La rumeur court que lors d’entretiens réalisés avec de jeunes gens désirant intégrer nos services, les responsables à la manœuvre demanderaient aux candidats s’ils avaient déjà fréquenté des établissements interlopes. La question, qui rappelle la fameuse et imbécile question posée par certains enseignants à la Sorbonne il y quelques décennies (« Mademoiselle, parlez-moi de l’Amour ») lors des oraux de géographie, vise aussi bien à tester le vocabulaire de l’impétrant qu’à observer sa réaction si, le cas échéant, il a effectivement fréquenté des bars à marins, des brasseries à policiers, des BMC djiboutiens et autres clubs privés du 8e arrondissement.
L’interrogation, aussi intrusive et déplacée soit-elle, n’est donc pas inutile puisqu’elle participe de la sélection du personnel du Service. La fréquentation de clubs louches, de bars glauques et autres assemblées étonnantes peut être au cœur de votre mission, comme le fait Al Pacino chez Friedkin,
Cruising, de William Friedkin (1980)
Mais elle peut aussi intervenir sans prévenir. Un soir d’octobre 2000, à Stockholm, nos camarades de la Säpo nous entraînèrent dans un pub irlandais du centre. Le silence s’y fit dès que nous entrâmes – il faut rappeler ici que 4 types en costumes sombres, cravates club et gabardines mastic créent rarement une ambiance de feu –, et nos camarades, Guinness en main, finirent par nous avouer que le bar était farci de sympathisants de l’IRA et qu’il avait même fait l’objet d’une descente sur une suspicion de de trafic d’armes. Humour viking.
D’autres fois, comme à Manama il y a quelques années, votre binôme vous invite à boire dans le bar situé sous l’hôtel. Et il se trouve qu’il ne s’agit, ni plus ni moins, que d’un bar à tapins où les marins de la base américaine voisine, des Saoudiens soudainement moins rigoristes et une poignée de civils occidentaux égarés (ou pas) viennent chercher une forme précise de réconfort. L’ambiance y est donc particulière, et vous admirez la sérénité amusée de la jeune collègue qui vous rejoint au comptoir du claque. Je pourrais aussi vous parler de mon adjoint qui, il y a très longtemps, faillit achever sa soirée dans un bordel indonésien en compagnie d’un criminel de guerre étoilé, de surprenantes soirées au Caire ou à Moscou, et même de rencontres étonnantes à Paris.
Le plus sage est toujours de s’exfiltrer en douceur, mais ça n’est pas toujours possible et il faut alors composer. Dans ces cas-là (comme dans tous les autres), pensez au compte-rendu à l’issue.
Poursuivant une réflexion passionnante consacrée à l’organisation des forces armées et à leurs évolutions sous l’influence des enseignements tirés des combats, Michel Goya vient de prolonger son précédent livre, consacré à l’armée française de la victoire de 1918, par une étude plus ample, S’Adapter pour vaincre. Ce nouvel ouvrage s’attache à relater les réformes, succès et échecs des principales armées occidentales depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la pertinence de leurs réflexions et de leurs choix, leurs victoires et leurs défaites.
Comme tout historien digne de ce nom, Michel Goya ne livre pas ici seulement un travail théorique mais aussi un récit, riche et passionnant, accessible à tous. Sans doute ceux ayant lu Les Vainqueurs l’année dernière auront-ils initialement le sentiment d’avancer en terrain connu, mais ce sentiment s’estompera rapidement devant la richesse des références et la capacité de l’auteur, comme il l’avait admirablement montrée dans Sous le feu (2014), à passer des cas les plus concrets aux développements les plus abstraits.
Ceux qui, comme votre serviteur, lisent le colonel Goya depuis La Chair et l’acier (2004) et fréquentent son blog retrouveront dans ce nouveau livre les mêmes exigences d’efficacité opérationnelle, de lucidité et d’imagination. Ils y croiseront également, pour ceux qui ont l’honneur de fréquenter l’auteur, quelques-unes de ses références préférées, comme Isaac Asimov, John Paul Vann et, surtout, Robert Heinlein.
