Mais dites-moi, monsieur Pivert, ces moricauds, vous les avez vus ?

Avant de me retirer à la campagne et d’entamer, comme le colonel Clifton, une collection de bagues de cigare, il n’est sans doute pas totalement absurde de vouloir, une fois de plus, exprimer ma très naïve exaspération.

La multiplication des nains, ce phénomène réjouissant que j’avais décrit ici il y a déjà bien longtemps, prend désormais des proportions fascinantes. La tendance était lourde depuis le début des révoltes arabes, elle devient lame de fond depuis le début de l’opération Serval. Tout le monde s’y met : universitaires tiers-mondistes, commentateurs souverainistes financés par des Etats étrangers, apprentis espions recalés aux concours et dont le simple nom fait sourire à Levallois ou du côté de Mortier, anciens responsables des services dont la longue suite d’échecs vaut manifestement caution pour une grande partie de la presse, agrégés d’arabe à peine capables de comprendre les rapports de police qu’ils recopient, intellectuels inconnus qui se découvrent une expertise sur la région, sans parler de quelques députés élus par des nostalgiques de l’OAS et reconnaissables à leur tenue de souteneurs napolitains et leur posture martiale de réformés pour cause de pieds plats. Evidemment, je pourrais aussi parler de l’armée française, qui tire gloire d’avoir conquis un pays vide et qui évite soigneusement de rappeler qu’elle ne pourra plus le faire, dans quelques années tant son matériel est fatigué, mais j’ai tendance à respecter les types qui se battent, plus que ceux qui bavent à Sciences Po.

Bien, procédons avec méthode.

D’abord, le narcojihad.

IL N’Y A PAS DE NARCOJIHADISTES AU SAHEL RPT : IL N’Y A PAS DE NARCOJIHADISTES AU SAHEL. Il s’agit d’un fantasme, qui fait sourire TOUS les professionnels du renseignement de ce pays, mais qui est abondamment relayé par une coterie d’escrocs, d’imposteurs et d’idéologues de comptoir qui refusent absolument d’envisager le caractère politico-religieux du jihad. Pour cette bande d’esprits éclairés, qui volent d’échecs en naufrages depuis plus de vingt ans et qui se trompent avec une admirable constance, le terrorisme ne peut être que l’expression d’une volonté politique étatique, ou d’un groupe ethnique défendant des revendications irrédentistes.

Ces grands esprits, dont il faut sans relâche saluer la clairvoyance, ont, par exemple, affirmé pendant des jours après le 11 mars 2004 que l’attentat de Madrid était le fait de l’ETA. Mais oui bien sûr. Ou indiqué que les types d’Al Qaïda étaient des « pouilleux dans une grotte ». Des pouilleux, mais bien plus efficaces que les Karens ou les Kurdes, pourtant si romantiques, mon gars.

Depuis plus de 15 ans, il faut supporter ces types qui, non seulement n’ont JAMAIS la moindre preuve de ce qu’ils avancent (le rôle du DRS, des Frères musulmans, des grandes banques, de la RATP, de mon voisin, de Celui-qu’on-ne-doit-pas-nommer, etc.) mais qui en plus refusent OBSTINEMENT de lire les dossiers. Avec une telle rigueur intellectuelle, on mesure la puissance de leurs analyses.

Si les types d’AQMI ne sont animés que par l’appât du gain, s’ils vendent la drogue sud-américaine (qui arrive en effet dans la région dans des quantités alarmantes), où est l’argent ? Où sont les gagneuses ? Où sont les voitures de luxe ? Où sont les palais de marbre ? Et où sont les flux financiers de blanchiment ? Où sont les banques qui gèrent cette fortune ? Et où sont les armes modernes qu’ils pourraient s’offrir ? Et quel narcotrafiquant serait assez bête pour s’acoquiner avec des types que le monde entier veut pulvériser ? On sait, depuis 1995, que les charmants garçons du GIA ont pratiqué la protection des trafics traditionnels, et ont ponctuellement donné un coup de main aux narcos locaux, mais on est loin du tableau peint par les experts de plateaux. Le hic, c’est que  cette réalité, toute en subtilité, est moins vendeuse que les déclarations à l’emporte-pièce. Que voulez-vous, j’ai été élevé selon des préceptes qui s’accoutument mal des approximations populistes. Oui, je sais, déplorable logique petite-bourgeoise que la mienne.

Apprentis géopoliticiens capables de déceler un complot mondial dans un hospice de vieillards, journalistes avides de gloire mais incapables de citer une seule source sérieuse, retraités notoirement incompétents mais peu avares de leurs conseils, rien ne nous est épargné, et une bonne partie de la presse reprend, presque servilement, leurs foutaises. Faut-il s’inspirer des mémoires de Gamelin pour fonder notre nouvelle politique de défense ? Non, et pourtant c’est bien ce que nous faisons en laissant un tel ramassis de médiocres monopoliser l’espace médiatique, de plateaux de télévision en tribune dans de grands quotidiens, sans parler des relations incestueuses entre organes de presse sur fond de fraternité dévoyée.

Les membres d’AQMI ne sont pas des jihadistes, ni même des islamistes.

Non, bien vu, ce sont réalité des chanteurs des Village People, des choristes d’ABBA, et des roadies de Kool & The Gang partis prendre les eaux dans à Kidal et Tessalit, deux villes connues pour la qualité de leurs cures thermales.

Evidemment, ceux qui nous affirment ça ont lu les débriefings des sources, écouté les conversations entre les émirs d’AQMI et les responsables jihadistes au Pakistan, en Suède ou en Allemagne, lu les communiqués, noté les références religieuses. Evidemment, ils ont démantelé des réseaux, découvert des centaines de CD de propagande islamiste radicale, subi la logorrhée religieuse des suspects. Evidemment, ils se souviennent des conversations de ces émirs avec des idéologues dans le Golfe. Et évidemment, le fait qu’AQMI ait été adoubée par Al Qaïda ne les fait pas chanceler, pas plus que l’application de la charia, ou les liens plus qu’étroits avec Boko Haram, les Shebab, ou AQPA, l’élite du jihad.

Il faut dire que ces mêmes garçons nous ont seriné pendant des mois que le MUJAO était une dissidence, qu’Ansar Al Dine voulait la paix, que Mokhtar Belmokhtar avait été exclu, et le fait que tout ce petit monde se batte côte à côte et se coordonne ne les fait pas douter. Comme aurait dit Brel, chez ces gens-là, on ne réfléchit pas, on assène.

On pourrait se demander, à l’occasion, pourquoi et comment ces esprits, dont certains ont été réellement talentueux, en sont venus à balancer avec un tel aplomb des stupidités de cet acabit. Alors, consternante rigidité intellectuelle qui voudrait qu’un islamiste radical ne puisse être qu’un vieux professeur d’Al Azhar ou de la Lumineuse, à Médine ? Ou retard face aux évolutions du monde ? Ou accaparement, conscient ou inconscient, des inquiétudes de quelques régimes moyen-orientaux pour le moins isolés ?

Les révolutions arabes sont manipulées par la CIA et les Frères musulmans

Le premier étudiant doté d’un cerveau correctement alimenté en oxygène pourrait contredire cette affirmation, en citant les documentaires diffusés depuis des années sur Arte ou en effectuant une revue de presse grâce à Google. Nos commentateurs bondissants sont évidemment au-dessus de ça : pas un mot de la scène politique syrienne, pas un mot des mouvements sociaux en Egypte, tout ça, c’est la faute des Frères musulmans, ma pauvre dame. Ah la la, ils nous causent bien des soucis.

Pas un seul de ces observateurs exigeants n’a jugé utile de noter que les révolutions, en Tunisie, en Egypte ou en Syrie, ont été déclenchées par une avant-garde de courageux activistes, certes rapidement dépassés par la répression (Syrie) ou par des mouvements islamistes, certes puissants, mais initialement dubitatifs, pour ne pas dire méfiants (Egypte, Tunisie). Aucun n’a fait référence aux événements de 2008 qui, dans tous les cas, ont sonné comme des avertissements que les régimes n’ont pas voulu entendre.

Comme je l’écrivais ici, nos commentateurs n’ont que faire des enchaînements logiques, de l’ordre dans lequel les phénomènes se sont enchaînés. Si les Frères sont au pouvoir en Egypte, si Ennahda est au pouvoir en Tunisie, si les jihadistes sont à la manœuvre en Syrie, et même en Libye, c’est bien qu’ils étaient dans le coup dès le début. Inutile de gloser sur ce merveilleux raisonnement, évidemment. Les faits sont têtus, mais seulement pour ceux qui s’y confrontent, et tous ne voient dans ces révolutions, loin d’être achevées, que la venue de l’antéchrist.

On sait bien quelles sont les motivations. Souverainistes ignorants, nationalistes rances, universitaires glacés incapables de la moindre empathie, donneurs de leçons inexpérimentés, ils font fi des motivations des révolutionnaires, refusent de voir plus loin que la fin de la semaine et, drapés dans leurs habits de vieux sages, nous expliquent qu’ils ne font qu’alerter le peuple ignorant au sujet des menaces qui guettent.

Autant être très clair, il va quand même être difficile de me faire passer pour un partisan enragé des Frères musulmans, ou pour un type influencé par on ne sait quelle puissance étrangère. Tout le monde n’a pas la chance d’aller à Alger propager la bonne parole auprès d’un public déjà conquis (et dont on salue, au passage, la vitalité intellectuelle), ou de recevoir le soutien de quelques amis bien placés, à Moscou, Damas ou Téhéran. Les liens des uns et des autres avec des pays ouvertement hostiles ou faussement amicaux permettent, par ailleurs, de relativiser la portée du souverainisme intransigeant défendu avec emphase. Nous sommes pourtant, là, confrontés à la convergence d’idéologies en apparence  incompatibles mais unies par des détestations communes (l’Empire, Israël, la démocratie occidentale, le libéralisme), et des craintes voisines (islam, salafisme, chute des dictatures laïques), qui aboutissent à la rédaction de documents d’une haute tenue intellectuelle.

J’ai, à plusieurs reprises, ici ou là, par exemple, exprimé mes craintes quant aux conséquences des révolutions arabes, et même ricané de l’optimise de certains, mais le fait que ces révoltes soient confisquées par les islamistes (légitimement élus en Égypte, en passant) ou transformées en guerre civile par les jihadistes ou les salafistes (en Syrie aujourd’hui, en Tunisie peut-être demain) n’enlève RIEN à leur sincérité initiale. Accuser la CIA d’avoir financé les révolutionnaires progressistes, c’est oublier, et c’est cocasse de la part de certains anciens hauts fonctionnaires, que les administrations occidentales, à commencer par la française, défendent des intérêts ET des valeurs. Que des militants progressistes – qui sont loin d’être aux ordres, quant on lit leurs appréciations du conflit israélo-palestinien ou de l’intervention au Mali – aient été accueillis à New York, Londres ou Paris, c’est bien normal. Que le Département d’Etat ait financé d’une main des ONG démocratiques tout en écrivant de l’autre que la chute de Moubarak serait une affaire délicate à gérer, rien de plus normal.

Il est, par ailleurs, amusant de constater que ceux qui se pignolent à longueur de journée à l’évocation de la Résistance, du combat contre l’oppresseur et de la grandeur du sacrifice ultime n’éprouvent que de l’effroi devant des révolutionnaires qui bouleversent leur monde. Et, sans le moindre remord, et tout autant pour défendre leur approche d’entomologiste que pour conserver un statu quo qui les rassurait, les voilà qui balayent des revendications légitimes. Cynisme, courte vue, et sans doute, sans doute, un petit relent de racisme devant ces Arabes décidément pas bien fiables qui vont secouer notre monde. Et tant pis pour les siècles de guerres intra-européennes qui ont embrasé le monde, car, comme chacun le sait, NOUS sommes bien plus raisonnables qu’EUX.

La morale est simple, et elle ne fait que préconiser des mesures ponctuelles et des calculs d’épicier : laissons les révoltes s’éteindre, et espérons que les suivantes auront oublié notre attitude. Mes compliments.

Islamistes soutenus en Syrie, combattus au Mali

L’accusation est relayée par les crétins habituels, à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite, ainsi que par quelques universitaires connus pour leur défense des génocidaires rwandais – et donc d’authentiques références morales – ou des philosophes confidentiels qui placent avec peine l’Egypte sur une carte et confondent sunnisme et chiisme. Heureusement que les géopoliticiens de pacotille bénéficient des éclairages de ces penseurs qui mêlent craintes et faits, comme d’habiles propagandistes. En Syrie, la France ne soutient pas les jihadistes, pas plus, d’ailleurs, que ne le fait l’Empire, comme une récente audition de Mme Clinton l’a confirmé. Le fait d’accompagner une rébellion plus ou moins laïque – et qui a bien du mal – n’est pas la même chose que d’armer les jihadistes syriens. Mais la caricature (mêler progressistes et islamistes radicaux) permet d’évacuer la question de la nature de la révolte initiale, et fait donc le jeu de ceux qui, à Damas, à Moscou ou Téhéran voient leur monde se fissurer. A Alger, même, avec un admirable culot, certains vont même plus loin comme le Premier ministre Ouyahia :

Intervenant à partir d’Oum El Bouaghi, à l’est du pays, dans le cadre de la campagne de son parti, en prévision des élections locales du 29 novembre prochain, Ahmed Ouyahia s’en est violemment pris aux « pseudos prêcheurs de la démocratie qui, en réalité, haïssent les peuples, avaient renversé la démocratie palestinienne lorsque celle-ci avait fait émerger le Hamas ». D’autre part, l’ancien Premier Ministre a assuré que « l’agression ignoble » menée actuellement par les israéliens contre Ghaza « montre bien le mensonge de ces perfides prêcheurs de Droits de l’Homme et ces faux protecteurs des minorités qui se servent de ces principes comme alibi pour s’ingérer dans les affaires des autres peuples ». (In Algérie Focus du 18 novembre 2012). 

La crainte est là, à la fois logique et compréhensible, et en même temps insupportable. Elle conduit à tous les amalgames à toutes les outrances, à toutes les dérives, reprenant les mêmes mensonges déjà entendus au sujet des liens entre l’Empire et Al Qaïda, méprisant les faits, sautant aux conclusions comme un commissaire du peuple ou un inquisiteur espagnol.

Et l’obsession pour le Qatar, pour fondé que puisse être l’intérêt pour cet émirat décidément bien ambigu, est née bien récemment. Que n’entendions-nous pas, il y a dix ans, les mêmes commentateurs acérés, qui faisaient des fortunes dans le Golfe en vendant leurs ordures conspirationnistes et antisémites, dénoncer l’exportation du wahhâbisme et du salafisme ? A cette époque, les jihadistes irakiens étaient des résistants, certes un peu brutaux, et les Taliban afghans défendaient leur sol contre l’insupportable oppression occidentale. Dans tous les cas, tiers-mondisme de circonstance, besoin de se trouver une cause – et une rente, aveuglement, cynisme au sourire de prédicateur peiné, connaissances dévoyées ou ignorance assumée. Il faut parler, occuper le terrain, alimenter la chronique d’accusations spectaculaires, sans preuve, sans élément, sans même un raisonnement.

En évitant soigneusement de réfléchir, en relayant sans fin les mêmes idioties, en se laissant aveugler par les CV plus ou moins bidonnés, en refusant de poser la moindre question un tant soit peu gênante, la plupart des médias français sont des naufragés volontaires, entretenant la confusion, alimentant les fantasmes. Quand la contradiction est argumentée, elle est enrichissante, et peut même conduire à évoluer. Quand elle n’est qu’affirmations arbitraires, elle devient propagande, discours officiel. L’Histoire vous jugera, et il ne faudra pas geindre, même si ça picote.

M. Verloc était un parfait gentleman.

La fiction est parfois le meilleur moyen de transmettre une part de vérité, et la littérature consacrée au renseignement – la vraie, pas la pornographie militariste que l’on achète dans les gares –  est là pour le confirmer.

AGS a le plaisir et l’honneur d’accueillir, à l’occasion de son prochain café stratégique le 14 février, Daniel Hervouet, contrôleur général des Armées, ancien officier des forces spéciales et auteur de thrillers. Une rencontre qui promet d’être enrichissante. A jeudi, donc.

