Contre-terrorisme, contre-guérilla, contre-discours… identité nationale

Il y a un plaisir presque grisant à assister aux raids réguliers de l’US Air Force et de la CIA au Pakistan et en Afghanistan contre les Taliban et les membres d’Al Qaïda. Plus que la puissance, (« Sans maîtrise, la puissance n’est rien » disait dans les années 90s une publicité pour Pirelli), il faut saluer l’excellence opérationnelle retrouvée des services américains.

La stratégie d’attrition suivie par Washington n’a pas vraiment évolué depuis octobre 2001, et l’opération Enduring Freddom (OIF) se poursuit sans réelle coordination avec l’OTAN, les Nations unies ou tout autre acteur, et son but n’a pas changé : tuer des Taliban, tuer des terroristes, et empêcher la reconstitution d’un sanctuaire jihadiste dans le pays. Le processus de « nation building » lancé en décembre 2001 sous l’égide des Nations unies est jugé secondaire – et il me semble, pour ma part, relever de la simple foutaise dans un Etat morcelé par les querelles ethniques et rétif à tout pouvoir central, mais passons. Il est clair, en tout cas, que les Etats-Unis ne sont pas en Afghanistan pour y faire des expériences politiques comme ils le firent en Irak.

Leon Panetta, l’actuel directeur de la CIA, déclarait ainsi le 17 mars dernier au Washington Post (cf. ici que l’état-major d’Al Qaïda souffrait des actions de harcèlement menées par la CIA et qu’il éprouvait d’importantes difficultés à maintenir ses capacités opérationnelles.

Comme vous le savez, le choix délibéré par l’Administration Bush de gérer la menace jihadiste comme une menace militaire ne m’a pas choqué, même si je suis le premier à déplorer la rigidité dogmatique qui a sous-tendu cette approche. Le fait est que la mobilisation sans précédent de l’appareil militari-sécuritaire américain a donné de spectaculaires résultats mais a également montré ses limites. La lutte contre Al Qaïda est, en effet, logiquement devenue une lutte contre le jihadisme, puis un combat contre l’islam radical, et c’est bien là que les vrais problèmes commencent. Arrêter des terroristes, démanteler des réseaux, casser des cellules, bombarder des camps d’entraînement : toutes ces activités, pour plaisantes qu’elles soient, ne demandent finalement que des moyens et de la volonté et ne sont, en réalité, du ressort des autorités politiques que pour des aspects financiers et diplomatiques.

A l’exception de l’Empire américain, pour lesquels ces choix ont des conséquences mondiales en raison de leur ampleur, aucun Etat n’a réellement dépassé cette approche. Pourtant, au-delà de la répression sans fin du jihadisme se pose l’inquiétante question de l’avenir de la menace. Certains établissent de subtiles distinctions entre l’islamisme radical, le salafisme et le jihadisme. Pour ma part, j’établis des liens directs entre ces idéologies et je me garde d’analyses trop subtiles qui finissent par noyer la nécessité d’agir sous les objections de mandarins. Je suis bien obligé de penser que la lutte contre les disciples d’Al Qaïda va durer des décennies si nous ne parvenons pas à nous attaquer aux racines du mal. Il n’a ainsi échappé à personne que la rhétorique jihadiste empruntait de plus en plus aux discours altermondialistes, révolutionnaires et anticolonialistes en vogue dans les années 60s et 70s.

Il n’a pas non plus échappé aux observateurs que l’islam radical recrutait de plus en plus aisément sans faire référence à la religion, et même que les pays occidentaux voyaient avec inquiétude sortir de leurs classes populaires, de leurs communautés d’origine étrangères, voire de leur bourgeoisie, de jeunes disciples tentés par l’aventure romantique d’un islam devenu LA cause à défendre. La lutte contre le jihadisme n’est dès lors pas seulement une affaire impliquant des moyens d’investigation et de coercition mais aussi un défi relevant de la lutte idéologique et, pour tout dire, de la guerre psychologique (cf. ici pour un remarquable éclairage sur ce point).

Puisque nous ne pourrons pas indéfiniment tuer dos ennemis, et puisque plus nous en tuons plus ils recrutent de volontaires, trois solutions s’offrent à nous :

– Redoubler de violence dans nos actions armées (les lecteurs de ce blog savent à quel point j’apprécie la « stratégie du cinglé ») mais cette option, humainement coûteuse et politiquement indéfendable, nous coûterait notre supériorité morale et nous réserverait dans l’Histoire la place peu enviée des tyrans ;

– Adopter la méthode défendue par Marc Sageman, i.e. interrompre nos opérations armées lointaines et nous en remettre à la défense du limes – en espérant, comme un gardien de but, que personne ne passe… Le risque est trop grand pour être retenu.

– Annihiler les arguments utilisés par l’adversaire jihadiste pour justifier ses attaques et recruter des volontaires.

Cette dernière option, qui semble relever du bon sens et qui obéit au souhait d’économiser des vies, est singulièrement difficile à mettre en œuvre face à une insurrection mondiale, initialement incarnée par l’islam radical, mais désormais avant-garde de l’opposition Nord-Sud. Comment gagner la bataille des cœurs et des esprits quand on s’attaque, non pas à un courant de pensée, mais à une idéologie découlant d’une religion ? Comment éviter d’être accusé – véritable tarte à la crème – de favoriser le choc des civilisations ?

