Alors je me suis dit, c’est l’endroit qu’est pas bon. Même pour vous je ne suis pas tranquille.

Cruel mois de novembre, décidément, qui a vu cette année disparaître Georges Lautner, quelques jours avant la célébration de la sortie, le 27 novembre 1963, de son film le plus célèbre, Les Tontons flingueurs, série B devenue mythique et qui écrase le reste de sa filmographie de sa légende.

Comme redouté, chacun y est donc allé de son hommage, récitant avec plus ou moins de justesse les dialogues immortels de Michel Audiard, souriant bêtement en repensant à la trop fameuse scène de la cuisine, plus célèbre biture du cinéma français devenue la référence des amateurs et trop souvent massacrée par des fans sans imagination.

Tu sais pas ce qu'elle me rappelle ?

L’audience, intacte, de Georges Lautner doit évidemment beaucoup à la qualité de la relation artistique qui l’unissait à Michel Audiard et à leurs acteurs fétiches, mythiques gueules du cinéma français, Bernard Blier, Lino Ventura, Robert Dalban, Jean Lefebvre, Michel Constantin, Paul Meurisse, Francis Blanche, André Pousse, Jean-Paul Belmondo, Paul Mercey, Jean Gabin, sans parler de Venantino Venantini, l’ami italien, de Claude Rich, ou de Mireille Darc, la muse.

Sacré enterrement

Cinéaste populaire, plus à l’aise dans les comédies que dans les drames, Georges Lautner a ainsi tourné une poignée de monuments indépassables, que seuls certains abrutis – j’ai les noms – acceptaient de voir diffusés sur TF1 dans d’épouvantables versions colorisées. Là, on y échangeait bourre-pifs et bons mots, on y buvait sec et on regrettait le bon vieux temps. C’est aussi que le duo Lautner/Audiard, sous le couvert de comédies foutraques, exploraient la psyché nationale et la révélaient au grand jour.

Comment expliquer, en effet, l’incroyable longévité de quelques uns de ses films (Les Tontons flingueurs, 1963 ; Les Barbouzes, 1964 ; Ne nous fâchons pas, 1966, pour citer la fameuse trilogie, mais sans oublier Le Pacha, 1968, La Valise, 1973, Flic ou voyou, 1979 ou Le Professionnel, 1981) sinon par leur parfaite restitution d’une certaine France, celle des râleurs, des mauvais garçons, des flics qui méprisent les juges trop mous, des tapineuses au grand cœur, où la violence règle les différends, sauve l’honneur de Patrica, corrige les importuns et défend la République, sa justice ou ses intérêts ?

La France filmée par Lautner et dialoguée par Audiard est celle des formules argotiques ciselées comme un alexandrin de Racine, celle de la gouaille sans chichis qui moque les minets, celle qui passe des heures à table, picole, fume, se castagne, et se raconte des histoires d’Indo ou de Résistance. On y est conservateur, vaguement raciste, on y a fait la guerre et on ne s’embarrasse pas des lois.

Les personnages du duo Lautner/Audiard sont des durs, des taiseux, prêts à la bagarre, prompts à dégainer, sans pitié, appréciant les amitiés viriles. Plus on parle et moins on est crédible, au moins dans les années 60, et les tirades de certains sont autant d’indices d’une violence qui ne demande qu’à se manifester alors que d’autres, qui ne cessent de vociférer, ne sont que des demi-sels.

Raoul Volfoni a ainsi le verbe haut et la formule qui claque, mais dans le vide,

et Antoine Delafoy se saoule littéralement de mots, quand le commissaire Louis Joss, lui, est un homme avare – mais aux réparties cinglantes.

Plus tard, et pour coller à la personnalité de Jean-Paul Belmondo, le héros lautnérien se fera bavard, mais toujours violent, entrant en voiture dans les salons bourgeois ou exhibant un revolver à chaque occasion, avec un sens intact de la formule.

Le fait est qu’avec le temps, et un peu comme le Mexicain, Georges Lautner va baisser. Moins à l’aise dans les films sérieux que dans les comédies, parfois dépassé par ses interprètes, il va se laisser emporter, sans vraiment réagir. Qui peut dire que Belmondo est dirigé dans Le Guignolo (1980), pantalonnade qui lorgne vers les films de Philippe de Broca ?

Sans doute par snobisme, je reste donc un inconditionnel des années 60, lorsque le cinéaste et sa bande livraient des joyaux de 90 minutes, révélant parfois un vrai sens de l’absurde (les gros plans ou l’éclairage des Tontons, par exemple) ou un goût étonnant pour la modernité, à l’instar des locaux de la PJ du Pacha ou l’apparition de Serge Gainsbourg.

Pratiquant le clin d’oeil, Lautner et Audiard vont faire référence aux Volfoni dans Flic ou voyou ou dans Le Professionnel, mais surtout égayer les films de citations réservées aux happy few. Les Tontons flingueurs, sans ambiguïté, reste donc le chef d’oeuvre indépassable du duo Lautner/Audiard, et si le dialoguiste fera très fort par la suite (Garde-à-vue, 1981, Claude Miller), le cinéaste n’atteindra jamais plus la perfection d’un film dont chaque plan est entré dans la mémoire collective nationale. A chaque vision, on est ainsi frappé par la maîtrise des détails (la scène de la péniche, à bien des égards, est ainsi largement supérieure à celle de la cuisine) ou le jeu parfait des acteurs – sans même parler de la musique de Michel Magne.

Audiard metteur en scène tourna sans Lautner des series B avec et pour ses copains. Lautner sans Audiard s’essaya à d’autres genres, et même avec lui glissa vers le commun, loin des fulgurances de ses débuts. Il nous reste, désormais, ces scènes étourdissantes dont chaque phrase est devenue classique – et dont je constellais, lorsque j’avais un métier sérieux, mes interventions à l’UCLAT ou au Quai, du temps de mes grandes heures (quand on me surnommait alternativement Raoul ou Maître Folace…) afin de découvrir dans l’assistance quelques initiés, aussitôt complices.

Il nous reste également les héritiers du duo infernal, dont le plus digne représentant, également accoucheur de l’âme française, est Alexandre Astier. Comment, en effet, ne pas penser aux Tontons devant les épisodes, pas moins merveilleusement écrits, de Kaamelott, où on s’engueule à coup de formules définitives et de réparties tirées au cordeau ? L’inspiration, ici, est évidente :

Espérons, pour conclure, que les spectateurs qui continueront de découvrir ces pièces majeures de notre patrimoine cinématographique sauront situer Bien Hoa sur une carte, ou comprendront la fine allusion de Théo quand celui-ci laisse tomber : « Pour une fois, Dieu n’était pas avec nous ».

Théo

 

Et si la vieille définition n’avait pas tant servi à propos de Racine et de Corneille, nous dirions que Bossuet l’a peint tel qu’il devrait être et que Pascal l’a peint tel qu’il est.

Tueur fou, nous a-t-on dit, jusqu’à la nausée.

Dès lundi soir, alors que la traque commence, on nous parle de tueur fou. Tueur ? Qui est mort ? Attendons que le pauvre garçon flingué le matin meure pour utiliser ce terme. D’ici là, mieux vaut prier pour sa survie. Fou ? Pourquoi fou ? Parce qu’il s’en est pris aux médias ? Ben non. Radical ? Oui, manifestement. Dangereux ? Bien sûr. Terroriste (un terme qu’on n’entendra pas) ? Evidemment.

Lundi, les services de police sont donc à la recherche d’un tueur fou qui n’a pas tué et dont on ne sait rien, si ce n’est que ses cibles relèvent d’une démarche politique au regard des cibles touchées. Elle est peut-être délirante, mais elle est plus que concrète.

Aussitôt, chacun y va de son commentaire, ou plutôt de sa projection de fantasme. Sans doute trompés par la description physique diffusée par les autorités, quelques uns, dont la toujours si pertinente Caroline Fourest, qui a un avis sur tout comme le professeur Rollin, pointent déjà d’un doigt vengeur l’extrême droite. La réflexion ne manquerait pas de logique si elle provenait de cerveaux analysant froidement les quelques éléments disponibles, mais elle relève, ici, du réflexe pavlovien le plus lamentable, et le plus inquiétant.

