Killing the enemy always works.

Autant le dire d’entrée, je me moque des drones. Evidemment, en tant que grand admirateur de la puissance aérienne et ancien membre d’un service de renseignement, j’apprécie les prouesses techniques qui permettent à des types assis dans le Nevada ou en Virginie occidentale de dézinguer des jihadistes au Pakistan ou au Yémen, mais il faut dire qu’un rien m’amuse.

Selon moi, le drone armé, fut-il aussi merveilleusement perfectionné qu’un MQ-9 Reaper, n’a pas la beauté racée d’un F-15E lancé à pleine puissance entre deux montagnes afghanes, ou d’un B-1B déboulant à fond de train pour pulvériser un réduit taleb. Le drone armé est cependant, malgré ce manque de panache, une évolution notable de l’art de la guerre aérienne, et il s’est imposé, sans la moindre ambigüité, comme un instrument indispensable de la lutte contre les réseaux jihadistes. Je n’ai pas dit qu’il était parfait, mais il est quand même bien utile.

Dans quelques heures, l’Empereur, un peu comme rabbi Jacob, va parler de sécurité nationale. Il va, nous dit-on, évoquer les drones et Guantanamo, deux sujets douloureux et sensibles. Pour ma part, je voudrais me livrer à quelques remarques acerbes et, disons-le, d’une insupportable et assumée arrogance au sujet des frappes de drones. Il faut dire que j’aime ça.

A lire les torrents de commentaires qui polluent les pages des quotidiens ou des forums, et qui encombrent Facebook, on pourrait avoir l’impression que les drones sont une invention récente. Ben non, pas de chance, on y pense depuis des décennies, et on s’en sert depuis presque aussi longtemps.

Tenez, par exemple, en 1946, la Navy utilisa des Grumman F-6F-5K modifiés comme avions cibles guidés par radio pour l’entraînement de ses pilotes. Et en 1952, des appareils identiques, chargés de bombes, furent lancés contre des ponts en Corée pendant la guerre. Ah la la, mon Dieu, quelle horreur, quelle abomination, quel recul civilisationnel ! On a développé des armes pour tuer des ennemis ! Oui, je sais, c’est épouvantable, je comprends votre émotion, et pour tout dire je la partage. Et je suis, évidemment, consterné par l’absence de débat éthiques, à l’époque, au sujet de l’emploi de ces drones contre des troupes nord-coréennes ou chinoises.

Le général Patton, trop tôt disparu, l’avait dit avec son rude langage d’homme d’action : L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien.

Ça paraît évident, mais, manifestement, il n’est pas inutile d’enfoncer des portes ouvertes. Le port de cuirasse, de bouclier, de casque et l’emploi d’armes de jet s’expliqueraient même ainsi. Je dois dire que j’avais un doute, j’ai ma réponse. Merci, Uncle Tom.

Dans les années 50, les responsables de la Royal Air Force mirent un terme à leurs programmes de chasseurs pilotés car ils étaient persuadés que l’avenir était, déjà, aux avions de combat sans pilote. L’avenir, justement, leur donna tort, mais certaines évolutions récentes montrent que les choses évoluent enfin.

De même, en 1962, l’Air Force impériale se pencha, de son côté, sur un projet de drone de reconnaissance à grande vitesse, baptisé D-21 et qui devait être lancé depuis une version modifiée du A-12 (l’ancêtre du SR-71) connue sous le nom de M-21.

Bref. Il n’est sans doute pas utile de revenir sur les appareils sans pilote, terrestres ou navals, utilisés depuis des décennies pour explorer, remonter des épaves ou faire détonner des colis suspects. Et je ne parle même pas de la conquête spatiale, évidemment.

Déléguer à des machines des tâches trop difficiles ou trop dangereuses est une obsession humaine, intrinsèquement liée aux progrès de notre espèce. Faire la guerre, comme pratiquer la chirurgie ou peindre des bandes blanches sur les autoroutes ne se fait plus sans des machines qui nous remplacent ou nous aident. Oui, là aussi, quel choc pour ceux qui pensaient qu’on peint la coque des paquebots au pinceau ou que chaque personnage Playmobil est assemblé à la main. Un peu comme balayer toutes les demi-dalles jusqu’au cirque Maxime, à Rome – ça fait un paquet de demi-dalles.

Les drones militaires, d’abord d’entraînement, puis de reconnaissance, ne sont donc pas des nouveautés. S’ils ont offert de nouvelles possibilités aux forces armées, ils n’ont en rien révolutionné l’art de la guerre. L’Empire mobilisa des RF-8 au-dessus du Cuba ou du Vietnam quand il enverrait de nos jours des drones. Ceux-ci sont en effet moins coûteux, plus endurants, et leur perte, toujours gênante, n’est rien comparée à la capture d’un pilote. Imaginez une affaire Gary Powers sans Gary Powers. Oui, je suis d’accord, il n’y a plus d’affaire, ou alors toute toute petite.

Mais, forcément, (attention, nouveau choc conceptuel en approche), le but de la guerre est quand même d’exercer une violence insupportable sur l’ennemi. Soit il est accessible à la négociation, et c’est le premier qui se dégonfle qui perd, soit il n’est pas accessible à la raison, et sa mort est donc l’issue naturelle de l’affrontement. Je ne vais non plus vous faire perdre du temps en recensant les combats à mort au cours de notre riante histoire, mais sachez quand même que ça n’a pas commencé avec Al Qaïda. Oui, d’après des sources concordantes, bien que vendues, sans ambiguïté, à la finance mondialisée et à des élites apatrides à la solde du grand capital prédateur, il se serait passé des trucs avant, disons, 2001.

Tuer sans être tué, durer plus longtemps que l’ennemi, lui survivre, être plus puissant que lui, avoir le dernier mot. Tout est là, et les drones de combat ne sont pas plus une rupture que les armures de combat intelligentes.

Les drones de l’Empire, et bientôt des armées russe et chinoise, ont pour but de traquer et frapper un ennemi inaccessible. Cette mission n’est pas nouvelle, et elle était, avant, menée par des appareils spécialisés comme les gunships, canonnières volantes orbitant pendant des heures et vous expédiant délicatement ad patres grâce à leur Gatling de 20mm, leurs canons de 40 ou leur obusier de 105.

Ces appareils, dont la genèse remonte aux années 40, sont utilisés par l’Air Force depuis la guerre du Vietnam. On les a vus en Irak, en Afghanistan, en Amérique centrale, en Somalie, autour des Grands lacs, même, et ça n’a jamais gêné personne. Pourtant, croyez-moi, une bavure avec un Spectre, ça a une autre gueule qu’un tir de drone qui tape la mauvaise maison.

Alors, quel est le problème ? Mystère. Je ne m’explique toujours pas les réflexions au sujet de la deshumanisation de la guerre de la part de citoyens qui n’y connaissent rien, ont peur chez le dentiste et ne lèvent pas un sourcil quand les Birmans s’entretuent. Il y aurait donc une façon acceptable de faire la guerre, quand on regarde dans les yeux l’ennemi que l’on tue, quand on sent son sang sur la lame de son couteau ou qu’on respire l’odeur de sa transpiration ? Tout cela relève du pur fantasme, et de la plus parfaite ignorance fascinée pour la violence.

Quelle différence, en effet, entre un opérateur de drone dans le Nevada et un équipage de B-2, à 8.000 mètres d’altitude, invisible et quasi invulnérable ? Pour tuer son ennemi, il faudrait donc le voir ? Mon bon Monsieur, ça fait longtemps qu’on ne fait plus ça – un peu comme les Sundaes à la fraise chez McDo, soit dit en passant.

Alors bon, pas de drones armés, mais des vrais raids, avec de vrais avions qui ravagent tout, c’est ça ?

En réalité, la vraie question posée par l’emploi de drones armés est, comme depuis des siècles, celle de l’emploi de la violence clandestine dans un pays souverain. J’en profite pour ajouter, car j’aime bien, à l’occasion, rabaisser mes contradicteurs, que les drones, même autonomes, ne sont évidemment pas sans lien avec les hommes. Qui identifient les cibles ? Qui choisit de les frapper ou de les introduire dans les logiciels de combat ? Que font les hommes de l’amiral McRaven toute l’année dans les riantes vallées pakistanaises ? Le relevé des compteurs d’eau ?

Le débat se poursuit sans fin quant à l’utilité de nos armes si onéreuses et sophistiquées contre un ennemi irrégulier qui refuse sa défaite. Il est celui de toutes guerres coloniales et postcoloniales menées par les Occidentaux depuis près de six siècles. Je suis le premier à écrire que les frappes de drones ne règlent rien – mais qu’est-ce qu’on rigole…

Parlons donc, pour finir, de cette violence illégale. Qu’il s’agisse des Américains, des Russes, des Israéliens, des Britanniques, et même de nous, éclaireurs du monde qui donnons discrètement à l’Empire, depuis des années, la liste des fâcheux à virer de cette planète, tout le monde pratique ou rêve de pratiquer ce genre d’opérations. L’assassinat d’un opposant russe à Londres fait, curieusement, moins tousser que l’élimination d’un émir d’Al Qaïda. Chacun ses goûts, m’objecterez-vous.

Le hic, avec cette histoire de frappe illégale, c’est qu’elle n’est jamais évoquée complètement. Ainsi, au Pakistan, où les frappes se concentrent dans les zones tribales, la population du reste du pays se moque assez allègrement des morts chez ces malheureux Taliban. Peut-être faut-il y voir une conséquence du fait que le TTP commet des attentats toutes les semaines et que le régime est impuissant ? Allez savoir. Et au Yémen, vous dit-on que les cibles frappées par l’Empire sont désignées par les autorités yéménites elles-mêmes ? Vous dit-on que des raids conventionnels, conduits par l’aviation saoudienne ou l’aéronavale américaine, ont également lieu ? Et savez-vous que les opposants aux frappes dans ce beau pays se demandent surtout s’il est bien normal de flinguer ainsi, à la surprise, des citoyens impériaux, même passés à l’ennemi ? (ma réponse est oui) je vous épargnerai le cas somalien, une belle zone grise, dont le territoire était contrôlé par les Shebab et des chefs de guerre et qui faisaient l’objet d’une intervention militaire internationale sous couvert des Nations unies.