Pour reprendre un épisode de la série The West Wing, la connexion directe entre le l’islam et le jihadisme est la même que celle existant entre le christianisme et le Ku Klux Klan.

L’immense majorité des musulmans de cette planète condamne la violence jihadiste, mais se refuse à le faire publiquement afin de n’être pas suspectée de collusion avec l’Occident. De plus, ces musulmans, que les journalistes s’obstinent à qualifier de « modérés » (comme si la presse avait déjà tranché le vieux débat sur la violence intrinsèque de l’islam), sont sensibles à certaines des thèses de l’islam radical : refus de la domination occidentale, rejet d’une classe politique corrompue, défense d’une identité propre contre la mondialisation (la convergence avec l’extrême-gauche et l’extrême-droite se fait essentiellement sur ce point). Mais s’attaquer au jihadisme avec un discours imprécis, caricatural, naïf, reviendra, dans la bouche de nos contradicteurs, à s’attaquer à l’islam. C’est précisément ce qu’il faut éviter. La difficulté est donc immense : il faut couper les islamistes radicaux de leur base musulmane, et pour ce faire il faut :

– Mettre un terme aux crises qui sont autant de points de fixation entre l’Occident et le monde arabo-musulman – mais est-ce possible ? on a du mal à apercevoir la fin des conflits palestiniens, cachemiris, tchétchènes, on voit mal les tensions dans les Balkans, au Nigeria, en Indonésie, se dissiper…

– Soutenir – et c’est un travail qui va occuper plusieurs générations – accompagner l’avancée de ce monde vers la modernité telle que nous la concevons dans nos sociétés, mais se repose la cruelle et douloureuse question de la dissolution d’un islam global dans notre modèle politique et social.

– Tenir bon sur nos propres valeurs.

La nécessité d’opposer un contre-discours occidental au discours jihadiste tient en effet, entre autres, au fait que nous refusons, dans nos sociétés occidentales postmodernes, de nous définir. Ce refus obstiné de nous opposer sur le fond aux discours de l’islam radical est un handicap qui tient aux tabous né des horreurs du XXe siècle. Notre condamnation du nationalisme, les moqueries que provoque le patriotisme, les pudeurs issues de nos défaites morales pendant la décolonisation, qui furent des atouts pour construire une Europe apaisée, sont autant de faiblesses utilisées par les jihadistes qui, en tant qu’islamistes radicaux, militent pour le renouveau d’une identité arabo-musulmane – en se référant à un passé fantasmé.

Cette perception, diffuse, du défi lancé pacifiquement – mais fermement – par les islamistes radicaux et violemment par les jihadistes a probablement conduit au lancement dans notre pays du calamiteux « débat sur l’identité nationale ». Mais, sans impulsion digne de ce nom (on me permettra de ne pas considérer Brice Hortefeux, Christian Estrosi et surtout la pimpante Nadine Morano comme des personnalités de référence), sans aucune articulation intellectuelle, ce débat – qui plus est lancé au moment où les Suisses votaient contre les 4 minarets qui « défigurent » leur confédération) – n’a abouti qu’à faire remonter à la surface du marécage les pires penchants des Français. La question, qui aurait sans doute gagné à être traitée par le ministère de la Culture, n’a donc abouti à rien de sérieux. Elle a surtout donné l’impression que les Français ne se définissaient que CONTRE d’autres cultures. Outre que cette posture est assez dangereuse quand on fait le compte des défaites militaires de ces derniers siècles, il faut souligner qu’elle illustre notre incapacité à nous penser avec sérénité et nous expose aux menées des radicaux. Il ne leur reste plus qu’à grignoter, selon les principes éternels de l’agit’ prop’, notre démocratie en obtenant, qui des plages horaires réservées aux femmes dans les piscines, qui des cours de sciences rejetant la théorie de l’évolution des espèces de Darwin.

Le refus, par lâcheté aussi bien que par confusion mentale, de dire « stop » à temps conduit nos dirigeants, après des années de dérobades, à brutalement donner des coups d’arrêt qui stigmatisent des communautés entières et font le jeu d’une minorité pas vraiment silencieuse.

La faiblesse de notre posture est par ailleurs dévastatrice dans le monde. Harcelée par certaines de ses anciennes possessions, la France se refuse avec une admirable constance à appliquer le principe diplomatique de réciprocité. Les Israéliens le savent bien, qui humilient régulièrement notre consul à Gaza. Les Algériens le savent mieux, qui tentent désespérément de dépasser l’infinie médiocrité de leur régime en évoquant à longueur de colonnes dans une presse aux ordres les « crimes contre l’humanité » commis par « l’oppresseur colonial ». Cela ne pourrait être que du folklore si nous avions le cran de répondre. Mais, amie de tout le monde, la France, qui n’est en fait l’amie de personne, se garde bien de se défendre et expose sa vulnérabilité sur la place publique. Cette soif éperdue de respectabilité nous a incités à renier notre propre histoire en 2005 en refusant de voir mentionnée dans le projet de constitution européenne une référence aux « racines chrétiennes de l’Europe ». Cette reculade comme le spectaculaire échec du débat mené par M. Besson en dit long sur notre capacité à opposer sans violence nos valeurs à celles du jihadisme.