Bring me people to kill

Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow (2012), n’est pas un film, c’est un monument.

En près de trois heures, la cinéaste, dont le film précédent, The Hurt Locker (2008), a déjà été récompensé par six Oscars, nous plonge au cœur de la traque d’Oussama Bin Laden par la CIA.

Loin d’être le documentaire qu’on a voulu nous vendre, Zero Dark Thirty est un vrai film d’auteur, bien documenté, certes, mais portant une vision et une interprétation particulières des événements, tourné avec la froideur presque mécanique qui caractérise le cinéma de Kathryn Bigelow. On ne trouve donc nulle grandiloquence dans le récit, et tout y est terriblement sobre, presque glacé, des séances de torture au raid final, en passant par les attentats et les engueulades.

Ça commence par l’attentat le plus meurtrier de l’Histoire, et ça finit par une tuerie. Ça commence par des voix de femmes sur un écran noir, disant qu’elles vont mourir, et ca finit par une femme seule, brisée par sa quête. Ça commence par un échec majeur, et ça finit par un succès tardif. Et entre ce début qui n’en est pas un, et cette fin qui ne règle rien, un choc, ou plutôt une série de chocs.

Ne nous y trompons pas, Zero Dark Thirty n’est pas un film sur le jihad, et il nous apprend moins sur Al Qaïda que The Siege, (1998, Edward Zwick), Body of lies (2008, Ridley Scott), ou même The Kingdom (2007, Peter Berg). Il nous décrit, en revanche, la lutte anti terroriste menée par l’Empire, avec ses moyens illimités et sa détermination aveugle.

Aux victimes sans visage mais dont on entend les voix terrifiées succède ainsi le silence en gros plan d’un jihadiste torturé dans les locaux sordides d’une base secrète de la CIA. « Vous vous souvenez des images du 11 septembre ? Voyez à présent comment on vous défend et comment on prépare notre vengeance », semblent dire ces scènes difficilement soutenables. Sans aucun voyeurisme, mais sans aucune fausse pudeur, Kathryn Bigelow nous montre donc les fameux interrogatoires de la CIA. Le film, qui se veut un récit fidèle, ou en tout cas crédible, ne juge pas, mais il devient alors assez éprouvant pour susciter la condamnation. Quant à savoir si montrer que la torture peut être efficace revient à la justifier, la question est idiote. Le carpet bombing sur des villes est efficace, mais ce n’est pas pour ça qu’il faut le pratiquer. Ici, les terroristes, soumis à une pression inhumaine, finissent par parler, mais l’efficacité ne devrait pas être le seul critère de choix. Hélas, puisque c’est la guerre…

Dès cette première scène, la jeune analyste, magistralement interprétée par Jessica Chastain, se retrouve donc confrontée à la terrible réalité de la lutte contre le terrorisme que mène son pays. On lit dans ses yeux de l’effroi, et sans doute un peu de pitié, mais sa détermination l’emporte, et elle devient, dès cet instant, l’incarnation de l’Empire engagé contre Al Qaïda, impitoyable, sans hésitation. Sa main ne tremble pas, quitte à accomplir des horreurs. Le spécialiste de la CIA, qui étouffe, noie, affame ou enferme les détenus, un homme avec lequel on pourrait partager un broc de Bud dans un bar de Georgetown, l’annonce d’ailleurs à Ammar : This is what defeat looks like. Deux hommes qui s’affrontent, et l’un des deux a définitivement perdu. Vae Victis, comme aurait dit l’autre.

Zero Dark Thirty est le premier film dans lequel est décrit avec une telle patience le processus d’analyse du renseignement. Loin des enquêtes policières haletantes et des courses-poursuites impitoyables, nous voilà contemplant le travail acharné et minutieux d’une analyste, possédée par sa mission, lisant des rapports, visionnant des heures d’interrogatoires, posant parfois elle-même des questions, organisant des surveillances, insistant pour obtenir des moyens ou des autorisations, bataillant avec sa hiérarchie, se heurtant aux impératifs politiques – parfaitement rendus, d’ailleurs. De ce point de vue, le film est plus que fidèle à la nature du travail d’analyste, souvent obscur mais indispensable, vital, à la vie d’un service de renseignement. Pas d’arrestations, pas de drones, pas de démantèlement, pas de briefing devant le président ou la presse sans ce travail que Jérôme Garcin, du Masque et la Plume, qualifiait récemment de paperasserie. Ben oui. On manie plus souvent la clé USB que le Glock.

Le but ultime de l’analyse, l’objectif de l’analyste, c’est d’inspirer l’action. La connaissance la plus méticuleuse est sans objet si elle ne connaît pas de prolongement opérationnel, et le raid sur Abbottabad, aboutissement du film, est d’abord l’aboutissement de la traque. De même, la salle de guidage des drones, baptisée Predator Bay, ne saurait fonctionner sans les travaux des analystes, et je dois avouer que la découvrir m’a procuré un long frisson d’excitation. Il s’agit, après tout, du saint des saints de la campagne mondiale contre Al Qaïda, et la puissance qui en émane est terrible. Il en va de même pour le briefing des SEALS en zone 51, véritable moment de pure jouissance pour un expert sur le point de voir se déclencher une opération qu’il a initiée, malgré les morts, les embuches et le temps qui passe.

Comme pour illustrer l’enjeu de la quête d’Oussam Ben Laden, Kathryn Bigelow rythme son film d’attentats, par ailleurs remarquablement reconstitués, qui sont comme autant de rappels que la menace terroriste ne décroît pas depuis septembre 2001 et qu’elle doit être combattue. Mark Strong, une fois de plus impressionnant, expose l’urgence de la situation à l’occasion d’un courte mais brutale réunion, qu’il conclut par cette formule sidérante d’urgence et de volonté : Bring me people to kill.

Mon cœur s’est emballé quand j’ai reconnu les dates sur l’écran, à Khobar, à Londres, à Islamabad, à Khost, et j’étais là, impuissant, à attendre que la mort frappe, une nouvelle fois. L’attentat contre la CIA, à Camp Chapman, le 30 décembre 2009, est en particulier d’un terrifiant réalisme, autant que les tortures vues au début. Une sale guerre, vraiment.

Le récit suit l’enquête, accompagne les développements de la traque, alignant les noms des responsables d’Al Qaïda, les impasses et les oublis, comme cette erreur humaine, qui m’en a rappelé quelques autres et que je vous laisse découvrir. Le récit gagne ainsi en intensité, et c’est à la fin, lorsque l’écran noir efface le visage baigné de larmes de Jessica Chastain, que l’on prend conscience de l’incroyable souffle du film.

Une telle description, presque clinique, sans pathos, fait penser au chef d’œuvre de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger (1966), autre vision d’un affrontement non conventionnel où la volonté, y compris celle de commettre le pire, a, plus que les moyens, joué le premier rôle.

Le raid final, point d’orgue du film, illustre, par sa brutalité, la nature même de cette guerre, conduite parmi les populations. On y tue des mères devant leurs familles, sans jubilation mais sans hésitation, et les pleurs des enfants déchirent le cœur. La volonté de l’Empire est là, dans cette tragédie qui en annonce d’autres, de vengeance en vengeance. Figure centrale, le personnage de Jessica Chastain paraît, un instant, avant le raid, comme saisie de vertige avant le passage à l’acte. Peut-être a-t-elle conscience de la portée plus symbolique qu’opérationnelle de ce qu’elle a provoqué. Peut-être est-elle paralysée par la stature presque mythologique de l’homme qu’elle va éliminer.

Sans doute autant pour rester au plus près des acteurs que pour ne pas associer Barack Obama à ces images, on ne voit pas la situation room, devenue mythique. L’affaire reste, pendant presque tout le film, gérée par des techniciens, experts de la CIA, commandos, ingénieurs. On a souvent décrit Kathryn Bigelow comme une cinéaste filmant des hommes – et c’était oublier Strange Days (1995, avec Juliette Lewis et Angela Bassett), mais force est de constater que Zero Dark Thirty, s’il nous montre des femmes, décrit d’abord un monde de professionnels, décidés, voire obsessionnels. C’est peut-être ça, au fond, le cinéma de Bigelow : un monde de techniciens sans limite, tout entiers tournés vers le but à atteindre, obsédés par le dépassement d’eux-mêmes.

L’affaire, pourtant, est réelle, même si elle est ici romancée ou arrangée. On attend déjà avec impatience le documentaire de HBO, Manhunt, de Greg Barker, d’après le livre de Peter Bergen, pour en savoir plus et nous approcher un peu plus de ce qu’il s’est passé.

Zero Dark Thirty n’est donc pas la vérité, ni même une version officielle. Le film est, en revanche, une fascinante description de cette traque, et surtout un constat qui fait frissonner. En montant dans le C-130 qui lui est réservé, Jessica Chastain s’entend demander par le pilote : « Où voulez-vous aller ? ». Et elle ne sait que répondre.

Et nous, qui combattons des jihadistes au Mali pendant que les drones impériaux les cueillent sans relâche au Yémen ou au Pakistan, où allons-nous ?

Les castors lapons sont-ils hermaphrodites ?

Un ami, qui aime comme moi à fréquenter les blogs où l’on parle d’illuminati, de quêtes mystérieuses, de forces obscures et de sociétés secrètes pour initiés du 33e degré et plus si affinités, m’a récemment conseillé un site Internet remarquable à plus d’un titre. Parmi les nombreux motifs de réjouissance de cette merveille, un dialogue a particulièrement attiré mon attention. Ne reculant devant aucun sacrifice, la maison vous le reproduit ici :

MARTIN : Parlons de cela maintenant. Comment êtes-vous arrivé à la conclusion historique que ce sont les jésuites qui ont coulé le Titanic ?

ERIC : Parce qu’ils en ont tiré avantage.

Tout est dans la réponse, proprement stupéfiante, et on ne saurait rêver plus lumineuse illustration de la logique des complotistes. Pour eux, pas question, en effet, d’étudier les faits avant de parvenir à une conclusion. Non, le raisonnement est limpide, et immuable : si un événement a été utile à un camp, s’il a été parfaitement géré, alors il a été provoqué. Ignorance crasse des ressorts de l’Histoire, systématisme de romans de gare, et surtout, aveuglement et présupposés.

Prenons l’opération Serval, par exemple. Dès les premières heures du conflit, des journalistes algériens ont commencé à affirmer que Paris avait grossi la menace, forcé la main de Bamako, que la recolonisation de l’Afrique par la France était en marche. Aucune preuve, aucun élément concret pour étayer cette conviction, mais au contraire une mauvaise foi qui ferait passer la justice soviétique pour un modèle de respect des droits de la défense.

Quelques jours plus tard, l’attaque d’In Amenas a suscité force commentaires passionnants d’apprentis experts. Pour eux, aucun doute, le DRS était derrière l’affaire, dans le cadre de la sourde lutte qui oppose les clans autour du président Bouteflika. Des preuves ? Des faits ? Non, évidemment, car cela serait s’abaisser à une pratique bien bourgeoise de l’analyse. Si l’attaque d’In Amenas est le fait du DRS, qui a, au mieux laissé faire les jihadistes, au pire les a aidés, c’est simplement parce que l’affaire affaiblirait l’armée. Ou le contraire car, au fond, on ne comprend jamais rien aux explications des complotistes, qui, comme les chats, retombent toujours sur leurs pieds, mais sans bien savoir où ils sont.

Si ça les arrange, alors ils l’ont fait. Très bien, parfait. Pas d’opportunisme, pas d’erreur, pas de facteur humain, tout cela ne serait donc qu’une suite mathématique, sans imprévu ou impondérable, sans irrationalité. Et si François Hollande n’avait lancé l’opération Serval que pour réveiller l’orgueil des Maliens et propulser leur équipe de football en demi-finale de la CAN ? La présence de Français parmi les organisateurs de la compétition devrait vous convaincre de la réalité de ce complot. Ah non, on me dit en régie que leur entraineur est français, sans doute membre d’un service secret de la République. Voilà, tout est dit. Cette guerre sert à financer le PS sous couvert de paris sportifs truqués.

Quoi qu’on dise, il n’y a guère de zones d’ombre dans les attentats jihadistes, y compris ceux du 11 septembre, et les thèses avancées par certains ont été autant discréditées par la faiblesse des raisonnements tenus que par la qualité de leurs auteurs, révolutionnaires marxisants en mal de frissons, théoriciens racistes en mal de grand soir ou esprits supérieurs aux médiocres vies mais aux capacités cognitives hors du commun. Oui, oui, c’est bien du mépris que j’exprime là.

Au moment de l’affaire de Merah, je ne sais plus quelle intelligence supérieure m’expliqua doctement que toute l’affaire tombait bien, et qu’il fallait, évidemment – mais où avais-je la tête, aussi ? – repenser à la stratégie de la tension des services italiens à la fin des années 70. L’affirmation, assénée avec la force qui sied à ceux dont toutes les croyances politiques ont sombré dans de retentissants naufrages au cours du siècle passé, n’a, naturellement, supporté aucune contradiction ou toléré la moindre demande de preuve concrète. Quant à mes propres arguments, vous pensez bien qu’ils n’avaient guère de poids, tant mon passage, déjà ancien, au sein d’une certaine administration faisait de moi un être ô combien suspect, si ce n’est complice.

Car les conspirationnistes et autres complotistes ne sont pas seulement les détenteurs de la vérité, tellement éclatante que personne ne la voit à part eux. Ils sont aussi en mesure de dévoiler les manœuvres des plus grandes puissances de ce temps, étatiques ou privées, sans enquêter, par la seule puissance de leur pensée. Nous ne sommes plus face à des hommes, nous sommes face à des mentats, voire à des devins. N’attendez pas de leur part le travail de fourmi d’un grand reporter, les investigations poussées d’un policier de la Brigade financière ou les recherches d’un membre du contre-espionnage, ils n’en ont pas besoin.

Ils n’en ont pas besoin car ils sont omniscients, perchés à des hauteurs analytiques qui échappent au commun des mortels. Peu importe si les complots qu’ils dénoncent ne servent qu’une cause, ou n’attaquent qu’un seul ennemi, cet Occident dépravé et prédateur aux mains d’une clique dont la description rappelle les plus riches heures de l’Europe des années 30, dans le glorieux Reich ou la merveilleuse Union soviétique. Peu importe que le terme de complot ne soit utilisé que dans un sens, que jamais un attentat préparé pendant des mois sur trois continents par des dizaines de terroristes ne soit qualifié de complot, que jamais les mensonges de Mohamed Merah pour abuser les policiers ne soient perçus comme un complot.

Tordre les faits, ou même les ignorer, se refuser à la moindre construction intellectuelle rigoureuse reposant sur des faits, des questions, des réponses, des hypothèses étudiées puis validées ou abandonnées, ne jamais accepter la moindre conclusion différente, confondre conviction et investigation, telles sont les méthodes de nos découvreurs de secrets, pour lesquels les certitudes valent bien les faits, quand un enquêteur sérieux ne peut avoir pour certitude qu’un fait avéré et un renseignement recoupé. Inutile de préciser que tout dialogue est sans objet, et sans issue. C’est à se demander même pourquoi je vous dis tout ça.

Il y a, dans l’Histoire, assez peu de complots ou de conspirations – infiniment moins que dans la littérature ou le cinéma, et certains ont tendance à considérer que, parce qu’il existe des opérations secrètes et entreprises criminelles (cf. les quatre crétins qui, récemment, voulaient assassiner Obama) les complots internationaux ou de coups de billard à six bandes sont monnaie courante.

Quand des conspirations entrent en jeu, comme lors de l’assassinat du président Kennedy, elles n’ont pas le bel enchainement mécanique que se plaisent à nous décrire nos conspirationnistes. Mais pour le savoir, ces derniers devraient abandonner leurs œillères et travailler un minimum, ce dont ils n’ont nullement l’intention puisque leur recherche du complot n’obéit pas tant à une recherche de la vérité qu’à une démarche purement idéologique. Qui complotent, sinon les Américains, les Anglo-saxons, les Juifs, les banques ? Personne ne va vous parler d’un complot chinois, indien, iranien, saoudien ou brésilien. Et quand on signale une possible manœuvre souterraine des Soudanais au Tchad, on ne hurle pas comme une hyène blessée, on cherche.

