Richard B. Riddick, un garçon finalement assez attachant bien que ponctuellement un peu brusque, dirait que tout cela est bien fébrile, et il n’aurait pas tort. Il ne se passe pas un jour, en effet, sans que le ministre de la Défense ne s’en prenne durement aux généraux à la retraite ou aux pseudo experts autoproclamés (PEAP), leur reprochant leurs critiques, leurs doutes, et pour tout dire le simple fait qu’ils réfléchissent.
J’ai déjà exprimé ici et là, notamment, les remarques qui me venaient en écoutant le ministre se répandre dans les médias comme un enfant gâté trépigne quand tout ne se déroule pas selon ses plans. Il paraît, pourtant, que la guerre est une chose bien incertaine. C’est ainsi, mais sans doute s’agit-il d’une percée conceptuelle, comme seuls peuvent en accomplir des penseurs de la trempe de Michel Onfray. Le général Desportes, qui concentre sur lui les critiques les plus acerbes de l’hôtel de Brienne, est manifestement bien incapable de telles fulgurances. Lui se contente de réfléchir, le traître, et il n’est nul besoin de se rouler dans la brousse centrafricaine ou de se vautrer dans les sables maliens pour raisonner et constater qu’avec les effectifs d’un gros régiment d’infanterie on ne tient pas un pays. De même n’est-il pas besoin d’être un génie diplômé des plus belles écoles, civiles ou militaires, de la République pour, à l’aide d’une malheureuse carte disponible dans le commerce, comprendre que les jihadistes partis du Mali l’année dernière sont en train, tranquillement, de revenir en profitant de notre faiblesse et du chaos politique que notre intervention militaire a, au mieux, gelé.
Il se trouve, en effet, et par un curieux hasard, que nos difficultés sont en grande partie dues à notre faiblesse. Pacifier la RCA avec 1.600 hommes et contrôler le Nord Mali avec 2.000 autres semble ainsi presque au-dessus de nos forces, et il faut bien reconnaître qu’on ne peut pas d’une main réduire drastiquement les effectifs, les moyens et les budgets et de l’autre enchaîner les opérations militaires sans avoir des réveils pénibles. Le colonel Goya relevait récemment, avec sa lucidité habituelle, qu’on ne peut pas indéfiniment réduire les moyens en espérant maintenir les capacités, et on comprend la colère d’un homme qui a cru qu’il pourrait assécher le Pacifique avec une cuillère à pamplemousse et qui mesure, tardivement, que ça va être un peu plus long que prévu. Quelle poisse, quand même.
On est ainsi en droit de se demander si l’auguste exaspération ministérielle n’est pas la conséquence de cette situation paradoxale, absurde, même, qui voit notre pays, puissance déclinante, renouer avec une vieille tradition d’interventions armées tropicales contre des ennemis irréguliers alors qu’il n’en a plus la force. Etre et avoir été. Le ministre peut donc trépigner, invectiver, moquer les observateurs extérieurs, et oublier ceux qui ont dénoncé le scandale Louvois des mois avant qu’il n’éclate officiellement, appelé depuis des semaines à l’envoi de gendarmes en RCA ou énuméré les difficultés qui nous attendaient au Mali.
Attitude inutilement critique ? Au contraire. Toutes ces remarques, loin d’être le fait de commentateurs anonymes se répandant en ordures sous les pages du Monde, du Figaro ou du Parisien, étaient le fait de professionnels, civils ou militaires, jeunes et moins jeunes, exerçant des activités rémunérées liées à ces sujets et dotés d’une solide expérience. Le faisaient-ils pour leur gloire ? Non, ils le faisaient pour leur pays, parce qu’ils voulaient éviter qu’un establishment politico-militaire englué dans ses certitudes ne commette des erreurs pourtant prévisibles, ou pire, mille fois pire, n’obéisse à des instructions idiotes par pur conditionnement mental. Critiquer et penser hors des dogmes me semble être plus la marque d’esprits patriotes que d’antimilitaristes imbéciles – comme ceux qui vivent avec certains ministres du gouvernement. #jemecomprends
Vous écoutez vos généraux, Monsieur le Ministre ? On dirait bien que eux vous sont docilement soumis et qu’ils vous chantent ce que vous voulez entendre. Peut-être serait-il temps de vous frotter à ces voix discordantes qui font avancer le système au lieu de nier les évidences. Vos généraux sont serviles ? Changez-les. Cela nous/vous évitera d’entendre ensuite des officiers supérieurs aux poitrines couvertes de brevets s’étonner de la combativité des membres d’AQMI.
Mais quand on ne parvient pas à protéger une ville aussi exotique que Nantes de quelques centaines de jeunes branleurs ou qu’on se refuse à faire respecter l’ordre républicain contre des populistes coiffés de bonnets rouges, il faut s’attendre à ce que des milices ou des terroristes vous donnent un peu de fil à retordre. Monsieur le Ministre, on ne gagne pas les guerres avec des béni-oui-oui tremblant de peur dès qu’on roule des yeux, et on ne triomphe pas de ses ennemis en étant entouré de courtisans.
Puisque le Président a décidé de l’entrée au Panthéon de quatre admirables personnalités issues de notre douloureux vingtième siècle, je me permets ici de citer les phrases, terribles et merveilleuses, de Marc Bloch, qui depuis longtemps déjà devrait y reposer. Il me semble que tout y est dit, et bien plus encore.
Aussi bien, quand on se fut avisé, dès les premiers échecs, que peut-être notre haut commandement n’était pas sans reproches, à quel sang jeune et frais demanda-t-on de lui rendre quelque force ? A la tête des armées, on plaça le chef d’état-major d’un des généralissimes de l’ancienne guerre ; comme conseiller technique du gouvernement, on fit choix d’un autre de ces généralissimes : le premier d’ailleurs ancien vice-président du Conseil supérieur ; le second qui, vers le même temps, avait été ministre de la Guerre ; tous deux par suite, à ces titres divers, responsables, pour une large part, des méthodes dont les vices éclataient à tous les yeux.
Tant exerçaient encore d’emprise sur les âmes, dans les milieux militaires et jusque chez nos gouvernants civils, la superstition de l’âge, le respect d’un prestige, vénérable certes, mais qu’il eût fallu bien plutôt, ne fut-ce que pour le protéger, rouler révérencieusement dans le linceul de pourpre des dieux morts, le faux culte, enfin, d’une expérience, qui, puisant ses prétendues leçons dans le passé, ne pouvait que conduire à mal interpréter le présent. […] Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’Ecole, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C’est pourquoi l’ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite ; pareil à ces boxeurs alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l’a acceptée.
Avant de quitter les ondes et d’ouvrir enfin mon salon de coiffeur-visagiste à Kandahar, il ne me semble pas inutile de revenir sur le métier qui, l’air de rien, m’occupe depuis si longtemps que j’en viens à ne plus compter les années.
On parle en effet beaucoup d’analyse, ces temps-ci, comme si le désordre du monde rendait à nouveau nécessaires, à tout le moins séduisants, à côté de l’action, les raisonnements qui inspirent – ou devraient inspirer – nos décideurs en le leur décryptant. Sans doute les dérives de certains conduisent-elles également à un salutaire besoin de rigueur, alors que les imposteurs ont pignon sur rue et que nous sommes littéralement ensevelis sous les fausses révélations, quand nous ne sommes pas simplement soumis à la dictature de ceux qui, ne sachant rien et ne comprenant pas plus, tentent de maquiller leur ignorance en refus de notre supposé snobisme. A ceux, par exemple, qui pensent qu’on peut frauder le fisc ou être un footballeur richissime tout en conspuant le « système », et à ceux qui croient que nier ou minimiser la shoah fera avancer la cause palestinienne ou les consolera de leurs misérables échecs personnels, je ne vais évidemment pas conseiller la lecture de ce remarquable post de Tom Nichols, ça ne pourrait que les mettre encore plus en colère, et je veux certainement pas cela. Pas mon genre.
A dire vrai, je ne sais pas quoi répondre à ceux qui m’interrogent sur cette discipline mystérieuse, l’analyse, parée de toutes les vertus. Que faut-il y voir ? Curiosité insatiable ? Intransigeante rigueur ? Cet été, un lecteur m’a même fait l’honneur de demander des références de romans ou de films illustrant cette démarche qui fait l’objet de travaux à Sciences Po, sera bientôt au cœur d’une série de cours de cette vénérable institution, et pourrait même, me murmure-t-on, être prochainement évoquée par un collectif d’auteurs aussi talentueux que percutants.
Le sujet, évidemment, a déjà été largement étudié. On a écrit sur les erreurs des services, sur les biais d’appréciation, sur les impasses dans l’évaluation, on a identifié les écoles de pensée ayant conduit à des naufrages stratégiques, à des échecs opérationnels, on a aussi analysé les mécanismes bureaucratiques, les mouvements croisés des flux de faits et de pensées, on les a quantifiés, modélisés. Que pourrait-il me rester à dire sur cette activité que je n’ai jamais vraiment apprise, qu’on ne m’a jamais formellement enseignée (ou alors, si, une fois, mais c’était tellement lamentable que ça ne pouvait pas vraiment être ça), et qui, de mon humble perspective, est avant tout une aventure, une quête, et parfois une souffrance ?
Je ne vais même pas essayer de me lancer dans la description des flux d’informations, de leur raffinage par les analystes, puis des retours vers le terrain et des interactions avec les décideurs/donneurs d’ordres/clients. Tout cela est bien connu de tous, à part peut-être de ceux qui écrivent sur le renseignement dans les colonnes de la presse française, et tout au plus pourra-t-on se reporter à quelques sites utiles, comme ici, là, encore ici et bien sûr là.
De mon temps, donc, (voix chevrotante), on nous demandait de faire de l’analyse sans vraiment nous expliquer comment. Il y a près de vingt ans, les instructeurs étaient même souvent des queues de promo, des types qui, après avoir copieusement raté la pratique entreprenaient sur ordre de saboter l’enseignement de la théorie. On me dit que les choses ont changé depuis déjà quelques années, et vous ne pouvez pas savoir à quel point je m’en félicite. Il faut d’ailleurs, une fois encore, saluer cette singularité française qui s’obstine à parfois confier la formation et l’entraînement aux plus mauvais alors qu’il faudrait en charger les meilleurs. L’enseignement est la plus importante des missions, pas une punition, et ceux qui nomment sciemment des tanches à l’instruction méritent les douves de Vincennes – charmantes au printemps.