Comme je vous le disais en commençant, je me moque des drones. Ils sont une évolution de l’art de la guerre, bien moins fondamentale à ce stade que la découverte du bronze, de la poudre ou de la guerre mobile. Il s’agit, encore et toujours, de tuer des ennemis et puisque ça ne marche pas en leur jetant des poèmes de Verlaine, on leur envoie des missiles. Que les grandes puissances, et même les petites, s’équipent, expérimentent (vous avez vu le drone du Hamas ? et ceux du Hezbollah ?), rien de plus normal. Les drones armés n’ont pas de couleur politique ou de parti-pris idéologique, ils servent leurs maîtres, et c’est tout. Que le plupart de leurs opposants soient des ignorants aux exaspérations partisanes est une autre chose.

Pour ma part, tant que l’ennemi meurt et qu’on a épargné les villes voisines, ça va. D’ailleurs, je vais vous confier un secret, moi, je préfère les bons vieux raids qui font du bruit et font tomber la vaisselle. Et s’ils sont illégaux, c’est encore mieux.

Voulons-nous rester en Algérie ? Si la réponse est oui, alors il faut en tirer toutes les conséquences.

Au mois d’août 2003, sur le conseil des services de renseignement algériens, le film de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger (La Battaglia di Algeri, 1966) fut projeté au Pentagone alors que l’Empire se débattait dans le foutoir irakien.

 

Nombre d’officiers impériaux ignoraient tout de la guerre d’Algérie et de la guérilla urbaine qui avait opposé dans la casbah, en 1957, la 10e Division parachutiste (DP) aux membres de la zone autonome d’Alger créée par le FLN. L’affrontement, remporté par les Français, ne ralentit qu’à peine l’inexorable marche de l’Algérie vers son indépendance, finalement acquise en 1962.

A bien des égards, la guerre d’Algérie a laissé de durables traces dans l’art de la guerre occidental, des hélicoptères armés aux méthodes de contre-insurrection urbaine en passant par de terribles débats sur l’usage de la torture et l’inadéquation, douloureusement inévitable, entre les impératifs moraux et les objectifs militaro-politiques.

En 1966, le cinéaste italien Gillo Pontecorvo tourne, à Alger, avec le total soutien des autorités, le film, devenu mythique, relatant la fameuse bataille. Couvert de récompenses, dont le Lion d’or de la Mostra de Venise, il participe même à la course aux Oscars en 1967.

A bien des égards, La Bataille d’Alger est un film qui a vieilli, tant par sa mise en scène, parfois théâtrale, que par ses dialogues, trop écrits. Mais c’est un film qui bien vieilli, comme Le Faucon Maltais (1941, John Huston). Le parti-pris du cinéaste est sans ambiguïté, et il n’a jamais caché son attachement au communisme. Son film est ainsi ouvertement favorable aux indépendantistes algériens, mais qui le blâmerait ?

Joué par une majorité d’acteurs amateurs, mettant en scène Youssef Saadi lui-même, dans son propre rôle de chef de la région autonome d’Alger, le film de Pontecorvo ne doit pas être vu comme le récit scrupuleux de ces mois de guérilla urbaine mais plutôt comme une œuvre engagée, presque de propagande, d’une rare qualité.

La violence y est montrée d’emblée, à la fin d’une séance de torture – une entrée en matière que reprendra Kathryn Bigelow dans son chef d’œuvre Zero Dark Thirty (2012), et qui tendrait à faire penser que torture et contre-terrorisme sont étroitement liés.

Mais la torture, dans ces deux films, est d’abord exposée comme une méthode, un recours technique à une situation précise, pratiquée sans haine par des professionnels froids, finalement bien plus odieux et méprisables que la population qu’ils défendent.

Rafles et attentats sont ici exposés sans fioriture, comme les deux versants d’une guerre asymétrique et du choc de volontés auquel se livrent une puissance coloniale vieillissante et un mouvement indépendantiste porté par le vent de l’Histoire. Interrogé par un journaliste lors d’une conférence presse organisée par le colonel Mathieu, un chef du FLN justifie le recours au terrorisme avec une froide logique : « Donnez-nous vos bombardiers, et nous vous donnerons nos couffins ». Le terrorisme serait donc justifié par la disproportion des moyens et la justesse de la cause qu’il entend servir.

Car La Bataille d’Alger n’est pas tant un film sur l’héroïsme des indépendantistes algériens ou l’extrême violence de la campagne de contre-insurrection française qu’un  plaidoyer pro domo justifiant le terrorisme. On peut d’ailleurs noter que le terme, en 1966, est parfaitement assumé par les personnages algériens du film, tels Ben M’Hidi qui dit :

La violence ne fait pas gagner les guerres. Ni les guerres ni les révolutions. Le terrorisme est utile pour commencer (la lutte).

En présentant les parachutistes de la 10e DP comme des professionnels obéissant aux ordres, en faisant du colonel Mathieu un officier presque sympathique qui met en œuvre une politique décidée à Paris par ses chefs, Gillo Pontecorvo s’en prend, certes, au colonialisme. Cependant, en faisant des soldats français qui raflent, torturent et détruisent les maisons des techniciens sans haine agissant selon une option tactico-politique, le cinéaste ne fait que justifier la propre option terroriste choisie par le FLN.

Du coup, l’affrontement est présenté à l’écran selon un schéma typiquement marxiste délaissant la réalité humaine pour ne s’intéresser qu’à la lutte entre deux forces intrinsèquement hostiles : une armée coloniale de professionnels contre un mouvement irrégulier composé d’hommes et de femmes du peuple, comme Ali La Pointe, prenant tous les risques pour leur cause. L’absence de psychologie des personnages, troublante au début du film, s’estompe ainsi rapidement tandis que se mettent en place les protagonistes.

On entend d’ailleurs peu d’envolées anticoloniales ou révolutionnaires de la part des cadres du FLN, et il faudra, pour ce faire, plutôt regarder L’Avocat de la Terreur (2007), le documentaire consacré à Jacques Vergès par Barbet Schroeder.

La guerre d’Indépendance ne cesse de ternir les relations entre la France et l’Algérie, posant de lancinantes questions au sujet de la violence des belligérants, du sort de la population européenne et des Harkis. A l’autre bout du monde, le Vietnam et l’Empire reprennent des relations plus ou moins apaisées fondées sur la volonté commune d’avancer, de dépasser les horreurs d’une guerre qui a ravagé la péninsule indochinoise de 1945 à 1975. Rien de tel entre Paris et Alger. Dans les deux pays, le refus de poser froidement et presque définitivement les termes de la querelle est alimenté par les nostalgiques d’une France impériale presque disparue des mémoires ou par un pouvoir que le naufrage, presque complet, conduit à ressasser sans cesse une guerre de libération nationale qui s’est achevée il y a un demi-siècle.

A cette époque, l’Algérie fut grande, victorieuse, porteuse d’espoirs. Elle tint fièrement sa place au côtés de l’Egypte de Nasser comme authentique nation tiers-mondiste libérée au prix de sacrifices insensés. Mais la victoire est devenue, plus qu’une glorieuse page, un dogme qui sclérose et bloque un pays qui est, contre toute attente, le principal adversaire des révoltes arabes de 2011. Les libérateurs d’hier sont ainsi, désormais, les alliés des tyrans, engoncés dans de terribles certitudes et confrontés à leurs échecs et leurs ambiguïtés.

La Bataille d’Alger vante, à raison, la geste d’une poignée de combattants inexpérimentés défiant les troupes d’élite d’une vieille puissance refusant son déclin et cherchant à venger  Sedan et Dien Biên Phu. Mais elle ne parvient pas, malgré les efforts de Gillo Pontecorvo, à sortir d’une terrible ambiguïté. Que devient, en effet, la posture morale quand la fin justifie à ce point les moyens ? Peut-on tout faire quand on entend incarner un nouvel espoir pour les peuples soumis ?

Au procès de Nuremberg, Hermann Goëring déclara que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Si la France avait vaincu en Algérie, nul doute que la cause des indépendantistes aurait été cruellement dépeinte dans les manuels scolaires. La libération de l’Algérie a eu, comme prévu, l’effet inverse, plaçant sur le même plan les attentats du FLN et ses actions de guérilla. Le terrorisme est ainsi devenu juste car sa cause était juste.

La Bataille d’Alger signe, en quelque sorte, un chèque en blanc aux terroristes des années 60 et 70, engagés dans la lutte du Sud contre le Nord. Mais, que penser alors du jihadisme, des partisans du GIA, d’AQMI, du Jabhat Al Nusra ? Au nom de quoi le pouvoir algérien peut-il les condamner puisqu’il a fait sien le dogme de la révolution par la terreur ?

C’est que le terrorisme, quelle que soit la cause qu’il défend, est une tache morale, et une erreur politique – même si la guerre est finalement gagnée. Et son usage ternit la cause qu’il défend, de l’Irlande au Cachemire, du Caucase au pays basque. Le fait que les services algériens aient conseillé aux officiers de l’Empire d’étudier un film qui montrait leur défaite militaire et leur succès politique est d’une cruelle ironie, alors qu’en Algérie le GIA a, dès le début, organisé son combat comme le FLN le fit trente ans avant lui, les wilayas ayant les mêmes numéros et Alger étant une région autonome. Peut-être les généraux milliardaires au pouvoir refusent-ils de voir que les jihadistes sont les enfants perdus de la révolution qu’ils ont confisquée et de l’indépendance qu’ils ont gâchée ?

London calling

Figurez-vous qu’il existe des gens sérieux qui, loin des caméras, travaillent en profondeur les questions liées au terrorisme et au contre terrorisme. C’est ainsi avec joie que nous accueillerons, le jeudi 16 mai, lors du prochain café stratégique d’AGS, Claire Arenes. Elle nous parlera de l’approche britannique de la lutte contre le jihadisme entre renseignement et community policing.

Un  sujet d’une tragique actualité…

« You wanna play rough, motherfucker? » (« Another victory », Cypress Hill)

Un idéologue d’AQMI, Abou Obeida Youssef Al Annabi, a diffusé le 7 mai un communiqué qui, dénonçant une fois de plus l’intervention militaire de Paris au Mali, appelait à frapper les « intérêts français partout dans le monde ».

Pour cause de célébration d’une victoire qui ne nous doit pas grand chose, et afin de commenter ce nouveau message de paix, les médias ont raclé les fonds de tiroir, offrant à quelques mythomanes à l’éducation imparfaite l’occasion de vendre leurs guides (« Bien manger à Syrte ») ou leurs conseils (« Je ne sais rien mais je peux tout expliquer »), et extirpant de l’Hospice des Vieux glands cher à Albert Algoud de vieilles badernes pour leur faire réciter leurs habituelles analyses.