Quand il s’agit de manœuvres politico-stratégiques, comme ce que fait le Qatar depuis le début des révolutions arabes, est-il bien nécessaire de d’évoquer un complot ? Ne s’agit-il pas d’opérations politiques, certes confidentielles, mais dont les effets seront de toute façon visibles ? Et pourquoi s’acharner sur le Qatar depuis deux ans alors que l’ensemble des pétrothéocraties du Golfe exporte depuis plus de trente ans une vision arriérée et dévoyée de l’islam ? Le besoin d’apporter des réponses simples à des phénomènes complexes est typique de ces conspirationnistes, à la recherche d’une cause à défendre, ou de puissants alliées, ou de gloire.

Le recours à des théories conspirationnistes permet d’apporter des explications en apparence simples à des phénomènes qui choquent, surprennent ou inquiètent. On les a entendues au sujet des attentats du 11 septembre, on les a entendues au sujet de la mort de Marie Trintignant, afin d’exonérer Bertrand Cantat de toute responsabilité, on les a entendues au sujet de l’affaire du Sofitel de New York afin d’exonérer Dominique Strauss-Kahn, on les entend à chaque attentat, à chaque évènement. Et, à chaque fois, ces théories proviennent des mêmes, enquêteurs de salon, sans connaissances, sans qualification, sans expérience. Et, à chaque fois, l’arrière-fond idéologique est le même, teinté de paranoïa et de raccourcis intellectuels. Benoît Collombat, le grand reporter de France Inter, en enquêtant sur l’affaire Boulin, a montré que des choses bien louches pouvaient se passer dans les coulisses mais, à la différence de bien d’autres, il a travaillé, il a cherché, il a réfléchi. Oui, je suis d’accord, ça n’est pas donné à tout le monde.

L’usage de théories complotistes pour expliquer le monde, outre qu’il révèle, comme je l’ai déjà dit, une grande ignorance, en dit long, également, sur la perception de son environnement. Qui parle, en effet, de complots ? D’obscurs activistes, des antisémites, des types qui croient dur comme fer que la Russie de Vladimir Poutine est assiégée et que l’insurrection syrienne ne saurait avoir de causes autres qu’extérieures. Il en va de même pour la guerre civile algérienne, qui a conduit quelques orientalistes – dont on mesure chaque jour la pertinence des analyses après les révoltes arabes – à ne voir dans la violence islamiste qu’une simple manœuvre des SR algériens. Faut-il être aveugle et ignorant pour ignorer l’échec social et politique du régime d’Alger, la montée de l’islam politique, le rôle des instituteurs envoyés par Nasser quand celui-ci épurait l’Egypte de ses Frères ? Et faut-il se sentir dépossédé de sa propre vie à ce point pour voir des fils de marionnettistes partout ?

Pourquoi faire passer les perplexes pour des conspirationnistes ? demandait, sans doute sincèrement, il y a quelques mois, un lecteur du Monde  ? Mais parce que la plupart des questions posées avec gravité par ces esprits acérés révèlent une grande ignorance, et en aucun cas une grande intelligence. Le doute est la deuxième qualité d’un enquêteur, mais le refus de se prononcer dans l’immédiat sa plus importante.

Si je pose des questions à un astrophysicien et que je ne comprends pas ses réponses – à supposer, déjà, qu’il saisisse ma question – de quoi aurais-je l’air en l’accusant de dissimulation ? Le fait de ne pas comprendre votre interlocuteur est-il toujours la marque d’une manœuvre de sa part ? J’ai été harcelé sur Twitter par une poignée de types qui ne supportaient pas l’idée que je puisse en savoir plus qu’eux sur certains sujets. Peu importait les diplômes, les années passées, le travail assidu, tout cela n’était que de l’arrogance – un défaut que je vais, par ailleurs, avoir du mal à nier… Ce genre de personne appelle au respect mais ne demande en réalité qu’à pouvoir vous asséner des foutaises sans être contredite. On invoque la démocratie mais on rejette la contradiction, le débat, les contre-arguments, le simple questionnement intellectuel reposant sur des faits. Entre celui qui pratique son art (le droit pénal, l’agriculture, la peinture sur soie, peu importe) et celui qui se présente devant lui sans la moindre expérience pour le critiquer, qui préférer ?

De plus en plus nombreux sont ceux qui estiment que la démocratie n’est parfaite que si on a la même opinion qu’eux, qui confondent démocratie et adhésion à leurs thèses. Il s’agit là des prémices du totalitarisme, fondé sur un mensonge, construit sur le rabâchage de vérités soi-disant évidentes, comme dans les cauchemars d’Orwell ou de Kafka. Lutter contre les théories du complot n’est pas nier l’existence de forces profondes, mais de même qu’il ne faut pas confondre Caroline Fourest avec Jean Jaurès, il ne faut pas mélanger Thierry Meyssan et Fernand Braudel. Je me comprends.

« T’was in the darkest depths of Mordor, I met a girl so fair. » (« Ramble on », Led Zeppelin)

L’ennemi se dérobe.

Instruit par le raid du 22 juillet 2010, il sait qu’il ne peut tenir que quelques instants face à des unités occidentales expérimentées dotées de moyens modernes et de capacités d’appui précises et puissantes. Cet automne, nos chefs militaires tablaient d’ailleurs sur un premier choc qui aurait balayé les jihadistes, mais ceux-ci, comme une équipe de majorettes face aux Washington Red Skins, ont sagement préféré éviter les combats. Il faut dire qu’en les prévenant six mois à l’avance, on les a probablement aidés à planifier la suite.

Mais ne boudons pas ici notre plaisir devant cette nouvelle illustration de la furia francese, mélange unique d’improvisation, de courage, et de volonté. A cet égard, le saut de guerre réalisé par le 2e REP est une leçon donnée à certains Européens, et une démonstration de savoir-faire et de détermination. Un saut à 125 mètres, avec seulement quatre chevilles cassées, ça force le respect, et c’est à se demander si c’est bien la même armée qui largue des légionnaires mais interdit le port d’un « masque glaçant ». Il faut croire qu’un stick de parachutistes est moins effrayant.

The Emperor does not share your optimistic appraisal of the situation

Vu d’ici, on dirait pourtant bien que la vraie bataille n’a pas commencé. Les frappes aériennes, efficaces contre des cibles repérées de longue date, vont-elles encore être possibles contre un ennemi qui se disperse et observe le silence électronique, le rendant d’autant plus difficile à suivre ? Une fois de plus, le superbe matériel aérien que nous déployons n’est manifestement pas adapté. Où sont nos maraudeurs, nos camions à bombes capables d’orbiter sur zone et de traiter les objectifs d’opportunité ? Pertinents dans les premiers jours, nos chasseurs, rapides et précis, sont-ils les mieux indiqués ? Attendons les Tigre, à supposer qu’ils aient assez d’allonge, mais ils ne remplaceront pas un OA-10 ou un Super Tucano, dotés de flingues de concours et de la puissance de feu d’un croiseur.

Touchés par les raids aériens, les jihadistes se sont donc retirés dans la profondeur de ce pays presque vide. Habitués depuis des années à vivre dans un environnement hostile, bénéficiant des immenses lacunes sécuritaires des Etats riverains comme de l’insuffisance des moyens militaires français à contrôler la zone, ils n’ont sans doute pas encore montré l’ampleur de leur capacité de nuisance.

Il semble, par ailleurs, qu’il n’y ait quasiment pas eu de combats terrestres, et on peut donc estimer que les terroristes n’ont pas tant perdu de leurs hommes ou de leurs moyens. Sans doute ont-ils abandonné les blindés pris à l’armée malienne, ainsi que leurs pièces de DCA, mais le premier objectif militaire fixé par le Président, « détruire les terroristes », est loin, très loin, d’être rempli.

En déclarant que « nous [étions] en train de gagner cette bataille », le Président a donc, une nouvelle fois, fait la démonstration de l’optimisme qu’il exprimait le 31 décembre en évoquant une inversion de la courbe du chômage d’ici la fin de l’année. Le ministre de la Défense n’est pas en reste, et pour un peu on les verrait bien aller sur le Charles De Gaulle comme le précédent empereur sur l’USS Abraham Lincoln en 2003.

Peace for our time

Cette fulgurante poussée vers le nord n’a pas permis d’engager le combat, et tout, ou presque, reste à faire. La chevauchée vers Kidal va-t-elle reprendre ? Et qui protègera nos arrières ? Et qui croit vraiment que l’armée malienne, que nous exhibons dans chaque village repris, a joué le moindre rôle dans cette offensive ? N’est-ce pas, justement, pour la suppléer que nous sommes en train de combattre ? Qui peut croire qu’elle sera formée et opérationnelle pour la suite des opérations ? Oui, je sais, personne.

L’effort militaire français, de son côté, est considérable, et il peut désormais être comparé à ce qu’il était en Afghanistan. Je note, en passant car je n’aime pas me moquer, que ceux qui hurlaient à la mort il y a quelques années quand on leur disait que nos troupes combattaient des terroristes en Kapisa se pâment désormais quand on leur dit que nos mêmes troupes viennent de sécuriser la boucle du Niger contre les jihadistes. Il faut croire que certaines guerres sont plus branchées que d’autres, plus hypes.

Pourtant, la situation n’est pas si différente, comme je le suggérais ici. Comparaison n’est certes pas raison, mais nous pourrions espérer de nos chefs qu’ils tirent profit de nos échecs. Au-delà des remarques de la délicieuse Susan Rice, ambassadrice de l’Empire auprès de l’ONU, qui qualifiait nos plans de crap (merdiques, pour dire les choses comme elles sont), force est de constater que l’absence de solution politique au sud, pointée par Washington, est un handicap sérieux. La tenue d’élections, annoncées d’ici le mois de juillet, ne nous garantit pas de sortie à la crise régionale qui s’annonce.

 

Comme l’a rappelé avec son habituel brio le colonel Goya, être seul sur le terrain n’est sans doute pas un handicap – sauf quand on n’en pas les moyens, évidemment, mais ça n’est pas encore notre cas. En revanche, pour sortir d’une crise, mieux vaut être plusieurs à discuter, et la guerre que nous menons actuellement est à la confluence de bien des crises voisines.

The path of the righteous man is beset on all sides by the inequities of the selfish and the tyranny of evil men.

Dans un environnement régional traversé par une onde de choc sans précédent, les puissances traditionnelles sont absentes, qu’elles aient été emportées (Libye) ou qu’elles soient tétanisées à l’idée de l’être (Algérie). La Tunisie, qui ne comptait guère, ne compte plus, et la lointaine Egypte connaît des troubles à la mesure de son poids. Les révoltes arabes, comme je l’ai écrit maintes fois, d’abord  ici, puis là, et encore là, sont, parmi d’autres phénomènes fascinants, l’expression du basculement de puissance des Occidentaux, et singulièrement des Européens.

Embourbés dans la routine, englués dans les certitudes, envournés par les experts qui osent encore pérorer malgré la longue liste de leurs erreurs, ils se sont aveuglés, s’accommodant sans honte de dictatures odieuses, se compromettant avec les pires crapules sans même avoir le cynisme magistralement assumé des Russes ou des Chinois. Cet aveuglement s’est accompagné, le plus logiquement du monde, d’un retrait des affaires du monde, d’un refus d’agir, sauf à passer sous les fourches caudines d’une légalité internationale qu’on aimerait tant pouvoir défendre mais qui n’est que bureaucratie et atermoiements.

Les historiens nous diront si le déclin du courage stratégique a entrainé le déclin de nos appareils militaires, ou si c’est ce déclin qui a éteint le courage. Le fait est qu’avec près de 3.500 hommes et les effectifs d’un escadron de chasse au Mali la France fait un effort qui fait pâlir d’envie ses alliés européens. On est loin, pourtant, de ce que nous sommes censés pouvoir mettre en oeuvre en cas de crise majeure. L’imbrication des crises, du jihad syrien au Sahel, de révoltes en révolutions, l’interconnexion des théâtres, du Yémen au Mali en passant par le Pakistan, sont autant de défis que nous relevons en ordre dispersé, et c’est finalement dans le discours de ceux que nous combattons que nous trouvons l’unité qui nous fait défaut. Piètre consolation.

L’échec stratégique des Européens n’est pas encore consommé, mais il n’est désormais pas loin. Pour l’heure, nous sommes d’abord confrontés à l’échec historique d’un grand nombre d’indépendances, qu’elles aient été conquises de haute lutte ou accordées, voire bradées. Un demi-siècle après, la France, drapée dans ses leçons de morale et sa posture messianique, a été incapable d’accompagner l’émergence de démocraties apaisées. De faillites sociales et économiques en naufrages politiques, la voilà contrainte de mener, non pas une guerre néocoloniale comme le clament une poignée d’hystériques en quête d’indignation glamour, mais une authentique guerre postcoloniale. Et d’ailleurs, à bien y regarder, toutes les révoltes arabes qui dégénèrent sont des conflits postcoloniaux.

La France, qui n’est pas seule responsable du cirque, intervient donc car elle est la seule à en avoir à la fois la capacité, et Dieu sait que c’est difficile, la volonté, et la moins mauvaise des légitimités. Du coup, au Sahel, la voilà, pour la première fois depuis l’apparition du phénomène, seule en première ligne contre les jihadistes algériens. Nul doute qu’ils ne laisseront pas passer l’occasion de cette confrontation majeure, qui voit Paris, sous la contrainte des évènements, reprendre sa place aux côtés de l’Empire et de quelques autres puissances du Nord, loin des tentatives hypocrites d’exploration d’une 3e voie qui n’a servi qu’à financer des partis politiques et alimenter les ambitions de quelques uns.

Pour ma part, si je me réjouis de voir la France réintégrer le nid, je déplore que cela soit dans de telles conditions. La fracture se creuse, effrayante, et personne ne paraît capable de la réduire. Le jihadisme, né des excès de la domination occidentale sur le Moyen-Orient, se nourrit désormais de la faiblesse des Occidentaux, qu’il défie partout où il le peut. En relevant le gant, Paris fait le choix, comme toujours, du panache, mais on sait où cela nous mène, d’habitude.

« Who’s your leader? Who’s your man? Who will help you fill your hand? » (« Night of the long knives », AC/DC)

Ah quel cirque, mes amis, quel cirque ! Manifestement, les jihadistes présents au Mali ne sont pas les aimables amateurs de trek que d’aucuns, dans les salons feutrés de l’îlot Saint Germain, pensaient affronter.

On en parlé au Général, à Londres, et il a dit : « ça craint ».

Dès dimanche soir, un conseiller de l’Élysée confiait, faux ingénu ou vrai crétin, que la combativité et l’équipement des terroristes que nous affrontions avaient été sous-estimés. Par vos services, peut-être, votre Eminence, mais pas par les quelques bloggeurs qui s’intéressent, en amateurs, à la chose. A moins, ce qui est toujours possible puisque nous sommes en France, que les administrations ne se parlent pas. Ou à moins, puisque nous sommes en France, que les immenses succès militaires qui ont scandé le siècle passé n’aient inspiré nos stratèges, éblouis par la puissance de nos arsenaux. Au fait, sergent, merci de monter l’allume-cigare de ce Dewotine 520 sur nos nouveaux Mystère IV. Et où en est la commande de Sherman ?

Cet automne, il se murmurait même que les jihadistes seraient balayés au premier choc, comme une tribu de Celtes défoncés à l’hydromel de contrebande anéantis par la IXe Légion Hispana. On a d’ailleurs retrouvé des images des premiers débriefings.

