèches, écoles, lycées, hôpitaux, lieux de culte, galeries commerçantes ou grands magasins, etc.) afin de provoquer, à l’aide de revendications soignées (références religieuses et ethniques, accusations, etc.), une onde de choc dont les effets pourraient être presque illimités. Le terrorisme, après tout, n’est qu’une démarche opérationnelle visant à faire pression sur un gouvernement.

Et on en vient tout naturellement à la suite : signature idéologique, arrière-plan historique. Comme des siècles d’expérimentations attentives l’ont démontré, les cons osent tout, ce qui, à en croire certains ethnologues, les rendrait reconnaissables entre tous. Les différentes photos laissées par ABB laissent peu de place au doute quant à son état de santé mental– et les sceptiques pourront consulter sur le Web les nombreux articles que la presse a consacrés à ce jeune homme, comment dire, sans doute un peu déphasé.

Alors ? Fasciste ? Raciste délirant ? Fondamentaliste chrétien ? Signe avant-coureur de la fameuse « insurrection qui vient », mais dans une version légèrement différente de celle à laquelle aspirent les exaltés de Tarnac ?

N’en déplaise aux minets de l’UMP (comme ici), il semble qu’ABB soit bien un chrétien convaincu. Sa foi n’est probablement pas très raffinée, et on peut sans doute la rapprocher de celle d’un petit émir d’AQMI perdu dans son maquis pas tellement loin de Boumerdès plutôt que de celle d’un idéologue jihadiste ayant pignon sur rue à Riyad. Mais, évidemment (j’aime bien taquiner les minets de l’UMP qui écrivent sur Atlantico), la puissante foi chrétienne d’ABB est manifestement un des éléments d’une construction intellectuelle faite de pathologies mentales ayant elles-mêmes entraîné une lecture pour le moins engagée de la situation en Europe. Son obsession de l’islamisation, un vieux leitmotiv de l’extrême droite, ne renvoie pas tant à ses propres convictions religieuses qu’à un racisme militant qu’il serait un peu naïf de notre part de considérer comme inexistant en Scandinavie. Nos voisins du nord sont peut-être charmants, socialement très avancés, mais il convient quand même de rappeler que leur imaginaire historique comprend, avec fierté, les Vikings et autres turbulents navigateurs au sens de la fête si communicatif. Pendant la Seconde guerre mondiale, tous les Suédois et tous les Norvégiens ne se sont pas couverts de gloire. La Norvège était occupée par le Reich, tandis que la Suède, officiellement neutre, se plaçait dans cette zone grise dont on ne sort jamais grandi. Demandez donc au fondateur d’Ikea ce qu’il faisait pendant la guerre. Bref.

Des esprits attentifs ont par ailleurs relevé que notre apprenti nageur de combat avait perpétré son crime un 22 juillet, le jour anniversaire de la fondation du Royaume de Jérusalem par les Croisés (En 1099, mais est-il vraiment utile de le préciser ?). La coïncidence est un peu grosse, et il faut sans doute considérer que celui qui se voit comme un croisé n’a pas frappé un 22 juillet par hasard.

Evidemment, les réactions n’ont pas manqué. Très à droite, certains n’ont pu cacher leur excitation de voir un homme commettre un crime aux noms de leurs convictions – selon le vieux principe « Vas-y, passe devant, je te rejoindrai ». Facile – et encore, il faut oser (cf. supra) – admirer un type en laissant sur Twitter quelques fortes pensées dignes de Minute ou de La vieille taupe. Très à gauche, les idioties n’ont pas non plus manqué, mais on peut difficilement reprocher à qui que ce soit de condamner les tueries d’Oslo.

Les choses se sont gâtées, à mes yeux, quand au soulagement bien compréhensible des musulmans de ne pas avoir à supporter le poids moral d’un nouveau carnage ont succédé les analyses biaisées, illustrées par de distrayants montages photos :

ABB a assassiné des dizaines de personnes au nom de sa détestation délirante de l’islam, et plus généralement du multiculturalisme. Ceux qui ont tenté d’expliquer, voire de justifier ou de minimiser son geste, devraient se cacher après une telle infamie. Reste cette inquiétante tension qui monte dans nos vieilles sociétés occidentales, confrontées à la fin d’un cycle de prospérité que l’on pensait sans doute sans fin et aux manifestations de ce basculement de puissance que j’évoquais ici cet hiver, emporté par mon lyrisme : immigration d’autant plus angoissante pour des bourgeoisies saisies de vertige que plus rien n’est en place pour lui offrir emploi et statut social et que l’actualité du semestre écoulé, faite de bruits et de fureur, n’a sans doute pas contribué à apaiser leurs angoisses.