Si je ne compte pas, ici, me laisser entraîner à reprendre les innombrables erreurs lues et entendues depuis mardi, c’est plus par manque de temps que par charité chrétienne. Il faut s’habituer – mais c’est difficile et douloureux – à ce que les plus mauvais aient pignon sur rue dans un pays qui ne célèbre pas seulement le panache dans la défaite et la grandeur dans la déroute, mais qui met aussi en avant ceux dont les échecs sont les plus retentissants et dont l’imposture a été maintes fois dénoncée. J’ai ainsi tenté, par deux fois en quelques heures, d’expliquer à une charmante journaliste que l’audience n’était pas tout et que la crédibilité avait son importance, mais mes malheureux arguments n’ont pas porté. Oui, je suis snob, parfaitement, et je préfère décidément l’ombre au sein d’une compagnie choisie à la lumière entouré de médiocres.

Inutile, disais-je, de revenir sur ceux qui, en juin 2001, jugeaient Al Qaïda comme une aimable bande d’originaux engagés dans un retour à la nature en Afghanistan. Ce sont les mêmes qui pensaient que le Vietminh n’avait pas d’artillerie, que les Ardennes étaient infranchissables ou que l’aviation n’aurait jamais d’influence sur l’art de la guerre. Il y a mieux à faire, en effet, et on peut simplement souhaiter que leurs performantes analyses, nourries par leurs nombreux échecs, n’aient pas trop d’audience.

Que penser, donc, de ce communiqué d’AQMI, le groupe jihadiste qui, et ça n’est pas rien, a tout de même conduit la France à envoyer au Mali près de 5.000 hommes ?  D’abord, et même si ça doit conduire à contredire les certitudes de quelques retraités, que la menace représentée par ce groupe est plus que crédible.

AQMI, un groupe jihadiste héritier de plus de vingt ans de guérilla islamiste en Algérie, tient encore tête à l’armée algérienne en Kabylie et est loin d’être le ramassis de voleurs de poules que nous décrivent des esprits aussi éclairés que Michel Onfray ou Xavier Raufer. Adoubée en 2006 par Al Qaïda, vous savez, cette mystérieuse organisation qui n’existe pas mais qui mène, pourtant, le jihad en Syrie, AQMI développe depuis des années des réseaux dans l’ensemble du Maghreb et du Sahel, installant ou intégrant des cellules, coopérant avec Boko Haram, Ansaru ou les Shebab, et faisant, à l’occasion, le coup de feu avec les jihadistes libyens. Est-il besoin de préciser, d’ailleurs, que l’attentat récemment commis contre l’ambassade de France à Tripoli – un autre ayant été déjoué contre la représentation britannique – fait bien plus penser aux jihadistes algériens ou à leurs alliés locaux qu’à une action des milices, voire à des anciens du régime du regretté colonel Kadhafi ?

Les autorités tunisiennes, ou ce qu’il en reste, ont même récemment avoué qu’elles luttaient contre deux petits groupes près de la frontière algérienne animés par des vétérans du jihad au Mali. On sait par ailleurs, depuis le printemps 2011, que des hommes d’AQMI se sont battus en Libye lors de la révolution et que Mokhtar Belmokhtar a été tenu étroitement informé du déroulement de l’attentat contre le consulat de Benghazi, le 11 septembre 2012. Le même Belmokhtar, que plus personne n’ose encore traiter de petit trafiquant sans idéologie, est quand même l’auteur de l’attaque d’In Amenas, en janvier dernier, un chef d’oeuvre du genre. Question crédibilité, donc, il n’y a donc pas photo, quoi qu’en disent nos chers experts, dont l’ignorance le dispute au racisme le plus primaire.

Les menaces d’AQMI contre la France ne sont, certes, pas nouvelles, elles sont même constitutives de la mouvance jihadiste algérienne, dont le combat a repris, pour partie, les fondamentaux idéologiques du FLN et d’autres mouvements de libération. Abou Obeida Youssef Al Annabi, cependant, ne nous dit pas que son groupe va s’en prendre à nos intérêts, parce que ça, merci bien, on est au courant. Et vu ce que l’opération Serval a infligé aux jihadistes depuis janvier, on les voit mal – tout le monde n’est pas le maréchal Pétain – capituler en rase campagne.

Non, ce que lance Abou Obeida n’est pas une nouvelle bordée d’injures et de menaces directes mais un appel aux alliés. Or, et avouons que c’est bien embêtant, AQMI en a, des alliés. Le 28 avril, les malheureux services maliens (ne riez pas) ont ainsi démantelé à Bamako une cellule du MUJAO qui prévoyait des attentats. En Tunisie, donc, mais aussi au Maroc, dans l’ouest de l’Algérie, on casse de petits groupes liés à AQMI. Et dans l’ensemble de la région, on essaye d’empêcher tout ce petit monde de se structurer.

Comme le rappelait récemment dans Modes et Travaux un ancien du gaz, AQMI ne dispose pas de réseaux en Europe, et encore moins en France. Mais la question n’est pas là, et la comparaison avec la situation qui prévalait en 1995 est aussi pertinente que la démarche qui consisterait à évaluer l’armée chinoise en fonction de ses stocks de bandes molletières. Les services de sécurité et les terroristes s’adaptent, et il me semble avoir écrit, comme quelques autres, dont mes amis du GCTAT, que la tendance des jihadistes était à l’envoi d’individus isolés ou de petits groupes (ici ou là), comme on l’a récemment vu à Birmingham, par exemple.

La question n’est donc pas de savoir si AQMI va essayer de nous frapper comme son ancêtre le GIA le fit en 1995, mais de mesurer son influence sur ses alliés et disciples dans le monde. Le groupe algérien a l’honneur de mener un combat direct contre une puissance occidentale qui a TOUJOURS figuré dans le Top 5 des ennemis du jihad et son audience est bien supérieure en 2013 à ce qu’elle était du temps du GSPC – sans même parler du GIA, dont les réseaux internationaux ne se relevèrent jamais des tueries de 1997-1998 et dont les cadres furent, un temps, chassés des camps d’Al Qaïda pour ces crimes.

On l’a vu cet automne lors de l’affaire de Sarcelles, le 4e cercle des jihadistes – dont votre serviteur avait prévu l’émergence en 2005 – est devenu une réalité tangible que certains décrivent sous le terme, parfaitement impropre, de néo-jihadisme. De Birmingham à Boston, de Casablanca à Stockholm se structure donc, depuis des années, une menace dont les évolutions sont plus rapides que celles de nos services, sans parler de celles de nos observateurs. C’est à ces forces qu’AQMI fait appel et il n’y a guère de lieu de ricaner ou d’invoquer les déséquilibres psychologiques supposés des terroristes.

Alors que la crainte, parmi les gens sérieux, d’un attentat en France, ne cesse de croître, on sait ce qu’il faut penser de ceux qui vous disent, avec l’aplomb des médiocres, que l’ennemi ne passera pas. Puisque nous sommes en France, d’ailleurs, il est même permis de juger cette posture comme l’indice le plus inquiétant d’une frappe à venir.

 

« Papa, get the rifle from its place above the French doors!/They’re comin’ from the woods! » (« The Rifle », Alela Diane)

On se bat en Tunisie, ce soir, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière algérienne.

La surprise semble de taille pour bon nombre d’observateurs (le terme m’amuse, ne nous le cachons pas) qui ont oublié qu’en décembre 2006 l’armée tunisienne a déjà affronté des jihadistes. Il faut dire que l’islamisme radical tunisien n’est pas un phénomène récent, ni même importé comme a récemment tenté de me le démontrer une candidate tunisienne qui n’aura donc pas l’avantage de travailler à mes côtés. Et tant que j’y suis, le Qatar n’y est pour rien, faut-il le préciser ?

Dans les années 90, le président Ben Ali, dont l’amitié pour Jacques Chirac ne faisait pas sursauter d’effroi Dominique de Villepin, le bien connu défenseur de l’opprimé et du droit, a fait arrêter par dizaines les militants d’Ennahda, le parti islamiste local, raisonnablement radical mais pas réellement violent. Je me souviens même avoir reçu dans mon bureau, il y a au moins dix ans, une note donnée par le président tunisien à notre bien aimé leader dans laquelle il demandait l’arrestation en France d’intellectuels exilés infiniment moins violents que moi. Et manifestement, personne ne disait à notre grand ami de se calmer un peu avec les arrestations arbitraires ou les demandes extravagantes. N’oublions pas que le premier des droits de l’Homme est de manger à sa faim, comme le dit un jour si aimablement notre gaulliste en chef. Mais je m’agace, ça n’est pas raisonnable.

Comme dans tous les pays de la région, il existe depuis les années 70 une mouvance islamiste radicale tunisienne, militant pour l’instauration d’un régime islamiste, inspirée par la révolution iranienne, toujours prompte à défendre un Etat musulman odieusement agressé par l’Occident impérialiste et décadent. Et les militants tunisiens ne sont pas les derniers à vouloir faire le coup de feu. On les a vus en Afghanistan, à la grande époque – non, pas du temps du Mexicain – et quelques uns ont même fondé le Front islamique tunisien (FIT).

Je ne vais pas vous assommer avec l’histoire du jihad en Tunisie, mais les choses sérieuses ont vraiment commencé, à mon sens, avec la création du Groupe combattant tunisien (GCT), véritable mouvement violent fondé en Afghanistan en 2000 dans l’ombre bienveillante d’Al Qaïda. Le GCT, jihadiste, a, dès ses origines, lié ses ambitions nationales au jihad mondial, et ses membres n’ont pas démérité.

Le 9 septembre 2001, ce sont ainsi deux militants du GCT, Dahmane Abdel Sattar et Rachid Bouraoui El Ouaer, qui ont assassiné le commandant Massoud, lors d’une fascinante opération qu’il faudrait enseigner dans les écoles tant elle révèle le caractère international du jihad.

Le GCT avait été fondé par Tarek Maaroufi, un ancien d’Ennahda passé au jihad devant l’échec des menées non violentes de son mouvement, et par Seif Allah Ben Hassine, alias Abou Iyadh, un idéologue d’abord réfugié à Londres puis en Afghanistan. Abou Iyadh n’est pas un demi-sel, et si Maaroufi a connu la prison en Europe (et a même été déchu de sa nationalité belge), lui a connu les geôles tunisiennes, dont on connaît le raffinement.

