Le renseignement au cinéma : ne pas fermer sa gueule.

Comme n’importe quelle autre activité humaine, le renseignement obéit à des lois, à des règles, à des usages et même à des rituels. Sa nature particulière, évidemment, donne à son univers des caractéristiques parfois attachantes, parfois exaspérantes, et la plus grande prudence verbale n’en est pas la moindre.

Dans un milieu où, selon l’expression consacrée, la manipulation serait un métier et parfois même une vocation, le contrôle de la parole est naturellement un impératif, en mission, sur le terrain, ou lors de rencontre avec d’autres services. Il ne s’agit pas seulement de paranoïa, ou d’une volonté pathologique de contrôle permanent, mais d’une attitude technique qui cherche à maîtriser les signaux qu’on émet et que votre interlocuteur guette – de même que vous guettez ses propres remarques ou ses gestes.

Naturellement, quand il s’agit de faire son métier, tout cela semble bien logique. Mais quand la même maîtrise devient un comportement quotidien au bureau, à la centrale ou en ambassade, il est permis, au moins, de s’interroger. Au sein des services sérieux, rigoureux, en particulier ceux chargés des missions de contre-espionnage ou de contre ingérence, on peut aisément comprendre qu’une certaine retenue soit de mise, et on peut/doit même se souvenir qu’il y a encore quinze ans les fonctionnaires du BND utilisaient de fausses identités au bureau, même auprès de leurs collègues les plus proches. On n’est jamais trop prudent, et je ne vais pas commencer à vous raconter de pénibles affaires de trombinoscopes. #Jemecomprends

La prudence, la rigueur, la stricte observance des règles de sécurité, la compréhension des risques et des dangers, la discipline, sont des qualités, mais elles peuvent aisément devenir autant de lourds défauts. Dans des administrations culturellement disciplinées, structurellement très hiérarchisées, confrontées à des environnements à hauts risques (opérationnels ou politiques), la rigueur peut conduire à de terribles autocensures, à l’étouffement de toute forme de pensée hétérodoxe. « Je ne veux voir qu’une tête » semble être le leitmotiv de bien des responsables, plus désireux de voir régner l’ordre dans les rangs que d’inventer de nouvelles façons d’accomplir la mission – ou quand le fonctionnement, même sans objet, d’une mécanique se substitue au mandat qui lui a été confié.

L’expérience prouve qu’une part non négligeable des chefs parviennent à leurs postes grâce à leur scrupuleux respect du système plus que grâce à leurs talents d’innovateurs. Cela n’a rien de bien choquant, mais il est parfois plus important pour eux de se maintenir que de faire progresser l’ensemble. On est bien obligé de voir dans cette posture une forme de médiocrité, parfois crasse, parfois simplement désagréable à fréquenter, et on ne peut que déplorer ce manque d’étoffe, ce refus du risque, cette prudence devenue lâcheté et petitesse.

Pourtant, un système lourd, complexe, comme une administration ou une grande entreprise, ne peut survivre si tous ses membres ne cessent de tirer à hue et à dia. Il faut impulser un élan, voire imposer un sens de la marche, et personne ne compte vraiment faire fonctionner Exxon comme une startup fondée par trois amis à peine sortis de l’adolescence.

Nous le savons tous, il est aussi difficile de gérer une équipe de génies qu’une équipe de bras cassés, et une gestion intelligente des ressources humaines, en fonction des métiers et de leurs impératifs les plus concrets, doit conduire à la création d’équipes équilibrées au sein desquelles le dosage doit être habilement fait entre leaders, exécutants talentueux, esprits frondeurs et esprits disciplinés. Tous ont leur utilité et leur rôle, et ce peut être, aussi, la mission du chef que de donner à l’ensemble sa cohérence, voire sa cohésion.

Certaines personnalités, cependant, sont trop impulsives, explosives, intellectuellement sourcilleuses, rétives, justement, à la médiocrité et à la malhonnêteté qui souvent vont de pair, et leur capacité à sortir des chemins balisés inquiète plus qu’elle ne crée des opportunités.

Les services de renseignement, comme les armées, détestent la pensée hétérodoxe, mais ils ne survivent que grâce à elle. La routine du temps de paix disparaît pour nos forces, de plus en plus réduites, de plus en plus engagées dans des missions aussi glorieuses et nécessaires qu’indécises. Cette routine n’est plus qu’un lointain souvenir au sein de la communauté du renseignement, chahutée de crise en crise, de coup dur en coup dur, de prise d’otages en révolution, de menace terroriste en opération de pénétration de services étrangers. La nécessité de faire tourner la boutique, de maintenir la cohérence d’ensembles complexes se heurte aux obligations opérationnelles. Face à cette situation, la tentation est grande de se raidir, de s’arcbouter sur des principes ou des postulats dépassés, simplement pour ne pas donner l’impression qu’on cède. La guerre, pourtant, la diplomatie, le renseignement ne sont que mouvement, et s’il ne saurait être question de tolérer le désordre ou d’encourager les délires (j’ai des noms), il est plus que jamais nécessaire de sortir des logiques administratives, des discours maintes fois lissés, des postures d’autant plus intransigeantes qu’on y joue plus sa carrière que l’accomplissement de sa mission.

Je me souviens comme si c’était hier avoir décidé de démissionner, un après-midi d’hiver, parce qu’une conjuration d’imbéciles, une fois de trop dans un mois déjà chargé, avait préféré tuer le messager plutôt qu’affronter un problème dont la simple existence démontrait l’étendue de leur incompétence. Nous sommes quelques uns à toujours refuser de croire que les Ardennes sont infranchissables, que la rade de Pearl Harbor est hors de portée et qu’il est facile de pacifier la RCA avec les effectifs d’un gros régiment d’infanterie.

