Liberté, liberté chérie

Une amie, qui se reconnaîtra, me signale à l’instant une pétition lancée par le site Wikio concernant un projet de loi touchant l’anonymat des blogueurs (Cf. http://www.wikio.fr/article/appel-defense-droit-anonymat-internet-190719788) et dont je reproduis le texte ici :

 

Nous tenons à affirmer notre attachement à la liberté d’expression sur Internet, qui a permis à tout un chacun de participer au formidable développement de l’information et des débats sur le réseau.

Une proposition de loi, déposée par le Sénateur Masson, prévoit de remettre en cause le droit à l’anonymat des blogueurs.

Il s’agirait de leur imposer la publication de leur nom, de leur adresse, de leur adresse mail et même de leur téléphone. Nous considérons qu’une telle loi porterait atteinte à la liberté d’expression sur Internet. Les blogueurs qui choisissent l’anonymat le font pour des raisons liées à leur vie professionnelle ou personnelle. Sans cet anonymat beaucoup arrêteraient de bloguer.

Nous appelons les députés et sénateurs à refuser cette proposition de loi, qui contrairement à ce que prétendent ses auteurs, n’apporterait rien en ce qui concerne la protection contre la diffamation, déjà efficacement assurée par la loi actuelle. Rappelons que la loi LCEN fait obligation aux hébergeurs de blogs de supprimer immédiatement les publications litigieuses sur simple demande, et de communiquer le cas échéant à la justice les coordonnées de l’auteur.

Il n’est donc nul besoin d’une loi supplémentaire qui aurait pour seul effet de brider la liberté d’expression des internautes.

Avec Philippe Aigrain de La Quadrature du Net,

Jean-Baptiste Clot de Canalblog,

Olivier Creiche, PDG d’EZ Embassy (distributeur du service TypePad),

Jean-François Julliard, secrétaire-général de Reporters sans frontières,

Frédéric Montagnon d’Over-blog,

Tristan Nitot de Mozilla Europe, Philippe Pinault de Blogspirit/Hautetfort et Jeremie Zimmermann nous lançons un appel pour défendre le droit à l’anonymat des blogueurs.

Pour soutenir cet appel, laissez un commentaire signé de votre nom ou de votre pseudo à la suite du texte disponible ici, et indiquer l’adresse de votre blog si vous êtes blogueur.

N’hésitez pas à relayer l’initiative sur votre blog, plus nous serons nombreux, plus nous aurons de chances d’être entendus !

Pierre Chappaz
Wikio – Le média c’est vous

L’agent se tasse (copyright Le Canard Enchaîné, 1983)

Sortant du silence qui fait son charme, l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDB, cf. www.aassdn.org/) a récemment diffusé un communiqué au sujet des « révélations » de Maurice Dufresse/Pierre Siramy, l’homme qui n’en savait pas assez.

Je me permets ici de reproduire ce texte, qui a le mérite de refléter les sentiments des membres la communauté française du renseignement, actifs ou retraités, dans cette affaire : 

L’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense nationale regroupe des anciens du Renseignement Français ; voici comment ils sont décrits par un de nos adhérents (1) :  «…les agents de ces services sont des vieux messieurs restés peu loquaces. Ce sont des muets par nature, incapables même d’énumérer les bonnes raisons qu’ils ont de se taire. Une parole peut toujours nuire. Il peut toujours y avoir une suite à une affaire à laquelle ils ont participé, des recoupements, des méthodes qu’il importe de ne pas dévoiler, un informateur à ne pas compromettre, un agent encore en piste quelque part, même longtemps après, un plus jeune en activité alors qu’eux-mêmes ont pris leur retraite. Dans le doute, ils se taisent éternellement. ».

L’Amicale a en particulier pour objectif de défendre les valeurs morales, l’Honneur et la Déontologie des Services de la Défense Nationale. (Art. I & 7). Le respect du secret en est une des bases.