L’un et l’autre ont été liés à des attentats ou des opérations de guérilla et sont de véritables dangers publics, que le temps n’a pas apaisés. Amnistié en 2011 après la révolution de Jasmin, Abou Iyadh a fondé Ansar Al Sharia – Tunisie , un mouvement pudiquement qualifié de salafiste mais qui est, en réalité, authentiquement jihadiste.

Le 14 septembre 2012, trois jours après l’attaque du consulat impérial à Benghazi, ce sont les garnements d’AAS qui s’en sont pris à l’ambassade américaine à Tunis. Et dans la capitale tunisienne comme dans la capitale égyptienne le 11 septembre précédent, les services n’ont pas manqué de reconnaître, parmi les assaillants, des sympathisants d’Al Qaïda. Seulement voilà, comment faire pression sur des gouvernements islamistes, à Tunis ou au Caire, dont les membres considèrent les salafistes et les jihadistes comme de sympathiques, bien qu’un peu turbulents, jeunes hommes ?

Il y a donc des islamistes radicaux en Tunisie, depuis longtemps, et ils sont liés à tous nos autres amis, du Caucase au Pakistan en passant par le Sahel, et bien sûr l’Algérie. Le GSPC, bien avant de devenir AQMI, n’a jamais caché ses ambitions régionales et s’est toujours vu comme l’élément de pointe qui devait lancer le jihad régional. Bien avant les révoltes arabes et l’onde de choc qu’elles ont déclenchées, les terroristes algériens – qui ont intégré très tardivement la mouvance incarnée par Al Qaïda – ont essayé de susciter des vocations ou de rallier des vocations. Pour sa part, l’attentat contre la synagogue de la Ghriba, à Djerba, en avril 2002, directement réalisé par l’organisation d’Oussama Ben Laden, ne nous apprit rien sur la mouvance jihadiste tunisienne.

Les incidents de décembre 2006 et janvier 2007 en Tunisie ont ainsi été le fait de volontaires venus des maquis algériens qui avaient implanté des camps dans le djebel Chaambi, celui-là même où on se bat depuis des jours. Ce massif montagneux n’est en effet qu’à une trentaine de kilomètres de la wilaya de Khenchela, à l’extrême est de l’Algérie, dans une zone où AQMI tient depuis des années la dragée haute à l’ANP. Autant dire que si l’armée algérienne ne parvient toujours pas à marquer des points décisifs contre AQMI en Kabylie, ce ne sont pas les troupes tunisiennes, malgré tout leur courage, qui vont éradiquer les maquis jihadistes en quelques journées de combat. Il va de soi que j’espère me tromper, mais ça m’arrive hélas assez rarement.

L’affaire, pour tout dire, est assez délicate. En Tunisie même, les salafistes, menés par Abou Iyadh, un homme qui fait l’objet de sanctions internationales (Comité 1267 contre Al Qaïda et les Taliban, la classe), exercent sur le gouvernement une pression terrible, de chaque instant, dont le but, parfaitement assumé, est d’aboutir à un régime islamiste. Face à cette force que rien ne semble arrêter, les autorités sont d’autant plus inefficaces qu’elles sont ambigües.

Mais, même si elles le voulaient, que pourraient-elles contre le foutoir régional que j’évoquais en octobre dernier ? Oui, je sais, des mois avant qu’il n’apparaisse vraiment, c’est un don.

Et que pourraient-elles faire contre un phénomène vieux de dizaines d’années que la répression idiote, en Tunisie comme en Egypte, n’a fait que radicaliser au lieu d’éradiquer ?

On compte désormais des dizaines de volontaires tunisiens en Syrie au sein des groupes jihadistes combattant le régime, comme on en a compté des dizaines en Irak il y a dix ans. A In Amenas, en janvier dernier, il y avait des Tunisiens (et aussi des Egyptiens) aux côtés des hommes de Belmokhtar, l’émir légendaire que le jihadiste égyptien qui a organisé l’attentat de Benghazi (avec le soutien financier d’AQPA au Yémen, faut-il le rappeler ? et peut-même sa participation physique), en septembre 2012, a appelé pour échanger avec lui des cris de joie.

Et, justement, dans le djebel Chaambi, l’armée tunisienne tente de détruire des camps créés au profit d’AQMI, un groupe algérien, afin d’envoyer des combattants au Mali… D’ailleurs, puisqu’on parle du Sahel, chacun soupçonne fortement l’ami Belmokhtar, qui, comme le pédoncle garou, n’abandonne jamais, d’avoir ravagé notre ambassade à Tripoli, la semaine dernière, peut-être avec l’aide de ses contacts locaux, voire de leurs sponsors yéménites. Laissons la police faire son enquête, mais notons que les crises locales, obstinément, alimentent le combat planétaire.

Le jihad mondial n’est donc pas un fantasme, il est au contraire une réalité que l’on ne peut appréhender que lentement et avec patience. Les évènements de ces derniers jours sont, en tout point, fascinants à ce sujet, de la Tunisie au Cameroun, des Etats-Unis à la Tunisie, de la Libye à la Syrie. Il ne reste plus qu’à redouter le prochain attentat en France, suite logique et peut-être inévitable du processus.

Y a des impulsifs qui téléphonent, y en a d’autres qui se déplacent.

« You are now about to witness the strength of street knowledge » (« Straight outta Compton », N.W.A)

Je ne devrais pas être surpris, mais c’est plus fort que moi, l’ignorance assumée de certains m’agace. Voyez-y la preuve de ma propre arrogance, vous n’aurez pas tort. Mais ça n’enlèvera rien à la médiocrité des torrents de commentaires lus, ici ou là, de la part de gens qui ne pensent même pas à consulter Wikipedia.

Il y a quelques jours, les services de sécurité canadiens ont déjoué un attentat contre un train reliant Toronto à New York. Je passe sur le fait que personne, ou presque, n’a pensé à relier ces arrestations à l’affaire de Boston, alors qu’on peut raisonnablement estimer que les autorités, à Ottawa et Washington, ont d’abord choisi de ne pas prendre de risques et de ramasser tout ce petit monde avant qu’il ne soit trop tard, une nouvelle fois. Je passe également sur le fait que les commentateurs, qui débattent aujourd’hui du terrorisme avec les mêmes certitudes que celles qui les faisaient gloser sur les ADM irakiennes, n’ont manifestement jamais entendu parler de Fatah Kamel, de la cellule de Montréal, ni peut-être même d’Ahmed Ressam. Je vais cependant vous épargner une ou deux pages sur les réseaux jihadistes nord-américains.

Il me semble, en revanche, impossible de ne pas revenir sur les mines étonnées de ceux qui ont découvert la présence d’Al Qaïda en Iran. Il se trouve, en effet, que les services canadiens ont indiqué dans leurs différents briefings que les jihadistes interpellés recevaient leurs ordres d’une cellule basée dans ce beau pays. Comment, comment, se sont exclamés les beaux esprits qui dissertent quotidiennement sur le calibre des catapultes, la diagonale du match nul ou l’implication du mariage pour tous sur les anges qui n’ont pas de sexe, comment, disais-je, il y aurait des terroristes sunnites radicaux dans l’Iran chiite ? Ah ben ça, les gars, quelle surprise, et quelle innovation.

Jamais, en effet, dans l’histoire déjà longue, jamais auparavant aucune puissance n’a fait preuve de pragmatisme ou même de cynisme. Tenez, en France même, jamais un Président de gauche n’a joué avec l’extrême droite pour nuire à la droite parlementaire. Et au Moyen-Orient, une fascinante région où les alliances sont, comme chacun le sait, gravées dans le marbre, jamais la Syrie alaouite n’a favorisé les jihadistes combattant en Irak contre l’Empire. Ben non, c’est pas le genre. De même, jamais certains partis chrétiens libanais ne se sont récemment alliés à la même Syrie, qu’ils combattaient il y a trente ans. Oh non, ça serait mal.

On pourrait en rire si une telle ignorance n’était pas si inquiétante. Personne n’a pensé à souligner que le Hamas, à Gaza, recevait des armes et de l’argent de l’Iran ET du Qatar ? Ah ben oui, voilà, ça change tout. On pourrait donc s’allier avec un partenaire stratégique sans tenir compte de sa religion pourvu que les buts soient communs ?

Je vous laisse digérer la portée proprement historique de la percée conceptuelle à laquelle vous venez d’assister, car je suis conscient du choc presque mystique qu’il y a à me voir casser ainsi les codes ancestraux avec cette déconcertante facilité. Il faut dire que de telles alliances, en apparence contre nature, n’ont jamais été observées en Europe, et on peut donc comprendre l’effroi des esprits les plus affutés devant cette évolution.

Je lisais récemment dans un catalogue de bricolage quelques amusantes remarques sur l’islam révolutionnaire, assorties d’une réjouissante confusion entre islamisme et islamique. Il faudrait quand même penser à (re)lire Henry Laurens et Gilles Kepel, un de ces jours, les gars, parce que ça va devenir gênant, à la longue. On a assez d’un Michel Onfray, n’est-ce pas ?

Reprenons lentement. Le 6 octobre 1981, un commando composé de membres de la Gama’a Islamya et du Jihad Islamique Egyptien (JIE) assassina le président Sadate lors du défilé de la Guerre d’Octobre, en 1981. Cette action d’éclat, la plus importante de la mouvance jihadiste naissante depuis l’affaire de La Mecque, en 1979, déclencha une répression terrible en Egypte – alors même que les Etats arabes, dont l’Egypte, commençaient à encourager leurs islamistes radicaux à partir combattre en Afghanistan contre les Soviétiques.

Une partie des islamistes radicaux égyptiens partit, en effet, mener le premier des jihads contemporains, trouvant refuge au Pakistan, tandis que quelques uns se réfugiaient en Iran. La jeune république islamique, au-delà des antagonismes religieux traditionnels, voyait en effet avec sympathie ces révolutionnaires musulmans engagés dans une lutte à mort avec le principal allié de l’Empire dans la région, qui plus est en paix avec Israël, et hôte d’Al Azhar, source de l’orthodoxie. D’ailleurs, le JIE du bon docteur Zawahiry avait dès 1978 soutenu l’ayatollah Khomeiny, comme le rappellent quelques bons auteurs que certains, à défaut d’avoir eu la chance de pratiquer un métier de seigneur, pourraient au moins lire pour se documenter un peu.