Il y a de la grandeur à suivre un chef qui vous inspire, vous motive, vous défie, vous éclaire, mais il y a aussi de la grandeur à refuser de se taire, à dire les choses telles qu’elles sont. C’est votre devoir de cadre, c’est votre devoir de technicien, c’est votre devoir de citoyen, dans ces métiers où les décisions prises engagent bien plus que votre avancement. Si tout le monde parle, ça ne marche pas. Si tout le monde se tait, ça meurt.

Erin Brockovich, de Steven Soderbergh (2000).

Moi, si je devais résumer ma vie, aujourd’hui, avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres.

Depuis quelques jours, on serait presque tenté d’arrêter de compter les cadavres en Egypte. Rien que le 24 janvier, par exemple, quatre attentats ont été commis au Caire. Le lendemain, 25 janvier, 3e anniversaire de la révolution, trois autres explosions ont retenti, tandis que manifestants et forces de l’ordre, ayant de toute évidence de sérieuses différences d’appréciation quant à la teneur de l’héritage révolutionnaire, s’affrontaient avec une violence rarement – mais déjà trop souvent – vue dans les rues égyptiennes. Au moins 49 personnes sont ainsi mortes en quelques heures, parfois victimes d’une police qui n’a rien perdu de son charme désuet, parfois prises à partie par une foule qui n’a plus rien de charmant mais évoque, terriblement, furieusement, des hordes haineuses de crétins fanatiques. Quand des milices favorables à un pouvoir militaire apparaissent, spontanément, on peut difficilement parler d’embellie.

Et pendant que la révolution égyptienne mourait doucement dans l’indifférence des chancelleries occidentales, la guerre continuait dans le Sinaï. Là, malgré plus de deux ans d’opérations de l’armée, de ratissages ratés en raids imprécis, l’Egypte ne parvient pas à enrayer la croissance d’une insurrection jihadiste qui ne cesse d’impressionner par son audace et sa technicité. On y dénombre plusieurs groupes, dont la Katibat Al Furquan, qui a revendiqué deux attaques contre des navires transitant par le Canal, ou Ansar Al Jihad, adoubé par Al Qaïda, ou al Salafiyya al Jihadiyya, ou, évidemment, la pointe de diamant du jihad égyptien, les exigeants esthètes d’Ansar Bayt Al Maqdis (ABM). Ceux-ci, malgré leur jeune âge, se sont d’ores et déjà imposés comme un mouvement à suivre de près. Leur bilan, en effet, parle pour eux : embuscades contre l’armée ou la police et attentats dans le Sinaï, attentats à l’ouest du Canal – 15 morts à Mansourah le 24 décembre, tentative d’assassinat du ministre de l’Intérieur le 5 septembre dernier et assassinat d’un de ses adjoints, le 28 janvier, etc. Des gars sérieux, on vous dit, qui se réclament d’Al Qaïda, ont été reconnus comme des frères par leurs camarades de jihad syrien, et manifestent bien des ambitions.

Ansar Bayt Al Maqdis

Tenez, pas plus tard que le 25 janvier, sans doute afin de célébrer dignement la révolution, les garçons d’ABM ont, sans prévenir, comme ça, abattu un hélicoptère militaire dans le Sinaï à l’aide d’un missile sol-air portable (MANPADS). Et comme pour ridiculiser un peu plus la glorieuse armée égyptienne qui affirmait que la perte du Mi-8 était un accident, ils ont revendiqué la chose, d’abord par un communiqué, puis par une vidéo.

(Supprimée par YouTube, la vidéo est visible chez Jihadology, ici)

Après cette vidéo, terrifiante, qui nous voit assister à la mort de cinq soldats, peut-être peut-on réévaluer notre jugement et comprendre la thèse de l’accident avancée par les autorités égyptiennes. Car il s’agit bien d’un accident, en effet, d’un terrible événement, imprévu, et, pour tout dire, d’un échec. L’hélicoptère abattu effectuait un vol de routine, à une altitude et une vitesse de routine, sans se douter le moins du monde que les terroristes présents dans la région possédaient des missiles sol-air en état de marche, et qu’ils savaient s’en servir.

La rumeur courait pourtant depuis des mois, et on sait, par exemple, que des missiles sol-air, aimablement fournis par l’Iran, sont présents à Gaza, tandis que d’autres sont dans les mains de groupes jihadistes en Syrie. Et sans doute est-il inutile de rappeler que près de 10.000 missiles sol-air portables ont quitté les arsenaux libyens lors de la révolution puis de l’intervention occidentale de 2011 et qu’on les cherche encore, dans toute l’Afrique et même ailleurs. Les spécialistes de Jane’s ont, pour leur part, diffusé une série de remarques techniques fort intéressantes.

La question de l’origine du missile utilisé ici est certes passionnante, mais il faut surtout s’intéresser au saut opérationnel qui vient d’être franchi. Les tirs de MANPADS hors des zones de guerre ne sont pas si courants, et ils sont, naturellement, un des principaux cauchemars des services de sécurité. On peut, d’ailleurs, consulter un rapport, perfectible, du Congrès impérial (téléchargeable ici) à ce sujet. En abattant un hélicoptère militaire, les jihadistes égyptiens viennent de lancer un message fort, aussi bien au Caire qu’à tous leurs petits camarades qui, dans la région, affirment détenir des armes identiques mais ne s’en servent pas.

Une vidéo d’AQMI, diffusée à la fin du mois d’octobre dernier, montrait un lanceur portable aux mains des jihadistes que la France tente d’éradiquer au Sahel. Quand on sait que plusieurs de ces engins ont été découverts en état de marche, dans le massif des Ifoghas, par nos troupes, et que l’armée algérienne effectue de temps en temps d’intéressantes saisies à la frontière libyenne, on est bien obligé, sinon de s’inquiéter, du moins d’être raisonnablement attentif à cette menace. C’est bien là notre drame, à nous autres, pseudos experts autoproclamés, de nous inquiéter pendant que tombent les hélicoptères.

