L’espion qui n’était pas là.

Je ne pensais pas voir un jour un numéro d’OT, cette prunelle de nos yeux, s’exhiber ainsi en couverture d’un livre. C’est désormais chose faite, et le livre de Stéphane Gillier, 65-84 (Phébus, 176 pages), paru au mois de mai dernier, est étonnant ne serait-ce que pour cette raison.

65-84

Je ne sais, à dire vrai, comment qualifier ce texte. Si on suit les pas d’un agent d’un service qu’on imagine sans mal être la DGSE, entre la caserne Mortier, le fort de Noisy ou Cercottes, il est plus délicat d’y voir un roman d’espionnage. On a beau y tuer un islamiste algérien en Pologne ou y faire du renseignement en Afghanistan sous couverture humanitaire, il ne s’agit pas d’un thriller et on est à mille lieux de la littérature de gare ayant trait au terrorisme, fut-elle publiée par de prestigieuses maisons parisiennes.

65-84 est, en réalité, le récit d’une dérive, celle d’un jeune homme qui se laisse porter par les événements et paraît ne jamais être vraiment concerné par son environnement. Détaché, presque lointain, il devient militaire, élève officier à Saint-Cyr avant d’être happé par un service de renseignement, d’y être formé puis envoyé en mission. A aucun moment on ne sent chez ce garçon le moindre goût pour ce qu’il fait, et sa lucidité, rapidement acquise, au sujet du système dans lequel il évolue ne contribue pas à développer son enthousiasme – ni à le rendre sympathique.

Tout au long de ces pages, écrites dans un style remarquable, et pour tout dire assez fascinant, on assiste à la vie d’un espion qui s’ennuie, erre dans sa vie comme il erre dans le monde. De Gênes à Istanbul, tout n’est que lassitude, fatigue, étreintes tarifées, grisaille. Pas d’enthousiasme, ici, pas de grandeur, pas d’excès. Quelques courtes bagarres, de l’alcool, un peu de came pas bien méchante, et cet homme qui fait ce qu’on lui dit de faire, sans vraiment discuter et paraît toujours se demander ce qu’il fait là. Au final, d’ailleurs, on ne sait pas si ce dégoût vient de ce que la République lui demande d’accomplir ou si le malaise est plus profond et plus ancien. Et on ne le saura pas.

Reste un livre talentueux, très original, portrait d’un militaire devenu espion, désenchanté, blasé, lassé, qui évoque parfois, par sa distance, certains polars de James Ellroy. Une lecture qu’on ne lâche pas, et qui laisse une impression durable, presque tenace, comme un rêve désagréable.

Le petit chien est sur la pente fatale.

Le 24 mai, dans l’indifférence quasi générale des médias français a été commis un attentat suicide à Djibouti contre un restaurant fréquenté par des Occidentaux. En plus des deux kamikazes – un homme et une femme – est mort un ressortissant turc. Une vingtaine de personnes ont été blessées, parmi lesquelles des marins néerlandais et des employés d’une société française de conseils. Une telle attaque dans ce petit Etat stratégique, dont le régime, malgré sa conception très particulière de la démocratie ou de la justice, bénéficie du soutien indéfectible des démocrates que nous sommes, est évidemment un événement majeur.

Il faut dire que Djibouti est une base opérationnelle occidentale depuis des décennies, utilisée par la France (qui y stationne des unités de la Légion, de la Colo, du COS, une unité de chasse de l’Armée de l’Air, des moyens de soutien et tout un tas de systèmes de renseignement technique) et par l’Empire depuis le début des années 90. Bien avant le 11 septembre 2001, on pouvait ainsi apercevoir au bout des pistes de l’aéroport des AC-130 employés pour faire le ménage en Somalie.

AC-130U

Peu de temps après les attentats de 2001, les Etats-Unis ont établi une liste de terres de jihad, actives ou en devenir, qui nécessitaient à leurs yeux des actions politico-militaires. La Somalie, de cruel souvenir, figurait évidemment en bonne place dans cette liste, et Washington proposa même à Paris de prendre la tête, depuis Djibouti, d’une coalition régionale qui irait casser du jihadiste dans le pays. Sans surprise, et avec raison, la France refusa, et la guerre contre les Shebab fut finalement déclenchée en 2006 par l’Ethiopie. Mais ne nous égarons pas.