Comment, dans ces conditions, convaincre nos compatriotes du bien-fondé de notre présence militaire en Afghanistan ? Comment faire croire que nous y combattons, que nous y tuons et que nous y mourons pour défendre des valeurs que nous ne parvenons pas à énumérer sur notre propre sol ? La confusion des élites ne fait qu’aggraver celle du peuple qui, comme aux Pays-Bas depuis quelques années, se réfugie dans les bras de nationalistes nauséabonds habiles à jouer des peurs.

Le véritable kidnapping de la majorité silencieuse musulmane par les radicaux est confusément perçu par nos compatriotes. Le caractère englobant de l’islam, s’il n’est pas compris avec acuité par les peuples occidentaux, est redouté en raison du défi qu’il pose à nos sociétés. Parler d’un islam des lumières, comme Malek Chebel, n’offre hélas pas de solution à la crise historique qui se joue depuis la révolution iranienne. Entre les doutes qui taraudent l’Occident et les certitudes qui mobilisent le monde arabo-musulman, il est permis de s’inquiéter. Avant-garde de la revanche des opprimés contre les oppresseurs, l’islam radical n’entend pas s’arrêter et le risque de le voir rallier à ses thèses des peuples humiliés n’est pas mince.

« Les experts/Levallois » : Philippe Migaux

Les professionnels du renseignement sortent rarement de leur silence, et quand ils le font, il faut parfois le regretter. On a ainsi beaucoup vu et entendu cet ancien directeur-adjoint de la DST tenir, en 2007 et 2008, des propos lénifiants sans doute dictés par les services algériens au sujet d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI)… Etre et avoir été.

Mais tous les policiers ne sont pas comme ce sous-directeur, et il faut ici rendre hommage à la démarche du commissaire Philippe Migaux, pointure du contre-terrorisme à la française, membre de la DCRI et acessoirement enseignant à Sciences-Po. Dans un livre publié en novembre 2009, ce grand professionnel présente sa vision de la mouvance islamiste radicale.

Très documenté, cet ouvrage constitue un ouvrage de référence qui complètera à merveille « L’histoire du terrorisme » écrite par l’auteur avec Gérard Chaliand. On pourra évidemment regretter le ton parfois un professoral de l’ensemble, mais je soupçonne Philippe Migaux d’avoir utilisé ses cours pour bâtir ce texte. Je lui demanderai.

Malgré tout le bien que je pense de ce livre, unique en son genre en français, qu’il me soit permis ici de formuler quelques remarques :

– je ne m’étends pas sur le titre, que je trouve maladroit et finalement assez peu accrocheur, mais je dois confesser ma surprise quand j’ai lu que l’auteur étudiait aussi bien ce que nous appelons le jihadisme – autrefois appelé islamisme radical sunnite – que l’idéologie révolutinnaire iranienne, chi’ite et par la même très différente. Le sujet est évidemment passionnant, mais il convient absolument de différencier le jihadisme, courant de pensée marginal, sans idéologue digne de nom et sans véritable centre de gravité, du chi’isme révolutionnaire iranien, structuré et au service d’un régime.

– je ne partage pas non plus le goût du commissaire Migaux pour les analyses trop fines et les précautions oratoires. Qualifier le jihadisme de salafisme combattant relève de l’excès de prudence et renvoie aux interminables disputes théologiques que connut l’Eglise à la fin du Moyen-Age.

– enfin, je ne peux m’empêcher de réagir à la préface de ce livre, rédigée par Gérard Chaliand. On ne présente plus M. Chaliand, et il faut noter ici qu’il entretient avec Philippe Migaux d’anciennes et amicales relations. Il est cependant permis de s’étonner tant cette préface jure avec le reste du livre, et tant elle en dit long sur les obsessions du maître. Celui-ci, tout à ses certitudes, n’hésite pas, une fois de plus me direz-vous, à relativiser la capacité de nuisance d’Al Qaïda. Cette manie – Raoul Volfoni aurait sans doute dit de Gérard Chaliand qu’il était la « proie des idées fixes » – conduit ce grand spécialiste à écrire que le bilan terroriste d’Al Qaïda est faible. A l’appui de cette bien péremptoire affirmation, M. Chaliand explique sans rire que le groupe n’a frappé qu’à de très rares reprises en Occident et qu’il n’a pu réellement se développer que dans des pays en guerre. Et de citer le Pakistan et l’Indonésie.

On est en droit de s’étonner tant cette certitude est contredite par les faits. Indonésie et Pakistan, des pays en guerre ? Que non -même si le Pakistan n’est plus loin de cet état). Al Qaïda, ses disciples et ses alliés y ont frappé à de nombreuses reprises depuis 2001, et si j’étais cruel je parlerais même de l’attentat de 1995 à Islamabad contre l’ambassade égyptienne.