« Fuck the police, for my dead homies/Fuck the police, for your freedom/Fuck the police, don’t be a pussy/Fuck the police, have some muthafuckin’ courage » (« Cop Killer », Body Count)

A l’heure où j’écris ces quelques lignes, quatre bombes ont déjà explosé au Caire, contre des bâtiments des services de police, causant la mort d’au moins 10 personnes (bilan encore incertain) et en blessant des dizaines d’autres. Il faut dire que la police égyptienne (attention : euphémisme) n’a pas très bonne presse.

Des rumeurs ont rapidement circulé quant à la responsabilité des petits plaisantins d’Anṣar Bayt Al Maqdis, les poètes du Sinaï, dont les communiqués sont recensés chez Jihadology. Je n’ai, pour ma part, pas encore vu de revendication officielle, mais la thèse est plus que crédible. Le premier attentat, spectaculaire, a été filmé par les caméras de surveillance, et les images montrent un véhicule piégé dont l’explosion, d’une respectable puissance – qui a d’ailleurs ravagé le musée d’art islamique tout proche – indique, sinon un déclenchement à distance, au moins un minutage.

Musée d'art islamique du Caire

Comme vous le savez, je vous dis tout ça en amateur, mais il ne me semblait pas qu’un si grand nombre d’attentats avait déjà été commis au Caire en si peu de temps. Nous ne sommes évidemment pas à Bagdad, mais il va désormais être difficile de nier, même pour un régime qui innove chaque semaine en matière de propagande, que tout est sous contrôle. A dire vrai, la menace jihadiste ne cesse de s’étendre, débordant de plus en plus régulièrement du Sinaï malgré les ratissages de l’armée égyptienne et prenant manifestement racine à l’ouest du Canal, dans les mégapoles égyptiennes.

Récemment adoubés par les jihadistes syriens – dont on mesure depuis le 3 janvier dernier le sens de la fête et du partage, les terroristes actifs dans le Sinaï profitent évidemment de la brutalité du régime pour intensifier leurs actions. On oublie trop souvent, d’ailleurs, de préciser que ces braves garçons, en guerre contre Le Caire, le sont également contre Tel-Aviv. Comme ses prestigieux homologues, AQMI, AQPA ou l’EIIl, et même le Jabhat Al Nusra, Anṣar Bayt Al Maqdis tente en effet de frapper deux pays en même temps, Israël et l’Egypte. Le projet national n’est qu’une composante d’un tout plus grand et plus ambitieux, mais voilà que je m’égare. L’âge, sans doute.

Higgins

Commis à la veille du 3e anniversaire d’une révolution qui semble déjà bien loin, ces attentats sont la poursuite de la réponse apportée par la mouvance jihadiste au putsch du 3 juillet 2013, puis au coup de force du 14 août suivant. Cette mouvance existait, évidemment, bien avant la révolution du 25 janvier 2011, mais elle a, sans surprise, et comme je n’ai cessé de l’écrire depuis plus de trois ans (ici), largement profité du désordre, de l’inexpérience, des calculs des uns et des autres et d’une crise socioéconomique sans issue pour prospérer.

Ayman Al Zawahiry, le bon docteur, l’avait bien dit, et la confiscation du processus démocratique par les généraux égyptiens lui a donné raison : la démocratie, pour les islamistes, est un piège. Ils ne sont pas seulement incapables de gouverner (ça, c’est plutôt moi qui le pense, pas Doc Ayman, le pauvre homme), ils sont condamnés à être renversés par un système qui, depuis les indépendances, contrôle l’appareil répressif et les combat. Le poids de l’Histoire, des intérêts et des réflexes, est ici trop important pour être négligé. J’ajoute, car, il n’est pas inutile de le préciser même si cela n’est pas l’objet de ma présente divagation, que la douloureuse expérience des Frères depuis 18 mois, au pouvoir puis en prison, est attentivement étudiée par leurs coreligionnaires, par exemple en Tunisie ou en Jordanie, qui en tirent d’enrichissantes conclusions sur la meilleure façon de gérer une situation ingérable.

La restauration en cours en Egypte, que j’évoquais ici et il y a quelques semaines, semble, de plus, oublier un détail : la Confrérie, pour la première fois de son histoire, a gouverné, et quand bien même elle l’a fait comme un manche, son éviction brutale n’a pu, à la fois, que confirmer aux jihadistes qu’ils avaient encore eu raison et conduire certains Frères à choisir la violence. De fait, il existe désormais en Egypte trois forces face à face : le pouvoir, les jihadistes, et certains cadres de la Confrérie décidés à lutter par tous les moyens. Vous comprendrez que la comparaison avec l’année 1992 en Algérie ne cesse de me hanter depuis des mois. Sans doute les autorités et les terroristes jouent-ils la montée aux extrêmes pour affermir leurs pouvoirs respectifs, mais tout cela semble bien hors de contrôle.

Ce passage à l’action violente d’une poignée de membres de la Confrérie pourrait expliquer pourquoi, parmi les 68 attentats recensés dans le pays depuis le mois de juillet 2013 certains ont été des succès opérationnels, manifestement réalisés par des professionnels, tandis que d’autres n’ont été que de médiocres expérimentations à peine dignes d’un apprenti chimiste. Il faut, sans doute, admettre qu’il existe actuellement en Egypte, aux côtés des groupes jihadistes bien connus, des cellules autonomes, et même un nouveau mouvement, baptisé, en toute simplicité, Brigades du Loup solitaire. Ces gars sont des artistes, et il aurait fallu leur confier la saison 3 de Homeland.

Les violences du jour interviennent donc dans un contexte qui ne cesse de se dégrader. Hier, 5 policiers ont été tués à un check point au sud du Caire, et l’ambiance est quand même largement plombée par le harcèlement dont sont victimes les journalistes dans la glorieuse Egypte postrévolutionnaire, ultranationaliste, capable de trouver des complots terroristes dans des pubs Vodafone, et dont certains vont même jusqu’à penser qu’elle est en train d’inventer un fascisme arabe qui promet déjà des développements fascinants.