La vraie différence entre le fondamentalisme religieux d’ABB et celui d’un quelconque jihadiste yéménite se situe dans les réactions enregistrées dans leurs communautés respectives et dans les propos des responsables religieux. Les attentats d’Oslo ont été condamnés par l’écrasante majorité des Européens. A l’exception de quelques nazillons et autres nostalgiques du Grand Reich et des cérémonies sous les dolmens, tout le monde a exprimé son horreur et son indignation. Quand un jihadiste se fait exploser sur un marché de Bagdad ou devant un check point pakistanais, il se trouve toujours des crétins pour saluer son sacrifice face à un régime – nécessairement – apostat. Essayez donc à présent d’arracher à certains imams, plus nombreux qu’ils ne le devraient, une condamnation d’un attentat contre l’Empire ou contre Israël, vous ne serez sans doute pas déçus, là encore. Mais il convient, en effet, de ne pas sous-estimer la menace représentée par les membres les plus radicaux de l’extrême droite européenne.

Le risque, au-delà de la polarisation extrême droite/extrême gauche, populisme contre populisme, est à présent de voir apparaître d’autres loups solitaires, copy cats qui s’essaieront à Faites votre croisade tout seul.

Ah, j’oubliais. Si on pouvait nous épargner les remarques idiotes dignes d’une Mireille Dumas sur l’influence des jeux vidéos. Il s’est vendu plus de 12 millions de Call of Duty : Modern Warfare 2, et il ne me semble pas que le nombre de fusillades ait augmenté en proportion depuis décembre 2009. De tels arguments sont d’une rare insanité. On se retrouve sur le XBox live – sachant que je n’ai jamais tué personne (aux dernières nouvelles) ?

« What was the price on his head? » (« Wake up », Rage against the machine)

Les temps sont durs pour Al Qaïda. Quelques semaines après la mort d’Oussama Ben Laden, abattu le 2 mai par les brutes sanguinaires (ne le sont-elles pas toutes ?) de la Navy SEAL Team 6 dans sa villa pakistanaise, quelques jours après la cruelle disparition, le 3 juin, de Mohamed Ilyas Kashimiri, un autre charmant bambin, voilà que Fazul Abdallah Mohammed, le Keyzer Söze d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, est mort à Mogadiscio, le 7 juin dernier. « L’accident bête », aurait pu dire Pascal, puisque notre homme a été abattu à un barrage des forces du gouvernement de transition alors qu’il venait de réaliser qu’il tenait à l’envers sa carte de Mogadiscio. Comme quoi, nos épouses ne sont pas les seules à ne pas savoir lire une carte.

Opérationnel de grande qualité – mais peut-être un peu juste question topographie, artificier à ses heures, concepteur imaginatif de plusieurs attentats fondateurs (contre les ambassades de l’Empire en Tanzanie et au Kenya le 7 août 1998, contre l’hôtel Paradise et un avion de ligne israélien à Mombasa le 28 novembre 2002), Fazul était aussi un des chefs militaires des Shebab somaliens, au profit desquels il jouait le go between avec Al Qaïda et Al Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA).

Fazul, qui avait décidément toutes les chances, était traqué par l’Empire depuis 1998, et on se souvient encore, aux Comores, de l’arrivée par vol spécial de dizaines d’agents FBI en août 1998. De mauvaises langues suggéraient même que notre turbulent garçon disposait de soutiens amicaux au sein de l’Etat comorien, une accusation odieuse que nous ne saurions diffuser à notre tour.

L’Empire a tout essayé, et on a bien cru, en juillet 2004 que son compte était bon lorsque les services pakistanais, amicalement secondés par les gens de Langley, ont mis la main sur Ahmed Khalfan Ghailani, un proche camarade de Fazul, après une belle fusillade près de Gujrat. Les données découvertes dans les ordinateurs de Ghailani avaient alors permis à la CIA et au SIS britannique de frapper les réseaux pakistanais présents au Royaume-Uni, mais rien ne fut découvert au sujet de Fazul.

Le 1er janvier 2009, un drone de l’Empire rappela brutalement à Dieu, lors d’un raid au Pakistan – vous savez, notre si précieux allié contre Al Qaïda – Fally Mohamed Ally Msalam, un des chefs militaires de l’organisation dans le pays, et son adjoint, Ahmed Salim Swedan, un autre proche de Fazul.

Hélas, l’insaisissable comorien restait introuvable. Pourtant, la traque ne faiblissait pas. De mystérieux raids étaient conduits en Somalie depuis de lointaines bases du Golfe ou depuis Djibouti – ah, ces paires de F-15E en bout de piste… Mieux, en janvier 2006, l’Empire, qui ne renonce jamais et ne lésine guère sur les moyens, avait financé l’invasion de la Somalie par l’Ethiopie. En vain.