Djibouti est un poste avancé contre les Shebab, mais aussi une base utilisée intensivement contre AQPA (cf. ici) et la piraterie régionale. On y voit des F-15E ou des drones armés qui frappent au Yémen ou en Somalie, on y stationne des forces spéciales, (toujours plus, d’ailleurs), et on y prépare des actions plus ou moins clandestines, comme le raid français raté du mois de janvier 2013 qui visait à sauver un otage de la DGSE. Djibouti est donc une cible militaire naturelle pour les mouvements jihadistes régionaux, et chacun y redoutait une action terroriste, sans pouvoir évidemment la prédire.

Roland Marchal, qui est prompt à voir des échecs politiques américains derrière chaque évènement (y compris, sans doute, la récente panne de mon sèche-linge), devrait d’abord se concentrer sur les difficultés françaises avec ses anciennes possessions africaines. On aimerait également connaître les propositions de nos universitaires sur la façon dont on peut circonvenir par la seule politique une menace qui a juré notre perte.

Le fait est que cet attentat est un affront, et aussi un avertissement. Bien peu ont noté que la revendication des Shebab diffusée le 27 mai mettait nommément en cause la France pour ses actions militaires « contre les musulmans », en particulier en RCA. Il s’agit là d’une nouvelle et éclatante illustration du phénomène qui veut que les jihadistes non seulement inscrivent leurs actions locales dans un contexte global (glocal) mais soient également inspirés par les combats de leurs coreligionnaires, voire s’emparent de l’actualité pour justifier leurs actions. A cet égard, l’attentat du 24 mai est un cas d’école, qui voit un groupe somalien (qui a déjà frappé au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie – et qui a formellement fusionné avec Al Qaïda en 2012) s’en prendre à la France dans son arrière-cour djiboutienne en prenant prétexte d’une guerre qui s’en déroule bien loin.

L’impression qui naît en observant une carte de l’Afrique, ces jours-ci, est celle d’une progressive perte de contrôle de la situation sécuritaire dans toute une partie du continent. Bien sûr, nombre d’Etats vivent en paix, et il faut se garder des généralisations, mais plusieurs régions sont bel et bien menacées par des groupes jihadistes que personne ne parvient réellement à dominer. Plus grave, et comme nous avions été quelques uns à le prévoir, toutes ces crises sécuritaires convergent et s’alimentent au point de défier nos capacités de réponse et d’analyse. Le jihadisme n’est évidemment pas le seul phénomène d’importance qui se déploie dans le continent, mais son impact politique, militaire, diplomatique, social et même économique le rend, comme le diraient les militaires, particulièrement dimensionnant.

Je ne vais pas revenir sur les révolutions arabes, qui génèrent sans surprise une instabilité à la hauteur de leur ampleur. Seule une poignée de garçons intellectuellement ralentis peut encore s’étonner d’un tel désordre, qui devrait nous renvoyer aux périodes agitées ayant suivi les révolutions européennes depuis quelques siècles. De même faut-il être d’une belle mauvaise foi pour voir dans les révoltes libyenne, tunisienne ou égyptienne le début ex nihilo du jihad, alors que ces trois pays sont confrontés depuis des années, sinon des décennies, au terrorisme d’inspiration religieuse.

Le fait est, cependant, que ces brutaux changements de régime ont été autant d’occasions que des forces longtemps étouffées ont su saisir, de même que les coups de force en Egypte ou en Libye ont parfaitement confirmé les analyses et prédictions de l’émir d’Al Qaïda, le bon docteur Ayman Al Zawahiry. Face à des Etats fragiles, fatigués ou en pleine recomposition, les jihadistes d’Afrique du Nord ou du Sahel ont su profiter de ce moment pour imposer, sinon leur domination, du moins leur présence dans le paysage régional.

La situation que je décrivais au mois d’octobre 2012 n’a donc fait qu’empirer et prend désormais des allures de conflit régional. Je ne vais pas me lancer dans une énumération exhaustive, mais il ne me semble pas inutile d’énoncer quelques faits, autour des principales organisations jihadistes actives dans une vaste partie Nord du continent africain.

