Let Mortal Kombat begin

Comment éradiquer, puisque c’est la mission fixée par le Président, l’ennemi sans tuer ses chefs ?

Comme prévu, et comme je l’ai écrit, l’ennemi s’est d’abord dérobé. Manifestement surpris par la réaction française, admirable mélange d’improvisation et de détermination, les jihadistes ont soigneusement évité les affrontements directs, tant qu’ils ont pu. Sévèrement touchés par les frappes des premières heures, ils ont su s’adapter d’autant plus facilement que l’intervention militaire avait été annoncée de longue date et que leurs plans étaient prêts.

Dans un espace en grande partie vide, que les effectifs de la coalition menée par Paris ne peuvent ni remplir ni véritablement contrôler, la recherche du contact est devenu un impératif tout autant tactique – puisque la puissance de feu française ne laisse que peu de chances à l’ennemi lors d’un engagement maîtrisé – que stratégique – puisqu’il s’agit d’infliger le plus de pertes à des groupes, dont la dissémination est un facteur majeur de déstabilisation de la région.

Face à cette approche, les jihadistes, faisant montre d’une capacité d’adaptation qui ne surprend que ceux qui pérorent sans avoir jamais réellement étudié la question, se sont réorganisés. C’est ainsi désormais le MUJAO, un mouvement que plus personne n’ose – et c’est un bien – présenter comme une dissidence d’AQMI qui mène les actions de harcèlement « au nom de tous les Moudjahiddine », comme il le précise dans les communiqués qui scande toutes ses opérations. En quelques jours, les terroristes ont su s’infiltrer dans Kidal ou Gao, commettre des attentats suicides ou faire exploser des voitures piégées. Ce qui peut apparaître comme un baroud d’honneur, et c’en est un, assurément, est aussi la démonstration de la vulnérabilité de nos arrières.

Ce conflit, comme tous les autres, et comme l’a rappelé le général Desportes avec la clarté qu’on lui connaît, est avant tout un affrontement des volontés, entre la nôtre, forte mais souvent éphémère, et celle de l’adversaire, puissante et durable. Les jihadistes actifs au Mali, qui bénéficient de leur propre expérience comme des conseils de leurs frères d’armes au Yémen ou au Pakistan, savent qu’ils doivent nous infliger des pertes et internationaliser le conflit. Pour éviter cette évolution, la France doit, rapidement, couper des têtes afin de casser, au moins pour un temps, l’organisation des katibats d’AQMI. On sait de longue date que l’élimination des émirs ne résout rien à long terme mais, outre que ça détend quand même, la France n’est pas au Mali pour régler une bonne fois l’épineuse question du jihad, menace que bien peu parviennent à appréhender dans sa fascinante complexité et qui alimente surtout les conversations de comptoirs à la télévision ou sur Internet. L’opération Serval a été décidée et déclenchée pour libérer le Nord Mali et casser AQMI autant que faire se peut. Et inutile de voir en moi un militariste cocardier, ça ne prend pas.

Face à ces impératifs opérationnels, le bilan français contre les jihadistes paraissait modeste. Depuis le 11 janvier, et malgré les raids aériens initiaux, les pertes dans les rangs des jihadistes semblaient décevantes. Evidemment, l’absence de drones de combat et les mesures de sécurité appliquées par l’ennemi empêchaient la réalisation de frappes ciblées. Il fallait, dès lors, continuer à pousser les combattants ennemis vers le Nord, dans leur bastion naturel de l’Adrar des Ifoghas, au sud-est de Tessalit. Puisqu’il était impossible de leur imposer un affrontement direct et classique, les voir se réfugier dans ce massif (qui ne fait pas 25km2 comme le disait il y a quelques jours un journaliste de France Inter, mais 250.000…) était inévitable, et c’est donc là qu’il s’agit d’aller les chercher, au risque de combats sérieux et de pertes humaines en proportion.

Evidemment, il se trouvera toujours de respectables commentateurs, confits dans la haine et le ressentiment, pour mettre en doute l’évidence, et qualifier certaines images de bidonnages. Les mêmes, il y a moins d’un an, accusaient les autorités françaises de cacher dans des armoires fortes les enregistrements de Mohamed Merah prouvant qu’il était un agent provocateur. On sait ce qu’il faut penser d’eux, et de leurs ambiguïtés face à des terroristes qui tiennent en échec leur propre armée depuis près de vingt ans. J’ajoute, car je suis taquin, qu’il n’est pas inintéressant de rappeler que déjà, en 2004, les forces tchadiennes (FANT, comme me le rappelait un lecteur assidu) avaient infligé une sévère défaite aux hommes du Para. Ça ne vous fait rien, qu’une armée africaine ait plus de bilan que l’ANP contre VOS terroristes ? La paille, l’œil du voisin, et toute cette sorte de choses, les gars.

Reste que l’absence de pertes au sein du commandement d’AQMI au Sahel était un problème, qui  commençait à faire jaser du côté de certaines administrations. La mort d’Abou Zeid, dont on attend toujours la confirmation officielle mais qui a été jugée probable, ce matin, par le chef d’état-major des armées, pourrait ainsi être le premier succès véritablement notable contre AQMI.

Avec la candeur qui sied à ceux qui ont vanté les réalisations pleines d’humanité du Viêt-Cong ou les succès sociaux de Staline, une poignée de journalistes a paru s’émouvoir, ces derniers jours, des méthodes françaises et tchadiennes. Pour ces belles âmes, faire la guerre ne semblait pas impliquer de tuer des ennemis qui, oui, sont des hommes, égaux à leur naissance en droit et en devoir mais qui ont gagné celui de mourir au combat, emportés par une rafale ou disloqués par une bombe bien placée. Et oui, cela implique qu’on les traque, qu’on les blesse, qu’on les tue, qu’ils souffrent, qu’ils aient peur, qu’ils meurent en pensant à un amour de jeunesse ou à la maison de leur enfance. Oui, quand le général Desportes, parle de volonté, il parle d’abord de celle de tuer et de mourir. What else?

La mort d’Abou Zeid, premier émir jihadiste tué par la France, pourrait bien, cependant, être une douloureuse occasion de tester notre volonté. Depuis le 28 février, nous sommes quelques uns, ici et ailleurs, à nous interroger sur ce convoi de jihadistes traité par un raid aérien puis des combats terrestres. Quand on suit un peu l’actualité politique française, on est bien obligé de préférer, le plus souvent possible, le mutisme de nos responsables gouvernementaux, capables de se contredire sur la date de Noël. Certains silences, cependant, sont gênants, sinon inquiétants, et on sent comme un flottement au sujet des conséquences de ces combats dans les Ifoghas. Ce soir, le ministre de la Défense a encore déclaré qu’il ne disposait d’aucune preuve de la mort d’Abou Zeid ou de Belmokhtar, contredisant le président tchadien qui, lui, n’a guère de doutes – il faut dire que ce n’est pas son genre – alors qu’une photo prise sur le terrain est censée accréditer la mort du borgne le plus fameux du jihad et que nous sommes déjà quelques uns (qui se reconnaîtront) à nous demander si la photo a bien été légendée…

Le plus important reste, de loin, le sort de nos compatriotes. Une fois de plus, on ne peut qu’assurer aux familles que nos pensées sont avec elles en ces terribles journées.

 

 

Et, au fait, la semaine dernière, j’ai eu l’occasion d’avoir des nouvelles, par un de ces hasards qui font le sel de la vie, de la famille des Français enlevés au Cameroun. Vous n’imaginez pas l’effet qu’ont eu sur elle les propos du ministre des Anciens combattants. Près de deux semaines après, Kader Arif est toujours ministre, et il n’a pas montré le moindre signe de repentir. La soupe est bonne, n’est-ce pas, mais pour l’exemplarité, va falloir repasser.

Une vie de secrets et de tromperies

J’aime les virtuoses. J’aime la manière dont leur technique, au lieu de servir leur égo, sert leur art et nous élève. Orson Welles, Steven Soderbergh, Brian De Palma, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Russell Banks, Cormac MacCarthy, Julien Gracq, Marguerite Yourcenar, Stefan Zweig, Kafka, Hélène Grimaud, Yo-Yo Ma, Alexander Brailowski, Jimmy Page, Hendrix, Eric Clapton…

Robert Littell est de ceux-là. Avec humilité, et avec une déconcertante aisance, il expose depuis des années les mécanismes du renseignement. Loin des intrigues d’un John Le Carré ou des raffinements littéraires d’un Graham Greene, Littell ne renonce cependant pas à la complexité de l’espionnage et du contre-espionnage. Tout son talent réside dans sa capacité à présenter clairement les enjeux de cette activité sans la caricaturer et sans la compliquer inutilement.

Sous sa plume vivent ou revivent des légendes, comme James Angleton ou Kim Philby, jamais réduites à de simples ombres mais au contraire très humaines. Dans bien des cas, on apprend plus de choses dans ses romans sur la CIA et la Guerre froide que dans les compilations plus ou moins adroites que nous servent les rares à oser écrire en France des essais sur le renseignement. A ce titre, Littell éclaire brillamment ces années où se joua le sort du monde dans les mains de quelques hommes, passionnés et écrasés par leur mission, comme le montra Robert De Niro dans The Good Shepherd (2006, avec Matt Damon, Angelina Jolie, Alec Baldwin, William Hurt, Joe Pesci et Timothy Hutton).

 

La force des romans de Robert Littell vient d’un mélange rare d’érudition, d’humour et d’empathie, et d’une parfaite maîtrise formelle. Littell comprend parfaitement les mécanismes de ce qui se trame, il expose l’envers du décor, dévoile les grandeurs et faiblesses de ses personnages. Tous ne sont pas fréquentables, il y a des psychopathes, des assassins, des faux naïfs et des vrais crétins, mais tous jouent au même jeu et c’est ce qui le rend intéressants, et pour certains d’entre eux attachants.

 

De tous ses livres, et il y en quand même quelques uns, il me semble qu’il faut avoir lu le prodigieux La Compagnie: le grand roman de la CIA (2002), incroyable fresque qui couvre plus de cinquante ans d’affrontement Est-Ouest.