C’est à ce titre que l’Amicale regrette qu’un cadre retraité d’un de nos services, Maurice Dufresse, en publiant un livre de souvenirs (?) sous le nom de Siramy, se soit affranchi des règles de ce secret qu’il avait fait serment de respecter. C’est une mauvaise action. Sur la forme, ce livre rédigé avec la complicité d’un journaliste, contient surtout des affabulations peu convaincantes, souvent basées sur des déductions un rien  paranoïaques (de qui veut-il se venger ?) ou, plus souvent, sur des analyses d’origine improbable ou des déductions personnelles; mais là n’est pas le problème. C’est sur le fond qu’il y a problème ; c’est un acte déloyal, la trahison du Secret de Défense, de la parole donnée, la rupture d’un engagement vis à vis de tous ceux qui lui ont fait confiance, trahison de sa communauté, de son ancien Service. 

Car le secret professionnel demandé à tous les hommes et à toutes les femmes du Renseignement est équivalent à celui du journaliste qui doit protéger ses sources, à celui du  prêtre qui reçoit la confession d’un tiers, du médecin vis à vis de ses patients.

Nous sommes bien dans l’Honneur et la Déontologie. Et l’Amicale ne peut que condamner cette trahison, qui quelque part rejoint les trahisons qui dans des temps de guerre bien plus difficiles ont fait tomber bien des nôtres.

L’Amicale a enfin constaté avec regret que l’intéressé se répandait sur les plateaux de TV et dans certains journaux ; cela fait partie sans doute de notre société actuelle. Et bien non, à part le parfum de scandale qu’il traîne désormais derrière lui, Dufresse n’a a priori plus aucune réelle compétence pour s’exprimer de façon responsable sur des affaires de renseignement. 

 

(1) « La Pierre qui parle » Marie Descours- Gatard – L’esprit du livre Editions – Collection Histoire et mémoires combattantes. Préface de Max Gallo.

Le toqué d’Orsay

Les occasions de rire de notre diplomatie ne manquent pas, de notre médiation entre la Russie à la Georgie aux pressions exercées sur le Mali pour qu’il libère des jihadistes en échange d’un otage détenu par Al Qaïda, des leçons de morale aux Etats-Unis pour couvrir notre goût pour le pétrole irakien aux inutiles et coûteuses agitations autour du projet d’Union pour la Méditerranée.

Mais, pour une fois, l’hilarité n’est pas provoquée par une nouvelle imposture mais par la lecture de la remarquable bande dessinée de Christophe Blain & Abel Lanzac, « Quai d’Orsay, chroniques diplomatiques ».

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Leur restitution de l’atmosphère enfiévrée du cabinet de Dominique de Villepin entre 2002 et 2005 – et principalement ici en 2003, puisque la référence à l’intervention militaire américaine en Irak est transparente – est remarquable de finesse et d’ironie. Rien ne manque, ni les flugurances de DdV, ni ses poses de poète-diplomate ou d’aristocrate maniant le juron, ni les pitoyables querelles d’égo entre directeurs ou les jalousies entre conseillers.

Ceux qui connaissent les lieux ne manqueront pas de noter la précision des décors, jusqu’à la minuscule salle de réunion du cabinet du ministre ou les piles de TD entassés sur les coins de bureaux. En quelques tableaux, les auteurs ont parfaitement rendu l’énergie parfois destructrice du ministre, ses tocades, ses encombrantes amitiés littéraires et même les tics de langage du Quai.

Jamais méchante, cette bande dessinée manie l’ironie avec subtilité mais s’adresse tout autant aux diplomates et à ceux qui les fréquentent qu’aux citoyens curieux de contempler la réalité du pouvoir. Une lecture revirogrante qui sera un jour précieuse pour les historiens.

« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » (Michel Audiard, dramaturge français, XXe siècle)

Disons-le tout net, non seulement on reconnaît les cons à leur capacité à faire et dire n’importe quoi, mais en plus ils ne nous déçoivent jamais. Saluons donc l’inventivité de Maurice Dufresse/Pierre Siramy, également connu dans certains milieux sous l’aimable sobriquet d’Enculator – d’après la jeune femme qui m’a confié ce secret il y a quelques semaines – qui a, hier sur LCI, froidement déclaré que Clotilde Reiss, l’étudiante retenue en Iran pendant 10 mois en raison de ses prises de position pro-manifestants, avait travaillé pour la DGSE.