Schématiquement, la méthode française prévoit que le renseignement soit recueilli/analysé/diffusé au sein de structures uniques, chacune ayant des missions particulières. Il peut arriver que les périmètres se recouvrent partiellement, mais les directeurs et le politique sont là pour, en théorie, empêcher la DRM de faire du contre-terrorisme ou la DGSE de se mêler d’affaires intérieures. Si l’on postule, donc, que le renseignement est un produit, ce qui est à la base des tensions dans les années 90 entre certains services français, il faut voir les services nationaux comme des entreprises verticales, couvrant l’ensemble du cycle de fabrication, démarchant les clients/ministères, gérant la concurrence en essayant d’avoir les meilleures sources et les meilleures analyses, deux conditions indispensables pour disposer du meilleur produit fini.
L’analyse, donc, est à la fois le produit final et la partie visible de l’ensemble. On attend du NSC impérial qu’il produise de bonnes analyses car disposer de renseignement brut n’est pas de son ressort. On attend du MI-6 britannique qu’il recrute les meilleures sources, car c’est son mandat principal. L’analyse et l’utilisation des données recueillies se font ailleurs. A Paris, au contraire, on juge un service sur ces deux aspects, et l’un peut compenser la faiblesse de l’autre en cas de besoin. Et si vous n’avez ni l’un ni l’autre, on se demande bien à quoi vous servez. #Jemecomprends.
A une époque, déjà lointaine, j’ai ainsi vu des miracles d’intelligence réalisés par quelques uns avec peu de renseignements bruts mais beaucoup d’imagination, d’inventivité, et de rigueur, ce qui a parfois évité des naufrages. Tiens, à ce propos je vous ai déjà raconté comment certains responsables d’un service cher à mon cœur avaient décrété, en 2002, qu’il n’y avait plus lieu de faire de contre-terrorisme en Europe puisqu’il n’y avait plus de menace ? Si j’étais cruel, je pourrais même ajouter que cette lumineuse décision avait été prise sous l’influence de ceux qui niaient, en 2001, l’existence même d’Al Qaïda. Pour compenser cette infinie idiotie, certains cadres avaient décidé de continuer à travailler en secret afin de ne pas perdre la main le jour où il y aurait enfin quelqu’un sur la passerelle. Quand l’incompétence se mesure en cadavres, on commence à se dire qu’il est peut-être temps de changer de crèmerie. C’est comme ça que j’ai ouvert mon premier institut de beauté, à Mossoul, mais c’est une autre histoire.
Maintenir à flot un semblant d’expertise avec des renseignements rares et tous obtenus de haute lutte a souvent tenu du défi insensé, ou pour le moins de la course de fond. Ces miracles étaient permis grâce à une tâche essentielle, bien que peu connue, technique, différente selon les métiers, que l’on nomme exploitation. Avant d’être un analyste, vous êtes, en effet, un exploitant qui gère ses sources, trie les renseignements et les informations, les évalue, en tire des conclusions et de nouvelles questions, et qui se constitue ainsi – ou pas, tout le monde n’est pas forcément aussi doué – une expertise. C’est une démarche complexe (alimenter les bases de données, critiquer la production d’une source, ne pas se noyer dans les noms de code et les pseudos, comprendre les règles draconiennes de confidentialité, s’insérer dans les innombrables flux administratifs qui se croisent, etc.), faite de procédures lourdes, tirées de l’expérience de vos prédécesseurs et de vos anciens, parfois lors de guerres ou de crises majeures. Comme les check lists des pilotes, vos procédures ont été écrites avec du sang, quand ni vous ni vos parents n’étiez nés et que vos anciens défendaient la rodina.
Autant être clair, un mauvais exploitant ne peut pas faire un bon analyste. Je ne crois pas une seconde à ces types qui prétendent détenir la vérité sur tel ou tel sujet, écrivent chaque jour des billets, des posts ou des éditoriaux sur des thèmes différents et qui n’ont matériellement pas le temps de travailler un minimum leurs dossiers. Dans les services, c’est pareil, à la différence notable près que le système est censé pouvoir détecter les escrocs par les différentes procédures de validation, au moins quand ils ne sont pas aux commandes. Forcément, quand c’est le cas, c’est trop tard et il n’y a plus qu’à attendre la retraite, la sienne ou la leur. On peut aussi s’installer à la fenêtre et attendre le passage des cercueils. Il paraît que ça va bientôt être le cas, et je prépare mes coussins.
On pourra m’objecter qu’il existe des esprits particulièrement brillants, capables d’englober une situation d’un coup d’œil et d’en tirer la substantifique moelle en quelques phrases ciselées. Hélas, comme le disait le regretté Emile Beaufort, il y aussi des poissons volants mais qui ne sont pas la majorité du genre. On peut être doué, plus intelligent que les autres, mais sans travail, c’est au mieux du dilettantisme au pire de l’imposture.
J’ai eu la chance d’appartenir à une génération qui a importé les méthodes des sciences humaines au sein de structures maintenues soigneusement, pendant des années, à l’écart du monde universitaire. Peut-être étions-nous plus doués que d’autres – et encore pourrait-on en douter, après tout – mais il ne fait guère de doute à mes yeux que l’apport méthodologique a ouvert bien des voies. Dans une machine administrative où l’écriture de notes de synthèse permettait de donner l’illusion au politique que le système était performant et audacieux, une solide formation reçue à la Sorbonne ou à Sciences Po était un atout. Nos prédécesseurs n’aimaient pas écrire, et beaucoup estimaient que ce travail de bureau n’était qu’un cache-sexe qui nous faisait briller à peu de frais. Ils n’avaient pas tort, et le fait est que nos chefs, encore traumatisés par une douloureuse aventure néozélandaise, nous préféraient bien au chaud à Paris, à essayer d’écrire plus vite que l’AFP, plutôt qu’à faire du terrain, à recruter des sources et à monter des opérations plus ou moins tordues. Nos chefs non plus, cela dit, n’avaient pas tort, car la différence entre nos journées et ce qu’on voyait à l’écran dans des comédies à succès était mince.
Pour tout dire, cependant, cette posture me convenait à merveille. Je ne me sentais pas l’âme (et je n’en avais d’ailleurs pas les capacités) d’un grand officier traitant, et si j’avais toujours voulu appartenir au Service, c’était bien pour être analyste, voir, comprendre, en savoir toujours plus, être le type qui dans l’ombre du Prince lui suggère les options, pare les coups de l’ennemi et prépare ceux que l’on va lui porter.
A la différence du monde des sciences humaines dont nous étions issus, il ne s’agissait en effet pas seulement d’étudier pour comprendre mais de comprendre pour agir. Amasser du renseignement pour écrire des notes quotidiennes à seule fin d’alimenter Moloch et de donner l’illusion d’être efficace ne pouvait nous satisfaire. Sans doute une affaire de génération. Pour nous, l’analyse devait inspirer l’action, participer à la défense du pays, et il n’était pas question – pas une seule p… de seconde – de laisser la chose à nos cousins policiers, quand bien même ils seraient en première ligne. Notre vision, décalée, parfois lointaine, parfois plus fine (pas toujours), le fait que nous soyons très souvent déconnectés des opérations en cours, tout cela nous permettait, paradoxalement, d’approcher les sujets différemment, parfois contre la pensée dominante, à commencer par celle de nos chefs, comme je l’ai rappelé ici. L’analyste, le vrai, doit s’impliquer, prendre des risques, oser les approches originales, s’élever contre la doxa, secouer les dogmes, non pas pour sa gloire mais pour le succès de sa mission. Et si la mission est accomplie, il aura sa gloire, ou plus souvent la satisfaction d’avoir fait son job.
Avoir renoncé à une carrière universitaire n’impliquait évidemment aucun renoncement intellectuel. Et, de fait, nous ne renoncions à rien, pas à la soif obsessionnelle d’en savoir plus, pas aux recherches maniaques dans les archives, pas aux heures perdues dans des cartons ou des bases de données, pas aux schémas incompréhensibles, pas aux listes de pistes à creuser, d’hypothèses à valider, de projets à expérimenter, de modèles à concevoir. Les méthodes de l’université mises en œuvre pour traquer des terroristes, ou au moins comprendre ce qu’ils tramaient… Je me surprenais parfois à penser à Mishima, à la rencontre des mots et de l’action, mais fort heureusement un nouveau naufrage interne me rappelait que je n’étais qu’un petit fonctionnaire, loin de tout romantisme exalté, dont l’ennemi le plus nuisible était dans un bureau de l’état-major plus probablement que dans une école coranique de l’Hadramaout ou une guest house de Peshawar.
A la différence d’un sociologue, notre travail d’observation de la scène jihadiste ne visait pas seulement à la comprendre pour mieux s’en prémunir mais bien à interagir avec elle en lui glissant le plus possible de bâtons dans les roues. On était loin des travaux visant à mesurer l’influence de l’observateur sur l’objet observé, puisque notre but ultime n’était, ni plus ni moins, que de détruire l’objet de notre étude. Avec le recul, il est d’ailleurs manifeste que la lutte mondiale contre le jihadisme a profondément influencé, non seulement l’environnement international (non, sans blague ?) mais aussi et surtout le jihad lui-même. Autant dire qu’il est vain de vouloir combattre un ennemi avec des outils dépassés ou inadaptés, selon une vision fausse, alors qu’il s’adapte bien plus vite que nous. Mais comme il me semble avoir déjà développé ce point ailleurs, et que par ailleurs tout le monde s’en moque, je n’y reviens pas.