Personne, par exemple, n’envisage sérieusement un nouveau Merah, réalisant dans Paris l’attentat dynamique dont je ne cesse de parler à mes élèves ou stagiaires et que je ne manque jamais une occasion de mentionner au bureau. Non, mille fois non, un type qui s’attaque aux médias, c’est nécessairement un facho, en loden et pantalon de velours côtelé. Et d’ailleurs, puisqu’on parle de cibles, tout le monde semble avoir oublié la tour de la Société Générale, à La Défense. On y a quand même tiré un coup de feu, me semble-t-il, et la violence y a donc été plus importante que dans le hall de BFM. Mais c’est pas grave, exit la SG, l’important, c’est la presse, sa liberté, la démocratie, (air connu).

Il va de soi que je partage tout ce qui a été dit par nos hommes politiques au sujet de l’indispensable défense de nos médias, et du lien étroit entre la liberté de la presse et nos libertés individuelles, mais je suis d’un naturel prudent et quand j’étudie un attentat – puisqu’il s’agit bien de ça – je n’oublie aucune des cibles, ni aucune des réactions.

Evidemment, il se trouve toujours un petit imbécile pour balancer sur Twitter que tout ça c’est rien qu’un complot de la gauche, ou que c’est la preuve que Mme Taubira (dont c’est la fête tous les jours depuis qu’elle est entrée au gouvernement) est bien laxiste ou que les médias n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Le fait que ces remarques constructives émanent de petits élus locaux UMP, de ceux qui trouvent que le FN dit des choses très justes, a sans doute aidé nos éditorialistes à se concentrer sur une piste d’extrême droite.

Et là, c’est le drame. Notre tueur fou qui n’a pas tué et dont on ne sait pas s’il est fou est identifié et arrêté dans la foulée mercredi soir. Il s’agit du sympathique M. Dekhar, bien connu depuis 1994 et l’affaire Rey-Maupin (aucun lien avec les inspecteurs Rey et Massart, évidemment).

Quel choc. Un type d’origine algérienne, extrémiste de gauche, se prétendant membre du DRS, qualifié par la justice française d’affabulateur mais aucunement de fou, ramassé dans un parking après une misérable tentative de suicide, laissant derrière lui des revendications pleines de banques prédatrices, de médias aux ordres, de complot fasciste. Mauvaise mayonnaise, les gars. Votre fasciste se révèle être un révolutionnaires à la tête farcie de foutaises, assez voisines d’ailleurs.

L’affaire devient véritablement intéressante à ce moment précis. On voit ainsi apparaître une dimension communautaire, et certains internautes voient dans ce pauvre Abdelhakim Dekhar une nouvelle victime, après Mohamed Merah, d’un complot policier français visant de pauvres jeunes Algériens déracinés. Et on entend aussi les habituels commentateurs crypto fascistes s’en prendre, avec la finesse qu’on leur connaît, à l’immigration et à la justice, réclamer la peine de mort, moquer la lenteur de l’enquête, pourtant exemplaire. Et à l’extrême gauche, justement, chez les révolutionnaires en pantoufles, les partisans du Grand soir qui seront en RTT le jour où il faudra prendre les armes, le silence le dispute au complotisme le plus imbécile.

Il faut dire qu’il y a de quoi se trouver un peu gêné.  Ce pauvre Dekhar, en effet, n’a pas écrit plus de trucs délirants que d’autres, qui noircissent à longueur de journée Twitter ou Facebook ou leurs blogs d’attaques haineuses contre les banques, les médias, les gouvernants, forcément tous pourris, qui nous assaillent de considérations hasardeuses sur des complots auxquels personne ne comprend rien et qu’ils ont démasqués, seuls, depuis leur Minitel, qui nous haranguent au sujet des élites cosmopolites, de la finance apatride, qui tirent des conclusions générales de faits divers tragiques, et qui n’exposent, finalement, que leur incompréhension devant un monde qui change – certes, en mal – trop vite pour eux.

Dekhar est-il devenu fou depuis qu’il a purgé sa peine de prison, lorsque Mme Taubira était très loin du ministère de la Justice ? Ses convictions sont certes délirantes, mais elles ne me semblent pas si différentes de celles qu’on lit sous de prestigieuses plumes. Qualifier ce garçon de fou est le recours de ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face, ou qui ressentent soudain un malaise devant la proximité de leur pensée avec ses propos. Il n’est pas inutile de rappeler, en passant, qu’Anders Breivik a été reconnu responsable de ses actes par la justice norvégienne. Je dis ça, je dis rien.

La folie est l’alliée de ceux qui nient les faits, refusent la réalité, se complaisent dans une vision passéiste de phénomènes qu’ils n’ont peut-être jamais vraiment compris. On peut parfaitement admettre la stupeur, voire la sidération, devant la dérive politique d’un homme seul, mais la faire relever de la pathologie mentale est étonnant. Les jihadistes sont fous, les révolutionnaires sont fous, les écologistes violents sont fous, tous ceux qui s’écartent de la ligne sont fous, selon une logique totalitaire qui refuse la pensée alternative, associe passéisme, ignorance, incompréhension, et qui confond condamnation morale avec étude des faits. Combien de fois a-t-on entendu cette chanson ?  A Woolwich, à Boston, pour ne citer que les exemples les plus récents, et c’est à chaque fois un crève cœur de contempler autant de certitudes creuses.

Le fait est qu’Abdelhakim Dekhar est un terroriste, et je ne vois pas, en effet, comment qualifier autrement un homme qui, armé, s’en prend à des médias et à une banque, essaye de tuer un jeune homme dans le hall d’entrée de Libération, et laisse derrière lui des écrits politiques exposant ses motivations.

Seulement voilà, Abdelhakim Dekhar est un type d’extrême gauche. Il n’est pas jihadiste, et il n’est pas non plus d’extrême droite – même si ses propos, tels que rapportés par le procureur de Paris, ne doivent sans doute pas déplaire à Peshawar ou dans certaines rédactions parisiennes. Dekhar est un membre de la mouvance autonome, ce creuset de l’extrême gauche radicale française née après 1968. Ses propos ne tranchent guère, sur les banques ou la Syrie, avec ce qu’on entend dans certains meetings.

Une fois de plus, quand la fièvre retombe, on ne peut que contempler le désastre, la spectaculaire accumulation de crétineries proférées doctement par nos esprits les plus en vue – à défaut d’être les plus clairvoyants. Partis trop vite contre l’extrême droite, certains ont fait son jeu. Chez les uns comme chez les autres, chaque événement qui sort de l’ordinaire vient ainsi nourrir une pensée délirante, qui se complait dans l’invective, la condamnation du monde, l’imprécation, comme lors de l’affaire Méric, au mois de juin dernier, et qui se transforme en prophétie autoréalisatrice. De ce point de vue, Dekhar a, lui aussi, réussi son coup en révélant toutes nos failles et toutes nos tensions. On peut simplement souligner que ça devient de plus en plus facile.

Et au milieu coule un jihad.

Le 29e café stratégique d’AGS, qui aura lieu le 21 novembre prochain, sera consacré, fort à propos, à Boko Haram, la fameuse secte islamiste nigériane devenue membre émérite de la mouvance jihadiste mondiale.

Pour décrire et expliquer ce mouvement, qui de plus indiqué que Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigeria ? Il nous fera l’honneur de sa présence jeudi prochain, à 19h, au Concorde.

Le commissaire Bialès porte un costume laine et soie, avec chemise et cravate aux motifs rappelant ceux de Calder.