D’ailleurs, l’approbation de la nouvelle constitution par 98,1% des votants la semaine dernière, lors d’un scrutin à la transparence discutable, a été, en réalité, un plébiscite pour le général Al Sissi, désormais assuré, sauf accident bête, de devenir le nouveau pharaon. Gouvernée par une armée qui, comme d’autres, ne lâche rien et veut croire que tout va redevenir comme avant, quand les pauvres ne la ramenaient pas et que les Frères écrivaient d’incompréhensibles commentaires du Coran dans des camps de concentration, l’Egypte a dépassé la croisée des chemins. La mouvance jihadiste y prospère, elle y recrute, et le moment approche où le pays va devenir une nouvelle étape du jihad tour, un nouveau foyer de violences sans fin. Vous avez aimé les tueries en Syrie, les carnages en Irak, les massacres en Algérie ? Vous allez adorer les boucheries en Egypte.

De l’or pour les braves

Jeudi 23 janvier, AGS aura la joie et l’honneur de recevoir, à l’occasion de son premier café stratégique de l’année 2014, Jocelyn Truchet, auteur (avec Bruno Pasdeloup) de Blessé de guerre, récit d’une mission en Afghanistan qui s’acheva par une grave blessure mais fut le début d’autre chose. La (chienne de) vie, quoi.

Blessé de guerre

L’occasion d’écouter un homme qui a su se relever, et l’occasion de saluer à travers lui ceux qui se battent pour nous.

Rendez-vous sans faute, donc, au Concorde.

Truchet

 

L’Allemagne paiera.

Venu partager à Bangui le rata de la piétaille, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a tenu, et on le comprend, à saluer le courage et l’engagement de nos soldats en Afrique. Il convient, évidemment, de rendre hommage, une nouvelle fois, à cette armée française qui, malgré des coupes sombres imposées par des stratèges que l’on prendrait aisément pour des épiciers, n’en continue pas moins de se battre avec abnégation sur des théâtres qui sont autant de témoignages du désastre qu’a constitué notre politique africaine depuis les indépendances.

Volontiers ferme, en particulier à l’égard d’une institution qui n’a que le droit de la boucler, et si possible règlementairement (et compte-rendu à l’issue), le ministre n’est pas non plus avare de coups de menton, par exemple à l’égard de services dont il semble ignorer qu’ils ne sont dans son ministère que pour des raisons politiques. Sans doute, à l’occasion, sera-t-il bon pour son cabinet, peut-être trop occupé à trouver de bonnes places dans les entreprises publiques, de se demander qui diable pouvait bien être Benjamin Barka, dit Ben.

Grâce à l’extrême efficacité d’une communication au cordeau, dont la souplesse rappelle irrésistiblement celle de la défunte Union soviétique, le ministre est manifestement en droit de s’en prendre aux « experts autoproclamés », comme le relate, très respectueusement, le blog Défense globale de La Voix du Nord, le quotidien régional bien connu.

« Je me souviens qu’au mois de février de l’année dernière, des experts – vous savez, il faut toujours faire attention parce que les experts sont souvent autoproclamés – disaient « ah mais au Mali – trois semaines après le déclenchement de l’opération Serval – la France s’enlise ». Heureusement que nous n’avons pas écouté les experts. Et que la détermination de nos forces, leurs compétences, a permis le résultat que l’on connait. Je le dis pour le Mali mais je le dis aussi pour la République Centrafricaine. »

Et bing !, ajoute d’ailleurs le patron de Défense globale, complimentant ainsi le ministre pour sa saillie et s’assurant, l’air de rien, une place de choix parmi les blogs dont l’état-major des armées autorise la lecture à nos soldat(e)s, qui, sans cette aide désintéressée, seraient soumis à de bien vilaines pensées. Ah la la, c’est bien compliqué, tout ça.

Que faut-il donc retenir des fortes déclarations du ministre ? Qu’il existerait des « experts autoproclamés » se permettant – et, disons-le tout net, c’est un comble – de tenir des propos éloignés de la ligne du parti ? Ou, pire, que la France ne serait enlisée ni au Mali ni en RCA ?

Avant de répondre, commençons par dire que M. Le Drian, en assimilant les questionnements des observateurs à une remise en cause des compétences de notre armée, fait preuve d’une mauvaise foi indigne d’un homme de son rang. Hélas, et à mesure que se passe ce quinquennat, force est de constater que la mauvaise foi fait souvent figure d’argumentaire. Et sinon, ça avance, cette courbe du chômage ?

Si l’on en vient à la douloureuse question de l’enlisement dans les deux conflits ouverts en 2013, elle se pose de façon insistante en RCA, et la presse la plus farouchement antigouvernementale, comme Le Monde, s’interroge sur les conditions de notre engagement dans le pays. S’agissant du Sahel, dont j’ai déjà évoqué ici, à maintes reprises la situation sous le seul angle de la menace jihadiste, je pense pouvoir affirmer sans me dédire que si j’ai toujours soutenu une opération armée contre AQMI et ses alliés j’ai également mis en garde contre son déroulement, ses risques et ses conséquences. Autant dire que si je ne me sens nullement concerné par les déclarations du ministre, j’éprouve néanmoins l’envie d’y répondre. Un défaut qui m’a valu bien des froncements de sourcils dans ma carrière – ou ce qui en tient lieu.

Près d’un an après le début de l’opération Serval, il est tout à l’honneur de la France d’avoir rétabli la souveraineté de Bamako sur l’ensemble de son territoire. Pour autant, et comme prévu, la chose se prolonge. Au mois de novembre dernier, un officier du 1er RHP confiait ainsi dans la presse que « l’ennemi s’était dilué dans la population. » Noooon ? Sans rire ? Ah les fumiers. Quel dommage que des experts autoproclamés aient envisagé cette opportunité des semaines avant le début des opérations. Et quelle tristesse qu’un conseiller militaire de Matignon ait été surpris de la combativité de nos adversaires. Et quel soulagement de savoir que l’amiral Guillaud, parfaitement renseigné par de vrais experts, claironnait, quelques heures après le début des combats, que les jihadistes seraient balayés. On a les chefs qu’on mérite, et croyez-moi, je sais de quoi je parle.