Je ne vais non plus revenir sur ce que j’écrivais il y a plus d’un an au sujet des forces spéciales de l’analyse. L’augmentation non maîtrisée, et parfois non voulue, des effectifs et des moyens sans une profonde réflexion organisationnelle, une claire définition des buts à atteindre et des effets à produire, ne peut que conduire à la disparition d’une certaine expertise. Avec près d’une dizaine de cellules de crise tournant en même temps, certaines administrations parisiennes ont développé de remarquables capacités en matière de gestion des urgences mais il est manifeste – et ne le prenez pas mal, les gars – que la connaissance approfondie des dossiers a, dans certains cas, disparu. S’agissant de lutter contre un ennemi qui se régénère et apprend de ses erreurs, il va de soi que ce phénomène pose un sérieux problème. Je suis évidemment conscient des impératifs politiques et opérationnels qui pèsent sur les structures, mais je suis tout autant, peut-être cruellement ou injustement, conscient des lacunes qui ne peuvent que se creuser à mesure que la situation internationale se dégrade. A quand 15 cellules de crise ? Et 20 ? Comment, en effet, « gérer l’incertitude », comme l’écrivait récemment le DGSE dans la RDN, sans cette expertise, sans cette profondeur de vue que seule une analyse approfondie autorise ?
Mais ne nous égarons pas, comme le disait le commandant Koenig. Chaque année, il nous fallait donc former de nouveaux collègues, et souvent leur expliquer que le stage dont ils étaient issus ne leur avait rien appris. Notre pédagogie s’appuyait sur l’exemple, et toujours par deux nous allions, un maître et son apprenti. En quelques mois, nous étions en mesure de déterminer si la greffe était en bonne voie ou si, au contraire, elle était rejetée. Parfois l’échec venait plus de la matière plus que du métier lui-même. Tout le monde n’est pas obligé d’adorer le contre-terrorisme, sans doute trop rapide, ou d’être fasciné par l’extrême complexité de la mouvance jihadiste. Bon, moi, je sais ce qu’il faut penser de ceux qui entrent dans un service de renseignement pour recopier les télégrammes diplomatiques.
Nous en vînmes à chercher des totems, des symboles de notre engagement pour cette analyse. Il nous fallait à la fois des personnalités ne renonçant pas et des esprits d’une extrême rigueur intellectuelle. Nous nous tournâmes, très naturellement, vers Boba Fett, le célèbre chasseur de primes, mais nous étions bien conscients que nos véritables modèles étaient à trouver du côté des grands journalistes d’investigation. Curieusement, en effet, pour des espions (ouh, le vilain mot) supposés ourdir d’épouvantables complots contre la démocratie, nous estimions que ce qui s’approchait le plus, hors de la Centrale, de notre démarche était l’enquête journalistique.
Lors du stage censé préparer les jeunes recrues au renseignement, il était d’usage de leur projeter quelques films, dont les remarquables Les Patriotes, d’Eric Rochant (1994), Le Transfuge, de Philippe Lefebvre (1985) ou Le Dossier 51, de Michel Deville (1978).
Rien, en revanche, n’était fait pour illustrer le travail d’analyste, qui pourtant serait le quotidien d’une majorité de membres du Service. A mon sens, il aurait fallu, dès les premiers cours, projeter aux nouvelles recrues All the President’s men (1976), le chef d’œuvre d’Alan J. Pakula relatant l’affaire du Watergate du point de vue des reporters du Washington Post.
Le film de Pakula appartient à cette décennie magique du cinéma hollywoodien, brillante, politiquement engagée, associant immenses acteurs, immenses réalisateurs et producteurs courageux. Avec une exemplaire sobriété, le cinéaste, qui adapte à l’écran deux ans après la démission de Richard Nixon le livre de Bob Woodward et Carl Bernstein, décrit l’enquête, qui débute sur une intuition, ses évolutions, ses étapes, le traitement des sources, l’exigence de rigueur des responsables, chef de desk, rédacteur en chef, les pressions, les interactions entre l’avancée des investigations et le dossier lui-même. Le cas de l’Administration Nixon s’aggrave en effet à mesure que les deux journalistes, admirablement incarnés par Robert Redford et Dustin Hoffman, s’approchent du cœur du pouvoir impérial.
Il n’a jamais fait le moindre doute dans mon esprit que le film de Pakula était l’illustration la plus extraordinairement réaliste à la fois du travail d’analyste et du fonctionnement d’une structure chargée d’analyser. Tout est là, en effet, et il suffit de changer les titres et les décors pour se retrouver dans un service. Les démarches d’un journaliste et d’un analyste ne sont pas si éloignées, si vous y pensez un instant : rapporter la rumeur du monde, enquêter, essayer d’y voir clair, trouver des sources, dénicher des renseignements, les malaxer, influer sur le monde en écrivant aux citoyens ou aux responsables politiques. Et je ne parle pas ici de la passion, de l’obsession, du travail incessant sur les faits, de la recherche de connexions, de l’inspiration que l’on trouve ailleurs, loin du bureau.
Pour un véritable analyste comme pour un véritable journaliste, admettre, comme le fait Catherine Graciet au sujet de son livre Sarkozy-Kadhafi. Histoire secrète d’une trahison (2013), qu’elle ne dispose pas d’un seul témoin direct ni d’une seule preuve concrète et qu’elle a donc construit son récit – publié au Seuil, quand même – sur du vent et ses seules convictions est simplement inenvisageable. « Je n’ai pas vu moi-même cette vidéo, mais je suis convaincue de son existence » a ainsi déclaré Mme Graciet, sans que cela fasse réagir plus que ça. A une autre époque, une telle remarque aurait fait hurler, mais plus maintenant. Dans un service de renseignement ou de sécurité, la même aurait sans le moindre doute été sanctionnée, et il faut se souvenir de Ben Bradlee sermonnant Woodward et Bernstein parce que leurs affirmations ne sont pas étayées. Si j’étais cruel, je pourrais aussi revenir sur la supposée nouvelle doctrine anti terroriste impériale…
C’est donc au cinéma que j’ai principalement trouvé de quoi illustrer le travail que nous faisions et qui semblait si magique aux yeux de certains. Essayez de vous souvenir combien de fois vous avez vu sur un grand écran un homme ou une femme s’asseoir devant des dossiers, des manuscrits, des grimoires, des indices éparpillés et tenter d’y voir clair ? Le grand Sherlock Holmes, malgré ses légendaires capacité de déduction, m’a toujours semblé trop marqué par les énigmes policières. Dans un service de renseignement, les enjeux dépassent largement la résolution d’une simple enquête, fut-elle complexe.
Alors ? Des films inspirés de Tom Clancy, par exemple (pas tous…). OuZero Dark Thirty, LE film de l’année 2013, ou encore Manhunt. Ou encore Mille milliards de dollars, de Henri Verneuil (1982). Dans Les Incorruptibles (1987) de Brian De Palma, Oscar Wallace, le comptable d’Eliot Ness, est l’artisan, malgré sa mort prématurée, de la chute d’Al Capone.
En 1993, Alan J. Pakula tourne L’Affaire Pélican, et on y retrouve les fondamentaux d’une analyse sourcilleuse, reposant sur des faits, reliant les points les uns aux autres sans présupposés.
Mais ces exigences de rigueur, cette quête d’une certaine vérité semblent lointaines, presque dépassées. Entre les impératifs économiques qui dégradent, au moins en France, les ambitions de la presse et les contraintes opérationnelles qui obèrent les capacités de vision en profondeur des administrations spécialisées, il se crée un manque, un vide, un appel d’air qui bénéficie, plus qu’aux escrocs, à ceux qui mentent sur ordre ou qui défendent leurs délires politiques. Il est peut-être trop tôt pour y voir une nouvelle manifestation de la lente dégradation du système dans lequel nous vivons, mais on ne peut que s’inquiéter des conséquences, à commencer sur les guerres que nous menons.
Un an après le déclenchement audacieux et précipité de l’opération Serval au Mali contre AQMI et ses alliés, on se bat encore dans le pays. Tenez, pas plus tard que le 23 janvier dernier, des affrontements ont encore eu lieu entre nos soldats et des jihadistes au nord de Tombouctou, une dizaine de ces derniers restant sur le carreau. Bon, en même temps, on ne va pas pleurer non plus. Sur le terrain, les découvertes d’IED se font, par ailleurs plus nombreuses, sans doute les premières manifestations du retour du printemps, et certains responsables tremblent encore en pensant au convoi de l’armée togolaise qui n’a pas sauté sur la charge qui lui était destinée et qui, loué soit le Très haut, n’a pas détonné.
Autant dire que si l’intervention française a bien abouti au départ des groupes terroristes, et à la mort d’environ 700 de leurs membres, on est loin de leur éradication complète, appelée de ses vœux par le Président au mois de janvier 2013. En dépit de cette situation, il est cependant fermement conseillé de ne pas émettre de critiques ou de réserves, car la liberté d’expression en France ne concerne pas les affaires militaires, réservées à leurs seuls praticiens, priés de célébrer réglementairement les succès de la République. Toute manifestation s’éloignant de la ligne du Parti est défaitiste, contre-révolutionnaire et vendue à la main de l’étranger – et pas celui de Camus.
Il n’y a pourtant pas à rougir du bilan, que j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises (ici), à commencer par la restauration de la souveraineté malienne. Il faut, sans doute, avoir l’âme d’un chef, un vrai, comme l’était le regretté Raoul Volfoni, pour ne pas s’arrêter aux détails insignifiants que sont la résurgence de la menace terroriste au Mali, la dégradation continue de la situation dans le grand sud algérien ou l’extrême fragilité du Niger.
Toujours chaleureux, un brin moqueurs, les jihadistes supposément vaincus ont même tiré une poignée de roquettes, dans la direction générale de mon bras, sur Gao alors que l’amiral Guillaud, le CEMA sur le départ, y effectuait sa tournée d’adieu, le 4 février. « Sans doute le nouvel an chinois », a-t-il peut-être commenté, lui qui avait estimé au mois de janvier 2013 que les jihadistes seraient « balayés en une semaine ». En Algérie, on aurait parlé de « terrorisme résiduel ». Simple question de vocabulaire, me direz-vous avec raison.