Qu’on ne se méprenne pas. Je soutiens cette guerre, et autant par patriotisme que par certitude qu’il faut la mener, même avec retard. Et je soutiens les autorités politiques, même si elles ont tergiversé et attendu, jusqu’au dernier moment, pour s’engager. Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la pertinence de certaines analyses et synthèses réalisées à des échelons intermédiaires. En même temps, je repense à quelques cerveaux croisés dans mon ancienne vie, et je me dis que la diffusion de certains papiers a déjà été un beau succès remporté sur la machine, entre frilosité, relecture tatillonne avec ajouts de fautes et ouverture compulsive de parapluie. « Vous pouvez vérifier cette histoire de guerre en Europe en 1940 ? »

Bref, la douleur m’égare, et elle n’est pas très constructive, je n’en disconviens pas.

Ainsi donc, depuis une semaine, la France mène au Mali la guerre qu’elle ne voulait pas mener. « Pas de troupes au sol », nous disait-on au début de l’hiver. Pas d’appui aérien, nous assurait-on, drapé dans un refus si européen de toute violence. Seulement voilà, à force de dire à des types qu’on va les renvoyer à l’âge de pierre (qui ça ?), mais qu’on viendra plus tard parce que là il faut repeindre les roues du VAB en noir et retrouver la clé du champ de tir, ces sales garçons prennent l’initiative. « Faut admettre, c’est logique », aurait ajouté Dame Seli, à qui on ne la fait pas. Et du coup, sans crier gare, voilà l’armée française engagée dans les airs et au sol au Mali, déployant ses chasseurs, les vieux et les neufs, ses hélicoptères, les fragiles et les solides, ses petits gars venus en catastrophe du Tchad, de Côte d’Ivoire et du riant Sud-Ouest, connu pour sa bonne chère, son goût de la fête et du partage, et ses unités parachutistes vantées par le grand poète alternatif Maxime Le Forestier. 1.800 hommes, selon le ministre de la Défense, et bientôt 2.500…

C’est « côtelettes » que vous ne comprenez pas ?

Essayons de lever le nez, oublions les fulgurances de ceux qui prédisaient la fin de l’islamisme en 2001 et annonçaient la disparition du jihad après les révoltes arabes de 2011. Evitons aussi quelques outrances, car que n’a-t-on entendu depuis une semaine. Honteuse ingérence ! vocifèrent ceux qui soutenaient en 1995 la glorieuse Serbie. Infâmes colonialistes ! nous serinent ceux qui considèrent le Sahel comme un jardin privatif. Abjects racistes ! nous lancent ceux qui enseignent à leurs enfants que les juifs gouvernent le monde et que les homosexuels méritent la mort. Intervention illégale ! nous assurent ceux qui ont vanté le coup de Prague et saluent les avancées démocratiques cubaines. Manipulation grossière ! chantent en chœur ceux dont les élections sont truquées depuis leur indépendance.

Qui peut affirmer sans rire que la descente des jihadistes, la semaine dernière, vers Sévaré a été un prétexte pour la France ? Qui peut dire (j’ai les noms, pour ceux que ça tente, y compris des journalistes algériens) que Paris a forcé la main de Bamako ? Hé, les amis, vous avez vu les images ? Le contingent français a été constitué dans l’urgence, le matériel n’était pas prêt, pas encore reconfiguré après l’Afghanistan, le matériel volant pas déployé, et les personnels pas encore mobilisés. On me disait même, cette semaine, que les surplus parisiens n’avaient plus beaucoup de tenues couleur sable.

Et puis, évidemment, il n’aura échappé à personne que la France, usée, vieillie, presque ruinée, sans aucun appui militaire européen sérieux, poursuit au Mali son rêve colonial tout en défendant des intérêts économiques cachés. De même, chacun sait que François Hollande, ancien gouverneur du Texas, et que Jean-Yves Le Drian, membre bien connu de la NRA, sont des néoconservateurs enragés, avides de guerres salvatrices, de conflits rédempteurs, de domination impériale, qui considèrent John Milius comme un poète romantique.

En réalité, et de façon très inquiétante, on dirait que ces accusations, qui émanent dans leur écrasante majorité du monde arabo-musulman, sont le reflet de tensions culturelles qui dépassent largement la seule sphère islamiste. Il y a quelques jours, un jeune progressiste égyptien, qui n’a pourtant pas démérité il y a deux ans contre les sbires du raïs déchu, expliquait ainsi avec le plus grand sérieux que la France menait une guerre coloniale raciste, fondée sur la haine de l’islam et du monde arabe. Comment un garçon censé être un militant progressiste, avide de progrès social et politique, peut-il imaginer un pays européen ourdissant une telle manœuvre politico-militaire ? N’y a-t-il pas là comme une étrange et inquiétante interprétation du monde, largement reprise avec plus ou moins de subtilité par certains médias arabes et, dans un terrible écho, par les jihadistes, de la Mauritanie au Pakistan ?

Et que penser des réactions africaines à ces réactions arabes ? Seule au front, la France enregistre depuis quelques jours des ralliements presque inespérés à son opération militaire (Mauritanie, certes, mais aussi Sénégal, Niger, Nigeria, Tchad, Togo, Bénin) et on sent poindre comme la montée d’une vaste tension entre le nord et le sud de l’Afrique. La crainte de heurts ethniques dans un Nord Mali reconquis est dans tous les esprits qui pensent plus loin que le prochain plateau sur TF1, et j’ai brièvement évoqué ici notre impréparation à ce scénario.

L’armée malienne, qui ne s’est guère battue ces derniers temps, est soupçonnée de vouloir se venger des populations des régions reprises afin d’effacer une authentique humiliation. Il serait bon, ici, de se souvenir de l’hostilité ancestrale entre « Blancs » et « Noirs » dans cette région. Cette semaine, un homme en apparence raisonnable m’a dit sur Twitter, avec un naturel et une sincérité terribles : « Les Maghrébins musulmans rêvent d’asservir les Africains animistes. » J’en suis resté sans voix, tant la perspective de violences intercommunautaires me pétrifie. Les incursions répétées de la Libye du colonel Kadhafi au Tchad, que quelques imbéciles regrettent ces jours-ci, reposaient sur cette vision raciste. Pour cette raison, l’arrivée de troupes tchadiennes, si elle devrait donner encore plus de mordant à l’offensive française, n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour la stabilisation de la région en raison des rancœurs qu’elle pourrait provoquer. Et que dire des renforts nigérians… Espérons que ça ne sentira bientôt pas le pneu brûlé.

Il ne s’agit pas, évidemment, de critiquer la valeur militaire de ces contingents, mais de prendre en considération l’impact de leur présence sur les populations du Maghreb, en particulier en Algérie ou en Libye. Les tensions qui ont présidé à la scission de fait du Mali sont présentes également au Niger, et jusqu’au Tchad, et il serait bon de ne pas oublier que la Mauritanie connaît, elle aussi, une ligne de fracture. Par quel miracle les horribles conflits ethniques qui ont déchiré l’Europe et déchirent l’Afrique des Grands lacs ne déchireraient-ils pas demain le Sahel, zone tampon entre monde arabe et monde noir, et ce pour les exactes mêmes raisons : frontières idiotes, inégalités sociales et économiques, différences religieuses, confiscation du pouvoir politique.

Bill, que veulent ces marginaux ?

Il est, dès lors, possible de lire différemment les actions des jihadistes, dont j’ai déjà dit ici qu’ils pourraient bien être parmi les causes – je n’ai pas dit les inspirateurs – des révoltes arabes. Incarnations d’un projet politico-religieux délirant et sanguinaire, les terroristes actifs dans la zone sont aussi le reflet, en s’associant à certains Touaregs, d’un panarabisme dévoyé qui explique l’hostilité quasi unanime que rencontre l’intervention française. Par « néocolonialisme », il faut donc entendre « domination occidentale sur le monde arabe », un ressenti ancien, et historiquement fondé, devenu dogme national en Algérie, et qui a présidé à la création en 1928 de la Confrérie de Frères musulmans, mouvement religieux mais aussi, profondément arabe. Les jihadistes ne sont donc pas seulement des musulmans radicaux, ils sont aussi les défenseurs autoproclamés d’une fierté arabe. Les progressistes se trouvent ainsi piégés, entraînés par panurgisme dans la condamnation d’une guerre qui vise des hommes qui les tueraient sans hésitation. Un paradoxe vertigineux, me semble-t-il, mais je suis un grand sensible.

Cette nouvelle crise régionale qui se profile, comme toutes les crises régionales de l’Histoire, ne saurait avoir une cause unique. Ceux qui voient dans l’intervention occidentale en Libye le point de départ de la crise malienne révèlent sans complexe l’étendue de leur ignorance, et de la Libye, et du Mali. De même ceux qui comparent la guerre au Mali à celle menée en Libye il y a deux ans se vautrent-ils dans la plus insensée médiocrité. Quant à ceux qui moquent la lutte de la France contre les jihadistes algériens alors qu’elle les soutiendrait en Syrie, ils ne font que relayer le prêt-à-penser aimablement fourni par Moscou et Téhéran sans avoir, manifestement, réfléchi ou cherché à comprendre. Cela dit, et comme on le disait il n’y a pas si longtemps dans les casernes, réfléchir c’est commencer à désobéir. Ne nous inquiétons pas, eux sont bien obéissants.

Dis donc, t’essaierais pas de nous faire porter le chapeau des fois ?

La France est donc le coupable idéal, et son indécision, que j’ai rappelée, notamment, ici, n’exonère pas la principale puissance régionale, l’Algérie de ses propres errements. Les commentaires sur l’audacieuse et inédite attaque d’In Amenas m’ont ainsi littéralement fait hoqueter. Non, bon Dieu, non, l’Algérie n’est pas à son tour touchée par la crise malienne. C’est plutôt le Mali, et le Niger, et la Mauritanie, et le Tchad, et le Maroc, et la Tunisie, et la Libye qui sont tour à tour touchés par la crise algérienne. AQMI est un mouvement algérien, héritier du GIA puis du GSPC, ses cadres sont presque tous algériens, leurs ennemis sont le régime algérien et la France – une association remarquable, mais passons. La prise d’otages de masse du 16 janvier dernier est donc un tragique retour de bâton, une conséquence directe, même, de l’affligeant mélange de cynisme, d’incompétence, d’aveuglement et de calcul à court terme qui caractérise depuis des décennies les gouvernants de ce pays.

J’ai eu la chance de me rendre en Algérie à plusieurs reprises, à la fin des pires années de la guerre civile – et je veux d’ailleurs croire que mes collègues et moi avons joué un rôle dans l’éradication de certains groupes. A Alger, j’ai découvert une ville superbe, des citoyens attachants, qui aiment leurs enfants comme j’aime les miens, ni meilleurs ni pires, un pays qui semble magnifique – mais que je n’ai pas eu le droit de parcourir. J’ai, hélas, aussi pu contempler, lors de réunions stupéfiantes, les lourdeurs d’un système qui, à cette époque, accusait l’Iran d’être derrière le GIA (et pourquoi pas l’Islande, ou le Honduras ?), et occultait les causes économiques, sociales et politiques de la crise.

Quand un Algérien me dit, fier et peiné, que l’Algérie s’est tenue seule face aux barbares pendant près de dix ans, je le crois. Mieux, je sais qu’il a raison, car j’ai été un très modeste acteur de la misérable et craintive aide que nous lui accordions pour des raisons bien plus politiques que stratégiques ou morales. C’est donc avec consternation que j’ai vu l’Algérie s’isoler, aller d’initiatives sans lendemain en coups politiques sans moyen, refuser de prendre ses responsabilités alors que, comme je l’ai maintes fois dit et écrit, elle a tous les moyens et toute la légitimité pour agir, y compris le soutien de l’Union africaine. Où est donc passée la coalition de l’été 2009 ?

Si la crise malienne est l’échec de la France, incapable de stabiliser et de développer ses anciennes colonies sahéliennes, elle est donc aussi l’échec de l’Algérie, incapable de venir à bout d’une guérilla jihadiste qui tue toutes les semaines. Après avoir traîné des pieds, refusé l’évidence, rejeté par avance toute modification du statu quo – sans voir qu’il avait volé en éclats depuis des mois, Alger a été comme Paris surprise par l’offensive jihadiste du 7 janvier. Mais quand la France s’est jetée dans la bataille, l’Algérie a préféré observer un silence boudeur, laissant sa presse plus ou moins libre entonner les vieilles rengaines, et apprendre au peuple qu’elle n’avait eu d’autre choix que d’autoriser un survol de son territoire par les avions de son ennemi juré. Et pourtant, il y a des Su-24 à quelques centaines de kilomètres des combats maliens. Quand même, voyez où ça mène, le dogmatisme.

Comment, « comment » ?

L’opération Serval est donc un camouflet diplomatico-militaire majeur pour l’Algérie. ET comme si ça ne suffisait pas, l’attentat contre le site gazier d’In Amenas est encore plus grave, en exposant la vulnérabilité d’un pays dont on pensait, malgré toutes ses faiblesses, qu’il gérait et protégeait son unique richesse – puisque la jeunesse algérienne est abandonnée à son sort. Mise à l’écart par les révoltes arabes, sèchement marginalisée par le déclenchement de la guerre française au Mali, humiliée aux yeux du monde par une spectaculaire opération contre le plus cher de ses trésors, l’Algérie vacille, ou devrait vaciller. C’est tout un système dont on contemple le naufrage, entre persistance, depuis près de 25 ans, des maquis jihadistes, encerclement par les poussées révolutionnaires et les terroristes – qui ne sont pas les mêmes, désolé MM. Bonnet et Dénécé – et faillite socio-politique. La crise malienne, née de la crise algérienne, nourrie des crises arabes, est en passe de devenir une autre crise, régionale, majeure, faite de tensions ethniques et religieuses, de poussées irrédentistes incontrôlées, d’attentats majeurs, de guérillas sans frontière.

Dans cet immense et désertique foutoir, le terrorisme islamiste radical, comme toujours, n’est pas tant une menace stratégique que le révélateur de tensions plus profondes. Il n’en doit pas moins être combattu, pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente, pour ce qu’il attaque. On en est droit d’espérer que la conduite de cette guerre sera supérieure à son anticipation, et on est droit de craindre que ça ne soit pas le cas. Restent, sur le terrain, nos hommes, courageux, à peine rentrés d’une autre guerre lointaine et incompréhensible, dont le premier est tombé il y a une semaine.

Je suis allé aux Invalides mardi dernier rendre hommage au chef de bataillon Boiteux, mort pour la France, et je sentais, plus nettement encore qu’au soir du 11 septembre, le sol s’ouvrir sous nos pieds. Guerre terrestre, guérilla, attentats au Mali, en Afrique, en Europe, au Moyen-Orient, exécutions d’otages, tensions entre communautés… Les mois qui s’annoncent ne seront pas joyeux, et, pour la première fois depuis très très longtemps, la France est seule en première ligne. On a le devoir d’être fier, on le droit d’être inquiet.

Bon, ben on va plus à Plougastel

Pendant que je suis là, dans ma tanière, à disserter plus ou moins doctement du jihad, de la volonté politique et du rôle des ONG du Golfe dans la radicalisation religieuse au Sahel depuis vingt ans, des hommes font la guerre au Mali. Je suis sans doute sensible, mais ça me fait quelque chose.

Ceci étant dit, passons aux choses sérieuses.

On m’a toujours dit qu’il valait mieux prendre l’initiative des combats que de subir la loi de l’ennemi, mais il s’agissait sans doute de réflexions nées dans les cerveaux malades des – trop – nombreux militaires de notre ministère de la Défense. Du coup, après avoir affirmé, dès le début de l’été 2012, à qui voulait l’entendre que la France rétablirait l’ordre républicain au Nord Mali, puis avoir piteusement découvert que tous ces gens semblaient décider à se défendre et à ne pas plier devant les fulgurances de nos responsables et qu’on irait plutôt se battre à la fraîche, en septembre 2013, nous voilà obligés de nous battre sans être totalement prêts.

Je ne vais pas gloser pendant des pages et des pages sur cette crise, qui me suit comme une malédiction depuis 16 ans et que j’ai longuement décrite en avril dernier. J’ai annoncé l’intervention française ici, souligné ses risques là, et même émis quelques remarques désagréables il n’y a pas si longtemps. Force est de constater, désormais, que le temps est venu de l’action, et le brouillard de la guerre, déjà dense quand on est sur le terrain ou dans les cellules de crise, devient impénétrable quand on n’est qu’un simple observateur. Je laisse donc à des analystes plus chevronnés, mieux renseignés, ou moins scrupuleux le soin de commenter des images d’archives.