Auréolé d’un inespéré succès de librairie avec « 25 ans dans les services secrets », notre ami Maurice avait déjà fait du mal à un Service fragilisé par dix années de réformes inachevées et devenu un exemple fascinant de dépression collective. En réglant ses comptes avec la grâce et l’élégance que chacun lui connaît, l’ancien chef des photocopieuses de la DGSE avait confirmé tout le bien que l’on pensait de lui, aussi bien au Ministère de la Défense que dans une certaine chambre régionale des comptes… Il revient décidément à ceux qui n’ont pas brillé au service de la République de compenser leur médiocre carrière par des saillies plus ou moins répétées, tandis que ceux qui n’ont pas démérité conservent, au contraire, le silence modeste de ceux qui savent. Il suffit, pour vous en convaincre, d’étudier les plateaux de télévision.

Que Maurice Dufresse crache dans la soupe et revisite son passé en occultant quelques pages peu glorieuses, pourquoi pas. Bon vivant, fumeur, buveur, il se sait au soir de sa vie et peut, à bon droit, livrer sa vision, quitte à glisser un ou deux secrets de 2e catégorie à des journalistes avides de révélations, même faisandées. Après tout, que retiendront les historiens des souvenirs remaniés d’un obscur sous-directeur ?

Hélas, en affirmant que Clotilde Reiss avait travaillé pour la DGSE, Maurice Dufresse franchit une ligne rouge et passe du statut de « gorge profonde » du pauvre à celui de saboteur, voire de traître. Entendons nous bien, il ne s’agit pas ici de nier cette affirmation – je ne détiens pas le moindre début d’information au sujet des activités de Clotilde Reisse, et quand bien même je n’en dirais rien – mais de m’étonner du comportement de M. Siramy.

En affirmant publiquement que Mademoiselle Reiss a travaillé pour la DGSE, il la place dans une situation singulièrement délicate. Soit ce n’est pas le cas, et elle traînera des années cette croix, en particulier au cours de sa carrière universitaire. Soit elle a en effet travaillé pour la DGSE, comme « honorable correspondante », et voilà qu’avec elle sont jetés dans la tourmente ceux qui l’ont « recrutée », « traitée », « formée ». Clotilde Reiss n’a pas été jugée en Suède ou au Canada, elle revient d’Iran, un Etat dont on connaît l’amour de la démocratie, de la justice impartiale, un Etat dont les services secrets sont gérés par un Ministère du Renseignement et qui joue avec le feu dans de nombreux dossiers : Liban, Irak, Afghanistan, nucléaire.

Les révélations de Pierre Siramy fragilisent d’un coup nos services, mobilisés depuis 30 ans par l’activisme iranien, mais aussi tous ceux, anonymes, civils, qui tentent de poursuivre l’étude d’un pays et d’un peuple fascinants. Elles fragilisent également la communauté française du renseignement, Elles exposent enfin la vie de nos ressortissants, que de plus en plus de terroristes et de criminels vont prendre pour des espions, pendant que Dufresse va poursuivre sa deuxième carrière. Après tout, comme on dit dans les armées, « la délation est un acte de combat ». Elle devient ici une simple manoeuvre publicitaire, dont la médiocrité ne tranche pas avec l’ensemble de la carrière de son auteur.

« Le premier principe, le second principe », et un seul devoir : lire ce roman.

Les romans d’espionnage de qualité sont rares, ceux écrits avec intelligence sont rarissimes. Quant à ceux présentant ces caractéristiques et écrits en français, disons-le franchement, on n’en voit pas souvent. C’est donc avec curiosité que j’ai lu « Le premier principe, le second principe » de Serge Bramly, et je n’ai pas été déçu. 