Où sont les montagnes de crânes des émirs tués ? Qui a noté qu’il y avait eu plus d’attentats au Mali depuis le printemps 2013 que dans toute l’histoire du pays ? Qui souligne que la France va maintenir au Mali un millier d’hommes « pour des années » et en déploie encore 2.500 sur le terrain ? Et qui va célébrer l’efficacité opérationnelle de l’armée nigérienne, pourtant soutenue à bout de bras, lors des attentats d’Arlit et Agadez ? Et qui va dire que l’armée française, persuadée de réduire l’ennemi en miettes, n’avait, jusqu’à il y a peu, ni planifié ni budgété l’installation de bases permanentes au Mali ? Et puisqu’on parle de sujets qui fâchent, qui va rappeler à certains services que quand on n’a ni le mandat ni la technique pour traiter des sources humaines clandestines on laisse ça aux grandes personnes, afin d’éviter des drames ?

Le ministre de la Défense, sans doute gagné par l’attachante culture du dialogue qui règne dans son ministère, ne semble pas goûter la pensée hétérodoxe ou les interrogations, certes plus ou moins pertinentes, de la société civile. Mais tout le monde n’est pas Michel Onfray ou Xavier Cantat, et certains commentaires sont d’abord le fait de citoyens désireux, profondément, sincèrement, de voir triompher notre pays mais qui croient, tout autant profondément, que réfléchir ce n’est pas commencer à désobéir.

Just because you wear those sergeant’s stripes don’t mean you ain’t gonna die.

Cinéaste inégal, capable de tourner les deux pires Batman de l’histoire (Batman forever en 1995, Batman & Robin en 1997) comme de réaliser un beau portrait de femme (Veronica Guerin en 2003), Joel Schumacher est d’abord un cinéaste ambigu, tentant parfois de dénoncer une violence qui, en réalité, le fascine.

Auteur de près d’une trentaine de films, ayant fait tourner les plus grands (Tommy Lee Jones, Susan Sarandon, George Clooney, Julia Roberts, Cate Blanchett, Kevin Spacey, Forest Whitaker, et même Nicolas Cage), Joel Schumacher a quand même livré quelques films marquants (The Lost Boys, 1987 ; Chute libre, 1992 ; Phone game, 2002).

The Lost Boys Chute libre

En 2000, désormais connu pour avoir massacré la franchise Batman, pour avoir réalisé un film pour le moins dérangeant autour de l’autodéfense (Le droit de tuer ? en 1996) et un autre, éprouvant, autour des snuff movies (8 mm en 1999), il cède à son tour au besoin qu’ont les cinéastes américains d’évoquer la guerre du Vietnam et réalise Tigerland.

Le droit de tuer ? Tigerland

Le film, porté par une distribution modeste mais talentueuse (Colin Farrell, pour la première fois tête d’affiche, Matthew Davis, Clifton Collins Jr, Shea Whigham, Matt Gerald, et même Michael Shannon avant qu’il ne devienne l’acteur fétiche de Jeff Nichols), ne montre aucune image du Vietnam et suit le parcours d’appelés envoyés à Fort Polk (Louisiane) se préparer au combat.

Tigerland

A bien des égards, Tigerland fait penser à Full metal jacket, le film ô combien surestimé de Stanley Kubrick (1987), mais sans jamais parvenir à se départir d’une certaine lourdeur. Prisonnier des règles d’un récit vu ou lu des dizaines de fois, il ne fait qu’aligner les épisodes ou les scènes classiques : instructeurs sadiques, soldats craquant sous la pression, racisme au sein de l’unité, personnalités s’opposant autour de la question de l’autorité et de la nécessaire cohérence de l’armée ou du caractère aliénant de la discipline.

Tigerland, le nom de ce centre d’aguerrissement, aurait pu être le personnage principal du film. On le ne voit, finalement, que très peu, et même la pluie ou la boue ne sont pas aussi bien rendues que dans des films sans ambition, comme Basic, de John McTiernan (2003, avec John Travolta, Samuel Jackson, et Connie Nielsen). De même, la personnalité du personnage interprété par Colin Farrell n’est pas assez mise en valeur, alors qu’il y avait là l’occasion de créer presque un mythe.

De vexations en affrontements avec la hiérarchie, de punitions en coups d’éclat, Colin Farrell joue honnêtement sa partition, mais l’ensemble manque de souffle. Le film, cependant, frémit lorsque, exaspéré, un officier explique au héros qu’il n’est qu’un lâche parce qu’il refuse d’assumer ses talents de meneur d’hommes, de chef né et préfère son égoïsme.

A ce moment, on se dit que peut-être enfin les blessures secrètes du personnage vont être exposées. Et on se dit aussi que Joel Schumacher a enfin atteint son sujet. Cinéaste controversé, n’aurait-il donc commencé son film par des scènes sans complaisance pour l’armée pour mieux, ensuite, exalter, en particulier par les figures, très humaines, des sergents Landers et Eveland, la nécessité de s’aguerrir, de s’endurcir, pour mieux affronter une guerre que le pays mène, fut-elle injuste et impopulaire ? Hélas, il n’en est rien et les questions, à peine esquissées, ne créent qu’un peu plus de frustration devant ce qui aurait pu être un bon film.

Hésitant entre le récit d’initiation, le portrait d’une personnalité atypique, le tableau d’une société malade dont l’armée est, décidément, bien indisciplinée et minée par le racisme, ou une authentique intrigue, Tigerland n’en reste pas moins un petit film attachant, finalement assez personnel, loin, cependant, de pouvoir figurer parmi les oeuvres majeures consacrées à la guerre du Vietnam.

