(Ar)go fuck yourself

La liste des nominés dans la catégorie du meilleur film, lors de la cérémonie des Oscars 2013, comprenait huit titres : Amour (Michael Haneke), Life of Pi (Ang Lee), Beasts of the Southern Wild (Benh Zentlin), Django Unchained (Quentin Tarantino), Les Misérables (Tom Hopper), Argo (Ben Affleck), Lincoln (Steven Spielberg), Silver Linings Playbook (David O. Rusell) et Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow). La sélection était donc de qualité, mettant en compétition drames, comédies, fresques, et pas moins de deux films d’espionnage.

Comme vous l’imaginez, j’ai trouvé évidemment d’une forte valeur symbolique la présence parmi les nominés de deux films consacrés à la CIA et à des opérations clandestines impériales conduites dans des pays musulmans pour le moins complexes. Il y avait là un témoignage des décennies agitées que vivait la région, de la révolution iranienne de 1979 à l’élimination d’Oussama Ben Laden au mois de mai 2011 et aussi l’illustration, plus que du retour du renseignement à l’écran, de son poids dans les affaires du monde.

J’ai déjà dit ici toute mon admiration pour le film de Kathryn Bigelow, véritable monument de mise en scène, audacieux, engagé, violent, commençant par une séance de torture, s’achevant par une des plus magistrales opérations spéciales de l’histoire du cinéma, loin des délires pyrotechniques auxquels le cinéma américain nous a habitué. Contre toute attente, c’est pourtant Argo qui a remporté l’Oscar du meilleur film, consacrant le talent d’un cinéaste et d’un acteur, Ben Affleck, véritable miraculé du star system.

Je ne vous ferai pas l’injure de rappeler ici que Ben Affleck avait déjà remporté une statuette en 1998, avec Matt Damon, pour le scénario de Will Hunting (1997), le le très attachant film de Gus Van Sant. Mais alors que Damon s’était engagé par la suite dans une carrière exigeante, tournant avec les plus grands (Coppola, Soderbergh, Greengrass, Eastwood, Scorsese, De Niro, Spielberg), Affleck avait entamé une série de blockbusters (Armaggedon, Pearl Harbor, Daredevil, etc.), au mieux distrayants, au pire affligeants, le tout au bras de jeunes femmes plus vues dans les pages des magazines pour salons de coiffure que dans les musées ou les lectures de Keats.

Et voilà qu’en 2007 Ben Affleck réalise une adaptation, remarquable, d’un des plus terribles romans de Dennis Lehane, Gone, baby gone.

 

Son film, évidemment porté par l’histoire de Lehane, vaut d’abord par sa distribution, (Casey Affleck, Michelle Monaghan, Morgan Freeman, Ed Harris, Michael K. Williams), et une remarquable direction d’acteurs. La mise en scène, classique, est élégante mais jamais virtuose, et elle s’efface derrière le propos.

Ayant suscité bien plus que de la curiosité, Ben Affleck récidive en 2010 avec The Town, un polar également situé à Boston. Abusivement comparé à Heat (1995) en raison de son intrigue à base de braquages de banque, le film n’a pourtant pas grand chose à voir avec le chef d’oeuvre de Michael Mann.

Le jeune cinéaste y confirme son talent pour diriger de grands acteurs (Jeremy Renner, John Hamm, Chris Cooper et Pete Postlethwaite, dont c’est l’avant-dernière apparition à l’écran), et une vraie capacité à faire naître la tension. On sent bien qu’il s’attache aux personnages, aux détails vestimentaires, aux décors dans un véritable souci d’authenticité.

On retrouve toutes ses qualités dans Argo, très bon film de facture classique, excellent travail d’artisan, mais sans génie.

 

 

Le film retrace, de façon romancée, l’exfiltration par la CIA de six diplomates américains réfugiés à l’ambassade du Canada à Téhéran après la capture de leur propre ambassade par des manifestants iraniens. Il s’inspire du livre de souvenirs de Tony Mendez The Master of Disguise, qui  n’est pas un livre d’histoire, faut-il le préciser.

Le sujet, dramatique, permettait de traiter quantité de thèmes. On pouvait y évoquer la solitude de l’opérationnel en mission, le poids de la prise de décision, la complexité de la création d’une couverture crédible, la peur des diplomates en fuite, les difficultés de la position canadienne, la mise en place d’une dictature religieuse. Ben Affleck ne choisit pas et raconte son histoire, sans rien négliger, mais sans rien approfondir.

Sans jamais innover en matière de mise en scène, il utilise à merveille ses acteurs, tous excellents (Bryan Cranston, John Goodman, Victor Garber, Alan Arkin, et Kyle Chandler – qui joue aussi dans ZDT), et n’oublie aucun détail. Les moustaches sont fournies, les cheveux longs, les costumes horribles, et le film est aussi vintage que possible, jusqu’à sa musique qui aligne les classiques (Van Halen, The Specials, Led Zeppelin, The Rolling Stones, Dire Straits, et même Aerosmith pour la bande-annonce). Dans un esprit typiquement hollywoodien, les personnages font assaut de répliques bien senties (If we wanted applause, we would have joined the circus, ou If I’m doing a fake movie, it’s gonna be a fake hit ou encore If you wanna sell a lie… You get the press to sell it for you).

Quoi qu’on ait pu dire, Argo n’est pas un hommage à la CIA. L’agence y est critiquée pour son soutien au Shah, pour son aveuglement, et on y voit ses lourdeurs internes. Il s’agirait d’ailleurs de ne pas oublier que toute l’opération ne réussit que grâce à l’acharnement de quelques uns et on ne ne peut s’empêcher de penser au personnage de Philip Seymour Hoffman dans Charlie Wilson’s war (2007, Mike Nichols).

Dès la séquence d’ouverture, qui m’a rappelé celle de The Kingdom (2007, Peter Berg), la responsabilité des Etats-Unis dans la crise iranienne est rappelée sans détour, et elle fait évidemment écho aux aveuglements ayant conduit aux révoltes arabes.

Ben Affleck ne se risque cependant pas à donner des leçons de morale ou des cours de géopolitique. Comme toujours, il s’attache aux personnages, à la dimension humaine. Il confirme, par ailleurs, sa capacité à saisir ces instants où tout peut basculer, dans une foule, à un guichet d’embarquement. Ces scènes sont particulièrement réussies, et on se sent incroyablement tendu alors même que chacun connaît la fin de l’histoire.

Argo contre Zero Dark Thirty. Une mise en scène classique contre une série de directs à l’estomac. La CIA qui exfiltre et sauve contre celle qui traque et tue. La mission d’un opérationnel solitaire contre celle d’une analyste obsessionnelle. Et ces deux scènes finales : Ben Affleck, réconcilié avec son épouse, allongé dans la chambre de son fils, là où tout a commencé (je n’en dis pas plus) contre Jessica Chastain, prédatrice épuisée, analyste vidée, en larmes sur un tarmac.

Hollywood, ce soir-là, a récompensé un authentique talent consensuel et a soigneusement évité de célébrer l’audace et la violence assumées de Kathryn Bigelow. L’Amérique qui se défend sans coup de feu et se joue de ses adversaires grâce au cinéma et à la ruse plutôt que l’Amérique qui frappe ses ennemis sans pitié. Le cinéma américain, en réalité, a salué sa propre contribution à l’histoire, présentant une image rassurante du monde, où tout pourrait donc bien finir, et des services de renseignement, imaginatifs, originaux, peuplés de bons pères de famille, équilibrés et aimants. A Hollywood, donc, comme dans certains bureaux parisiens, on croit – ou on feint de croire – que le monde du secret n’est peuplé que de gentils. Il va y avoir des réveils sévères.

« I watched you suffer a dull aching pain » (« Wild Horses », The Flying Burrito Brothers)

Aux dernières nouvelles, il restait près de 3.000 soldats français au Mali, et il paraît que nos avions y réalisent encore des missions de combat. Pour une guerre déclarée gagnée il y a déjà quelques mois, avouons que ça fait quand même un peu désordre. Je n’aurais pas ici l’indécente cruauté de rappeler que c’est un Président et un gouvernement qui opèrent des coupes sombres dans nos forces armées qui ont engagé le pays dans une courageuse intervention au Mali, qui envisageaient de frapper le régime syrien et qui envoient ces jours-ci quelques centaines de nos fiers guerriers en Afrique centrale. Profitons en, tant qu’il y a encore des munitions, on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait.

L’équation, à dire vrai, est infernale. Il s’agit, tout à la fois, de faire des économies sans provoquer de naufrage industriel, et de réduire nos forces sans réduire notre puissance. Inutile de dire que ça ne marchera pas, et que ça ne marche déjà pas, d’ailleurs. Notre impuissance en Syrie est navrante, et notre faiblesse est d’autant plus criante que la situation internationale est plus menaçante que jamais. Comme toujours, les faits vont se charger, sans pitié, de démontrer l’inanité de certains choix et l’incompétence – ou de l’aveuglement – de nos dirigeants successifs.

A bien des égards, l’intervention au Mali a pourtant été exemplaire. On y a vu une armée française aguerrie, combattive, se déployer dans l’urgence et mettre en œuvre, très rapidement et avec une dose d’improvisation so French, des plans mûris depuis des mois. On y a vu des soldats engager le combat contre des jihadistes bien plus expérimentés que les Taliban auxquels ils avaient été confrontés pendant des années. On y a vu des moyens aériens, modestes mais puissants, ravager des colonnes de terroristes et frapper avec une admirable précision des cibles jusqu’au cœur des villes.

