On trouve plus de savoir et de sagesse dans une carte de vœux de Gabriel Martinez-Gros que dans toute l’œuvre de Michel Onfray. L’historien, spécialiste d’al-Andalus et d’Ibn Khladûn, déjà auteur de quelques livres marquants dont l’indispensable Fascination du djihad. Fureurs islamistes et défaite de la paix en 2016, vient de publier un essai particulièrement stimulant consacré aux premiers siècles de l’islam. Publié chez Passés composés, une nouvelle maison d’édition du groupe Humensis, L’Empire islamique : VIIe-XIe siècles se présente comme une longue réflexion sur l’irruption de l’islam au début du Moyen-Âge (si ce n’est la fin de l’Antiquité).
Malgré son titre, peut-être un tantinet trompeur, ce nouveau livre de Gabriel Martinez-Gros n’est cependant pas un récit chronologique de l’émergence de cette religion puis de ses divisions mais une étude, à la lumière des enseignements d’Ibn Khaldûn, de sa nature, des causes profondes de ses conquêtes et des mécaniques de sa domination puis de son apparente dislocation. S’adressant à un lectorat déjà expérimenté, l’essai se veut aussi une réflexion sur les ressorts de l’Histoire. Extrêmement riche, il se concentre sur le temps long, celui des empires, des héritages linguistiques et des chocs stratégiques, et offre, comme les précédents ouvrages de son auteur, matière à mieux appréhender le présent.
A ce titre, si sa lecture exige un véritable investissement, ce dernier livre est d’une remarquable richesse pour ce qu’il dit des tensions en cours entre communautés et des difficultés de nos régimes politiques. Indispensable.
Former, entraîner, évaluer, affecter aux bons postes, aux bonnes missions, avec les bons binômes. La mécanique collective est complexe, fragile, et elle peut se gripper en une seconde en raison d’un fait parfois anodin, ou extérieur à votre service. Les concours ou les longs entretiens d’embauche, à l’origine des recrutements, n’en disent pas toujours assez et la sélection se poursuit lors des exercicesopérationnels. Dans certains services, on peut être passé par toutes ces étapes et être toujours stagiaire. Et même quand intervient la titularisation, l’apprentissage reste long. Il peut aussi être plus difficile que prévu, et pas seulement de votre fait.
Les équipes chargées de vous former ne sont pas toutes compétentes (une solide tradition française veut qu’à l’inverse de ce qui se pratique à Top Gun on affecte à ces missions des « mauvais ou des punis », pour reprendre la formule d’un de mes anciens chefs, qui était les deux), et rien ne remplace la pratique accompagnée de votre métier, au sein de votre unité, sous la surveillance ferme mais bienveillante d’un ancien. Reste que la méthode la plus efficace et la plus enthousiasmante est d’apprendre lors d’une crise, ou lors d’une opération que vous avez la chance d’observer de près et à laquelle, peut-être, vous avez la chance de contribuer modestement.
Ocean’s Eleven, de Steven Soderbergh (2001)
Ces moments sont essentiels et ils resteront comme des étapes clés de votre carrière tant vous aurez appris en si peu de temps. Les moments que vous aurez vécus vous auront frappé par leur intensité, la densité des informations que vous aurez recueillies et aussi par la richesse des situations que vous aurez observées (et pas toujours glorieuses, loin de là). Au-delà de cet enrichissement professionnel, cependant, vous aurez participé, si vous avez eu de la chance, à l’émergence d’une équipe soudée par l’épreuve. Rien, en effet, ne rapproche plus que le partage de la tension, de la peur, de l’urgence, quand il faut aller vite sans cesser de réfléchir, quand il est impératif de décider, quand il est de votre devoir de donner votre opinion. De ces heures et de ces jours, quelquefois tragiques, seront nées des amitiés indéfectibles, des mémoires communes, des solidarités capables de survivre au temps, aux mutations, aux évolutions personnelles. Il ne s’agit plus, alors, de votre carrière, mais de votre vie.
Pouvoir accompagner les missionnaires en difficulté est une des missions essentielles d’un service de renseignement. Ils ne sont pas censés être en difficulté, me direz-vous, mais shit happens et on n’est jamais ni assez prudent ni assez prêt. Il faut donc pouvoir donner des instructions, apporter des réponses, gérer les erreurs, et il s’agit avant tout d’éviter que la crise se transforme en catastrophe opérationnelle. Et, de toute façon, il s’agit de collègues, et de même qu’on n’abandonne pas les blessés et qu’on ne laisse pas bébé dans son coin, on ne livre pas une équipe à une puissance étrangère.