Remarquable passeur, Michel Goya ne fait pas que constater et expliquer. Il met en garde et donne des outils de compréhension. La conclusion de son livre, dense et puissante, donne envie de se (re)plonger dans des traités de sociologie des organisations tant elle fourmille de réflexions stimulantes. Elle donne aussi envie de décliner son projet et de s’attaquer avec ambition aux évolutions administratives et opérationnelles de la lutte contre le jihadisme afin de mieux comprendre nos succès et nos échecs. Il faut, en plus de tout son travail, être reconnaissant au colonel Goya de sa capacité à stimuler l’esprit de ses lecteurs. Cette qualité est devenue trop rare.
Comment expliquer une promotion ? La personne qui vient de se voir attribuer un nouveau poste, plus prestigieux que celui qu’elle occupe actuellement, est naturellement persuadée qu’elle constitue le choix idéal et que toute sa carrière et son parcours la conduisaient à ce nouvel accomplissement. Après tout, se dit-elle, l’Empereur nommait des généraux sur le champ de bataille, et il ne fait pas de doute que je suis l’homme/la femme de la situation.
Les motifs qui expliquent une promotion sont, en réalité, plus variés. On trouve, bien sûr, dans les forces et les services quantité d’éléments méritants ayant fait plus que leur devoir et qu’il importe de valoriser, de mettre en avant, voire de présenter comme des exemples. Trop souvent, hélas, leurs chefs, selon une pratique typiquement française, invoquent des arguments ineptes pour ne pas les récompenser et se réservent les honneurs, même les plus simples. Mes anciens camarades se souviendront ainsi du modeste pot de fin de cellule crise après le 11-Septembre où se rendit seul notre boss. Il faut dire, comme me le glissa alors avec malice un lieutenant-colonel qui en avait vu d’autres, qu’on est « récompensé dans la personne de ses chefs » et que nous aurions dû être honorés. Nous ne le fûmes pas.
Il est donc possible de promouvoir sur la foi d’évaluations mensongères, de rapports biaisés et de recommandations intéressées. Dans les services, peut-être plus qu’ailleurs, certains ne peuvent s’empêcher de manœuvrer, d’intriguer, de monter des coups, autant par goût que par désœuvrement. Vous vous retrouvez alors avec un chef ou un subordonné dont, manifestement, les compétences ont été survendues, selon le bien connu principe de Peter. Il faut alors prendre son mal en patience, attendre le bon moment, ou, comme me le confia un jour un jeune officier qui ne cachait rien de son agacement, provoquer l’explosion du système. Puisque Machin ou Truc sont si bons, pourquoi ne pas les envoyer en mission ou leur confier des dossiers vraiment sensibles ? Personne ne pourra nier l’évidence quand le naufrage sera complet (pro tip : si, on pourra).
La promotion d’incompétents ou de nuisibles permet de régler, sur le plan tactique, un problème en le déplaçant et en le confiant à d’autres. On ment, alors, en vantant les mérites d’un fonctionnaire ou d’un officier dont le bilan réel est médiocre mais qu’on n’a jamais, pour de complexes raisons, évincé comme il le méritait. C’est tout le charme des mobilités externes, réservées à la fois à des éléments remarquables dont il faut accompagner la montée en puissance et à des tanches qu’on préfère voir le plus loin possible de la Centrale, au moins pour deux ou trois ans. Cette gestion à court terme a naturellement de lourdes conséquences puisqu’elle génère au sein de l’unité ou du service frustration et perte de confiance. Les gestionnaires vous répondent en invoquant, parfois à raison, la nécessité d’éloigner un membre néfaste de l’organisation et en exposant une subtile équation entre les dégâts faits à Paris et ceux faits sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !). Dans certains cas, vous réalisez même que vos chefs, comme votre camarade officier, jouent sciemment la carte du pire et espèrent que le darwinisme appliqué au renseignement aura raison du sujet.
Cette régulation de la médiocrité par l’ascension professionnelle n’est cependant pas la seule hypothèse pouvant expliquer une promotion. Dans quelques cas, et la manœuvre est alors délicieusement perverse, on mute avec les honneurs un mauvais vers une organisation qu’on espère freiner, à défaut de la saboter véritablement. A l’inverse, d’autres, faisant montre d’un authentique sens du service public, choisissent de nommer à de tels postes des éléments à fort potentiel afin de compléter leur formation et de soutenir un partenaire en tissant avec lui, dans le même temps, des liens de confiance. Il s’agit là de décisions qu’il faut saluer, bénéfiques à tous, et il faut se résoudre à voir partir d’excellents collègues. Il savent qu’on les attendra.