Mais on y a vu aussi une armée aux matériels vieillissants, parfois inadaptés au théâtre, aux incroyables manques capacitaires, contrainte, malgré le dogme de l’indépendance nationale, de demander l’aide de l’Empire et d’autres alliés, en théorie plus modestes. Une fois de plus, le monde a admiré le panache gaulois, mais le roi est nu.

Par-delà certaines scènes émouvantes et des élections qui se sont remarquablement passées, en réalité, qu’avons-nous réglé au Mali ? La mort de plusieurs centaines de combattants d’AQMI et de ses alliés n’a nullement conduit à l’anéantissement de la mouvance jihadiste. Au contraire, serait-on même tenté d’écrire.

Passé le choc initial de l’intervention française, les jihadistes, harcelés, repoussés vers le Nord Est, ont reculé en bon ordre, manœuvrant, démontrant un réel sens tactique. Comme prévu, ils se sont dispersés, parvenant parfois à refuser le combat imposé par les Français et les Tchadiens, mais s’accrochant ailleurs durement au terrain. Selon les premières estimations disponibles, plus de deux tiers des jihadistes tués par les forces françaises l’ont été lors de combats terrestres rapprochés, ce qui en dit long sur la dureté des affrontements. Malgré les avertissements, nombreux, il semble bien que la chose ait surpris à Paris, jusqu’ à un niveau incroyablement élevé, mais cette surprise ne me surprend pas. Je me comprends.

Les jihadistes visés au Mali ont certes perdu leur fief, mais il ne s’agissait là que de la première vraie bataille après des mois d’actions clandestines, parfois avortées, et de travail préparatoire. La menace terroriste à l’origine de notre intervention a à peine diminué au Mali même, et il n’est pas absurde de penser que la guerre a même accéléré l’intégration des mouvements jihadistes au sein d’une mouvance régionale en recomposition accélérée.

Avoir libéré le territoire malien n’a évidemment pas apaisé les tensions qui avaient facilité l’intrusion jihdiste, mais je ne connais vraiment pas la scène  politique locale, et je ne vais donc pas m’y aventurer. Je ne vais, en revanche, avoir aucun scrupule à rappeler ici que les groupes présents au Nord Mali avaient d’abord été présents au Nord Niger et étaient composés de combattants venus de toute la région, du Maghreb comme des Etats sahéliens. Les chasser du Mali n’a donc, en rien, réglé la dimension internationale du problème, et le recrutement de volontaires, du Maroc à l’Egypte, de la Mauritanie au Soudan, et de l’Algérie au Nigeria n’a pas faibli. L’opération Serval, pour magistrale qu’elle ait pu être dans ses aspects opérationnels, a, de surcroît, constitué une véritable reconnaissance internationale pour AQMI et ses alliés. La déjà longue geste jihadiste algérienne s’est ainsi vu enrichie d’un affrontement direct avec la France honnie, responsable de tout, soupçonnée du reste.

Si Serval n’a pas sensiblement modifié la menace terroriste qui pèse sur notre pays, dans le Top 3 des cibles depuis 20 ans, elle donné au jihad sahélien une visibilité qui a fait réagir les plus grands groupes de la mouvance. AQMI en a tiré un bénéfice immédiat, alors même que les suites chaotiques des révoltes en Tunisie ou en Libye – en attendant l’Egypte – libéraient des forces qui, étouffées plus qu’éteintes, attendaient leur heure. On trouve désormais des vétérans du Mali en Tunisie, des dizaines de jihadistes tunisiens dans le Sud libyen, et l’enchevêtrement des réseaux dans toute la zone n’a jamais été aussi dense, de mémoire d’analyste.

Le ministre de la Défense, M. Le Drian, a confirmé hier matin qu’un millier de nos soldats resteraient au Mali en soutien de Bamako, dont les forces sont pour le moins convalescentes, et en appui du contingent international qui n’apporte rien – ce qui tombe bien puisqu’on n’espérait rien de lui. Combien de temps cette présence peut-elle durer ? Pour quel mandat exact ? Quelle articulation avec les autres forces actives sur place ? Quelle coordination avec, au hasard, l’Algérie ? Et quelles capacités de projection ?

Ce dernier point est loin d’être anodin, tant la naissance d’Al Mourabitoun, le 22 août dernier, issue de la fusion du MUJAO des Mouthalimin de Mokhtar Belmokhtar, le Keyzer Söze du jihad, représente une menace qui dépasse de loin le seul Mali. Allez donc jeter un coup d’œil au Niger, où la situation sécuritaire se dégrade presque à vue d’œil, où certains coopérants européens portent désormais des armes (attention à ne pas vous blesser, les gars) et où il est manifeste que les forces de sécurité sont largement inopérantes. Et je laisse ici le soin à d’autres de détailler les immenses failles révélées par les attaques d’Arlit et Agadez, le 23 mai dernier.

Si la France est intervenue au Mali pour affronter des groupes qui la défiait, que fera-t-elle quand les mêmes, remis de leurs émotions, s’en prendront sérieusement au Niger, hautement stratégique pour elle ? L’armée française, à supposer qu’elle en ait le mandat, pourra-t-elle intervenir dans le sud de la Libye, contre Belmokhtar, ses amis et ses alliés ? Le fait de ne pas avoir éliminé plus de chefs jihadistes n’a pas fini de peser, et force est de reconnaître que la mission, ici, n’a pas été remplie.

Mokhtar Belmokhtar a-t-il échappé aux bombes grâce à son habileté – ce que je pense, ou a-t-il été épargné afin de préserver un canal de négociations dans le cadre de la douloureuse affaire de nos otages – ce dont je doute ? Le changement de doctrine en matière de kidnappings, que j’avais modestement salué, visait à inverser les rôles. Moyens de pression des terroristes contre nous, ils devaient devenir des moyens de pression contre eux : la survie de nos otages est la garantie de votre survie. Leur mort impliquera votre élimination. Et au fait, on ne casque plus. Las, las, c’était compter sans l’affaire du Cameroun, et sa rançon payée à Boko Haram.

Les incohérences françaises ont, une fois de plus, fait des dégâts. Au Nigeria même, les autorités, manifestement agacées par ce dénouement inespéré, ont intensifié leur lutte – avec le succès que l’on sait – contre BH. Les carnages s’y succèdent d’ailleurs avec une admirable régularité. Plus au nord, on est en droit de penser que les terroristes d’AQMI qui détiennent les otages ont été attentifs à cette notable évolution de la situation. Devenus les assurances des terroristes, les otages sont soumis à un cruel paradoxe qui les voit destinés à survivre, mais en captivité.

La diffusion, le 16 septembre, pour le 3e anniversaire des enlèvements d’Arlit, d’une longue vidéo d’AQMI a cruellement rappelé aux autorités françaises leur échec dans cette affaire. Elle a, surtout, été un nouveau crève-cœur pour les familles, partagées entre la peur, l’impuissance et la colère.

Samedi dernier, comme l’année dernière, j’ai donc arraché ma vieille carcasse au confort feutré de ma grotte pour aller me mêler, l’air de rien, aux quelques dizaines de proches qui s’étaient rassemblés à Meudon pour soutenir les otages et leurs familles. Sans surprise, les discours, sincères, modestes, maladroits, naïfs, ont été émouvants. Plus que par la faible couverture médiatique – puisque la mobilisation, malgré les efforts des uns et des autres, ne prend pas – j’ai été frappé la violence de certains propos, et l’ignorance qu’ils révélaient.

Alors que les jihadistes d’AQMI, terroristes, kidnappeurs, assassins, n’étaient pas mentionnés, il n’y en avait que pour les autorités françaises, coupables, incompétentes, voire complices. Comme d’habitude, un quelconque ami de la famille se laissait aller à une vague théorie conspirationniste tandis qu’un autre dénonçait le désintérêt manifeste de la France pour ses otages. Un autre, inconscient, menaçait même de demander à des acteurs privés de prendre les choses en main afin de réussir là où les services de renseignement échouaient si lamentablement depuis trois ans. Mon Dieu, cher ami, quelle bonne idée ! D’ailleurs, nous pourrions demander aux familles de MM. Verdon (RIP) et Lazarevic – qu’AQMI n’évoque pas dans sa vidéo du 16 septembre – ce qu’elles pensent des opérations clandestines conduites par des amateurs. Qu’en pensez-vous ?

Si on ne peut nier l’échec, pour l’heure, de nos services, il ne serait sans doute pas inutile de rappeler aux familles des otages que leurs parents ont été enlevés par des terroristes. Il y a des coupables, assumés, revendiqués, dans cette affaire, et nier tout à la fois leur responsabilité initiale dans cette tragédie et le fait que ces gens-là sont durs en affaire ne va pas vous conduire bien loin. Faut-il s’attendre, l’année prochaine, à ce que vous dédouaniez les jihadistes, romantiques révolutionnaires, fiers défenseurs d’un Sud outragé – par les employeurs de vos maris, pères, frères, oncles ? Cela serait d’une infinie tristesse.

Monsieur le Président, Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, Monsieur le Directeur général, permettez-moi ici, très humblement, de vous faire une suggestion. Pourquoi ne pas convier les proches familles de nos otages à une journée spéciale boulevard Mortier ? Pourquoi ne pas exposer à la maman de Thierry Dol, si admirablement digne, la situation ? Pourquoi ne pas leur montrer l’ampleur du dispositif que la France mobilise depuis trois ans ? Pourquoi leur expliquer qu’Alain Legrand se trompe quand il affirme que la dernière vidéo est la preuve qu’AQMI veut négocier ? Pourquoi ne pas leur faire rencontrer quelques membres, choisis, des cellules de crise ? Personne ne vous demande, évidemment, de dévoiler de secrets ou de mettre en danger les otages ou ceux qui tentent de les libérer, et on pourrait même envisager de leur faire signer un engagement de confidentialité.