AQMI, le plus ancien des groupes actifs, lointain descendant du GIA, héritier direct du GSPC, poursuit la lutte en Kabylie et ne cesse d’étendre ses réseaux dans la région. Conformément à une ambition déjà ancienne, le groupe, qui a rallié AQ en septembre 2006, continue d’implanter des cellules au Maroc tout en participant directement aux combats en Tunisie, où il est partie prenante à la réorganisation des réseaux. AQMI est également active en Libye. Elle y a obtenu quantité d’armes en 2011, et certains de ses membres étaient de l’attaque du consulat américain de Benghazi. On a appris récemment qu’Ansar Al Sharia – Libye comptait des Algériens dans ses rangs.

Après plus de 15 ans de présence au Sahel (une donnée qui échappe à certains et que j’avais tenté de présenter il y a deux ans), les jihadistes algériens ont réussi à susciter des vocations et à structurer une mouvance locale, constituée – schématiquement – autour d’Ansardine, un mouvement islamo-irrédentiste touareg qui ne cesse de muer, et du MUJAO. Ce dernier, qui mène la guérilla au Mali et a déjà frappé au Niger a fusionné avec le groupe de Mokhtar Belmokhtar au mois d’août 2013 pour créer Al Mourabitoun, officialisant ainsi une coopération porteuse de bien des dangers. Demandez donc aux types d’Arlit, qui ont eu chaud au printemps 2013.

Cette nouvelle entité, QUI N’EST PAS UNE DISSIDENCE D’AQMI, s’est directement mise aux ordres d’AQ (ce qui dément, une fois, de plus, les affirmations de certains qui voient en MBM un narcojihadiste), comme l’a confirmé l’arrivée à sa tête d’un vétéran du jihad, Abou Bakr Al Masri, récemment dézingué par nos petits gars. Al Mourabitoun est un mouvement en devenir, dont les ambitions, dans la bande sahélienne et en Libye, complètent celles d’AQMI, et ce n’est pas un hasard si le dispositif français s’emploie à le casser autant faire se peut. Comme toujours, ces mouvements coopèrent informellement, partageant les mêmes routes logistiques, adaptant leurs objectifs et choisissant leurs cibles en fonction des projets des autres groupes.

Plus au sud, Boko Haram (BH), secte devenue mouvement islamiste combattant aux accents jihadistes, a créé au Nord Nigeria et au Cameroun voisin un autre pôle de violence qui déstabilise lentement la région. Ansaru, son émanation purement internationaliste, est tellement silencieux depuis des mois qu’on ne peut exclure qu’il ait réintégré la maison mère. Ces deux groupes ont beaucoup appris au contact d’AQMI en 2012 et 2013, et il se murmure qu’ils auraient envoyé une poignée de combattants en RCA. Je n’en sais rien, pour ma part.

La bande saharo-sahélienne (BSS), comme on dit dans le kaki, est donc coincée entre la crise nigériane et la crise nord-africaine tout en abritant en son sein ses propres acteurs violents. Je ne vais pas revenir sur les liens entre tous ces braves gens, ils sont largement documentés pour peu qu’on prenne le soin de travailler un minimum et de poser les questions aux bonnes personnes. Mais il paraît que c’est de l’académisme que de vérifier ses sources.

A l’est du continent, l’insurrection islamiste somalienne, que je me garderai bien de comparer à celle du Nigeria, est un autre mélange, tout aussi complexe, de luttes locales, de rivalités, et de volonté d’en découdre avec le monde selon le crédo jihadiste bien connu. Le jihad en Afrique de l’Est est un phénomène ancien, et on ne dira jamais assez que le premier attentat attribué par AQ, à Aden le 29 décembre 1992, a été suscité par l’intervention impériale en Somalie. Et je ne me lasse pas de méditer sur la mort, le 23 mai 1996, du premier adjoint égyptien d’Oussama Ben Laden, Abu Ubaidah Al Banshiri, disparu dans le naufrage d’un ferry sur le lac Victoria. A quoi ça tient, quand même.