Diplomate chevronné, ancien ambassadeur à Damas, Michel Duclos a récemment publié aux Éditions de l’Observatoire La Longue nuit syrienne. Ni véritablement essai ni livre de souvenirs, le texte se présente comme une suite de réflexions de l’auteur au sujet du régime syrien, de la révolution de 2011, des illusions de normalisation que nous avons entretenues à son sujet et des errements qui ont suivi.
Rédigé dans un style très personnel qui fait la part belle aux souvenirs de notre représentant en Syrie, le livre impressionne non par tant par la complexité de son analyse que par sa clarté. Mêlant une profonde connaissance du pays et du régime à une grande habitude du fonctionnement de notre propre administration et une fine compréhension des enjeux internationaux, Michel Duclos dresse un bilan sans faux-semblant de la tragédie syrienne.
La solidité du texte est complétée par sa profondeur morale, aux antipodes des foutaises de certains supposés réalistes omniprésents dans nos médias. En creux, on perçoit dans ce livre la véritable abdication des démocraties à l’égard de la crise syrienne. Face à des États lassés de décennies de guerres perdues au Moyen-Orient, les alliés de Damas ont su répandre un récit politique que nous savons tous éhontément mensonger. L’auteur, en décrivant la nature du régime de Damas, balaye méthodiquement les déclarations régulières au sujet de sa supposée laïcité et rappelle qu’il n’a cessé d’écraser son peuple, de favoriser des clans d’affairistes et de manier la violence terroriste, au Liban ou en Europe.
Documenté, limpide, le livre de Michel Duclos confirme tout le mal qu’il faut penser des propagandistes qui soutiennent bec et ongles Damas. Imbéciles, ignorants (ça avance, ce gazoduc, Jean-Luc ?) ou, au contraire, cyniques pataugeant dans le sang de la population syrienne, celles et ceux qui se commettent avec des officiels syriens et vantent leur politique ne sont, ni plus ni moins, que les apologistes de crimes contre l’humanité dont l’ampleur fait frémir. Michel Duclos, dont l’Institut Montaigne a publié en 2017 une étude sur le conflit syrien, n’a pas tort de voir dans cette crise un poison qui contamine lentement le monde. A l’instar des infatigables Marie Peltier ou Nicolas Tenzer, il rappelle la centralité morale et stratégique de la guerre civile syrienne, naufrage collectif dont les conséquences se feront sentir tout au long de ce siècle.
Soutenu par les extrémistes de droite comme par une certaine gauche dont l’anti-impérialisme nourrit les pires dérives, le régime syrien est devenu La Mecque des adversaires de la démocratie et des patriotes de pacotille fascinés par tout ce qui nuit à leur propre pays. On y croise aussi des journalistes sous influence et des défenseurs acharnés de la souveraineté des peuples qui, pas plus qu’ils ne condamnaient les interventions soviétiques régulières en Europe de l’Est au cours de la Guerre froide, approuvent désormais avec un merveilleux enthousiasme la mise en coupe réglée de la Syrie par la Rodina et la République islamique d’Iran – ce qui, dans ce dernier cas, ne manque pas de sel quand on connaît leurs orientations politiques personnelles…
Ce livre de Michel Duclos, sincère et accessible, constitue tout autant un réquisitoire dévastateur contre notre (absence de) politique qu’un constat accablé du monde qui s’annonce. Il faut le lire, donc, et l’offrir, le faire circuler ou le conseiller.
Sous-genre du cinéma de guerre, codifié à l’extrême, le film de sous-marin fonctionne autour de quelques ressorts narratifs liés à la nature même de son objet : espace clos au cœur d’une machine mortelle, puissante et excessivement fragile, relations entre le commandant et ses officiers (risque de mutinerie, présence éventuelle d’un traître dont les effets sont décuplés en raison du confinement, etc.) ; ennemi invisible, à l’affût, dans le cadre d’un affrontement entre deux adversaires aux moyens équivalents et dont l’habileté sera donc déterminante (comme lors d’un assaut d’escrime) ; angoisse du naufrage, de la noyade et d’une mort naturellement secrète et solitaire. Ajoutez à cela, depuis les années ’50, la possibilité d’une guerre nucléaire, et donc l’inévitable vertige qui saisit quand l’ordre tombe de lancer les missiles, qui plus est à l’aveugle, et vous disposez de quelques ingrédients qui, correctement associés, peuvent donner un récit passionnant.