Littell y mélange avec maestria les thèmes qu’il explore depuis le début de sa carrière : les agents dormants, les fausses identités, la trahison, les manoeuvres d’agences, les missions impossibles, les drames personnels, et le résultat est proprement étourdissant. Le plaisir intellectuel devant les intrigues entrecroisées russes et américaines est incroyable, et il m’est arrivé, lors de ma première lecture, de jubiler comme lors de certaines enquêtes. La Compagnie est sans doute un de mes romans d’espionnage préférés et je l’ai offert ou conseillé à tous mes amis. Aussi n’ai-je pas été plus surpris que cela quand, en 2004, le chef du service de documentation de mon administration, un homme plus connu pour ses horribles chemises et ses épouvantables cravates que pour ses succès, a refusé de le commander pour l’édification de la jeunesse, écartant la suggestion d’un revers méprisant de la main en laissant tomber  « Peuh, ce n’est que de la fiction ». Une épée, on vous dit.

En 2007, les frères Scott, qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier de cette puissante appréciation, ont adapté pour la télévision le roman de Littell, avec Michael Keaton, Chris O’Donnell et Alfred Molina. Le résultat est plus qu’honorable.

Littell a su dépasser l’immense réussite qu’est La Compagnie, et ses romans suivants ont confirmé qu’il gagnait encore en maîtrise et que son inspiration était intacte. En 2011, la publication de Philby: portrait de l’espion en jeune homme, constitue un nouveau sommet. Sous une forme que je ne dévoilerai pas ici et qui se prête à merveille au sujet, Robert Littell explore le monde du renseignement de la fin de l’entre-deux guerres, nous fait croiser des personnages fascinants et met en place ce qui s’avérera être la plus retentissante trahison de l’espionnage britannique. Encore une fois, la virtuosité n’est pas vaine, et elle est même parfois prétexte à une véritable émotion.

La lutte contre le jihadisme, sans être une partie de plaisir, n’atteindra sans doute jamais la complexité et le raffinement de l’affrontement entre services de vrais professionnels. Pour se souvenir de ce que le monde du renseignement fut il y a quelques décennies, pour réaliser qu’il n’a finalement guère changé et pour anticiper les luttes qui se dessinent, il faut lire Robert Littell. Et il faut lire Robert Littell pour le plaisir de l’art.

Keep calm and shut the fuck up.

France, leader of the Free World, titrait, un peu provocatrice, l’édition en ligne de The Daily Beast, il y a quelques jours. On pouvait même admirer en une le fameux cliché du Légionnaire au #MasqueGlaçant qui a tant déplu aux généraux qui conduisent la guerre au Mali. Brrr, c’est vrai qu’il fait peur.

Alors que la nuit est tombée et les enfants couchés, on commence à regarder cette folle journée et on se demande si l’auteur de cet article, au vu du spectacle que nous avons offert, peut encore sérieusement penser que nous sommes le leader du monde libre. Je ne parle pas des combats à Gao ou de l’attentat à Kidal, puisqu’on s’y attendait. Et je ne parle pas du fait que les militaires regardent avec émotion notre déploiement au Mali en ayant bien conscience qu’il s’agit de notre dernière guerre dans ces conditions. Non, je parle de cette affligeante matinée, qui a vu une grande partie de notre presse démarrer en trombe sur une info non recoupée, un ministre se ridiculiser, et un député censé savoir ce qu’est une source fiable se couvrir de honte, qui plus est avec retard. Ce soir, le Président doit ressembler à ce centurion qui sanglotait « Ils sont tous bêtes, et je suis leur chef ». Bienvenue à bord, Monsieur le Président.

A l’origine de cette folie, l’AFP, que l’on a déjà vue plus performante, explique ce soir, fort doctement, que derrière sa source se cachent en réalité trois sources et que vraiment non vraiment c’est pas sa faute. Moi, je veux bien, mais trois sources qui disent la même foutaise, ça reste trois mauvaises sources, et tant pis si elles affirment savoir où est planqué l’or du Reich. Parce que, in fine, à quoi devons-nous ce gigantesque fiasco sinon à la soif éperdue de scoop et à la nécessité industrielle d’être le premier sur le coup ? Sauf que là, il y a des otages. On parle de sept personnes, dont quatre enfants, et ils méritent sans doute un peu mieux qu’un comportement de paparazzi.

Quand j’étais fonctionnaire, nous avions coutume de dire, puisque nous étions naturellement méfiants à l’égard de certains de nos chefs, qu’on ne pouvait affirmer être parti en mission que lors du vol RETOUR, et pas avant. Quand on clame que les otages sont libres, il n’est sans doute pas inutile de demander à ses sources autre chose que quelques détails moisis. Et puis, il paraît que certains journalistes sont assez rigoureux et patriotes pour prendre contact avec les autorités, afin de s’assurer, dans ces cas extrêmes, qu’une dépêche ne va pas mettre des vies en danger. Je crois, mais il faut que je vérifie, qu’on appelle ça l’éthique, ou le sens des responsabilités. Je vais chercher, on en reparle.

Par pure charité chrétienne, je ne vais pas m’appesantir sur M. Kader Arif. Il y a cent ans, il aurait présenté, et sa démission au Premier ministre et ses excuses aux familles, mais ce temps est bien révolu. De nos jours, le ministre des Anciens combattants, qui n’est même pas la 5e roue du carrosse dans ce genre d’affaire, peut interrompre une séance à l’Assemblée pour proclamer, sur la foi d’une dépêche, que les otages sont libres. Et tant pis pour l’usage qui veut que l’Elysée, seul, communique sur ce sujet. Et tant pis pour le ministre de la Défense, à la manœuvre, et tant pis pour le Quai, et tant pis pour les services, et tant pis pour les familles. Et il ne démissionnera pas, la soupe est bonne, Monsieur le Ministre.

Quand l’amateurisme prend de telles proportions, il est permis de lui chercher d’autres noms. Et quand l’inconséquence se déploie avec autant de panache, il ne reste qu’à éviter le regard des alliés. Restent, et c’est bien fâcheux, les familles. Vous admettrez avec moi que tous ces gens qui tremblent pour leurs enfants et petits-enfants sont bien délicats à gérer. Si on ne peut plus crâner devant le banc du gouvernement, franchement, à quoi ça sert d’être ministre ? Chut, ne répondez pas, c’est déjà assez douloureux.

Peut-être est-il temps de rappeler quelques règles simples :

On ne parle pas des opérations en cours. Jamais.

On ne donne pas ses sources. Jamais.

On ne parle pas du Fight club. Jamais.

On ne parle pas des affaires d’otages. JAMAIS JAMAIS JAMAIS

Vous pouvez alerter l’opinion, suspendre les portraits de quelques inconscients sur les façades et oublier ces fumiers d’expatriés vendus au grand capital, vous pouvez hanter les plateaux de télévision avec quelques mythomanes venus en rampant, le visage couvert de cirage, mais vous ne devez pas parler d’argent ou de raids ou de négociations. Et vous ne devez pas parler des libérations en cours. JAMAIS JAMAIS JAMAIS.

Et si le silence était observé pour sécuriser une exfiltration ? Et si les autorités voulaient d’abord prévenir le grand-père éploré, dévoré d’angoisse en France ? Ben oui, il y a le scoop, et il y a la morale.

Il y a trois tempo dans le contre-terrorisme. Soit vous courez après les terroristes pour les neutraliser, avant ou après un attentat. Soit vous êtes au-dessus du champ de bataille, à essayer de comprendre ce que vous voyez, sans trop traîner, mais sans précipitation. Soit vous êtes au milieu d’une affaire d’otages, et là, là, il faut durer. Il faut aller vite mais il faut comprendre, il faut gérer la pression des autorités politiques, il faut empêcher les petits malins en marge du système de se précipiter à Beyrouth avec une valise de billets pour le compte d’un ambitieux jeune député qui veut marquer des points, il faut accepter les caprices des intermédiaires sur le terrain (oui, tu auras ta caisse de DVD pornos, mon ami, oui, c’est pour le jihad, il faut bien que jeunesse se passe), il faut se méfier des fonctionnaires frustrés qui envoient des mails personnels aux ravisseurs pour « débloquer tout ça », sans parler des types qui appellent la presse depuis Tourcoing en affirmant qu’ils sont à Kandahar, à côté des otages. Et, plus important, il faut peser les options, savoir pourquoi les ravisseurs ont fait ça, si les otages sont bien traités, s’il y a des chances de parvenir à une issue heureuse, etc. Et il faut supporter la pression invisible des proches, jetés en enfer, confrontés au pire de l’humanité, découvrant en quelques heures la violence du monde dont vous avez fait votre quotidien depuis des années.

Quand on sait ça, on n’annonce pas des libérations. On les espère, on prie pour elles si on pense que ça peut aider, mais on ne se pavane pas la braguette ouverte à l’Assemblée. Et on ne fait pas confiance à des militaires étrangers qu’on ne connaît ni des lèvres ni des dents.

La France, leader du monde libre. C’est à se demander comment sont les autres.

« If what you say is true, the Shaolin and the Wu-Tang could be dangerous » (« Bring that ruckus », Wu-Tang Clan)

Les chroniqueurs du jihad retiendront que le 19 février 2013 un Légionnaire du 2e REP est mort en combattant des jihadistes dans l’Adrar des Ifoghas, où seraient détenus nos otages, alors qu’au Cameroun, à 1600 km de là, sept Français, dont quatre enfants, étaient enlevés par un groupe d’hommes armés venus du Nigeria tout proche.

Interrogé à l’Assemblée, François Loncle, député PS de l’Eure, nous faisait rapidement profiter de son immense savoir en nous expliquant qu’il s’agissait sans doute de Boko Haram, que ce groupe était « souvent en rivalité avec AQMI » et qu’il ne s’agissait que de « trafiquants et de gangsters ». Comme aurait Perceval de Galles, « Merci, de rien, au revoir Messieurs-Dames ».

Co-auteur d’un rapport sur le Sahel qu’il n’a manifestement pas lu, M. Loncle relayait, à ma grande consternation, des clichés, et même des erreurs grossières quant aux liens entre les romantiques jihadistes du désert d’AQMI et les esthètes de Boko Haram (« L’éducation occidentale est un pêché », des poètes, on vous dit). Tout observateur un peu sérieux (donc, pas les imposteurs vus hier soir sur BFM) sait pourtant que les deux mouvements sont étroitement liés, se prêtant de l’argent, s’envoyant des combattants, se parlant depuis l’aube des années 2000. Forcément, avant de causer dans le poste, c’est pas mal de relire ses archives. Vous n’en avez pas ? Ah, pardon.