Nous ne céderons rien, nous devons aller jusqu’au bout, a déclaré ce matin le Président au sujet de notre intervention au Mali. Cette phrase, admirable de fermeté, tranche singulièrement avec l’optimisme du ministre de la Défense au mois de mai dernier. A l’époque,  la guerre n’était pas finie mais l’après-guerre commençait (une réflexion dont je ne me suis jamais complètement remis) et le retrait n’allait pas tarder à commencer. Aujourd’hui, 3.000 de nos soldats font encore le coup de feu au Mali, et on annonce même l’envoi de renforts, tandis que le ministère de l’Intérieur, poursuivant une stratégie ancienne d’implantation internationale, vient de créer un nouveau poste à Dakar pour coordonner les activités de renseignement dans la région. Si j’avais mauvais esprit, je pourrais ajouter qu’il serait déjà bon que ça se coordonne à Paris, et si j’étais caustique, je pourrais sans doute me laisser aller à remarquer que coordonner le renseignement au Sahel, c’est comme essayer de chercher un programme politique au Front National. Mais, étant plutôt un gentil garçon, je préfère, à la réflexion, me caler dans mon canapé, un mojito à portée de main, et contempler le cirque.

C’est, en effet, avec une triste lassitude qu’il faut constater, aujourd’hui, que cette apparente détermination relève, au mieux de l’incantation, au pire de l’inconscience. Inutile, en effet, d’être le plus brillant des stratèges à la retraite – de ceux moqués, par exemple, par le ministre de la Défense ou quelques députés à peine alphabétisés, de tous bords – pour percevoir que tout ne se passe pas nécessairement comme souhaité dans les lointaines terres du Sahel. En réalité, d’ailleurs, si la situation actuelle n’est évidemment pas souhaitée par nos gouvernants, elle ne saurait être une surprise pour eux tant les mises en garde ont été nombreuses depuis plus d’un an. Nous sommes même quelques uns à avoir annoncé, avec les moyens des pauvres artisans que nous sommes devenus, les difficultés actuelles (ici, s’agissant de votre serviteur), et on peut penser que d’autres, plus puissants, mieux renseignés, l’avaient fait aussi. Si rien ne se passe comme on le voudrait, tout se passe, en revanche, comme prévu.

Comme prévu, donc, et malgré les mâles assurances de l’amiral Guillaud au mois de janvier dernier, les jihadistes se sont révélés un peu plus coriaces que les milices du Kivu. Aguerris, expérimentés, fins tacticiens, les hommes que nos troupes et leurs alliées ont affrontés au Mali n’ont pas tremblé sous les coups et se sont même accrochés avec acharnement au terrain. Je vous concède que la combativité de jihadistes, des gars que l’on peut raisonnablement qualifier de fanatiques et qui font le coup de feu depuis près de vingt ans dans la région, était imprévisible. Ah la la, c’est bien du malheur.

Puis, toujours comme prévu, ces braves garçons, certes un peu turbulents, n’ont pas attendu que nos chasseurs leur expédient quelques bombes bien placées. Pour des raisons encore très mystérieuses, ils ont manœuvré, ont éclaté leur dispositif, ont sécurisé leurs communications et ont attendu que ça passe dans les pays voisins. Il faut dire, et il s’agit là d’un choc (attention : percée conceptuelle) phénoménal : les Etats du Sahel, parmi les plus pauvres, de la planète, ne sont pas en mesure de contrôler leurs frontières malgré les assurances données à qui veut bien les entendre. Je vous laisse vous ressaisir.

Du coup, évidemment, quand l’ennemi se défend, qu’il manœuvre, qu’il contre-attaque, nous voilà bien démunis. S’agissant des jihadistes, l’aisance avec laquelle ils alternent le terrorisme urbain et la guérilla est connue, et a été décrite de longue date, mais encore faudrait-il lire les notes. Cela nous éviterait les remarques étonnées de colonels aux postes importants qui lancent en public « Mais on ne pensait pas qu’ils se battraient autant ». Soupir.

Près d’un an après le début de l’intervention française au Mali, le théâtre a donc évolué, non pas en fonction du wishful thinking de certains, mais selon des processus maintes fois observés. Du coup, le calendrier de retrait a explosé, et s’il est sans doute prématuré de parler d’enlisement, on ne peut plus exclure une présence militaire longue, très longue, au Mali, mais aussi au Niger, et sans doute ailleurs.

Je ne pense pas trahir de secrets en indiquant ici que la crainte d’attentats ne cesse d’ailleurs de grandir au Niger, donc, mais aussi en Mauritanie ou au Sénégal, cible idéale de cellules jihadistes ambitieuses, capables de frapper et, évidemment, inspirées par les autres composantes du jihad mondial. Je ne m’attarde pas sur ce dernier point, j’ai noirci des milliers de pages depuis des années à ce sujet, et ça devient une rengaine.

Le fait est que la situation est loin de se stabiliser au Mali, et on en vient à faire la publicité de la destruction d’un seul pick-up dans le désert dans la nuit du 13 au 14 novembre. On est loin des grandes opérations de l’hiver passé, dont on ferait d’ailleurs bien de revoir les conséquences sur AQMI et le MUJAO à la baisse, et notre armée s’enfonce désormais dans cette zone molle, cette période longue et indécise de ratissages, de harcèlement réciproques avec l’ennemi, qui fait toujours le jeu du faible du Sud contre le fort du Nord.

Il va donc falloir rester, encore des mois et des années, et livrer une guerre longue pénible, dans un pays toujours en proie à des tensions politiques et communautaires, au cœur d’une région qui s’enfonce dans le chaos. Et parce que c’est la France, il va de soi que cette crise qui n’en finit pas va receler bien d’autres motifs de fâcherie.

Une fois salués le courage et l’abnégation de nos soldats et des fonctionnaires qui les soutiennent, sur le terrain ou à Paris, dans les ambassades ou dans les ministères, il est quand même permis de s’interroger sur l’aveuglement des décideurs. Déclencher cette guerre a été une admirable décision, et il n’est pas impossible qu’elle reste comme un des plus grands moments du mandat du Président. Force est cependant de constater que ça ne suit pas, derrière – comme d’habitude, pourrait-on dire.

Faut-il s’attarder sur les erreurs d’appréciation de certains chefs militaires ? Doit-on souligner les difficultés entre les administrations à Paris ou ailleurs ? Il y a un an, le chef du COS, désormais à la tête de la DRM, déplorait le manque de coordination entre les services, et on ne dirait pas que les choses se soient tellement arrangées depuis. Pas grave, c’est juste la guerre, hein, pas d’affolement.

De même, puisque nos chefs avaient décidé que nous ne resterions pas au Mali, rien n’a été préparé dans l’hypothèse où il nous faudrait malgré tout rester. Et si les chars allemands traversent les Ardennes ? Mais puisqu’on vous dit que c’est pas possible, alors ? Rien n’est donc prêt, ou si peu, et il va de soi que ce ne sont pas nos immenses moyens financiers qui vont nous permettre de nous sortir de là, sans parler de la main ferme qui exerce le pouvoir en France.

Je n’aurai pas, non plus, la cruauté de m’appesantir sur l’armée malienne, encore bien chétive, sur les troupes de la MINUSMA, à l’utilité toute relative, ou sur le MNLA, pitoyable formation minant avec une admirable constance la cause des Touaregs à coup de déclarations ridicules (« L’armée française fait des rafles ») ou de révisionnisme éhonté (« Nous avons combattu l’islamisme bien avant les Français »), sans parler des #MNLAfacts qui font les délices de Twitter : Il y avait un membre du MNLA avec Armstrong sur la Lune, le MNLA sait qui a tué JFK, le MNLA a la clé de la consigne de la gare routière de Nazareth où est entreposé le Graal. Bref.

On est bien obligé, en revanche, de contempler avec inquiétude l’état de la communauté française du renseignement dans la zone. La libération, dans des conditions pour le moins étonnantes, des otages d’Arlit a ouvert une crise entre le boulevard Mortier et le ministre de la Défense qui n’a pas fini de faire tousser. Manifestement, personne, rue Saint-Dominique, ne se souvient de la raison, purement tactique, qui a fait passer les services extérieurs de Matignon à Brienne. Du coup, on essaye de faire rentrer dans le giron un service qui n’y a jamais vraiment été. Et il semble, soit dit en passant, bien plus facile de faire claquer des garde-à-vous à des militaires et des civils culturellement très loyaux que de condamner les dérives d’une poignée de Bretons en roue libre défiant ouvertement l’autorité de l’Etat, pas vrai, Monsieur le Ministre ? De même, il est assez baroque de voir un ministre régalien marginaliser une administration qui ne l’est pas moins au prétexte qu’elle ne parvient pas à remplir une mission rendue impossible par la parole présidentielle. La France ne paye donc pas de rançon, mais elle fait payer les copains et valorise les affairistes. On sent là toute la puissance d’une solide autorité morale.