Et voilà que ce pauvre garçon rate sa sortie en se perdant dans Mogadiscio… Les plus soupçonneux y verront sans doute la marque d’une odieuse manœuvre de l’Empire. Pour ma part, et sans exclure une participation de services spéciaux, je vois dans cette pitoyable fin une nouvelle illustration de ce facteur humain que j’ai tant observé par le passé. Forcément, en contemplant la dépouille de Fazul, on ne peut pas non plus s’empêcher de repenser à tous ces raids aériens lancés trop tard, à ces opérations héliportées décommandées, à ces complots plus ou moins sérieux, à ces projets d’enlèvement irréalisables, à ces attentats aux bilans catastrophiques, et à ces destructions en cachette de quelques télégrammes gênants.

De simples péripéties, sans doute. Enfin, on ne va pas le pleurer, n’est-ce-pas ?

Le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich

Je dois confesser mon peu d’appétence pour les auteurs français contemporains. Depuis la mort de Julien Gracq, le paysage littéraire hexagonal me semble en effet bien morne. Quitte à lire des romans français, autant lire ceux de Flaubert que ceux de Guillaume Musso et éviter les tombereaux de mauvaises nouveautés qui se déversent sur nous à chaque rentrée « littéraire ».

J’avais évidemment noté la publication de HHhH (Himmlers Hirn heisst Heydrich : le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich), de Laurent Binet, mais, fidèle à ma légendaire distraction, je n’avais en revanche pas noté que cet ouvrage n’était, en aucune façon, une simple biographie de Reinard Heydrich, une des pires crevures que le IIIe Reich, qui n’en était pourtant pas avare, ait données au monde.

La figure de Heydrich, comme celle, d’ailleurs de Martin Bormann – sans doute le pire des fumiers – m’a toujours fasciné.

J’avais découvert son existence en lisant, au début de mon adolescence, le monument de William Shirer The rise and fall of the third Reich (1960), qui offrait au lecteur un trombinoscope des principaux dirigeants nazis. J’étais revenu à Heydrich au cours de mes années d’études, lorsque je travaillais sur le système concentrationnaire du Reich. Plus tard, au service de la République, je revisitai à nouveau la figure du maître espion nazi, avec toujours les mêmes frissons d’horreur.

L’ouvrage de Laurent Binet a constitué une excellente surprise, loin des austères études historiques dont je suis pourtant friand, à mille lieues des œuvres françaises qui accumulent d’années en années poncifs, facilités et nombrilisme.

Dans un style jubilatoire, l’auteur mène de front plusieurs récits avec lesquels il jongle brillamment sans jamais tomber dans une vaine virtuosité. Biographie à peine déguisée de Heydrich, description de l’opération des services anglais et de la résistance tchèque qui parvint à éliminer le protecteur de Bohème-Moravie, HHhH est aussi un réjouissant tableau des affres de la création littéraire. Comme dans un essai d’Umberto Eco ou un des premiers films de Woody Allen, Laurent Binet ne nous cache rien de ses errements, essais, renoncements, mais cette légèreté, apparente, ne nie rien de la terrible réalité qu’il décrit. On est ainsi loin de la brutale – mais courageuse – démarche de Roberto Benigni (La vita è bella, 1997), et encore plus de l’immortel chef d’œuvre de Claude Lanzmann, Shoah (1985), un film que tout homme devrait voir au moins une fois dans sa vie.

Auteur complet, Binet profite de son récit pour évoquer les autres œuvres consacrées à Heydrich, à commencer par le film de Fritz Lang (Hagmen also die !, 1943). Mais, sans snobisme – du moins me semble-t-il – il fait aussi référence au mythique Fatherland, de Robert Harris (1992) adapté pour la télévision en 1994 par Robert Menaul avec Rutger Hauer.

Il ne manque plus à ces références iconoclastes que l’hilarant Rêves de fer, de Norman Spinrad (1972), les remarquables polars de Philip Kerr, (L’été de cristal, 1989, La pâle figure (Heydrich), 1990, Un requiem allemand, 1990, récemment rassemblés dans La trilogie berlinoise), ou, pour les plus exigeants, Le complot contre l’Amérique, de Philip Roth (2004).

Laurent Binet nous offre avec HHhH une brillante variation littéraire sur le thème de l’enquête historique et du on going work. Il serait dommage de bouder son plaisir, avant de relire Raul Hillberg, Ian Kershaw ou Christopher Browning. Quant aux critiques faites à Binet (« ce n’est pas un roman », « ce n’est pas un ouvrage historique »), on laisse à leurs auteurs le plaisir pervers de dénigrer – une façon comme une autre de dissimuler leur médiocrité.

« And my blood is my own now » (« The prisoner », Iron Maiden)

Les voilà de retour, embrassés par leurs proches, acclamés par leurs collègues, salués par la classe politique. Amaigris, épuisés, ils font peine à voir et on ne sait s’il se faut se jeter à leur cou ou s’il faut les faire asseoir le plus vite possible. On est, en tout cas et quoi qu’on pense des circonstances de leur capture, heureux de les revoir en vie, avec leurs pauvres sourires, leurs yeux humides et leurs joues creuses.