Logiquement, tout le monde est correctement entraîné, la mission a été préparée et les procédures sont en place. Reste qu’il est possible que rien ne se passe comme prévu et qu’il faille appeler la numéro d’urgence. Les choses, alors, sont très simples : soit vous étiez parti rencontrer un partenaire, en toute transparence, et alors vous avez le droit d’appeler le numéro d’urgence réservé à une bonne partie de votre service, soit vous accomplissiez une véritable mission clandestine, et vous êtes supposé disposer d’une ligne particulière, spécialement dédiée à vous apporter tout le soutien nécessaire. Vous ne pouvez l’appeler que dans certaines circonstances, selon certaines modalités, et il est évident qu’au bout du fil ou du faisceau satellitaire vous allez trouver des collègues sachant exactement ce que vous fabriquez dans un bouge madrilène, un hôtel pakistanais crapoteux ou un palace de Washington. Il est même possible que cette ligne soit une part de votre couverture.
Argo, de Ben Affleck (2012)
Il peut aussi arriver, hélas, que la mission soit compromise, voire sur le point de devenir un désastre d’ampleur. Il faut alors faire preuve, non malgré elles mais justement en raison des circonstances, du plus extrême sang-froid. De la façon dont vous gérez l’échec en cours de concrétisation vont dépendre bien des choses… En 1985, placés sous surveillance dans un hôtel d’Auckland, les faux époux Turenge, soupçonnés par la police locale d’avoir participé au sabordage du navire de Greenpeace, le Rainbow Warrior, le 10 juillet, appellent un numéro de téléphone parisien. Les autorités néozélandaises, qui ne sont pas tombées de la dernière pluie, saisissent alors la justice française afin d’identifier ce numéro. La tâche, confiée à la 6e DCPJ, n’est pas très compliquée et il apparaît très vite que la ligne aboutit boulevard Mortier, dans l’enceinte d’une caserne bien connue. L’obligation de répondre à une demande d’entraide judiciaire contraint la France à livrer à son alliée néozélandaise l’identification de cette ligne, et le reste est bien connu.
Que des missionnaires du Service Action aient pu appeler une ligne de routine de la DO alors que leur mission venait de rater de façon aussi spectaculaire laisse songeur et a durablement distendu les liens entre les autorités politiques et ce service. A dire vrai, l’ensemble de la mission laisse songeur…
Certaines décisions semblent si évidentes, si naturelles. Vous entrez dans une librairie, vous ne jetez même pas un œil au 189e livre de Michel Onfray, Comment j’aurais gagné à Teutobourg (1.317 pages, aux Éditions du Naufrage) avant de prendre avec gourmandise le dernier essai de Gabriel Martinez-Gros. Et si vous négligez avec un dédain bien compréhensible le nouvel allume-barbecue de Sonia Mabrouk (La Terre, elle, ne ment pas, 31 pages, une publication du Sigmaringen Social Club), vous ne pouvez vous priver du dernier texte de François Sureau, Sans la liberté.
Publié dans une collection de Gallimard, Tracts, dont l’objectif est de diffuser la pensée de certaines de nos grandes consciences (ou supposées telles) et de donner au débat public autre chose que les polémiques misérables, les crises de nerfs du Lider Minimo ou les appels à la collaboration de certains éditorialistes névrosés. De fait, ce dernier essai de François Sureau tranche avec ce qu’on nous offre à lire d’habitude par sa dignité et son exigence morale.
Écrit, comme toujours, d’une plume alerte, le texte exprime une colère retenue – mais à peine – au sujet de l’évolution de notre pays, de ses lois, de ses gouvernants et même de ses citoyens. Pourfendant sans pitié la vision bien trop positive que nous avons de la France, de son histoire, et en particulier des années d’après-guerre, l’auteur n’épargne rien ni personne et aligne les formules acérées, d’autant plus cruelles qu’elles sont fondées et qu’elle rappelle des vérités essentielles :
Tout se passe comme si la République était pour nous l’horizon indépassable du bien. Mais la République, c’est aussi le bagne, la torture en Algérie et la peine de mort jusqu’en 1981 ; un régime dur aux pauvres, aux femmes, aux Arabes, aux Bretons et aux esprits libres. Il faudra bien un jour, sous le rapport des droits, consentir à regarder en face notre histoire nationale. Nous nous sommes fabriqué un mythe commode, celui d’un État sinon toujours convenable, du moins en progrès constants, où quelques taches heureusement isolées peuvent faire figure de repoussoir universel. C’est l’inverse qui est vrai. La liberté ne nous est aucunement naturelle.