« Here you come again/Just when I’m about to make it work without you » (« Here you come again », Dolly Parton)

J’ai tendance à placer sur le même plan les idéologues et les imbéciles, mais il s’agit sans doute là d’une des nombreuses manifestations de ma légendaire arrogance, ici mâtinée de mon déplorable cynisme. Prenons, au hasard, l’Egypte, où la situation ne fait qu’empirer grâce à la politique pleine de sagesse et de modération de généraux jurant leurs grands dieux qu’ils n’agissent que pour le bien de tous.

Je ne vais pas vous faire l’injure de rappeler les épisodes précédents, rassemblés ici, mais il ne me semble pas inutile de préciser que l’armée égyptienne, après avoir fait mine de sauver la révolution au mois de février 2011, a finalement renversé en juillet dernier un président démocratiquement élu – après avoir fait invalider le parlement, également élu, et islamiste à 75% – puis a entrepris de briser les manifestations pacifiques qui protestaient contre le putsch.

Il serait sans doute un peu hâtif de voir en moi un défenseur des Frères, ou même un partisan de l’islam politique. Laïc, républicain, ponctuellement tenté par le jacobinisme, je crois en revanche à la légitimité du mandat obtenu du peuple lors d’un scrutin transparent, et force est de reconnaître que les Frères musulmans étaient parvenus au pouvoir, en 2012, de façon bien plus propre que tous leurs prédécesseurs à la tête de l’Etat égyptien. Le fait qu’ils se soient, sans surprise, révélés incapables de gouverner, handicapés qu’ils étaient par leur dogmatisme et leur incompétence, aurait pu, éventuellement, justifier une nouvelle révolte si celle-ci n’avait pas été, sinon créée, du moins orientée par des militaires dont le seul projet politique semble être de restaurer un ordre ancien dont on a pu, depuis des décennies, mesurer toute la pertinence.

Depuis cet été, en effet, les généraux, à la manœuvre derrière des autorités intérimaires fantoches, ne font que rétablir un système que la révolution du 25 janvier 2011 entendait abattre. Après quelques semaines d’observation, la force de l’évidence s’est imposée à la plupart des observateurs, et le constat est accablant. Les médias sont soumis aux pressions de l’Etat comme jamais, la justice, que l’on disait indépendante, joue le jeu d’une mascarade judiciaire qui ne craint pas le ridicule et accable les dirigeants islamistes, dont le président déchu Mohamed Morsy, des chefs d’inculpation les plus absurdes. Le président renversé est ainsi, notamment, accusé d’espionnage et même d’avoir tenté d’entrer en contact avec des groupes jihadistes actifs en Afrique. Un général égyptien plus énervé que les autres a même déclaré que Mohamed Morsy avait envisagé de vendre le Sinaï au Hamas. Ben voyons.

Le pays tout entier, déjà enclin à relayer force théories du complot et autres menées sournoises ourdies par des sionistes décidément infatigables, en vient à croire, sous l’impulsion de cette clique, les innombrables foutaises que lui assènent des généraux dont on aimerait penser qu’ils sont d’habiles manipulateurs mais qui pourraient bien n’être, au final, qu’une troupe de vieilles badernes prêts à toutes les bassesses pour garder la main sur le cash.

Comme en Algérie, et la comparaison n’est pas innocente, je serais prêt à étudier les thèses de manipulations habiles du pouvoir si celui-ci n’avait pas fait, par le passé comme aujourd’hui, l’éclatante démonstration de son incompétence et sa criminelle impéritie. J’ai, du coup, du mal à imaginer que des équipes ayant accumulé, depuis tant d’années, tant d’erreurs stratégiques et ayant gâché tant d’énergie et d’occasions, puissent mener à bien de subtiles actions politiques. Le dernier naufrage public, observé lors de l’annonce de la tenue du prochain référendum constitutionnel (ici), confirme, à mes yeux du moins, que l’Egypte est gouvernée par des types qui font ce qu’ils peuvent pour eux et tentent de nous faire croire qu’ils ont vision claire et pleine de hauteur des événements.

Je ne vais pas non plus revenir sur la situation économique ou sociale du pays, miné par le chômage, victime d’un taux d’analphabétisme qui le rend perméable à toutes les idéologies et toutes les propagandes, confronté à des défis qu’il est incapable de relever. Il faut, cependant, bien garder en tête que ceux qui prétendent aujourd’hui le sauver sont ceux dont la gestion l’a conduit à la révolution de 2011. Autant dire que les chances qu’ils accomplissent des miracles aujourd’hui plus qu’hier sont assez minces, même avec les massives aides financières de leurs alliés du Golfe.

La question la plus immédiate, naturellement, reste celle de l’insurrection jihadiste en cours. Malgré tous ses efforts, et là aussi sans surprise, l’armée égyptienne s’est révélée incapable de mâter les groupes actifs dans le Sinaï. Ceux-ci, amicalement aidés par les petits gars du Yémen, et étroitement liés aux microcellules actives à Gaza, sont désormais reconnus par les jihadistes de Syrie et parviennent, sans difficulté majeure, à frapper régulièrement à l’ouest du Canal, comme à Mansourah le 24 décembre. C’est Saint-Louis et Robert d’Artois qui vont être contents, même s’il ne faut pas le dire aux chefs d’Ansar Bayt Al-Maqdis, des garçons un peu sanguins.

Depuis cet été, les généraux égyptiens fondent leur discours sur la lutte contre le terrorisme islamiste et ne cessent d’accuser les Frères d’être les responsables des violences. Outre le fait qu’ils oublient opportunément que le terrorisme sévissait dans le Sinaï AVANT le putsch, ils semblent ignorer que la Confrérie rejette la violence depuis des décennies et que cette posture a d’ailleurs conduit à l’émergence de la mouvance jihadiste égyptienne. Ils omettent également de rappeler que les responsables d’Al Qaïda et de ses alliés ont toujours ricané devant ces islamistes qui acceptaient de se plier au verdict des urnes, avant de les avertir que personne ne les laisseraient remporter une élection, et encore moins se maintenir au pouvoir.