Alliant une écriture alerte et élégante à une construction habile et, pour tout dire, délicieusement littéraire, ce roman devrait être lu – mais son succès prouve qu’il l’a été et qu’il le sera encore – avec attention par tous ceux qu’attire ce qu’on pourrait appeler, pour reprendre le titre d’une émission d’Arte, « le dessous des cartes ». Loin des complots d’opérette orchestrés par un Dan Brown qui est au roman ce que Didier Barbelivien est à la chanson, Serge Bramly place la barre bien plus haut et s’approche des écrits d’Umberto Eco, voire de ceux de Borgès. Son habileté à tisser des liens entre les récits, à attirer le lecteur vers des complots tout en se riant des conspirationnistes doit être saluée aussi bien pour des raisons simplement littéraires que pour des motifs politiques. La page consacrée aux similitudes entre les assassinats de Lincoln et de JFK sont à ce titre édifiantes.

Plus sûrement encore qu’un Taguieff, Bramly démonte donc les mythes véhiculés par certains et glisse quelques phrases que nombre de commentateurs devraient méditer. Pour nous, qui avons vécu de l’intérieur crises et manipulations, il faut admettre que la lecture de ces pages nous a rassurés tant elles exprimaient ce que nous ne parvenions pas à verbaliser. Ainsi :

« Il y a une hauteur particulière à laquelle il faut planer pour débrouiller les faits sans se laisser distraire par la variété de leurs implications. Trop de recul, et l’on rate l’essentiel ; pas assez, et l’oeil s’embue dans la mesquinerie hypnotique des circonstances atténuantes, on pèse des « oeufs de mouche avec une balance en fils d’araignée », comme disait Voltaire. »

ou encore :

« Nous aimerions qu’un plan supérieur règle chaque tragédie. S’il faut désigner un coupable, le courroux de l’Olympe, la raison d’Etat, les intérêts d’une multinationale semblent préférables au hasard brut ou à la solitude du désespoir. Face au suicide d’un proche, devat l’abîme qu’ouvre cette trahison accusatrice, il suffit d’un trou d’emploi du temps, d’une bizarrerie, d’une vague ambiguïté pour mendier le réconfort d’une conspiration. »

Evidemment, dans ces conditions, il pourrait paraître mesquin de relever, ici ou là, les quelques erreurs que Serge Bramly a laissées dans son manuscrit et qui révèlent qu’il n’est pas encore parfaitement intégré aux fascinants mondes du renseignement et de la ventes d’armes. Personne n’est parfait, et je me permets de rappeler qu’avant la DGSE il y avait le SDECE et non le SDEC (mais on disait SDEKE à l’époque), et que l’hélicoptère WG-13 dans lequel monte le Président Mitterrand est généralement appelé Lynx dans l’aéronavale française.

  

Rien de bien grave donc, et qui ne saurait gâcher le plaisir de la lecture d’un roman qui, sous le divertissement, donne une leçon d’intelligence. Ce n’est pas si souvent.

Mais alors, Abou Zoubeida, il en était, ou pas ?

La presse canadienne a récemment rapporté que le citoyen algérien Mohamed Harkat, soupçonné depuis des années par les services occidentaux d’être lié à Al Qaïda, ne pouvait être coupable puisque son principal accusateur, le Palestinien Abou Zoubeida, détenu par les Etats-Unis depuis son arrestation au Pakistan en février 2002, n’avait aucun lien avec l’organisation terroriste. Forcément, ça change tout, du moins si l’on en croit les articles du Vancouver Sun (www.vancouversun.com/news/topic.html?t=Person&q=Mohamed+Harkat).

Mais, si on y réflechit un peu, qu’en est-il vraiment ? Je ne vais pas m’attarder sur le cas de Mohamed Harkat, dont le parcours peut en effet sembler suspect (http://en.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Harkat) aux yeux des gars de ma partie – comme dirait Charles Lepicard/Bernard Blier dans « Le cave se rebiffe », mais plutôt me pencher sur Abou Zoubeida, le légendaire Palestinien de Peshawar.