Fidèle à lui-même et aux convictions qu’il ne cesse d’exprimer publiquement, François Sureau ne peut que constater l’autoritarisme croissant d’un État qui ne veut pas tant protéger que contrôler et qui dérive d’autant plus aisément que les citoyens l’y encouragent et que les parlementaires ont abdiqué.
Je ne reviens pas (…) sur cette manie fâcheuse de légiférer à chaque incident, qui ne date pas d’hier et qui paraît avoir installé l’hémicycle au milieu du café du commerce », écrit-il, sans doute en pensant à quelques esprits un peu laborieux qui vocifèrent tout autant sur les bancs qu’au micro de certains médias.
Rappelant que la République française a tout d’une monarchie, il n’épargne pas plus la population en quelques phrases d’une terrible pertinence :
Le citoyen est en effet non celui qui se satisfait de poursuivre son but propre, mais celui qui maintient vif le souci des buts des autres. La « fraternité » portée sur la devise républicaine ne désigne pas d’abord le devoir d’assistance aux plus faibles ni même la solidarité au sens que nous donnons couramment à ce mot. Cette fraternité-là est de nature politique et c’est elle dont nous avons perdu le sens.
Fidèle à l’esprit du tract, écrit dans l’urgence, parfois un peu verbeux, ce texte de Sureau sonne comme le rappel à l’ordre énergique et inquiet d’un vieux maître que l’on irait consulter après les cours et qui remet d’équerre en quelques formules. Une lecture vivement conseillée.
Longtemps les rayons que les librairies consacraient au terrorisme sont restés vides, ou presque. On y trouvait les élucubrations incohérentes de criminologues et de vieux néonazis sous pseudonyme, les récits de quelques vieilles gloires à la crédibilité discutable et un ou deux classiques charmants mais dépassés. Les attentats du 11-Septembre ont provoqué un afflux d’ouvrages souvent bâclés ou de compilations hâtives de lieux communs, textes de commandes recyclant quelques idées empruntées. Par miracle, une poignée de livres intelligents et sincères ont cependant été écrits par la suite.
Après une pause, les événements des dernières années dans notre pays, depuis la terrible affaire Merah, ont été ce qu’ils ont été, et les éditeurs ont recommencé à publier des ouvrages en quantité, parfois intéressants, parfois rédigés (ou en tout cas signés) par des escrocs patentés. Le fait est que parmi tous les titres encombrant les tables de présentation bien peu méritaient qu’on gaspillât autant d’encre et de papier pour les imprimer. Il en allait de même pour le renseignement, sujet longtemps mal aimé du public et trop souvent vu par la presse comme le prétexte à des articles putassiers, peu ou pas documentés, alternant les découvertes d’évidences et les émois faciles.
Le renseignement est cependant devenu un sujet sérieux (et vendeur), et il provoque depuis quelques années un afflux de témoignages, mémoires, essais et autres réflexions plus ou moins dispensables. La qualité, cependant, augmente de façon sensible et on commence à voir apparaître, sous l’impulsion de quelques-uns, admirables défricheurs, un champ de recherches mêlant histoire, science politique, sociologie et stratégie. Des ouvrages ambitieux sont publiés par des maisons sérieuses, et il faut citer ici le Dictionnaire de la guerre et de la paix (PUF, 2017) ou celui consacré au renseignement (Perrin, 2018). Il faut également mentionner le manuel de Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez Leçons sur le renseignement (Odile Jacob, 2017) et la nouvelle édition du livre de référence écrit par Oilvier Chopin et Benjamin Oudet Renseignement et sécurité (dont la 2nde édition vient de paraître chez Armand Colin). Ces quatre textes – le dernier d’entre eux constituant bien plus qu’une introduction remarquable – sont des alliés précieux, riches, dans lesquels il faut puiser et vers lesquels il faut revenir régulièrement.
Une fois de plus, en effet, le choix n’est pas si complexe. Le fait d’être un ancien ne vous qualifie pas automatiquement pour parler de renseignement. Il ne suffit pas d’exhiber un vieux badge et il faut travailler, réfléchir, essayer de comprendre, explorer de nouvelles pistes. Tout le monde n’a pas cette abnégation. Les auteurs des ouvrages cités plus haut, théoriciens ayant parfois eu la chance d’être des praticiens, doivent donc être lus et médités.