Victorieux en Libye en 2011, victorieux au Mali en 2013, donc, Guillaud l’Africain, dont on trouve déjà le profil sur des bas-reliefs à Carthage ou Leptis Magna, a récemment déclaré qu’une intervention armée dans le sud libyen contre les groupes jihadistes qui y ont trouvé refuge pourrait bien être nécessaire. Rapidement corrigée par le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, cette déclaration a reçu un écho assez large, jusqu’au Niger. Le ministre nigérien de l’Intérieur, Massoudou Hassoumi, a ainsi demandé, lui-même en personne, une intervention en Libye pas plus tard qu’hier, quelques jours après les déclarations du DNI impérial, James Clapper, devant le Congrès, comparant le pays à un « incubateur jihadiste ». J’ajoute, car je suis taquin, que le même Clapper a proposé à notre ministre de la Défense de devenir « analyste Sahel ». J’en ai conclu avec mon habituelle finesse qu’un analyste de l’Empire pouvait donc, selon le bon vieux principe de réciprocité, devenir ministre de la République, mais j’en étais déjà convaincu, à dire vrai.
Soyons juste, l’idée d’aller lâcher quelques GBU, plus ou moins discrètement, en Libye est dans l’air depuis des mois. Il se murmurait dès cet été que les petits gars du CPCO étaient devenus de vrais spécialistes de la géographie de la zone, et les chasseurs stationnés au Tchad semblent effectuer d’attentives reconnaissances de la frontière sud de la Libye, histoire de prévenir des infiltrations vers le Niger.
La Libye, qui n’a plus grand chose d’un Etat (et merci de m’épargner les foutaises sur les avantages supposés du régime Kadhafi, qui n’avait rien d’un Etat moderne et ne fonctionnait pas), est en train de s’effondrer sur elle-même, et on y trouve tout un tas de charmants garçons, à commencer par Mokhtar Belmokhtar, l’homme qui a promis de nous refaire le coup d’In Amenas et qui a déjà frappé Arlit et ses mines. Autant dire qu’il existe pas mal de bonnes raisons de faire une visite de courtoisie dans le sud de la Libye.
Il existe, hélas, un certain nombre d’excellentes raisons de ne pas y aller. En premier lieu, même si ça peut sembler un détail pour l’arrogante puissance mondiale que nous sommes, la Libye est encore un Etat souverain, aux frontières garanties, et il va être délicat de débarquer avec armes et bagages sans avoir été invité. Ensuite, et malgré son efficacité et son courage, on voit mal comment l’armée française, engagée au Mali et en RCA, épuisée, mal équipée, au moral chancelant et au budget, comment dire, contraint, pourrait se lancer dans une nouvelle folle équipée dans les sables libyens. Peut-être M. Le Drian, s’il renonce finalement à son emploi d’analyste en Virginie occidentale (notez bien que, moi, je peux me libérer), rêve-t-il d’un nouveau serment de Koufra devant les décombres d’une colonne de pick-ups ravagée par nos Rafale et autres Tigre. Allez savoir.
Par ailleurs, il n’est sans doute pas si pertinent d’étirer à l’infini notre dispositif africain, même en voie de réorganisation, et de faire le coup de feu dans une région que l’on sait incontrôlable, à la poursuite d’un ennemi d’autant plus insaisissable qu’il s’adapte plus vite que nous et qu’il compte bien plus d’alliés que nous. Avec qui, en effet, se lancer dans l’aventure ? Avec l’Union européenne, dont on mesure chaque jour la puissance et la solidarité ? Avec l’OTAN ? Avec l’Union africaine, dont les contingents déployés au Mali ne sont pas d’une grande efficacité ? Avec des amis serviables, dont le Tchad ? Avec l’Empire, dont on dit que les forces spéciales seraient déjà à la manœuvre ?
Les jihadistes, eux, pourront compter sur l’amitié indéfectible des mouvements jihadistes locaux comme sur celle des mouvements qui chérissent le nom de la France, en Egypte, en Algérie, au Liban, au Yémen. Je ne vais pas vous refaire le coup du jihad glocal, ça en agace, et c’est vraiment pas mon genre, ah ça non.
Courir après des jihadistes pour les dézinguer ne manque pas d’attrait, je suis le premier à le reconnaître, mais encore faut-il s’en donner les moyens et ne pas rater le coche. Toujours sans drones de combat, et donc incapable d’exercer une pression permanente sur l’adversaire, la France n’est pas en mesure de déclencher, seule, une traque agressive. On le déplore, mais c’est comme ça. Envisager de poursuivre l’ennemi presque un an après sa fuite révèle, par ailleurs, les impasses stratégiques de l’opération Serval. La dispersion des jihadistes, en particulier vers les zones les plus instables, ne devrait pas être une surprise, mais on sait à quel point nos responsables sont méfiants à l’égard des porteurs de mauvaise nouvelle. Mieux vaut les courtisans, c’est plus reposant – jusqu’au moment où l’ennemi fait irruption dans votre ambassade. Du coup, faut-il les actuelles déclarations des uns et des autres comme la répétition de l’automne 2012, quand une opération au Mali était évoquée avec insistance, mais sans cohérence, par nos chefs ? Ou faut-il simplement comprendre que la réalité est en passe de s’imposer ?
De tout cela je retire la modeste satisfaction de voir enfin mon pays mener une guerre contre le jihadisme après avoir, pendant près de vingt ans, obstinément refusé de lire les intentions de l’ennemi et avoir écouté les remarques imbéciles de responsables d’un autre temps, niant l’existence d’Al Qaïda, attendant les T-80 à Fulda et les Typhoon à Brest et ne voyant dans les jihadistes que des adolescents psychologiquement perturbés. On les lit encore parfois dans la mauvaise presse, et il serait sans doute plus pertinent pour nos chefs de lire de pseudos experts autoproclamés, comme, par exemple, J.M Berger, voire même, horreur, quelques auteurs français.
A l’heure où j’écris ces quelques lignes, quatre bombes ont déjà explosé au Caire, contre des bâtiments des services de police, causant la mort d’au moins 10 personnes (bilan encore incertain) et en blessant des dizaines d’autres. Il faut dire que la police égyptienne (attention : euphémisme) n’a pas très bonne presse.
Des rumeurs ont rapidement circulé quant à la responsabilité des petits plaisantins d’Anṣar Bayt Al Maqdis, les poètes du Sinaï, dont les communiqués sont recensés chez Jihadology. Je n’ai, pour ma part, pas encore vu de revendication officielle, mais la thèse est plus que crédible. Le premier attentat, spectaculaire, a été filmé par les caméras de surveillance, et les images montrent un véhicule piégé dont l’explosion, d’une respectable puissance – qui a d’ailleurs ravagé le musée d’art islamique tout proche – indique, sinon un déclenchement à distance, au moins un minutage.
Comme vous le savez, je vous dis tout ça en amateur, mais il ne me semblait pas qu’un si grand nombre d’attentats avait déjà été commis au Caire en si peu de temps. Nous ne sommes évidemment pas à Bagdad, mais il va désormais être difficile de nier, même pour un régime qui innove chaque semaine en matière de propagande, que tout est sous contrôle. A dire vrai, la menace jihadiste ne cesse de s’étendre, débordant de plus en plus régulièrement du Sinaï malgré les ratissages de l’armée égyptienne et prenant manifestement racine à l’ouest du Canal, dans les mégapoles égyptiennes.
Récemment adoubés par les jihadistes syriens – dont on mesure depuis le 3 janvier dernier le sens de la fête et du partage, les terroristes actifs dans le Sinaï profitent évidemment de la brutalité du régime pour intensifier leurs actions. On oublie trop souvent, d’ailleurs, de préciser que ces braves garçons, en guerre contre Le Caire, le sont également contre Tel-Aviv. Comme ses prestigieux homologues, AQMI, AQPA ou l’EIIl, et même le Jabhat Al Nusra, Anṣar Bayt Al Maqdis tente en effet de frapper deux pays en même temps, Israël et l’Egypte. Le projet national n’est qu’une composante d’un tout plus grand et plus ambitieux, mais voilà que je m’égare. L’âge, sans doute.
Commis à la veille du 3e anniversaire d’une révolution qui semble déjà bien loin, ces attentats sont la poursuite de la réponse apportée par la mouvance jihadiste au putsch du 3 juillet 2013, puis au coup de force du 14 août suivant. Cette mouvance existait, évidemment, bien avant la révolution du 25 janvier 2011, mais elle a, sans surprise, et comme je n’ai cessé de l’écrire depuis plus de trois ans (ici), largement profité du désordre, de l’inexpérience, des calculs des uns et des autres et d’une crise socioéconomique sans issue pour prospérer.
Ayman Al Zawahiry, le bon docteur, l’avait bien dit, et la confiscation du processus démocratique par les généraux égyptiens lui a donné raison : la démocratie, pour les islamistes, est un piège. Ils ne sont pas seulement incapables de gouverner (ça, c’est plutôt moi qui le pense, pas Doc Ayman, le pauvre homme), ils sont condamnés à être renversés par un système qui, depuis les indépendances, contrôle l’appareil répressif et les combat. Le poids de l’Histoire, des intérêts et des réflexes, est ici trop important pour être négligé. J’ajoute, car, il n’est pas inutile de le préciser même si cela n’est pas l’objet de ma présente divagation, que la douloureuse expérience des Frères depuis 18 mois, au pouvoir puis en prison, est attentivement étudiée par leurs coreligionnaires, par exemple en Tunisie ou en Jordanie, qui en tirent d’enrichissantes conclusions sur la meilleure façon de gérer une situation ingérable.
La restauration en cours en Egypte, que j’évoquais ici et là il y a quelques semaines, semble, de plus, oublier un détail : la Confrérie, pour la première fois de son histoire, a gouverné, et quand bien même elle l’a fait comme un manche, son éviction brutale n’a pu, à la fois, que confirmer aux jihadistes qu’ils avaient encore eu raison et conduire certains Frères à choisir la violence. De fait, il existe désormais en Egypte trois forces face à face : le pouvoir, les jihadistes, et certains cadres de la Confrérie décidés à lutter par tous les moyens. Vous comprendrez que la comparaison avec l’année 1992 en Algérie ne cesse de me hanter depuis des mois. Sans doute les autorités et les terroristes jouent-ils la montée aux extrêmes pour affermir leurs pouvoirs respectifs, mais tout cela semble bien hors de contrôle.