Des membres de la Gama’a, sunnites radicaux, s’installèrent donc en Iran, sans que personne ne monte de bûchers comme on eut coutume de le faire dans le comté de Toulouse au début du 13e siècle, et je me permets de rappeler ici, car je suis sans pitié, que les attentats commis en France en 1986, commandités par les services iraniens, ont été perpétrés par quelques radicaux sunnites. Oui, je suis bien d’accord, ces gens n’ont décidément aucune morale. Pfff.

Tant que j’y suis, je pourrais aussi glisser qu’en 1991 le même régime iranien, plus chiite que jamais, a essayé d’aider le FIS en Algérie, ainsi que les Bosniaques contre les Serbes et les Croates. Terrible, hein, le pragmatisme ? Isolé, cerné d’ennemis, bordé de zones de crise, le régime iranien sait, évidemment, faire passer ses intérêts supérieurs avant sa religion d’Etat surtout quand, comme je le disais plus haut, les buts à atteindre sont identiques.

En 1998, les services suédois me parlèrent des relations avec l’ambassade iranienne de quelques uns des jihadistes présents à Stockholm. Je dois avouer, à ma grande honte, que je n’y prêtai pas, sur le moment, une grande attention, alors que les cellules du GIA dans le pays, méprisant le GSPC, se tournaient déjà vers Al Qaïda. Quelques mois plus tard, début 1999, les services norvégiens, qui tentaient de contrôler les activités du leader islamiste kurde Najmuddin Faraj Ahmad, plus connu sous le nom du mollah Krekar, me transmirent, lors d’une réunion à Paris, plusieurs dizaines de pages de numéros de téléphone écoutés et interceptés par leurs soins. N’étant pas homme à résister à des friandises, je passai alors des jours à tenter d’identifier les centaines de numéros que la ligne de Krekar contactait sans se soucier du prix des communications.

Comme toujours en pareil cas, le travail – vous savez, ce truc indispensable sans lequel vous n’êtes, au mieux, qu’un attachant dilettante, au pire qu’un insupportable branleur – paya, et en quelques semaines nous découvrîmes, sans surprise mais avec ravissement, que ce bon monsieur Krekar était lié à l’élite du jihad mondial, du Londonistan à l’Afghanistan talêb en passant par quelques pointures éparpillées en Europe occidentale, dont Imad Eddine Barakat Yarkas, un des grands idéologues syriens d’Al Qaïda, réfugié en Espagne, impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001 et directement lié au chef de la cellule des attentats de Madrid, le 11 mars 2004. Mais ne nous égarons pas.

Plus intéressant encore, Krekar appelait régulièrement des numéros en Iran, et les services norvégiens nous avaient bien précisé que chez eux le problème n’était pas tant les menées des ambassades saoudiennes ou koweitiennes que celles de l’ambassade d’Iran. Ne comprenant rien à cette affaire, je me tournai alors, tout naturellement, vers ceux de mes collègues qui travaillaient sur le cœur d’Al Qaïda et les réseaux que nous qualifiions d’exotiques, du Cachemire à l’Ogaden, de Mindanao au Kurdistan irakien. « C’est logique et c’est très simple », me dirent-ils avec l’aisance naturelle qui sied à ceux qui connaissent leurs dossiers mieux que leurs propres poches. « Les Iraniens soutiennent dans une petite partie du Kurdistan irakien un groupe irrédentiste islamiste radical appelé Ansar Al Islam, fondé et dirigé par le mollah Krekar, qui mène des actions contre le régime de Saddam Hussein et dont quelques volontaires s’entraînent dans les camps jihadistes en Afghanistan ». C’était là une merveilleuse illustration de ce qui devint ensuite le glocal, mais passons.

Au printemps 2000 eut lieu en Europe une grande transhumance de jihadistes, un grand nombre de militants et de responsables décidant de rejoindre les Taliban dans leur émirat afin d’y recevoir la bonne parole d’Al Qaïda. Ce déplacement de compétences se fit, bien sûr, par le Pakistan, mais aussi par l’Iran. Les jihadistes, en provenance de Londres, Stockholm ou Francfort, passant parfois par la Turquie, étaient, en effet, pris en compte à Téhéran par les cadres de la Gama’a Islamiya que les services iraniens toléraient depuis des années. Vous noterez, car on ne vous la fait pas, que le fait d’avoir renoncé à la violence et d’avoir signé un trêve avec le régime égyptien, n’empêchait pas les petits gars de la Gama’a d’aider leurs frères moins débonnaires.

Je pourrais ajouter que la même Gama’a a récemment créé un parti politique légal dans l’Egypte postrévolutionnaire, mais ça n’a rien à voir et ça nous entrainerait trop loin. Revenons donc à nos barbus.

Parvenus en Iran, nos volontaires du jihad mondial, grâce à un petit réseau de taxis ad hoc, cheminaient jusqu’à la frontière avec l’Afghanistan où les gardes-frontières taliban les remettaient aux rabatteurs d’Al Qaïda, qui les répartissaient dans les camps. Le tout puissant Ministère du Renseignement ignorait-il ces activités ? Evidemment, non. Les soutenait-il ? Pas plus. Donner des armes et de l’argent aux quelques centaines de combattants d’Ansar Al Islam au Kurdistan irakien était une chose, soutenir des groupes qui étaient dans le viseur de l’Empire une autre, et les radicaux, quoi qu’on nous dise, ne sont pas fous, et rarement idiots s’ils sont arrivés au pouvoir.

L’ambiance changea, là aussi, après le 11 septembre 2001. Un certain nombre d’Etats qui avaient aimablement toléré les réseaux d’Al Qaïda, comme la riante Syrie ou l’accueillant Yémen, se firent d’un coup très coopératifs avec l’Empire et ses alliés alors que s’ourdissait leur vengeance. L’Iran se montra, comme à son habitude, plus circonspect.

A partir de décembre 2001, plusieurs cadres de l’organisation, dont Saïf El Adel – qui fut en 2011 émir intérimaire d’Al Qaïda, Souleiman Abou Gaith (récemment arrêté en Jordanie après avoir quitté l’Iran pour la Turquie en janvier dernier) – ou Mohamed Moummou, un ancien des cellules suédoises qui connaîtra lui aussi un destin épique, trouvèrent refuge en Iran. Les services occidentaux, qui traquaient tout ce petit monde, firent pression sur Téhéran, qui instaura alors des régimes de liberté plus ou moins surveillée pour ses invités. Malgré les menées des Israéliens, l’Empire résista à la tentation et se contenta de violentes joutes diplomatiques secrètes avec l’Iran au sujet du sort des dizaines de jihadistes présents dans le pays. En 2003, l’affaire se mêla même aux délicates négociations sur le programme nucléaire, occasionnant quelques échanges virils entre les ambassadeurs occidentaux et les responsables iraniens, mais chut, car ça, c’est vraiment secret.

Par ailleurs, ceux qui nous parlent doctement de l’Iran, forcément perse et chiite, oublient – ou ne savent pas – que le pays n’est pas – pas plus que les autres, en tout cas – épargné par les crises communautaires. Ainsi, à l’est, au Balouchistan existent de vives tensions entre une minorité sunnite, évidemment travaillée par l’islamisme radical, et le pouvoir central, intrinsèquement peu enclin au dialogue.

Il existe ainsi au Balouchistan iranien un groupe terroriste sunnite, généralement connu sous le nom de Jund Allah, qui mène contre le régime une guérilla mêlée de terrorisme. Certain attentats, ces dernières années, ont été particulièrement meurtriers, visant les symboles du pouvoir, les Gardiens de la Révolution ou même des mosquées – selon un mode opératoire qui rappelle les actions du TTP pakistanais contre la communauté chiite  de l’autre côté de la frontière. Comparaison n’est pas raison, mais les ennemis sont communs, et il se trouve que le Jund Allah est, selon bon nombre d’observateurs sérieux, lié à Al Qaïda.

Seulement voilà, c’est encore plus compliqué. Car d’un côté nous avons un régime iranien qui accueille en toute connaissance de cause des dirigeants d’Al Qaïda tout en leur demandant de ne pas concevoir d’opérations depuis son territoire, mais qui combat sur une partie de son territoire un groupe qui est leur allié. Et De l’autre côté nous avons un mouvement jihadiste que ces mêmes observateurs jugent soutenus par, au moins, le Pakistan – voire le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou Israël. Je n’ai, pour ma part, pas d’information sur ce dernier point, mais on a déjà vu les Occidentaux soutenir de petits ennemis contre de grands adversaires. Ah la la, vraiment, je vous jure…

A ce stade, il est difficile de savoir, surtout quand on est un observateur civil désormais bien déconnecté du terrain, si une partie de l’appareil d’Etat iranien a laissé faire une cellule d’Al Qaïda en toute connaissance de cause, ou si, là comme ailleurs, les services ne sont pas omniscients et ont pu se laisser abuser. Il est également possible que les relations entre les petits gars arrêtés au Canada et leurs amis en Iran n’ait jamais eu de caractère véritablement opérationnel. En tout état de cause, à l’exception de quelques commentateurs hystériques, personne ne songe sérieusement à une implication directe du régime iranien dans cette affaire. Pour autant, ceux qui ont cru bon de s’esclaffer à la simple mention de la présence de jihadistes en Iran ont, une fois de plus, montré qu’il ne faut pas confondre l’observation et l’analyse de la mouvance jihadiste et commentaires de la presse de la veille au comptoir du café du Stade.

Suis-je le seul dans cette pièce à croire qu’on ne gagne pas les guerres sans prendre de risques ?

Michael Bay est au cinéma ce que Florent Pagny est à la chanson : lourd, pompier même, prétentieux, populiste en se voulant populaire, caricatural.

Déjà auteur d’une poignée de colossaux navets (Bad Boys, 1992 ; Armageddon, 1998) et d’un film au militarisme aussi ridicule qu’éhonté (The Rock, 1996), Michael Bay, produit par Touchstone Pictures (Disney) et Jerry Bruckheimer, sort en juin 2001 sa propre vision, non pas de la seule attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, mais aussi des mois qui conduisirent à la guerre et de ceux qui menèrent au raid sur Tokyo, le 18 avril 1942.

 

 

Pour réaliser son grand-oeuvre, Michael Bay dispose de moyens colossaux, et de l’amicale coopération de l’US Navy, qui autorise la destruction de destroyers retirés du service et prête même l’USS Constellation pour filmer le raid des Doolittle raiders.