Je pourrais aussi bien vous parler du regretté Fazul, mais il suffit de préciser que la Corne de l’Afrique est une terre ancienne du jihad, alimenté par les réseaux yéménites et par des siècles d’influences mutuelles avec la Péninsule arabique. Il paraît même qu’il y a une traite négrière entre les deux régions, mais c’est sans doute mal de le rappeler. On trouve là, de Djibouti, et même du Soudan, jusqu’à la Tanzanie ou l’Ouganda, des réseaux et des cellules qui ne sont pas toutes directement liées aux Shebab. Il n’est pas inapproprié, quand on parle de certains, d’évoquer une sorte d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, même si la chose est plus complexe.

Résumons-nous. Un premier foyer de violence en Algérie, rayonnant dans toutes les directions. Un deuxième au Sahel, entre le Nord Mali et le sud de la Libye, lui aussi multidirectionnel. Un troisième au Nord Nigeria, contaminant le Cameroun et le Niger, et peut-être la RCA. Un quatrième en Libye, essentiellement dans le grand Est, lié au premier et déjà connecté au jihad du Sinaï. Un cinquième en Somalie, lié au premier et au troisième, et menaçant une grande partie de l’Afrique orientale tout en se faisant l’écho des luttes menées ailleurs. Autant dire que tout va bien.

De même que le jihad syrien est inédit par l’ampleur des filières de volontaires qu’il suscite, la crise jihadiste en Afrique constitue en effet un défi unique par son étendue et sa complexité, et la France y est en première ligne.

Le colonel Goya a récemment analysé la posture française, et je ne vais évidemment pas revenir sur ce point. Je veux, en revanche, partager son inquiétude quant à nos capacités à faire face à un défi qui ne cesse d’évoluer et de gagner en ampleur, tandis que les budgets alloués à nos forces sont soumis à une incessante pression à la baisse.

Le redéploiement en cours de nos moyens dans la BSS, du Sénégal à Djibouti, avait été initialement pensé pour regarder vers le nord. Alors que s’esquisse enfin une certaine coopération avec l’Algérie, la menace vient des confins libyens mais également du Grand Sud algérien, sillonné en tous sens par de petits groupes de jihadistes faisant la navette entre les crises. Alger a bien du mal à sécuriser ses frontières orientales, et éprouve de naturelles réticences à laisser les Etats-Unis utiliser leurs drones de combat au-dessus de son territoire.

Ces appareils sont devenus un des éléments indispensables de toute stratégie anti terroriste, et j’éprouve une intense satisfaction à voir la France enfin, après des années de déni, mettre en œuvre une campagne d’élimination de chefs ennemis afin d’empêcher la reconstitution des groupes au Sahel. Je suis bien conscient des limites à moyen terme des seules opérations de ciblage, mais on ne peut pas se contenter d’attendre que l’ennemi agisse sous prétexte que le tuer ne réglera pas la crise sociopolitique qui le pousse à nous combattre.

Il faut ici, d’ailleurs, saluer les succès de plus en plus impressionnants du dispositif français, qui semble avoir enfin réussi une intégration opérationnellement efficace des moyens et des capteurs. L’élimination d’Abou Bakr Al Masri, révélée par Le Monde, illustre ainsi la façon dont la force Serval (et toutes ses composantes) suit les méthodes américaines de ciblage et confirme que les difficultés de coordination entre services français ont été en grande partie surmontées.

Ces réussites opérationnelles, qui auraient peut-être pu intervenir plus tôt, ne doivent pas faire oublier le fait que Paris se débat dans un dangereux isolement dans la BSS. J’ai déjà écrit que les conflits en cours étaient la manifestation du naufrage de notre politique postcoloniale. Pas un des Etats sur lesquels nous sommes censés nous appuyer n’est réellement fiable. La Mauritanie ou le Burkina sont ainsi de bien ambigus partenaires, tandis que la persistance de la lamentable crise politique malienne fragilise nos positions. Au Niger, un Etat dont nous avons cruellement besoin, la situation politico-sécuritaire est plus que médiocre, et le Tchad n’est pas un allié de tout repos. Le Cameroun est au bord du gouffre, et la RCA y est tombée depuis longtemps.