En réalité, plus que vers Boko Haram, les regards des professionnels se sont tournés vers les petits rigolos du Jama’at Ansar Al Muslimin Fi Bilad Al Sudan, plus connu de leurs mamans sous le nom d’Ansaru.

Il faut dire que ces garçons, issus de Boko Haram, ne sont pas des amateurs empruntés ou maladroits. Le 26 novembre 2012, ils ont, par exemple, attaqué un commissariat à Abuja afin de libérer des détenus. Surtout, et on aurait aimé l’entendre hier, Ansaru a enlevé un Français à Rimi, près de Katsina, le 19 décembre dernier, et l’a revendiqué le 23 décembre. Le 20 janvier, les mêmes ont revendiqué une attaque contre des soldats nigérians en partance pour le Mali. Et, last but not least, le groupe a enlevé le 16 février sept expatriés à Jamaare – et l’a revendiqué le 18, car ces gens-là, à la différence d’autres, assument leurs actes.

Du coup, on est bien obligé de se demander ce que voulait dire M. Loncle quand il affirmait si péremptoirement sur iTélé : « Ce n’est pas lié à la situation au Sahel ». Non, bien sûr, il va de soi que les terroristes d’Ansaru enlèvent des Français pour protester contre le mariage pour tous, ou qu’ils capturent des Européens afin d’attirer l’attention du monde sur le scandale de la viande de cheval. Bien vu, M. le Député, bien vu.

A mes yeux, le lien est pourtant évident, qu’il soit direct ou indirect. Soit Ansaru enlève des Français pour ouvrir un second front sécuritaire sur nos arrières, comme je l’ai envisagé à plusieurs reprises depuis l’été dernier, (d’abord ici, puis , et ici, ou , et même ici), soit Ansaru joue sa carte mais s’en prend à la France, ennemie historique du jihadisme, menacée directement par l’ensemble de la mouvance islamiste radicale depuis le début de l’opération Serval. Déconnecter les jihads des uns des autres est une erreur impardonnable. Je ne sais plus qui, hier soir sur BFM, affirmait doctement : « Il faut dissocier les événements pour mieux comprendre ce qui se passe ». Non, justement, il faut faire exactement l’inverse, puisque le jihad, comme je l’écrivais en 2005 – quand j’avais encore un métier honorable – est d’abord une guérilla mondiale dont les acteurs, différents, partagent idéologie, modes opératoires et cibles.

Qui a jugé bon de rappeler, hier, que les « meilleurs d’entre eux », les petits gars d’AQPA, ont diffusé, le 12 février dernier, un communiqué dénonçant sans ambiguïté l’intervention des Croisés au Mali ?

Une fois de plus, les experts d’opérette sont pris en flagrant délit de pipeautage, et pas un ne fréquente sans doute Jihadology, d’Aaron Y. Zelin (@azelin), une référence pourtant tout simplement incontournable. Oui, je sais, le travail est une notion dépassée, et il faut parfois savoir refuser les invitations sur les plateaux pour réfléchir un peu. Ça ne fait jamais de mal.

Quinze de nos compatriotes, dont 4 enfants, sont donc désormais otages, tous en Afrique, tous détenus par des groupes jihadistes. Le symbole est fort, et le défi presque hors de portée. L’enchaînement des crises met les hommes et les structures à rude épreuve, fatigués, usés, courant d’urgence en urgence, d’incendie en incendie, incapables, par manque de temps, de prendre le recul nécessaire à la compréhension d’un phénomène qu’ils sont les seuls à pouvoir, en théorie, contempler dans sa globalité. Du coup, et quoi qu’on dise, personne ne le fait, et la place est donc laissée aux imposteurs habituels et autres universitaires sur le retour. Pas grave, on a l’habitude, et il faut avancer.

Je n’aurais pas l’indécence, ici, de me laisser aller à des hypothèses sordides sur le sort des enfants et de leur mère enlevés hier. Tout juste peut-on souhaiter que les terroristes (puisque je ne crois pas une seconde à l’hypothèse d’une groupe de braconniers ou de coupeurs de route) jugent les enfants trop encombrants et les libèrent. Simple observateur, je ne peux qu’adresser aux familles concernées toutes mes pensées, et glisser mes encouragements de retraité aux membres de la nouvelle cellule de crise. Bientôt, les services français ne seront plus qu’une immense cellule de crise, quand on y pense… Il y aurait même matière à modéliser le cycle infernal que nous observons depuis plus de dix ans : crise économique – crise stratégique – réduction des moyens – augmentation des besoins. Mais je n’ai pas ce talent, et ça n’est pas le sujet.

La succession de tels évènements est un indicateur, comme un autre, des bouleversements de notre environnement. L’Afrique de l’Ouest nous renvoie au visage nos échecs, et aussi nos vulnérabilités. Expatriés plus ou moins conscients des dangers, autorités locales plus ou moins mobilisées, Etats plus ou moins faillis, le tableau est plutôt sombre. Si on laisse de côté les problèmes de gouvernance, l’épineuse question du narcotrafic, ou celle, dramatique, de la traite des êtres humains, et qu’on se concentre sur le jihadisme, force est de reconnaître que les crises politico-sécuritaires s’imbriquent, s’influençant et se nourrissant mutuellement dans une dégringolade qui n’a pas de fin prévisible.

Le jihad algérien, vieux de plus de vingt ans, s’est ainsi étendu au Sahel, contamine à présent le Maroc, et se nourrit dans le même temps de l’effondrement des Etats postrévolutionnaires tunisien et libyen. La révolution égyptienne, en libérant des centaines de détenus, alimente le jihad renaissant libyen. La révolution libyenne permet aux jihadistes du Sahel de s’armer, et l’ensemble du cirque crée au centre de la carte une dépression qui déstabilise l’ensemble de la région, en faisant fi des frontières.

Le printemps arabe, dont j’ai dit ici qu’il était une conséquence du jihadisme mais qu’il n’avait pas été initié par les islamistes radicaux (je sais, c’est un peu trop subtil pour certains), passe actuellement par une phase, classique dans les processus révolutionnaires, de foutoir à grande échelle qui libère les forces les plus brutales. Face au néant idéologique des régimes renversés et à l’impréparation des révolutionnaires de la première heure, les islamistes n’ont eu qu’à se pencher pour ramasser la mise. Sur leur droite, les plus radicaux, salafistes et jihadistes plus ou moins repentis, se mettent en position pour se mêler de crises qui n’en sont ainsi qu’à leurs débuts.

Plus au sud, au-delà de la bande sahélienne, le patient travail de prosélytisme qui dure depuis des décennies et que j’ai très imparfaitement décrit ici n’est, pour l’instant, que l’arrière-plan des actions des jihadistes. Seul Ansar Al Din, dont on sentait les prémices dès 2006, peut être considéré comme un mouvement terroriste directement lié à ce phénomène, ses alliés ou partenaires étant, soit des corps étrangers (AQMI), soit des mouvements minoritaires (MUJAO), soit des groupes sectaires reflétant des conflits ethniques préexistants (Boko Haram, même si Ansar Al Din a, pour la première fois dans la région, coloré de jihadisme un irrédentisme à la façon des rebelles tchétchènes,  cachemiris ou philippins, mais c’est une autre histoire).

Du coup, je me garderai bien, à ce stade de l’enquête, de scruter le Cameroun en délaissant le Nord Nigeria. Le développement de l’islam radical au Cameroun n’est sans doute pas responsable de l’enlèvement de nos compatriotes. L’opération, en revanche, illustre à merveille l’imbrication des jihads, les uns et les autres agissant ensemble sans se coordonner. Les crises sont donc en train, sinon de fusionner, du moins de converger dangereusement.

Jamais la France n’a eu autant d’otages, jamais un pays n’a vu autant de ses ressortissants aux mains de groupes jihadistes. Alors que 7 otages sont au Nord Mali, 8 sont au Nord Nigeria, à des centaines de kilomètres au sud-est, dans un environnement totalement différent. Au Mali, l’Etat est inopérant. Au Nigeria, il est ombrageux, réfractaire à la coopération. Quant à nos moyens, ils sont limités, et le point de rupture n’est pas si loin.

Il y a quelques jours, un des plus flamboyants émirs de la zone, Omar Ould Hamaha, déclarait fort aimablement que la France avait ouvert les portes de l’enfer en intervenant au Mali. Disons qu’on vient de frapper et qu’on attend que quelqu’un nous ouvre, sans être vraiment pressés.

« You can fool with your brother/But don’t mess with a missionary man » (« Missionary man », Eurythmics)

L’émergence de l’islamisme armé, un concept forgé par Gilles Képel dans son monumental Le Prophète et Pharaon (1984), ouvrage fondateur dont la relecture régulière est indispensable, a été initialement perçu, me semble-t-il, comme un  soubresaut parmi d’autres dans ce turbulent sud, au-delà du limes. A en croire les archives des services, bien peu de professionnels, dans les années 80, parvenaient manifestement à s’extraire du marais intellectuel, entre confusion avec la révolution iranienne et perceptions racistes. En pleine seconde manche de la Guerre froide, je veux bien croire qu’il y avait plus urgent, et il ne s’agit donc pas de critiquer gratuitement. Le fait est que les premiers dossiers que j’ai pu lire, il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine, m’ont fait peur. Personne n’avait pris la peine d’acheter un livre d’André Miquel, et encore moins ceux de Nikita Elisséeff, dont l’indispensable L’Orient musulman au Moyen-Age, la bible – si j’ose dire.

Le début de la guerre civile algérienne et la dislocation de la Yougoslavie, sans même parler de la première guerre de Tchétchénie, mirent brutalement en lumière la très rapide montée en puissance d’un islamisme combattant qui fut appelé, par l’ensemble de la communauté française du renseignement, islamisme radical – et qui est désormais appelé jihadisme depuis une petite dizaine d’années.

D’accord, faisons comme ça. 

Plusieurs menaces devaient alors être combattues. Il s’agissait, en priorité, de lutter contre les réseaux algériens qui, au profit du GIA ou du FIS, tentaient de se procurer en Europe des armes qui, expédiées en Algérie, alimenteraient les maquis que combattait l’ANP. Très rapidement, cette lutte contre des filières de trafics devint cependant un front secondaire, puisque les islamistes algériens choisirent, dès 1993, de s’en prendre aux ressortissants français en Algérie.