Ce passage à l’action violente d’une poignée de membres de la Confrérie pourrait expliquer pourquoi, parmi les 68 attentats recensés dans le pays depuis le mois de juillet 2013 certains ont été des succès opérationnels, manifestement réalisés par des professionnels, tandis que d’autres n’ont été que de médiocres expérimentations à peine dignes d’un apprenti chimiste. Il faut, sans doute, admettre qu’il existe actuellement en Egypte, aux côtés des groupes jihadistes bien connus, des cellules autonomes, et même un nouveau mouvement, baptisé, en toute simplicité, Brigades du Loup solitaire. Ces gars sont des artistes, et il aurait fallu leur confier la saison 3 de Homeland.
Les violences du jour interviennent donc dans un contexte qui ne cesse de se dégrader. Hier, 5 policiers ont été tués à un check point au sud du Caire, et l’ambiance est quand même largement plombée par le harcèlement dont sont victimes les journalistes dans la glorieuse Egypte postrévolutionnaire, ultranationaliste, capable de trouver des complots terroristes dans des pubs Vodafone, et dont certains vont même jusqu’à penser qu’elle est en train d’inventer un fascisme arabe qui promet déjà des développements fascinants.
D’ailleurs, l’approbation de la nouvelle constitution par 98,1% des votants la semaine dernière, lors d’un scrutin à la transparence discutable, a été, en réalité, un plébiscite pour le général Al Sissi, désormais assuré, sauf accident bête, de devenir le nouveau pharaon. Gouvernée par une armée qui, comme d’autres, ne lâche rien et veut croire que tout va redevenir comme avant, quand les pauvres ne la ramenaient pas et que les Frères écrivaient d’incompréhensibles commentaires du Coran dans des camps de concentration, l’Egypte a dépassé la croisée des chemins. La mouvance jihadiste y prospère, elle y recrute, et le moment approche où le pays va devenir une nouvelle étape du jihad tour, un nouveau foyer de violences sans fin. Vous avez aimé les tueries en Syrie, les carnages en Irak, les massacres en Algérie ? Vous allez adorer les boucheries en Egypte.
Venu partager à Bangui le rata de la piétaille, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a tenu, et on le comprend, à saluer le courage et l’engagement de nos soldats en Afrique. Il convient, évidemment, de rendre hommage, une nouvelle fois, à cette armée française qui, malgré des coupes sombres imposées par des stratèges que l’on prendrait aisément pour des épiciers, n’en continue pas moins de se battre avec abnégation sur des théâtres qui sont autant de témoignages du désastre qu’a constitué notre politique africaine depuis les indépendances.
Volontiers ferme, en particulier à l’égard d’une institution qui n’a que le droit de la boucler, et si possible règlementairement (et compte-rendu à l’issue), le ministre n’est pas non plus avare de coups de menton, par exemple à l’égard de services dont il semble ignorer qu’ils ne sont dans son ministère que pour des raisons politiques. Sans doute, à l’occasion, sera-t-il bon pour son cabinet, peut-être trop occupé à trouver de bonnes places dans les entreprises publiques, de se demander qui diable pouvait bien être Benjamin Barka, dit Ben.
Grâce à l’extrême efficacité d’une communication au cordeau, dont la souplesse rappelle irrésistiblement celle de la défunte Union soviétique, le ministre est manifestement en droit de s’en prendre aux « experts autoproclamés », comme le relate, très respectueusement, le blog Défense globale de La Voix du Nord, le quotidien régional bien connu.
« Je me souviens qu’au mois de février de l’année dernière, des experts – vous savez, il faut toujours faire attention parce que les experts sont souvent autoproclamés – disaient « ah mais au Mali – trois semaines après le déclenchement de l’opération Serval – la France s’enlise ». Heureusement que nous n’avons pas écouté les experts. Et que la détermination de nos forces, leurs compétences, a permis le résultat que l’on connait. Je le dis pour le Mali mais je le dis aussi pour la République Centrafricaine. »
Et bing !, ajoute d’ailleurs le patron de Défense globale, complimentant ainsi le ministre pour sa saillie et s’assurant, l’air de rien, une place de choix parmi les blogs dont l’état-major des armées autorise la lecture à nos soldat(e)s, qui, sans cette aide désintéressée, seraient soumis à de bien vilaines pensées. Ah la la, c’est bien compliqué, tout ça.
Que faut-il donc retenir des fortes déclarations du ministre ? Qu’il existerait des « experts autoproclamés » se permettant – et, disons-le tout net, c’est un comble – de tenir des propos éloignés de la ligne du parti ? Ou, pire, que la France ne serait enlisée ni au Mali ni en RCA ?
Avant de répondre, commençons par dire que M. Le Drian, en assimilant les questionnements des observateurs à une remise en cause des compétences de notre armée, fait preuve d’une mauvaise foi indigne d’un homme de son rang. Hélas, et à mesure que se passe ce quinquennat, force est de constater que la mauvaise foi fait souvent figure d’argumentaire. Et sinon, ça avance, cette courbe du chômage ?
Si l’on en vient à la douloureuse question de l’enlisement dans les deux conflits ouverts en 2013, elle se pose de façon insistante en RCA, et la presse la plus farouchement antigouvernementale, comme Le Monde, s’interroge sur les conditions de notre engagement dans le pays. S’agissant du Sahel, dont j’ai déjà évoqué ici, à maintes reprises la situation sous le seul angle de la menace jihadiste, je pense pouvoir affirmer sans me dédire que si j’ai toujours soutenu une opération armée contre AQMI et ses alliés j’ai également mis en garde contre son déroulement, ses risques et ses conséquences. Autant dire que si je ne me sens nullement concerné par les déclarations du ministre, j’éprouve néanmoins l’envie d’y répondre. Un défaut qui m’a valu bien des froncements de sourcils dans ma carrière – ou ce qui en tient lieu.
Près d’un an après le début de l’opération Serval, il est tout à l’honneur de la France d’avoir rétabli la souveraineté de Bamako sur l’ensemble de son territoire. Pour autant, et comme prévu, la chose se prolonge. Au mois de novembre dernier, un officier du 1er RHP confiait ainsi dans la presse que « l’ennemi s’était dilué dans la population. » Noooon ? Sans rire ? Ah les fumiers. Quel dommage que des experts autoproclamés aient envisagé cette opportunité des semaines avant le début des opérations. Et quelle tristesse qu’un conseiller militaire de Matignon ait été surpris de la combativité de nos adversaires. Et quel soulagement de savoir que l’amiral Guillaud, parfaitement renseigné par de vrais experts, claironnait, quelques heures après le début des combats, que les jihadistes seraient balayés. On a les chefs qu’on mérite, et croyez-moi, je sais de quoi je parle.
Où sont les montagnes de crânes des émirs tués ? Qui a noté qu’il y avait eu plus d’attentats au Mali depuis le printemps 2013 que dans toute l’histoire du pays ? Qui souligne que la France va maintenir au Mali un millier d’hommes « pour des années » et en déploie encore 2.500 sur le terrain ? Et qui va célébrer l’efficacité opérationnelle de l’armée nigérienne, pourtant soutenue à bout de bras, lors des attentats d’Arlit et Agadez ? Et qui va dire que l’armée française, persuadée de réduire l’ennemi en miettes, n’avait, jusqu’à il y a peu, ni planifié ni budgété l’installation de bases permanentes au Mali ? Et puisqu’on parle de sujets qui fâchent, qui va rappeler à certains services que quand on n’a ni le mandat ni la technique pour traiter des sources humaines clandestines on laisse ça aux grandes personnes, afin d’éviter des drames ?
Le ministre de la Défense, sans doute gagné par l’attachante culture du dialogue qui règne dans son ministère, ne semble pas goûter la pensée hétérodoxe ou les interrogations, certes plus ou moins pertinentes, de la société civile. Mais tout le monde n’est pas Michel Onfray ou Xavier Cantat, et certains commentaires sont d’abord le fait de citoyens désireux, profondément, sincèrement, de voir triompher notre pays mais qui croient, tout autant profondément, que réfléchir ce n’est pas commencer à désobéir.
Il existe, indubitablement, un génie français, fascinant, complexe, déroutant, et attachant. Ses caractéristiques sont nombreuses, en apparence incohérentes, et elles échappent souvent à la compréhension des esprits les plus acérés. Il en va ainsi dans le monde du renseignement comme dans d’autres, et on retrouve parfois, sur le terrain ou en salle de réunion, ce mélange unique de panache et d’imagination qui peut confiner au sublime comme relever de la plus éhontée des impostures.
Face à la puissance de l’Empire, et d’autres alliés européens dont nous estimions à tort les moyens proches des nôtres, il a longtemps été pratiqué une admirable discrétion sur la réalité de nos investissements en personnels. Les raisons de cette attitude ne devaient pas tant à la modestie naturelle qui caractérise nos dirigeants qu’à la sainte frousse qui s’emparaient d’eux à l’idée que nos partenaires puissent apprendre que nous étions si performants avec si peu. Jamais, sans doute, n’ai-je autant ressenti la cruelle pertinence de la formule qui dit que la France a les ambitions d’une superpuissance et les moyens d’une principauté méditerranéenne qu’en restant évasif auprès de nos plus proches partenaires. Et ce ne sont pas les risibles rodomontades entendues récemment, affirmant que nous disposions de la meilleure armée d’Europe, qui me feront changer d’avis.
Pour tout dire, la chose a longtemps été mystérieuse. Au mois de septembre 2001, à l’occasion d’un déjeuner organisé après une réunion internationale consacrée à l’affaire Beghal, un groupe de jeunes femmes de la CIA m’avaient abordé. Ces trois analystes, qui se consacraient au seul dossier de ce turbulent garçon, me demandèrent combien de cas je traitais. Je pris le temps de réfléchir, avant de répondre : « Oh, au moins une quarantaine ». A leur réaction, je compris que je venais de gaffer, et qu’elles me considéraient désormais comme le pêcheur du poisson en plâtre de Trois hommes dans un bateau.
A dire vrai, nos approches étaient si différentes qu’elles étaient proprement incompatibles. Comme à son habitude, l’Empire ne mégottait pas sur les moyens alors que la France, conjuguant un budget du Tiers-Monde et un recrutement choisi, privilégiait des équipes réduites. Je ne peux d’ailleurs cacher ma nostalgie de ces moments où une poignée d’analystes, tous différents, en remontraient au monde tout en essayant de sauver le suivi d’Al Qaïda, jugé sans intérêt par une poignée de chefs qui depuis jurent qu’ils avaient vu la menace avant tout le monde. Irresponsables et coupables.