Avec de tels moyens, on imagine ce que Steven Spielberg, malgré sa propension à surjouer le pathos, aurait pu faire. Mais Michael Bay n’est pas Spielberg, et son film tente avec une réjouissante lourdeur de mêler destins personnels (je n’en dirai pas plus) et grande histoire. On suit donc deux amis d’enfance, (Ben Affleck et Josh Hartnett), jeunes garçons passionnés d’aviation, de leur campagne natale aux bases de l’Army Air Corps.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Images léchées, filtres, ralentis, clichés les plus éculés sur la vie rurale aux Etats-Unis, faite de dur labeur et d’amitiés viriles, rien ne nous est épargné. Le film prend, d’entrée, l’allure d’une longue séance de propagande pour la droite américaine la plus conservatrice, vantant les valeurs – réelles ou supposées – de l’Empire, et exaltant avec nostalgie l’époque bénie de l’avant-guerre, quand les Etats-Unis, à l’écart du tumulte du monde, travaillaient à retrouver leur prospérité, vivaient en paix, écoutaient du jazz, et que les officiers mariniers noirs gagnaient des combats de boxe quand les jeunes femmes, belles et idiotes, comme il se doit, avaient encore des porte-jarretelles et des bas de soie.

Long de trois heures, le film de Michael Bay se veut donc une fresque et un portrait de groupe qui montrerait le basculement dans la guerre d’une génération insouciante qui sut relever le défi. Le projet, en soi, n’a rien de bien choquant et il offre quelques unes des plus saisissantes scènes de combat aérien de l’histoire du cinéma. Les dogfights au-dessus de la Manche, au cours desquels s’illustre Ben Affleck, qui a rejoint les Eagle Squadrons, sont ainsi remarquables – à défaut d’être réalistes – malgré une musique omniprésente qui voudrait nous faire trembler comme on fait applaudir sur les plateaux de télévision.

Le director’s cut de Michael Bay dure une minute de plus que la version sortie en salles, et on veut bien croire, en effet, qu’il ne restait plus une bobine inutilisée tant le film se traîne. On aurait pu facilement couper une heure et nous épargner une romance dont le récit est tellement lamentable qu’il fait penser aux pires soap operas diffusés sur nos grandes chaînes. Sans surprise, les meilleurs de nos cinéastes ont d’ailleurs su prendre le meilleur de Pearl Harbor, comme Gérard Pirès l’a fait dans Les Chevaliers du Ciel, la consternation de 2005 dans laquelle, comme à Hawaï en 1941, on séduit une jeune femme en lui faisant faire un tour dans un chasseur. Fighter seduction?

Malgré tous ses défauts, le film vaut par ses trois séquences d’aviation (combats au-dessus de la Manche, attaque de Pearl Harbor, raid sur Tokyo) et surtout, à mes yeux du moins, par ce qu’il montre des cercles décisionnels américains. Jon Voigt, qui a demandé à incarner le président Roosevelt, livre une interprétation de chef de guerre qui, à défaut d’être subtile, est spectaculaire.

Plus discret, Dan Akroyd compose un responsable des services d’interception qui ne parvient, ni à convaincre sa hiérarchie ni à lui prouver que le Japon prépare une opération offensive contre les Etats-Unis. On ne peut s’empêcher, de temps à autre, de penser à lui dans la farce de Spielberg, 1941, (1979) qu’il tourna avec son futur compère des Blues Brothers (1980, John Landis), le regretté John Belushi. On vieillit tous.

L’attaque de la rade de Pearl Harbor reste le point d’orgue du film de Michael Bay. Inédite par son ampleur mais largement inspirée du chef d’oeuvre de Richard Fleischer Tora! Tora! Tora! (1970)… Cette séquence de près d’une heure fait tout l’intérêt du film mais vaut plus par la qualité de ses effets spéciaux…

.. que par sa crédibilité. Une fois de plus, le combat entre chasseurs dotés de moteurs à piston y ressemble, en effet, à un dogfight au-dessus de Fallon…

Le film s’achève, dans un torrent de pathos, par le raid sur Tokyo, sans grand intérêt et filmé avec aussi peu de talent. La séquence est seulement sauvée par la performance d’Alec Baldwin, épatant et assez convaincant.

Au final, ce Pearl Harbor est plus une source d’étonnement que de consternation. Les premiers rôles y sont lamentables, mais les seconds s’en tirent de façon respectable. A défaut de découvrir le sujet, on ne peut qu’être fasciné par son traitement, qui relève sans ambiguïté du film de propagande.

On y vante l’esprit d’initiative des fortes têtes, la capacité à relever la tête en pleine tempête, les vertus des amitiés viriles et la beauté des serments faits sur le champ de bataille, on y exalte le patriotisme et on y salue la fermeté d’un président capable de surmonter son handicap pour secouer la hiérarchie militaire.

Sorti le 21 mai 2001 aux Etats-Unis, littéralement éreinté par la critique mais salué par le public, le film prendra, en septembre 2001, une toute autre saveur, étonnamment prophétique.

Onfray mieux de la fermer

Depuis qu’il a lu tout Freud en 96 heures, Michel Onfray – qui tente actuellement de prouver qu’Honoré de Balzac était un dignitaire nazi en fuite et que Chrétien de Troyes a tout pompé sur Marion Zimmer Bradley – n’a plus de limite, ce qui fait, naturellement, qu’il ose tout, selon une habitude chère à certains.

Fidèle à sa méthode (du travail, de la patience, de la rigueur, de l’humilité, de la discrétion), Michel Onfray – qui a dévoré Clausewitz en deux heures et gagne souvent à Risk – se pique de stratégie militaire. Dans une récente édition d’un grand quotidien du soir, notre héros nous livre donc le texte le plus ahurissant de médiocrité qu’il m’ait été donné de lire depuis des mois, et Dieu sait que j’en lis, des foutaises. Tenez, pas plus tard qu’hier soir… Mais je m’égare.

Avec la suffisance qui sied à ceux qui savaient tout à la naissance et qui n’ont donc pas travaillé depuis que les Beatles se sont séparés, Michel Onfray nous expose son interprétation de l’opération Serval. Autant prévenir les âmes sensibles, c’est du très lourd, du gras, du gros rouge qui tâche.

En quelques dizaines de lignes écrites entre une interview à Biba et la rédaction d’un court essai « Pourquoi j’aurais gagné à Azincourt », M. Onfray énonce une série d’affirmations remarquables d’ignorance et, soyons directs, de bêtise. Incapable de placer le Mali sur une carte il y a encore une semaine, parfaitement ignorant de la situation au Sahel, incapable – comme d’autres – d’associer deux idées sur le jihadisme ou l’islam radical, le philosophe des masses, le gourou des retraités, le petit père du peuple, glisse également deux trois remarques racistes qui en disent long sur son attachante personnalité. Quant à sa compréhension du terrorisme, elle est nulle. Même la fosse des Mariannes est moins creuse, et pourtant.

Que nous dit donc Michel Onfray, le Gengis Khan de Chambois, le Guderian chevelu ? Que la guerre au Mali a été déclenchée pour des raisons de politiques intérieures, qu’elle est mal conduite, que l’ennemi n’a pas mangé sa race, que le Président écrase une mouche avec un marteau-pilon, que les otages paralysent l’action militaire, etc.

Autant l’avouer, j’ai lu ce texte avec stupeur. Je prenais déjà M. Onfray pour un imposteur de classe internationale, mais je pensais qu’une forme de décence le retiendrait de livrer aussi brutalement la substantifique moelle de sa pensée stratégique. Je croyais également que Le Monde, un quotidien que je lis fidèlement depuis près de 25 ans, ne publierait pas les délires que même un étudiant nord-coréen affamé n’oserait pas écrire, un Tokarev sur la tempe. Ben si, pas de chance. Quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limite, et il se murmure que Jean-Marc Morandini devrait rédiger d’ici jeudi un article fondateur au sujet du community policing dans la boucle du Niger.

« Le Président de la République a décidé d’une guerre au Mali au moment où il commençait à s’effondrer dans les sondages », affirme Michel Onfray. On le comprend, il était à Shaolin depuis dix ans, à expliquer aux moines que non, ce n’est pas comme ça qu’on fait un enchaînement pied-visage, ah la la, les mecs, il faut tout vous dire, et donc, logiquement, il n’a pas vu la montée en puissance des réseaux jihadistes, les attentats, les enlèvements, les menaces contre les rallyes. Evidemment, il n’a pas non plus lu les articles réguliers dans la presse française et internationale, et il va de soi qu’il ne fréquente pas ce blog, où j’essayais de décrire, il y a déjà un an, les origines du merdier actuel.

Michel Onfray est un être supérieur, il n’a pas besoin de travailler, de poser des questions, de fouiller dans les archives. Et donc, personne ne lui a dit, en juillet dernier, dans un restaurant de la rive droite « Le Mali est la prochaine grosse guerre de l’armée française ». Ben non. Michel Onfray ne fréquente pas la rive droite, alors…

Consolons-nous, de toute façon, notre Joukov du pauvre n’y aurait pas cru une seconde tant il est insensible à la propagande que je déverse sur ordre. D’ailleurs, sa connaissance intrinsèque de la guérilla lui aurait permis d’éviter toutes les erreurs commises depuis janvier. Savez-vous que M. Onfray a lu tout Lawrence d’Arabie en dix minutes et en a conclu qu’à sa place il aurait pris Instanbul au lieu de Damas ? Ben oui.

Enivré par son propre talent, notre chef de guerre en charentaises dit les choses franchement, dans cette langue rude qui est le propre des hommes d’action :

« François Hollande commande en effet à l’armée française de mener au Mali une « grande guerre » du genre napoléonien, alors que nous sommes dans ce que Clausewitz nomme la « petite guerre », autrement dit la guerre des petits, menée par une poignée de combattants dépourvus du matériel de haute technologie de l’armée française qui, dans la formule géopolitique et géostratégique malienne, se révèle d’une totale inefficacité ».

Citer Clausewitz avec une telle assurance quand on croyait encore la semaine dernière qu’il s’agissait du gardien remplaçant du Bayern, bravo.

Non, M. Onfray, les combattants irréguliers, du Mali comme d’ailleurs, ne sont pas des Néandertaliens. Ils ont des téléphones satellite, des GPS, des ordinateurs portables, ils tiennent des conférences de presse sur Twitter, ils utilisent Skype pour apprendre à fabriquer des bombes et Google Earth pour leurs plans de bataille, ils ont des dizaines de comptes mail. Et ils savent se battre. Du coup, oui, il est préférable d’utiliser contre eux des Tigre et des Rafale plutôt que des javelots et du feu grégeois. Mais si vous voulez passer à l’armurerie, vous pourrez percevoir votre arc et votre dotation réglementaire en flèches.