On commence à parler de lui dans les milieux autorisés après l’arrestation mouvementée de Farid Melouk le 5 mars 98 à Bruxelles. Algérien, sympathisant du GIA, Melouk, soupçonnés par certains d’être l’auteur de l’attentat de Port-Royal (3 décembre 96), est intercepté en Belgique grâce aux services de police français qui sentent monter les menaces à quelques mois de la Coupe du monde de football. Lors de son arrestation, notre ami est trouvé en possession d’explosifs, de détonateurs semblables à ceux fabriqués dans les camps afghans, de cassettes audio du GIA et du GSPC, et surtout d’un carnet d’adresses et de numéros de téléphone. Comme lors de chaque arrestation, les enquêteurs découvrent que tous les islamistes radicaux – à l’époque on ne disait pas encore « jihadistes » – se connaissaient ou avaient des connaissances communes, sortes de points de convergence dans une mouvance qui manquait singulièrement de lisibilité pour les vieux routiers du contre-espionnage. Et parmi ces points de convergence apparaissait de plus en plus régulièrement Abou Zoubeida, un Palestien installé à Peshawar et qui semblaient passer ces jours et ces nuits au téléphone avec tous les terroristes radicaux sunnites de la planète.

L’omniprésence d’Abou Zoubeida va se confirmer tout au long des mois dans les analyses des services de renseignement mobilisés par la lutte contre Al Qaïda et ses alliés. Son rôle est en effet central : organisateur des filières de volontaires arabes vers les camps afghans, il se charge aussi de leur retour en Europe ou au Moyen-Orient et entretient ainsi des liens étroits avec de nombreuses cellules connectés à Al Qaïda. On trouve sa trace à Londres, à Stockholm, à Madrid, à Francfort, à Milan, à Montréal, à Amman, et le fait est que ce travail d’hôtelier un peu viril l’a mis en relation avec un grand nombre de projets terroristes.

A l’époque, disons-le clairement, à part les analystes et les enquêteurs, tout le monde se moque bien d’Al Qaïda. Quant à savoir si Abou Zoubeida est à jour de ses cotisations, la question ne se pose même pas tant elle est accessoire. Pour les spécialistes, la seule préoccupation est de comprendre ce que prépare cet homme afin de prévenir les menaces, tant il est évident que l’ISI pakistanaise ne le laissera pas, sauf cataclysme, être neutralisé par les Occidentaux. Mais justement, un cataclysme, il s’en produit un le 11 septembre 2001…

Il faudra un jour que je revienne sur le choix américain de traiter les terroristes capturés en – faux – prisonniers de guerre plutôt qu’en justiciables, mais une des conséquences les plus notables est que l’appartenance à Al Qaïda devient un argument pour la conduite de cette « long war ». Comme d’habitude, il y a autant d’avis sur la place publique que d’intérêts à défendre, et les seuls à ne pas parler sont ceux qui traquent l’organisation depuis près de 10 ans.

Des bellicistes qui affirment que tout ce qui est terroriste est directement imputable à Al Qaïda aux conspirationnistes qui affirment qu’Al Qaïda est un montage de la CIA pour dominer le monde, en passant par les sceptiques – qui ne savent pas qui croire, les journalistes – qui se donnent rarement la peine de comprendre parce que ça prend trop de temps au JT, et les experts surgis de toute part qui parlent d’autant plus qu’ils n’ont rien à dire, soyons clair, l’affaire est en effet confuse. Et le pire reste à venir.

En soustrayant les terroristes au FBI et en les confiant à la DIA – et un peu à la CIA, ce cher Donald Rumsfeld a empêché toute utilisation juidiciaire des renseignements obtenus à Guantanamo, à Bagram, ou dans d’autres accueillants centres de détention. Ainsi, tous les jihadistes – à présent, on peut le dire – conduits enfin devant les tribunaux bénéficient des failles dans les dossiers de l’accusation.

– Où et comment avez-vous obtenu ces aveux, Monsieur le Procureur ?