La guerre civile dans les Balkans, qui furent la deuxième terre de jihad après l’Afghanistan fondateur, draina un grand nombre de combattants étrangers et permit aux ONG du Golfe de mettre un pied en Europe. En Bosnie, et plus tard au Kosovo, jihad et prosélytisme ne furent ainsi jamais très éloignés l’un de l’autre. De plus, mais c’est une autre histoire, on vit se mettre en place aux portes de l’Union européenne ces fascinantes filières, si caractéristiques, conduisant les islamistes radicaux du Maghreb au Yémen ou au Pakistan, en passant par le Caucase, l’Europe centrale ou la péninsule arabique. Dès ce moment, le jihad était un phénomène mondial, superbement méprisé par ceux-là mêmes qu’on entend aujourd’hui partout et qui nous font bénéficier de leur superbe ignorance. Lutter contre ces filières nous apprit beaucoup, et ce sont ces connaissances, rejetées par les universitaires qui nous voyaient comme d’épouvantables tueurs d’enfants, qui leur manquent désormais.

Il s’agissait, enfin, d’étudier le prosélytisme d’ONG du Golfe qui, comme je l’ai déjà écrit ici, associaient étroitement authentique action humanitaire et réislamisation radicale – quand l’aide n’était pas simplement subordonnée à une adhésion au wahhabisme. Les services français développèrent, dans les années 90, un véritable savoir-faire qui permettait de mesurer cette poussée politico-religieuse, d’étudier les liens entre cette nébuleuse islamiste et le terrorisme et, le plus important, d’essayer de glaner du renseignement en infiltrant des sources dans ces structures pour le moins mystérieuses.

Après le 11 septembre 2001, les mêmes esprits supérieurs qui voulaient dissoudre au mois de juin précédent l’unité chargée d’Al Qaïda, et qui firent plus tard une nouvelle démonstration de leur clairvoyance en affirmant que l’Europe ne serait plus frappée, décidèrent que le lent et très subtil travail effectué sur les ONG prosélytes n’avait, finalement, aucun intérêt. Outre qu’ils n’y comprenaient rien, disons plutôt que de complexes opérations de longue haleine pour identifier les flux financiers et les références idéologiques ne leur permettaient pas de rouler des mécaniques devant les directeurs. Le renseignement s’accommode assez mal de la soif de célébrité, voire même de reconnaissance interne.

Comme d’habitude, c’est au moment où la France commença à se détourner du sujet que l’Empire, loin d’être aussi borné qu’on le dit, commença, lui, à s’y intéresser. Suivant le raisonnement tenu dix ans plus tôt à Paris, les services américains essayaient à leur tour de suivre les flux financiers alimentant le jihad et de comprendre les mécanismes de la radicalisation.

Tardivement se fit cependant sentir à Paris le besoin de reprendre cet aspect de la question et on tâtonna. Je vais vous épargner les détails désagréables, mais toujours est-il que nous étions assis, comme souvent, sur une montagne d’or que personne ne voulait exploiter pour des raisons administratives. Les histoires du logiciel Louvois, j’en ai un paquet en soute, mais je les réserve à mes mémoires.

Pour des raisons techniques, opérationnelles et stratégiques, il fut décidé de se pencher sur la montée de l’islam radical en Afrique. En quelques mois, on découvrit beaucoup, sans guère d’efforts, mais le constat, pourtant présenté aux plus hautes autorités nationales, fut soigneusement rangé dans un coin. Il ne peut pas y avoir de chars allemands dans les Ardennes, puisque nos plans ne le prévoient pas. Je me comprends.

Nous sommes en mission pour le Seigneur.

L’islam, sunnite ou chiite, ne devrait pas être autre chose qu’un facteur géopolitique. Je suis, pour ma part, bien incapable de me prononcer sur la part de violence intrinsèque que contiendrait cette religion, et tout au plus peut-on noter que son caractère englobant ne peut que s’opposer au modèle de gouvernance occidental. Par ailleurs, élevé dans le christianisme, je suis bien obligé de reconnaître que ma propre religion, censée être faite d’amour de son prochain, a présidé aux croisades et un nombre respectable de massacres, à commencer par le génocide des Amérindiens, au sud puis au nord du continent. Je vais donc éviter de donner des leçons.

En Afrique ou ailleurs, le retour du religieux, musulman, catholique, protestant ou animiste, ne pose question que s’il est porteur de tensions internes et externes. Là, et quoi qu’en disent les pourfendeurs de la géopolitique de pacotille, interviennent en effet la nécessité de défendre des intérêts stratégiques et celle de défendre les valeurs dont nous nous sommes faits les hérauts. C’est toute la différence entre un retour de l’islam sunnite sous la forme d’une réappropriation d’un héritage politico-culturel délaissé, et la montée en puissance du wahhabisme, rigoriste, agressif, porteur de menaces bien connues, aussi bien stratégiques que sociales.

Dans son remarquable article publié dans Le Monde du 23 janvier dernier, Jean-François Bayart pointait très justement le rôle central de la question sociale dans la crise malienne, étroitement liée à la croissance d’un islam rigoriste. Le phénomène ne concerne cependant pas le seul Mali, et les autorités françaises, plus que tous leurs alliés, savent que le continent africain est sillonné de centaines de prédicateurs, arabes ou pakistanais, financées par les ONG prosélytes ou les mouvements piétistes, comme le Tabligh. Dans bien des cas, les attachés religieux de certaines ambassades du Golfe jouent un rôle primordial dans la diffusion d’une interprétation radicale de l’islam, et leur statut de diplomate leur garantit une grande liberté de mouvement. Ces individus diffusent des interprétation archaïques de l’islam sunnite, prêchant parfois le renversement des régimes, justifiant le terrorisme, propageant les vieilles lunes antisémites, sans parler de leur vision de la place des femmes.

Les travaux, sans lendemain, menés en 2006 dans une certaine administration spécialisée et dont les résultats furent présentés presque en catimini aux membres du Conseil de sécurité intérieure, à l’Elysée, avaient, en quelques mois, mis en évidence l’ampleur de l’offensive islamiste radicale en Afrique. Le constat, proprement alarmant, n’aurait pas dû surprendre puisque le rôle des ONG du Golfe était connu de longue date. En 2004, les services tchadiens avaient même trouvé dans les archives d’Abderrazak Le Para, dont j’ai évoqué la carrière ici, la preuve de liens avec la sulfureuse ONG saoudienne Al Haramein, bien connue pour ses dons de médicaments et d’explosifs aux rebelles tchétchènes comme aux terroristes d’Al Qaïda au Kenya. L’humanitaire, c’est avant tout une affaire de vocation.

En 2006, pourtant, les constatations prenaient un caractère autrement plus inquiétant, puisqu’elles révélaient le caractère continental d’une poussée politico-religieuse aux moyens financiers sans limite – et à l’impact démultiplié par la pauvreté des pays où elle s’exerçait.

Les acteurs étaient nombreux, et puissants. Agence des musulmans d’Afrique (AMA), Islamic Relief (IR), Qatar Charitable Society (QCS), World Assembly of Muslim Youth (WAMY), Islamic African Relief Agency (IARA), International Islamic Relief Organization (IIRO), International Foundation for Construction and Development (IFCD), Islamic Cultural and Heritage Revival Society (ICHRS), et même Société Mondiale pour la Mémorisation du Saint Coran, étaient les principaux noms qui revenaient du terrain.

La force initiale de ces ONG était l’incontestable efficacité de leurs programmes d’aide au développement, et c’est d’abord sur ce terrain que les Occidentaux étaient battus. Quand les grandes ONG occidentales engloutissaient des fortunes en frais de gestion de projets parfois démesurés, les états-majors du Golfe allaient à l’essentiel, s’appuyant sur les responsables locaux, imams ou chefs de village, leur attribuant directement la responsabilité de projets modestes pour quelques centaines de dollars. Une goutte d’eau dans un océan de pétrodollars…

Rien de tout cela n’était secret, puisqu’un grand nombre de ces projets étaient adossés à des associations communautaires dont l’agrément avait été volontiers accordé par les autorités. Au Sénégal, les responsables administratifs étaient drapés dans leur dignité dès qu’on posait des questions gênantes, et on en arrivait rapidement à invoquer le rôle apaisant des confréries – alors même que l’islamisme radical qui s’implantait dans le pays s’appuyait justement sur le rejet des confréries traditionnelles par de jeunes hommes qui se sentaient exclus d’un système devenu gérontocratie.

L’offensive islamiste ne passait cependant pas seulement par l’aide au développement. De simples recherches auprès des ministères de l’Intérieur permettaient de contempler la précision du maillage social d’associations parfaitement légales, toutes financées, voire fondées, par les ambassades des pétrothéocraties.

Quand la moindre ingérence occidentale n’aurait pas manqué, à juste titre, de provoquer un drame, les diplomates saoudiens ou koweitiens n’avaient pas ces scrupules et encourageaient l’émergence d’un islam associatif relayant les pires débilités du wahhabisme, dont un révisionnisme scientifique particulièrement décomplexé, parfois accompagné de prises de position antioccidentales. Rien de tout cela ne serait plus ridicule ou dangereux que les foutaises équivalentes proférées par les catholiques intégristes, les protestants fondamentalistes ou les juifs ultra-orthodoxes si nous n’avions pas de multiples preuves que cet endoctrinement conduisait droit à la violence, et, in fine, au terrorisme.

La charia est notre constitution.

Le fait est qu’un projet politique fondé sur la seule religion ne peut être pacifique. Par essence, ses partisans estiment être dépositaires de la vérité, unique et indiscutable. Eventuellement prêts à accéder aux pouvoir légalement, comme le préconise la doctrine des Frères musulmans égyptiens, ils n’entendent pas tolérer la moindre opposition, ni la moindre déviance. De plus, leurs convictions les conduisent, naturellement, à voir des ennemis partout, et à les combattre si la situation leur échappe. On l’a vu en Algérie, on le voit en Tunisie, et sans doute bientôt en Egypte.

La question n’est donc pas de combattre une religion, ou la démarche d’un groupe humain retrouvant, ou pensant retrouver, ses racines. Il s’agit plutôt de s’interroger, plus que sur la profondeur ou la sincérité du phénomène, sur les motifs de ses inspirateurs, du Golfe ou du Pakistan. L’expansion du wahhabisme, portée par la Ligue islamique mondiale (LIM) dès le début des années 60, est un phénomène que l’affrontement entre blocs a occulté. Les motivations de ses inspirateurs sont à la fois religieuses et stratégiques, et nous en sommes, parmi d’autres, les cibles.