C’est sur les écrans comme ailleurs. On y différencie aisément les appliqués, élèves sages et consciencieux mais sans génie, et ceux dont le talent et le travail donnent des œuvres marquantes, dépassant leur cadre initial. Diffusée en 2014 par la BBC, la minisérie The Honourable Woman, créée, écrite et réalisée par Hugo Blick est ainsi bien plus qu’un récit d’espionnage entre Londres et la Palestine.
Servie par une distribution admirable (menée par une exceptionnelle Maggie Gyllenhaal), la série mêle avec virtuosité des thèmes lourds et complexes sans jamais lasser le spectateur. L’intrigue, qui se déploie avec virtuosité, évoque les plus grands romans que la littérature britannique a consacrés au renseignement. On est loin, pour être parfaitement clair sur ce point, d’une récente production française dont on dit qu’elle a été fortement influencée par certaines administrations et à laquelle il manque une âme et une ligne.
The Honourable Woman, au contraire, apparaît comme une œuvre engagée, âpre, tendue, qui ne cesse de mêler tragédies personnelles, drames collectifs, manœuvres stratégiques et renseignement technique. L’aisance avec laquelle l’auteur associe de nombreux thèmes en apparence sans rapport et crée des personnages inoubliables convainc rapidement que la série est une pépite. On y croise de fieffés salauds, mais même eux ont des raisons d’agir, et la pire des trahisons, à défaut de pouvoir être justifiée, peut être argumentée. Des vies se heurtent et échappent à tout contrôle tandis que des puissances se mentent, se manipulent et tentent de comprendre.
Face à Maggie Gyllenhaal, impressionnant mélange de douceur brisée et de volonté invincible, l’immense Stephen Rea interprète un maître-espion fatigué, désireux d’achever sa carrière sur une bonne action. Son homologue français, aux cravates criardes et au style de petit comptable, apparaît bien moins convaincant que ce dandy hirsute, douce mécanique intellectuelle qui en a vu d’autres et aimerait se retirer avec dignité.
Sir Hugh Hayden-Hoyle, parfait héritier de Smiley.
La minisérie, qui s’étend sur 9 épisodes à la mise en scène élégante et discrète, laisse une impression durable de grande maîtrise artistique. Elle ne prend pas parti, ne dénonce pas ou ne se prétend pas excessivement réaliste mais impressionne par sa puissance et sa subtilité. On attend toujours une œuvre d’une telle qualité dans notre langue.
La leçon inaugurale de François-Xavier Fauvelle au Collège de France a provoqué un enthousiasme bien compréhensible pour qui connaît les travaux de l’auteur du Rhinocéros d’or (2013). On aurait aimé, bien sûr, que cet évènement soit retransmis à la télévision, peut-être sur LCI, mais ceux qui aiment les pétainistes ne goûtent guère les africanistes. Je préfère sans ambiguïté ces derniers, et d’une façon plus générale ceux qui travaillent au lieu de vociférer, ceux qui réfléchissent au lieu de délirer et ceux qui étudient le passé au lieu de l’inventer.
La capacité à affronter les faits constitue une qualité précieuse, sinon indispensable, et elle a été récemment illustrée par un ouvrage collectif, Africa connection (2019), consacré au crime organisé en Afrique. Porté par Laurent Guillaume, un homme aux multiples vies (policier de la BAC en banlieue, coopérant au Mali, auteur de polars, scénariste, consultant pour l’ONUDC, etc.), le projet réunit des spécialistes expérimentés nourrissant leurs recherches d’une connaissance approfondie du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et capables de restituer la complexité de leurs découvertes.
Autour de Laurent Guillaume se retrouvent donc associés Axel Klein, Antonin Tisseron, Georges Berghezan, le colonel Goya (qu’on ne présente plus dans ces pages), Jean-Pierre Bat et Sonia Le Gouriellec. La présence de cette universitaire en si bonne compagnie offre, soit dit en passant, un superbe démenti à ceux qui, il n’y a pas si longtemps, l’attaquaient vertement en raison de ses critiques à l’encontre d’un écrivaillon monarchiste qui se sent capable de décrypter l’Afrique réelle d’Alger au Cap et de Dakar à Nairobi. A ceux qui estimaient, en raison de séjours réguliers dans des bases gabonaises et des BMC djiboutiens, qu’ils connaissaient mieux l’Afrique que quiconque, il convient de ne pas s’abaisser à répondre, seul le travail demeurant quand les fanfaronnades s’estompent.