J’appris donc ma leçon, et plus tard, devenu, le temps d’un week-end, une sorte de conseiller CT au sein d’une délégation de techniciens chevronnés partie rencontrer les autres seniors SIGINT occidentaux, je sus taire le fait que mes collègues étaient au moins aussi bons que la NSA alors qu’ils étaient trente fois moins nombreux. Le fait est qu’au-delà de ces petites curiosités entre alliés auxquelles n’entendent rien les intarissables commentateurs subis depuis le début de l’affaire Snowden l’important est toujours que la coopération fonctionne au mieux sur le terrain. Comme l’aurait dit le regretté Thierry Roland, en matière de contre-terrorisme comme sur un terrain de football, il n’y a que le résultat qui compte.
Parfois, cependant, mieux vaudrait être discret pour cacher, non pas tant le génie gaulois que l’incurie d’administrations plus occupées à glisser la poussière sous le tapis qu’à défendre la République. Faut-il, par exemple, revenir sur ce chef de poste, brutalement rappelé d’un pays d’Asie du Sud-Est pour avoir fait une apparition remarquée dans les jardins de l’ambassade, vêtu d’un short en satin, d’une chemise bariolée et d’une paire de tongs devant un parterre d’invités choisis ? Ou ce colonel qui s’obstinait à traiter son unique source clandestine tous les mois dans le même hôtel de Bonn sous le regard amusé des services locaux ? Ou cet officier de liaison en Scandinavie qui ne parlait pas anglais ?
Le drame de nos services, parmi les maux auxquels sont confrontés tous leurs homologues, vient de ce mélange, désespérant, d’amateurisme, de mépris pour l’adversaire et d’arrogance typiquement français qui écœure les plus belles âmes et contribue, parfois, à fragiliser le travail acharné et discret de centaines de fonctionnaires et militaires simplement attachés à la défense de leur pays.
OSS 117 : Rio ne répond plus, de Michel Hazanavicius (2009).
Le 1er mai 2013, deux ans après l’élimination d’Oussama Ben Laden par les petits gars de la SEAL Team Six, HBO a diffusé le documentaire Manhunt de Greg Barker. Déjà auteur, en 2009, d’un film remarqué,Sergio, consacré au diplomate brésilien Sérgio Vieira de Mello tué dans un attentat d’Al Qaïda à Bagdad le 19 août 2003, auteur de plusieurs épisodes de la série Frontline diffusée par la télévision publique impériale PBS, dont Ghosts of Rwanda (2004), Barker était sans doute l’homme de la situation pour relater la traque d’OBL par Washington.
Quelques mois après l’exceptionnel film de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty, magistrale transposition romanesque de l’affaire, le besoin existait, sans le moindre doute, d’un authentique travail journalistique, sans esbroufe, présentant au public les efforts ayant abouti à la mort de l’ennemi public n°1 de l’Empire.
Greg Barker, en vétéran du documentaire, s’est parfaitement acquitté de cette mission, rendant un film passionnant, et sobre malgré quelques petits intermèdes sans grand intérêt. A partir du livre de Peter Bergen, Chasse à l’homme (2012), il s’est attaché à décrire la logique, à la fois de la traque du chef d’Al Qaïda, mais aussi de l’évolution de la campagne anti terroriste impériale.
De fait, Manhunt est bien plus que le simple récit d’une longue suite d’opérations clandestines. Il s’agit, avant tout, d’une nouvelle plongée, fascinante, dans les arcanes de la guerre mondiale contre le terrorisme initiée par l’Administration Bush et reprise, in extenso, par le président Obama. Grâce à des témoignages, nombreux et parfois passionnants, d’acteurs directs de cette traque, et grâce à des extraits choisis avec soin de vidéos parfois rarissimes, on peut suivre ainsi le cheminement de responsables de la lutte contre Al Qaïda, à commencer par les fameuses analystes, thesisterhood, qui exposent avec beaucoup de sincérité et d’émotion leur mission et leur dévouement.
Le film de Greg Barker doit, en effet, beaucoup aux entretiens, parfois très émouvants, avec ces membres de l’agence américaine qui racontent leur démarche, décrivent de l’intérieur le choc des attentats du 11 septembre, relatent l’accumulation de signaux inquiétants mais terriblement imprécis précédant les attaques de New York et Washington, laissant transparaître leur émotion au souvenir des collègues tué(e)s ou des injustices subies. La façon dont ces analystes décrivent la mouvance jihadiste, sa complexité, la multitude de ses points d’entrée est également un modèle du genre, et on apprend plus en les écoutant que dans la plupart des livres parus en français depuis des années. Je me permets d’ailleurs de saluer ici, très confraternellement, Nada Bakos et Cindy Storer, dont l’attitude, faite d’acharnement, de lucidité, d’imagination et de sensibilité, me semble incarner quelques unes des qualités indispensables à un analyste. Et j’ajoute, car c’est plus fort que moi, qu’ici aussi on a entendu de hauts responsables, dont un directeur, critiquer vertement les contre-terroristes, accusés de sabotage (sic) pour n’avoir pas vu venir le coup. Bref, je raconterai ça un jour.
Riche, rigoureux, Manhunt évoque l’usage de la torture, laisse s’exprimer les opinions contraires de Jose Rodriguez et Ali Soufan, et donne la parole au général McChrystal, dont les propos, d’un terrible pessimisme, mériteraient à eux-seuls d’être disséqués. On lit, en creux, comme d’autres ont pu le dire ou l’écrire, que la lutte contre Al Qaïda, qu’il n’est pas question de ne pas mener, avec la dernière énergie, est dans une impasse. Stanley McChrystal, lui aussi, évoque même une endless war et notre incapacité à formuler une réponse politique – à supposer qu’elle existe – et à savoir why the enemy is the enemy.
Nous ne céderons rien, nous devons aller jusqu’au bout, a déclaré ce matin le Président au sujet de notre intervention au Mali. Cette phrase, admirable de fermeté, tranche singulièrement avec l’optimisme du ministre de la Défense au mois de mai dernier. A l’époque, la guerre n’était pas finie mais l’après-guerre commençait (une réflexion dont je ne me suis jamais complètement remis) et le retrait n’allait pas tarder à commencer. Aujourd’hui, 3.000 de nos soldats font encore le coup de feu au Mali, et on annonce même l’envoi de renforts, tandis que le ministère de l’Intérieur, poursuivant une stratégie ancienne d’implantation internationale, vient de créer un nouveau poste à Dakar pour coordonner les activités de renseignement dans la région. Si j’avais mauvais esprit, je pourrais ajouter qu’il serait déjà bon que ça se coordonne à Paris, et si j’étais caustique, je pourrais sans doute me laisser aller à remarquer que coordonner le renseignement au Sahel, c’est comme essayer de chercher un programme politique au Front National. Mais, étant plutôt un gentil garçon, je préfère, à la réflexion, me caler dans mon canapé, un mojito à portée de main, et contempler le cirque.
C’est, en effet, avec une triste lassitude qu’il faut constater, aujourd’hui, que cette apparente détermination relève, au mieux de l’incantation, au pire de l’inconscience. Inutile, en effet, d’être le plus brillant des stratèges à la retraite – de ceux moqués, par exemple, par le ministre de la Défense ou quelques députés à peine alphabétisés, de tous bords – pour percevoir que tout ne se passe pas nécessairement comme souhaité dans les lointaines terres du Sahel. En réalité, d’ailleurs, si la situation actuelle n’est évidemment pas souhaitée par nos gouvernants, elle ne saurait être une surprise pour eux tant les mises en garde ont été nombreuses depuis plus d’un an. Nous sommes même quelques uns à avoir annoncé, avec les moyens des pauvres artisans que nous sommes devenus, les difficultés actuelles (ici, s’agissant de votre serviteur), et on peut penser que d’autres, plus puissants, mieux renseignés, l’avaient fait aussi. Si rien ne se passe comme on le voudrait, tout se passe, en revanche, comme prévu.
Comme prévu, donc, et malgré les mâles assurances de l’amiral Guillaud au mois de janvier dernier, les jihadistes se sont révélés un peu plus coriaces que les milices du Kivu. Aguerris, expérimentés, fins tacticiens, les hommes que nos troupes et leurs alliées ont affrontés au Mali n’ont pas tremblé sous les coups et se sont même accrochés avec acharnement au terrain. Je vous concède que la combativité de jihadistes, des gars que l’on peut raisonnablement qualifier de fanatiques et qui font le coup de feu depuis près de vingt ans dans la région, était imprévisible. Ah la la, c’est bien du malheur.
Puis, toujours comme prévu, ces braves garçons, certes un peu turbulents, n’ont pas attendu que nos chasseurs leur expédient quelques bombes bien placées. Pour des raisons encore très mystérieuses, ils ont manœuvré, ont éclaté leur dispositif, ont sécurisé leurs communications et ont attendu que ça passe dans les pays voisins. Il faut dire, et il s’agit là d’un choc (attention : percée conceptuelle) phénoménal : les Etats du Sahel, parmi les plus pauvres, de la planète, ne sont pas en mesure de contrôler leurs frontières malgré les assurances données à qui veut bien les entendre. Je vous laisse vous ressaisir.
Du coup, évidemment, quand l’ennemi se défend, qu’il manœuvre, qu’il contre-attaque, nous voilà bien démunis. S’agissant des jihadistes, l’aisance avec laquelle ils alternent le terrorisme urbain et la guérilla est connue, et a été décrite de longue date, mais encore faudrait-il lire les notes. Cela nous éviterait les remarques étonnées de colonels aux postes importants qui lancent en public « Mais on ne pensait pas qu’ils se battraient autant ». Soupir.
Près d’un an après le début de l’intervention française au Mali, le théâtre a donc évolué, non pas en fonction du wishful thinking de certains, mais selon des processus maintes fois observés. Du coup, le calendrier de retrait a explosé, et s’il est sans doute prématuré de parler d’enlisement, on ne peut plus exclure une présence militaire longue, très longue, au Mali, mais aussi au Niger, et sans doute ailleurs.