Accusée d’être le gendarme de l’Afrique, la France donne surtout l’impression qu’elle en est le pompier, courant de fenêtre en fenêtre avec une bâche qui ne cesse de rétrécir pour sauver ce qui peut l’être. Le dispositif de la BSS sera-t-il capable de gérer des crises majeures simultanées au nord et au sud ? Les Etats-Unis, dont le président a clairement indiqué qu’ils nous soutiendraient, sont-ils prêts à faire autre chose que déployer des forces spéciales et des drones – il est vrai, dans de nombreux pays ? Et d’ailleurs, à eux deux, Paris et Washington sont-ils vraiment capables d’empêcher une région de basculer lentement mais sûrement ?

La question n’a rien de rhétorique, et elle pose de difficiles défis organisationnels. Il y a un monde entre gérer une dizaine de crises localisées, aussi délicates soient-elles, et mener une guerre semi clandestine à l’échelle d’un continent. Le 23 mai, à l’occasion de la grand-messe qu’il organisait à l’Ecole militaire pour célébrer le renseignement en opération, le général Gomart, patron de la DRM et ancien chef du COS, n’a pas caché ses ambitions en la matière. On y a parlé analyse, et aussi sources humaines, task forces, moyens techniques. J’ai même failli déposer mon CV aux pieds du grand homme, mais je me suis ressaisi à temps.

Le DRM n’a pas tort s’il pense que la perspective d’un engagement de longue durée en Afrique contre les groupes jihadistes va nécessiter une révolution culturelle au sein de son service, qui va devoir adapter les méthodes d’enquête et d’analyse qui font la force des deux grands services de renseignement de la République. Et la DGSE, qui a déjà accompli bien des révolutions, va peut-être devoir admettre qu’une partie du renseignement de terrain doit être le fait des militaires qui y sont déployés.

Plus de dix ans après le lancement de la campagne anti terroriste mondiale de l’Empire, la France, à son échelle, paraît confrontée aux mêmes défis : intégration opérationnelle du renseignement multi capteurs, chaîne de commandement raccourcie, coopération entre services et administrations, gestion d’une menace évolutive au profit d’alliés changeants, parfois parties du problème à résoudre. Mais à la différence de la France, les Etats-Unis, depuis le 11 septembre 2001, et malgré leurs erreurs ou leurs tâtonnements, n’ont jamais envisagé de réduire les moyens, matériels ou humains, alloués à la guerre qu’ils menaient, et les projets grandioses des différents services de renseignement français se heurtent, eux aussi, aux limites budgétaires.

Engagée au Mali et en RCA, visée à Djibouti ou au Niger, menacée depuis le Nigeria ou la Libye, la France s’expose à des déconvenues qui pourraient être d’autant plus cruelles qu’elles illustreraient la déconnexion croissante entre ses ambitions et ses moyens. Vient toujours un moment où la réalité reprend le dessus, et où les discours glorieux ne sont plus que des oraisons funèbres ampoulées.

Le renseignement au cinéma : gagner les coeurs et les esprits.

Non seulement massacrer ses ennemis est passé de mode (ce qu’on peut déplorer), mais il a en plus été démontré que ça pouvait, soit ne pas marcher, soit ne pas suffire. Du coup, les armées occidentales tentent depuis des décennies de convaincre les populations au milieu desquelles elles combattent du bienfondé de leur lutte et de leur mission. Une telle démarche est censée éviter la cruelle désillusion du centurion Mordicus Tullius, connu pour sa fameuse formule : « On se bat contre les gens, on les massacre, on les envahit, on les occupe, et après, sans raison, ils se retournent contre vous ».

Ceux que ça intéresse pourront d’ailleurs consulter avec profit les recensions d’ouvrages consacrés au sujet par War Studies Publications, les réflexions d’En Vérité ou les études de l’IRSEM, avant d’observer d’un œil neuf les actions de la France au Sahel ou en RCA.