La mode est au Qatar bashing, mais le travail de radicalisation des pétrothéocraties, impulsé par l’Arabie saoudite, n’est pas si récent, et il nous apparaît à présent qu’il est largement irréversible. Se concentrer sur Doha, c’est oublier Riyad, Abu Dhabi, Dubaï, Koweït City. On pourra dire qu’il y a là une juste réappropriation de l’islam par les populations, ou que le discours simple du wahhabisme répond au besoin d’avoir des réponses simples en ces temps troublés, dans des pays dont la gouvernance est, au mieux, très imparfaite. Pourquoi pas, mais l’approche braudélienne avancée par quelques uns ne répond pas aux défis sécuritaires immédiats.

Il faut également se méfier des visions par trop caricaturales. Tous ces religieux ne sont pas d’accord, et on trouve entre islamistes de véritables tensions doctrinales, entre tablighis, partisans des Frères, salafistes, ou wahhabites. Vu d’ici, pourtant, et alors que nous n’avons plus aucune prise sur le phénomène, le seul point à retenir est que les difficultés qu’ils rencontrent conduisent les uns et les autres à verser dans la violence, ou au moins à la tolérer chez les autres. Tout devient, de plus, prétexte à exaspération, d’une poignée de dessins du Prophète à la diffusion d’un mauvais film amateur, et rien ne peut plus être reproché, ni aux Taliban afghans, parfaite incarnation de l’arriération, ni à Ennahda ou aux Frères, parvenus au pouvoir mais bien incapables de l’exercer, ni aux salafistes, dernier stade de l’islamisme avant le terrorisme. Même les jihadistes ont des vertus aux yeux de certains, modernes résistants à l’oppression occidentale, romantiques guerriers perdus d’un islam qu’on aimerait voir tant entrer dans la modernité au lieu de rêver, comme le rappelait Gilles Képel dès 1984, à un passé qui dura à peine un siècle.

La poussée islamiste au Sahel n’est qu’une portion de la poussée islamiste en Afrique, et celle-ci n’est qu’une nouvelle manifestation de nos échecs et de nos aveuglements. En laissant les indépendances devenir des gâchis, en gaspillant des milliards d’aide, en abandonnant des populations à des potentats sans envergure, les Occidentaux ont grandement aidé les islamistes, dont l’idéologie a été initialement conçue contre leur domination. It’s payback time.

Les confessions de l’Hombre

A quoi vous attendiez-vous, aussi ? Des souvenirs romancés ? Une intrigue débile sur fond de complot mondial et de concours du coït le plus brutal ? Des fusillades qui feraient passer une aventure de John McLane pour un déjeuner sur l’herbe ?

Les confessions de l’ombre, le dernier livre de Pierre Boussel, n’est rien de tout ça et confirme le talent de son auteur, journaliste de Medi 1, chroniqueur attentif et amusé des soubresauts du Moyen-Orient.

Sans fioriture, presque à la manière d’un disciple du Nouveau roman, Boussel décrit la vie quotidienne d’un « clandé » de la DGSE à Tanger, jouant sa légende, entretenant son réseau, se tenant prêt à agir. Evitant parfaitement les pièges d’une intrigue fourre-tout ou les rebondissements téléphonés, l’intrigue développée dans ce roman expose avec finesse et un réalisme parfois troublant la réalité du métier. Même les très rares petites erreurs factuelles participent à la crédibilité de l’ensemble.

Avec un regard doucement ironique – qui rappelle étrangement celui de l’auteur, le narrateur explique Tanger, décortique sans pitié la communauté expatriée et, loin des fantasmes, approche une certaine réalité du jihadisme. Le rythme du récit, presque nonchalant, prétexte à des scènes intimistes, évoqued’ailleurs plus un roman noir qu’un thriller consacré à Al Qaïda, ce qui renforce son caractère particulièrement attachant.

Suivi d’une postface d’un professionnel qu’on ne présente plus, Alain Chouet, ce roman est donc le début très convainquant d’une série consacrée par Pierre Boussel au monde du renseignement. On attend la suite avec un grand intérêt.

Mais dites-moi, monsieur Pivert, ces moricauds, vous les avez vus ?

Avant de me retirer à la campagne et d’entamer, comme le colonel Clifton, une collection de bagues de cigare, il n’est sans doute pas totalement absurde de vouloir, une fois de plus, exprimer ma très naïve exaspération.

La multiplication des nains, ce phénomène réjouissant que j’avais décrit ici il y a déjà bien longtemps, prend désormais des proportions fascinantes. La tendance était lourde depuis le début des révoltes arabes, elle devient lame de fond depuis le début de l’opération Serval. Tout le monde s’y met : universitaires tiers-mondistes, commentateurs souverainistes financés par des Etats étrangers, apprentis espions recalés aux concours et dont le simple nom fait sourire à Levallois ou du côté de Mortier, anciens responsables des services dont la longue suite d’échecs vaut manifestement caution pour une grande partie de la presse, agrégés d’arabe à peine capables de comprendre les rapports de police qu’ils recopient, intellectuels inconnus qui se découvrent une expertise sur la région, sans parler de quelques députés élus par des nostalgiques de l’OAS et reconnaissables à leur tenue de souteneurs napolitains et leur posture martiale de réformés pour cause de pieds plats. Evidemment, je pourrais aussi parler de l’armée française, qui tire gloire d’avoir conquis un pays vide et qui évite soigneusement de rappeler qu’elle ne pourra plus le faire, dans quelques années tant son matériel est fatigué, mais j’ai tendance à respecter les types qui se battent, plus que ceux qui bavent à Sciences Po.

Bien, procédons avec méthode.

D’abord, le narcojihad.

IL N’Y A PAS DE NARCOJIHADISTES AU SAHEL RPT : IL N’Y A PAS DE NARCOJIHADISTES AU SAHEL. Il s’agit d’un fantasme, qui fait sourire TOUS les professionnels du renseignement de ce pays, mais qui est abondamment relayé par une coterie d’escrocs, d’imposteurs et d’idéologues de comptoir qui refusent absolument d’envisager le caractère politico-religieux du jihad. Pour cette bande d’esprits éclairés, qui volent d’échecs en naufrages depuis plus de vingt ans et qui se trompent avec une admirable constance, le terrorisme ne peut être que l’expression d’une volonté politique étatique, ou d’un groupe ethnique défendant des revendications irrédentistes.

Ces grands esprits, dont il faut sans relâche saluer la clairvoyance, ont, par exemple, affirmé pendant des jours après le 11 mars 2004 que l’attentat de Madrid était le fait de l’ETA. Mais oui bien sûr. Ou indiqué que les types d’Al Qaïda étaient des « pouilleux dans une grotte ». Des pouilleux, mais bien plus efficaces que les Karens ou les Kurdes, pourtant si romantiques, mon gars.

Depuis plus de 15 ans, il faut supporter ces types qui, non seulement n’ont JAMAIS la moindre preuve de ce qu’ils avancent (le rôle du DRS, des Frères musulmans, des grandes banques, de la RATP, de mon voisin, de Celui-qu’on-ne-doit-pas-nommer, etc.) mais qui en plus refusent OBSTINEMENT de lire les dossiers. Avec une telle rigueur intellectuelle, on mesure la puissance de leurs analyses.

Si les types d’AQMI ne sont animés que par l’appât du gain, s’ils vendent la drogue sud-américaine (qui arrive en effet dans la région dans des quantités alarmantes), où est l’argent ? Où sont les gagneuses ? Où sont les voitures de luxe ? Où sont les palais de marbre ? Et où sont les flux financiers de blanchiment ? Où sont les banques qui gèrent cette fortune ? Et où sont les armes modernes qu’ils pourraient s’offrir ? Et quel narcotrafiquant serait assez bête pour s’acoquiner avec des types que le monde entier veut pulvériser ? On sait, depuis 1995, que les charmants garçons du GIA ont pratiqué la protection des trafics traditionnels, et ont ponctuellement donné un coup de main aux narcos locaux, mais on est loin du tableau peint par les experts de plateaux. Le hic, c’est que  cette réalité, toute en subtilité, est moins vendeuse que les déclarations à l’emporte-pièce. Que voulez-vous, j’ai été élevé selon des préceptes qui s’accoutument mal des approximations populistes. Oui, je sais, déplorable logique petite-bourgeoise que la mienne.

Apprentis géopoliticiens capables de déceler un complot mondial dans un hospice de vieillards, journalistes avides de gloire mais incapables de citer une seule source sérieuse, retraités notoirement incompétents mais peu avares de leurs conseils, rien ne nous est épargné, et une bonne partie de la presse reprend, presque servilement, leurs foutaises. Faut-il s’inspirer des mémoires de Gamelin pour fonder notre nouvelle politique de défense ? Non, et pourtant c’est bien ce que nous faisons en laissant un tel ramassis de médiocres monopoliser l’espace médiatique, de plateaux de télévision en tribune dans de grands quotidiens, sans parler des relations incestueuses entre organes de presse sur fond de fraternité dévoyée.

Les membres d’AQMI ne sont pas des jihadistes, ni même des islamistes.

Non, bien vu, ce sont réalité des chanteurs des Village People, des choristes d’ABBA, et des roadies de Kool & The Gang partis prendre les eaux dans à Kidal et Tessalit, deux villes connues pour la qualité de leurs cures thermales.

Evidemment, ceux qui nous affirment ça ont lu les débriefings des sources, écouté les conversations entre les émirs d’AQMI et les responsables jihadistes au Pakistan, en Suède ou en Allemagne, lu les communiqués, noté les références religieuses. Evidemment, ils ont démantelé des réseaux, découvert des centaines de CD de propagande islamiste radicale, subi la logorrhée religieuse des suspects. Evidemment, ils se souviennent des conversations de ces émirs avec des idéologues dans le Golfe. Et évidemment, le fait qu’AQMI ait été adoubée par Al Qaïda ne les fait pas chanceler, pas plus que l’application de la charia, ou les liens plus qu’étroits avec Boko Haram, les Shebab, ou AQPA, l’élite du jihad.

Il faut dire que ces mêmes garçons nous ont seriné pendant des mois que le MUJAO était une dissidence, qu’Ansar Al Dine voulait la paix, que Mokhtar Belmokhtar avait été exclu, et le fait que tout ce petit monde se batte côte à côte et se coordonne ne les fait pas douter. Comme aurait dit Brel, chez ces gens-là, on ne réfléchit pas, on assène.