Quant au faible bilan d’Al Qaïda depuis 2001… New-York, Washington, bien sûr, mais aussi Djerba (2002), Mombasa (2002), Casablanca (2002), Istanbul (2003), Riyad (2003 – 2005), Madrid (2004), Doha (2005), Londres (2005), Amman (2005), Charm el Cheikh (2005), Dahab (2006), Alger (2007), Bombay (2008), Djakarta (2009)…

On a vu bilan plus faible pour une mouvance traquée sans relâche à la surface du globe. Mais que les certitudes infondées de Gérard Chaliand ne vous empêchent pas de lire le livre de Philippe Migaux.

Gloire des défaites

C’est à des petits détails qu’on en apprend parfois beaucoup. J’ai ainsi découvert récemment que l’US Navy comptait dans son arsenal un destroyer baptisé USS Winston S. Churchill (DDG-881) en hommage au grand Premier ministre britannique. J’ajoute que l’équipage de ce navire comprend toujours un officier de la Royal Navy.

Ne soyons pas jaloux car de notre côté nous possédons au sein de notre flotte une frégate baptisée Montcalm (D-642), en hommage au marquis Louis Joseph de Montcalm de Saint Veran, le chef de nos troupes en Nouvelle France, qui mourut le 14 septembre 1759 à Québec après l’épouvantable bataille des Plaines d’Abraham. Faut-il rappeler ici que cette bataille fut menée par les Français en dépit du bon sens et que cet échec majeur entraîna irrémédiablement notre départ d’Amérique du Nord ? Voilà en effet un homme qu’il convient d’honorer…

  

Mais on honore ce qu’on peut…

« Is there a time to walk for cover/A time for kiss and tell/Is there a time for different colors /Different names you find it hard to spell » (« Miss Sarajevo », The Passengers)

Le 26 février s'est ouvert devant le TPIY de La Haye le procès du général serbe Tolimir. Ce délcieux militaire est jugé pour génocide après le massacre, en juillet 1995, de plusieurs milliers de musulmans bosniaques dans la ville de Sebrenica. Inutile de préciser que le général Tolimir plaide non-coupable.

Il est permis de s'étonner du silence de certains alors que se juge donc aux Pays-Bas un crime incomparablement plus grave que ceux commis en Palestine par les deux camps. Perpétré au coeur de l'Europe, ce massacre constitue la preuve, à mes yeux irréfutable, de l'échec des Nations unies en tant qu'organisation internationale de sécurité collective et la faillite, une fois de plus tragique, de la gestion par l'Europe de sa propre paix.

Ces massacres, comme tous ceux commis durant cette épouvantable guerre - mais ne le sont-elles pas toutes ? - ont entraîné, comme d'habitude, le retour au front des Etats-Unis et alimenté la réflexion néoconservatrice. J'ajoute que la guerre civile en ex-Yougoslavie a vu, et c'est un peu oublié ces temps-ci, l'Amérique porter secours à une population musulmane tandis que les Etats européens accordaient, presque par automatisme, leur confiance à leurs anciens alliés, croates pour les Allemands, serbes pour la France. Il faut d'ailleurs saluer ici la fermeté du Président Chirac au lendemain de son élection, en mai 1995. Sa volonté de ne plus subir avait singulièrement tranché avec l'attentisme coupable de son prédécesseur. 

La mobilisation des artistes pour telle ou telle cause m'a toujours semblé suspecte, et j'ai souvent envisagé ces démarches comme la manifestation d'egos surdimensionnés et la volonté de faire un peu de pub. Pourtant, en 1995, l'enregistrement par U2 et Luciano Pavarotti de "Miss Sarajevo" a été un véritable choc artistique et moral.

Comme humble hommage aux victimes de cette guerre et rappel de notre échec collectif à sauver des milliers de Bosniaques, je me permets de poster ici cette chanson.

Les historiens jugeront peut-être que nous sommes partis combattre en Afghanistan, ou ailleurs, pour ne plus porter sur nos visages le rouge de la honte et de la capitulation devant la barbarie.

« L’enjeu afghan » : contribution utile au débat

Tranchant avec la médiocrité de la production actuelle sur le sujet, Olivier Hubac et Matthieu Anquez viennent de publier un ouvrage instructif sur le conflit afghan simplement intitulé « L’enjeu afghan. La défaite interdite ». Tout est dans le titre, même si on peut trouver que les auteurs tardent à entrer dans leur sujet.

Si on peut en effet regretter le style scolaire des premiers chapitres consacrés à la description de l’Afghanistan et à la présentation du conflit, il faut en revanche saluer la clarté des pages traitant de stratégie. 

Qu’il s’agisse de décrire les méthodes et choix de l’insurrection ou de la Coalition, les auteurs livrent des clés pour comprendre le déroulement du conlfit en cours. Les paragraphes dédiés à la présentation des grands théoriciens de la contre-guérilla, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, sont remarquables de synthèse et permettent au lecteur le moins initié de saisir les enjeux.

On pourra évidemment regretter quelques approximations douteuses sur Al Qaïda et certains attentats. Nos auteurs ne semblent ainsi pas avoir lu dans la pesse le résumé de la célébrissime théorie des 3 cercles de la DGSE, mais ces quelques erreurs n’enlèvent rien à la qualité de l’ensemble. Certains points, encore flous dans l’esprit du public, sont ainsi parfaitement expliqués, en particulier la coexistence de deux opérations militaires internationales en Afghanistan.