Je ne pense pas trahir de secrets en indiquant ici que la crainte d’attentats ne cesse d’ailleurs de grandir au Niger, donc, mais aussi en Mauritanie ou au Sénégal, cible idéale de cellules jihadistes ambitieuses, capables de frapper et, évidemment, inspirées par les autres composantes du jihad mondial. Je ne m’attarde pas sur ce dernier point, j’ai noirci des milliers de pages depuis des années à ce sujet, et ça devient une rengaine.
Le fait est que la situation est loin de se stabiliser au Mali, et on en vient à faire la publicité de la destruction d’un seul pick-up dans le désert dans la nuit du 13 au 14 novembre. On est loin des grandes opérations de l’hiver passé, dont on ferait d’ailleurs bien de revoir les conséquences sur AQMI et le MUJAO à la baisse, et notre armée s’enfonce désormais dans cette zone molle, cette période longue et indécise de ratissages, de harcèlement réciproques avec l’ennemi, qui fait toujours le jeu du faible du Sud contre le fort du Nord.
Il va donc falloir rester, encore des mois et des années, et livrer une guerre longue pénible, dans un pays toujours en proie à des tensions politiques et communautaires, au cœur d’une région qui s’enfonce dans le chaos. Et parce que c’est la France, il va de soi que cette crise qui n’en finit pas va receler bien d’autres motifs de fâcherie.
Une fois salués le courage et l’abnégation de nos soldats et des fonctionnaires qui les soutiennent, sur le terrain ou à Paris, dans les ambassades ou dans les ministères, il est quand même permis de s’interroger sur l’aveuglement des décideurs. Déclencher cette guerre a été une admirable décision, et il n’est pas impossible qu’elle reste comme un des plus grands moments du mandat du Président. Force est cependant de constater que ça ne suit pas, derrière – comme d’habitude, pourrait-on dire.
Faut-il s’attarder sur les erreurs d’appréciation de certains chefs militaires ? Doit-on souligner les difficultés entre les administrations à Paris ou ailleurs ? Il y a un an, le chef du COS, désormais à la tête de la DRM, déplorait le manque de coordination entre les services, et on ne dirait pas que les choses se soient tellement arrangées depuis. Pas grave, c’est juste la guerre, hein, pas d’affolement.
De même, puisque nos chefs avaient décidé que nous ne resterions pas au Mali, rien n’a été préparé dans l’hypothèse où il nous faudrait malgré tout rester. Et si les chars allemands traversent les Ardennes ? Mais puisqu’on vous dit que c’est pas possible, alors ? Rien n’est donc prêt, ou si peu, et il va de soi que ce ne sont pas nos immenses moyens financiers qui vont nous permettre de nous sortir de là, sans parler de la main ferme qui exerce le pouvoir en France.
Je n’aurai pas, non plus, la cruauté de m’appesantir sur l’armée malienne, encore bien chétive, sur les troupes de la MINUSMA, à l’utilité toute relative, ou sur le MNLA, pitoyable formation minant avec une admirable constance la cause des Touaregs à coup de déclarations ridicules (« L’armée française fait des rafles ») ou de révisionnisme éhonté (« Nous avons combattu l’islamisme bien avant les Français »), sans parler des #MNLAfacts qui font les délices de Twitter : Il y avait un membre du MNLA avec Armstrong sur la Lune, le MNLA sait qui a tué JFK, le MNLA a la clé de la consigne de la gare routière de Nazareth où est entreposé le Graal. Bref.
On est bien obligé, en revanche, de contempler avec inquiétude l’état de la communauté française du renseignement dans la zone. La libération, dans des conditions pour le moins étonnantes, des otages d’Arlit a ouvert une crise entre le boulevard Mortier et le ministre de la Défense qui n’a pas fini de faire tousser. Manifestement, personne, rue Saint-Dominique, ne se souvient de la raison, purement tactique, qui a fait passer les services extérieurs de Matignon à Brienne. Du coup, on essaye de faire rentrer dans le giron un service qui n’y a jamais vraiment été. Et il semble, soit dit en passant, bien plus facile de faire claquer des garde-à-vous à des militaires et des civils culturellement très loyaux que de condamner les dérives d’une poignée de Bretons en roue libre défiant ouvertement l’autorité de l’Etat, pas vrai, Monsieur le Ministre ? De même, il est assez baroque de voir un ministre régalien marginaliser une administration qui ne l’est pas moins au prétexte qu’elle ne parvient pas à remplir une mission rendue impossible par la parole présidentielle. La France ne paye donc pas de rançon, mais elle fait payer les copains et valorise les affairistes. On sent là toute la puissance d’une solide autorité morale.
Entre des services qui ne se parlent pas et d’autres auxquels on ne parle plus, il manquait cependant la touche de fantaisie du ministère de l’Intérieur. Nous voilà désormais servis, puisque M. Valls a annoncé aujourd’hui la création d’un poste d’ASI, à Dakar, chargé de coordonner la lutte anti terroriste au Sahel.
Il n’a pas échappé à votre sagacité que les Etats de l’Afrique occidentale française étaient indépendants, mais ces détails ne concernent pas certains policiers, qui rêvent depuis des décennies de combattre la menace terroriste qui nous vise sans s’embarrasser des espions et autres gendarmes, à peine capables de libérer des otages ou d’attraper des voleurs de poules (sic, entendu en délégation interministérielle), qui ne voient pas pourquoi ils devraient prendre au pied de la lettre le qualificatif d’Intérieur. Il va de soi que l’arrivée d’un nouvel acteur de ce genre dans la région va considérablement fluidifier l’ensemble du dispositif, déjà complexe, déjà fatigué, déjà confronté à ses échecs. Comment va-t-on articuler tout ça ? On s’en moque, il faut être là, s’agiter, être visible, se mêler de tout, et de toute façon on verra bien, c’est pas comme si c’était important.
Les policiers, et ils n’ont pas tort, viennent ainsi combler le vide laissé par d’autres, occupés à d’impossibles missions (« Essayez de ramener les gars d’AQMI à la raison », « Mettez les Nigériens au boulot », « Liquidez-moi ces émirs, sans drones, et sans source technique propre, ‘veux pas le savoir »), mais on est en droit de douter du succès de leur projet.
La douloureuse affaire de Kidal comme l’enlèvement du Père Vandenbeusch au Cameroun démontrent, pour ceux qui ont le comprenoir un peu grippé, que la menace terroriste s’étend, hors de tout contrôle, et qu’elle prend, ici comme ailleurs, de multiples formes : attentats, enlèvements, guérilla, actions spectaculaires à fort retentissement politique. Comme je l’ai déjà écrit, je n’ai pas de solution. Depuis plus de dix-sept ans, je ne peux que réfléchir à la répression, puisque la prévention comme les solutions politiques semblent encore à concevoir. Mais pour réprimer, encore faudrait-il des moyens, des chefs et des agences qui se parlent, de la lucidité, des objectifs réalistes et des réflexions sans tabou. En attendant, et puisque je suis décidément très content de ne plus être au milieu de ce foutoir, je dessine, à mes heures perdues, et je me disais que cet insigne pourrait convenir aux forces de l’opération Serval :
Allez, le bar est ouvert. Joue-le pour moi, Mokhtar, tu l’as bien joué pour elle.
Avant toute chose, saluons le retour en France des otages d’Arlit. Quelles qu’aient été les conditions de leur libération, les voilà vivants, en famille, dans leur pays, après plus de 1.000 jours de détention aux mains de types qu’on aurait dû flinguer depuis longtemps. Je repense, aujourd’hui, aux visages vus lors des réunions des familles (ici et là) et je ne que peux me féliciter du dénouement de cette affaire. On vous souhaite à tous beaucoup de bonheur et, surtout, de paix.
Hélas, nous sommes en France, et si plus rien ne finit par des chansons, tout finit par des polémiques. Quelques jours après l’annonce publique de la libération des Quatre d’Arlit, les torrents de médiocrité qui se déversent sur nous pourraient bien emporter avec eux toutes les bonnes volontés.
Commençons par la sortie de Mme Le Pen sur Europe 1 au sujet des choix vestimentaires de nos concitoyens récemment libérés. Passé le premier moment de stupeur, on se demande à quoi la fille de son père peut bien faire allusion. S’agit-il de s’étonner de voir revenir du Sahel des hommes ne portant pas d’impeccables smokings à la manière d’Hubert Bonisseur de la Bath ou de James Bond, mais bien des chèches, comme des millions de Français désireux de se protéger du froid, du soleil, du vent, du sable ? Faut-il s’émouvoir d’entendre Mme Le Pen révéler au monde que ses seules connaissances concernant le Moyen-Orient ou le terrorisme ont été glanées dans la – remarquable – série Homeland ? Doit-on encore être surpris par la capacité qu’a cette femme à dire tout et n’importe quoi, comme si la décence et la réflexion étaient des attitudes décidément bien dépassées ? A force de vouloir supposément libérer la parole publique, on atteint aisément le niveau d’une conversation de comptoir, si ce n’est d’après match. Il faut croire que la dédiabolisation d’un parti est sans effet sur l’intelligence de sa parole, au contraire. Mais bon, je vous le dis entre nous, moi aussi j’ai été troublé par l’attitude des ex-otages. J’en ai vu plusieurs sourire, et (murmure conspiratif), l’un d’eux est noir. Non mais vous vous rendez compte ? Manquerait plus qu’il demande à rester en France, tiens.
Et puisqu’il s’agit de commenter, la fine équipe de On refait le jihad s’était réunie dans l’urgence sur le plateau de C dans l’air, sous la houlette d’Yves Calvi, qui confond décidément vulgarisation et médiocrité. On trouvait là, dans l’après-midi du 30 octobre, Roland Jacquard, plus bronzé que jamais, Christophe Barbier, qui a toujours quelque chose à dire, et Antoine Glaser, ancien patron de la Lettre du Continent. Étonnamment, au milieu de cette assemblée se débattait Diane Lazarevic, la fille de Serge, et on se demandait bien – on se le demande encore, d’ailleurs – de quelle utilité pour les téléspectateurs pouvait bien être la jeune femme, victime et non spécialiste (bon, vous me direz, les autres non plus ne sont pas spécialistes, et vous n’aurez pas tort). Du coup, et comme à chaque fois, l’émission atteignit de nouveaux sommets, M. Barbier, entre ses quatorze éditoriaux quotidiens, ses vingt-deux coups de gueule de la semaine, la direction d’un hebdomadaire et ses diverses apparitions people, trouvant le temps d’asséner quelques lieux communs d’anthologie au sujet de l’état psychologique des otages.