Nommé en hommage à un chef-d’œuvre bien connu de William Friedkin, ce travail collectif frappe par la diversité de ses styles et la profondeur des connaissances qu’il met en avant. On y parle narcotrafic, clans criminels, trafic de médicaments contrefaits, lutte contre la corruption, coopération internationale, traite des êtres humains, trafic d’armes, sécurité aéroportuaire et formation des forces de sécurité. A défaut de nourrir l’optimisme, le livre a l’immense mérite de faire le point sur des sujets peu ou pas traités dans nos médias et qui restent dans l’intimité des bureaux des rares chercheurs français (citons ici Aline Leboeuf) qui se consacrent à ces sujets.
On pourrait, évidemment, faire le reproche à l’ouvrage dirigé par Laurent Guillaume de ne pas traiter des groupes jihadistes, mais ce serait faire preuve d’un insupportable mauvais esprit (je me comprends) et oublier le fait que ce sujet mérite un livre à part entière. Une lecture plus que recommandée, donc.
Un pilote de l’aéronavale impériale racontait il ya quelques années qu’au temps béni des groupes aériens embarqués complexes, lorsqu’on trouvait pas loin de dix modèles d’aéronefs différents sur les ponts des porte-avions, les pilotes des différentes unités déployées ne cessaient de d’expliquer à quel point leur mission était primordiale et leur appareil le meilleur qui soit. Chacun y allait de son couplet au sujet des chasseurs, des chasseurs-bombardiers, des avions d’appui moyens ou lourds, des ravitailleurs, des avions de veille aérienne avancée, ceux de guerre électronique, sans parler des cargos volants, des hélicoptères de transport et des Pedro.
Ils avaient tous raison, évidemment, de mettre en avant le caractère essentiel de leur mission, sans laquelle le groupe embarqué aurait été incapable d’accomplir les tâches qui lui avaient été confiées. Il en va de même pour les services de renseignement où, comme dans toute organisation regroupant des professionnels venus là par vocation et dont la modestie n’est pas la qualité première, on entend régulièrement les opérationnels critiquer les analystes, les techniciens s’en prendre aux administratifs, tout le monde étant convaincu que sans lui la machine ne tournerait pas.
La machine, en réalité, tourne parce que tout le monde travaille et a conscience de faire partie d’un tout dont il n’a d’ailleurs pas nécessairement à connaître le périmètre exact. On sait d’ailleurs ce qu’il faut penser des baroudeurs qui méprisent les analystes, des analystes qui moquent les baroudeurs, et des spécialistes du renseignement technique qui estiment qu’ils peuvent tout faire et que les deux catégories de collègues précédemment citées pourraient bien disparaître que ça ne dérangerait personne. Le meilleur moyen de mettre fin aux querelles de clocher puériles et épuisantes est de faire travailler, dès que l’occasion se présente, les uns et les autres, soit à la Centrale, soit sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).
L’état du monde n’est pas avare d’opportunités, et on trouve toujours le moyen de déployer des équipes pluridisciplinaires. Le format de ces petits détachements permet, par la force de la promiscuité, de se découvrir (au risque de se taper sur les nerfs) et de comprendre les enjeux en observant les pratiques. Moi qui vous parle, qui suis incapable de changer une ampoule électrique, je garde un souvenir très fort des missions, voyages, conférences et autres réunions au cours desquels des spécialistes du renseignement technique m’ont expliqué pourquoi et comment ils faisaient ci et ça. Et j’ai la naïveté de penser qu’avoir tenté de leur transmettre en retour la complexité du renseignement humain ou la difficulté qu’il y a à évaluer la dangerosité d’un réseau n’a pas été inutile. J’ajoute que ce dialogue, nécessairement informel, ne peut qu’être porteur d’améliorations, voire d’innovations utiles à la collectivité. Il est si facile de perdre le sens de la mission en se focalisant sur les taches quotidiennes.
Les bonnes relations entre équipes ne doivent cependant pas conduire à un mélange des genres ou une confusion des missions. Des opérationnels qui se prennent pour des analystes, on en connaît (et on le regrette). Des techniciens qui se prennent pour des stratèges, on en connaît aussi (et il n’y a pas de quoi se vanter). Quant aux analystes qui se piquent de technique ou d’opérations, on ne peut que leur conseiller de ne toucher à rien et de laisser faire les professionnels.
Alors que la rédaction du Monde vient, de haute lutte, d’arracher son indépendance, une autre, plus modeste mais pas moins méritante, est en grève depuis un mois. Les quatre journalistes qui composent la désormais modeste équipe du mythique France-Soir protestent ainsi contre la dérive de leur quotidien, possédé par des actionnaires sans stratégie et dont le seul horizon est sans doute comptable.