Entre des services qui ne se parlent pas et d’autres auxquels on ne parle plus, il manquait cependant la touche de fantaisie du ministère de l’Intérieur. Nous voilà désormais servis, puisque M. Valls a annoncé aujourd’hui la création d’un poste d’ASI, à Dakar, chargé de coordonner la lutte anti terroriste au Sahel.

Il n’a pas échappé à votre sagacité que les Etats de l’Afrique occidentale française étaient indépendants, mais ces détails ne concernent pas certains policiers, qui rêvent depuis des décennies de combattre la menace terroriste qui nous vise sans s’embarrasser des espions et autres gendarmes, à peine capables de libérer des otages ou d’attraper des voleurs de poules (sic, entendu en délégation interministérielle), qui ne voient pas pourquoi ils devraient prendre au pied de la lettre le qualificatif d’Intérieur. Il va de soi que l’arrivée d’un nouvel acteur de ce genre dans la région va considérablement fluidifier l’ensemble du dispositif, déjà complexe, déjà fatigué, déjà confronté à ses échecs. Comment va-t-on articuler tout ça ? On s’en moque, il faut être là, s’agiter, être visible, se mêler de tout, et de toute façon on verra bien, c’est pas comme si c’était important.

Les policiers, et ils n’ont pas tort, viennent ainsi combler le vide laissé par d’autres, occupés à d’impossibles missions (« Essayez de ramener les gars d’AQMI à la raison », « Mettez les Nigériens au boulot », « Liquidez-moi ces émirs, sans drones, et sans source technique propre, ‘veux pas le savoir »), mais on est en droit de douter du succès de leur projet.

La douloureuse affaire de Kidal comme l’enlèvement du Père Vandenbeusch au Cameroun démontrent, pour ceux qui ont le comprenoir un peu grippé, que la menace terroriste s’étend, hors de tout contrôle, et qu’elle prend, ici comme ailleurs, de multiples formes : attentats, enlèvements, guérilla, actions spectaculaires à fort retentissement politique. Comme je l’ai déjà écrit, je n’ai pas de solution. Depuis plus de dix-sept ans, je ne peux que réfléchir à la répression, puisque la prévention comme les solutions politiques semblent encore à concevoir. Mais pour réprimer, encore faudrait-il des moyens, des chefs et des agences qui se parlent, de la lucidité, des objectifs réalistes et des réflexions sans tabou. En attendant, et puisque je suis décidément très content de ne plus être au milieu de ce foutoir, je dessine, à mes heures perdues, et je me disais que cet insigne pourrait convenir aux forces de l’opération Serval :

Allez, le bar est ouvert. Joue-le pour moi, Mokhtar, tu l’as bien joué pour elle.

Naked force has resolved more conflicts throughout history than any other factor.

En 1997, Paul Verhoeven, sulfureux cinéaste néerlandais exilé à Hollywood, réalise Starship troopers, un film de science-fiction mettant en scène une guerre sans merci entre les humains et une race extraterrestre.

 

Verhoeven, connu du public américain pour Robocop, Basic Instinct, Total Recall et Showgirls, a connu en Europe une carrière de cinéaste pour le moins « underground » qui lui a permis de révéler au monde le talent de Rugter Hauer (que l’on verra dans Blade Runner ou dans The Hitcher). Son premier film américain, La chair et le sang, est une œuvre pour le moins éprouvante, qui ne connaît hélas pas le succès escompté mais donne déjà le ton.

 

 

Starship troopers, tiré du roman de Robert Heinlein Etoiles, garde-à-vous (1959), permet à Verhoeven de développer ses thèmes favoris : ironie politique, violence guerrière, érotisme. Hélas, son message est mal compris aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis où sa verve a été confondue avec un mélange de voyeurisme et de complaisance. En réalité, le film est une pourtant une charge d’une rare violence et d’une grande lucidité sur les pires excès de la société américaine en guerre.

Reprenant les principes fondamentaux de l’Amérique en guerre, le film présente le conflit contre les Arachnides comme une véritable croisade pour la défense de l’humanité, sans jamais s’intéresser aux motivations de l’adversaire. Les clips d’information déforment outrageusement la réalité en présentant l’adversaire de façon à tout justifier. Sept ans après les délires médiatiques de la guerre contre l’Irak, la leçon ne manque pas de piquant et force à peine le trait. Tout y passe : briefings, intervention d’experts, cartes, interviews de combattants, etc.

La rhétorique utilisée par les médias dans le film (« A good bug is a dead bug ») n’est d’ailleurs que la version moderne des pires slogans des guerres indiennes du 19e siècle, lorsque la presse américaine et les généraux de l’US Army rivalisaient dans le racisme et appelaient à un véritable génocide. Cette négation de la dignité de l’adversaire conduit même certains stratèges à sous-estimer ses capacités militaires, et le réveil sera brutal pour les starship troopers.

La présence de Michael Ironside, véritable gueule du cinéma d’action et habitué des films de SF (Total recall, du même Verhoeven, et la série culte V), en professeur puis en baroudeur, donne une vraie signature au film. Le personnage d’Ironside (« Jean Rasczak ») en dit long sur la société que nous prédit Heinlein : démocratie à deux vitesses, dans laquelle la citoyenneté n’est accordée qu’à ceux qui ont combattu pour la Fédération, cette société est d’un militarisme militant et n’est pas sans rappeler la Sparte sublimée des totalitarismes du 20e siècle. La méthode même est celle de Rome, et sera appliquée par l’US Army aux émigrants latinos lors des pires heures du conflit irakien, entre 2003 et 2006.

Evidemment, Paul Verhoeven utilise de nombreux symboles visuels pour appuyer son message. Comme dans la trilogie historique (77-79-83) de Star Wars, les uniformes rappellent ceux de la Wehrmacht (couleur des treillis, insignes, casquettes), et certains portent même des tenues très proches de celles des SS. Quant aux grades, ils sont identiques à ceux des officiers nazis. On ne saurait être plus clair.

Mais Verhoeven est également un cinéaste qui doit remplir un contrat, et son producteur (Touchstone Pictures, une filiale de Disney, qui fait dans la finesse : elle a produit Con air, un film divertissant mais pour le moins nauséabond) attend un space opera. Le cinéaste néerlandais ne se fait donc pas prier et déroule toutes les étapes du film de guerre : la bande de copains, les amourettes, la séparation, l’entraînement – avec un sergent, interprété par Clancy Brown (immortel Kurgan de Highlander en 1986) et ouvertement inspiré de l’instructeur de Full metal jacket (1987, Stanley Kubrick) les bavures, les premiers combats, les situations de crise et finalement la victoire.

Verhoeven connaît aussi ses classiques, et il parsème le film de références : ses troopers débarquent comme ceux de James Cameron dans Aliens, les vaisseaux de la Fédération partent au combat comme ceux de l’Empire dans Star Wars, et les vagues d’assaut de fantassins font référence à celles du D-Day.

Mais ses références vont plus loin. Sans jamais le citer, il s’inspire de Lovecraft dans sa description des « mères ». Le « cerveau » des arachnides est visuellement très sexué, voire franchement obscène, et pour qui connaît les illustrations des récits de Lovecraft, tout est là. Le film, qui ne lésine pas sur les scènes de nu et sur la promiscuité – comme dans le roman de Joe Haldeman La guerre éternelle – se moque du puritanisme de la société US. D’ailleurs, et bien qu’il soit difficile d’éprouver de la sympathie pour les Arachnides, on ne peut qu’être épouvanté par le traitement subi en laboratoire par le fameux « cerveau » capturé.

Ce mépris pour l’adversaire conduira l’Administration Bush aux excès que l’on sait à Guantanamo ou à Bagram, et confirmera qu’une supériorité morale ne tient pas longtemps lorsqu’elle sert de paravent à l’injustifiable. Les déclarations de certains des personnages de Starship troopers n’auraient sans doute pas été désavouées par Donald Rumsfeld du temps de sa splendeur.