On pourrait se demander, à l’occasion, pourquoi et comment ces esprits, dont certains ont été réellement talentueux, en sont venus à balancer avec un tel aplomb des stupidités de cet acabit. Alors, consternante rigidité intellectuelle qui voudrait qu’un islamiste radical ne puisse être qu’un vieux professeur d’Al Azhar ou de la Lumineuse, à Médine ? Ou retard face aux évolutions du monde ? Ou accaparement, conscient ou inconscient, des inquiétudes de quelques régimes moyen-orientaux pour le moins isolés ?

Les révolutions arabes sont manipulées par la CIA et les Frères musulmans

Le premier étudiant doté d’un cerveau correctement alimenté en oxygène pourrait contredire cette affirmation, en citant les documentaires diffusés depuis des années sur Arte ou en effectuant une revue de presse grâce à Google. Nos commentateurs bondissants sont évidemment au-dessus de ça : pas un mot de la scène politique syrienne, pas un mot des mouvements sociaux en Egypte, tout ça, c’est la faute des Frères musulmans, ma pauvre dame. Ah la la, ils nous causent bien des soucis.

Pas un seul de ces observateurs exigeants n’a jugé utile de noter que les révolutions, en Tunisie, en Egypte ou en Syrie, ont été déclenchées par une avant-garde de courageux activistes, certes rapidement dépassés par la répression (Syrie) ou par des mouvements islamistes, certes puissants, mais initialement dubitatifs, pour ne pas dire méfiants (Egypte, Tunisie). Aucun n’a fait référence aux événements de 2008 qui, dans tous les cas, ont sonné comme des avertissements que les régimes n’ont pas voulu entendre.

Comme je l’écrivais ici, nos commentateurs n’ont que faire des enchaînements logiques, de l’ordre dans lequel les phénomènes se sont enchaînés. Si les Frères sont au pouvoir en Egypte, si Ennahda est au pouvoir en Tunisie, si les jihadistes sont à la manœuvre en Syrie, et même en Libye, c’est bien qu’ils étaient dans le coup dès le début. Inutile de gloser sur ce merveilleux raisonnement, évidemment. Les faits sont têtus, mais seulement pour ceux qui s’y confrontent, et tous ne voient dans ces révolutions, loin d’être achevées, que la venue de l’antéchrist.

On sait bien quelles sont les motivations. Souverainistes ignorants, nationalistes rances, universitaires glacés incapables de la moindre empathie, donneurs de leçons inexpérimentés, ils font fi des motivations des révolutionnaires, refusent de voir plus loin que la fin de la semaine et, drapés dans leurs habits de vieux sages, nous expliquent qu’ils ne font qu’alerter le peuple ignorant au sujet des menaces qui guettent.

Autant être très clair, il va quand même être difficile de me faire passer pour un partisan enragé des Frères musulmans, ou pour un type influencé par on ne sait quelle puissance étrangère. Tout le monde n’a pas la chance d’aller à Alger propager la bonne parole auprès d’un public déjà conquis (et dont on salue, au passage, la vitalité intellectuelle), ou de recevoir le soutien de quelques amis bien placés, à Moscou, Damas ou Téhéran. Les liens des uns et des autres avec des pays ouvertement hostiles ou faussement amicaux permettent, par ailleurs, de relativiser la portée du souverainisme intransigeant défendu avec emphase. Nous sommes pourtant, là, confrontés à la convergence d’idéologies en apparence  incompatibles mais unies par des détestations communes (l’Empire, Israël, la démocratie occidentale, le libéralisme), et des craintes voisines (islam, salafisme, chute des dictatures laïques), qui aboutissent à la rédaction de documents d’une haute tenue intellectuelle.

J’ai, à plusieurs reprises, ici ou , par exemple, exprimé mes craintes quant aux conséquences des révolutions arabes, et même ricané de l’optimise de certains, mais le fait que ces révoltes soient confisquées par les islamistes (légitimement élus en Égypte, en passant) ou transformées en guerre civile par les jihadistes ou les salafistes (en Syrie aujourd’hui, en Tunisie peut-être demain) n’enlève RIEN à leur sincérité initiale. Accuser la CIA d’avoir financé les révolutionnaires progressistes, c’est oublier, et c’est cocasse de la part de certains anciens hauts fonctionnaires, que les administrations occidentales, à commencer par la française, défendent des intérêts ET des valeurs. Que des militants progressistes – qui sont loin d’être aux ordres, quant on lit leurs appréciations du conflit israélo-palestinien ou de l’intervention au Mali – aient été accueillis à New York, Londres ou Paris, c’est bien normal. Que le Département d’Etat ait financé d’une main des ONG démocratiques tout en écrivant de l’autre que la chute de Moubarak serait une affaire délicate à gérer, rien de plus normal.

Il est, par ailleurs, amusant de constater que ceux qui se pignolent à longueur de journée à l’évocation de la Résistance, du combat contre l’oppresseur et de la grandeur du sacrifice ultime n’éprouvent que de l’effroi devant des révolutionnaires qui bouleversent leur monde. Et, sans le moindre remord, et tout autant pour défendre leur approche d’entomologiste que pour conserver un statu quo qui les rassurait, les voilà qui balayent des revendications légitimes. Cynisme, courte vue, et sans doute, sans doute, un petit relent de racisme devant ces Arabes décidément pas bien fiables qui vont secouer notre monde. Et tant pis pour les siècles de guerres intra-européennes qui ont embrasé le monde, car, comme chacun le sait, NOUS sommes bien plus raisonnables qu’EUX.

La morale est simple, et elle ne fait que préconiser des mesures ponctuelles et des calculs d’épicier : laissons les révoltes s’éteindre, et espérons que les suivantes auront oublié notre attitude. Mes compliments.

Islamistes soutenus en Syrie, combattus au Mali

L’accusation est relayée par les crétins habituels, à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite, ainsi que par quelques universitaires connus pour leur défense des génocidaires rwandais – et donc d’authentiques références morales – ou des philosophes confidentiels qui placent avec peine l’Egypte sur une carte et confondent sunnisme et chiisme. Heureusement que les géopoliticiens de pacotille bénéficient des éclairages de ces penseurs qui mêlent craintes et faits, comme d’habiles propagandistes. En Syrie, la France ne soutient pas les jihadistes, pas plus, d’ailleurs, que ne le fait l’Empire, comme une récente audition de Mme Clinton l’a confirmé. Le fait d’accompagner une rébellion plus ou moins laïque – et qui a bien du mal – n’est pas la même chose que d’armer les jihadistes syriens. Mais la caricature (mêler progressistes et islamistes radicaux) permet d’évacuer la question de la nature de la révolte initiale, et fait donc le jeu de ceux qui, à Damas, à Moscou ou Téhéran voient leur monde se fissurer. A Alger, même, avec un admirable culot, certains vont même plus loin comme le Premier ministre Ouyahia :

Intervenant à partir d’Oum El Bouaghi, à l’est du pays, dans le cadre de la campagne de son parti, en prévision des élections locales du 29 novembre prochain, Ahmed Ouyahia s’en est violemment pris aux « pseudos prêcheurs de la démocratie qui, en réalité, haïssent les peuples, avaient renversé la démocratie palestinienne lorsque celle-ci avait fait émerger le Hamas ». D’autre part, l’ancien Premier Ministre a assuré que « l’agression ignoble » menée actuellement par les israéliens contre Ghaza « montre bien le mensonge de ces perfides prêcheurs de Droits de l’Homme et ces faux protecteurs des minorités qui se servent de ces principes comme alibi pour s’ingérer dans les affaires des autres peuples ». (In Algérie Focus du 18 novembre 2012). 

La crainte est là, à la fois logique et compréhensible, et en même temps insupportable. Elle conduit à tous les amalgames à toutes les outrances, à toutes les dérives, reprenant les mêmes mensonges déjà entendus au sujet des liens entre l’Empire et Al Qaïda, méprisant les faits, sautant aux conclusions comme un commissaire du peuple ou un inquisiteur espagnol.

Et l’obsession pour le Qatar, pour fondé que puisse être l’intérêt pour cet émirat décidément bien ambigu, est née bien récemment. Que n’entendions-nous pas, il y a dix ans, les mêmes commentateurs acérés, qui faisaient des fortunes dans le Golfe en vendant leurs ordures conspirationnistes et antisémites, dénoncer l’exportation du wahhâbisme et du salafisme ? A cette époque, les jihadistes irakiens étaient des résistants, certes un peu brutaux, et les Taliban afghans défendaient leur sol contre l’insupportable oppression occidentale. Dans tous les cas, tiers-mondisme de circonstance, besoin de se trouver une cause – et une rente, aveuglement, cynisme au sourire de prédicateur peiné, connaissances dévoyées ou ignorance assumée. Il faut parler, occuper le terrain, alimenter la chronique d’accusations spectaculaires, sans preuve, sans élément, sans même un raisonnement.

En évitant soigneusement de réfléchir, en relayant sans fin les mêmes idioties, en se laissant aveugler par les CV plus ou moins bidonnés, en refusant de poser la moindre question un tant soit peu gênante, la plupart des médias français sont des naufragés volontaires, entretenant la confusion, alimentant les fantasmes. Quand la contradiction est argumentée, elle est enrichissante, et peut même conduire à évoluer. Quand elle n’est qu’affirmations arbitraires, elle devient propagande, discours officiel. L’Histoire vous jugera, et il ne faudra pas geindre, même si ça picote.

M. Verloc était un parfait gentleman.

La fiction est parfois le meilleur moyen de transmettre une part de vérité, et la littérature consacrée au renseignement – la vraie, pas la pornographie militariste que l’on achète dans les gares –  est là pour le confirmer.

AGS a le plaisir et l’honneur d’accueillir, à l’occasion de son prochain café stratégique le 14 février, Daniel Hervouet, contrôleur général des Armées, ancien officier des forces spéciales et auteur de thrillers. Une rencontre qui promet d’être enrichissante. A jeudi, donc.

Bring me people to kill

Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow (2012), n’est pas un film, c’est un monument.

En près de trois heures, la cinéaste, dont le film précédent, The Hurt Locker (2008), a déjà été récompensé par six Oscars, nous plonge au cœur de la traque d’Oussama Bin Laden par la CIA.