Les récits sous-marins ne manquent pas, mais rares sont ceux qui parviennent à sortir du classicisme. En 1989, James Cameron, dans Abyss, n’avait, par exemple, fait qu’adapter une mécanique bien connue (à côté de qui naviguons-nous au plus profond de l’océan ? Quelles sont ses intentions ? Ne faudrait-il pas l’attaquer en premier ?) à la science-fiction. On pourrait ajouter ici que les codes initialement développés par ce genre ont, en effet, été largement repris par la SF, toujours avide de monstres infiltrés dans des vaisseaux (« Entre les Jumeaux de Thor, personne ne vous entend crier »), comme Alien (1979, Ridley Scott), ou de navires devenu des pièges, comme dans 2001, l’odyssée de l’espace (1969, Stanley Kubrick).
Il est, bien sûr, possible d’échapper aux codes en utilisant intelligemment les contraintes du submersible, comme le fit Blake Edwards en 1959 dans Opération Jupons, une comédie hilarante. On peut également, si on en a le talent, se lancer dans le long récit d’une mission, de l’Atlantique à la Méditerranée d’un équipage de la Kriegsmarine, à la manière de Wolfgang Petersen. Das Boot (1981) reste à ce jour le chef-d’œuvre indépassable du genre, âpre, réaliste, complexe et cruel. Dans A la poursuite d’Octobre rouge (1990), John McTiernan avait parfaitement réussi à adapter un classique de Tom Clancy décrivant la traque d’un sous-marin en y associant une authentique intrigue de contre-espionnage sur fond de crise stratégique. Ce faisant, McTiernan – comme il le fit avec d’autres catégories du film d’action – créa d’ailleurs de nouveaux standards, encore en vigueur.
Toujours dans les bons coups, Tony Scott s’attaque, 5 ans après Octobre rouge, au sujet et réalise USS Alabama.
Auréolé du succès de ses précédentes productions, le réalisateur réunit une distribution mêlant stars (Gene Hackman, très à l’aise dès qu’il s’agit de jouer un salaud) ou Denzel Washington (dont la carrière est déjà à l’époque impressionnante), seconds rôles expérimentés (Matt Craven, George Dzundza, et même Ricky Schroder) et futures étoiles (Viggo Mortensen, James Gandolfini). Tourné comme un clip (avec l’amical soutien de la Marine nationale mais sans celui de la Navy en raison de la nature du scénario), le film se présente comme un thriller dont l’unique ambition est le divertissement, et son intrigue est, comme il se doit, parfaitement inepte.
Pour filmer des combats intéressants, il est préférable de faire s’affronter des adversaires puissants et capables. Quoi, en effet, de plus intéressant et effrayant que de voir se titiller les deux plus importantes flottes sous-marines de cette planète ? C’est ce que propose Tony Scott, à la suite du tandem Clancy/McTiernan. Cet impératif étant posé, comment l’écrire et le mettre en scène ? En inventant une guerre mondiale, comme dans Tempête rouge, le monumental techno-thriller stratégique (dont la traduction est tellement médiocre que je me demande régulièrement si je ne vais pas la reprendre pendant mes vacances) ? Non, car sa mise en scène demanderait trop de moyens. En montrant, alors, des entraînements tellement réalistes que le spectateur aurait sa dose de manœuvres dangereuses et d’héroïsme ? C’est tout l’idée de Top Gun – qui offre une bataille finale réelle, mais contre un ennemi fictif.
Les options, en réalité, ne sont pas si nombreuses : si vous souhaitez que le combat aille à son terme sans impliquer un État, et si vous désirez ne rien perdre des enjeux liés à la dissuasion nucléaire, il faut qu’un des protagonistes soit un non-étatique et que, d’une façon ou d’une autre, il dispose de moyens et de compétences. C’est là qu’interviennent les fameux dissidents russes, nationalistes intrinsèquement radicaux capables de puiser dans l’arsenal de la Rodina, menaçants et imprévisibles, et qu’il va peut-être falloir vitrifier au risque d’accélérer la fin du monde (qui, comme chacun le sait, est de toute façon pour demain).
(spoiler alert!) USS Alabama raconte ainsi la façon dont, à bord d’un SNLE dont le commandant, guerrier né (et Gene Hackman emprunte ici beaucoup au Patton joué par George C. Scott), se joue une crise gravissime autour d’un ordre de tir dont on ignore s’il a été annulé.