 

Il m’a dit que ça s’appelait le bois de Belleau.

La guerre, c’est ceux qui l’ont faite qui la détestent le mieux.

Ecrivain, scénariste, engagé dans les Marines en 1917, décoré de la Croix de Guerre, de la Navy Cross, de la Distinguished Service Cross, William March combat en France et en tire, en 1933, un livre exceptionnel, Compagnie K. Il s’agit sans nul doute, un authentique chef d’œuvre, tout juste remarquablement traduit en français par Stéphanie Levet pour les éditions Gallmeister.

De prime abord, Compagnie K n’apparaît pas comme un roman. Le texte est construit comme une suite de courts récits, parfois de véritables saynètes, de soldats américains décrivant un moment, un événement, de la guerre qu’ils ont vécue en France. La progression chronologique existe, évidemment, du déploiement du contingent sur le front en 1917 jusqu’à l’armistice, et même quelques scènes, pas moins terribles, aux Etats-Unis après la guerre.

Cette construction surprend, mais elle permet de juxtaposer les expériences des soldats et de montrer leur diversité, la singularité de leurs réactions face à la guerre et à sa violence. L’immense force du livre vient, en effet, de l’extraordinaire qualité des observations de March, qui relate en quelques dizaines de lignes, parfois en une seule page, des faits et gestes racontés par leurs auteurs ou ceux qui y ont assisté. On voit alors se dérouler le quotidien terrible de la guerre, des tranchées aux permissions. On y contemple le courage ou la lâcheté ordinaires, on y lit des drames bouleversants, des trahisons, des erreurs, des plaisanteries de potaches, et aussi des crimes de guerre.

Là où un Ernst Jünger, exalté, décrit avec passion le combat et ne cache pas sa fascination pour la guerre, William March, pas moins courageux, se concentre sur les hommes ordinaires. Jünger était un intellectuel vivant une expérience ultime (celle que Mishima chercha toute sa vie), March se voit comme un homme ordinaire, accomplissant son devoir sans illusion, jetant un regard cruel sur ses camarades.

Compagnie K n’est pas un pamphlet. Il s’agit d’un texte désespéré, d’une noirceur jamais obscène ou complaisante, écrit par un héros lucide, dont on mesure l’amertume à mesure que les pages défilent. Certains des soldats qui parlent ici sont morts, et ils décrivent leur fin. D’autres racontent comment un geste de mansuétude les a presque tués. D’autres, encore, décrivent la bêtise ou l’ignominie de leurs frères d’armes, plus animaux qu’humains. Jamais théâtral, le style est exemplaire, passant avec une aisance infinie du parler des hommes simples à la froideur des rapports administratifs ou l’élégance des officiers. Mais l’ensemble reste d’une rare cohérence, dessinant le portrait, sans haine mais sans naïveté, d’une communauté humaine jetée au combat. On pense parfois aux Nus et aux Morts, de Norman Mailer, l’ambition en moins, la sobriété en plus.

Ce texte, tenu inexplicablement loin du public français depuis quatre-vingts ans, est enfin disponible. Son indéniable modernité formelle en fait un monument littéraire, à posséder impérativement, et le 11 novembre, les heureux lecteurs pourront penser au Soldat inconnu (pp. 162-165), qui a ces mots terribles : Personne ne fera jamais de moi un symbole. Personne ne dira jamais de mensonges à côté de mon cadavre.

On pourrait en pleurer.

J’ai ouve’t une g’osse voie d’eau

Avant toute chose, saluons le retour en France des otages d’Arlit. Quelles qu’aient été les conditions de leur libération, les voilà vivants, en famille, dans leur pays, après plus de 1.000 jours de détention aux mains de types qu’on aurait dû flinguer depuis longtemps. Je repense, aujourd’hui, aux visages vus lors des réunions des familles (ici et ) et je ne que peux me féliciter du dénouement de cette affaire. On vous souhaite à tous beaucoup de bonheur et, surtout, de paix.

Hélas, nous sommes en France, et si plus rien ne finit par des chansons, tout finit par des polémiques. Quelques jours après l’annonce publique de la libération des Quatre d’Arlit, les torrents de médiocrité qui se déversent sur nous pourraient bien emporter avec eux toutes les bonnes volontés.

Commençons par la sortie de Mme Le Pen sur Europe 1 au sujet des choix vestimentaires de nos concitoyens récemment libérés. Passé le premier moment de stupeur, on se demande à quoi la fille de son père peut bien faire allusion. S’agit-il de s’étonner de voir revenir du Sahel des hommes ne portant pas d’impeccables smokings à la manière d’Hubert Bonisseur de la Bath ou de James Bond, mais bien des chèches, comme des millions de Français désireux de se protéger du froid, du soleil, du vent, du sable ? Faut-il s’émouvoir d’entendre Mme Le Pen révéler au monde que ses seules connaissances concernant le Moyen-Orient ou le terrorisme ont été glanées dans la – remarquable – série Homeland ? Doit-on encore être surpris par la capacité qu’a cette femme à dire tout et n’importe quoi, comme si la décence et la réflexion étaient des attitudes décidément bien dépassées ? A force de vouloir supposément libérer la parole publique, on atteint aisément le niveau d’une conversation de comptoir, si ce n’est d’après match. Il faut croire que la dédiabolisation d’un parti est sans effet sur l’intelligence de sa parole, au contraire. Mais bon, je vous le dis entre nous, moi aussi j’ai été troublé par l’attitude des ex-otages. J’en ai vu plusieurs sourire, et (murmure conspiratif), l’un d’eux est noir. Non mais vous vous rendez compte ? Manquerait plus qu’il demande à rester en France, tiens.

Et puisqu’il s’agit de commenter, la fine équipe de On refait le jihad s’était réunie dans l’urgence sur le plateau de C dans l’air, sous la houlette d’Yves Calvi, qui confond décidément vulgarisation et médiocrité. On trouvait là, dans l’après-midi du 30 octobre, Roland Jacquard, plus bronzé que jamais, Christophe Barbier, qui a toujours quelque chose à dire, et Antoine Glaser, ancien patron de la Lettre du Continent. Étonnamment, au milieu de cette assemblée se débattait Diane Lazarevic, la fille de Serge, et on se demandait bien – on se le demande encore, d’ailleurs – de quelle utilité pour les téléspectateurs pouvait bien être la jeune femme, victime et non spécialiste (bon, vous me direz, les autres non plus ne sont pas spécialistes, et vous n’aurez pas tort). Du coup, et comme à chaque fois, l’émission atteignit de nouveaux sommets, M. Barbier, entre ses quatorze éditoriaux quotidiens, ses vingt-deux coups de gueule de la semaine, la direction d’un hebdomadaire et ses diverses apparitions people, trouvant le temps d’asséner quelques lieux communs d’anthologie au sujet de l’état psychologique des otages.

Prétendant toujours que son père était 1/géologue 2/apiculteur 3/bonne d’enfants, Mlle Lazarevic n’a, pour sa part, de cesse d’accuser les autorités françaises d’avoir abandonné son père et son défunt comparse, Philippe Verdon, à leur sort, alors que les otages d’Arlit, soutenus par « une grande entreprise », ont été libérés. On comprend et on partage la peine de la jeune fille, mais faudrait voir, aussi, à ne pas nous prendre pour des caves. Les deux hommes, au sujet desquels de nombreux doutes ont rapidement émergé, étaient plus probablement en mission pour le Seigneur que lancés dans une complexe mission de prospection scientifique. Et d’ailleurs, les entreprises employant les captifs d’Arlit avaient un devoir de protection – et quand on sait comment était défendu le site en septembre 2010, hein, les gars… – et se devaient donc de tout faire pour les sortir de là. Et à ce sujet, je me demande bien qui a pu lancer le duo Verdon/Lazarevic au Mali en ce funeste mois de novembre 2011. Si quelqu’un a une réponse, ça m’intéresse. #Justsaying

Le fait est que Philippe Verdon est mort, et que Serge Lazarevic manque toujours à l’appel. Tant que j’y suis, d’ailleurs, je voudrais préciser à Diane L que son papa n’a pas été enlevé par le MUJAO, comme on lui a affirmé, mais par AQMI. Avant de crâner devant une jeune femme éplorée, les mecs, ayez au moins la décence de bosser un minimum. Mais la question n’est pas là, et s’il fallait énumérer toutes les énormités proférées depuis trois jours, on y passerait la journée et ça n’aurait aucun intérêt.