Les voir là nous rend fiers d’eux, et aussi de leurs libérateurs – auxquels il faut une nouvelle fois tirer respectueusement notre chapeau. Quant à leurs ravisseurs, on ne peut qu’espérer qu’ils croiseront un jour un drone de l’Empire ou les aimables plaisantins d’une quelconque équipe de forces spéciales occidentales – puisque tout le monde sait désormais quelle confiance accorder au pouvoir pakistanais dans la lutte contre Al Qaïda.

Ils sont libres, donc et déjà revient la question, comme à chaque fois : que nous ont coûté ces libérations ? De l’argent ? Des concessions politiques ? Des libérations de prisonniers ?

Probablement tout cela, serait-on tenté de répondre. Les autorités françaises, toujours vaillantes et inflexibles, affirment qu’aucune rançon n’a été versée aux ravisseurs. On aimerait les croire, mais on voit mal pour quelle raison les Taliban, que l’on ne sait pas si généreux, auraient rendu la liberté à nos deux compatriotes simplement en raison de la mobilisation d’intellectuels français – à supposer qu’il y en ait encore.

Mais quelles sont les différentes méthodes applicables lors des prises d’otages ?

D’abord, et c’est ce que font sans sourciller les Européens – du moins les continentaux, on paie. Cette option, qui offre une garantie d’issue favorable presque totale pour peu qu’aucun député vieux comme Hérode ne débarque dans le paysage en compagnie d’une poignée de mythomanes, peut s’avérer très longue. Il ne s’agit donc pas tant d’être prêt à passer à la caisse que de déterminer à qui on doit remettre la valise. Aux Philippines en 2000, au Sahel ou en Irak depuis 2003, on a vu apparaître de nombreuses vocations d’intermédiaire, rendant singulièrement complexe le simple règlement de la douloureuse.

Dans le cas de revendications politiques, il va de soi que l’option financière – qui n’est cependant jamais vulgaire – ne suffit pas et c’est là qu’une deuxième option apparaît – mise en œuvre par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Russie : on ne lâche rien, on ne paie pas, on ne discute même pas. Evidemment, dans ce cas, les otages savent que leur sort est scellé. Les jihadistes, qui sont des hommes de peu de patience, ne tardent en général pas à débiter soigneusement leurs otages – parfois en direct sur Internet afin de partager avec le monde cet instant de convivialité débridée qui fait le charme de l’islam radical. Les exemples ne manquent pas, et le pire est évidemment pour les familles d’apprendre que leur cher et tendre est dans les mains d’une bande d’authentiques psychopathes dont les revendications sont intrinsèquement irréalistes et dont le seul but est de tuer.

Ce cas de figure nous conduit à en évoquer un autre : l’assaut. Les Etats qui refusent de payer sont du genre, allez savoir pourquoi, à tenter de libérer leurs citoyens tout en profitant de l’occasion pour vider quelques chargeurs. La Russie, qui s’est couverte d’une gloire immortelle au Liban dans les années 80s par sa gestion fine des prises d’otages, a montré à Moscou ou Beslan qu’elle n’entendait pas, quel qu’en soit le coût, se laisser dicter sa conduite. Cette posture, en soi respectable, devient plutôt délicate à assumer quand les assauts se révèlent être de véritables boucheries. Là aussi, il convient d’avoir les moyens de sa politique, comme aurait pu le dire Aristide Briand, et si les succès sont salués, les échecs se paient chers.

En juillet 2010 et en janvier 2011 au Sahel, la France a tenté d’interrompre le cycle interminable des « tu enlèves/je paie/tu libères/on reste bons amis jusqu’à la prochaine », mais les opérations ne se sont pas déroulées au mieux. On doit déplorer ces issues fatales, on peut saluer ce changement de posture – qui change des coups de menton néogaullistes assortis de complexes manœuvres en coulisse. A l’automne 2004, Dominique de Villepin, alors Ministre de l’Intérieur, avait ainsi publiquement déclaré que la France pouvait revenir sur la fameuse « loi sur le voile islamique ». Il s’agissait là d’un signal envoyé aux ravisseurs de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, qui sortiront de l’enfer irakien comme Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier sont sortis de l’enfer afghan, grâce à l’infinie habileté des fonctionnaires des services français.

Alors ? Alors, la France a annoncé quelques heures après l’Empire, le 23 juin dernier, le retrait de ses troupes d’Afghanistan. Une semaine plus tard, et comme par enchantement, nos journalistes sont libérés. Et voilà que dans le même temps des sources glissent à BFM que des millions d’euros auraient été versés. J’imagine qu’il s’agit là d’actions de développement durable. Bref, ils sont libres. Evidemment, les esprits chagrins, dont je suis, persistent à penser, après de nombreuses confidences, que les reporters de France Télévision ont sciemment ignoré les avertissements de tous nos militaires, diplomates et espions présents sur place. Inconscience ? Mépris du danger ? Syndrome français du « ça n’arrive qu’aux autres » ?