Un livre précieux, porté par de jeunes auteurs qui ont su écouter leurs anciens, à commencer par Gérard Chaliand et le général Desportes.

A lire.

Rendez-nous Hubert Beuve-Méry

Toujours prompt à dénoncer les incompétences, réelles ou supposées, le site, lui aussi citoyen, Bakchich.info vient de se couvrir d’un ridicule d’une rare qualité.

Dans un article sobrement intitulé « Le M. Espionnage de Sarko grille son agent », le site d’informations affirme sans rire, sur la foi du compte-rendu d’une audition de Bernard Bajolet remontant au 27 janvier – quelle réactivité ! – que Pierre Camatte était un clandestin de la DGSE chargé de surveiller « l’ex-GIA » (cf. http://www.bakchich.info/Le-M-Espionnage-de-Sarko-grille,10165.html).

Par pure charité chrétienne, il paraît inutile de relever que le GIA a disparu des écrans il y a bientôt 10 ans et que l’actuelle AQMI n’est qu’une évolution du GSPC. Il semble par ailleurs illusoire de tenter d’expliquer que les barbus d’AQMI sont déjà surveillés par des moyens autrement plus sophistiqués qu’un sexagénaire isolé.

On peut en revanche souligner que les propos de M. Bajolet (cf. http://www.assemblee-nationale.fr/13/cr-cdef/09-10/c0910020.asp) devant la Commission de la Défense à l’Assemblée étaient en effet ambigus :

« M. Guillaume Garot. Quelles informations pourriez-vous nous transmettre sur les agents de nos services retenus en otage, leur nombre, leur situation ? Quelles sont les perspectives les concernant ?

M. Bernard Bajolet. Nous avons actuellement huit otages. Un au Mali, Pierre Camatte, quatre au Soudan, un en Somalie et deux en Afghanistan. »

La réponse de M. Bajolet est en effet étrange, et dès la fin de son audition certains s’étaient émus des conséquences de cette phrase sur la vie de nos otages. bakchich ne partage pas ces scrupules, on ne s’en étonne évidemment pas.

On est cependant en droit de demander pourquoi Bakchich ne clâme pas partout que les deux journalistes détenus en Afghanistan sont, eux aussi, des membres de la DGSE. Mais les auteurs de cet article savent-ils même ce qu’est un agent clandestin ? Que connaissent-ils du monde du renseignement ?

Rien, on le voit, et on ne peut que déplorer les ravages, dans une opinion déjà exaspérée, de telles approximations. Par ailleurs, d’autres affaires d’otages auraient sans doute pu attirer l’attention des rédacteurs de cet autre média citoyen, dont les écrits ne valent pas mieux que les vociférations d’internautres frustrés qui crient au loup à longueur de journée.

On a les dirigeants qu’on mérite, comme le disait un de mes amis. Il semble que nous ayons une presse obéissant aux mêmes critères.

Affaire Camatte : la fin d’un dogme

En forçant le Mali à libérer, dimanche dernier, 4 terroristes pour obtenir la libération de Pierre Camatte, détenu par Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) depuis le 26 novembre 2009, la France vient d’envoyer un bien étrange message aux terroristes.

Evidemment, personne n’a jamais cru qu’on ne négociait pas avec les terroristes, mais il y a un pas entre entretenir le contact par l’intermédiaire de mystérieux négociateurs et céder sur toute la ligne. En tordant le bras aux autorités maliennes afin qu’elles libèrent, après une parodie de procès, 4 membres d’AQMI, Paris a semé une belle pagaille au Sahel.

La crise diplomatique est en effet désormais ouverte entre Bamako, Alger et Nouakchott. Plus grave, notre coopération sécuritaire avec la Mauritanie a du plomb dans l’aile, sans parler des projets de coopération régionale contre les jihadistes. Et je ne parle même de nos détestables relations avec Alger.

La diplomatie supposée atlantiste de notre Président et les déclarations de fermeté n’y ont donc rien fait, et pour la première fois depuis les complexes prises d’otages au Liban, nous voilà pris en flagrant délit de compromission. Et ce ne sont pas les habituelles dénégations du Quai d’Orsay sur l’air de « nous n’avons pas payé » qui vont nous rassurer, tant il apparaît que la libération de ces 4 terroristes ressemble à s’y méprendre à une rançon.

Alors ? Alors, s’il faut se réjouir de la libération en bonne santé de notre compatriote, s’il faut saluer le travail des services de renseignement et des diplomates, à Paris comme à Bamako, il faut se rendre à l’évidence : en acceptant un deal avec AQMI, la France apparaît désormais comme le maillon faible de l’alliance internationale contre Al Qaïda. Les lois sur la burqa ou les rodomontades présidentielles n’y changeront rien, la France a cédé aux terroristes et a donc transformé la bande sahélienne en un immense supermarché dans lequel les jihadistes n’auront qu’à se servir. Attendons désormais les réactions de l’Espagne et de l’Italie, puisqu’AQMI garde en réserve trois humanitaires espagnols et un couple italo-brukinabé…

Et alors que le général Georgelin balance dans les médias le coût de la prise d’otages en Afghanistan de deux journalistes français (10 millions d’euros), attendons l’estimation du coût de la libération de 4 terroristes au Mali. Que dirons-nous lorsqu’ils tueront à nouveau ?