Bien plus que les saillies paranoïaques de Marine Le Pen ou les remarques creuses de Christophe Barbier, le point le plus intéressant de cette affaire réside en effet dans son issue. Douze heures seulement après l’annonce de la libération de nos concitoyens, Le Monde publiait ainsi sur son site Internet un long et passionnant article signé Jacques Follorou modestement intitulé Otages d’Arlit : le dessous des négociations.

Manifestement très bien renseigné, ce papier relatait, avec un luxe de détails rarement atteint, surtout si peu de temps après, les péripéties ayant conduit à cette issue heureuse. On y confirmait ainsi le versement d’une rançon, l’implication de tous les moyens de l’Etat, et le rôle ô combien déterminant à la fois de Pierre-Antoine Lorenzi et du cabinet du ministre de la Défense lui-même.

Disons-le tout de go, le fait qu’il y ait eu rançon, et peut-être même libération de terroristes détenus, est un problème, et une fois de plus la parole officielle française a tout de l’incantation vaine, mais mon attention a été retenue ailleurs. L’article de M. Follorou a été reçu avec stupeur tant il apparaît à la fois qu’il a été quasiment pris sous la dictée et qu’il confirme, plus ou moins habilement, que l’auguste maison sise boulevard Mortier n’a manifestement pas été déterminante dans cette affaire. Mieux (ou pire, c’est selon), on dirait bien que l’administration dont le service de contre-terrorisme était progressivement devenu un service de contre-kidnapping (une mission noble, mais somme toute secondaire) a perdu la main, au moins dans l’affaire d’Arlit.

L’article de M. Follorou vient, avec d’autres, confirmer que les relations entre le nouveau tôlier du Service et certains acteurs parallèles des négociations s’étaient, sans surprise quand on connaît les uns et les autres, tendues ces derniers mois. Et on apprend, au détour d’une discussion impromptue, que les fonctionnaires du boulevard Mortier étaient accusés « de tourner en rond dans le désert » alors que le temps de détention devenait interminable – et que ça se passe de mieux en mieux au Mali. Du coup, et puisqu’on en vient, finalement, à reprocher à une administration d’appliquer les consignes de l’Etat, quand bien même celles-ci seraient politiquement de plus en plus difficiles à tenir, on fait appel à des réseaux d’anciens et à quelques habitués des manœuvres plus ou moins élégantes, comme cela est fait ici de façon particulièrement limpide.

La situation peut donc être résumée ainsi. Confrontée à la difficulté – voire l’impossibilité – de régler une affaire en suivant les directives présidentielles (« Pas de rançon pour Miss Blandish »), soumise à la volonté du ministère de la Défense de reprendre la main, même brutalement, sur tous les acteurs relevant de son autorité (en dépit d’habitudes déjà anciennes), fragilisée par une affaire camerounaise où d’autres que la France ont payé pour des Français, Mortier mesure à son tour les incohérences et les tensions internes d’un pouvoir dont on ne doute pas qu’il veuille la sécurité du pays mais qui a bien du mal à tenir ses engagements de fermeté et de moralisation.

Aux coups de mentons succèdent donc les coups de pub de vétérans sulfureux, complaisamment relayés par des journaux qui alternent ou associent attaques contre le renseignement et scoops écrits par d’autres, et qui, tout en appelant avec emphase à une moralisation des activités des services secrets, vantent les mérites d’officines plus ou moins recommandables.

On applaudit.

Have you ever danced with the devil in the pale moonlight?

Quelques âmes charitables ont récemment essayé de me convaincre que les jérémiades des uns et des autres au sujet des écoutes impériales, connues de tous, dont les services se protègent depuis des années (et contre lesquelles ils mettent en garde ministères et industriels depuis aussi longtemps) n’étaient proférées que pour fragiliser la position de Washington lors des négociations commerciales qui s’annoncent.

L’hypothèse est évidemment plaisante, car elle suppose que quelqu’un réfléchisse dans ce pays à des manœuvres diplomatiques et qu’en plus il les réalise. Dans un autre contexte, le doute serait ainsi permis, mais avouons qu’il semble très présomptueux d’espérer une quelconque réflexion de cette audace de la part de nos dirigeants. Non pas qu’ils soient idiots – même si je reconnais que le doute peut ponctuellement exister, mais osons écrire que ce qui caractérise le pouvoir actuel n’a que peu à voir avec les grandes heures du leadership à la française.

Je pêche peut-être par scepticisme, voire même peut-on m’accuser d’irrespect. J’ai cependant peine à croire qu’un Président, qui, après avoir condamné la politique spectacle et la tendance au micro management de son infatigable prédécesseur mais se mêle d’une affaire d’expulsion du niveau d’un préfet de département ou s’apprête à recevoir les responsables de l’Union des clubs professionnels de football (UCPF) et ne parvient pas à faire plier une poignée de baltringues à l’Assemblée, puisse avoir assez de grandeur et de hauteur de vue pour manœuvrer comme un véritable chef d’Etat avide de défendre les intérêts de la nation.

Après avoir douté, sans malice, de sa capacité à tenir son rang, je m’étais incliné, avec plaisir et soulagement, devant la détermination affichée au Mali. J’ai, depuis, appris comment l’affaire avait commencé, et il m’a bien fallu revoir mon jugement. Si, d’ailleurs, la guerre est loin d’être terminée, comme nous sommes quelques uns à l’avoir annoncé il y a déjà des mois, le fait est que, aussi étrange que cela puisse paraître, l’important est ailleurs.

Les polémiques qui se succèdent dans le pays depuis trop longtemps au sujet de ce qu’il faut bien appeler des questions profondément régaliennes, et qui partent trop souvent du camp actuellement au pouvoir, sont, en effet, infiniment inquiétantes. Qu’il s’agisse de drones armés, un sujet que je n’ai que trop traité ici, de renseignement technique, voire de la pure violence guerrière, tout indique que nous sommes dirigés par des dogmatiques de la posture morale. Oublieux de la légalité républicaine, comparant une expulsion validée par la justice aux rafles de l’Occupation, condamnant les écoutes de la NSA sans même imaginer que les services français puissent en pratiquer eux aussi, frissonnant d’horreur quand un légionnaire arbore les insignes mêmes de la violence mortelle qu’il exerce au profit de la République, théorisant le contrôle parlementaire d’activités dont ils ne comprennent ni les mécanismes ni les objectifs ni la logique, les Saint-Just de pacotille pullulent. Idiots utiles, imbéciles heureux ou saboteurs sous couverture, ils élargissent un peu plus le fossé qui se creuse en France entre la communauté des forces de sécurité et la population. Déjà frappée par de spectaculaires réductions budgétaires, victime du retentissant échec du logiciel Louvois (on imagine l’ampleur du scandale dans une entreprise d’Etat ou une administration), l’armée française s’est même vue récemment amputée d’une partie de son passé par une fascinante démonstration de révisionnisme. La novlangue des communicants, soigneusement politiquement correcte, quitte à être mensongère, se déploie et consterne par son ignorance, sa suffisance, et ses certitudes.

Les indignations face aux drones armés, aux écoutes de la NSA ou aux masques glaçants pourraient faire rire si elles n’étaient pas le symptôme d’un refus des réalités. On peut croire sincèrement à la République et à ses valeurs les plus élevées et se livrer, pour les défendre, à des actions exceptionnelles, encadrées par l’éthique personnelle de leurs exécutants comme par des dizaines de règlements et de procédures. A trop vouloir gouverner une puissance comme on gère une crèche, à trop chercher l’immédiate reconnaissance de censeurs confits dans leur confort et leurs croyances, on prend le risque de devenir le fossoyeur d’une certaine pratique de la politique, faite de principes et de pragmatisme, de convictions élevées et de confrontation au pire de l’humanité. Le chef de l’Etat et son gouvernement sont là pour prendre des décisions, qu’ils le disent, si cette mission est trop lourde.