Le film fait s’affronter un commandant, tyrannique, agressif – et dont le racisme, pourtant évident, n’est pas véritablement utilisé par le scénario – et son second, Afro-américain posé, cultivé, qui ose réfléchir à l’effarante responsabilité qui est à la leur à bord d’un tel bâtiment tandis que son chef l’assume brutalement. Tout le récit s’articule autour d’une querelle fondamentale liée à l’obéissance théoriquement absolue à une décision de lancer des missiles nucléaires sur des cibles en Russie : le commandant veut frapper, comme on le lui commande, tandis que son second estime qu’une confirmation pourrait être demandée en raison de la réception imparfaite d’un message qui pourrait contenir un contrordre.
Remarquablement joué par des acteurs dont les rôles sont des caricatures, mis en scène lourdement avec efficacité (et des filtres) par un vieux routier habitué aux blockbusters sans âme, USS Alabama s’achève par un naufrage narratif comme on en voit rarement : le commandant et son second sont absous, le drame qui s’est joué est enterré (et le film participe à sa façon, comme ce fut le cas à Hollywood dans les années ’90, à un récit complotiste et populiste du monde), et tout le monde se quitte bons amis. On retrouvera ces ressorts dans Hunter Killer (2018) et dans Le Chant du loup (2019) – y compris, dans ce dernier cas, les inévitables scènes autour du sonar – mais avec une efficacité bien moindre. Parce que, finalement, ce qui faisait le charme des films de Tony Scott, c’est qu’ils étaient le plus souvent parfaitement nuls mais qu’on les regardait quand même parce qu’ils étaient bien faits, un peu comme la pop des années ’80, sans la moindre prétention en matière de crédibilité ou de réalisme. Un tel savoir-faire s’est perdu, et on ne l’a jamais eu en France.
Réalisateur et producteur qu’on ne présente plus sur ce blog, Steven Soderbergh ne cesse d’explorer des formes, au cinéma et à la télévision, changeant de genre avec une aisance toujours étonnante et alternant comédies, drames ou polars. En 2008, après une longue et complexe gestation, il sort enfin sur les écrans le portrait en deux parties d’une figure légendaire et controversée du siècle passé, Ernesto Guevara.
En partie tiré d’une série d’articles du Che compilés dans un recueil, Reminiscences of the Cuban Revolutionary War, le diptyque (1 et 2) est porté par une distribution exceptionnelle, menée par Benicio Del Toro (prix d’interprétation à Cannes en 2008) et composée de la fine fleur des acteurs hispanophones de Hollywood. On trouve là Demián Bichir, Joaquim de Almeida, Lou Diamond Phillips, Edgar Ramírez et Oscar Isaac, ainsi, notamment que l’actrice allemande Franka Potente et Matt Damon (venu en ami, et qui forma avec elle, faut-il le rappeler, le couple du premier Bourne, en 2002).
Soderbergh a choisi de filmer d’abord les années de la révolution cubaine, de la rencontre du Che avec Castro jusqu’à la prise du pouvoir, puis l’expérimentation menée en Bolivie contre le régime militaire. On se souviendra qu’un épisode de la jeunesse de Guevara avait déjà été magistralement filmé en 2004 par Walter Salles dans Diarios de motocicleta(Carnets de voyage).
Dans le premier volet, le révolutionnaire joué par Del Toro est déjà un homme mûr, aux fermes convictions, dont le courage physique frôle parfois la témérité. Homme d’action et théoricien, il est présenté comme une force de volonté et une intelligence remarquable. Fidèle à ses habitudes, Soderbergh a recours à de nombreuses techniques de la grammaire cinématographique : flash-back, alternance de couleurs et de noir-et-blanc, filtres, changement de grain, chronologie disloquée, etc. Le réalisateur fait ici, une fois de plus, la démonstration de sa virtuosité, et il se montre même assez convainquant lors de scènes de combat. L’ensemble, pour autant, reste classique. D’excellente facture, mais classique.