Espérons, pour finir, que la stratégie adoptée par Paris n’a été que la conséquence d’un bloquage persistant des contacts avec AQMI – hypothèse qui m’attristerait tant la compétence française dans le domaine est enviée – non la nouvelle manifestation d’une impatience qui devient la marque de fabrique de notre vie politique.

Au coeur du djihad

Je vais être franc, il me semble que nous écrivons tous beaucoup trop sur le jihadisme, ce phénomène encore jeune sur lequel nous ne disposons que de peu de sources. Ma démarche d’historien pourrait me conduire à faire mienne cette maxime d’un de mes professeurs de la Sorbonne qui affirmait en cours qu’on « ne fait de l’Histoire que quand les témoins sont morts »…

Evidemment, cette approche est plutôt radicale, et elle a été combattue par toute une génération de brillants universitaires. Ceux qui écrivent sur le jihadisme, comme ceux qui écrivaient sur le KGB il y a 30 ans ou qui tentent encore, comme les journalistes du Monde, de comprendre les mécanismes du génocide rwandais, s’exposent donc à des erreurs, à des approximations, à des désavoeux. L’absence d’archives et de sources fiables handicape les chercheurs, et chaque témoignage doit donc être accueilli comme une bénédiction divine.

C’est sans doute ainsi qu’il faut considérer le récit d’Omar Nasiri, « Au coeur du djihad », publié en France en 2006. Dans cet ouvrage, un homme prétendant avoir été un « espion infiltré dans les filières d’Al Qaïda » y relate sa vie dans les réseaux du GIA en Europe, son départ en Afghanistan dans les camps d’entraînement jihadistes puis son retour à Londres.

Disons le tout de suite, un tel récit est unique et constitue une mine d’or. Bien sûr, l’auteur s’y présente sous un jour avantageux, mais sa description des réseaux islamistes maghrébins en Belgique ou au Royaume-Uni et sa vision des camps afghans ou pakistanais est remarquable. On pourra simplement remarquer qu’en France un espion est un fonctionnaire rémunéré, et qu’une source humaine est qualifiée dans les rapports d’agent (cf. à ce titre « L’agent secret » de Joseph Conrad).

Evidemment, plusieurs observateurs ont profité de la publication de ce livre pour livrer leur propre vision de la mouvance jihadiste. En Algérie, un certain Adel Taos, journaliste au quotidien Liberté, s’est laissé aller aux pires penchants de certains plumitifs et a affirmé, à la lecture d' »Au coeur du djihad », que la DGSE « aurait couvert un trafic d’armes et d’explosifs au profit du GIA ». Ce raccourci a permis à notre journaliste d’impliquer la France dans la tragédie algérienne, voire de la considérer comme la complice des terroristes. M. Taos n’avait sans doute du renseignement qu’une connaissance lointaine, et il ne pouvait envisager qu’un service qui avait infiltré un groupe terroriste n’en était pas nécessairement le commanditaire. Il oubliait par ailleurs de préciser que les maigres cargaisons d’armes dont parle Nasiri n’avaient pas pesé lourd dans la guerre civile, surtout comparées aux stocks dont les terroristes s’étaient emparés facilement en Algérie dès 1992. Enfin, affirmer sans rire en 2006 que la France n’a pas aidé l’Algérie contre les terroristes islamistes relève de la plus pure mauvaise foi. Les services du Ministère français de l’Intérieur n’ont pas cessé de soutenir leurs homologues algériens, et la France a même livré, discrètement du matériel « à double usage » à l’Armée Nationale Populaire. Mais à quoi bon ?

Il faut par ailleurs saluer ici la performance de Claude Moniquet qui, en novembre 2006, osait écrire un article sobrement intitulé « Omar Nasiri, ou les dessous d’une manipulation antifrançaise » et dans lequel on pouvait lire « Nous sommes en mesure d’être catégoriques, [Nasiri] n’a jamais été un agent français ». (J’ai choisi ici de conserver le pseudonyme de Nasiri plutôt que sa véritable identité, que M. Moniquet livre aux quatre vents, le pauvre garçon a déjà assez d’ennuis)

Pas de chance, M. Moniquet, Omar Nasiri a bien été un agent français, et il a fait à peu près tout ce qu’il raconte. En l’espèce, Claude Moniquet s’est montré aussi imprudent qu’un lieutenant-colonel de la DAS (Délégations aux Affaires Stratégiques) qui avait affirmé doctement que jamais les services français n’auraient recruté un délinquant…

Mais loin de ces polémiques, il faut lire « Au coeur du djihad », puiser dans ses pages des détails fascinants sur le Londonistan, les camps afghans, les filières de volontaires, les méthodes des services.

A lire.

Petite et modeste leçon de journalisme

Soyons clairs, la mode est à l’escroquerie et aux prophètes autoproclamés. Omniprésente dans les commentaires que laissent les internautes sur les sites du Monde, du Figaro, de Libé ou d’autres, cette tendance a trouvé ses hérauts avec les « médias citoyens ». Ces derniers, que n’étouffe pas la modestie, affirment que leur ligne éditoriale s’affranchit des intérêts défendus par l’Etat, les grandes entreprises et en fait n’importe qui. Il va de soi que cette posture de « père-la-vertu » prête à rire tant elle est naïve et arrogante. Cette morale inflexible semble ne pas souffrir de la présence sur la page d’accueil de publicités pour le jeu en ligne, pour un programme de détection du cholestérol ou pour un site de rencontres. Faîtes ce que je dis, pas ce que je fais.