Prétendant toujours que son père était 1/géologue 2/apiculteur 3/bonne d’enfants, Mlle Lazarevic n’a, pour sa part, de cesse d’accuser les autorités françaises d’avoir abandonné son père et son défunt comparse, Philippe Verdon, à leur sort, alors que les otages d’Arlit, soutenus par « une grande entreprise », ont été libérés. On comprend et on partage la peine de la jeune fille, mais faudrait voir, aussi, à ne pas nous prendre pour des caves. Les deux hommes, au sujet desquels de nombreux doutes ont rapidement émergé, étaient plus probablement en mission pour le Seigneur que lancés dans une complexe mission de prospection scientifique. Et d’ailleurs, les entreprises employant les captifs d’Arlit avaient un devoir de protection – et quand on sait comment était défendu le site en septembre 2010, hein, les gars… – et se devaient donc de tout faire pour les sortir de là. Et à ce sujet, je me demande bien qui a pu lancer le duo Verdon/Lazarevic au Mali en ce funeste mois de novembre 2011. Si quelqu’un a une réponse, ça m’intéresse. #Justsaying
Le fait est que Philippe Verdon est mort, et que Serge Lazarevic manque toujours à l’appel. Tant que j’y suis, d’ailleurs, je voudrais préciser à Diane L que son papa n’a pas été enlevé par le MUJAO, comme on lui a affirmé, mais par AQMI. Avant de crâner devant une jeune femme éplorée, les mecs, ayez au moins la décence de bosser un minimum. Mais la question n’est pas là, et s’il fallait énumérer toutes les énormités proférées depuis trois jours, on y passerait la journée et ça n’aurait aucun intérêt.
Bien plus que les saillies paranoïaques de Marine Le Pen ou les remarques creuses de Christophe Barbier, le point le plus intéressant de cette affaire réside en effet dans son issue. Douze heures seulement après l’annonce de la libération de nos concitoyens, Le Monde publiait ainsi sur son site Internet un long et passionnant article signé Jacques Follorou modestement intitulé Otages d’Arlit : le dessous des négociations.
Manifestement très bien renseigné, ce papier relatait, avec un luxe de détails rarement atteint, surtout si peu de temps après, les péripéties ayant conduit à cette issue heureuse. On y confirmait ainsi le versement d’une rançon, l’implication de tous les moyens de l’Etat, et le rôle ô combien déterminant à la fois de Pierre-Antoine Lorenzi et du cabinet du ministre de la Défense lui-même.
Disons-le tout de go, le fait qu’il y ait eu rançon, et peut-être même libération de terroristes détenus, est un problème, et une fois de plus la parole officielle française a tout de l’incantation vaine, mais mon attention a été retenue ailleurs. L’article de M. Follorou a été reçu avec stupeur tant il apparaît à la fois qu’il a été quasiment pris sous la dictée et qu’il confirme, plus ou moins habilement, que l’auguste maison sise boulevard Mortier n’a manifestement pas été déterminante dans cette affaire. Mieux (ou pire, c’est selon), on dirait bien que l’administration dont le service de contre-terrorisme était progressivement devenu un service de contre-kidnapping (une mission noble, mais somme toute secondaire) a perdu la main, au moins dans l’affaire d’Arlit.
L’article de M. Follorou vient, avec d’autres, confirmer que les relations entre le nouveau tôlier du Service et certains acteurs parallèles des négociations s’étaient, sans surprise quand on connaît les uns et les autres, tendues ces derniers mois. Et on apprend, au détour d’une discussion impromptue, que les fonctionnaires du boulevard Mortier étaient accusés « de tourner en rond dans le désert » alors que le temps de détention devenait interminable – et que ça se passe de mieux en mieux au Mali. Du coup, et puisqu’on en vient, finalement, à reprocher à une administration d’appliquer les consignes de l’Etat, quand bien même celles-ci seraient politiquement de plus en plus difficiles à tenir, on fait appel à des réseaux d’anciens et à quelques habitués des manœuvres plus ou moins élégantes, comme cela est fait ici de façon particulièrement limpide.
La situation peut donc être résumée ainsi. Confrontée à la difficulté – voire l’impossibilité – de régler une affaire en suivant les directives présidentielles (« Pas de rançon pour Miss Blandish »), soumise à la volonté du ministère de la Défense de reprendre la main, même brutalement, sur tous les acteurs relevant de son autorité (en dépit d’habitudes déjà anciennes), fragilisée par une affaire camerounaise où d’autres que la France ont payé pour des Français, Mortier mesure à son tour les incohérences et les tensions internes d’un pouvoir dont on ne doute pas qu’il veuille la sécurité du pays mais qui a bien du mal à tenir ses engagements de fermeté et de moralisation.
Aux coups de mentons succèdent donc les coups de pub de vétérans sulfureux, complaisamment relayés par des journaux qui alternent ou associent attaques contre le renseignement et scoops écrits par d’autres, et qui, tout en appelant avec emphase à une moralisation des activités des services secrets, vantent les mérites d’officines plus ou moins recommandables.
Quelques âmes charitables ont récemment essayé de me convaincre que les jérémiades des uns et des autres au sujet des écoutes impériales, connues de tous, dont les services se protègent depuis des années (et contre lesquelles ils mettent en garde ministères et industriels depuis aussi longtemps) n’étaient proférées que pour fragiliser la position de Washington lors des négociations commerciales qui s’annoncent.
L’hypothèse est évidemment plaisante, car elle suppose que quelqu’un réfléchisse dans ce pays à des manœuvres diplomatiques et qu’en plus il les réalise. Dans un autre contexte, le doute serait ainsi permis, mais avouons qu’il semble très présomptueux d’espérer une quelconque réflexion de cette audace de la part de nos dirigeants. Non pas qu’ils soient idiots – même si je reconnais que le doute peut ponctuellement exister, mais osons écrire que ce qui caractérise le pouvoir actuel n’a que peu à voir avec les grandes heures du leadership à la française.
Je pêche peut-être par scepticisme, voire même peut-on m’accuser d’irrespect. J’ai cependant peine à croire qu’un Président, qui, après avoir condamné la politique spectacle et la tendance au micro management de son infatigable prédécesseur mais se mêle d’une affaire d’expulsion du niveau d’un préfet de département ou s’apprête à recevoir les responsables de l’Union des clubs professionnels de football (UCPF) et ne parvient pas à faire plier une poignée de baltringues à l’Assemblée, puisse avoir assez de grandeur et de hauteur de vue pour manœuvrer comme un véritable chef d’Etat avide de défendre les intérêts de la nation.
Après avoir douté, sans malice, de sa capacité à tenir son rang, je m’étais incliné, avec plaisir et soulagement, devant la détermination affichée au Mali. J’ai, depuis, appris comment l’affaire avait commencé, et il m’a bien fallu revoir mon jugement. Si, d’ailleurs, la guerre est loin d’être terminée, comme nous sommes quelques uns à l’avoir annoncé il y a déjà des mois, le fait est que, aussi étrange que cela puisse paraître, l’important est ailleurs.
Les polémiques qui se succèdent dans le pays depuis trop longtemps au sujet de ce qu’il faut bien appeler des questions profondément régaliennes, et qui partent trop souvent du camp actuellement au pouvoir, sont, en effet, infiniment inquiétantes. Qu’il s’agisse de drones armés, un sujet que je n’ai que trop traité ici, de renseignement technique, voire de la pure violence guerrière, tout indique que nous sommes dirigés par des dogmatiques de la posture morale. Oublieux de la légalité républicaine, comparant une expulsion validée par la justice aux rafles de l’Occupation, condamnant les écoutes de la NSA sans même imaginer que les services français puissent en pratiquer eux aussi, frissonnant d’horreur quand un légionnaire arbore les insignes mêmes de la violence mortelle qu’il exerce au profit de la République, théorisant le contrôle parlementaire d’activités dont ils ne comprennent ni les mécanismes ni les objectifs ni la logique, les Saint-Just de pacotille pullulent. Idiots utiles, imbéciles heureux ou saboteurs sous couverture, ils élargissent un peu plus le fossé qui se creuse en France entre la communauté des forces de sécurité et la population. Déjà frappée par de spectaculaires réductions budgétaires, victime du retentissant échec du logiciel Louvois (on imagine l’ampleur du scandale dans une entreprise d’Etat ou une administration), l’armée française s’est même vue récemment amputée d’une partie de son passé par une fascinante démonstration de révisionnisme. La novlangue des communicants, soigneusement politiquement correcte, quitte à être mensongère, se déploie et consterne par son ignorance, sa suffisance, et ses certitudes.
Les indignations face aux drones armés, aux écoutes de la NSA ou aux masques glaçants pourraient faire rire si elles n’étaient pas le symptôme d’un refus des réalités. On peut croire sincèrement à la République et à ses valeurs les plus élevées et se livrer, pour les défendre, à des actions exceptionnelles, encadrées par l’éthique personnelle de leurs exécutants comme par des dizaines de règlements et de procédures. A trop vouloir gouverner une puissance comme on gère une crèche, à trop chercher l’immédiate reconnaissance de censeurs confits dans leur confort et leurs croyances, on prend le risque de devenir le fossoyeur d’une certaine pratique de la politique, faite de principes et de pragmatisme, de convictions élevées et de confrontation au pire de l’humanité. Le chef de l’Etat et son gouvernement sont là pour prendre des décisions, qu’ils le disent, si cette mission est trop lourde.
Condamnez, stigmatisez, émouvez-vous, et laissez la place aux extrémistes qui seuls, aujourd’hui, osent assumer la nécessité de la violence, quand bien même elle serait pour eux l’unique instrument de gouvernement. Quand le moment viendra de se plaindre des succès électoraux de certains, choisis par des électeurs sur la simple expression d’une volonté, même brutale, il sera trop tard. Seuls les imbéciles ou les ignorants – mais peut-être êtes-vous les deux – pensent que les principes et les libertés ne se défendent que par leur simple énoncé à une tribune.