Condamnez, stigmatisez, émouvez-vous, et laissez la place aux extrémistes qui seuls, aujourd’hui, osent assumer la nécessité de la violence, quand bien même elle serait pour eux l’unique instrument de gouvernement. Quand le moment viendra de se plaindre des succès électoraux de certains, choisis par des électeurs sur la simple expression d’une volonté, même brutale, il sera trop tard. Seuls les imbéciles ou les ignorants – mais peut-être êtes-vous les deux – pensent que les principes et les libertés ne se défendent que par leur simple énoncé à une tribune.

Vous collectionnez les louches ?

Avec cette force de caractère qui fait de lui l’équivalent contemporain d’un Philippe Auguste et qui suscite chez nos adversaires comme chez nos allies à la fois la crainte, la fascination et le respect, le Président vient de frapper du poing sur la table.

Auréolé d’une autorité sans faille, vainqueur d’AQMI au Mali (encore un attentat aujourd’hui), déterminant lors de la crise syrienne (Bachar va se représenter aux élections présidentielles), à la tête d’un gouvernement qui brille quotidiennement par sa cohésion et la profondeur de sa vision, le Président vient de demander le lancement d’une coopération bilatérale avec les Etats-Unis dans le domaine du renseignement. Comment ne pas approuver ?

Nation jeune, à l’indépendance acquise récemment, les Etats-Unis disposent, en effet, d’un réel potentiel industriel et d’une ambition mondiale qui méritent qu’on essaye de nouer avec eux des relations étroites, mutuellement profitables. Après tout, peut-être un jour la France, malgré son hyperpuissance militaire et ses succès économiques incessants aura-t-elle besoin du soutien des Etats-Unis ? Et peut-être Paris et Washington seront-ils contraints de lutter, côte à côte, contre un ennemi commun, par exemple une puissance d’Europe centrale aux menées impériales, ou un bloc dirigé par, je ne sais pas moi, la Russie (je dis la Russie, comme ça), voire des extrémistes religieux issus de notre empire colonial. Le Président a raison, il faut développer avec les Etats-Unis une véritable coopération.

J’en profite, d’ailleurs, pour saluer ici les Français, civils et militaires, actuellement déployés aux côtés des légions impériales en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud, et je leur souhaite bonne chance. Les prochaines réunions bilatérales vont être intéressantes, et sans doute à l’origine de bien des souvenirs enrichissants.

Cela dit, soyons juste – même si ce n’est pas le genre de la maison, la porte-parole du gouvernement, la pimpante Najat Vallaud-Belkacem, a précisé que la Président avait demandé à ce que l’ensemble des informations dont pouvait disposer l’ancien consultant Snowden nous soient transmises, que nous soyons totalement éclairés. Reconnaissons-le, l’idée est brillante, et elle force le respect par son audace et sa pertinence.

Oui, bon Dieu, demandons à ce que nous soient transférés, sans plus attendre, les innombrables secrets avec lequel a filé le Edward Snowden, l’homme que seuls quelques esprits un peu lents continuent de voir comme un héros et qui semble avoir été, en réalité, un agent recruté par les Russes – dans ce qui est sans doute une remarquable opération de retournement puis d’agit-prop.

Oui, bon Dieu, faisons-nous les complices d’une opération qui, en impactant les services de renseignement impériaux, nous affaiblit aussi. Après tout, s’il fallait compter sur les seules sources des services intérieurs français pour déjouer des attentats, hein, comment dire…

Oui, bon Dieu, faisons le jeu des Russes en contribuant à dégrader l’image du renseignement en France, alimentons les fantasmes, nourrissons les incompréhensions, relayons à l’infini les erreurs ou les approximations. Comme depuis des mois, ceux qui tentent de lire cette succession d’affaires sont insultés, qualifiés de petits télégraphistes au service de l’Empire, de cyniques de bas étage. Comme d’habitude, les défenseurs de la vraie foi ont le droit de calomnier et poussent de petits cris perçants dès qu’on a le front de ne pas être en accord avec leur indignation. Une fois de plus, la démocratie, c’est de ne pas contester la vulgate. Fuck la vulgate, au fait.

Mais ça ne marche pas, les grands mouvements de manche, les pitoyables tentatives de tweet clash venues d’apprentis idéologues ou de commentateurs à peine alphabétisés, plus souvent trolls au front bas que véritables analystes capables d’articuler deux idées pour en faire ce qui pourrait passer, vu de loin, pour un raisonnement. Et si ça ne marche pas, c’est tout simplement parce que tous ces gens ne comprennent rien au renseignement, à ses logiques, à ses buts, à ses méthodes et à ses évolutions techniques. La littérature existe pourtant, mais quand on appartient à cette génération qui croit que la science est infuse, que le monde est simple, que la technicité est dépassée, que la compétence est du snobisme et le travail la marque d’un esprit laborieux, forcément, on ne lit pas. Les chtis à la NSA.

Comme le souligne Joshua Foust dans une incisive réaction, la France n’est pas la dernière, pourtant, à pratiquer le renseignement technique (qui n’est qu’une forme de renseignement, faut-il une nouvelle fois le rappeler ?). Tous les pays soucieux de préserver leur souveraineté et de défendre leurs intérêts (stratégiques, militaires, politiques, économiques, diplomatiques, scientifiques) écoutent le monde et tentent d’éviter que le monde ne les écoute. Nos donneurs de leçon, professionnels de la posture, pensent sans doute que le développement des moyens de chiffrement, héritiers des codes manuels, est une activité sans réel but. Ils imaginent probablement que la présence de téléphones chiffrés dans les ambassades ne relève que d’une logique esthétique, et il est sans doute inutile de leur rappeler l’existence des différentes conventions protégeant les communications diplomatiques, secrètes parce que pouvant intéresser d’autres, secrètes parce que leur divulgation pourrait nous nuire.

La croyance dans un monde totalement ouvert, transparent, est tellement utopique qu’elle s’apparente, à mes yeux, à une forme particulièrement raffinée de bêtise. Les Etats-Unis écoutent les ambassades françaises, la France écoute les ambassades américaines, et tout le monde écoute tout le monde, tout le monde regarde tout le monde. Quelle est la teneur des télégrammes envoyés à Washington par les diplomates américains sortant d’un entretien au Quai ? Comment nous jugent-ils ? Que préconisent-ils ? Que vont-ils faire à présent ? Le savoir est un soutien précieux à nos décideurs, oui, même ceux actuellement en poste.

Le renseignement n’est pas un métier de naïfs ou d’adolescents exaltés. Il s’agit d’une activité qui, pratiquée en commun par des services alliés, parfois jusque sur le terrain, ne les verra jamais devenir de tels amis au point que tous leurs secrets deviendront communs. Associés contre Al Qaïda et les groupes jihadistes, Français et Américains sont en désaccord sur le Hezbollah ou le Hamas. Alliés contre le programme nucléaire iranien, ils tentent de se voler des technologies, des contrats dans le domaine de l’énergie, de l’aéronautique, de l’automobile. Ne pas le comprendre, refuser de l’admettre, est plus qu’une erreur, une véritable faute, et elle ne peut provoquer que mon plus souverain mépris pour tout ceux qui se lamentent, dans les rédactions, dans les ministères, dans les partis politiques, au café du coin, et sur Twitter.

L’espionnage massif de la NSA ne me choque pas, car il fait partie du paysage mondial depuis des années, des décennies, et il a été dénoncé par des rapports du Parlement européen depuis plus de dix ans, mais personne ne les a manifestement lus. Il ne diffère pas, dans sa logique, de ce que les grandes nations SIGINT font, seules ou ensemble. Il n’est ni pire ni meilleur dans ses pratiques de ce que nous faisons, de ce que font les Russes, les Chinois, les Israéliens, les Indiens. Il ne me choque pas car il est logique, et il est donc normal. Il n’a rien de surprenant, et le condamner, à ce stade, ne sert à rien. De même, discuter de sa légalité est sans objet, puisque la mission de services comme la NSA ou le GCHQ ou la DGSE est justement de s’affranchir de la loi hors de leurs territoires nationaux respectifs.  On pourrait, éventuellement, se pencher sur la moralité, mais le débat à venir me lasse déjà. Pour un service de renseignement, voire pour un gouvernement, la morale qui doit primer n’est-elle pas la défense des intérêts que j’ai listés plus haut ? A ce titre, intercepter « 70 millions de données par an » dans un pays qui envoie 50 milliards de SMS dans le même temps n’est rien comme le rappelait justement Nicolas Caproni.