L’article posté le 12 février par AgoraVox au sujet d’Al Qaïda (cf. ici) laisse ainsi pantois tant il combine les défauts de notre époque : racoleur, inexact, mensonger, faussement objectif, inutilement péremptoire.

Essayons de lister ensemble les menus problèmes de cet interminable article, à commencer par son titre : « Al Qaïda n’existe plus selon la DGSE ». Pour illustrer ce titre, pour le moins provocateur, AgoraVox fait appel à une vieille gloire du renseignement français, Alain Chouet, ancien chef du Service de Renseignement de Sécurité (SRS) à la DGSE, qui intervenait en janvier dernier au Sénat dans le cadre d’un colloque – et non des travaux d’une commission – portant sur « Le Moyen-Orient à l’heure nucléaire ».

Pour ceux qui l’ignorent, précisons ici qu’Alain Chouet, après une longue carrière au sein du SDECE puis de la DGSE, a quitté cette prestigieuse administration pendant l’été 2002 en raison de divergences politiques. A la retraite depuis, Alain Chouet n’est aucunement en position de parler au nom de la DSGE, et l’article d’AgoraVox est à cet égard d’une fascinante malhonnêteté intellectuelle. Il faut préciser de surcroît qu’Alain Chouet, excellent connaisseur du monde arabe, a fait ses armes au Liban et en Syrie et qu’il a, tout au long de sa carrière, combattu des mouvements terroristes classiques organisés à la mode occidentale. Il n’a ainsi jamais vraiment compris le fonctionnement intime de la mouvance jihadiste, et il a même, en août 1998, nié la responsabilité d’Al Qaïda  dans les attentats commis contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie… Obsédé par les Frères Musulmans égyptiens, Alain Chouet a longtemps refusé d’envisager l’existence d’une mouvance terroriste échappant au contrôle d’un Etat ou d’une organisation religieuse.

Le léger problème de chronologie – mais il s’agit sans doute là d’un concept bourgeois rétrograde – soulevé plus haut ayant été méprisé par les auteurs de cet article, la place est donc libre pour les révélations fracassantes d’Alain Chouet : « Comme bon nombre de mes collègues professionnels à travers le monde, j’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002. Les services secrets pakistanais ensuite se sont contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et quelques indulgences diverses. Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001 (…), il en reste moins d’une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux, à l’exception de Ben Laden lui-même et de Ayman al-Zawahiri, mais qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel. Donc moins d’une cinquantaine ont pu s’échapper dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires, et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif qu’on peut animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique. D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes post 11/9, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay, etc., ou ailleurs, n’a eu de contact avec l’organisation. Et quant aux revendications plus ou moins décalées qui sont formulées de temps en temps par Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri, à supposer d’ailleurs qu’on puisse réellement les authentifier, elles n’impliquent aucune liaison opérationnelle, organisationnelle, fonctionnelle entre ces terroristes et les vestiges de l’organisation ».

Par où commencer ? Allons au plus simple et listons ensemble les arguments avancés :

–  « J’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 ». Informations sérieuses, recoupées ? On ignorait, mais on se réjouit de l’apprendre, qu’Alain Chouet avait poursuivi sa carrière dans l’ombre d’une retraite bien méritée. Il aurait donc reçu de ses « collègues professionnels » des éléments que n’auraient pas reçus les services officiellement en charge de ces questions ? Vite, un poste officiel pour Alain Chouet, le vieux sage des montagnes descendu révéler la vérité au monde. Il faut souligner ici le mépris, sans doute générationnel, d’Alain Chouet pour les terroristes d’Al Qaïda, et on retrouve dans sa bouche les propos déjà évoqués ici d’un Chaliand.

– « Les services secrets pakistanais ensuite se sont contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et quelques indulgences diverses. » Encore et toujours cette obsession de la main invisible des services. Il faut confesser ici une réelle déception devant la fragilité de cet argument, et surtout les innombrables erreurs qu’il avance. Bien sûr, les services pakistanais jouent, et depuis le début, un rôle étrange dans ces affaires, mais nombre d’opérations contre Al Qaïda conduites en Afghanistan, au Pakistan, au Moyen-Orient ont abouti à des succès opérationnels majeurs MALGRE les services pakistanais. La mort ou la capture de nombre de cadres dirigeants d’Al Qaïda depuis 2001 contredisent par ailleurs le mépris de Chouet.