Quelques remarques, cependant, puisque je suis un incorrigible bavard. Il convient d’abord de souligner que la poussée jihadiste du début de la semaine, que j’interprétais comme un simple mouvement, un coup de sonde, a dégénéré en engagement sérieux. « Les plans de bataille sont obsolètes au premier coup de feu », m’a dit un jour un ami, qui savait de quoi il parlait, et il est bien possible que cette bataille qui commence ne confirme cette sentence. Les jihadistes voulaient-ils vraiment descendre jusqu’à Mopti ? Et ces tirs de sommation, à propos desquels j’ironisais lundi ou mardi dernier, n’ont-ils pas été, finalement, les premiers coups de feu de cette guerre dans laquelle nous nous engageons ?

Dieu sait que je me suis moqué, Dieu sait que j’ai ricané, Dieu sait que j’ai douté, mais je suis fier, en tant que citoyen, de la détermination du Président ce soir. Quelle différence avec les propos ambigus de ce matin, lorsque le chef de l’Etat cherchait ses mots, lisait l’habituel verbiage diplomatique sans paraître convaincu, invoquait les Nations unies comme s’il fallait encore chercher la caution d’une institution qui a validé (Résolution 2085) notre stratégie et nos projets. Evidemment, il ne vous aura pas échappé que Paris s’était ralliée, finalement, à une opération en septembre 2013 et que les terroristes nous forcent donc la main.

Au lieu de ne rien dire et d’agir, nous avons prévenu sans frapper, mais le sort en est jeté et c’est dans une guerre que nous nous lançons désormais. En énonçant nos objectifs, en nommant nos alliés, en ne cachant pas que les combats pourraient durer, en convoquant le parlement, le Président, sans doute pour la première fois de son mandat, fait preuve de leadership, voire, pourquoi le nier, d’une certaine grandeur. En qualifiant nos ennemis de terroristes, il fait montre de lucidité et de courage, reprenant à son compte les décisions de notre justice comme celle des Nations unies (Comité 1267). Mais l’exaltation ne doit durer qu’un instant, le temps de se sentir fier, avant de contempler le tableau, et l’intervention de Laurent Fabius, ce soir, pourrait de toute façon dégriser n’importe quel noceur. Bref. Tout le monde ne peut pas avoir en réserve Colin Powell, Condoleezza Rice, Hillary Clinton et John Kerry.

Gardons-nous des déclarations martiales, car ça ne se présente pas si bien. L’armée malienne n’est qu’une armée de papier, balayée au printemps 2012, impliquée dans des exactions, responsable d’un putsch dont elle ne se dépêtre pas. A Bamako, capitale d’un pays pour lequel nous allons tuer et pour lequel des Français vont mourir, personne ne semble en mesure de gouverner. Les armées qui vont combattre à nos côtés, sénégalaise, nigérienne, nigériane, sont issues de pays dans lesquels ce conflit ne va pas manquer d’avoir des conséquences. Personne, dans la zone, n’était bien chaud pour se battre, et le début de la guerre a pris, comme il se doit quand tout est fait en dépit du bon sens, tout le monde de court. En France même, le risque terroriste va croître, et ce que je sais de l’état de nos services ne me fait pas rire.

Nos alliés, d’ailleurs, sont-ils prêts à gérer une menace terroriste accrue ? Pas plus maintenant qu’il y a un mois. Ont-ils ne serait-ce qu’essayé de convaincre leur peuple ? Non, évidemment. L’Union africaine, que la France a tenu à bout de bras depuis des mois, a-t-elle eu une réaction digne de ses ambitions ? Non. Et la CEDEAO, qui devait être le bras armé de notre projet, s’est-elle mobilisée ? On me dit qu’elle vient de se réveiller. Avons-nous anticipé les tensions ethniques qui risquent de transformer notre éventuel succès en nouveau cauchemar ? Non, malgré ce qu’affirmait sur iTélé M. Cambadélis toutà l’heure. Et où sont les drones de l’Empire, si importants pour éliminer les chefs ennemis ? Pas encore là. Fort heureusement, et malgré les déclarations du Président en novembre 2012, nos avions et nos hélicoptères réalisent des missions d’appui. Comme toujours, c’est le terrain qui commande, ou qui devrait commander. Mais allons-nous remonter vers le nord ou essayer de mettre en pitoyable une ridicule et inutile ligne de démarcation ? Mystère.

Quoi qu’il en soit, le sort de nos otages me semble scellé, et si mes pensées vont à nos soldats, elles vont surtout aux familles de nos malheureux concitoyens détenus, au Mali et au Nigeria, par les jihadistes. Il faut craindre, désormais, des exécutions filmées, des communiqués vengeurs, des menaces, d’autres enlèvements, des attentats. Qui croit que l’ennemi ne se défendra pas ? Je pense aussi aux civils maliens, pris en otage par des fanatiques, abandonnés par leurs gouvernants.

L’Histoire retiendra que la France, après avoir tant critiqué la guerre contre le terrorisme, s’engage à son tour, dans une notable évolution doctrinale qui fera sans doute couler beaucoup d’encre dans les mois qui viennent. L’Histoire retiendra que c’est le Président affaibli d’un pays en crise qui relève un défi peut-être trop grand pour lui. L’Histoire retiendra enfin que l’Algérie, la seule à disposer des moyens aériens nécessaires dans la région, préfère organiser des colloques pour se plaindre des printemps arabes plutôt que de combattre réellement les jihadistes. Quand la médiocrité se combine au dogmatisme…

Pour l’heure, il faut laisser parler les armes, et attendre.

We are an easy target

Ridley Scott, dont j’ai évoqué la carrière ici, est un cinéaste capable du pire comme du meilleur. Son Robin des Bois (2010, avec Russell Crowe, Cate Blanchett, Maw von Sydow et William Hurt) est ainsi une authentique consternation, à peine digne d’un Luc Besson. On pourrait également gloser sur Prometheus (2012), dispensable dérivé d’Alien (1979), et il est même permis de frissonner d’angoisse en pensant à la suite de Blade Runner (1982) que M. Scott préparerait. On attend désormais Citizen Kane 2, Le retour de Lawrence d’Arabie, et Mais où est donc caché le faucon maltais ?

Les bons sujets ne manquent pourtant pas, et Ridley Scott, en 2007, tourne une adaptation de Body of lies, un roman de David Ignatius, une des plumes journalistiques les plus renommées s’agissant du terrorisme.

Sorti en 2008, le film éponyme de Scott est un honnête film d’espionnage, et la seule superproduction véritablement consacrée au travail de renseignement contre Al Qaïda. On pourrait citer The Kingdom (2007, Peter Berg), mais il s’agit à la fois d’un film d’action et d’une enquête du FBI, loin, donc, des manipulations de source humaine.

A trop vouloir en montrer, il arrive qu’on devienne incompréhensible, ou à tout le moins confus, et c’est sans doute le plus grand défaut du film de Scott. Les bons points ne manquent cependant pas, à commencer par les décors. Tournées au Maroc, les scènes censées se dérouler en Jordanie, en Syrie, en Irak ou à Dubaï sont plutôt convaincantes, et, pour une fois, je n’ai pas eu l’impression de contempler un Moyen-Orient de pacotille. Evidemment, la centrale du GID ne ressemble pas à ça, et j’ai souvenir d’avoir admiré la rocaille de la Terre sainte (Jérusalem est à 80 kilomètres) en roulant vers les élégants locaux des SR jordaniens. L’influence britannique est, en revanche, bien restituée, et j’ai été ainsi sensible au savant mélange d’élégance londonienne et de froide brutalité du personnage magistralement interprété par Marc Strong. De même, l’omniprésence d’un garde-du-corps, discret mais visible, m’a rappelé bien des souvenirs. Pour un peu, ça me manquerait même…

Le film recrée donc des ambiances, et certaines scènes sont remarquables de vérité. L’exécution, interrompue, de Ferris par les jihadistes est particulièrement bien vue et renvoie aux vidéos diffusées en Irak ou en Arabie saoudite dans les années 2003-2005, ou à l’assassinat de Daniel Pearl au Pakistan en 2002. Horrible, donc, et la vidéo qui suit n’est pas à montrer à tous.

La gestion des sources humaines, très différente de ce que l’on pratique en France, n’est pas inintéressante à voir. L’intégration des drones de surveillance aux opérations de Ferris est ainsi bien illustrée, et confirme que le recours à ses appareils sans pilote a sans doute plus profondément modifié les choses en terme de renseignement qu’en terme militaire, comme je l’écrivais récemment ici. La méthode de recrutement des SR jordaniens, par ailleurs, donne tout son sens au C de MICE.

Hélas, le film pêche aussi par bien des côtés. Le personnage de Crowe est caricatural, et si on comprend aisément qu’il incarne une certaine CIA, et si plusieurs de ses remarques sont plutôt bien vues, son autonomie est proprement ahurissante et, de mon point de vue, pas crédible une seconde. On peut retenir son discours introductif, sans approuver ses méthodes ou sa stratégie.

Le discours d’un idéologue jihadiste est, de son côté, bien reproduit, et les scènes d’attentats sont bien restituées.

Le film, qui ne manque pas d’ambition puisque Sir Ridley Scott n’est pas connu pour sa modestie, se voudrait presque un documentaire. Il montre beaucoup, en effet, des cellules jihadistes aux drones de l’Empire en passant par les SR jordaniens, les séances de torture, les manipulations réussies et celles qui ratent. Il ne parvient cependant jamais à convaincre, et la cellule clandestine de la CIA qui monte l’opération contre Al Saleem n’a rien à envier à Enemy of the State (1998), un distrayant thriller paranoïaque du frère de Ridley, Tony Scott. Aucun des personnages ne suscite d’empathie. Celui de Crowe est un sous-John Brennan adipeux, celui de DiCaprio est une version brutale de Robert Baer et Mark Strong, s’il fascine, n’est pas, comment dire, très attachant.

Enfin, et c’est quand même légèrement handicapant, l’idée de faire évacuer la base d’Incirlik pour y commettre un faux attentat sans avertir ni les autorités turques ni le Pentagone ni le Département d’Etat est tout simplement idiote et d’un rare irréalisme. L’ensemble de l’opération, si elle n’est pas sans rappeler les grandes heures du contre-espionnage, n’est d’ailleurs pas crédible, en tout cas telle qu’elle est décrite. On sent, tout au long du récit, que Scott a lorgné du côté de la trilogie Jason Bourne, et même la musique de Mark Streitenfeld est très lourdement inspirée de celle de The Bourne Supremacy (2004, Paul Greengrass), un film qui, sans être crédible une seule seconde, est infiniment plus convaincant que Body of lies.

Distrayant, donc, mais on attend encore LE film sur le jihad.

« When you hear the air attack warning/You and your family must take cover at once » (« Two tribes (For the victims of ravishment) », Frankie goes to Hollywood)

C’était une morne matinée de novembre, il y a dix ans. Le ciel était bas, il avait plu ou il allait pleuvoir, et les murs de l’ancienne caserne étaient encore plus laids et tristes que d’habitude. Nos bureaux étaient, dans mon souvenir, vides, sans doute en raison des vacances scolaires. Nous étions, comme souvent, occupés par l’Irak, et je crois bien que je rédigeais le point de situation hebdomadaire du déploiement des troupes de l’Empire dans le Golfe. Rien qu’à la lecture de la presse régionale américaine, il n’était pas bien difficile de savoir que les Irakiens allaient bientôt manger chaud. On ne déploie pas pour la seule beauté du geste des milliers de blindés et des centaines d’avions à l’autre bout du monde, mais cette logique semblait échapper à nombre de commentateurs qui péroraient dans les médias.

Notre chef nous a fait monter dans son bureau et nous a tendu une dépêche AFP.

–       Vous avez vu ça ? nous a-t-il demandé, un brin exalté.

Il n’était pas question de répondre non, puisque rien n’était censé nous échapper, mais j’avais de toute façon apprécié la nouvelle avec jubilation, la veille, en berçant ma fille. La pauvre enfant, quand j’y pense.

–       Un drone US a tué un type d’Al Qaïda hier au Yémen. Vous vous rendez compte ? Et nous, on peut le faire ? a-t-il lancé.

Je ne sais plus ce que je lui ai répondu, mais ça n’a pas dû être très positif. La France n’avait pas de drones armés – je ne pensais pas à l’époque que cette phrase serait toujours valable dix ans après, même si j’aurais dû m’en douter – et quant à l’idée de tuer un adversaire dans un pays souverain en l’assumant parfaitement, c’était tout simplement ridicule. A l’époque, l’initiative et la souplesse opérationnelle n’étaient pas les qualités premières que l’on demandait aux responsables du contre-terrorisme, et le simple fait de ne pas provoquer de catastrophe était déjà considéré comme un accomplissement majeur. On a les succès que l’on peut s’offrir, comme je l’ai longuement relaté ici, et c’est sans doute plus le système dans son ensemble que tel ou tel individu qu’il faut blâmer.

Non, donc, nous n’étions pas capables de tuer un jihadiste comme venait de le faire l’Empire. Non seulement nous n’en avions pas la volonté politique, mais nous n’avions ni drone, ni forces spéciales au sol capables d’identifier la cible, voire de la désigner, ni liaisons assez rapides pour, en moins de 30 minutes, décider depuis Paris s’il fallait frapper. Et de toute façon, nous n’avions pas à l’époque de renseignements assez frais et précis pour traquer des terroristes à l’autre bout du monde.

Une poignée de Français étaient morts le 11 septembre à New York, et si nous avions envoyé nos forces spéciales en Afghanistan, nous n’étions pas en guerre. L’idée même faisait d’ailleurs horreur à nos dirigeants, drapés dans un moralisme de jardin d’enfants ou dans une nouvelle déclinaison, toujours hilarante, du gaullisme légaliste. Le SAC, oui, l’argent des tyrans de Côte d’Ivoire ou du Gabon, oui, mais tuer des terroristes, jamais, ô grand jamais.

Comme je l’ai déjà écrit, les constats stratégiques de l’Administration Bush, malgré les outrances de certains de ses membres, n’ont pas été remis en cause par l’équipe Obama. On pourrait parler de Guantanamo, mais là n’est pas la question. S’agissant des drones, je dois confesser un certain scepticisme face aux passionnants débats moraux, qui – et je suis conscient de l’outrecuidance de mon propos – se trompent d’objet. On lit beaucoup, essentiellement dans la presse impériale, de récriminations parfaitement argumentées contestant les frappes ciblées menées par les drones, mais aussi par des chasseurs et même par quelques équipes au sol, contre des responsables jihadistes. Pour les auteurs de ces tribunes, tous portés par une admirable et sincère indignation, la question centrale est celle d’une exécution capitale imposée sans que les cibles aient pu faire valoir leurs droits. De ce point de vue, les frappes de Reaper et autres Predator ne seraient donc que la moderne version de la peine de mort et, donc, l’émanation de la justice. Le GCHQ britannique a d’ailleurs été récemment accusé (ici) de complicité de meurtre par des activistes. Grandeur et servitude.

On comprend, naturellement, l’horreur que peuvent ressentir les juristes, et même les citoyens attachés au respect du droit et à ce qui fonde nos démocraties et nous rend si différents d’un bon paquet de régimes sur notre bonne vieille terre. On comprend leur désapprobation face à une stratégie qui, avec une fascinante régularité, frappe au Pakistan, au Yémen ou en Somalie et prélève un lourd tribut dans les rangs de nos ennemis.