Cette crise intervient alors que les médias français se débattent dans une crise de légitimité née d’une longue dérive, manifestement sans fin. Sur nos écrans, par exemple, aux tables rondes pour retraités et escrocs organisées chaque soir sur tous les sujets possibles ont désormais succédé les tribunes accordées à des idéologues condamnés et récidivistes et les émissions confiées à des présentateurs dont l’indécence le dispute à la bêtise.
Engagée dans une course obscène, certaines chaînes de télévision n’ont plus rien à voir avec le journalisme ou même le simple relais d’informations recueillies par d’autres et ne sont plus que des versions modernes du comptoir à épaves. Des cuistots hystériques et omniscients y côtoient de jeunes aristocrates dont on ne sait si elles sont idiotes ou folles sous le regard de grandes gueules à la beauferie fièrement arborée en bandoulière et dont les propos seraient indignes d’être imprimé sur du papier-toilette. On y énonce dans une ambiance de complète déliquescence morale des théories racistes, des réflexions complotistes et des raisonnements qui feraient honte à une tenancière de claque.
A l’heure où les démagogues se posent en victimes et les propagandistes stipendiés se présentent comme d’intransigeants libres penseurs, nous avons, non seulement l’obligation d’éviter ces médias mais aussi le devoir de soutenir les vraies rédactions. Celle de France-Soir, qui effectue un travail remarquable sur le terrorisme grâce à Pierre Plottu et Maxime Macè, et aux contributions de l’ami Historicoblog, mérite que nous nous engagions. Je me permets donc de signaler ici l’initiative de Jérémy Felkowski, à l’origine d’une (trop) modeste cagnotte ouverte au profit des grévistes de ce bien mal-en-point quotidien.
Au printemps 2007, à l’occasion d’une de mes dernières missions pour le Service, je partis en Égypte, un portrait du Président René Coty au fond de ma valise. Mon binôme du moment, qui n’était pas en reste dès qu’il s’agissait de ricaner, avait eu cette idée, et nous envisagions cette démarche comme un hommage, humble mais sincère, au prodigieux film de Michel Hazanavicius, OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, sorti en 2006 et devenu instantanément culte dans les couloirs de la caserne Mortier. Il faudrait préciser ici, en effet, que les espions français, s’ils peuvent apprécier les fictions supposées reproduire fidèlement leurs activités, sont extrêmement sensibles aux parodies quand celles-ci sont de qualité. Il faut y voir un goût prononcé pour le mauvais esprit, sans doute né de la fréquentation quotidienne de la réalité du monde et du pouvoir.
Trois ans plus tard, OSS 117 : Rio ne répond plus, toujours réalisé par Michel Hazanavicius, toujours sur un remarquable scénario de Jean-François Halin, prolongea de la plus remarquable des façons le premier opus, les deux films s’imposant alors comme des parodies difficilement dépassables, à l’efficacité comique jamais atteinte depuis les grandes comédies de Louis de Funès, de Jean-Paul Belmondo ou de Pierre Richard, à la fin des années ’60 et dans les années ’70. S’emparant du genre, typique du cinéma français, qui consiste à tourner en dérision les services de renseignement et leurs membres, Hazanivicius et Halin n’ont pas seulement écrit et réalisé deux films déjà cultes, ils ont aussi livré deux récits très politiques, puissamment subversifs et terriblement ironiques.
La démarche, réalisée avec un très grand talent, s’est avérée d’autant plus séduisante qu’elle a puisé aux meilleures sources. Interrogé sur France Inter en 2006 (ou était-ce en 2005 ? On me pardonnera de ne pas avoir retrouvé le podcast), Jean Dujardin avait confié son admiration pour Jean-Paul Belmondo (qu’il imite d’ailleurs remarquablement). Les références au chef-d’œuvre de Philippe de Broca Le Magnifique (1973) sont ainsi nombreuses, aussi bien au Caire
qu’à Rio,
et elles sont d’une magnifique cohérence. Le choix pour interpréter OSS 117 d’un acteur fan de Jean-Paul Belmondo, immortel visage de Bob Saint-Clar, s’imposait. Le film de Philippe de Broca n’était, en effet, qu’une charge frontale contre les romans et les adaptations cinématographiques des histoires créées bien avant Ian Fleming par Jean Bruce. Cet auteur, dès 1949, avait écrit des dizaines de thrillers de gare mettant en scène OSS 117, super espion, caricature bondissante du héros français. De 1963 à 1971, une série d’improbables navets – OSS 117 se déchaîne (1963) ; Banco à Bangkok (1964) ; Furia à Bahia pour OSS 117 (1965) ; Pas de roses pour OSS 117 (1968) ;; OSS 117 prend des vacances (1970) ; A tout cœur à Tokyo pour OSS 117 (1966) ; OSS 117 tue le taon (1971) – était venue affliger les critiques et lasser le public sans réellement contribuer au mythe du superhéros en smoking.