Les insupportables déclarations de Claude Guéant et d’autres ont rendu le débat stérile, et les journalistes, animés d’un solide esprit de corps, vont à n’en pas douter invoquer le devoir sacré d’informer. Pour l’instant, nous pouvons encore payer car on nous demande encore de l’argent. Espérons que les grands reporters français sauront à l’avenir mieux mesurer les risques, leur courage individuel, admirable, pouvant inutilement exposer des dizaines de leurs concitoyens. Quel reportage dans la vallée de la Kapisa mérite 547 jours de détention aux mains d’une bande de pouilleux illettrés essayant de convaincre le monde qu’ils défendent un mode de vie alors qu’ils tentent simplement de nous soutirer de l’argent et d’exposer nos faiblesses ? Plus grave, quel reportage mérite que la France fasse des concessions et se voit ainsi imposer une ligne politique qui conduise à la perte, même momentanée, de sa souveraineté ?

The usual experts

Il n’a échappé à personne que la guerre que nous avons déclenchée contre le régime libyen n’est pas terminée, et encore moins gagnée. J’ai déjà indiqué ici mes doutes quant au déclenchement de cette opération, mais également là ou là mon soutien à une offensive qui vise à nous débarrasser, enfin, du bondissant colonel Kadhafi et de sa bande de bras cassés.

L’événement, d’importance, a évidemment suscité un grand nombre de réactions, allant de l’enthousiasme le plus belliciste à la condamnation la plus ferme. Fidèle – bloquée ? – à ses vieilles alliances, la fringante Russie a naturellement condamné l’intervention occidentale en Libye, comme elle défend bec et ongles la Syrie et l’Iran. On sait l’attachement historique de Moscou à la souveraineté de ses voisins et à la défense des Droits de l’Homme, et il convient donc de saluer cette constante et intransigeante posture russe.

L’Iran, justement, attaché à ces mêmes valeurs et qui entretint longtemps de troubles relations avec la Libye, a, lui aussi, fait part de son opposition à cette insupportable invasion judéo-croisée. Il faudra songer à rappeler au Yémen, au Liban ou à Irak cet attachement perse à la paix universelle. Dans une troublante concomitance, les leaders nationalistes européens, dont on mesure à chaque saillie l’humanisme et l’empathie qu’ils éprouvent à l’égard de la civilisation arabo-musulmane, ont rejeté avec fureur cette nouvelle démonstration de l’impérialisme cosmopolite judéo anglo-saxon. Il faut, soit dit en passant, reconnaître aux fascistes, marxistes, staliniens et autres extrémistes un authentique talent dans le choix des adjectifs, même si tous n’ont pas, loin s’en faut, la verve d’un Howard Phillips Lovecraft, le plus talentueux – et dingue – des prognathes de Nouvelle Angleterre.

Et il convient de signaler, mais nous y reviendrons, la courageuse prise de position de l’Algérie, aveuglément cramponnée au dogme de la résistance à l’oppression étrangère et qui, de toute façon, contredirait même la France – mais pas l’Empire, allez savoir pourquoi – sur la date d’hier. Notons que la solidarité algérienne s’est également exprimée à l’égard du régime yéménite, démontrant une fois de plus la pertinence de la vision historique et morale du Président Bouteflika.

Forcément intrigués par l’ampleur de cette crise, sa soudaineté, ses implications régionales, ses conséquences mondiales, d’éminents spécialistes de la chose stratégique se sont rapidement emparés de la question et, n’écoutant que leur courage et leur inextinguible soif de vérité, se sont précipités en Libye au milieu des bombes et des raids, évidemment aveugles et criminels, de l’OTAN. Il est sorti de cette initiative un rapport (téléchargeable ici) dont le simple titre, Libye : un avenir incertain, nous en dit déjà long sur la puissance des observations qui y sont relatées et la force des recommandations qui y figurent.

Attardons-nous à présent sur les six courageux auteurs de cette somme intellectuelle qui promet de marquer son époque comme BHL a marqué le cinéma. On ne présente plus Monsieur Eric, heureux président du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), l’homme qui s’acharne à porter des chemises aux cols rehaussés mais qui ne ressemble hélas pas à Erich Von Stroheim – il faut plus qu’une minerve pour présenter au regard la classieuse rigidité d’un officier prussien.