Ennemis, car il s’agit bien de ça. Nous ne sommes pas, en effet, face à un processus judiciaire mais face à un processus militaire. Les individus traités par les blade runners de l’Empire le sont en tant que combattants et non en tant que criminels. Les informations qui circulent au sujet du processus de désignation et de traitement des cibles mentionnent la CIA, la DIA, les forces spéciales, mais jamais le FBI, le Département de la Justice, ou celui du Trésor. Pour l’Empire, il s’agit donc bien d’une guerre, sans ambiguïté, et les propos tenus en public par des responsables de la stature de John Brennan (aka The Lethal Bureaucrat) ou l’amiral William McRaven montrent, plus que jamais, que cette position est assumée par l’Administration Obama. Le terme d’assassinat ciblé est ainsi un double non-sens. Non seulement un assassinat est toujours ciblé mais en plus il ne s’agit pas ici d’assassinat mais d’actes de guerre, très éloignés des mesures de rétorsion des services israéliens après Munich, en septembre 1972, ou des opérations de Moscou en Europe ou au Moyen-Orient depuis une dizaine d’années. La remarquable base de données UMas Drone utilise le terme d’Operational Neutralization Events, que je préfère, et de loin, pour sa froideur. En France, la pudeur n’est plus de mise et certains de nos chefs militaires, comme le général Gomart, chef du COS, disent assez franchement les choses (ici, dans une interview au Figaro) :

« Ce que je constate actuellement, c’est une coopération accrue entre le COS et les forces spéciales étrangères dans des actions visant à combattre les réseaux terroristes dans la profondeur, là où ils sont vulnérables ; je pense notamment aux zones refuges ou aux lignes de communication. » Ça me semble assez clair.

Le choix de pratiquer ces opérations militaires révèle aussi l’impasse dans laquelle les Etats-Unis, et leurs alliés avec eux, se débattent depuis des années. Face à une menace avérée qu’il est impossible de contrer par des moyens judiciaires et qui, par ailleurs, a pris une dimension sans commune mesure avec ce pour quoi les systèmes répressifs ont été conçus (cf., une fois de plus, ici), l’option militaire, si elle est moralement discutable et politiquement dommageable, reste la moins pire. Il ne s’agit, en fait, que la manifestation la plus spectaculaire de la campagne de contre-guérilla que conduit Washington depuis dix ans contre les réseaux jihadistes qui mènent de leur côté, une guérilla mondiale aux caractéristiques inédites, comme je m’use la santé à l’écrire depuis 2005.

D’un strict point de vue opérationnel et tactique, cette campagne de frappes ciblées est un authentique succès, comme le notait récemment Richard Clarke, un professionnel qu’on ne présente plus. Au Yémen comme au Pakistan, les pertes dans les rangs des insurgés jihadistes ont eu de profondes conséquences sur leurs capacités de nuisance. A la fin de l’été 2010, par exemple, les raids contre les réseaux du MIO ou de l’UJI dans les zones tribales ont contribué à faire échouer les projets d’attentats en Europe. Au Yémen, le harcèlement des combattants d’AQPA m’a récemment été décrit par un homme de l’art comme « d’une rare efficacité », le groupe le plus novateur de la nébuleuse jihadiste ayant perdu en quelques mois une très grande partie de ses meilleurs stratèges, artificiers et autres opérationnels.

Evidemment, sur le long terme, cette pluie de bombes et de missiles, ce déferlement technologique ne règlent rien. Au Pakistan, les raids dans les zones tribales visent aussi bien des membres d’Al Qaïda que des combattants du TTP, que le gouvernement pakistanais combat officiellement mais qu’une partie de l’appareil sécuritaire soutient dans le cadre du fascinant jeu de billard à 14 bandes qui se joue dans le pays. Ce faisant, l’Empire élimine des ennemis du Pakistan mais alimente l’opposition au gouvernement d’Islamabad, jusque dans des cercles qui ne partagent en rien les projets des islamistes. Ne rien faire, c’est laisser la menace croître. Agir, c’est, certes, la combattre mais sans garantie de résultat sur le long terme. Le cauchemar que connaît aujourd’hui l’Empire au Pakistan ou au Yémen pourrait bien être le nôtre demain au Mali.

Au Yémen, justement, l’implication américaine n’a pas seulement des conséquences sur les réseaux jihadistes et sur les collaborateurs des forces spéciales. A plusieurs reprises, comme le note très justement Gregory Johnsen, l’Empire a été manipulé par le pouvoir local pour servir ses propres intérêts, et il est même permis de penser que les drones et autres chasseurs-bombardiers engagés au-dessus de ce pays sont devenus, comme le dit Micah Zenko dans cet article de Justin Elliott, une « véritable force aérienne de contre-insurrection au service des alliés de Washington ». On comprend, naturellement, que cette évolution provoque aux Etats-Unis un débat intense, mais du modeste point de vue qui est le mien, la question n’est finalement pas là.

Peu importe, en effet, de savoir si l’usage des drones est propre ou pas. Un raid de Reaper fait moins de victimes civiles qu’une volée de Tomahawks, et leur capacité à survoler pendant des heures une vaste étendue sans y être menacés (je parle ici de contre-guérilla, pas d’attaquer l’Iran) est infiniment précieuse.

On est loin des horreurs vues pendant la guerre du Vietnam. En tant que père de famille, je ne peux me satisfaire de ces enfants tués par des missiles, mais en tant que fonctionnaire chargé de défendre mon pays, je me satisfaisais, hélas, de certaines opérations. Les bavures sont pourtant rarissimes, et les pertes collatérales, pour dramatiques qu’elles soient, sont hélas le lot des actions de guerre. Elles sont même le reflet de notre volonté. Si j’étais désagréable, mais ce n’est pas mon genre, je répondrais même à certains détracteurs que ces opérations ne sont que la conséquence des échecs de certains Etats à juguler eux-mêmes les groupes violents actifs sur leur territoire. Mais je m’abstiendrais, fidèle à l’esprit de Noël qui m’anime, comme vous vous en doutez.

Pour le passionné d’aviation que je suis depuis plusieurs décennies, j’ajoute que ces drones de combats ne sont qu’une évolution, certes notable, de dispositifs et de processus que toutes les armées de l’air puissantes étudient. De même, les raids de rétorsion et d’élimination sont-ils une pratique courante, observée au Liban, en Tunisie, en Libye, en Irak ou en Afghanistan depuis près trente ans. On les voit même au cinéma et dans la sous-littérature d’espionnage, qu’il s’agisse de raids terrestres (Patriot Games, 1992, Philip Noyce) ou de frappes aériennes (Clear and present danger, 1994, Philip Noyce)

L’idée de pouvoir frapper en permanence des cibles partout dans le monde a d’ailleurs conduit à des travaux passionnants, visant à disposer à terme de drones prépositionnés, ou même de missiles capables de frapper rapidement en moins d’une heure n’importe quelle cible, selon le concept de prompt global strike (PGS) décrit dans un rapport du Congrès impérial (téléchargeable ici).

Par leurs capacités, les drones armés sont donc bien une évolution importante, mais ils ne constituent pas – ou ne devraient pas constituer – une telle rupture, tant leur mise en service était attendue et espérée, anticipée, même. On est loin de la révolution provoquée par l’usage de la poudre, par exemple. Il y a plus 40 ans, au Vietnam, on attendait des Skyraider engagés dans les missions de SCAR qu’ils orbitent des heures en attendant que les pilotes abattus soient récupérés par les équipes spécialisées. Et on a beaucoup vanté l’autonomie au-dessus du champ de bataille des A-10, sans parler de celle des gunships. Survoler longtemps, frapper, rôder, a toujours été une ambition majeure.

A mon sens, la véritable rupture intervient ainsi, non pas au-dessus des zones tribales ou de l’Hadramaout, mais bien dans les bureaux de Washington ou de Langley, où il a été décidé de mener cette campagne de frappes mondiale et où on peut, grâce à des outils à la puissance inédite, traquer, identifier, localiser et éliminer des individus avec une précision proprement sidérante. Les drones ne sont pas la rupture, ils sont une des manifestations de cette rupture, au même titre qu’un raid de F-15E en Somalie. Ils nous renvoient également à la nécessité de repenser, profondément et sans tabou, notre politique antiterroriste. La répression légale ne marche plus, la réponse militaire donne des signes de faiblesse, et aucune solution politique ne semble en vue. Excellente année 2013 à tous, donc.

« Going nowhere, going nowhere » (« Mad World », Tears for Fears)

Ecrire sur le jihad, c’est écrire sur une longue série d’échecs, une suite ininterrompue de défaites stratégiques ponctuée de quelques succès tactiques et de contre-offensives maladroites, toutes menées sans que de vrais objectifs aient été fixés.

Décrire le jihad, un phénomène non pas mineur mais malgré tout secondaire, c’est décrire la lutte de quelques milliers de radicaux contre un Occident pataud, indécis, qui hésite entre répression brutale et capitulation, sans jamais trancher.

Etudier le contre-jihadisme en Europe ou en Amérique du Nord, c’est contempler vingt ans d’aveuglement, de présupposés, d’incompréhension, de tâtonnements, d’impasses, d’erreurs et d’inadaptation. C’est aussi constater la complexité croissante d’une lutte qui ne donne pas de résultat probant, et la militarisation d’une réponse à un défi dont personne ne semble, en France par exemple, saisir tous les enjeux. C’est enfin prendre conscience de la faiblesse de son pays, incapable de procéder aux réformes, prisonnier de son passé, sans imagination, sans volonté, engoncé dans ses habitudes, paralysé par les querelles administratives et les chocs d’égos, intoxiqué par quelques vieilles ganaches ressassant leurs obsessions et une poignée d’imposteurs qui vendent du contre-terrorisme comme ils vendraient des implants capillaires.  C’est contempler son pays se confronter à la si cruelle réalité de son impuissance.

Qui oserait dire, en effet, que la menace islamiste radicale, désormais connue sous le nom de jihadisme, n’a pas cru depuis plus de vingt ans ? Qui oserait affirmer qu’elle ne s’est pas étendue, qu’elle n’a pas gagné en intensité, qu’elle n’a pas innové, et qu’elle ne cesse de nous prendre de court ? Qui de nos si brillants orientalistes pourra encore affirmer sans rire que les révoltes arabes marquent la défaite inéluctable d’Al Qaïda ? Sans vouloir être outrageusement désagréable, force est de reconnaître qu’à part lancer des réformes à contretemps de nos alliés et allouer des moyens quand on n’a plus besoin, on n’est plus bons à grand’ chose. Une sorte de tradition, me direz-vous.

Reprenons les choses dans l’ordre, si c’est possible. Le terrorisme, tel que le code pénal le définit, a le plus souvent été le fait de mouvements politiques ou séparatistes, poursuivant des buts précis. Dans certains cas, des Etats leur prêtaient même une amicale assistance, financière, logistique, militaire, mais nous restions dans le schéma parfaitement défini d’un acteur politique exerçant une pression sur un Etat par la réalisation d’actions violentes, ciblées ou aveugles. Comme je l’ai déjà souvent écrit, c’est avant tout l’atteinte à la souveraineté nationale qui justifie la mobilisation de la justice française, et, à son service, l’entière communauté des services répressifs.

A défaut d’être simples, les choses étaient donc, somme toute, assez claires : d’une main, l’Etat enquêtait, identifiait et neutralisait les auteurs, et de l’autre main essayait de convaincre les commanditaires que la méthode employée pour atteindre les buts poursuivis n’était ni acceptable ni pertinente, et que les diplomates feraient bien de, rapidement, prendre le pas sur les hommes d’action.

Disons, pour faire court, que cette méthode a été très efficace jusqu’au début des années 90. Depuis 1945, la justice française avait été confrontée à des dizaines d’attentats sur le territoire national, aussi bien perpétrés par des gens sérieux (FLN, OAS, Action Directe, etc.) que par des groupuscules moins crédibles – mais parfois meurtriers, comme les irrédentistes bretons. Les pouvoirs donnés aux services d’enquête par la justice, et à la justice par le législateur, étaient sans commune mesure avec tout ce qu’on pouvait observer dans les démocraties, et les sombres opérations du FBI de Hoover ne pouvaient être comparées puisqu’elles avaient le plus souvent été à la fois clandestines et illégales. En France, le parquet antiterroriste et les services du ministère de l’Intérieur agissaient, eux, en toute légalité. L’incrimination pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » permettait de ramasser tout un réseau, y compris le cousin qui vous avait naïvement prêté sa voiture ou le concierge qui gardait vos lettres pendant que vous prépariez la révolution mondiale et prolétarienne en assassinant des hauts fonctionnaires dans la rue ou des touristes dans les aéroports. On faisait le tri après, quand on y pensait.

Va dire à César que tu as été vaincu par des Gaulois de la Gaule celtique

L’irruption en France de la guerre civile algérienne, à partir de 1992, a lentement changé la donne, mais personne ne s’en est véritablement rendu compte – une constante nationale dont nous devons être fiers. Sans doute l’urgence puis la frénésie ont-elles empêché de prendre de la hauteur.

Dans un premier temps, après les premiers assassinats de Français en Algérie par des Afghans arabes (ah, ce brave Kada Benchiha Larbi – le garçon coiffeur de Sidi-Bel-Abbès, comme l’appelait un ami – et sa bande de dégénérés…), on a commencé à arrêter en France des soutiens du GIA (rappel : aucun observateur sérieux ne dit « les GIA »). Il s’agissait parfois d’arrestations liées à un meurtre, parfois liées à la diffusion d’un communiqué de menaces, parfois d’une simple convocation dans les locaux de la DST ou de la 6e DCPJ, pour un entretien cordial (Ben quoi, tu vas pas pleurer pour une gifle, non plus ? Un grand gars comme toi !). Ces arrestations visaient à la fois à identifier les réseaux de soutien de l’insurrection islamiste, à les casser autant que possible en s’appuyant sur les délits commis, à recruter quelques sources et à envoyer des messages aux responsables des mouvements.

S’agissant de l’ex-FIS et des maquis de l’AIS, son bras armé, les choses étaient assez simples. Le parti dissous disposait à Bruxelles de l’Instance exécutive du FIS en exil (IEFE), une petite équipe de ténors de seconde zone connectés à leur mouvement en Algérie et à l’ensemble de la mouvance islamiste radicale algérienne dans le monde, à commencer par l’Europe (il faut vraiment que je vous raconte ça, un jour). Pour le GIA, c’était plus compliqué, mais il y avait des contacts à Londres, en Suède, en Belgique et en Allemagne, et évidemment des liens avec le Pakistan où tout ce petit monde avait gardé des amis, du temps des grandes heures.

Chacun suivait évidemment avec grande attention les développements des relations entre maquis algériens afin de lire les évolutions des réseaux actifs en Europe, et donc de pouvoir frapper le moment venu. Pourtant, au fil des mois, la scène jihadiste algérienne devint de moins en moins lisible et la belle mécanique justice/diplomatie secrète se grippa. A Paris, certains cherchaient les maitres cachés du jihad algérien – quelques uns cherchent encore – et ne comprenaient pas qu’ils étaient confrontés à une des premières manifestations du jihad mondial, qui bientôt se développerait au Yémen, aux Philippines, en Egypte, dans le Caucase ou en Afghanistan. Du coup, arrêter des terroristes et casser des cellules, tout en limitant la menace immédiate, ne suffisait plus à circonvenir l’ensemble de la mouvance, dont on cherchait les financiers, les idéologues, les inspirateurs, les soutiens et les points de convergence.

S’engagea alors une course contre la montre, d’abord continentale puis planétaire, entre les réseaux jihadistes et les services de sécurité et de renseignement. Ce furent de passionnantes années…

Ramasser les miettes, vous appelez ça la sécurité ?

Deux logiques s’affrontaient, et elles s’affrontent encore : police contre renseignement. Et cette lutte qui se menait dans les couloirs de Beauvau ou dans d’autres lieux moins recommandables était encore épicée par des enjeux qui, au lieu d’être annexes, étaient devenus centraux. Combien de carrières faites sur des arrestations ? Combien de primes très conséquentes versées à tel ou tel haut fonctionnaire pour son rôle supposément décisif ? Combien de ministre paradant devant les caméras, à coup de déclarations martiales, de formules choc, de poses conquérantes ? Inutile de rappeler ici que le terrorisme est, plus que tout autre défi criminel, un enjeu politique majeur dans nos sociétés, et peu importe la rationalité de cet état de fait.