Parlons, d’ailleurs, de cette totale inefficacité. En trois mois, toutes les villes ont été reprises et les jihadistes ont perdu au moins 600 combattants. « Que fera Achille le fort quand Ulysse le rusé attendra le temps qu’il faudra dans des grottes inaccessibles aux forts ? » Outre que M. Onfray ne se relit pas (de l’avantage, décidément, d’être un esprit supérieur), cette phrase nous apprend qu’il ne lit pas non plus la presse. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la conquête de l’Adrar des Ifoghas – qui n’est pas une aimable région près de Madrid – a été rondement et virilement menée. Achille le fort est entré dans les grottes et il a botté le cul d’Ulysse le rusé. Les repaires des jihadistes ont été investis et des quantités très honorables de matériel ont été saisies. Ben oui.

Ne reculant devant aucun sacrifice, Michel Onfray, dont on dit à Hollywood qu’il aurait inspiré Chuck Norris et qu’il serait le mentor de Steven Seagal (auxquels il aurait reproché leur trop grande mansuétude et une tendance à laisser des survivants), ne s’arrête pas là :

« La France dispose d’une technologie de pointe pour mener une guerre haut de gamme contre des adversaires qui combattent en djellaba, chaussés de tongs, se déplacent en pick-up et font trembler le gouvernement français en pouvant rafler dans n’importe quel endroit du pays une poignée de Blancs transformés en otages, ce qui paralyse immédiatement l’action militaire. »

Fascinant de voir comme les clichés racistes les plus éculés émergent, au détour d’une phrase. Les jihadistes en djellabas et en tongs ? Vous avez déjà porté des tongs sur un terrain rocailleux ? Et les djellaba ? Pas bien commode pour courir, mais admettons. Il manque quand même le passage où vous parlez des chèvres qui subissent les derniers outrages, mais ce sera sans doute pour votre livre, définitif comme il se doit, sur le jihadisme. A quand quelques pages sur le cyber, il paraît que c’est follement tendance.

Vous étiez à Shaolin, et vous n’avez donc pas vu – mais en aviez-vous besoin ? Non bien sûr – les opérations contre Abou Zeid. Il ne m’a pas semblé, à moi, même si je n’ai pas votre connaissance du sujet, que l’armée française faisait preuve de la moindre retenue contre ses ennemis à cause des otages. Peut-être, pour le savoir, aurait-il fallu poser des questions, mais vous êtes au-dessus de tout ça, vous qui avez été admis au CID sans avoir révisé et qui avez refusé un poste de conseiller militaire à Pékin en raison de la modestie de l’armée chinoise, bien en dessous de votre condition.

Non, mille fois non, si l’armée française cherche toujours les otages, elle n’a jamais fait preuve de retenue dans ses engagements. Si nous avions été paralysés, pétrifiés, aurions-nous projeté 4.500 hommes, la fine fleur de notre chevalerie, au Mali contre plus de 2.000 combattants jihadistes ? Tiens, au fait, et si le matériel compensait le manque d’hommes ? Je crois qu’on appelle ça la stratégie, mais je n’ai rien à apprendre à un homme qui a fini en 6 minutes le dernier Call of Duty et dont la vie, haletante, a inspiré les créateurs de John McClane ou du major Allan Dutch.

Parmi les passages les plus affligeants de votre texte, dont la médiocrité est par ailleurs prodigieuse, j’ai relevé votre manifeste incompréhension de l’art de la guerre. Pour vous, le choc des volontés est sans doute un concept bourgeois. Et votre antimilitarisme à peine digne d’un jeune révolté d’il y a quarante eux ne mérite pas qu’on s’y attarde. Que pourrait-on faire, de toute façon, de vos remarques sur les armes de haute technologie ?

Enfin, il faut saluer votre complète ignorance des ressorts du terrorisme. Il paraît clair, décidément, que vous passez plus de temps à soigner votre tignasse qu’à lire les rares auteurs dont vous avez parsemé votre tribune, comme autant d’alibis à la vacuité de vos phrases. « A qui fera-t-on croire que le risque de terrorisme en Europe, ou sur le sol français, viendrait d’une poignée de musulmans vivant dans les dunes africaines plutôt soucieux de leur business local et de leur zonage tribal que d’établir un califat européen ? »

A relayer la logorrhée abrutissante de vieilles badernes qui ressassent publiquement leur incompréhension du monde, vous vous montrez tel que vous êtes : une imposture intellectuelle qui n’a même plus la décence de faire écrire par d’autres ses misérables saillies et qui, pour des raisons que je ne veux même pas connaître, parvient à avoir page ouverte dans Le Monde ou Le Point – dans ce dernier, il est vrai, aux côtés d’autres pics de la pensée contemporaine, comme Patrick Besson ou BHL.

Vous vous vouliez Liddell Hart, vous êtes à peine Nabilla.

« Every place that I go/Oh, it seems so strange » (« Ain’t no love in the heart of the city », Bobby Blue Band »

J’ai pensé à des jihadistes quelques minutes après avoir vu les premières images des explosions de Boston, le 15 avril. J’ai pensé à Bombay, à Oslo, à Toulouse, et à mes échanges, immanquablement passionnants, avec l’équipe des seigneurs du GCTAT, au sujet des évolutions opérationnelles du jihad. J’ai, cependant, envisagé d’autres pistes, rassemblées rapidement dans un tableau synthétique dont le seul but était d’organiser le cirque naissant et de confirmer, le cas échéant, ce qui était déjà plus qu’une intuition mais pas encore une certitude.

Selon un réflexe pavlovien bien connu, une grande partie de la presse et des observateurs invités ont immédiatement mis en avant la piste des milices suprématistes blancs et autres milices du Midwest. La piste, avouons-le, était tentante en raison du contexte politique actuel au sein de l’Empire : débat à la Cour suprême sur le #mariagepourtous, projet de loi – rejeté depuis – sur le contrôle des armes à feu, et persistance d’une opposition radicale au président Obama, toujours soupçonné d’avoir menti sur sa naissance et que certains accusent même d’être un musulman – et quand bien même il le serait, who gives a fuck?

A Boston, ville historique de la Guerre d’Indépendance, qui vit la Tea Party de 1773 (vieux souvenirs de licence d’histoire), une attaque la semaine du marathon aurait parfaitement pu s’inscrire dans l’action d’une cellule d’extrême droite.  Quelques points me gênaient, pourtant. La cible, par exemple, ne me semblait pas correspondre à la logique des milices, qui visent d’abord des symboles de l’Etat fédéral, honni et accusé de tous les maux. La piètre qualité des bombes contredisait, par ailleurs, tout ce que je sais de ces groupes paramilitaires obsédés par les armes et aux réelles compétences techniques. Boston, même, certes ville symbole de la Révolution, paraissait bien loin de la zone traditionnelle d’action de cette mouvance, plutôt au centre ou au sud du pays. Mais bon, alors que la poussière n’était pas encore retombée, il s’agissait d’attendre.

Les constatations faites au sujet des deux engins explosifs (cocottes-minute chargées de poudre, de billes d’acier et de clous) allaient également à l’encontre de la piste d’anarchistes, de groupes d’extrême gauche ou d’écoterroristes, le plus souvent, en Occident, composés de jeunes gens capables de faire bien mieux que de médiocres bombes artisanales. Bien sûr, tout ce petit monde, instruit par l’affaire Breivik ou même des menaces plus anciennes (réseau Abou Doha en 2001 en Europe), sait bien que l’achat d’engrais industriel est surveillé par les autorités. Ce dernier argument concernait également, quoiqu’indirectement les milices racistes qui, largement issues des milieux agricoles, n’ont guère de difficulté à se procurer du nitrate d’ammonium.

Pour les extrémistes de gauche, les anarchistes ou les écoterroristes, la cible manquait, là aussi, d’intérêt mais sa vulnérabilité pouvait, malgré tout, la rendre attirante. Manquait alors la cohérence, la logique d’un tel choix opérationnel et chacun, alors, d’invoquer, sans le moindre élément, la piste d’un loup solitaire – mais les loups solitaires ont aussi leurs raisons. L’argument de la folie, qui n’a jamais convaincu personne mais qui est régulièrement invoqué, n’est pas plus pertinent.

Pour ma part, la piste jihadiste me semblait bien plus convaincante. Je ne disposais, cependant, d’aucune preuve, simplement d’un faisceau de présomptions que j’évoquais en off avec plusieurs journalistes. Un peu plus d’un an après, je ne pouvais, en effet, m’empêcher de penser à Mohamed Merah, et surtout à ce qu’il avait révélé des méthodes préconisées par un des principaux tacticiens de la mouvance jihadiste mondiale, Younus Al Mauritani – une de ces personnalités majeures dont les commentateurs les plus souvent invités dans les médias ignorent souvent jusqu’à l’existence. Arrêté à Quetta (Pakistan) en 2011, Al Mauritani s’était fait le défenseur d’actions de harcèlement rudimentaires, à l’opposé des opérations traditionnelles d’Al Qaïda, plus élaborées – sans être toutefois de la complexité dont on veut parfois nous convaincre.

Evoquant son cas, en juin 2012, à l’occasion d’un post sur l’affaire Merah (et aussi ici et  là), j’avais rappelé que les réseaux jihadistes ont, depuis des années, changé de stratégie et opté, non plus pour la projection de combattants expérimentés mais pour le recrutement, dans les pays occidentaux, d’individus capables de passer à l’action littéralement sur les arrières de l’ennemi. Comme je l’écris depuis près de dix ans, et comme je vais essayer de le coucher proprement par écrit un de ces jours, le jihad contemporain est avant tout une guérilla mondiale. Soumis à une intense, et parfois imparfaite, pression militaro-sécuritaire, les responsables et idéologues de la mouvance jihadiste fondent désormais leurs capacités d’action sur la dissémination des compétences, individus isolés, cellules autonomes, les uns et les autres étant recrutés, voire formés, loin des terres traditionnelles de jihad. Il s’agit, ni plus ni moins, de poursuivre le combat sous une autre forme sans renoncer au fond.