– A bord d’un porte-avions de la Navy, en mer d’Arabie, avec une perceuse, votre Honneur

– Je vois. Et l’interrogatoire du défendeur a-t-il eu lieu en présence d’un avocat ?

– Pas d’un avocat vivant, votre Honneur.

On le voit, on progresse. Arrêté lors d’une opération de la CIA au Pakistan, Abou Zoubeida, sérieusement blessé, est mis au secret et subit une série d’interrogatoires dont on sait à présent qu’ils n’ont pas fait honneur au code de procédure pénale américain. Drogues, des dizaines de waterboarding, rien ne lui est épargné et il devient une source infinie de renseignements pour la CIA, puis pour plusieurs Etats proches des Etats-Unis. Plus d’une centaine de rapports, m’a-t-on dit, sont ainsi rédigés par les experts de Langley puis transmis aux alliés. Très appréciées, ces milliers de pages fourmillent d’enseignements, et surtout d’un point qui nous intéresse au premier chef, s’agissant des développements de l’affaire Harkat : Abou Zoubeida n’a jamais été membre d’Al Qaïda.

Il ne dit pas ça pour se couvrir, tant le reste de ses déclarations en dit long sur son implication dans le jihad, mais il le rapporte comme un fait à connaître : il n’est pas membre d’Al Qaïda et il n’a pas prêté allégeance à Oussama Ben Laden – qu’il connaît, évidemment. De même, il précise que les camps d’entraînement en Afghanistan ne sont pas tous financés par Al Qaïda. Certains sont gérés par des groupes cachemiris pakistanais, d’autres par les Taliban. Tout ce petit monde se fréquente, s’aide, coopère, mais si le jihad mondial est en ligne de mire, il faut se souvenir que d’autres jihads, plus localisés, mobilisent des moyens : Cachemire, on l’a vu, mais aussi Philippines, Malaisie, Ouzbékistan, Xinjiang, Algérie, Somalie. Cette complexité de la scène jihadiste afghane n’est toujours pas comprise par de nombreux observateurs, et les défenseurs de Mohamed Harkat jouent sur cette incompréhension : Harkat a peut-être rencontré Abou Zoubeida, mais puisqu’Abou Zoubeida n’est pas membre d’Al Qaïda, tout s’arrange…

Tout s’arrange donc en droit, et l’impossiblilité pour les Etats-Unis et leurs alliés de judiciariser les interrogatoires de la CIA, et donc de les intégrer à une procédure impartiale, ruine des procès, fait le jeu des pacifistes, des conspirationnistes, des islamistes. Je ne dirai jamais assez à quel point les élucubrations de l’Administration Bush ont fait du tort à la lutte contre Al Qaïda. Plutôt que d’inventer des concepts juridiques bancaux, mieux valait – c’est la voie choisie par l’Administration Obama – poursuivre ce qui se pratiquait depuis le milieu des années 90s : si on peut arrêter et juger un terroriste, faisons le, car un procès mené dans le respect du droit permet aux autorités d’exposer la menace telle qu’elles la perçoivent, et aux radicaux d’apparaître sous leur vrai jour. Et si on ne peut se saisir légalement d’un suspect, et que celui-ci représente une REELLE menace, il appartient au pouvoir politique d’assumer ses devoirs et de le faire élminer par les services de l’Etat qui ont cette mission.

Mais revenons, pour finir, à Mohamed Harkat (www.justiceforharkat.com/news.php)  Il faut bien reconnaître que son parcours éveille des doutes dans l’esprit des contre-terroristes, mais il faut lui reconnaître le bénéfice du doute, et le droit à l’erreur. Son cas pose la question de l’ « après » dans les affaires de jihadisme : un terroriste islamiste peut-il renoncer à la violence ? Doit-il porter toute sa vie le poids du doute ? La question se pose de plus en plus régulièrement alors que s’achèvent certaines peines de prison prononcées à l’occasion des attentats de 1995, et elle n’a pas de réponse.

Le fil vert sur le bouton vert, le fil rouge sur le bouton rouge.