A la différence, cependant, des autres films tournant en dérision les services français (y compris les hilarantes aventures de l’inspecteur-chef Clouseau, de la Sûreté), les deux réalisations de Michel Hazanivicius consacrées à OSS sont cruelles et dressent le portrait d’un homme médiocre, qui ne peut être encensé que par d’autres médiocres.
Mauvais analyste, mauvais opérationnel
Dès les premières minutes du Caire, le spectateur est fixé. OSS 117 est un parfait ignorant, auquel son chef (impeccable Bernard Fresson, pas moins ignorant) prête des qualités d’analyste et de diplomate que manifestement il ne possède pas. Il faut préciser ici que cette scène est donc très réaliste.
Déplorable analyste, donc, Hubert Bonisseur de La Bath est aussi un pitoyable opérationnel – on s’étonne qu’il n’ait pas écrit ses mémoires, d’ailleurs – incapable d’appliquer les règles élémentaires du RVPI et faisant fi des plus élémentaires règles de discrétion en tordant les signaux de reconnaissance.
Mauvais analyste, mauvais opérationnel, OSS 117 est, en réalité d’une ignorance crasse, comme les deux films ne cessent de le montrer. Il semble tout ignorer, par exemple, de l’ingérence permanente des États-Unis en Amérique latine, ce qui ne peut qu’affliger son collègue de la CIA.
Le moment est d’autant plus délicieux que l’action de Rio ne répond plus se déroule alors que des instructeurs et théoriciens français, comme le relate Elie Tenenbaum dans son récent livre, sont à la manœuvre aux côtés des forces américaines en matière de contre-insurrection dans nombre de pays du continent. OSS 117 n’est au courant de rien, et c’est l’histoire de sa vie.
Son manque total de culture, associé à une arrogance qui semble sans limite, offre au cinéaste l’occasion de tourner des scènes d’une réjouissante méchanceté.
L’espion français, légende vivante du SDECE, y expose toute sa vacuité, ses certitudes idiotes et sa misogynie.
Je ne vois pas trop l’intérêt de ressembler à une femme
Comme Bond et d’autres espions de fiction sauvant le monde quotidiennement, Hubert Bonisseur de La Bath est un phallocrate, consommateur de femmes sans sentiment, guidé par ses seules pulsions. Sa misogynie, qui le conduit souvent à des remarques, sinon des gestes, parfaitement déplacées, est omniprésente, et elle est filmée avec gourmandise par Michel Hazanavicius.
Face à un butor jamais avare de mansplaining, les personnages féminins resplendissent de qualités. Brillantes, courageuses, fortes, intègres, subtilement ironiques et mues par d’authentiques idéaux, les héroïnes des deux films sont les parfaits contraires de l’officier du SDECE, qu’elles démasquent en tour de main mais qu’elles finissent par trouver attachant, comme on peut se surprendre à aimer un sale gamin mal élevé et pas bien malin.
Ce personnage de mâle dominateur, fier et sûr de sa virilité, est d’autant plus risible qu’il refoule manifestement une homosexualité qu’il ne peut que trouver honteuse et qu’il n’assume donc pas. Il faut dire que les superhéros gays ne courent pas les rues, et ces deux films pointent ici du doigt un manque assez criant du cinéma de genre. On ne voit pas pourquoi, en effet, il faudrait nécessairement être hétérosexuel pour accomplir des prouesses au profit de la sécurité nationale.
Et que je te trimballe des poules, que je te trimballe des pastèques
Ignorant, arrogant, misogyne, Hubert Bonisseur de La Bath est aussi, sans surprise, un raciste de la pire espèce, assénant des propos de comptoir sans réaliser leur portée, aussi bien à de hauts responsables gouvernementaux,
qu’aux plus humbles, qu’il tutoie sans vergogne et qu’il considère avec tout le mépris paternaliste du petit Blanc qu’il est.
Fort logiquement, d’ailleurs, OSS n’est pas seulement raciste, il est aussi antisémite, relayant les clichés les plus abjects, toujours sans réaliser la portée de ses propos.