En septembre dernier, la police britannique a ainsi démantelé une cellule à Birmingham, et les services allemands ont déjoué un attentat dans une gare de Bonn. Faut-il rappeler, également, l’attentat de décembre 2010 à Stockholm, ou les arrestations régulièrement effectuées en Espagne ? A dire vrai, on reste effaré par l’ignorance de certains, tout comme par les raccourcis et approximations. Certaines cartes, conçues à la va-vite, font même honte tant leurs lacunes sont criantes. Par exemple :

De même est-il proprement incroyable de lire, comme ici, des articles, écrits grâce à Wikipedia, dans lequel on oublie de préciser que la campagne d’attentats de 1995 en France a été réalisée à l’aide d’un mélange poudre noire/clous placé dans des bombonnes de gaz ou des cocotte-minute. La recette est évidemment encore plus ancienne, et dans son numéro de l’été 2010 (page 40), le magazine d’AQPA, Inspire, n’invente rien en diffusant la méthode. Par ailleurs, l’utilisation d’IED de cette nature n’est en rien la marque de loups solitaires, mais faut-il rappeler les évidences ?

Si la piste jihadiste s’est donc imposée d’emblée en raison du caractère finalement assez classique de l’attaque, l’origine des deux auteurs a, en revanche, un caractère inédit aux Etats-Unis. Inédit, mais pas surprenant.

Evacuons d’entrée les remarques de ceux qui s’étonnent d’une attaque terroriste contre l’Empire de la part de garçons dont la région d’origine, la Tchétchénie, n’a que des liens infimes avec la diplomatie de Washington. Le terroriste mort en décembre 2010 à Stockholm n’en voulait certainement pas à la Suède en raison de sa participation à l’invasion de l’Irak en 2003, et pour cause ! De même, le terroriste nigérian intercepté dans le vol Amsterdam Detroit, le 25 décembre 2009, ne vengeait-il pas ses concitoyens d’un quelconque impérialisme yankee dans son pays. En réalité, et comme je l’ai longuement écrit en décembre dernier, et plus récemment ici puis là, il participait, à sa façon, au jihad mondial lancé il y a déjà bien longtemps à Peshawar et La Mecque par une poignée de musulmans radicaux en guerre contre les Occidentaux et leur système de domination.

Je ne connais pas le Caucase, mais j’ai observé, de loin en loin, les réseaux de volontaires partant combattre les Russes en Tchétchénie et au Daghestan, et j’ai vu, à la fin des années ’90, l’irrédentisme caucasien irrémédiablement se transformer. Les noms de Xavier Djaffo, Jérôme Courtailler ou Zacarias Moussaoui vous disent peut-être quelque chose. Membres des filières de volontaires vers le Caucase, liés au réseau Beghal, ils ont été des combats du second conflit tchétchène et ont intégré Al Qaïda.

Dans ces petites républiques autonomes russes, on trouve une fascinante illustration de la récupération par les réseaux jihadistes contemporains d’un phénomène historique pluriséculaire : la poussée de Moscou sur son flanc sud et le choc avec un islam traditionnel travaillé au corps par le wahhabisme. Tiens, ça me rappelle un truc, mais quoi ?

La Tchétchénie est censée avoir été pacifiée. Le 17 avril, le Procureur général de Russie a tout de même indiqué que 211 policiers étaient morts, et 405 blessés au Caucase du Nord, en raison d’actes de terrorisme, autant dire que le succès est complet. Pour avoir côtoyé les forces spéciales russes en 2006, je peux vous dire que ça ne se fait pas selon les critères de gouvernance auxquels les Occidentaux se réfèrent en permanence. Le silence a pourtant été terrible, y compris parmi les intellectuels arabes qui geignent dès qu’un drone efface un émir du TTP ou d’Al Qaïda. Il faut croire, décidément, que certaines morts sont plus tragiques que d’autres.

Depuis hier, les Américains découvrent donc qu’on peut être musulman sans être arabe, et on comprend l’importance du choc intellectuel… Pour nous, observateurs de la scène jihadiste, il ne s’agit là, en revanche, que d’un des points importants du sujet. Depuis des années, certains analystes, en France, en Allemagne ou ailleurs, suivent avec inquiétude la croissance des réseaux jihadistes turcophones. Il y a quinze ans, les communiqués du Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM, sanctionné par le Comité 127 du CSNU, quand même) nous laissaient songeurs, même s’ils n’amusaient que modérément les responsables chinois auxquels nous parlions.

Il a été d’usage, dans les services, il n’y a pas si longtemps, de parler d’arc de crise arabo-musulman. Pour ma part, il me semble qu’il ne faut pas oublier l’arc de crise turcophone, qui part des Balkans et atteint le nord de la Chine.

Je ne suis pas spécialiste de la région, disais-je, mais je me suis quand même risqué, il y a quelques années, dans une note professionnelle, à évoquer un post-touranisme, ou un jihado-touranisme, mêlant nationalisme turc et islamisme radical. Les exemples ne manquent pas, jusqu’aux deux bataillons de volontaires tchétchènes qui combattent actuellement le régime syrien. J’en profite pour glisser que je suis preneur de tout conseil de lecture sur le sujet.

Le 4 octobre 2010, un drone de l’Empire, dans le cadre de la gestion des menaces pesant sur l’Europe occidentale, a tué quatre citoyens allemands d’origine turque dans les zones tribales pakistanaises. Etaient-ils membres de l’UJI ou du MOI (cf. ici) ? Je ne m’en souviens pas, mais je revois ces Ouighours s’entraînant sous les ordres d’Abou Yahia Al Libi, et je repense aux liens de Mohamed Merah avec ces réseaux.

Quel rapport entre ce jihado-touranisme et l’Empire ? A première vue, aucun. Mais faut-il rappeler, une nouvelle fois, que le jihadisme, dont les partisans n’ont souvent qu’une connaissance superficielle de leur religion revendiquée, est avant tout une façon de se révolter ? Les frères Tsarnaev, dont il faudra soigneusement retracer l’itinéraire de radicalisation, ont-ils frappé Boston pour défendre l’indépendance tchétchène ? Ou, bien plus probablement, ont-ils commis ces attaques au nom d’une idéologie globale et simpliste qui leur permet d’exprimer ressentiment, frustration ou incompréhension, qui habille leur soif de réappropriation de leur culture ? Quand une cause locale se fond dans une cause mondiale… Oui, je sais, je l’ai déjà dit.

Ceux qui utilisent cette affaire pour y voir une conséquence de l’immigration aux Etats-Unis n’ont, encore une fois, rien compris. On espère que d’authentiques spécialistes sauront décrire la région bien mieux que moi, en décrypter les fascinants mystères pour le public, et qu’ils n’oublieront pas – ce qui est probable s’ils sont français – d’évoquer cette montée des périls. Il y a une crise caucasienne. Il existe une menace jihadiste mondiale. Des passerelles se créent entre la seconde et les crises régionales musulmanes, jusqu’à les phagocyter en partie. Il ne s’agit, ni de s’aveugler, ni de caricaturer.

L’enquête de fond sur les frères Tsarnaev a débuté. La presse a commencé à travailler (ici, par exemple), et elle va compléter le portrait que le FBI va, peu à peu, dresser. Sans doute allons-nous découvrir deux jeunes gens en quête de sens, radicalisés par des influences extérieures. On sait déjà que le FSB avait, en 2010, signalé les deux hommes aux services de l’Empire, et des rumeurs idiotes, complaisamment relayées,  évoquent déjà un complot, qui des Russes, qui des Américains, pour nuire à la cause tchétchène – dont le tout le monde se moque aux Etats-Unis, faut-il le préciser… On attend Me Mokhtari et ses bandes enregistrées.

Le président Obama a d’ores et déjà indiqué qu’il restait « de nombreuses questions sans réponses », laissant présager des réveils pénibles pour certains responsables de la communauté du renseignement. Après tout, les attentats de Boston sont la première opération jihadiste réussie sur le territoire US depuis la tuerie de Fort Hood, au mois de novembre 2009. Les réformes de l’Administration Bush, dont la philosophie a été reprise par Obama, montrent-elles leurs limites, ou se confirme-t-il, une fois encore, qu’il n’y a décidément toujours pas de solution contre un adversaire qui est à la fois ennemi intérieur et extérieur ?

Les réponses judiciaires ont déjà montré qu’elles ne fonctionnaient pas. L’affaire de Boston montre que l’adversaire, grâce à des hommes de la trempe de Younus Al Mauritani, s’adapte à une réponse militaire qui atteint donc, elle aussi, ses limites.

Nabilla Présidente !

Grâce à un minutieux travail de renseignement, on commence à en savoir un peu plus sur les travaux menés depuis le début de l’année par la Commission Cavard au sujet des ratés de l’affaire Merah.

Il est ainsi possible, ce soir, de divulguer quelques extraits particulièrement révélateurs des témoignages des uns et des autres, ou des échanges entre policiers et parlementaires.

Dans l’ordre :

Extrait d’une conversation entre Levallois et Toulouse, en novembre 2011

– Bon, donc, ce Merah, c’est bien un terroriste, non ?

– Mais non, voyons. C’est comme si je vous disais, c’est un jihadiste mais il n’a pas de Kalach. Allô, non mais, allô, quoi

Extrait d’un RETEX du GIGN sur l’opération du RAID :

– Allô, non mais allô, quoi. Un jihadiste qui a tué 7 personnes en une semaine, qui ouvre le feu sur les policiers, et ils décampent. Allô, non mais allô, quoi. C’est comme si je vous disais tu as des grenades incapacitantes et tu ne t’en sers pas. Allô, quoi.

Extrait du même RETEX du GIGN :

– Allô, non mais allô, quoi. Vous faîtes le siège d’un jihadiste meurtrier, et vous ne vérifiez pas l’ensemble des issues de l’immeuble. Allô, non mais allô, quoi. C’est comme si je vous disais c’est un jihadiste et il va négocier sa reddition au téléphone. Allô, quoi.

Et, enfin, une intervention d’un expert chevronné connu pour sa longue suite d’erreurs :

– Mohamed Merah est manifestement un loup solitaire.

– Allô, non mais allô quoi. C’est un loup solitaire dont la mort est saluée par un communiqué émis par un groupe jihadiste qui dévoile des éléments inconnus de la presse. Allô, non mais allô, quoi. C’est comme si je vous disais c’est un loup solitaire et il s’est entrainé chez les Taliban. Allô, quoi.

 

Ce post est dédié à l’amie qui en a eu l’idée, il y a quelques heures.