Le maniement des explosifs est un art complexe et mystérieux pratiqué par des hommes taciturnes – « taiseux », diraient les critiques de Télérama – que l’on surnomme, dans l’armée, des nedex (pour « Neutralisation Enlèvement et Destruction d’Explosifs »). L’extrême sophistication de leurs pratiques a été immortalisée par Mais où est donc passée la 7e Compagnie ? (Robert Lamoureux, 1973), un film de guerre de qualité française.

En 2008, Kathryn Bigelow, prenant la suite d’une belle série de films consacrés à la campagne irakienne de l’Empire, a choisi de s’intéresser à une équipe de nedex de l’US Army déployée à Bagdad. 

Premier film de guerre à remporter l’oscar du meilleur film depuis Platoon (Oliver Stone, 1986), The hurt locker constitue presque un documentaire centré sur un trio de démineurs. Les personnages sont dessinés à grands traits, et la caméra s’attarde à peine sur le sergent William James, qui rappelle parfois le capitaine Willard d’Apocalypse Now. Sans véritable intrigue, le film, tourné en Jordanie pendant le Ramadan 2008, enchaîne des scènes permettant de saisir l’essentiel des défis auxquels est confrontée la contre-guérilla conduite par l’US Army en Irak, aussi bien à Bagdad que dans le désert

 

Le manque de moyens du film, loin de Blackhawk down, n’est aucunement un handicap, et rien n’a été oublié : ni les corps piégés, ni la chaleur, ni l’ennemi invisible au cœur d’une ville qui s’agite et tente de survivre, ni les insurgés qui filment alors qu’on désamorce une charge, ni le confort dans lequel vivent les soldats américains, ni les contractors, véritables auxiliaires des troupes régulières et de la CIA.

 

Sciemment, la réalisatrice évite les intrigues, tout en semant des indices : qui est donc ce mystérieux artificier irakien ? Qu’arrive-t-il au boucher de la première scène ? Quelle est l’histoire du sergent Williams ? Kathryn Bigelow n’en a cure, elle filme la vie de soldats qui, comme dans Platoon ou Hamburger Hill, comptent les jours avant la quille. La mise en scène, sobre, ne se permet que quelques truquages lors de la première explosion, et un gimmick remarquablement habile : à chaque découverte d’un IED on peut entendre un réacteur de jet. Est-il dans le ciel irakien ou dans l’imagination des soldats ? Mystère.

Les codes de l’amitié masculine ont déjà été traités par la cinéaste dans Point Break (1991), le film préféré de Brice de Nice, mais on sent que ce n’est pas le propos ici, malgré une soirée entre hommes plutôt virile. Elle nous montre la nouvelle génération des guerriers américains, toujours intéressés par la marijuana, mais ayant remplacé l’écoute des tubes de la Motown par une XBox. La question de la justesse de la guerre n’est pas évoquée, on ne parle pas d’Al Qaïda ou d’ADM, la caméra est embedded, et on n’en saura pas plus.

Froid, sans sentiment pour ses personnages, sans avis sur la guerre, Démineurs est l’anti Green Zone. Cet absence, apparente, de fond, n’empêche pas le film de vous hanter. A voir et à méditer.

« Spartan » : l’autre Jason Bourne

On ne remerciera jamais assez Doug Liman et Paul Greengrass pour leur contribution salvatrice au film d’espionnage. Il faut dire que le genre était lourdement handicapé par l’affligeante médiocrité de la série des James Bond et autres pantalonnades hollywoodiennes.  

En 2004, David Mamet, le grand dramaturge et cinéaste américain, a donc profité du coup de balai donné par le premier épisode des aventures de Jason Bourne, « La mémoire dans la peau » (2002), pour réaliser « Spartan ». On y découvre un Val Kilmer en inquiétant ancien membre des Marines, sorte d’atout ultime à dégainer lors des situations inextricables. Chargé d’une mission ô combien délicate, il se révèle aussi dangereux de Bourne, moins spectaculaire sans doute, et surtout plus sobre que Jack Bauer (je ne faisais pas référence à la vie mouvementée de Kiefer Sutherland !). 