Il me semble que ces familles, comme à l’hôpital, par exemple, ont le droit d’en savoir plus sur l’état du patient. Elles n’en peuvent plus, de ces briefings compassés, de ces réponses fuyantes. Ah, et si vous pouviez éviter de faire pleurer Madame Larribe, je vous en serais reconnaissant.

Au lieu de laisser des députés aux égos d’empereurs romains se mêler de renseignement au nom d’une fausse transparence, je crois bien que traiter une dizaine de Français en adultes responsables ne serait pas une mauvaise idée. Enfin, je dis ça, il paraît que ça se fait.

« Strange things are happening everyday » (« Sister Rosetta goes before us », Alison Krauss & Robert Plant)

C’est ce qu’on appelle un gros week-end.

Au Nigeria, après un raid des poètes de Boko Haram à Benisheik (Etat de Borno) le 17 septembre, on découvre encore aujourd’hui des cadavres, au moins 140 selon les autorités. Vendredi, un commando a même poussé l’audace jusqu’à attaquer les forces de sécurité à Abuja, la capitale.

Ce même vendredi, au Yémen, les petits gars d’AQPA, les esthètes du jihad, ont lancé une ambitieuse opération simultanée contre des bases militaires du sud du pays, entraînant la mort d’au moins 50 soldats et policiers (pas mal, pour une menace inventée – je me comprends).

Hier, à Bagdad, un triple attentat a dévasté une cérémonie funéraire dans le quartier chiite de Nasr City, emportant plus de 60 victimes, et en blessant près de 130.

Ce matin, un jihadiste s’est fait exploser dans une église de Peshawar, tuant au moins 75 personnes.

Et depuis hier, un commando des Shebab somaliens retient des otages à Nairobi, dans ce qui apparaît déjà comme la plus grosse opération Bombay like jamais réalisée en Afrique de l’Est, et la plus ambitieuse action jamais menée par les Shebab hors de Somalie. En 2010, un double attentat avait bien tué plus de 70 personnes à Kampala, mais l’affaire était d’une facture classique. L’attaque du centre commercial Westgate, hier après-midi, révèle en revanche un véritable saut qualitatif et le passage à une autre dimension opérationnelle.

Les premiers témoignages, obtenus parfois de l’intérieur même du mall via les réseaux sociaux, montrent une nouvelle fois des terroristes – dont peut-être des femmes – très professionnels, bien armés, en contact direct avec leurs chefs à l’extérieur. Quelques heures après le début de l’opération, certains twittos jihadistes commençaient à diffuser des photos de victimes, tandis que les Shebab eux-mêmes revendiquaient l’action – avant que leur compte (@HSM_Press) ne soit, encore, suspendu.

Le bilan est déjà très élevé (59 morts, dont deux Françaises et trois Britanniques, une majorité écrasante de civils, africains et occidentaux, musulmans et chrétiens, adultes et enfants) et les autorités kenyanes, déjà confrontées à de réelles et dangereuses tensions intérieures, doivent à présent relever un défi opérationnel et politique.

Nairobi est une ville symbole du jihad, on y a célébré dans le sang, le 7 août 1998, la naissance d’Al Qaïda en tant que puissance terroriste internationale. Le Kenya, pour quantité de motifs, est lui-même une cible ancienne du jihad, et ses services, portés à bout de bras par leurs alliés américains, israéliens et britanniques, tentent de juguler une menace qui ne cesse de croître, quoi qu’en disent certains.

Depuis le succès des offensives de l’AMISOM contre les Shebab, et la perte de plusieurs de leurs fiefs, nous étions quelques uns à redouter un retour du terrorisme régional, au Kenya, mais aussi en Ouganda, et pourquoi pas au Rwanda. Jamais, pourtant, je n’aurais imaginé que les Shebab, malgré leur fusion – au moins formelle – avec Al Qaïda aient pu atteindre un tel niveau.

Les relations entre les islamistes radicaux somaliens et Al Qaïda sont anciennes et étroites. Je les ai rapidement évoquées ici, et le sujet mériterait un traitement plus poussé, peut-être dans un livre un de ces jours. Le fait est que l’attaque de Westgate est une opération qui démontre que les Shebab ont parfaitement retenu les enseignements de l’attaque de Bombay (26-29 novembre 2008) et qu’ils sont capables de pratiquer le jihad comme les meilleurs. Je ne vais, par ailleurs, pas revenir sur les opérations de ce type, devenues le must (cf. ici, ici et là) et qui sont la hantise de toutes les forces de sécurité du monde.

De telles actions, en effet, combinent tous les défis : prise d’otages de masse, forte présence des médias, guérilla urbaine, explosifs disséminés, kamikazes. Les autorités sont contraintes de mener un siège contre des terroristes qu’elles savent décidés à mourir, quoi qu’il arrive, et dont le seul but est de tenir le plus longtemps possible. Au drame humain s’ajoutent ensuite, rapidement, la crise politique et les questionnements.

Il faut ainsi éviter les tensions communautaires (celles-là mêmes que recherchent les terroristes au Kenya), il faut comprendre comment des membres des Shebab ont pu s’infiltrer et frapper, il faut réévaluer la menace, il faut encaisser les regards critiques des pays dont des ressortissants sont morts, et il faut d’abord accepter le coût d’un assaut. S’agissant de l’attaque du Wesgate, il faudra aussi que les autorités kenyanes assument le fait d’avoir fait appel aux forces spéciales israéliennes. L’alliance, ancienne et fructueuse, entre les deux Etats, a déjà valu au Kenya des attentats spectaculaires (double attentat du 28 novembre 2002 à Mombasa, notamment) et le pays reste perçu comme le plus occidentalisé de la région, une étiquette bien lourde à porter.

Au moment où un nouvel assaut, peut-être final, est donné, je ne peux que constater à quel point les groupes jihadistes s’inspirent entre eux, s’imitent, innovent ou inventent. Le jihadisme, fusion de luttes locales ou régionales et de combats globaux, ne laisse pas de surprendre par sa réactivité et ses multiples visages. Par delà la fascination pour cet adversaire contre lesquels nous ne remportons presque jamais de véritable victoire, il convient de penser d’abord aux victimes, à ceux qui vont intervenir, et aux cruelles crises politiques qui s’annoncent dans le sillage de ces tueries.

Le renseignement à l’écran : aller sur le terrain

Peut-on faire du renseignement à distance ? Oui, évidemment, ou au moins peut-on essayer si on ne parle que de recueil sans risque et d’analyse plus ou moins stratégique. Les moyens techniques sont là pour ça, écoutes, satellites, avions spécialisés, programmes informatiques dédiés, etc.

Mais peut-on VRAIMENT faire du renseignement sans remontées du terrain ? Non, évidemment. La fréquentation du terrain est indispensable dès lors que vous voulez comprendre une situation en profondeur, et que vous devez, en fonction de votre mandat, être prêt à agir, voire être en mesure de peser sur le cours des évènements. « Prêt à / en mesure de » me disaient mes collègues militaires, dont l’art de la planification était précieux, et qui inculquaient aux jeunes civils que nous étions quelques règles fondamentales.

Le terrain, je l’ai déjà écrit à maintes reprises, n’est rien sans l’analyse, tandis que cette dernière est vaine sans le terrain. Cette articulation est indispensable, et elle a fait l’objet de nombreuses modélisations dans le cadre de ce qu’on appelle communément le cycle du renseignement.

Comme toujours, il ne s’agit que de bon sens : vous posez des questions au terrain, le terrain vous répond, vous étudiez ses réponses (et les conditions dans lesquelles elles ont été obtenues) et vous en déduisez de nouvelles questions que vous transmettez au terrain qui adapte son dispositif en fonction de l’évaluation que vous avez réalisée, le produit de tout cela étant régulièrement évalué par les échelons de coordination et de commandement puis par vos lecteurs/clients dans les ministères.  Il n’y a rien de bien sorcier là-dedans, il ne faut que de la rigueur, de l’imagination, le goût de la synthèse, et une capacité à remettre éventuellement en cause vos opinions en fonction des nouveaux faits qui vous sont rapportés. Bref.

Quand le dispositif fonctionne, sa production peut être d’une utilité inégalable pour les autorités politiques – à supposer qu’elles lui accordent plus de valeur qu’aux élucubrations des visiteurs du soir, gourous, frères, philosophes populaires et/ou dépoitraillés. Nos dirigeants attendent donc de leurs services spécialisés la fourniture de renseignements puisés aux meilleures sources, au plus près du terrain, sans trop s’embarrasser de scrupules (frisson d’effroi chez certains de nos législateurs), et elles attendent également de ne pas être embarquées dans des scandales.

La mission est connue, et la complexité de sa réalisation selon cies impératifs antagonistes participe de son intérêt. Qu’on vous demande de connaître les secrets les plus intimes de votre voisin en vous reprochant d’employer les moyens nécessaires pour vous les procurer fait partie des caractéristiques les moins attachants de notre classe politique. Comme le dit la formule bien connue, si vous ou l’un des membres de votre équipe devait être capturé, le ministère nierait avoir eu connaissance de vos vagissements.