C’est dans le second volet de ce récit de la vie du Che que Soderbergh fait preuve d’originalité. N’ayant pu filmer, pour des raisons financières, le catastrophique passage du révolutionnaire au Congo, il s’est concentré sur la tentative du guérillero de déclencher en Bolivie une insurrection armée en filmant les combattants au plus près, caméra à l’épaule. De fait, ce second film se présente comme un faux documentaire, comme si les images que nous voyons à l’écran avaient été tournées par un réalisateur intégré aux troupes du Che, à la manière de ce que fit Stéphane Meunier en 1998 avec Les Yeux dans les Bleus. Le résultat, étonnant et qui produit une impression durable sur le spectateur, permet aussi de justifier l’apparente candeur du regard porté sur cette poignée de révolutionnaires, courageux mais sans guère d’armes, sans logistique, sans soutien de la population et sans réel projet politique. La proximité de la caméra empêche aussi, naturellement, de poser les questions qui fâchent au sujet du Che, de son rôle à la tête de la prison de la Cabaña ou de la réalité de la révolution cubaine, naufrage économique, tyrannie délirante et exportatrice mondiale de violence qui ne fait plus rêver que les adolescents romantiques et les (vieux) staliniens insoumis.
Les deux films de Soderbergh, au-delà de leur parti-pris artistique, entretiennent paradoxalement une distance avec leur sujet, malgré cette caméra mobile parfois placée juste derrière l’épaule du guérillero qui tire ou court. Le Che reste, à l’issue de ce long portrait, une énigme fascinante, charismatique, mystérieux, à la fois glacial et attachant, sincère jusqu’au fanatisme. Benicio Del Toro, à l’origine du projet, y incarne Ernesto Guevara sans le juger, lui donne une humanité complexe et montre aussi, peut-être involontairement, ses limites. Personne, à dire vrai, ne conteste les constats faits alors par le Che au sujet des régimes sud-américains, ni la légitimité des mouvements sociaux et politiques qui voulaient les renverser. Un demi-siècle après, les échecs répétés, et, disons-le, systématiques, des régimes marxistes ainsi que leurs dérives pas moins autoritaires ou sanglantes, il est permis de se demander si les remèdes proposés par le Che n’étaient pas, au-delà de leurs ambitions humanistes, aussi néfastes que les oligarchies ou les juntes au pouvoir dans cette partie du monde. Reste la figure du révolutionnaire barbu et taiseux, légendaire, impénétrable, dont la fin, misérable, dit beaucoup.
L’enthousiasme ne me vient pas facilement, et il ne faut pas donc pas bouder son plaisir quand les éditions Taillandier publient enfin en poche un classique parmi les classiques de la littérature scientifique consacrée à l’histoire du renseignement. Tirée de sa thèse, soutenue en 1987, la somme de Mary Rose Sheldon, Renseignement et espionnage dans la Rome antique, s’est imposée dès sa publication en 2004 comme un ouvrage de référence, difficilement dépassable. L’auteure, officier supérieur dans l’armée américaine, enseigne désormais au Virginia Military Institute (VMI), et elle a consacré sa carrière à l’étude du renseignement dans l’Antiquité.
Rendu accessible au public francophone grâce aux Belles Lettres en 2009, le livre, dense et technique, constitue une étude exemplaire de l’utilisation par l’empire romain du renseignement. On y parle organisation, chefs de guerre, méthodes, succès et échecs, et de l’ensemble se nourrit d’une prodigieuse érudition. Le livre, en plus de ce qu’il nous apprend et nous explique, nous donne une remarquable leçon de méthodologie historique en mêlant les sources (textes, fouilles archéologiques, études d’autres chercheurs) et donc, de façon très révélatrice, une excellente leçon de renseignement. On y assemble en effet des indices disparates et des faits parfois imparfaitement connus pour donner du sens, on y pose des hypothèses, on en contredit d’autres, on y argumente avec rigueur et on admet son ignorance ou son impuissance.
Ouvrage indispensable, à lire et à consulter, Renseignement et espionnage dans la Rome antique doit être impérativement présent dans les bibliothèques de nos services et de nos forces armées. Il n’est jamais inutile de méditer sur les causes profondes de la défaite romaine de Teutobourg (en 9 après J.-C) et sur ses conséquences.
Idée de saga, sous forme d’une suite de romans ou d’une ample série télévisée (à voir) :
Dans une contexte de doutes existentiels, de tensions sociales, de raidissements identitaires et de peurs millénaristes, des prédicateurs radicaux répandent une idéologie de haine dérivée d’une religion supposément d’amour. Des centaines de milliers de personnes, issues de tous les milieux, aristocrates et paysans, riches et pauvres, esprits que l’on croyait éclairés et sombres débiles, adhèrent au message et commencent à répandre la violence autour d’eux alors qu’ils décident, sur la foi de rumeurs infondées et de mensonges patents, d’envahir des États souverains – dont ils ignoraient il y peu jusqu’à l’existence – et de rallier une ville mythique célébrée par leurs textes sacrés.