Loin d’être le documentaire qu’on a voulu nous vendre, Zero Dark Thirty est un vrai film d’auteur, bien documenté, certes, mais portant une vision et une interprétation particulières des événements, tourné avec la froideur presque mécanique qui caractérise le cinéma de Kathryn Bigelow. On ne trouve donc nulle grandiloquence dans le récit, et tout y est terriblement sobre, presque glacé, des séances de torture au raid final, en passant par les attentats et les engueulades.

Ça commence par l’attentat le plus meurtrier de l’Histoire, et ça finit par une tuerie. Ça commence par des voix de femmes sur un écran noir, disant qu’elles vont mourir, et ca finit par une femme seule, brisée par sa quête. Ça commence par un échec majeur, et ça finit par un succès tardif. Et entre ce début qui n’en est pas un, et cette fin qui ne règle rien, un choc, ou plutôt une série de chocs.

Ne nous y trompons pas, Zero Dark Thirty n’est pas un film sur le jihad, et il nous apprend moins sur Al Qaïda que The Siege, (1998, Edward Zwick), Body of lies (2008, Ridley Scott), ou même The Kingdom (2007, Peter Berg). Il nous décrit, en revanche, la lutte anti terroriste menée par l’Empire, avec ses moyens illimités et sa détermination aveugle.

Aux victimes sans visage mais dont on entend les voix terrifiées succède ainsi le silence en gros plan d’un jihadiste torturé dans les locaux sordides d’une base secrète de la CIA. « Vous vous souvenez des images du 11 septembre ? Voyez à présent comment on vous défend et comment on prépare notre vengeance », semblent dire ces scènes difficilement soutenables. Sans aucun voyeurisme, mais sans aucune fausse pudeur, Kathryn Bigelow nous montre donc les fameux interrogatoires de la CIA. Le film, qui se veut un récit fidèle, ou en tout cas crédible, ne juge pas, mais il devient alors assez éprouvant pour susciter la condamnation. Quant à savoir si montrer que la torture peut être efficace revient à la justifier, la question est idiote. Le carpet bombing sur des villes est efficace, mais ce n’est pas pour ça qu’il faut le pratiquer. Ici, les terroristes, soumis à une pression inhumaine, finissent par parler, mais l’efficacité ne devrait pas être le seul critère de choix. Hélas, puisque c’est la guerre…

Dès cette première scène, la jeune analyste, magistralement interprétée par Jessica Chastain, se retrouve donc confrontée à la terrible réalité de la lutte contre le terrorisme que mène son pays. On lit dans ses yeux de l’effroi, et sans doute un peu de pitié, mais sa détermination l’emporte, et elle devient, dès cet instant, l’incarnation de l’Empire engagé contre Al Qaïda, impitoyable, sans hésitation. Sa main ne tremble pas, quitte à accomplir des horreurs. Le spécialiste de la CIA, qui étouffe, noie, affame ou enferme les détenus, un homme avec lequel on pourrait partager un broc de Bud dans un bar de Georgetown, l’annonce d’ailleurs à Ammar : This is what defeat looks like. Deux hommes qui s’affrontent, et l’un des deux a définitivement perdu. Vae Victis, comme aurait dit l’autre.

Zero Dark Thirty est le premier film dans lequel est décrit avec une telle patience le processus d’analyse du renseignement. Loin des enquêtes policières haletantes et des courses-poursuites impitoyables, nous voilà contemplant le travail acharné et minutieux d’une analyste, possédée par sa mission, lisant des rapports, visionnant des heures d’interrogatoires, posant parfois elle-même des questions, organisant des surveillances, insistant pour obtenir des moyens ou des autorisations, bataillant avec sa hiérarchie, se heurtant aux impératifs politiques – parfaitement rendus, d’ailleurs. De ce point de vue, le film est plus que fidèle à la nature du travail d’analyste, souvent obscur mais indispensable, vital, à la vie d’un service de renseignement. Pas d’arrestations, pas de drones, pas de démantèlement, pas de briefing devant le président ou la presse sans ce travail que Jérôme Garcin, du Masque et la Plume, qualifiait récemment de paperasserie. Ben oui. On manie plus souvent la clé USB que le Glock.

Le but ultime de l’analyse, l’objectif de l’analyste, c’est d’inspirer l’action. La connaissance la plus méticuleuse est sans objet si elle ne connaît pas de prolongement opérationnel, et le raid sur Abbottabad, aboutissement du film, est d’abord l’aboutissement de la traque. De même, la salle de guidage des drones, baptisée Predator Bay, ne saurait fonctionner sans les travaux des analystes, et je dois avouer que la découvrir m’a procuré un long frisson d’excitation. Il s’agit, après tout, du saint des saints de la campagne mondiale contre Al Qaïda, et la puissance qui en émane est terrible. Il en va de même pour le briefing des SEALS en zone 51, véritable moment de pure jouissance pour un expert sur le point de voir se déclencher une opération qu’il a initiée, malgré les morts, les embuches et le temps qui passe.

Comme pour illustrer l’enjeu de la quête d’Oussam Ben Laden, Kathryn Bigelow rythme son film d’attentats, par ailleurs remarquablement reconstitués, qui sont comme autant de rappels que la menace terroriste ne décroît pas depuis septembre 2001 et qu’elle doit être combattue. Mark Strong, une fois de plus impressionnant, expose l’urgence de la situation à l’occasion d’un courte mais brutale réunion, qu’il conclut par cette formule sidérante d’urgence et de volonté : Bring me people to kill.

Mon cœur s’est emballé quand j’ai reconnu les dates sur l’écran, à Khobar, à Londres, à Islamabad, à Khost, et j’étais là, impuissant, à attendre que la mort frappe, une nouvelle fois. L’attentat contre la CIA, à Camp Chapman, le 30 décembre 2009, est en particulier d’un terrifiant réalisme, autant que les tortures vues au début. Une sale guerre, vraiment.

Le récit suit l’enquête, accompagne les développements de la traque, alignant les noms des responsables d’Al Qaïda, les impasses et les oublis, comme cette erreur humaine, qui m’en a rappelé quelques autres et que je vous laisse découvrir. Le récit gagne ainsi en intensité, et c’est à la fin, lorsque l’écran noir efface le visage baigné de larmes de Jessica Chastain, que l’on prend conscience de l’incroyable souffle du film.

Une telle description, presque clinique, sans pathos, fait penser au chef d’œuvre de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger (1966), autre vision d’un affrontement non conventionnel où la volonté, y compris celle de commettre le pire, a, plus que les moyens, joué le premier rôle.

Le raid final, point d’orgue du film, illustre, par sa brutalité, la nature même de cette guerre, conduite parmi les populations. On y tue des mères devant leurs familles, sans jubilation mais sans hésitation, et les pleurs des enfants déchirent le cœur. La volonté de l’Empire est là, dans cette tragédie qui en annonce d’autres, de vengeance en vengeance. Figure centrale, le personnage de Jessica Chastain paraît, un instant, avant le raid, comme saisie de vertige avant le passage à l’acte. Peut-être a-t-elle conscience de la portée plus symbolique qu’opérationnelle de ce qu’elle a provoqué. Peut-être est-elle paralysée par la stature presque mythologique de l’homme qu’elle va éliminer.

Sans doute autant pour rester au plus près des acteurs que pour ne pas associer Barack Obama à ces images, on ne voit pas la situation room, devenue mythique. L’affaire reste, pendant presque tout le film, gérée par des techniciens, experts de la CIA, commandos, ingénieurs. On a souvent décrit Kathryn Bigelow comme une cinéaste filmant des hommes – et c’était oublier Strange Days (1995, avec Juliette Lewis et Angela Bassett), mais force est de constater que Zero Dark Thirty, s’il nous montre des femmes, décrit d’abord un monde de professionnels, décidés, voire obsessionnels. C’est peut-être ça, au fond, le cinéma de Bigelow : un monde de techniciens sans limite, tout entiers tournés vers le but à atteindre, obsédés par le dépassement d’eux-mêmes.

L’affaire, pourtant, est réelle, même si elle est ici romancée ou arrangée. On attend déjà avec impatience le documentaire de HBO, Manhunt, de Greg Barker, d’après le livre de Peter Bergen, pour en savoir plus et nous approcher un peu plus de ce qu’il s’est passé.

Zero Dark Thirty n’est donc pas la vérité, ni même une version officielle. Le film est, en revanche, une fascinante description de cette traque, et surtout un constat qui fait frissonner. En montant dans le C-130 qui lui est réservé, Jessica Chastain s’entend demander par le pilote : « Où voulez-vous aller ? ». Et elle ne sait que répondre.

Et nous, qui combattons des jihadistes au Mali pendant que les drones impériaux les cueillent sans relâche au Yémen ou au Pakistan, où allons-nous ?

Les castors lapons sont-ils hermaphrodites ?

Un ami, qui aime comme moi à fréquenter les blogs où l’on parle d’illuminati, de quêtes mystérieuses, de forces obscures et de sociétés secrètes pour initiés du 33e degré et plus si affinités, m’a récemment conseillé un site Internet remarquable à plus d’un titre. Parmi les nombreux motifs de réjouissance de cette merveille, un dialogue a particulièrement attiré mon attention. Ne reculant devant aucun sacrifice, la maison vous le reproduit ici :

MARTIN : Parlons de cela maintenant. Comment êtes-vous arrivé à la conclusion historique que ce sont les jésuites qui ont coulé le Titanic ?

ERIC : Parce qu’ils en ont tiré avantage.

Tout est dans la réponse, proprement stupéfiante, et on ne saurait rêver plus lumineuse illustration de la logique des complotistes. Pour eux, pas question, en effet, d’étudier les faits avant de parvenir à une conclusion. Non, le raisonnement est limpide, et immuable : si un événement a été utile à un camp, s’il a été parfaitement géré, alors il a été provoqué. Ignorance crasse des ressorts de l’Histoire, systématisme de romans de gare, et surtout, aveuglement et présupposés.

Prenons l’opération Serval, par exemple. Dès les premières heures du conflit, des journalistes algériens ont commencé à affirmer que Paris avait grossi la menace, forcé la main de Bamako, que la recolonisation de l’Afrique par la France était en marche. Aucune preuve, aucun élément concret pour étayer cette conviction, mais au contraire une mauvaise foi qui ferait passer la justice soviétique pour un modèle de respect des droits de la défense.