–  « Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001 (…), il en reste moins d’une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux, à l’exception de Ben Laden lui-même et de Ayman al-Zawahiri, mais qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel. Donc moins d’une cinquantaine ont pu s’échapper dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires, et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif qu’on peut animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique. »  Chouet semble considérer qu’Al Qaïda s’est révélée incapable de recruter de nouveaux cadres depuis le 11 septembre. Quant au « manque d’aptitude », on préfère en rire, malgré les milliers de morts…

– « D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes post 11/9, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay, etc., ou ailleurs, n’a eu de contact avec l’organisation. » Alain Chouet semble oublier que c’est sous ses ordres que l’enquête concernant l’attentat de Djerba (avril 2002) a été menée. Il ne se souvient sans doute pas des preuves irréfutables (appels téléphoniques, e-mails) qui liaient Nizar Nawar, le kamikaze, à l’état-major d’Al Qaïda. Je précise ici qu’on aurait aimé que l’immense sagacité d’Alain Chouet se déploie au sujet de l’attentat de Karachi de mai 2002… Et donc, il n’y aurait pas de lien entre Al Qaïda et les attentats de Londres, de Madrid, de Bali, de Bombay ? Qu’il me soit permis de rappeler ici que ces attentats ont tous eu lieu après la démission de Chouet, et qu’il n’a sans doute eu accès qu’aux éléments publiés par la presse. Il est un peu décevant de voir un tel professionnel analyser aussi piètrement des données publiques. Mais si on veut « en connaître », il ne faut pas démissionner sur un coup de tête. Les enquêtes nationales et internationales menées sur ces opérations ont en effet démontré sans la moindre ambiguïté qu’Al Qaïda avait, au minimum, apporté sa caution aux terroristes. Il a même été enfin dit, le 11 février dernier, aux premières journées européennes sur le terrorisme organisées par la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), que les attentats de Madrid, en mars 2004, sont liés à d’importants membres d’Al Qaïda. Mais voilà, on ne peut pas parler du nucléaire au Sénat et être invité à un colloque professionnel… 

Je ne peux en revanche qu’approuver la remarque de Chouet sur les revendications des attentats. Certaines, en particulier celles signées par les Brigades d’Abou Hafs al Masri, se sont en effet rapidement révélées fantaisistes. Quant à Oussama Ben Laden, qu’Alain Chouet évoque étrangement comme un vivant, il me semble avoir relayé dans ces pages les rumeurs persistantes au sujet de sa mort. Mais sans doute Alain Chouet ne lit-il pas les notes de la DGSE quand elles sont publiées dans la presse…

Tout cela laisse un sentiment de malaise très désagréable, et la teneur de l’article, pourtant publié par un site « citoyen », laisse songeur. Car finalement, quel est le but de ces pages ? Opposer la DGSE à la CIA, tourner en ridicule la vision américaine d’Al Qaïda, et in fine accuser les services de l’Empire de manipuler la menace à des fins politiques. Il s’agit surtout, en prenant un air désinvolte, de resservir au public les thèses éculées d’un complot américain à l’origine des attentats perpétrés dans le monde depuis 2001, et il suffit de lire les commentaires laissés par les Internautes sur le site d’AgoraVox pour retrouver l’habituel salmigondis de conspirationnistes de tous bords, gauchistes orphelins, crypto-fascistes drapés dans la toge de la défense de la République contre l’Amérique juive, islamistes aux idées pour le moins confuses. La gestion d’un média citoyen empêcherait donc de publier les opinions contraires à la ligne du parti…

Mais cette gestion empêche également de faire fonctionner son cerveau. Au lieu d’opposer stérilement la DGSE à la CIA, et, pour dire les choses, le bien connu génie français à la balourdise yankee, les auteurs de cet article auraient pu utiliser Google et ils auraient ainsi retrouvé la trace d’un article publié dans l’Express en 2004 (ici). Ils auraient ainsi pu y lire un résumé de la fameuse « théorie des 3 cercles », mise au point par la DGSE pour expliquer le fonctionnement d’Al Qaïda et de la mouvance jihadiste, et reprise par l’ensemble de la communauté occidentale du renseignement. Mais la recherche d’informations et l’usage du cerveau ne sont pas très en vogue chez certains médias. 

Alors, quelle morale en tirer ? Jean-Pierre Filiu reconnaissait récemment, avec une modestie feinte, qu’il n’était qu’un « académique » et qu’il se situait donc bien loin des « praticiens ». Cette déclaration cachait mal sa frustration de ne pas avoir accès aux données dont disposent les services – et il faut admettre ici que la France a bien du mal à créer des passerelles entre les sphères. Mais Jean-Pierre Filiu a bien plus de raison de parler du jihadisme qu’Alain Chouet et que les plumitifs d’AgoraVox, juste capables d’entretenir les pires penchants de leurs lecteurs.

Rendons cependant justice à Alain Chouet de sa lucidité sur l’Arabie saoudite, et passons sous silence le fait qu’AgoraVox, au lieu d’interroger Olivier Roy, se tourne vers Eric Dénécé pour décrire Al Qaïda. On a les références qu’on peut.

30 secondes sur Kaboul

Quelques mots pour vous signaler la parution du 17e hors-série de la revue WingMasters, consacré cette fois à la guerre aérienne menée depuis octobre 2001 en Afghanistan contre les Taliban et Al Qaïda.

Aux côtés des habituels montages de maquettes d’avions et d’hélicoptères, on trouve plusieurs articles clairs et concis qui constituent une bonne initiation à ce conflit.

A lire donc, avant de se plonger dans la presse anglo-saxone et de fréquenter les sites Internet spécialisés.