Il est, en revanche, permis d’évoquer le parcours politique de Madame Saïda Benhabyles, ancienne ministre algérienne de la Solidarité (un gros poste, on n’en doute pas), ancienne sénatrice et fondatrice du CIRET-AVT, un étonnant think tank que nous présenterons plus bas. Mme Benhabyles ne compte pas que des amis dans son beau pays, et il se trouve même quelques esprits rétifs au progrès social pour critiquer son action (ici, par exemple). On ne sait pas bien de quelles compétences se réclame Madame le (la ?) Ministre pour aller ainsi s’exposer en pleine guerre civile, mais saluons quand même son courage – c’est toujours ça. La quintessence de la pensée diplomatique de Mme Benhabyles peut, pour les plus curieux d’entre vous, être appréciée dans les nombreuses interviews qu’elle donne à la presse de son pays, et qui sont parfois reprises par des médias aux motivations pour le moins curieuses, comme Nouvel ordre mondial, un site Internet dont les propos me paraissent, pour certains, relever de la médecine psychiatrique.

Parmi nos six aventuriers se trouve également Mme Roumania Ougartchinska, une troublante « journaliste d’investigation » franco-bulgare déjà auteure d’ouvrages sur le KGB – « vaste programme », aurait sans doute dit le Général.

Plus étonnante encore est la présence dans notre panel d’Yves Bonnet, ancien DST, ancien député, préfet honoraire, et surtout, surtout, président du CIRET-AVT. M. Bonnet, qui n’a jamais réellement impressionné son monde par sa fine connaissance du Moyen-Orient, est pourtant l’auteur d’une déjà longue série d’ouvrages manifestement marqués par une franche hostilité au régime des mollahs. Il faut dire, et on le comprend, que l’homme a subi, lorsqu’il était le chef de nos contre-espions, les coups que Téhéran nous assénait avec patience et régularité pour une malencontreuse affaire de dette nucléaire sur fond d’affaires d’otages en Liban. On ne dira jamais assez à quel point les Perses sont soupe au lait.

Aux côtés de notre honorable préfet honoraire officie également Monsieur Dirk Borgers, un citoyen belge qui se présente comme « expert indépendant ». Il eut été cocasse que ce garçon se présentât en tant qu’agent d’influence, mais il faut souligner, avec le respect qui s’impose, cet effort de transparence. Tout le monde n’est pas forcément aussi doué.

Et enfin, un autre expert indépendant – mais c’est une manie ! – s’est joint à notre petite troupe, sans doute pour son plus grand bonheur. Monsieur André Le Meignen n’est pas le moins intéressant de nos experts : vice-président du CIRET-AVT (encore ?!), l’homme se présente comme la victime d’un racket fiscal – air connu – mais aussi, et ça ne manque pas de piquant, comme un « diplomate, ambassadeur en mission ». Etrangement, son nom ne me disait pourtant rien, et l’annuaire diplomatique ne le mentionnait nullement. Dieu sait pourtant que le Quai d’Orsay regorge littéralement d’ambassadeurs itinérants chargés des missions les plus essentielles. Il paraît par ailleurs que le poste d’ambassadeur auprès de l’UNESCO a été récemment libéré par sa titulaire, une bondissante pétroleuse aux convictions changeantes et au parler imagé. En réalité, et comme souvent, je m’égarais : Son Excellence André Le Meignen est un diplomate centrafricain.

Et donc, quatre de nos amis œuvrent au sein du Centre international de recherches et d’études sur le terrorisme & l’Aide aux victimes du terrorisme, un organisme plutôt mystérieux présidé par M. Bonnet, assisté de M. Borgers et d’un certain M. Saleh Radjavi, le bienheureux frère de Massoud Radjavi, président du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) et dirigeant de l’Organisation des moudjahiddines du peuple d’Iran (OMPI), un mouvement armé qui fut, un temps, considéré comme terroriste par l’Union européenne et qui est suspecté d’avoir adopté un fonctionnement de type sectaire. Le hasard faisant bien les choses, il se trouve que M. Bonnet ne rate pas une occasion de signer des pétitions en faveur de l’OMPI et de sa bondissante dirigeante, Maryam Radjavi. Bref, nous sommes en pleine affaire de famille.

En une quarantaine de pages, notre équipe de fins limiers, dont on a pu mesurer plus haut les connaissances étendues dans le domaine de la guérilla et leur immense savoir au sujet de l’est libyen, nous livre donc leur appréciation de la guerre. Franchement, on ne ressort pas intact de la lecture d’une œuvre d’une telle intelligence prospective, même si on ne peut que conseiller à ses auteurs de réviser les règles de la ponctuation en français tant certaines tournures de phrases font mal aux yeux.