A la suite de quelques malencontreuses aventures, le recueil de renseignement par des moyen humains clandestins a longtemps été dans notre pays un art menacé. Si la question du courage des fonctionnaires ne se posa jamais (à défaut de celle de la compétence de certains), celle du pouvoir politico-administratif fut, en revanche, un enjeu central. Dans le domaine de l’espionnage comme dans celui de l’alimentation ou de la médecine, la règle du risque zéro s’imposa peu à peu. « Faîtes-y bien, qu’on soit pas emmerdés », comme on dit dans le kaki, et la norme devint le renseignement dans les cocktails. Je me souviens même avoir entendu le chef de mon cours terrain, il y a très très longtemps (mais dans cette galaxie), affirmer qu’en mission il fallait toujours porter une cravate. Je me voyais bien débarquer dans une mosquée radicale en smoking… Le pauvre homme était révélateur de sa génération, qui ne concevait le renseignement humain (HUMINT) que comme une activité péri-diplomatique.

Comme souvent en France, le pouvoir, quelle que soit sa couleur, voulait que notre pays conservât son rang, sa puissance et son autonomie, mais sans s’en donner les moyens. Puissance militaire sans budget, services de renseignement sans source, la recette est la même et on connaît la musique. Tout au long des années ’90, la règle fut donc de coopérer le plus possible, de ne rien faire seul, de ne surtout pas prendre de risques. Une source humaine quelque part ? Ne la traitons pas seuls, faisons ça avec les services intérieurs, après tout c’est chez eux. Nous leur apportons une source, nous l’implantons ensemble, nous la co-finançons, ils assurent la sécurité de l’opération et tout le monde est content. Ou fera mine de l’être. La manoeuvre a été jouée régulièrement, dans nombre de domaines, et le destin de ces sources était, évidemment, de nous échapper pour finir dans la seule main des services intérieurs, pour des raisons évidentes qu’il serait insultant de dévoiler. Pour ceux que cela intéresse, je ne peux que conseiller la lecture d’Au cœur du jihad, d’Omar Nasiri, un des exemples les plus frappants de ce choix.

Au regard des résultats attendus à cette époque, et de l’intérêt très relatif de nos dirigeants d’alors pour le renseignement, la méthode a semblé payer. Pas de scandales, peu ou pas de crises secrètes entre services alliés mais néanmoins concurrents, aucun accident bête. Dans le même temps, forcément, pas de scoop vertigineux, pas d’opération d’anthologie, et jamais la France n’a donc été en mesure de déjouer le complot du Millenium en infiltrant des sources humaines dans des cellules jihadistes (comme la CIA et le GID jordanien ou le SIS britannique en Afghanistan, ou le DRS algérien à Montréal). Et vous ne savez pas tout. Cette prudence opérationnelle valut même à Jacques Dewatre, lors de son départ en 1999, une phrase faussement admirative du ministre de la Défense, Alain Richard : « Sous votre direction, on n’a pas entendu parler du Service ». Ah ben ça, c’est sûr.

Pour des raisons qui m’échappent encore, tout changea, mais forcément lentement, après le mois de septembre 2001. Je me demande bien ce qui a pu arriver. Si la coopération internationale s’intensifia, il devint dans le même temps évident qu’il fallait revenir au terrain et tenter des choses qui ne se pratiquaient plus depuis des lustres. Les stages terrain changèrent de nature, les exercices devinrent plus difficiles, plus sélectifs, les missions à l’étranger se multiplièrent, avec des objectifs enfin ambitieux (« Trouvez-moi les horaires des marées à Pleumeur Bodou ») et les jeunes gens et jeunes filles qui arrivèrent à partir de 2002 ou 2003 trouvèrent une administration toujours aussi mal gérée mais dont l’imagination opérationnelle se libérait doucement. Douuuuucement, très doucement, mais quand même. Je ne vais évidemment pas vous détailler ça,  puisque je suis farouchement convaincu que le public n’a pas le droit de tout savoir et qu’il est hors de question de fragiliser un édifice dont on me dit qu’il ne cesse de trembler – mais qui ne vacille, étonnamment, jamais.

Depuis dix ans, on assiste donc à un retour sur le terrain, à des prises de risques, à des vols bleus épisodiques, à des opérations complexes et même parfois audacieuses. Je ne vais pas vous cacher que ceux qui bloquaient le système et dont on me prédisait avec espoir le départ il y a dix ans sont encore là, rayonnants de suffisance et de médiocrité (j’ai les noms) et on ne peut que souhaiter, enfin, leur mise à l’écart progressive par les générations montantes, si elles durent assez longtemps et ne filent pas à l’ENA ou dans le privé pour échapper au cirque.

Je vais donc profiter de l’occasion pour rendre hommage, ici, à celles et ceux qui, dans le vaste monde, au sein d’équipes minuscules (quand il y en a) tentent dans une même journée, pour la plus grande gloire de la République, de gérer leur ambassadeur, abuser les services locaux, manipuler leurs sources, établir leur comptabilité, rédiger leurs télégrammes et se rendre sur le terrain pour y faire ce pour quoi on les a envoyés là : du renseignement. Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une séquence du film mythique de John Landis ¡Three Amigos! (1986) pour illustrer l’aisance opérationnelle en milieu hostile, entre professionnalisme et élégance.

Three Amigos!, de John Landis (1986)

Le renseignement à l’écran : traiter clandestinement une cible.

La délicate affaire syrienne nous renvoie à ces années où les services français menaient des actions violentes et clandestines pour rendre à Damas la monnaie de sa pièce. Je ne vais pas m’appesantir sur des détails qui ne sont pas nécessairement glorieux, mais le fait est que l’objectif prioritaire des services de la République n’a pas toujours été de recruter des jeunes gens surdiplômés. Je me comprends.

Conserver une capacité d’action clandestine, qu’il s’agisse de pratiquer le recueil de renseignement dans des zones où on prend soin de ne jamais envoyer de bibelots de ma trempe, de soustraire un adversaire à l’affection des siens ou d’éliminer un fâcheux, devrait être une priorité. La logique de ces manoeuvres ne relève pas de la chose militaire mais bien du renseignement, et il est inapproprié de ne voir dans tout cela que des opérations que pourraient mener les unités d’élite de notre armée, ou de ce qu’il en reste.

Trop souvent, en effet, on confond forces spéciales et actions clandestines, alors que les missions des uns et des autres sont différentes – bien que parfois voisines, et même conjointes, comme on a pu le voir ces derniers mois au Mali ou en Somalie. A contexte exceptionnel, mesures exceptionnelles.

En France, seul le Service action de la DO est ainsi censé conduire ces missions clandestines, en grande majorité non violentes, mais dangereuses et d’une grande technicité – quand on ne se fait pas ramasser par des villageois bulgares, évidemment. A la différence des membres des Forces spéciales, les hommes du SA ne portent ainsi pas d’insigne de nationalité sur leurs tenues, et ils ne sont pas censés systématiquement combattre. La plus grande discrétion est plutôt de mise, du début à la fin de la mission. Inutile, donc, d’appeler le numéro des missionnaires de la Tour en cas de pépin à Auckland.

Je ne vais évidemment pas vous narrer les exploits du SA, puisque je ne suis pas de la partie, que je n’en sais rien et que tout cela est secret, mais il faut savoir qu’il existe, depuis des années, un débat entre défenseurs du maintien d’une capacité d’action clandestine autonome et partisans d’une intégration de cette force au sein du Commandement des Opérations Spéciales (COS), pour un tas de bonnes et de mauvaises raisons.

L’essentiel est que notre pays conserve à terme, quelle que soit sa forme, cette capacité d’opération illégale permettant d’aller là où personne d’autre ne va, d’observer ce que personne d’autre ne voit, et de frapper, le cas échéant, là où personne d’autre ne frappe. J’ajoute que nombre de grands services disposent, en leur sein, d’unités paramilitaires spéciales, à commencer par la CIA ou le SVR, dont je garde un souvenir émerveillé. Le monde qui s’annonce devrait rendre automatique la sauvegarde d’une telle culture, mais on peut redouter que les tentatives actuelles de moralisation des services – rires – ne portent des coups fatals à ces moyens.

Les exemples d’actions clandestines violentes conduites par des services de renseignement abondent au cinéma, et le choix d’une scène rendant justice aux hommes et femmes qui agissent dans l’ombre a été difficile. Comme toujours, la plus belle illustration de notre savoir-faire a finalement été trouvée dans le cinéma français, et il faut saluer la belle démonstration technique donnée ici par Raoul Volfoni, ancien combattant d’Indochine, et son frère Paul.

Les Tontons flingueurs, de Georges Lautner (1963)

Vous êtes charmante, mais vous voyez déjà ce que ça fait, un million, Larmina ?

Ne boudons pas notre plaisir alors que le débat national qui s’est engagé autour de la douloureuse question syrienne tient toutes ses promesses d’excellence intellectuelle. Les arguments les plus raffinés s’opposent ainsi dans une enivrante joute qui confirme que notre pays, décidément et quoi qu’il arrive, est bien le phare qui éclaire le monde.

Subtilité, finesse, pondération, détachement, aucune de nos habituelles qualités gauloises n’a manqué depuis plusieurs jours, aussi bien au sein de la classe politique que sur Internet, où la fine fleur des observateurs de la vie internationale et les meilleurs connaisseurs de la chose militaire ont rivalisé d’intelligence afin d’offrir à nos décideurs une compréhension précieuse de la guerre civile qui déchire la Syrie et fait vaciller le Moyen-Orient.

Chacun y a fait honneur aux meilleurs principes d’une démocratie à la fois fière et apaisée, et personne, ainsi, ne s’est laissé aller à des attaques caricaturales. On n’a, ainsi, pas entendu une seule fois un esprit éclairé vous accuser de faire le jeu d’Al Qaïda – accusation proprement réjouissante me concernant, soit dit en passant – ou un responsable, parfois ayant exercé de hautes fonctions gouvernementales, accusant avec naturel nos services de renseignement et nos dirigeants de mentir et de manipuler les faits. On ne peut que s’en féliciter, d’ailleurs, car une telle démarche n’aurait pu que fragiliser, un peu plus, notre démocratie, déjà attaquée de toutes parts par les démagogues et les extrémistes.