Quelques jours plus tard, l’attaque d’In Amenas a suscité force commentaires passionnants d’apprentis experts. Pour eux, aucun doute, le DRS était derrière l’affaire, dans le cadre de la sourde lutte qui oppose les clans autour du président Bouteflika. Des preuves ? Des faits ? Non, évidemment, car cela serait s’abaisser à une pratique bien bourgeoise de l’analyse. Si l’attaque d’In Amenas est le fait du DRS, qui a, au mieux laissé faire les jihadistes, au pire les a aidés, c’est simplement parce que l’affaire affaiblirait l’armée. Ou le contraire car, au fond, on ne comprend jamais rien aux explications des complotistes, qui, comme les chats, retombent toujours sur leurs pieds, mais sans bien savoir où ils sont.

Si ça les arrange, alors ils l’ont fait. Très bien, parfait. Pas d’opportunisme, pas d’erreur, pas de facteur humain, tout cela ne serait donc qu’une suite mathématique, sans imprévu ou impondérable, sans irrationalité. Et si François Hollande n’avait lancé l’opération Serval que pour réveiller l’orgueil des Maliens et propulser leur équipe de football en demi-finale de la CAN ? La présence de Français parmi les organisateurs de la compétition devrait vous convaincre de la réalité de ce complot. Ah non, on me dit en régie que leur entraineur est français, sans doute membre d’un service secret de la République. Voilà, tout est dit. Cette guerre sert à financer le PS sous couvert de paris sportifs truqués.

Quoi qu’on dise, il n’y a guère de zones d’ombre dans les attentats jihadistes, y compris ceux du 11 septembre, et les thèses avancées par certains ont été autant discréditées par la faiblesse des raisonnements tenus que par la qualité de leurs auteurs, révolutionnaires marxisants en mal de frissons, théoriciens racistes en mal de grand soir ou esprits supérieurs aux médiocres vies mais aux capacités cognitives hors du commun. Oui, oui, c’est bien du mépris que j’exprime là.

Au moment de l’affaire de Merah, je ne sais plus quelle intelligence supérieure m’expliqua doctement que toute l’affaire tombait bien, et qu’il fallait, évidemment – mais où avais-je la tête, aussi ? – repenser à la stratégie de la tension des services italiens à la fin des années 70. L’affirmation, assénée avec la force qui sied à ceux dont toutes les croyances politiques ont sombré dans de retentissants naufrages au cours du siècle passé, n’a, naturellement, supporté aucune contradiction ou toléré la moindre demande de preuve concrète. Quant à mes propres arguments, vous pensez bien qu’ils n’avaient guère de poids, tant mon passage, déjà ancien, au sein d’une certaine administration faisait de moi un être ô combien suspect, si ce n’est complice.

Car les conspirationnistes et autres complotistes ne sont pas seulement les détenteurs de la vérité, tellement éclatante que personne ne la voit à part eux. Ils sont aussi en mesure de dévoiler les manœuvres des plus grandes puissances de ce temps, étatiques ou privées, sans enquêter, par la seule puissance de leur pensée. Nous ne sommes plus face à des hommes, nous sommes face à des mentats, voire à des devins. N’attendez pas de leur part le travail de fourmi d’un grand reporter, les investigations poussées d’un policier de la Brigade financière ou les recherches d’un membre du contre-espionnage, ils n’en ont pas besoin.

Ils n’en ont pas besoin car ils sont omniscients, perchés à des hauteurs analytiques qui échappent au commun des mortels. Peu importe si les complots qu’ils dénoncent ne servent qu’une cause, ou n’attaquent qu’un seul ennemi, cet Occident dépravé et prédateur aux mains d’une clique dont la description rappelle les plus riches heures de l’Europe des années 30, dans le glorieux Reich ou la merveilleuse Union soviétique. Peu importe que le terme de complot ne soit utilisé que dans un sens, que jamais un attentat préparé pendant des mois sur trois continents par des dizaines de terroristes ne soit qualifié de complot, que jamais les mensonges de Mohamed Merah pour abuser les policiers ne soient perçus comme un complot.

Tordre les faits, ou même les ignorer, se refuser à la moindre construction intellectuelle rigoureuse reposant sur des faits, des questions, des réponses, des hypothèses étudiées puis validées ou abandonnées, ne jamais accepter la moindre conclusion différente, confondre conviction et investigation, telles sont les méthodes de nos découvreurs de secrets, pour lesquels les certitudes valent bien les faits, quand un enquêteur sérieux ne peut avoir pour certitude qu’un fait avéré et un renseignement recoupé. Inutile de préciser que tout dialogue est sans objet, et sans issue. C’est à se demander même pourquoi je vous dis tout ça.

Il y a, dans l’Histoire, assez peu de complots ou de conspirations – infiniment moins que dans la littérature ou le cinéma, et certains ont tendance à considérer que, parce qu’il existe des opérations secrètes et entreprises criminelles (cf. les quatre crétins qui, récemment, voulaient assassiner Obama) les complots internationaux ou de coups de billard à six bandes sont monnaie courante.

Quand des conspirations entrent en jeu, comme lors de l’assassinat du président Kennedy, elles n’ont pas le bel enchainement mécanique que se plaisent à nous décrire nos conspirationnistes. Mais pour le savoir, ces derniers devraient abandonner leurs œillères et travailler un minimum, ce dont ils n’ont nullement l’intention puisque leur recherche du complot n’obéit pas tant à une recherche de la vérité qu’à une démarche purement idéologique. Qui complotent, sinon les Américains, les Anglo-saxons, les Juifs, les banques ? Personne ne va vous parler d’un complot chinois, indien, iranien, saoudien ou brésilien. Et quand on signale une possible manœuvre souterraine des Soudanais au Tchad, on ne hurle pas comme une hyène blessée, on cherche.

Quand il s’agit de manœuvres politico-stratégiques, comme ce que fait le Qatar depuis le début des révolutions arabes, est-il bien nécessaire de d’évoquer un complot ? Ne s’agit-il pas d’opérations politiques, certes confidentielles, mais dont les effets seront de toute façon visibles ? Et pourquoi s’acharner sur le Qatar depuis deux ans alors que l’ensemble des pétrothéocraties du Golfe exporte depuis plus de trente ans une vision arriérée et dévoyée de l’islam ? Le besoin d’apporter des réponses simples à des phénomènes complexes est typique de ces conspirationnistes, à la recherche d’une cause à défendre, ou de puissants alliées, ou de gloire.

Le recours à des théories conspirationnistes permet d’apporter des explications en apparence simples à des phénomènes qui choquent, surprennent ou inquiètent. On les a entendues au sujet des attentats du 11 septembre, on les a entendues au sujet de la mort de Marie Trintignant, afin d’exonérer Bertrand Cantat de toute responsabilité, on les a entendues au sujet de l’affaire du Sofitel de New York afin d’exonérer Dominique Strauss-Kahn, on les entend à chaque attentat, à chaque évènement. Et, à chaque fois, ces théories proviennent des mêmes, enquêteurs de salon, sans connaissances, sans qualification, sans expérience. Et, à chaque fois, l’arrière-fond idéologique est le même, teinté de paranoïa et de raccourcis intellectuels. Benoît Collombat, le grand reporter de France Inter, en enquêtant sur l’affaire Boulin, a montré que des choses bien louches pouvaient se passer dans les coulisses mais, à la différence de bien d’autres, il a travaillé, il a cherché, il a réfléchi. Oui, je suis d’accord, ça n’est pas donné à tout le monde.

L’usage de théories complotistes pour expliquer le monde, outre qu’il révèle, comme je l’ai déjà dit, une grande ignorance, en dit long, également, sur la perception de son environnement. Qui parle, en effet, de complots ? D’obscurs activistes, des antisémites, des types qui croient dur comme fer que la Russie de Vladimir Poutine est assiégée et que l’insurrection syrienne ne saurait avoir de causes autres qu’extérieures. Il en va de même pour la guerre civile algérienne, qui a conduit quelques orientalistes – dont on mesure chaque jour la pertinence des analyses après les révoltes arabes – à ne voir dans la violence islamiste qu’une simple manœuvre des SR algériens. Faut-il être aveugle et ignorant pour ignorer l’échec social et politique du régime d’Alger, la montée de l’islam politique, le rôle des instituteurs envoyés par Nasser quand celui-ci épurait l’Egypte de ses Frères ? Et faut-il se sentir dépossédé de sa propre vie à ce point pour voir des fils de marionnettistes partout ?

Pourquoi faire passer les perplexes pour des conspirationnistes ? demandait, sans doute sincèrement, il y a quelques mois, un lecteur du Monde  ? Mais parce que la plupart des questions posées avec gravité par ces esprits acérés révèlent une grande ignorance, et en aucun cas une grande intelligence. Le doute est la deuxième qualité d’un enquêteur, mais le refus de se prononcer dans l’immédiat sa plus importante.

Si je pose des questions à un astrophysicien et que je ne comprends pas ses réponses – à supposer, déjà, qu’il saisisse ma question – de quoi aurais-je l’air en l’accusant de dissimulation ? Le fait de ne pas comprendre votre interlocuteur est-il toujours la marque d’une manœuvre de sa part ? J’ai été harcelé sur Twitter par une poignée de types qui ne supportaient pas l’idée que je puisse en savoir plus qu’eux sur certains sujets. Peu importait les diplômes, les années passées, le travail assidu, tout cela n’était que de l’arrogance – un défaut que je vais, par ailleurs, avoir du mal à nier… Ce genre de personne appelle au respect mais ne demande en réalité qu’à pouvoir vous asséner des foutaises sans être contredite. On invoque la démocratie mais on rejette la contradiction, le débat, les contre-arguments, le simple questionnement intellectuel reposant sur des faits. Entre celui qui pratique son art (le droit pénal, l’agriculture, la peinture sur soie, peu importe) et celui qui se présente devant lui sans la moindre expérience pour le critiquer, qui préférer ?

De plus en plus nombreux sont ceux qui estiment que la démocratie n’est parfaite que si on a la même opinion qu’eux, qui confondent démocratie et adhésion à leurs thèses. Il s’agit là des prémices du totalitarisme, fondé sur un mensonge, construit sur le rabâchage de vérités soi-disant évidentes, comme dans les cauchemars d’Orwell ou de Kafka. Lutter contre les théories du complot n’est pas nier l’existence de forces profondes, mais de même qu’il ne faut pas confondre Caroline Fourest avec Jean Jaurès, il ne faut pas mélanger Thierry Meyssan et Fernand Braudel. Je me comprends.