Officiellement, le rapport s’est fixé pour objectif une « énonciation des faits excluant tout jugement », une précision utile (p. 3) puisque on apprend très vite, et la révélation est brutale, qu’il « n’est nul besoin d’insister sur la nature hautement critiquable de la dictature imposée, depuis 1969, par Mouammar Kadhafi à ses concitoyens ». Comme annoncé, le style est donc froid, presque chirurgical, et on sent la patte de grands universitaires et d’esprits aiguisés. On retrouve cette distance avec le sujet page 9, lorsque les auteurs indiquent que « le régime Kadhafi, c’est 42 ans d’injustice et de privation de liberté. » Pourtant, et à plusieurs reprises, les mêmes mettent en avant le « socialisme arabe du gouvernement » (p. 9), le succès de son développement économique (p. 10), voire – et on se pince – un « fait trop souvent ignoré : la Libye a été un acteur majeur du développement et de l’indépendance du continent africain ». Nul doute que cette affirmation, qui n’est bien sûr aucune étayée, provoque le vif intérêt des africanistes du monde entier. Nos experts passent d’ailleurs rapidement sur le rôle plus que douteux joué par l’Association mondiale pour l’appel à l’islam (AMAI), une ONG libyenne aux activités troubles. De même, la révoltante affaire des infirmières bulgares est ici pudiquement décrite et on apprend, pages 9, que les « hôpitaux et dispensaires sont aux normes européennes ».

Pas un mot, non plus, sur les dessous de la contamination des 475 enfants de Beghazi – victimes d’un mélange, déjà vu ailleurs il est vrai, d’incompétence et de corruption. Et pas d’explication sur le dédommagement des familles de Benghazi par l’état libyen, en réalité l’achat par le colonel de la paix socio-politique dans la région, traditionnellement hostile à la Tripolitaine. Le caractère artificiel de la Libye moderne est à peine évoqué, tout cela restant du niveau d’une « aventure d’Alice au pays du gentil colonel K » et un petit paragraphe, page 15, expédie la question. C’est le propre des hommes d’action et des esprits visionnaires d’aller à l’essentiel.

Selon un – fort médiocre – plan qui aurait sa place dans la copie d’un mauvais élève de Terminale, le rapport s’organise en 13 parties (!), la dernière faisant office de conclusion. Tout le monde ne peut pas avoir suivi les cours de la Sorbonne ou de Sciences Po. Les banalités y côtoient les affirmations péremptoires (cf. plus haut), les inexactitudes manifestes (lien du régime avec le terrorisme, par exemple) et les contradictions. Le texte est plutôt mal écrit, sentencieux, la démonstration laborieuse et il se dégage, à la pénible lecture de ces pages, le sentiment de plus en plus fort que tout cela a été écrit sous influence, voire même qu’il pourrait s’agir d’une commande.

Initialement, je pensais que Monsieur Eric avait assemblé une bande de ses joyeux amis pour un séjour plein d’émotions en Libye.

– Allez, fais pas ta timide, mets du cirage noir sur tes joues, ça fait plus guerrier !

– Zut, j’ai tâché ma chemise Figaret avec de la graisse à fusil !

– Tu crois que je peux demander à cette jeune femme qui a été violée 14 fois si elle peut me photographier près de ce T-72 démâté ?

L’étude, rapide, du profil des missionnaires m’a vite convaincu du contraire. Il ne pouvait s’agir d’une virée de mythomanes mais bien d’un coup de pub, assez courageux d’ailleurs. Mais je vois mal Yves Bonnet courir sous les balles ou la troublante Roumana O vider un chargeur de M-4 à l’aveugle en criant à ses camarades « Mouvement ! ».

Surtout, le texte ne cesse de mettre en avant une opinion plutôt limpide et assumée sur les causes de la révolution libyenne, les motivations et les conséquences de l’intervention occidentale en usant d’arguments, dont certains sont lus et relus depuis des années :

– le colonel Kadhafi n’était pas un poète, mais son peuple était riche. C’est vrai, ces histoires de démocratie, c’est une manie occidentale et ça devient lassant, à la longue.

– Il y a des islamistes en Cyrénaïque. Noooon ? Sans blague ?

– Il ne faut JAMAIS intervenir pour aider un peuple qui se révolte. Ah bon ? Ok. Donc, l’Egypte a eu tort de soutenir le FLN ? Et c’est mal d’aider les Sahraouis ? Et tous ces types qui se battaient en Europe contre les nazis, alors ?

– Il y a des réseaux criminels à l’œuvre sur les arrières de la rébellion. Moi, je pensais qu’il n’y avait que des scouts. Comme quoi, on en apprend tous les jours.

– Tout ça, c’est la faute des médias (air connu) et surtout d’Al Jazeera. Il faut dire que le Qatar participe aux opérations de la Coalition, forcément, ça agace.

– Le régime n’a pas tiré sur sa propre population. Nos enquêteurs sont allés vérifier, et ils n’ont rien vu. Et quand bien même, aurait pu argué Claude Piéplu, « ils ont sans doute leurs raisons ». (Le charme discret de la bourgeoisie, Luis Buñuel, 1972).