Tout au long des deux films de Michel Hazanavicius, on découvre en réalité que l’agent d’élite des services français, que l’on a vu en action contre des nazis, n’est qu’un naufrage idéologique. Son ambiguïté à l’égard du nazisme, qu’il ne combat que par goût de la castagne, sans en mesurer l’horreur, est omniprésente. Loin de mesurer la nature et l’ampleur des crimes commis, il ne fait qu’affronter sans les comprendre des adversaires avec lesquels on imagine qu’il pourrait coopérer demain si l’ordre lui en était donné. Cette incompréhension le conduit à commettre les pires impairs, au cours desquels, d’ailleurs, il expose la vide de sa conscience politique (« Un mémorial, peut-être ? »)
Confronté à un ancien officier de la Wehrmacht (qui cite le Ramirez de Papy fait de la résistance), OSS se montre, comme à son habitude, d’une totale inconscience idéologique (« Le 3e Reich et l’idéologie nazie m’ont toujours rendu dubitatif »). Le dialogue entre le Français et le nazi, ennemis supposément jurés, tourne même à la querelle d’adolescentes, toujours sur fond d’homosexualité cachée. L’espion français en profite pour révéler une autre de ses croyances, cette fois au sujet de certaines caractéristiques physiques de ses adversaires. Sa bêtise semble sans limite.
Rappelant souvent le beauf de Renaud et de Cabu, OSS 117 porte sur le monde un regard fait de certitudes imbéciles qui, mêlées, offrent au réalisateur l’occasion de scènes exceptionnelles :
Comme un lundi
Comme bien d’autres héros, y compris le personnage central d’une récente série à succès, Hubert Bonisseur de La Bath représente exactement ce que ne doit pas être le membre d’un service de renseignement. Il faut dire que le réalisateur et son scénariste s’attaquent férocement à cet univers, montrant des administrations rivales sans imagination, toutes présentes en Égypte sous la même couverture inepte de ventes de poulets. Et certains des membres (supposément) les plus talentueux de ces services se prennent même de passion pour cette activité.
On retrouve là, et plus encore là,
les origines de la série-documentaire qu’Arte a consacrée au SDECE en 2015.
You’re so French
Hilarants, burlesques, ces deux films de Michel Hazanavicius sont proches de la perfection. Conformes au goût national pour les dialogues ciselés et les répliques instantanément cultes dignes de figurer aux côtés des formules d’Audiard ou d’Astier, ils sont aussi la synthèse brillante de décennies d’humour anglais ou hollywoodien que le cinéaste cite avec malice. Qu’on en juge. En 2006, dans Le Caire, nid d’espions,
Et en 1986, dans Three Amigos, de John Landis :
Les auteurs connaissent leurs classiques, et comme le diraient les critiques du Masque, leur grammaire cinématographique. Pas un seul instant de répit n’est laissé au spectateur, forcément repu de tant de mots savoureux et de moments absurdes. Certains d’entre eux, sans parole, donnent la mesure de l’abyssale vacuité du personnage principal, délaissant sa mission pour faire du ménage et jouer avec un poulailler industriel.
Il est cependant permis de se demander si la nature profondément subversive de ces deux films a bien été saisie. Au-delà de leurs remarquables indéniables qualités, ces récits montrent un espion français raciste, antisémite, misogyne, idiot, sans la moindre culture et dont les manières aristocratiques ne résistent pas à une simple bouffée de chicha. Esprit sans élévation, butor capable de mettre les pieds sur un bureau dans une ambassade ou de faire des remarques plus que déplacées à des jeunes femmes, OSS est une imposture au raffinement de façade, que ses alliés méprisent. Il évoque d’ailleurs quelques vieilles badernes que l’on croise parfois sur des plateaux de télévision et qui se présentent comme de grands stratèges. Profondément vulgaire, il n’est qu’un aventurier sans ossature idéologique, sans éthique, aveuglé par la ligne officielle des autorités et convaincu par la geste nationale. Sa découverte, dans le bureau de son chef – dont on devine qu’il n’a pas vécu la Seconde Guerre mondiale conformément aux canons de la morale – de la complexité de la réalité est un moment exceptionnel.
A travers le portrait d’Hubert Bonisseur de La Bath, crétin suffisant caché derrière son métier et sa particule, Michel Hazanavicius et Jean-François Halin dynamitent le roman national et dénoncent une série d’impostures et de mensonges. Leurs films sont, à cet égard, d’une terrible actualité, et on est bien obligé de ricaner en pensant à la projection sur les Champs-Élysées des aventures cairotes d’OSS 117.