De même faut-il saluer les toujours pertinentes interventions d’analystes spécialisés dans les photocopies sous les combles des Invalides et auteurs, par le passé, de rapports d’une rare indigence. Ne nous moquons pas, cependant, car, en France, l’ironie et la rhétorique ne sont permises qu’à vos contradicteurs. On attend de vous un attitude de soumission polie, seule garante de votre attachement aux valeurs républicaines de tolérance et d’écoute.

Force est de reconnaître que la publication d’une synthèse nationale de renseignement déclassifiée a donné lieu à une avalanche d’interventions, toutes plus affligeantes les unes que les autres, et on ne s’étonnera pas que ceux qui professent un nationalisme sans concession ou un amour immodéré pour l’uniforme se révèlent être les premiers pourfendeurs d’administrations régaliennes qui les ont toujours tenus à distance – où quand le dépit fait figure de raisonnement.

A la différence de nombre de mes concitoyens, je ne suis ni entraineur de football ni spécialiste des armes chimiques, et de même que je n’ai pas un avis définitif sur les matchs de l’équipe de France, je me garderai bien de me livrer à une analyse précise et argumentée des éléments contenus dans le rapport rendu public le 2 septembre dernier.

D’autres faits, cependant, méritent d’être signalés. Evacuons, d’entrée, le fait que le conseiller Com’ du ministre de la Défense, Sacha Mandel, ait mis sa touche à ce document comme cela apparaissait initialement dans les caractéristiques du PDF (première version). Le fait de déclassifier une telle synthèse, fait unique dans l’histoire de la République, relève évidemment, d’une opération de communication, et il n’y a rien de choquant dans le fait que le conseiller du ministre ait jeté un œil dessus, voire ait lissé une ou deux phrases. Le contraire, à dire vrai, eut été surprenant, et, comme l’aurait dit Léodagan, là, aux cuisines, ils étaient sur le repas du soir, alors on a confié la chose au conseiller. A quoi ça tient, quand même.

Le fait est que l’apparition du nom de Sacha Mandel a été une erreur, alimentant la suspicion et nourrissant les habituelles moqueries de sites de qualité, comme le bien nommé Aux infos du nain, qui ferait passer Closer pour les cours du Collège de France. Inutile, évidemment, de faire entendre raison à la meute, obnubilée comme une milice médiévale débusquant les sorcières, par la recherche des cabinets de conseils (ici, Euro RSCG) ou les banques.

Comme je le disais plus haut, je ne suis pas un spécialiste du programme non conventionnel syrien. J’ai cependant eu l’honneur, lors de l’invasion de l’Irak par l’Empire, au mois de mars 2003, de diriger une cellule de crise – et je ne le referai jamais, Dieu m’en préserve – et j’ai pu observer de près l’excellence française en matière d’ADM. Le fait est qu’il y a là un paradoxe qui n’effraie pas certains de nos députés et autres commentateurs patentés, et que je vais me faire un plaisir d’exposer.

Jusqu’au mois de novembre 2002 (Ou était-ce décembre ? Je ne m’en souviens pas), la France avait prévu de participer à l’invasion de l’Irak. Pas la peine de brailler, j’étais là, près du Seigneur, j’ai tout vu, tout entendu – et tout noté, car on ne se refait pas. La décision de ne pas y aller, salutaire, est tombée un jour, brutalement, et elle a rassuré tout le monde tant il était évident qu’il n’y avait pas le début d’un programme non conventionnel en Irak.

Déjà pilote national, à l’époque, en matière de contre-prolifération, le service auquel j’avais l’honneur d’appartenir maniait de façon remarquable toutes les facettes du recueil de renseignement dans ce domaine. Tout y passait, grâce à des analystes et des opérationnels de grande qualité, spécialistes de tel ou tel aspect, chimistes, ingénieurs, vétérans du contre-espionnage, etc. Bénéficiant de toutes les ressources d’une grande administration – de celles qui font gémir d’indignation certains élus de la République, ils étaient la brillante illustration de l’apport majeur du renseignement à la conduite d’une politique. C’est ainsi grâce à eux que la France fut capable, contre vents et marées, de s’opposer aux mensonges de l’Administration Bush Jr. en contrant chaque affirmation erronée ou incomplète. Je me souviens d’ailleurs de la fameuse séance au Conseil de Sécurité des Nations unies comme si c’était hier, car nous étions à la manœuvre, en coulisse, à alimenter le ministre en arguments démontant le discours de Colin Powell. Bref, je ne vais pas non plus vous raconter ma vie, hein.

Saluée à l’époque, l’excellence de la communauté française du renseignement, garante de notre indépendance, se serait donc dissoute dans les limbes, aurait été emportée par on ne sait quel vent mauvais, et nos services ne seraient donc plus capables que de produire de poussives synthèses de presse… Le fait est, pourtant, que jamais les moyens de nos services n’ont été aussi importants, et s’il y aurait beaucoup à dire, on ne peut que constater que la contre-prolifération reste LE domaine dans lequel la France fait figure de leader au sein des nations occidentales. Mais peu importe pour nos grands spécialistes de comptoir. Comme d’habitude, quand les positions officielles confortent leurs croyances, elles sont admirables. Lorsqu’elles les contredisent, elles sont mensongères, médiocres, dictées par l’étranger, cette mystérieuse anti-France, cette funeste ploutocratie apatride aux menées décidément bien noires.

Portées au pinacle en 2003, les compétences françaises en matière de compréhension des programmes militaires non conventionnels sont donc, désormais, sujettes à caution. Mieux, on ne compte plus les commentaires affirmant que le document publié le 2 septembre dernier n’est rien d’autre qu’une compilation de faits connus et largement relatés dans la presse. Félicitons-nous de la qualité des lecteurs de cette synthèse, vivants exemples des succès de notre système éducatif, pourtant si décrié, qui peuvent d’un regard, d’un seul, déceler dans ces pages mensonges, erreurs, faits publics connus de longue date, et approximations. Bravo, les gars, bravo, et merci pour vos éclairages.

Sans sourciller, les mêmes qui n’auraient pas manqué ce pénalty, auraient vaincu la Luftwaffe au-dessus de la Manche en quelques jours, ou ont la solution pour juguler le chômage de masse, pointent donc les faiblesses de la synthèse.

La chose n’est, finalement, pas autrement surprenante, et outre qu’elle illustre les dérives de nos opinions publiques, passées de l’exigence démocratique au doute permanent, elle confirme qu’il ne fallait pas déclassifier toutes ces données. Je ne veux même pas parler des difficultés techniques de l’exercice, conduisant à des impasses afin de ne pas compromettre certaines sources particulièrement sensibles, mais bien de l’inutilité absolue qu’il y a à essayer de convaincre des esprits qui doutent de tout, tout le temps, sauf de leur omniscience. Et moins ils en savent, plus ils pensent tout savoir.

« Où sont les preuves ? » ont ainsi demandé, en chœur, ceux qui confondent analyse du renseignement et procédures judiciaires. « Ça ne prouve rien », ont décrété ceux qui, mine de rien, accusent les services et le gouvernement de mentir au pays et de servir les intérêts de l’Empire. Dans le climat actuel, nauséabond et médiocre, personne ne s’est ému de tels propos, comme s’ils étaient anodins, banals, comme si on pouvait décidément tout dire.

La faiblesse des critiques n’a pas surpris, à dire vrai, mais on peut, en revanche, ricaner de celle des défenseurs de l’armée syrienne. Voilà un régime, en effet, qui combat avec détermination une insurrection armée depuis plus de deux ans, et qui la réduit doucement. On est en droit de penser que les redoutables services syriens, que personne ne qualifiera d’amateurs, ont une vision assez claire de leurs ennemis.

Pourtant, depuis le 21 août, pas une seule fois je n’ai entendu les partisans de Bachar El Assad accuser tel ou tel groupe de la rébellion. On pouvait penser que les autorités syriennes auraient une connaissance précise de ceux qu’elles affrontent dans les proches environs de la capitale. On attendait des noms de chefs rebelles ou de katibats, des numéros d’unités, mais non, rien. Simplement, de pitoyables jérémiades, une défense d’enfant surpris le visage de barbouillé de Nutella mais niant contre toute évidence en avoir mangé.

« Non, c’est pas nous », disent donc tous les défenseurs du régime syrien. Mais alors, c’est qui ? « Eux, pas nous. ». Le photocopieur des Invalides, que j’évoquais plus haut, pense effectuer une percée dans l’argumentation en rappelant que les jihadistes présents en Syrie, et venus de Syrie, sont des habitués des opérations sales, faisant, par exemple, exploser des camions de chlore. La chose est largement connue, et il est également avéré, depuis dix ans, que jamais les réseaux jihadistes n’ont eu la capacité de se doter d’un arsenal non conventionnel. J’ajoute, mais pour le savoir il faudrait faire autre chose que se pâmer à la télévision et travailler un minimum, que les laboratoires d’Al Qaïda en Afghanistan n’étaient rien de plus que des abris de jardin. Croyez-moi, j’ai eu la chance, si je puis dire, de trier d’étranges bocaux découverts à Darounta, et on était loin des stocks de VX maniés avec prudence dans The Rock (1996, Michael Bay).

Il en va de même en Irak, et il n’échappera à personne que faire sauter des camions de produits chimiques sur un marché de Bagdad, s’il s’agit de l’œuvre de types dont la mort par drones est éminemment souhaitable, ne demande pas la même technicité que l’emploi de munitions chimiques.