– La résolution de l’ONU a été votée sur la foi de simples informations de presse. Quel amateurisme !

– La révolution est menée par d’anciens dignitaires du régime. Rendez-vous compte, ça ne n’est jamais vu nulle part, c’est insensé !

– « La révolution libyenne n’est pas une révolte pacifique ». Je dois dire que ça m’avait échappé. Et puis, seules les révolutions pacifiques sont légitimes. Finalement, les Syriens n’ont pas tort, leurs policiers se font tirer dessus.

– « La crise a provoqué le retour chez eux de nombreux émigrés économiques ». Là  encore, on est sidéré par le caractère novateur de ce conflit.

– Certains membres du CNT veulent que les principes de la sharia soient la source des lois libyennes. Non mais rendez-vous compte, bon Dieu ! Et au Maroc, en Egypte, au Yémen, dans le Golfe, en Tunisie, en Algérie, en Jordanie, c’est quoi, la source des lois ? Les Pages jaunes ?

– La volonté américaine d’empêcher la pénétration chinoise en Afrique. Outre qu’elle était un peu tardive, cette offensive contre Pékin a échoué puisque l’Empire du Milieu a reconnu, finalement, le CNT. Pas de chance, les gars.

– L’insurrection libyenne est raciste. Alors que le régime libyen a toujours été d’une grande correction avec les populations étrangères, c’est bien connu. Demandez aux Tchadiens, demandez aux étrangers travaillant à Tripoli, ils vous diront à quel point la population libyenne est respectueuse, amicale et combien elle fait honneur aux traditions méditerranéennes d’hospitalité.

– « La Libye est le seul pays du « printemps arabe » dans lequel la guerre civile s’est installée » (p. 43). Quelqu’un peut prévenir les Yéménites et les Syriens ?

On pourrait également moquer les approximations (Saïf Al Islam, il a libéré 800 ou 2.000 islamistes ?), les ragots (Moussa Koussa, le ministre des Affaires étrangères ayant fait défection aurait été, évidemment de notoriété publique, un « agent-double du MI-6 ». C’est à ces petits riens que l’on peut percevoir la patte d’un authentique spécialiste du renseignement), l’évidente ignorance des arcanes de la diplomaties (les passages sur le droit d’ingérence et les résolutions de l’ONU sont à pleurer de rire) et des erreurs de débutants : on ne peut pas « rejoindre » l’US Africa Command, (AFRICOM), qui est un commandement militaire régional et non une organisation comme l’OTAN ou l’Union africaine. Heureux les simples d’esprit car le royaume des cieux est à eux.

N’en jetez plus, la coupe est pleine. Je me permets quand même de finir par un dernier ricanement, en me remémorant la réflexion attristée des auteurs, page 29, commentant une salve de Tomahawk sur des cibles sans intérêt : « Trois millions de dollars ont ainsi été dépensés pour réduire en cendres des matériels inertes ». Et alors, c’est votre argent ?

Finissons par le plus important. Outre d’importantes faiblesses, dues au fait que pas un seul de ces « observateurs » n’est réellement compétent, un point doit être souligné, et je n’ai fait que l’évoquer pour l’instant. Il me semble ainsi plus que probable que ce texte, qui n’a finalement eu qu’un faible retentissement dans nos contrées, soit un travail de commande, ou du moins un travail sous influence. A qui peut donc profiter ce rapport, écrit à la va-vite, mais sous-tendu par une hostilité, parfaitement admissible, à l’intervention en Libye ?

Le texte n’est en effet qu’une longue liste des arguments que le régime algérien ressasse depuis des années, le plus souvent pour l’édification de son peuple et de ses voisins arabes. Tout y passe :

– D’abord, une fidélité sans faille au principe bien inconnu de souveraineté nationale, essentiellement quand l’envahisseur est occidental et l’envahi un pays du Sud. L’expérience prouve que la dite souveraineté est moins importante dans d’autres configurations.

– De même, l’obsession occidentale pour la démocratie est ici dénoncée avec vigueur, dans des termes assez voisins que ceux qu’emploient depuis des mois les ministres algériens pour s’opposer aux revendications, quotidiennes, de la population.

– Ensuite, un goût immodéré pour le complot, ici – naturellement – ourdi par les Etats-Unis, mais surtout par Israël – qui, cherchez l’erreur, pourrait être reconnu par le CNT, vous savez bien, ce ramassis d’islamistes radicaux.

– Les intérêts économiques, là aussi soigneusement cachés, sont bien sûr de la partie. Page 37, on nous parle même de « contrats secrets » entre l’Empire et les insurgés. Fumiers, voilà que le CNT va acheter des F-15E à la place de nos Rafale.

Que voilà des experts à la pensée raffinée et manifestement parfaitement indépendante.