Depuis le mois de juillet cohabitaient en Egypte deux forces islamistes hostiles à l’armée mais profondément différentes. La première, représentée – schématiquement – par les Frères, entendait protester contre le coup d’Etat mais sans tomber dans le piège de la violence. La voie était étroite, et la tentation grande de basculer dans une insurrection. Pourtant, et malgré des initiatives locales, les sympathisants de la Confrérie ont su se tenir, se concentrant, malgré la pression des autorités, sur des actions politiques, dont une agitation croissante dans les universités, le boycott annoncé du référendum de janvier 2014 et des manifestations régulières.

De leur côté, les groupes jihadistes du Sinaï ont poursuivi leurs actions, en s’en prenant en priorité aux forces de l’ordre, dont les bâtiments sont régulièrement visés. Cette stratégie, défi aux nouvelles autorités, est une façon de faire payer au régime sa répression contre les Frères, et ceux-ci se voient donc vengés par des hommes dont ils rêvaient de se tenir loin. La normalité n’est décidément pas facile à atteindre pour les islamistes égyptiens.

Cette situation permet au régime, où l’on compte sans doute des sophistes et des esprits cultivés adeptes des syllogismes (Nos terroristes sont des jihadistes/Les jihadistes sont des islamistes/Les Frères musulmans sont des terroristes), de qualifier, d’un point de vue pénal, la Confrérie de groupe terroriste. Cette évolution, majeure, décidée hier dans une parfaite illustration de l’esprit de Noël, autorise le régime à intensifier la pression sur le mouvement, à interdire ses dizaines d’ONG et à écraser ses militants par des peines d’une brutalité qui n’était pas de mise avant la révolution.

Interdite, démantelée, chassée du pouvoir après avoir joué le jeu, que peut donc faire la Confrérie sinon, à terme, se disloquer entre ceux qui rejetteront toujours la violence et ceux qui, écœurés, radicalisés, rejoindront les groupes jihadistes déjà actifs ou créeront les leurs ? La mise en place de numéros de téléphone permettant de dénoncer les islamistes donne une idée du climat qui va s’installer dans le pays.

Les généraux égyptiens sont-ils aveuglés par leurs certitudes ou jouent-ils avec le feu en accélérant un affrontement ? Sont-ils conscients que l’accomplissement d’une prophétie autoréalisatrice de cette ampleur dans un pays désormais aussi profondément scindé relève, au mieux du pari idiot, au pire du suicide collectif ? Sont-ils persuadés à ce point de la justesse de leur position et de leur puissance qu’ils pensent pouvoir vaincre une insurrection qui gronde et va bientôt éclater ?

La question se posait, dès cet été, des leçons que les généraux égyptiens avaient apprises de leurs homologues algériens, avec lesquels il faut décidément les comparer. Nous aurons bientôt la réponse, et il n’y a aucune raison de penser qu’il y puisse y avoir lieu de s’en féliciter.

Le renseignement au cinéma : gagner – et conserver – le respect de ses alliés.

Il existe, indubitablement, un génie français, fascinant, complexe, déroutant, et attachant. Ses caractéristiques sont nombreuses, en apparence incohérentes, et elles échappent souvent à la compréhension des esprits les plus acérés. Il en va ainsi dans le monde du renseignement comme dans d’autres, et on retrouve parfois, sur le terrain ou en salle de réunion, ce mélange unique de panache et d’imagination qui peut confiner au sublime comme relever de la plus éhontée des impostures.

Face à la puissance de l’Empire, et d’autres alliés européens dont nous estimions à tort les moyens proches des nôtres, il a longtemps été pratiqué une admirable discrétion sur la réalité de nos investissements en personnels. Les raisons de cette attitude ne devaient pas tant à la modestie naturelle qui caractérise nos dirigeants qu’à la sainte frousse qui s’emparaient d’eux à l’idée que nos partenaires puissent apprendre que nous étions si performants avec si peu. Jamais, sans doute, n’ai-je autant ressenti la cruelle pertinence de la formule qui dit que la France a les ambitions d’une superpuissance et les moyens d’une principauté méditerranéenne qu’en restant évasif auprès de nos plus proches partenaires. Et ce ne sont pas les risibles rodomontades entendues récemment, affirmant que nous disposions de la meilleure armée d’Europe, qui me feront changer d’avis.

Pour tout dire, la chose a longtemps été mystérieuse. Au mois de septembre 2001, à l’occasion d’un déjeuner organisé après une réunion internationale consacrée à l’affaire Beghal, un groupe de jeunes femmes de la CIA m’avaient abordé. Ces trois analystes, qui se consacraient au seul dossier de ce turbulent garçon, me demandèrent combien de cas je traitais. Je pris le temps de réfléchir, avant de répondre : « Oh, au moins une quarantaine ». A leur réaction, je compris que je venais de gaffer, et qu’elles me considéraient désormais comme le pêcheur du poisson en plâtre de Trois hommes dans un bateau.

A dire vrai, nos approches étaient si différentes qu’elles étaient proprement incompatibles. Comme à son habitude, l’Empire ne mégottait pas sur les moyens alors que la France, conjuguant un budget du Tiers-Monde et un recrutement choisi, privilégiait des équipes réduites. Je ne peux d’ailleurs cacher ma nostalgie de ces moments où une poignée d’analystes, tous différents, en remontraient au monde tout en essayant de sauver le suivi d’Al Qaïda, jugé sans intérêt par une poignée de chefs qui depuis jurent qu’ils avaient vu la menace avant tout le monde. Irresponsables et coupables.

J’appris donc ma leçon, et plus tard, devenu, le temps d’un week-end, une sorte de conseiller CT au sein d’une délégation de techniciens chevronnés partie rencontrer les autres seniors SIGINT occidentaux, je sus taire le fait que mes collègues étaient au moins aussi bons que la NSA alors qu’ils étaient trente fois moins nombreux. Le fait est qu’au-delà de ces petites curiosités entre alliés auxquelles n’entendent rien les intarissables commentateurs subis depuis le début de l’affaire Snowden l’important est toujours que la coopération fonctionne au mieux sur le terrain. Comme l’aurait dit le regretté Thierry Roland, en matière de contre-terrorisme comme sur un terrain de football, il n’y a que le résultat qui compte.