Le rapport officiel français ne dit pas autre chose, aboutissement d’un raisonnement d’analyste, mais certes pas de procureur :

Nos renseignements confirment que le régime redoutait une attaque d’ampleur de l’opposition sur Damas dans cette période. Notre évaluation est que le régime a cherché par cette attaque à desserrer l’étau et à sécuriser des sites stratégiques pour le contrôle de la capitale. A titre d’exemple, le quartier de Moadamiyé est localisé à proximité de l’aéroport militaire de Mezzeh, emprise des services de renseignement de l’Armée de l’Air.

Au demeurant, il est clair, à l’étude des points d’application de l’attaque, que nul autre que le régime ne pouvait s’en prendre ainsi à des positions stratégiques pour l’opposition. Nous estimons enfin que l’opposition syrienne n’a pas les capacités de conduire une opération d’une telle ampleur avec des agents chimiques. Aucun groupe appartenant à l’insurrection syrienne ne détient, à ce stade, la capacité de stocker et d’utiliser ces agents, a fortiori dans une proportion similaire à celle employée dans la nuit du 21 août 2013 à Damas. Ces groupes n’ont ni l’expérience ni le savoir-faire pour les mettre en œuvre, en particulier par des vecteurs tels que ceux utilisés lors de l’attaque du 21 août.

Ça me semble être clair, et on n’a pas assez pris la mesure de la fermeté de cette conclusion. De quel poids peut-elle être, cependant, face à un négationnisme du pauvre ?

Il existe, pourtant, quantité d’arguments permettant de contester la pertinence d’une opération contre la Syrie. Je précise d’ailleurs, et à nouveau, puisque la calomnie et la caricature font figure d’arguments pour certains, que je n’ai jamais caché mes préventions à l’égard d’une intervention armée, comme je l’ai indiqué ici puis là. J’avais, en 2011, déjà exprimé des réserves quant à l’intervention contre le débonnaire colonel Kadhafi (tac, tac et tac). En Syrie, la chose est encore plus délicate : si nous intervenons, ce sera de toute façon trop tard, sans autre objectif politique que punir le régime pour son comportement alors que, selon ce raisonnement, il aurait fallu le frapper il y a bien – trop – longtemps. Nous n’avons, par ailleurs, nullement les reins pour tenir le choc en retour, qui pourrait toucher la région et même la dépasser, et nous ne sommes sans doute pas capables, nains militaires et politiques, de tenir la dragée haute à Moscou. Intervenir militairement nous exposera également à la colère d’une partie de la mouvance jihadiste, qui y verra, à raison, une nouvelle démonstration de notre ingérence, tout en faisant le jeu des plus radicaux d’une insurrection qui n’a guère de chance de l’emporter, faute de leadership, de projet politique et de moyens.

Les doutes quant à la faisabilité de frappes aériennes, que l’on peut lire ici, ne m’ont pas réellement convaincu. La chasse israélienne démontre ainsi égulièrement qu’il est possible de réaliser des raids aériens en Syrie, y compris sur Damas, et les moyens de l’Empire sur zone sont largement suffisants pour toucher QG, bases aériennes, sites de lancement et centres de stockage. La question, une fois de plus, est celle de la logique de ces raids : punir, détruire (ou entamer) l’arsenal non conventionnel, couper quelques têtes, voire donner une gifle assez sévère pour précipiter une pause dans les combats, dans le cadre de ce délicieux concept – dont je ne me lasse pas – nommé diplomatie coercitive ?

Faut-il rappeler que des frappes aériennes bien pensées peuvent avoir d’heureuses conséquences, qu’il s’agisse de la Libye en 1986 ou des Serbes de Bosnie en 1995, sans même parler de la guerre au Kosovo en 1999, qui a conduit, quoi qu’on dise, Belgrade sur la voie de la raison ? La diplomatie de la canonnière ne fait tousser que ceux contre lesquelles elle est employée, et il serait peut-être temps de se demander s’il y a la moindre grandeur à systématiquement défendre des fumiers.

Je ne vais pas revenir sur les biais de ceux qui vantent les positions de Moscou ou Téhéran et saluent la pertinence de leur raisonnement stratégique, tout en niant aux Occidentaux la simple possibilité de voir dans un régime du Sud un adversaire, un ennemi, voire une menace. Le fait que les Occidentaux aient colonisé nombre de peuples et leurs aient fait subir des horreurs n’excuse pas le fait que certains Etats ont des comportements inacceptables. L’histoire coloniale ne devrait pas être une excuse pour les tyrans, le plus souvent au moins aussi sanguinaires que les colonisateurs. Le mélange permanent entre le discours de victime et le rappel des crimes passés sert trop souvent à passer sous silence les douloureux échecs de certains, quant il n’est pas employé comme une justification à tous les crimes, le tout assorti de réflexions conspirationnistes aux relents racistes, du genre « Les Européens veulent soumettre les Arabes ». Mais oui, bien sûr.

On pourrait aussi s’étonner qu’il soit donc interdit d’intervenir au Moyen-Orient, mais que tuer des insurgés au Congo ou en RCI ne soit vraiment pas grave. Relativité de la valeur de la vie humaine, indignation tiers-mondiste à géométrie variable… On étouffe, enfin, difficilement un ricanement quand ceux qui défendent la clairvoyance et la grandeur de tyrans réclament à cor et à cri un débat au parlement. Quand le processus démocratique sert à défendre les dictatures…

Et pendant ce temps-là, il y a deux millions de Syriens réfugiés hors de leur pays. A la catastrophe humanitaire s’ajoute désormais une catastrophe stratégique pour les Occidentaux, et singulièrement les Européens. Nous voilà incapables de frapper le seul régime de la région qui soit un véritable adversaire, nous voilà coincés entre le maintien au pouvoir d’un système qui nous a toujours menacés, et parfois frappés, et qui, s’il se tire de cette épreuve, nous fera payer l’addition, et une insurrection qui se radicalise et dont la composante jihadiste entend bien utiliser le territoire syrien pour nous frapper, elle aussi. Nous voilà nus, exposant nos faiblesses, nos hésitations, notre incapacité à peser sur le cours des événements.

Faut-il, pour autant, tolérer le comportement de Damas ? Je veux croire que des actions limitées et parfaitement pensées – on peut toujours rêver – pourraient initier avec le régime syrien une forme, certes martiale, de dialogue politique lui fixant les limites qu’on ne franchit pas. Et tant pis si l’Empire se substitue à nous, puisqu’il faut bien faire le boulot. Notre éventuelle inaction, liée à celle de Washington, sera une nouvelle illustration, non pas de notre inféodation, mais simplement de notre faiblesse. Doit-on s’en réjouir ?

Le renseignement à l’écran : le RVPI

Le renseignement est affaire de procédures, de méthodes et de pratique. Si les situations sont toujours différentes, les gestes techniques sont, finalement, peu nombreux, tout étant, avant tout, affaire de sens tactique, de but à atteindre et de talent individuel. On s’adapte donc à la situation au lieu de vainement essayer de plaquer les mauvaises recettes au mauvais endroit, et je me comprends.

Imaginons qu’un matin votre chef vous dise : « Mon petit Raillane, le poste à Galène nous a signalé un possible défecteur syrien (pourquoi syrien ? On se le demande) qui affirme pouvoir prouver que le régime de Damas utilise des balles réelles lors des combats et que le bruit est proprement intolérable. Le sujet est sensible, car plusieurs ténors de la classe politique, dont Marcel de Guérande, le député souverainiste qui a son rond de serviette à l’ambassade d’Iran, et Jean-Luc Thorez, le sénateur communiste qui réside dans un studio prolétaire de 630 m2 à Caracas dans lequel il ne se rend qu’en First, affirment que la Syrie n’utilise que des balles en mousse et des confettis pour mater les gueux et que tout ça, et bien c’est rien que des menteries, un complot monté pour descendre Bachar El Assad, dit Gueule d’Ange, dit Petit Baigneur. »

Votre chef reprend son souffle, vous laisse prendre la mesure du poids qui tombe sur vous et de l’honneur qui vous est fait, avant de reprendre :

« Vous partez demain à Galène le rencontrer, une équipe de la DO est sur zone et sécurisera l’entrevue, qui aura lieu dans une suite du Sheraton local. Le pseudo de cette source est GrosseTanche 102, et celui de l’opération vient de nous être donné par la DG : il s’agit Delacataracte. Il va sans dire que l’affaire est réservée. Si vous réussissez, il y aura de l’or pour tout le monde. Sinon, les crocodiles. »

Il y a un silence. Vous fixez intensément un coin du bureau sans rien dire, attendant que votre chef se ressaisisse. Il s’éclaircit la voix, vous regarde.

« Allez voir l’officier de liaison avec la DO, il vous donnera les détails de la mission. Allez, bon voyage ».

Vous voilà tout excité, une mission à l’étranger, un débriefing clandestin, les légendes de la DO, et un vrai RVPI, qui va vous changer des exercices moisis entre la rue de Rennes et le Champ de Mars, lorsque vos instructeurs vous forçaient à ramasser les tickets de caisse dans les bistrots pour faire de fausses notes de frais. Par acquis de conscience, malgré tout, vous consultez le manuel qu’on vous a remis lors de votre dernier stage terrain. Voyons, RVPI… Rendez-vous avec personne inconnue…

En réalité, la chose est à la fois simplissime, et délicate. La manœuvre consiste à faire se rencontrer, en terrain adverse, voire hostile, deux personnes ne se connaissant pas – ce détail ne vous avait pas échappé – ou faisant mine de ne pas se connaître, mais devant absolument converser. Il s’agit évidemment le plus souvent de deux membres d’une même organisation qui ne peuvent communiquer par des moyens techniques, ou doivent même se remettre des documents (clé USB, photos, crâne de Louis XI enfant) dans un lieu protégé. Un contact direct sans précaution préalable étant inenvisageable (« compromission »), il s’agit de procéder par étape.