Puisque tout le monde écoute tout le monde, la seule chose à faire est de se protéger, et les lamentations n’ont jamais empêché les interceptions de communication. Vraie candeur ou fausse naïveté, calcul intérieur, populisme, démagogie, l’impression qui se dégage de ces derniers jours est celle d’une confusion générale, gracieusement alimentée par les idiots utiles qui se reconnaîtront.

On pourrait, à l’occasion, se pencher sur la campagne de transparence qui, tout en se concentrant sur la communauté américaine du renseignement, touche en réalité depuis des années l’ensemble des services occidentaux, fragilisés par les fuites massives orchestrées par Wikileaks, durement touchés par la trahison de Snowden, et alors que de persistantes idioties sont écrites sur les drones afin de dénigrer une évolution militaire mondiale présentée comme seulement occidentale. Mais à quoi bon essayer d’expliquer ? L’expérience prouve que quand on s’adresse à un gouffre on n’entend jamais que le son de sa propre voix.

Un peu de tenue, baby.

En 1987, Bob Woodward, un journaliste (les gars du Monde, merci de chercher ce mot étrange dans le dictionnaire), publie un de ses livres les plus passionnants, sobrement intitulé CIA/Guerres secrètes. 1981-1987 chez Fayard. On y lit, page 19, ce paragraphe :

National Security Agency (NSA) : Agence de la sécurité nationale. Le plus grand et le plus secret des services de renseignement. Intercepte les communications du monde entier, effectue des opérations d’écoute à l’étranger par l’intermédiaire d’antennes d’écoute, de satellites et d’autres moyens techniques sophistiqués. La NSA déchiffre les codes militaires et diplomatiques des nations étrangères et a également pour tâche de protéger les communications, les systèmes cryptographiques et les codes des Etats-Unis.

Ces lignes ont 26 ans. 26 PUTAIN D’ANNEES. Autant dire que pour les révélations, les gars, va quand même falloir repasser. Demain, vous nous annoncerez quoi ? Que cette année Noël tombe un 25 décembre ? Oui, l’Empire espionne, nous espionne, et espionne les autres. Et oui, nous espionnons l’Empire, et nos alliés. On en titube.

Qu’a donc dit M. Fabius à l’ambassadeur des Etats-Unis, lorsqu’il l’a convoqué aujourd’hui ? Merci pour les écoutes téléphoniques que vous nous avez fournies sans discuter sur la Somalie quand deux de nos espions ont été capturés en 2009 ? Merci pour les localisations de Thuraya au Mali quand nous avons déclenché une guerre que nous pensions d’ailleurs avoir gagnée mais qui n’est pas finie ? Merci pour les frappes de drones au Pakistan et au Yémen contre les émirs d’Al Qaïda, de l’UJI et du TTP qui montent des projets d’attentat contre nous et que nous sommes infoutus de voir ? Oui, merci. On imagine sans peine que l’ambassadeur impérial a dû trembler sous les remontrances d’un pays qui voit sa conduite dictée par une adolescente de quinze ans.

J’avais déjà dit ma honte au mois de juin quand cette supposée affaire est sortie, et je m’étais permis, ici, de rappeler quelques vérités au sujet du renseignement. M. Urvoas, le supposé Monsieur Renseignement du Parti socialiste, occupé à moraliser une activité à laquelle il n’entend manifestement rien ou à obtenir des souvenirs un peu mythos de la part des chefs de service, montre son vrai visage d’idéologue du pauvre dans une affligeante interview publiée ce soir par le Monde. On aimerait que ce pauvre homme laisse de côté Martine écoute son voisin, Caroline et ses amis plongent à Quelern ou la dernière saillie antiaméricaine d’Emmanuel Todd pour se pencher enfin sérieusement sur ce qui se passe hors du 6e arrondissement. Je suis certain que la chose pourrait lui être profitable, et il pourrait même, alors, enfin se demander si la France est convenablement protégée contre les activités de renseignement de ses alliés, de ses voisins, et des autres.

Les leçons de morale candide émanant d’un pays qui fait la guerre au Mali après l’avoir faite en Afghanistan puis en Libye, et qui soutient des rebelles en Syrie tout en envoyant des commandos en RCA ou en Somalie, pourraient faire sourire si elles n’émanaient pas d’un gouvernement aux abois et d’un président dont le leadership ne s’exerce sans doute pas au-delà de sa salle de bains. Les déclarations ulcérées de certains ministres ou de quelques responsables politiques en mal de déclarations vengeresses sont, plus que consternantes, littéralement terrifiantes. Ce soir, je dois confesser que nos gouvernants me font peur, tant leur amateurisme le dispute à une ignorance infinie du monde et de la volonté qu’il faut pour y maintenir le rang de notre pays. Quelqu’un devra leur dire que les discours déclamés la voix tremblante d’émotion sont passés de mode, à supposer qu’ils n’aient pas toujours été ridicules. Mais Manuel Valls n’est pas André Malraux, merci de lui glisser, à l’occasion.

Comme souvent, la France geint, trépigne, s’émeut, joue la vertu outragée, et oublie opportunément les pratiques de ses propres services de renseignement, comme elle relaie avec ravissement la parole des stratèges de jardins d’enfants. Ce refus du monde, qui pourrait être admirable s’il était lié à une vraie politique, à une authentique diplomatie, à une stratégie de puissance pensée et assumée, devient inquiétant quand il relève à la fois de l’ignorance, de la candeur, de la confusion mentale et du populisme à courte vue, le plus imbécile, le plus irresponsable, le plus dangereux.

Ignorants et candides, nos dirigeants le sont. Ils le sont, en particulier, quand ils qualifient de rafle l’expulsion légale, mais ô combien maladroite, d’une adolescente et de sa famille. A tout mélanger, tout le temps, sous le coup d’une émotion sincère mais idiote, il ne faut pas s’étonner que le pays entier se débatte dans la plus totale des confusions. Les mots ont un sens, et dans un pays dont l’ensemble de la classe politique se réclame de la lutte contre le nazisme, évoquer une rafle au sujet de la pitoyable affaire Leonarda mériterait des gifles. L’insulte aux dizaines de millions de victimes des systèmes concentrationnaires qui ont sévi au siècle passé est d’une telle violence qu’elle en coupe le souffle.

Il n’aura échappé à personne, d’ailleurs, que ce déferlement d’antiaméricanisme primaire, lamentablement primaire, dénué de la moindre pensée politique, simple manifestation de troubles obsessionnels, intervient alors que le Président, qui ressemble de plus en plus une fatale erreur de casting, s’est encore ridiculisé. Du coup, et afin de se redresser pour quelques heures, on voit une gauche qui a fait de l’antifascisme son unique programme, et qui a renoncé, en passant, à l’ensemble de ses ambitions sociopolitiques, reprendre à son compte, sans la moindre honte, les méthodes les plus éculées des fascistes qu’elle est censée combattre. En avant, donc, l’ennemi de l’étranger, l’Amérique prédatrice, l’Empire dominateur. Et personne de reprendre, en France, le fait que Snowden soit très probablement un agent retourné par les Russes, ou que Greenwald soit au journalisme objectif ce que Valérie Damidot est à l’impressionnisme. Peu importe, vociférons, déchirons nos vêtements, lamentons-nous. Au moins ça nous occupe.

Aux saillies de Mme Le Pen ou de M. Mélenchon viennent désormais s’ajouter, de la part du gouvernement, des attaques non moins démagogues, dont la tonalité rappelle opportunément que l’antiaméricanisme, à ce stade, n’est ni plus ni moins qu’un racisme. A être trop longtemps gouverné par des médiocres, un pays finit toujours par devenir médiocre. Nous y sommes. Bravo, et encore merci.