Parfois, cependant, mieux vaudrait être discret pour cacher, non pas tant le génie gaulois que l’incurie d’administrations plus occupées à glisser la poussière sous le tapis qu’à défendre la République. Faut-il, par exemple, revenir sur ce chef de poste, brutalement rappelé d’un pays d’Asie du Sud-Est pour avoir fait une apparition remarquée dans les jardins de l’ambassade, vêtu d’un short en satin, d’une chemise bariolée et d’une paire de tongs devant un parterre d’invités choisis ? Ou ce colonel qui s’obstinait à traiter son unique source clandestine tous les mois dans le même hôtel de Bonn sous le regard amusé des services locaux ? Ou cet officier de liaison en Scandinavie qui ne parlait pas anglais ?

Le drame de nos services, parmi les maux auxquels sont confrontés tous leurs homologues, vient de ce mélange, désespérant, d’amateurisme, de mépris pour l’adversaire et d’arrogance typiquement français qui écœure les plus belles âmes et contribue, parfois, à fragiliser le travail acharné et discret de centaines de fonctionnaires et militaires simplement attachés à la défense de leur pays.

OSS 117 : Rio ne répond plus, de Michel Hazanavicius (2009).

Why don’t you connect the dots? Because the whole page’s black!

Le 1er mai 2013, deux ans après l’élimination d’Oussama Ben Laden par les petits gars de la SEAL Team Six, HBO a diffusé le documentaire Manhunt de Greg Barker. Déjà auteur, en 2009, d’un film remarqué, Sergio, consacré au diplomate brésilien Sérgio Vieira de Mello tué dans un attentat d’Al Qaïda à Bagdad le 19 août 2003, auteur de plusieurs épisodes de la série Frontline diffusée par la télévision publique impériale PBS, dont Ghosts of Rwanda (2004), Barker était sans doute l’homme de la situation pour relater la traque d’OBL par Washington.

Quelques mois après l’exceptionnel film de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty, magistrale transposition romanesque de l’affaire, le besoin existait, sans le moindre doute, d’un authentique travail journalistique, sans esbroufe, présentant au public les efforts ayant abouti à la mort de l’ennemi public n°1 de l’Empire.

Manhunt Zero Dark Thirty

Greg Barker, en vétéran du documentaire, s’est parfaitement acquitté de cette mission, rendant un film passionnant, et sobre malgré quelques petits intermèdes sans grand intérêt. A partir du livre de Peter Bergen, Chasse à l’homme (2012), il s’est attaché à décrire la logique, à la fois de la traque du chef d’Al Qaïda, mais aussi de l’évolution de la campagne anti terroriste impériale.

De fait, Manhunt est bien plus que le simple récit d’une longue suite d’opérations clandestines. Il s’agit, avant tout, d’une nouvelle plongée, fascinante, dans les arcanes de la guerre mondiale contre le terrorisme initiée par l’Administration Bush et reprise, in extenso, par le président Obama. Grâce à des témoignages, nombreux et parfois passionnants, d’acteurs directs de cette traque, et grâce à des extraits choisis avec soin de vidéos parfois rarissimes, on peut suivre ainsi le cheminement de responsables de la lutte contre Al Qaïda, à commencer par les fameuses analystes, the sisterhood, qui exposent avec beaucoup de sincérité et d’émotion leur mission et leur dévouement.

Manhunt - Nada

Le film de Greg Barker doit, en effet, beaucoup aux entretiens, parfois très émouvants, avec ces membres de l’agence américaine qui racontent leur démarche, décrivent de l’intérieur le choc des attentats du 11 septembre, relatent l’accumulation de signaux inquiétants mais terriblement imprécis précédant les attaques de New York et Washington, laissant transparaître leur émotion au souvenir des collègues tué(e)s ou des injustices subies. La façon dont ces analystes décrivent la mouvance jihadiste, sa complexité, la multitude de ses points d’entrée est également un modèle du genre, et on apprend plus en les écoutant que dans la plupart des livres parus en français depuis des années. Je me permets d’ailleurs de saluer ici, très confraternellement, Nada Bakos et Cindy Storer, dont l’attitude, faite d’acharnement, de lucidité, d’imagination et de sensibilité, me semble incarner quelques unes des qualités indispensables à un analyste. Et j’ajoute, car c’est plus fort que moi, qu’ici aussi on a entendu de hauts responsables, dont un directeur, critiquer vertement les contre-terroristes, accusés de sabotage (sic) pour n’avoir pas vu venir le coup. Bref, je raconterai ça un jour.

Riche, rigoureux, Manhunt évoque l’usage de la torture, laisse s’exprimer les opinions contraires de Jose Rodriguez et Ali Soufan, et donne la parole au général McChrystal, dont les propos, d’un terrible pessimisme, mériteraient à eux-seuls d’être disséqués. On lit, en creux, comme d’autres ont pu le dire ou l’écrire, que la lutte contre Al Qaïda, qu’il n’est pas question de ne pas mener, avec la dernière énergie, est dans une impasse. Stanley McChrystal, lui aussi, évoque même une endless war et notre incapacité à formuler une réponse politique – à supposer qu’elle existe – et à savoir why the enemy is the enemy.

Soleil vert

Jeudi 12 décembre, l’équipe d’AGS aura le privilège d’accueillir Jean-Michel Valantin, auteur, entre autres, de Guerre et nature (2013, Editions Prisma) qui viendra nous parler des conséquences des modifications climatiques en cours sur les grands équilibres stratégiques et les politiques de défense.

Comme toujours, cette nouvelle édition de nos cafés stratégiques aura lieu au Concorde, bien connu des habitués.

Valantin