Dans certains cas, les plus simples, un mot de passe peut être utilisé afin que celui qui arrive se fasse reconnaître de celui qui l’attend. La chose peut s’effectuer n’importe où, dans un aéroport, à l’hôtel, dans un square, au restaurant. On échange alors des signaux de reconnaissance, le plus souvent une phrase codée parfaitement idiote inventée par des types qui, restés à Paris, pouffent en pensant à votre tête quand vous la prononcerez.

On peut aussi exhiber un objet (Le Monde sous le bras gauche, le Chasseur français sous le bras droit, un bob Paul Ricard, un pain de campagne, etc.), l’imagination n’a, ici, pas de limite. Dans certains cas, cependant, il ne s’agit pas d’accueillir un missionnaire venu sous sa véritable identité accomplir une mission de routine, mais bien de prendre en main une épée, une légende, envoyée pour se livrer à des activités clandestines, de celles qui font bondir les bonnes âmes mais nourrissent une politique.

Il faut alors, naturellement, redoubler de prudence, et il ne saurait être question de voir se retrouver les fonctionnaires engagés dans l’opération comme des camarades de promo célébrant le dixième anniversaire de leur affectation à la sous-préfecture des Kerguelen ou au 791e Régiment d’Artillerie Lourde Mais Pas Trop Sur Voie Ferrée d’Ecartement Standard (Réserve). Il faut alors monter une manoeuvre plus lourde, permettant d’établir un contact sans faille de sécurité. Disons que ça peut se passer, grosso modo, comme ça :

Les deux compères (missionnaire et élément précurseur) progressent séparément vers un point de rendez-vous déterminé et validé bien avant, après s’être assuré, chacun de leur côté, qu’ils n’étaient pas suivis. Choisie avec soin, la zone de rencontre doit permettre à l’élément qui invite (l’opérationnel sur le terrain) de vous voir arriver et de s’assurer en quelques secondes que vous ne traînez pas derrière vous un dispositif hostile (ce dont vous êtes censé vous être assuré, mais sait-on jamais) et, surtout, qu’aucune équipe adverse prépositionnée ne commence à apparaître alors que vous vous approchez l’un de l’autre. Il paraît que c’est un sentiment désagréable. Autant dire que le type qui vous accueille n’est pas un lapin de six semaines et qu’il saura, d’un oeil, déceler parmi les lycéens et les pigeons les pires tueurs du FSB, du FBI ou de la SNCF.

Un signal de reconnaissance a été, évidemment, prévu : regarder sa montre, se passer une main dans les cheveux, gifler une vieille dame que vous croisez. Si l’élément qui doit vous accueillir ne fait pas ce signal, c’est qu’il y a un problème, et vous poursuivez alors votre chemin, d’abord loin de la zone, puis, le cas échéant, vers un second point de rendez-vous plus tard dans la journée ou dans les jours qui viennent si le timing de l’opération le permet (ce qui est rare, convenons-en). Il est également possible que vous receviez un message, entre temps, « par les moyens habituels ») vous informant que toute l’opération est annulée en raison de la fuite vers la démocratie nord-coréenne d’un contractuel du Service parti avec toutes les archives et le menu de Noël afin de préserver les droits des citoyens.

Admettons, pour le bien de la démonstration, que le signal soit bien envoyé par votre hôte, il prend alors une rue dans laquelle vous le suivez, à distance raisonnable, du même pas, et, selon l’expression bien connue, en n’ayant l’air de rien. Les différents tests effectués au siècle dernier ont démontré que cette attitude excluait le port d’un smoking dans les rues de South Central ou d’un T-shirt des Washington Redskins à Kandahar. Vous parvenez alors au véritable point de rendez-vous, et une fois toutes les préventions levées, à l’abri dans le local de contact, la vraie mission peut commencer…

En 1966, dans La Grande Vadrouille, Gérard Oury parvint admirablement à restituer toute la fascinante subtilité d’un RVPI, dans le contexte dramatique d’une exfiltration de pilotes de la RAF abattus au-dessus de Paris par la flak et pris en main par d’authentiques professionnels. Saluons comme il se doit cet hommage à l’excellence opérationnelle française.

Le renseignement à l’écran : les premières constatations

Les temps ont changé, et on n’envoie plus depuis belle lurette un faux assureur sur les traces d’un reptile mutant dans le dos du FBI et de l’armée impériale. L’heure est à la coopération, aux équipes intégrées, et chacun essaye de travailler dans un bon esprit afin de partager des renseignements et de lutter contre tous ces rebelles. Il me semble que ça a vraiment commencé, en ce qui concerne une certaine administration chère à mon coeur, au mois de mai 2002 à Karachi, mais le phénomène n’a cessé de croître : officiers de liaison, équipes mixtes, opérations communes, sources partagées, etc.

Il va de soi qu’on ne lance pas dans de telles initiatives de médiocres fonctionnaires. Il faut envoyer de bons éléments, capables de montrer le sérieux du service, sa volonté de pleinement coopérer et d’avancer ensemble, malgré des décennies de vacheries dans d’autres domaines. Il faut un esprit attentif, charismatique, aussi à l’aise sur le terrain que dans le bureau de notre ambassadeur ou celui du chef du service hôte. Il doit être attentif à tout, à la crise en cours comme à aux petites choses qu’il y a toujours à glaner, même chez le plus proche allié. Pas de gaffe, par pitié, pas de scandale, pas de fausse note.

Tout doit aller à la fois très vite, puisqu’il s’agit d’une crise (attentat, enlèvement, capture d’un adversaire important), et tout doit aller au mieux, puisque l’enjeu est de taille. Dans les premières minutes, il s’agit d’abord de faire bonne impression, de tisser des liens de confiance avec le service qui vous accueille et qui se méfie, intrinsèquement, de vous. Il faut s’intégrer au dispositif en place sans le bouleverser mais en faisant sentir la valeur de votre apport, il faut garantir que vous avez la confiance de vos chefs restés à Paris, mais sans aller trop loin dans les initiatives intempestives. Il faut sentir le terrain, définir avec vos partenaires votre marge de manoeuvre opérationnelle, lors des premiers interrogatoires comme lors des éventuelles actions à entreprendre rapidement.

La chose est, par ailleurs, d’autant plus délicate qu’elle est, à presque tous les points de vue, contraires aux fondamentaux du métier. On la voit rarement à l’écran, mais Blake Edwards parvient pleinement à l’illustrer dans son chef d’oeuvre, The Pink Panther Strikes Again, en 1976. Peter Sellers.

Que ferait Brian Boitano ?

Les mensonges de l’Administration Bush n’en finissent pas de polluer la vie internationale, dix ans après l’invasion de l’Irak par l’Empire et ses alliés. Les tenants du scepticisme permanent, que d’aucuns confondent avec une pensée indépendante, ont beau jeu d’évoquer la lamentable prestation de Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Que les Etats-Unis aient, de façon éhontée, menti en 2003 n’implique pourtant pas qu’ils mentent aujourd’hui, et on aimerait, même si c’est une demande bien vaine, que les pourfendeurs des mensonges américains soient d’une rigueur comparable à l’encontre des diplomaties russe, chinoise ou iranienne.

Le fait est que les temps ont changé, à Washington comme ailleurs, depuis que Barack Obama a été élu. A une diplomatie agressive et dogmatique a ainsi succédé une ligne politique floue, sans autre objectif que la sécurité immédiate des intérêts américains et de leurs proches alliés. La chose est légitime, mais elle manque singulièrement de souffle de la part de la dernière véritable puissance occidentale.

Le discours du Caire, prononcé le 4 juin 2009 par l’Empereur, avait suscité bien des espoirs. Quatre ans après, force est de constater que la volonté, alors affichée, d’améliorer les relations de l’Empire avec le monde arabo-musulman a disparu dans les convulsions d’une région qui ne cesse de se débattre dans ses contradictions, ses crises de gouvernance, ses conflits communautaires et une lutte presque séculaire entre modernité et tradition fantasmée, raison et rigorisme religieux.

Elu sur un programme de rupture, Barack Obama a quitté l’Irak et décidé d’un départ d’Afghanistan. Il a également opté pour une gestion à distance de la menace jihadiste, tactiquement efficace mais stratégiquement hasardeuse, et il faut croire que l’élan pris par l’Empire sous le règne de Bush Jr. était trop important pour pouvoir être rapidement stoppé. C’est, en effet, lors de son second mandat que le président Obama se voit contraint de gérer l’onde de choc des révoltes arabes, dont il y a tout lieu de penser que leur déclenchement a été accéléré par les excès et les impasses de la lutte mondiale contre Al Qaïda et ses disciples, à commencer par le renversement du régime irakien.

Cette affaire d’utilisation d’armes chimiques n’est, en effet, pas claire, et la plus grande prudence s’impose. Elle n’est, hélas, pas de mise chez ceux qui ne voient dans toute cette affaire qu’une nouvelle preuve de la duplicité des Occidentaux ou qui croient y déceler une manipulation des rebelles, jihadistes ou non. On nous sort des experts inconnus en armes non conventionnelles, et une poignée de stratèges qui doutent de l’existence même d’armes chimiques en Syrie, ou qui se demandent quelle mouche a bien pu piquer le régime de Damas.