Mais comme toujours chez Mamet, l’important n’est pas dans l’action – il n’y en a d’ailleurs pas tant que ça – mais dans l’intrigue et dans le double-jeu des personnages.

Dramaturge reconnu, scénariste de talent (“Les Incorruptibles”, de Brian De Palma, en 1987, c’est lui), David Mamet aime à bâtir des intrigues complexes à l’aide de personnages ambigus, loin des clichés mille fois vus. Cette approche lui a permis de réaliser un polar méconnu en France, « Homicide » (1991),

puis “Glengarry Glen Ross” (1992) à la distribution exceptionnelle (cf. http://www.imdb.com/title/tt0104348/),

et surtout « La Prisonnière espagnole », un des films les plus remarquables qui soit sur l’art de la manipulation et qui devrait être montré à bien des fonctionnaires « spécialisés » français. 

 

« Spartan », loin de disposer des moyens de la série des Bourne ou de « Spy Game » (Tony Scott, 2001), nous montre une opération spéciale sobre montée dans la précipitation, comme souvent… Rien que pour ça, il faut voir ce film.

« Les experts/Les Lilas » : Pierre Siramy.

« Un barbu, c’est un barbu. Trois barbus, c’est les barbouzes » disait Francis Lagneau, dit « Petit marquis », dit « Chérubin », dit « Talon rouge », dit « Falbala », dit « Belles manières », également connu sous le sobriquet de « Requiem », dit « Bazooka », dit « La praline », dit « Belle châtaigne ».

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Seulement voilà, le hic est qu’il ne suffit pas de porter la barbe pour devenir une barbouze. Il faut également une éthique. Et il ne semble pas indispensable de publier ses mémoires (« 25 ans dans les services secrets ») sous un pseudonyme si c’est pour apparaître en couverture avec une barbe qui ne cache rien. On sent tout de suite le professionnel du renseignement… A moins que cette barbe ne soit une dernière manifestation de coquetterie.

La « couverture » de Pierre Siramy, qui a déjà commis pour le compte de Bakchich quelques dispensables articles sur les services de renseignement français, n’aura duré qu’une poignée de jours. La mystérieuse disparition d’un article de Jean Guisnel sur le site du Point a réveillé, hier, la blogosphère, et chacun sait à présent que « Pierre Siramy » est le pseudonyme de Maurice Dufresse, un ancien cadre supérieur de la DGSE (http://www.infosdefense.com/tag/maurice-dufresse/).

Ceux qui l’ont connu ne partagent pas l’enthousiasme de Laurent Léger, le co-auteur du livre, et confient, sous le sceau du secret bien sûr, quelques souvenirs émus de celui qui porta, à la fin de sa carrière, un surnom que ma parfaite éducation m’empêche de reproduire ici.

Je ne veux pas entrer dans la vaine et douloureuse analyse d’un ouvrage qui, manifestement, propose une relecture plus que favorable de la carrière de notre ami. Inutile de rappeler ici les péripéties de la chasse au Grand Maître du Complot ménée par les croisés de la contre-subversion. Inutile non plus de relater les interminables réunions consacrées à la luttre contre le financement du terrorisme, la nuit n’y suffirait pas.

Il ne paraît pas si étonnant de constater, une fois de plus, que ceux qui ont vécu des décennies à l’ombre de la DGSE – et non, on ne dit pas « la piscine », M. Léger – éprouvent le besoin viscéral de parler, d’en parler. On peut en revanche s’offusquer de la façon parfaitement irresponsable dont certaines procédures opérationnelles sont dévoilées ici. La nostalgie, ok. Le sabotage, non. Il aurait peut-être mieux valu que M. Siramy/Dufresse écrive, comme son épouse, des livres de cuisine. La justice sera peut-être saisie, l’avenir le dira.

Apostille : la lecture, à l’instant, d’une interview de notre maître espion incompris (cf. http://www.liberation.fr/societe/0101626088-l-agent-s-en-balance) me conforte dans mes commentaires…