Rejoignant d’importantes filières de volontaires étrangers, finançant leur voyage parfois sur leurs propres deniers ou pratiquant la rapine, ils effectuent de longs périples par mer ou en suivant des itinéraires terrestres afin de rejoindre des groupes radicaux armés. Commettant un nombre insensé de crimes de guerre, s’en prenant aux minorités croisées sur leur passage, à commencer par la communauté juive ou d’autres branches de leur propre religion, ils pillent les villes, violent et tuent tout ce qui bouge au nom de leur foi. Arrivés sur place, ils remportent d’incontestables succès militaires initiaux avant de sombrer et d’être, in fine, balayés comme les brutes épaisses qu’ils n’avaient pas conscience d’être.
Le récit serait long, âpre, violent, et il présenterait un grand nombre de figures complexes : croyant sincère radicalisé, leader politique ambigu ou cynique, chefs d’État désireux de tirer profit du phénomène. Et on montrerait aussi le camp d’en face, pas moins complexe, pas moins tiraillé par des ambitions contraires ou des crises mystiques.
On intitulerait ça – c’est un premier jet, hein – Les Croisades.
La guerre est la grande affaire des nations, et la guerre irrégulière est celle des puissances occidentales depuis, au moins, la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans un ouvrage passionnant, Partisans et centurions. Histoire de la guerre irrégulière au XXe siècle, paru il y a déjà presque un an, Elie Tenenbaum, chercheur à l’IFRI, retrace l’évolution de ces conflits au cours du siècle passé.
En insistant sur les penseurs et théoriciens ayant nourri la réflexion des stratèges s’étant affrontés lors de certaines des guerres les plus importantes de l’Après-guerre, Elie Tenenbaum nous livre également une histoire de la pensée militaire occidentale et évoque très régulièrement l’action et l’organisation de grands services de renseignement comme le SDECE, qui deviendra la DGSE, et la CIA. Dense mais limpide, son ouvrage suit les parcours d’une poignée de personnalités hors-du-commun (pas nécessairement fréquentables, par ailleurs) dont la vie est émaillée de guérillas et d’opérations spéciales. On y croise des noms connus, comme celui de David Galula, l’officier français dont les écrits inspirèrent tant le général Petraeus. On y parle également de Fort Bragg ou de l’École des Amériques, de sanglante réputation, certains passages donnant furieusement envie de relire James Ellroy ou James Grady.
Rarement on aura lu des synthèses aussi claires et percutantes de la Bataille d’Alger ou de la Guerre du Vietnam, et le livre d’Elie Tenenbaum frappe par sa hauteur de vue, sa documentation, et surtout le constat d’échec qu’il établit après des décennies de contre-guérilla menées par les Occidentaux et leurs alliés. Au moment où l’État islamique, moins vaincu que jamais, poursuit son combat, que la défaite occidentale en Afghanistan est patente et que notre propre enlisement au Sahel n’est guère plus discuté, Partisans et centurions s’impose comme une lecture indispensable.
Enfant trouvé devenu le fils préféré promis à prendre la tête d’une puissante dynastie, un jeune homme idéaliste et rêveur trahit son milieu et rejoint les bas-fonds. Reniant son éducation et ses croyances, abandonnant l’amour de sa vie, il organise des désordres civils et des grèves avant de choisir la violence contre un gouvernement légitime et respectueux des droits fondamentaux. Banni, il rejoint un groupe étranger avec lequel il s’entraîne après avoir reçu une révélation mystique et s’être rapidement radicalisé.
De retour dans son pays d’origine porteur de revendications irréalistes, auteur d’attentats spectaculaires puis d’une effroyable série d’assassinats ciblés, il provoque une crise politique majeure accompagnée d’une vague de répression sans précédent. De guerre lasse, le gouvernement accorde cependant une amnistie aux membres de son groupe, avant de se rétracter. Les rebelles sont alors sauvés par une catastrophe naturelle et parviennent à fuir dans le désert où ils créent un nouvel État fondé sur leur foi, elle-même déclinée en principes moraux.