De nombreuses hypothèses sont étudiées. Les rebelles, qui, comme cela s’écrit à Paris depuis des mois et des mois, sont en train de perdre la guerre, ont-ils commis l’irréparable pour provoquer une intervention occidentale ? Mais s’ils disposaient de tels stocks, pourquoi ne les ont-ils pas utilisés contre les troupes syriennes ? Ont-ils estimé, à raison, qu’une telle initiative détruirait le capital de sympathie qu’il leur reste ?

Le programme d’armes non conventionnelles de Damas est connu depuis des décennies, et les Israéliens n’ont jamais hésité à s’en mêler. Inutile, donc, de nous refaire le coup des doutes, légitimes, en Irak, car la situation est bien différente. Inutile, de même, de défendre la grandeur du régime syrien, principal facteur de désordre au Moyen-Orient (si l’on excepte l’Empire lui-même), sponsor de dizaines de groupes terroristes dans la région, responsable de milliers d’assassinats d’opposants, syriens ou libanais, ou de citoyens occidentaux, soutien cynique d’Al Qaïda en Irak entre 2003 et 2006, et j’en passe. Que les autorités syriennes aient déclenché une attaque chimique contre sa propre population, malgré le risque de sanction, n’a rien de sidérant.

Bachar El Assad, depuis le début de l’insurrection, donne au monde des leçons de volonté, et la répression, sauvage, qui frappe le pays depuis mars 2011 est la marque d’un régime fort, qui ne renonce pas et ne cédera jamais. L’emploi d’armes chimiques, qui reste à confirmer, relève-t-il d’une initiative locale ? S’agit-il, au contraire, d’une action assumée au sommet de l’Etat, qui illustrerait une nouvelle fois cette volonté inflexible de briser la révolte ? Doit-on y voir la preuve de la déconnexion de Bachar El Assad avec la réalité de la pression occidentale ? Le président syrien s’est-il dit, et on ne saurait lui reprocher, que les Occidentaux n’étaient bons qu’à se lamenter et que jamais ils ne sortiraient de leur posture moralisatrice ? Il ne serait pas le premier chef d’Etat à commettre une erreur d’interprétation, en particulier dans la région.

Il me revient, par ailleurs, cette confession d’un dirigeant soviétique, à la fin des années 80, qui racontait que Moscou avait souvent été désarçonné par la diplomatie impériale, et même occidentale, parfois apathique, parfois surréactive pour des motifs déconnectés des véritables enjeux stratégiques. Le pauvre homme, qui reprenait à son compte le lieu commun des parties d’échecs planétaires, ne pouvait que déplorer l’inconstance de ses adversaires occidentaux, agissant souvent sous le coup de l’émotion, entraînés par des considérations politiques internes, touchés par l’émotion devant des massacres, et incapables de mettre en œuvre une politique cohérente de longue haleine.

C’est probablement dans une telle situation que nous nous trouvons aujourd’hui, et chacun s’accorde pour juger bien tardive la volonté occidentale de punir, enfin, le régime syrien pour son comportement, actuel et passé. Il serait donc, en effet, infiniment plus grave de tuer quelques centaines de civils à l’aide de gaz que d’en massacrer des dizaines de milliers d’autres avec des armes conventionnelles, sans même parler des milices ou des viols et tortures systématiques en prison. La décision, qui ne fait plus guère de doute, de frapper des cibles en Syrie en réaction à l’utilisation d’armes chimiques est-elle d’abord une punition de Damas ou un sursaut après des mois de défi ? Ne tente-t-on pas, à Washington, de retrouver un semblant de crédibilité alors que la ligne rouge, martialement tracée par l’Empire, a été franchie, déplacée, franchie à nouveau sans provoquer autre chose que des envolées lyriques frémissant d’indignation ? N’allons-nous pas bombarder la Syrie simplement pour montrer que nous sommes encore capables de le faire ?

Une fois de plus, les nains militaires européens, prompts à jeter l’anathème, ont besoin de l’Empire pour agir, et on aimerait que le fait soit médité chez nos dirigeants. J’ai cependant toute confiance, et je suis donc convaincu qu’il n’en sera rien et que le déploiement d’une poignée de chasseurs sera salué, avec l’unanimité qui s’impose, comme un succès majeur.

Reste que frapper pour frapper, même si on ne va certainement pas défendre Damas dans ces colonnes, ne fait pas une politique. Le président Obama paraît plus contraint à agit par principe que pour suivre une authentique stratégie. Les incohérences et autres atermoiements des capitales occidentales sont autant d’indices qui permettent, comme toujours, de balayer les accusations de complots énoncés par les mêmes observateurs. Quels sont les buts de guerre ? Voulons-nous renverser le régime ? Le contraindre à des pourparlers avec le vaste merdier qu’est devenue l’insurrection syrienne, divisée, morcelée, travaillée au corps par le jihadisme et les poussées irrédentistes ? Avons-nous mesuré les risques d’une réaction ? Nos services, où le contre-espionnage fait figure d’activité artisanale réservée à quelques anciens, sont-ils mobilisés contre le Hezbollah, les réseaux des SR syriens et iraniens, sans même parler des services russes, toujours offensifs, eux ?

Peut-être peut-on même imaginer que les frappes sur Damas seront interprétées à Moscou comme une réponse périphérique à l’affaire Snowden, dans le cadre du dialogue entre empires dont les Européens, coincés par leur insupportable posture moralisatrice, sont exclus.

Il ne reste plus, pour l’heure, qu’à attendre et à observer. Agir militairement contre la Syrie ne va pas me tirer une larme, mais il faut déplorer un tel retard. Déclenchée avec plus d’un an de retard, une offensive contre Damas ne va rien régler, et, au contraire, ajouter au chaos régional. Il s’agit, sans doute, d’un enchaînement historique logique, typique du basculement de puissance que je ne cesse de décrire, et nous en sommes réduits à frapper un Etat ennemi qu’il nous est impossible de vaincre, faute de moyens et de volonté.

La guerre qui se prépare va, de surcroît, confirmer que la seule politique occidentale dans la région est celle de la canonnière, au coup par coup, et que nous pratiquons donc, plus que jamais, une stratégie de sujétion, presque coloniale. Voilà qui devrait réjouir les jihadistes, qui nous observent et condamnent par avance l’attaque de leurs ennemis par cet Occident honni. A Moscou, par ailleurs, après le Kosovo et l’Irak, le sentiment de n’être pas traité avec toute la considération requise ne va pas faiblir, quoi qu’on pense des pitoyables appels à la légalité internationale d’un Etat qui assassine ses opposants à Londres ou les enferme, avec une belle constance.

En attendant, je prends un plaisir de gourmet à lire les indignations de ceux qui, au nom de la morale et du droit des peuples, défendent le régime de Damas et vouent aux gémonies les démocraties occidentales. Pour eux, les Occidentaux, en effet, ne devraient pas avoir d’ennemis, et encore moins les attaquer. Il faudra, un jour, s’interroger – et on aimerait que le contre-espionnage s’intéresse aussi à cette question – sur les motivations et les sponsors des donneurs de leçon qui nous accablent, relayent d’absurdes théories conspirationnistes, parlent de droit et de morale, mais absolvent les tyrans, entre pacifisme dévoyé et subversion par aveuglement.

Le renseignement à l’écran : le passage de frontière.

Les interminables polémiques au sujet des activités de la NSA pourraient abusivement laisser à penser que le renseignement n’est plus affaire d’hommes mais simplement de machines. Il n’en est, évidemment, rien, et chaque jour des centaines de fonctionnaires, de par le monde, passent des frontières à l’aide de documents d’identité, faux ou falsifiés. Dans certains cas, il s’agit de passeports authentiques portant de fausses identités (IF), et dans d’autres il s’agit même de documents sans existence légale, contrefaits dans des laboratoires spécialisés. Tout cela est mal, mais chut.

L’utilisation d’une IF relève d’un art délicat et contraignant réservé à des professionnels expérimentés, et elle requiert, quand la chose est pratiquée avec rigueur, des structures de soutien ad hoc capables de donner corps à la légende du détenteur de l’IF. Les fausses identités sont, faut-il le préciser, employées pour dissimuler, non pas tant les activités, que leurs auteurs. Un débriefing à l’étranger ? Une mission de liaison dans un pays hostile ? Une opération agressive ? Chacun perçoit son passeport sous IF et les frontières seront passées par M. Macheprot, touriste, plutôt que par M. Du Guidon, fonctionnaire d’élite de la glorieuse République. Et une fois la mission réalisée et l’équipe revenue en France, les recherches éventuelles effectuées par les services intérieurs du pays X ne trouveront que la trace du passage de M. Macheprot. Naturellement, si ce sympathique touriste a jugé utile de chanter la Marseillaise à bord de son voilier à proximité d’un port néo-zélandais où vient de sombrer le navire d’une ONG écologiste, cela pourra faire jaser, mais tout le monde n’a pas le goût des chants patriotiques en mission.

Dans les aéroports, les ports ou les gares, les contrôles sont plus ou moins exigeants. Tout dépend de la situation générale et du contexte. Se mêler à un charter de touristes qui vont noyer les services de la PAF locale peut être une bonne tactique, mais j’en parle avec prudence car la chose n’était vraiment pas ma tasse de thé. Il va de soi que l’idée générale est de passer inaperçu, de se fondre dans la masse, et d’éviter les arrivées tonitruantes d’un Bob St Clar ou d’un OSS 117.

Les exemples de passages de frontière réussis abondent au cinéma, et il faut, ainsi, saluer la discrétion et le doigté déployés par Jason Bourne (The Bourne Supremacy, Paul Greengrass, 2004) lors de son arrivée nocturne à Naples… C’est à ces petits riens qu’on reconnaît les professionnels aguerris.