Cette approche de la lutte contre une guérilla ou une insurrection  nécessite évidemment de déployer sur le terrain des unités qui ne soient pas composées de brutes avinées, de pillards patentés ou de suprématistes blancs dont on connaît la faible empathie pour la souffrance des populations du Sud. Il s’agit également de disposer d’un commandement adéquat, qui ne raisonne pas seulement à courte vue, a pris la mesure de l’environnement dans lequel doit s’accomplir la mission et n’attend des résultats immédiats. On peut ici rendre hommage à ceux qui ont envoyé en RCA pour y rétablir l’ordre l’équivalent d’un régiment renforcé en indiquant que l’opération prendrait fin au début du mois de juin 2014. Demain, donc. Mais nous savons bien, en France, à quel point l’Histoire est sans pitié pour ceux qui tentent de gouverner un pays comme on gère une petite épicerie.

On imagine sans mal à quel point il est difficile et dangereux de combattre un ennemi caché au sein d’une population dont on connaît peu ou pas les ressorts profonds, mais un observateur lointain ne peut ressentir la tension du terrain, ni subir la pression permanente d’un danger invisible. Ceux qui critiquent donc doivent donc garder en tête les aspects les plus concrets de telles opérations, et ne pas se tromper de cibles.

48 heures, de Walter Hill. 1982

Il lui sembla qu’il se trouvait parmi des hommes d’une autre race, sur une terre étrangère, dans un monde dur et ingrat.

Septembre 1996. Je suis arrivé au Service hier, fier, impressionné, intimidé. Toute la journée nous avons signé des papiers, écouté les consignes, et même perçu notre badge d’accès à la Centrale, un morceau de carton plastifié devenu plus précieux que toutes nos possessions. Le soir, dans un couloir pastel de la Direction de l’Administration, nous avons attendu notre affectation. Je lutte déjà pour ne pas me laisser aller à mon habituel mauvais esprit, et je refuse de m’étonner du temps qu’il faut pour déterminer le futur emploi de jeunes civils trois mois après leur réussite au concours. Mais je connais déjà assez l’administration, et surtout celle du ministère de la Défense, pour ne pas m’attarder à cette incongruité.

Enfin, la responsable qui supporte notre bruyante impatience dans le couloir depuis une heure nous convoque dans son bureau et met fin à l’attente. Pour moi, et un autre jeune homme, ce sera le Service du Contre-espionnage. On nous regarde avec envie. Mon rêve continue, même si l’angoisse de ne pas être à la hauteur est déjà là.

Le lendemain, nous voilà, lui et moi, dans le bureau d’un vieux lieutenant-colonel, dont on n’ose imaginer la longue carrière. Nous le regardons avec déférence, en attendant son verdict. Celui-ci tombe rapidement. Pour mon camarade, ce sera le secteur de contre-espionnage et de contre criminalité, car « vous avez fait des études de droit ». Pour moi, ce sera le contre-terrorisme, car « vous avez travaillé sur le Moyen-Orient ». Nous ne disons rien, saluons respectueusement, et attendons qu’on nous escorte à nos postes. C’est qu’il n’est pas question de se promener seul dans les couloirs du CE quand on est une nouvelle tête.

Après mon deuxième déjeuner à la cantine, on me conduit dans le bureau du responsable de l’analyse du secteur de contre-terrorisme. Les locaux sont horribles, vieux, bien différents de ceux où nous avons passé les oraux du concours, mais je ne m’étonne déjà plus de rien. « Nous ne vous attendions pas », me dit-on gentiment, et j’ai une nouvelle fois l’impression que mon sort va se décider entre deux portes, ou sur un coup de dé.

J’attends. Mon regard traîne sur les murs, où s’affichent des souvenirs exotiques, et sur le bureau, raisonnablement encombré de dossiers et de notes griffonnées. Rien ne différencie cette pièce de celles que j’ai connues ailleurs.

On parle dans mon dos, de moi. Je me retourne. Une jeune femme vient me chercher, elle m’accompagne dans le long couloir vers ce qu’elle décrit comme la section chargée de l’islamisme sunnisme. Un autre lieutenant-colonel, plus jeune, plus dynamique, m’accueille. On sent dans cette équipe une complicité bourrue. Je surprends des regards, des sourires en coin. Ils ont – presque – tous quelque chose de spécial. On m’affecte à l’équipe chargée des groupes terroristes algériens. Ça y est, j’y suis.

*

*        *

J’ai pu, très vite, mesurer la chance qu’il y avait à côtoyer des analystes et des agents de terrain qui, civils ou militaires, hommes ou femmes, luttaient dans une indifférence polie contre une menace aux contours flous, aux motivations et ressorts complexes, et aux menées parfois étonnantes.