La ST et la PJ estimaient, à raison, qu’il fallait arrêter, casser des réseaux, prévenir, ne pas attendre. Leurs chefs considéraient que nous autres espions, habitués à travailler à l’étranger, n’étions pas impliqués comme eux dans la défense du territoire, et qu’un attentat serait d’abord leur échec. Sur ce dernier point, ils avaient raison, mais penser que nous ne serions pas ulcérés par le succès d’une entreprise terroriste contre notre pays, que nous ne nous sentirions pas frappés au cœur, était pour le moins insultant. Il faut dire que ces policiers d’élite, qui nourrissaient des sentiments voisins à l’encontre de leurs collègues des RG, sans parler des gendarmes, méprisés et surnommés les gardes-champêtres, étaient bien conscients de leur valeur et n’acceptaient pas de notre part nos méthodes et ce qu’ils considéraient comme un refus de jouer en équipe.

Dans leur esprit, me semble-t-il, il y avait comme le sentiment que nous n’aurions dû être que des supplétifs soumis, bien utiles pour leurs moyens techniques ou leurs capacités opérationnelles mais quand même pas bien malins. Le fait que nos chefs soient le plus souvent dociles, pour des raisons plus ou moins avouables, ne pouvait les détromper. On avait beau se réunir pieusement, le mardi matin, dans le bureau du chef de l’UCLAT, la coopération entre services pouvait plus facilement ressembler à la confrontation entre l’inspecteur Valentin et Roberto Texador (Q&A, Sidney Lumet, 1990, avec Timothy Hutton, Nick Nolte, Luis Guzman, Armand Assante et Paul Calderon) qu’à une réunion de catéchèses.

Il faut bien reconnaître, malgré tout, que nos philosophies différaient – et on me dit qu’elles diffèrent manifestement toujours. Cette opposition donnait souvent lieu à des situations cocasses, entre gamineries et mauvaises manières. Comme cette voiture avec gyrophare garée dans la cour d’une certaine caserne du boulevard Mortier, ou ce commissaire entrant dans le bureau du directeur adjoint avec son holster (go ahead, punk, make my day), ou encore ce responsable nous demandant au début d’une réunion de crise le nom de notre source principale dans une certaine affaire. Plutôt mourir, mon vieux, surtout quand on voit comment vos sources, quand vous en avez, sont traitées.

Parfois, l’arrogance, la pression de la hiérarchie politique, et même une forme sourde de compétition (ne nous voilons pas la face) conduisaient à des écarts de conduite bien plus graves. Je me souviens de cet ami me racontant, devant les grilles de la place Beauvau, comment ses collègues d’un certain service avaient suivi, pendant la campagne terroriste de 1995, un policier allant voir sa source infiltrée au sein du GIA et avaient arrêté son indic afin de pouvoir plastronner devant le ministre le lendemain. Des haines inextinguibles sont nées pendant ces heures difficiles et avoir imposé la fusion des RG avec la ST a ressemblé à la fusion du PSG avec l’OM. Ça ne pouvait pas marcher, et ça ne marche d’ailleurs pas, à bien y regarder. Nous, de notre côté, puisque nous ne faisions rien ou si peu, il aurait été difficile de nous surprendre en train de faire autre chose que nous lamenter.

La création d’une équipe anti terroriste inter services, après le 11 septembre, vit même certains donneurs de leçon piller le pot commun dans lequel les autres administrations versaient consciencieusement dossiers et affaires. Il est certes plus facile de copier que d’apprendre ses leçons, mais ça se paie un jour. Mohamed Merah, ça vous dit quelque chose ? Bref, enchaînons, sinon je vais vider mon sac et ça va casser l’ambiance.

Le fait est que le contre-terrorisme est devenu un enjeu de pouvoir aux retombées immédiates, qui fait vivre son petit monde, entre ceux qui hantent les commissions de chaque Livre blanc, les réformateurs hystériques, et les donneurs de leçons qui ne croyaient pas à Al Qaïda en juin 2001 ou ceux qui, en 2002, dissolvaient les équipes travaillant sur l’Europe puisque celle-ci, supposément sanctuarisée, ne risquait plus rien. Ce sont eux, les références publiques françaises en matière de contre-terrorisme. C’est vous dire si on est bien protégés et c’est donc sans surprise qu’on ne peut que constater que rien n’a changé depuis vingt ans, ni dans la doctrine, ni dans l’articulation des services ni dans les buts à atteindre – puisque je veux croire qu’il y en a.

Celui qu’a des lunettes, c’est Rey. Le plus dangereux, c’est Rey. Le plus con, c’est Rey. L’autre, c’est Massart.

L’arme absolue des policiers français dans ces années était, et reste, la commission rogatoire internationale (CRI). De façon finalement très française, nos collègues du ministère de l’Intérieur pouvaient ainsi se mêler des affaires du monde, puisqu’on trouvait toujours un jeune crétin dans une banlieue de Mossoul, dans un hôtel miteux de Peshawar ou même dans la jungle thaïlandaise à jouer avec un M-16. La CRI était précieuse par bien des aspects, et il s‘agissait, comme la Force, d’un puissant allié. Elle permettait à un service de devenir leader (il en faut bien un), elle lui permettait d’obtenir la coopération des services judicaires des démocraties (allez savoir pourquoi la vue d’une CRI n’a jamais fait réagir la police syrienne), et elle marginalisait tous les autres services. Ah non, mon cher camarade, ce que vous me dîtes est passionnant mais tout est versé en procédure et je ne devrais même pas parler à un espion. Encore un rollmops ?

La méthode Bruguière, qui reposait sur la ST et marginalisait les RG, pourtant plus pertinents s’agissant de la lutte contre le jihadisme, connut quand même quelques ratés. Le procès du réseau Chalabi, qui dut se tenir dans un gymnase tant le nombre de prévenus était élevé, aboutit à une gifle judiciaire en janvier 1999 : très peu de condamnations, pas mal de relaxes totales, et la confirmation qu’avoir prêté votre voiture à votre imbécile de cousin parti venger le Prophète (QLPSSL) en tuant des enfants ne faisait pas de vous un fou de Dieu. Ou alors un crétin de Dieu ?

Après le 11 septembre, j’assistai à quelques réunions secrètes d’anthologie au cours desquelles j’entendis de véritables perles. Ces moments, fascinants pour le professionnel du renseignement que j’étais à l’époque comme pour l’historien que j’avais failli être, m’affligèrent véritablement car j’y pris conscience de l’ignorance ou de l’aveuglement de la plupart de nos chefs. Ainsi donc, même eux ne lisaient pas nos notes, et très peu, par ailleurs, semblaient avoir pris conscience du caractère inédit de la menace contre laquelle nous luttions. Je compris alors, en écoutant ces vieux routiers du contre-espionnage rappeler avec effroi que les terroristes du 11 septembre s’étaient dissimulés dans nos sociétés (rendez-vous compte, les fumiers), que ceux qui veillaient à la bonne organisation de notre défense n’y étaient pas du tout. Demandez à l’entraîneur des Washington Red Skins de prendre en main le Spartak de Moscou…

Entre choc générationnel, idées fixes, mépris pour ces jeunes hommes un peu exaltés et manifeste incompréhension du monde qui changeait à vue d’œil, il y avait de quoi être inquiet. Certains responsables pensaient qu’il ne fallait toucher à rien, d’autres qu’il fallait réformer à tout prix, quelques mythomanes issus d’autres administrations (je pense ici à au moins un transfuge de l’Education nationale qui donna une autre ampleur au mot imposture) rêvaient d’opérations spéciales et de recrutements offensifs, et bien peu pensaient à la menace plutôt qu’à leur carrière… Quand il faut monter sur les remparts et que vos chefs choisissent la couleur de leur tunique, vous savez que vous allez avoir un problème.

Assure-toi qu’il s’est recouché

Les attentats du 11 septembre furent évidemment un choc en Europe où les services étaient mobilisés, (sauf en Allemagne, où on voyait essentiellement dans la lutte contre le jihadisme une idée fixe raciste) et redoutaient plus ou moins consciemment un  big one – mais personne ne pensait que cela pourrait être autre chose qu’une nouvelle attaque contre une ambassade. Si on trouvait dans tous ces services des analystes conscients de la nature de cette nouvelle menace, aucun n’avait vraiment envisagé la réalisation de ce qu’il faut bien considérer comme une véritable rupture.

Le cataclysme au sein de la communauté américaine du renseignement fut plus provoqué par l’ampleur de l’échec du système, dans son ensemble, que par un refus de comprendre le phénomène. D’abord réticents ou dubitatifs, les services de Washington, confrontés aux attentats de 1996 en Arabie saoudite, puis aux remarquables attaques simultanées de 1998 au Kenya et en Tanzanie, et enfin à l’opération de 2000 contre l’USS Cole au Yémen, commençaient à se faire une idée du merdier qu’il fallait combattre. Avec le recul, il ne me semble pas que la doctrine impériale ait, depuis, vraiment changé sur le fond : toujours une forme raffinée de vengeance, tempérée par une touche de justice. Seule l’ampleur changea et aux attaques du 11 septembre répondit le déclenchement de la plus vaste campagne anti terroriste de l’Histoire, à la fascinante brutalité.

Peut-on dire que l’Administration Bush fit de pertinents constats au sujet du jihadisme ? Portée par les théories, somme toute assez séduisantes, des néoconservateurs et poussée par les obsessions de Dick Cheney et de Paul Wolfowitz, elle se servit de l’islamisme radical combattant pour nourrir un vaste projet stratégique de refonte du Moyen-Orient. On ignore souvent que cette stratégie s’accompagna d’un authentique effort d’ouverture vers la région, mais doit-on être reconnaissant au pyromane du verre d’eau qu’il vide sur le brasier qu’il vient de provoquer ? La logique de l’Administration Bush en matière de contre-terrorisme fut très largement répressive, entre soif de vengeance et contemplation de sa propre puissance.

Pendant un peu plus d’une semaine après le choc, l’Empire resta muet. Nous pressentions qu’à la stupeur allait rapidement succéder une colère froide. Le 12 septembre, j’avais dit à mon équipe : Nous nous sommes préparés pendant des années pour un moment comme celui-là, et mon chef avait ajouté, en pointant du doigt une carte de l’Afghanistan que montrait CNN : Il faut se demander si eux ont conscience de ce qu’ils ont déclenché et de ce qu’ils vont ramasser.

Le fait est que nous fûmes débordés, immédiatement, aussi bien par l’ampleur des attentats que par celle de la riposte impériale. Qu’aurions-nous fait si un groupe basé à l’étranger nous avait infligé de telles pertes humaines et de tels dégâts matériels ? La réponse militaire ne faisait pas de doute, et l’issue de l’expédition afghane ne change rien à la donne. Face à des centaines de combattants jihadistes et à leurs milliers d’alliés taliban, comment envisager sérieusement une action judiciaire classique ? Et comment envisager, politiquement, l’inaction ? Comment justifier auprès de son opinion le refus de l’option militaire ? Ceux qui étaient aux affaires à l’époque à Paris peuvent bien dénoncer l’inefficacité de la politique de la canonnière, on ne se souvient pas les avoir entendus proposer d’alternatives. Et pour cause. Quand on ne croît pas à la réalité d’une menace et qu’elle vous surprend dans votre sommeil…

L’intervention militaire en Afghanistan, que j’ai longuement évoquée ici, a été la première indéniable illustration de la nature décidément évolutive du défi jihadiste. Manifestement, les moyens judiciaires classiques ne suffisaient plus à circonscrire une menace mondiale dont les membres étaient mobiles, rapides, de plus en plus professionnels et capables de mener, au Moyen-Orient des actions de guérilla, et en Europe des actions purement clandestines. Eux pouvaient tout faire, se jouaient des frontières, tandis que nous étions, pour des raisons parfaitement compréhensibles, soumis aux lois qui font, par ailleurs, la force de nos démocraties. Sauf que la loi, c’est bien joli, mais ça n’a pas réponse à tout, quoi qu’on pense en France où on légifère sur à peu près n’importe quoi.

Le choix d’intervenir militairement en Afghanistan répondait, en réalité, à un impératif sécuritaire immédiat. Parachuter des agents du FBI avec des mandats aux portes des camps de Khalden ou de Darunta n’aurait sans doute pas eu le même impact que les frappes de B-52 et les raids de forces spéciales. Mais sans aucun doute eut-il mieux valu que les jihadistes et autres combattants soient d’abord traités selon les conventions de Genève puis, après examen, remis à la justice. Quitte à innover, il y avait là matière à associer justice et armée, sans tomber dans l’inconnu juridique d’un statut bâtard (« ennemi combattant ») ou l’excessive judiciarisation du champ de bataille dont on débâtait ces jours-ci entre gens de bonne compagnie. Le fait est qu’il n’existait aucune réponse prête à ce cas de figure inédit, et le fait est que, onze ans après, rien n’a été inventé alors que nous allons – peut-être – bientôt combattre au Mali contre des terroristes. Prisonniers de guerre ou terroristes présumés mis en examen sur le champ de bataille ? Personne ne semble savoir, et surtout pas ceux qui devraient savoir.

Ceux qui condamnent les interventions armées occidentales, au nom d’un souverainisme le plus souvent bien nauséabond, n’ont manifestement pas réfléchi à l’ampleur de la menace – quand ils ne l’ont pas niée – et, évidemment, ne proposent rien. Face à des groupes de petite taille, géographiquement localisés, l’action judiciaire, avec ce qu’il faut d’adaptations et de coopération internationale, a toujours donné satisfaction. Nous sommes, en revanche, loin du compte face à la mouvance jihadiste, souple, imaginative, aux foyers de recrutement multiples, aux motivations différentes et aux détestations communes.

Le prix s’oublie, la qualité reste

Je me souviens parfaitement de ces photos satellite des camps de Darunta sur mon bureau, en octobre 2001. Elles furent remises à l’Empire quelques heures plus tard, et il me plaît de penser qu’elles ont servi à préparer les raids qui ont écrasé les infrastructures d’Al Qaïda et de ses alliés. Dans notre esprit, et bien avant les attentats de New York et de Washington, il ne faisait pas de doute que nous livrions une guerre. Il ne s’agissait pas pour autant d’abattre les suspects dans les rues de nos villes, mais le constat de notre impuissance était terrible. Pas un seul d’entre nous n’imaginait l’ampleur des attentats de septembre 2001, mais cette catastrophe, outre qu’elle révéla les failles du dispositif impérial, nous confirma dans nos craintes. Nous étions en guerre, et nos méthodes nous contraignaient, comme dans une partie mondiale de Space Invaders, à tenter de parer les attaques.

Les pudeurs de nos chefs avaient fait des services de renseignement extérieurs de simples prestataires des services intérieurs, contraints de coopérer avec les autorités locales, fuyant toute activité clandestine, évitant les risques comme on évite un malade de la peste. Cette stratégie, directement héritée du fiasco du Rainbow Warrior, avait entrainé depuis des années une terrible perte de compétences, la disparition progressive de la culture de l’action secrète et la montée en puissance d’une génération de cadres dont bien peu avaient le courage de dire à leurs chefs qu’il fallait se mouiller. Cette dégradation du dispositif n’est, évidemment, pas pour rien dans la montée en puissance, concomitante, des services de renseignement judiciaires, y compris à l’étranger, y compris loin, très loin de l’Europe. Comme le dit un soir de crise un directeur adjoint, « nous sommes le meilleur service de renseignement du 20e arrondissement ». Effet garanti sur la troupe.

Inutile de nier les grandes ambitions du Ministère de l’Intérieur. Inutile de réfuter ses arguments selon lesquels il fallait, pour gérer la menace, aller la combattre à sa source. Ainsi donc, les policiers français, fidèles à leur mission, occupaient sur la ligne de front une place laissée vacante par une administration qui, en tout cas à l’époque, se ridiculisait régulièrement en diffusant, pour se couvrir, des notes indigentes dont aurait eu honte un jeune journaliste de la Pravda.

Loin de moi, donc, toute volonté de blâmer mes anciens collègues de la place Beauvau ou du 15e arrondissement.Si on pouvait, en effet, leur reprocher leur manque de courtoisie, il nous était hélas difficile de contester la profondeur de leur engagement pour la sécurité de notre pays, illustrée par leur réactivité, leur imagination, leur audace – leur culot ? – et le courage de leurs chefs. A cette époque, il n’était pas rare de voir revenir de réunion un de nos collègues, écœuré, demandant à mi-voix s’il existait des passerelles entre administrations. « Ne cherche pas, on a déjà essayé », lui disions-nous.

Un matin, je filai à Amman y rencontrer une poignée de garçons un peu turbulents – la mission fut un échec complet – juste pour que mon service puisse se prouver qu’il était capable de projeter en 24 heures un blanc-bec de mon espèce. A l’aube des années 2000, cet aveu d’un de mes chefs me consterna. On en était donc là, à vérifier, au prix de plusieurs dizaines de milliers de francs, que si on allumait une lampe munie d’une ampoule on aurait de la lumière ?

Nos collègues policiers, certes ambitieux, certes convaincus d’être des seigneurs quand nous n’aurions été que d’aimables amateurs, illustraient ce vieux précepte qui veut que la nature ait horreur du vide administratif. Puisque nous ne pouvions rien faire seuls, puisque nous refusions de faire en secret, alors ils le faisaient, au grand jour, avec une CRI, avec des téléphones civils que la planète entière pouvait écouter. Je me souviens encore de l’effroi sur le visage d’un DG quand il découvrit que le policier membre de la mission commune que nous venions d’envoyer sur une scène d’attentat, au Moyen-Orient, parvenait à transmettre à sa hiérarchie des renseignements avec cinq ou six heures d’avance sur notre homme. Et que, du coup, ses renseignements, recueillis en commun sur le terrain, arrivaient chez son ministre avec douze heures d’avance sur notre propre note…

En nous expliquant qu’ils remontaient à la source de la menace, les policiers nous expliquaient en fait qu’ils faisaient notre métier en plus du leur. Croyez-moi, ça pique les yeux. Mais au moins le travail était-il fait, et ce constat nous consolait, à défaut de nous satisfaire.

Moi, mon truc, c’est la loi, pas toi ?

Le paradoxe était délicieusement gaulois. Nous étions en guerre (nous le sommes toujours, d’ailleurs), et elle était faite par des policiers. La chose aurait plu à Fouché, elle plaisait assurément à bon nombre de nos responsables, qui passaient le dossier dès qu’il devenait un peu chaud. L’affaire des menaces contre le rallye Paris-Dakar-Le Caire, en janvier 2000, que j’ai rapidement relatée ici, fut littéralement arrachée des mains de la police pour nous être confiée. Et si je retire une réelle fierté de la gestion de cette crise, je ne peux m’empêcher de penser que nous ne l’avons pas conclue comme nous aurions dû le faire, puisque Mokhtar Belmokhtar, le borgne le plus célèbre du Sahel, est encore en vie, et qu’il nous menace même.

Lorsque vous demandez à des militaires de réaliser des missions de police, ça se passe rarement bien. Mais lorsque vous demandez à des policiers de faire la guerre, rien ne se passe, ou si peu. A l’aide de leurs CRI, de leur très habile stratégie de coopération avec les grands services occidentaux, de leurs relations de confiance avec quelques homologues au Moyen-Orient, les policiers français voyaient venir la plupart des coups. Mais rien n’était fait contre les structures terroristes embusquées au Niger, en Somalie, au Yémen, et aucune stratégie nationale ne se dessinait. La partie de Space Invaders était simplement devenue multi-joueurs.

Les prises d’otages en Irak donnèrent l’occasion de démontrer un savoir-faire, et un potentiel, au point que l’unité de contre-terrorisme fut un temps surnommée « service de contre-kidnappings ». L’appellation était flatteuse, car elle reconnaissait le talent et l’engagement de ceux et celles qui travaillaient à libérer nos compatriotes, même ceux qui étaient de parfaits imbéciles inconséquents, mais elle était aussi, à bien y réfléchir, cruelle : qu’était devenu le contre-terrorisme ? Qui analysait la menace, ses évolutions, ses pics et ses creux ?

Dieu sait qu’elle avait pourtant évolué. L’Europe avait été assez aisément nettoyée de ses réseaux en 2001/2002, ce qui avait semblé conforter nos Weygand et nos Gamelin dans la certitude que se désengager du Vieux continent avait été un choix pertinent. Sauf que ce désengagement n’avait pas donné lieu, quoi qu’on dise, à une croissance exponentielle des opérations clandestines ou à ce fameux recentrage, maintes fois annoncées, sur le « cœur de métier ». Et sauf que l’apparition de filières liées au conflit irakien, dès 2003, avait redonné au jihad européen une impulsion, encore accrue par notre enlisement en Afghanistan. En 2004 à Madrid et en 2005 à Londres, preuve fut cruellement faite que l’Europe n’était pas sanctuarisée. L’évolution des modes opératoires – des kamikazes au Royaume-Uni – et la détermination sans faille des terroristes, comme à Leganés, confirma que l’action judiciaire classique ne suffisait plus. Que faire face à des hommes qui veulent mourir en vous tuant ? La lecture d’une commission rogatoire pourrait bien ne pas suffire, et on a vu à Toulouse comment ça peut finir – et ce ne sont pas les lamentables jérémiades corporatistes (téléchargeables ici) d’un syndicat de police qui y feront quelque chose. Faut casquer, gros père, faut casquer.

Animal factory

De même, le recours à l’emprisonnement, dans le cadre de peines de prison infligées par une justice indépendante – et, en France, spécialisée – a démontré sa totale inefficacité. Je ne suis pas partisan des exécutions extrajudiciaires ou des systèmes d’exception, mais le fait est qu’emprisonner des terroristes n’est utile que tant qu’ils restent enfermés. Depuis plus de dix ans, chacun sait au sein de la communauté du renseignement que les peines de prison, mises en place dans un Etat de droit pour punir, isoler puis réinsérer dans la société des criminels, ne sont d’aucune utilité contre les radicaux. Qu’ils soient nazis, révolutionnaires marxisants ou jihadistes, aucun ne sort de détention, à l’issue de sa peine, calmé, convaincu de s’être égaré dans la violence et d’avoir eu tort de tuer des innocents pour sa cause.

Pire, la prison est devenue un lieu de radicalisation, de recrutement, voire d’organisation de réseaux, et les administrations carcérales ne peuvent qu’avouer leur impuissance face à un phénomène qu’elles ne peuvent combattre autrement que par des mesures disciplinaires qui, à terme, font le jeu des fauteurs de troubles en les stigmatisant. En France, ceux qui mènent les contestations religieuses dans les prisons sont finalement déplacés vers d’autres centres de détention, où ils recommencent. Ainsi, au lieu de les isoler, l’administration française n’a d’autre solution, pour les sanctionner, que de leur permettre de poursuivre leur œuvre de prosélytisme. Notre impuissance, malgré les efforts des uns et des autres, est totale, et le constat, lors des réunions du G8 de 2005, n’avait pas manqué d’amuser nos collègues russes, dont les méthodes sont nettement plus expéditives. Si Guantanamo a été un gâchis juridique et diplomatique, il faut en revanche convenir qu’on y a appris bien des choses intéressantes, dont l’existence d’un homme dont la traque a conduit jusqu’à Oussama Ben Laden. Soupir d’aise.

Il ne s’agit aucunement ici pour moi de promouvoir la peine de mort, des traitements inhumains ou une violence étatique sans nuance. Le fait est, simplement, que nos outils actuels n’apportent pas de solution satisfaisante, dans le respect de nos valeurs, à ceux dont la mission est de lutter contre le terrorisme. Le dernier numéro de la vénérable Revue de la défense nationale (RDN) établit ainsi quelques constats intéressants, à défaut d’être indiscutables, sur ce point.

Qu’est-ce qui te gêne, toi ?

La question de la pertinence de la solution carcérale, comme celle de l’efficacité à moyen terme de la réponse pénale, et même comme celle de l’action armée, n’est pas seulement légitime, elle est inévitable. Comme d’habitude, je n’ai pas de solution, mais je constate simplement, pour le peu de temps qu’il me reste à travailler sur le terrorisme, que la France, qui disposait d’une solide expertise, a laissé filer le temps et se réveille, après l’affaire Merah, dans une situation d’extrême vulnérabilité.

Plus grave, notre volonté, affichée mais manifestement mollissante, d’aller combattre au Mali nous place dans la même situation que l’Empire lorsqu’il lui fallut détruire avec des moyens militaires classiques des groupes terroristes devenus de véritables mouvements de guérilla. Au Sahel comme en Somalie, au Yémen comme en Irak, aux Philippines comme au Pakistan, des organisations qui relèvent du code pénal ne peuvent plus être sérieusement affrontées qu’avec des moyens militaires. Depuis 2001, la mouvance jihadiste a déjà mué plusieurs fois, perdant son centre (AQ core) au profit d’affidés innovants (Irak, Yémen, Algérie et Sahel, Somalie/Kenya), suscitant des vocations, déléguant à de brillants héritiers en Asie centrale le soin d’avancer et de promouvoir le jihad. En Europe, les réseaux structurés ont disparu, remplacés par des individus isolés agissant sur ordre ou des cellules autogénérées saturant les défenses. Jihad global et jihad local sont plus que jamais imbriqués, et les polémiques religieuses qui n’agitaient avant que les révolutionnaires du vendredi sont désormais reprises et alimentées par des salafistes de plus en plus audacieux, qui sont la dernière étape avant le terrorisme.

Posons la question brutalement. Sommes-nous en mesure de répondre à ces nouveaux défis ? L’expertise française existe-t-elle toujours ? Il est permis d’en douter.

Comme aux Etats-Unis depuis 2001, le terrorisme est devenu un enjeu industriel et administratif. Les logiques d’appareils ont remplacé, dans bien des cas, l’accomplissement de la mission. L’acharnement avec lequel les anciens de la ST étouffent toute velléité de recréer de véritables RG illustre à merveille, en plus de certitudes pourtant démenties par les faits, la survivance de rivalités d’un autre âge. Les auteurs du rapport sur l’affaire Merah (téléchargeable ici) l’ont écrit, certes très poliment, mais ils l’ont écrit quand même : perte de compétences, mauvaise coordination, manque de formation, absence de confiance, etc. Le constat est désastreux, et force est de constater que si les uns et les autres avaient passé plus de temps à travailler au lieu de regarder chez le voisin s’il a plus de primes ou de RTT, certaines dérives auraient pu être arrêtées. Ce n’est pas le tout, de vouloir le pouvoir, encore faut-il avoir les épaules.

Les temps sont durs, Camille.

Avoir définitivement mis la main sur la lutte contre le terrorisme aurait dû donner aux grands vainqueurs de cette lutte de vingt ans une autre attitude, plus responsable. Hélas, certains restent manifestement tributaires du travail des autres, en France comme à l’étranger. Le temps des sources humaines intelligemment recrutées et correctement traitées est bien passé de mode, et on s’appuie, toujours plus, sur le bon vouloir de grands alliés. Ailleurs, dans d’autres services, la mécanique administrative s’est emballée, et comme elle ne tournait déjà pas bien, vous imaginez son état. Les indicateurs, les tableaux de bord, les réunions de comptables ont remplacé le cœur du métier. Comme au temps béni, non pas des colonies mais de l’Union soviétique, l’administration passe plus de temps à se contrôler elle-même qu’à agir.

Il a été révélé récemment que les structures de coordination mises en place dans l’Empire après le 11 septembre produisaient essentiellement des foutaises. D’un strict point de vue technique, cette découverte n’a rien de surprenant et est même plutôt logique. Engagé dans un conflit mondial, enseveli sous sa propre puissance, l’Empire a multiplié les agences et les intiatives, alourdissant du même coup sa communauté du renseignement. Le récit de la traque d’OBL par Peter Bergen, par exemple,  met en scène une petite équipe d’acharnés, soutenue par des moyens colossaux. L’expérience montre qu’il vaut mieux une poignée de gros cerveaux qu’une pléthore de cerveaux médiocres, ne serait-ce que pour des raisons d’organisation.

La croissance trop rapide d’une structure met celle-ci en danger : elle se fragilise, elle risque de se disperser, de perdre de vue ses missions, son premier métier. Comment intégrer des contingents de jeunes cadres, auxquels, en plus, des recruteurs ont vendu du glamour et de la gloire alors qu’il s’agit d’abord de remuer la boue et de recoller des milliers de morceaux ? Croyez-moi, ça ne se passe pas si bien, et avoir décidé de n’embaucher que des forts en thème quand le Quai, de son côté, réduisait sa voilure, a conduit à bien des erreurs d’orientation. Et le problème est voisin s’agissant des officiers. On trouve dans certains couloirs une telle proportion de jeunes brevetés de l’Ecole de guerre qu’on a l’impression de visiter un état-major de force. Brillants civils comme militaires, tout le monde attend une carrière, des promotions, des missions. Le hic, c’est que beaucoup de ces beaux esprits sont trop pressés. Dans le renseignement, ça n’est vraiment pas une qualité.

La course à la production, de notes, de dossiers, d’opérations (appelons ça comme ça, par charité chrétienne), la crainte permanente, si caractéristique du ministère de la Défense, de déplaire ou de faire une boulette paralyse un système qui, de toute façon, n’aime guère les pensées hétérodoxes – mais qui survit grâce à elles. Face à cette lourdeur, face à ce centralisme démocratique que Staline a sans doute volé au génie français, il était naturel que le ministère de l’Intérieur sorte grand vainqueur d’une confrontation de méthodes, mais aussi de réseaux et de personnes.

La pensée est donc sclérosée. Les liens entre les services et le monde universitaires sont ténus, incomplets. Les grands penseurs que nos dirigeants politiques adoubent ou flattent dans les salons de la République, malgré leur ignorance crasse des réalités du jihadisme, sont plus écoutés que les analystes des services spécialisés. Et ces derniers n’ont ni le temps ni l’envie d’aller écouter un conférencier ou de lire les actes d’un colloque. Sans parler du mépris des uns envers les autres, constant, solide, porté comme une médaille.

Du coup, qui réfléchit VRAIMENT ? Qui discute encore du terme de « guerre », sinon ceux qui répètent les lieux communs du moment en espérant obtenir des postes, ou ceux qui, n’ayant jamais rien compris, ne comprennent toujours rien ? La guerre ne serait-elle, immuablement, que le choc dans une plaine ou un bras de mer de deux formations militaires pareillement organisées ?

Qui, donc, dans ce pays envisage le phénomène de l’islam radical combattant dans sa globalité, des poussées salafistes en Tunisie, en Libye ou en Egypte aux maquis caucasiens en passant par l’irrédentisme du sud de la Thaïlande, le Sahel ou la mystérieuse Asie centrale ? Depuis 2001, la doctrine française n’a pas évolué, et seuls les textes répressifs se sont, certes utilement, étoffés. La seule évolution visible a été la fusion entre les RG et la DST, dont on a pu mesurer l’extrême efficacité à Toulouse au printemps.

Y a-t-il une doctrine ? Une stratégie ? Nationale ? Internationale ? Des relais ? Une offensive médiatico-intellectuelle conçue sur plusieurs années pour détacher du jihadisme une population qui trouve dans cette idéologie, que ça plaise ou non, des réponses ? Entre angélisme et racisme, entre orientalisme dévoyé et pains au chocolat populistes, qui se lance ? Qui écrit des notes désagréables à nos chefs ? Les liraient-ils, de toute façon ? Nous avons cru compenser notre incapacité à nous adapter à l’adversaire par un accroissement des moyens. L’ennemi s’est déplacé, a pris des coups, s’est adapté, et il a su rebondir avec une agilité qui nous était désormais interdite par notre montée en puissance. Je crois, plus que jamais, à l’articulation entre les services clandestins et judiciaires. Je crois à l’importance de l’action légale et à la nécessité de l’action illégale, je crois au soft power et aux raids de drones, je crois qu’il faut avoir une doctrine mais pas de dogme, je crois aux forces spéciales de l’analyse, à ces policiers, espions, diplomates, militaires, universitaires, qui ruent dans les brancards, et je crois au besoin impérieux d’avoir des chefs qui n’ont pas peur et qui ont des convictions. Forcément, donc, je n’ai pas d’espoir.