Il y eut, bien sûr, dans les premiers jours, l’angoisse de ne pas y arriver, la peur de briser un rêve que je caressais depuis mon enfance, et aussi le poids des enjeux, loin, très loin, des propos de mythomanes. Mais, très vite, peut-être en moins d’une semaine, vint la fascination pour ce que nous appelions alors doctement, dans nos notes, l’islamisme radical.

L’historien que j’avais failli devenir, et dont je tente, tant bien que mal, de conserver la rigueur et la méthode, n’était pas perdu dans ces centaines de cartons d’archives, débordant de télégrammes, de communications interceptées, de débriefings ou de notes de synthèse. Je fus pourtant, dès mes premiers pas dans ces travées, comme saisi de vertige tant la masse de données me sembla – et me semble encore – étouffante, comme la grande bibliothèque de Borges. Du monde entier arrivaient chaque jour des bribes d’informations, des renseignements incomplets, et à mesure que nous nous attachions à comprendre la menace elle nous paraissait plus complexe, plus diffuse, parfois presque impalpable.

Balustrade

Depuis des années, le Service, ou du moins ce que nous en percevions, prenait soin de ne pas s’engager dans des processus opérationnels dont il ne maîtriserait pas tous les ressorts. Plus de dix ans après le catastrophique sabotage du Rainbow Warrior, le traumatisme était palpable, même chez les cadres qui ne l’avaient pas connu, et chacun était attentif aux risques de dérapage, ou de nouvel échec. Cette prudence, louable dans les affaires si subtiles de contre-espionnage, était un handicap dès lors qu’il s’agit de combattre des groupes terroristes dont il était évident, sauf pour quelques esprits dépassés, qu’ils n’obéissaient à aucune influence étatique.

Confronté aux nécessités contradictoires de tenir son rang de grand service étatique et de ne pas se faire remarquer par un nouveau fiasco, le Service ne s’engageait qu’avec une extrême prudence. Au fond de la soute, comme nous appelions les bureaux où pas un chef ne venait nous voir, il nous revenait la mission d’accomplir des merveilles avec peu afin de permettre au système de ne pas être ridicule. C’est, paradoxalement, dans ces conditions, avec une poignée de sources humaines clandestines – toutes traitées en commun avec un service intérieur allié, des sources techniques et la coopération de grands partenaires, que nous essayions de donner du sens au chaos que nous scrutions.

Un des critères d’excellence des analystes était alors la capacité à « cribler », un verbe qui recouvrait la capacité à interroger les bases de données alimentées avec plus ou moins de rigueur par les analystes à partir des sources qui leur fournissaient renseignements ou informations. Ces données, souvent incomplètes, par le désordre qu’elles figuraient, étaient une source presque infinie de découvertes si on se donnait la peine de les étudier selon des méthodes un tant soit peu sérieuses.

Parmi les nombreux et passionnants défis intellectuels qu’il nous fallait relever, le plus impressionnant était, en effet, celui de la restitution de l’abyssale complexité de ce que nous appelions, de façon hermétique, la « matière » – un peu comme on dit « le procédé » dans La prisonnière espagnole (David Mamet, 1997).

The Spanish prisoner

Pas un de nos chefs n’y comprenait vraiment quelque chose, mais certains, témoins privilégiés de la guerre civile en Algérie et des attentats à Paris ou Lyon, admettaient quand même que tous ces islamistes radicaux (même s’il le concept d’islamisme modéré demeure assez obscur à mes yeux) étaient décidément bien turbulents. Pour d’autres, en revanche, nous perdions notre temps à courir après de jeunes hommes dont nous ignorions parfois jusqu’au nom de famille et qui, à l’instar de philosophes grecs ou d’artistes médiévaux, se faisaient appeler Hocine de Verviers ou Khaled d’Istanbul. Ces surnoms, lus ou dans les courriers interceptés entendus, provoquaient même parfois l’ironie imbécile d’une poignée de commentateurs mêlant à leur ignorance du sujet un racisme à peine dissimulé.

Pour des raisons très françaises, il nous était, par ailleurs, impossible de travailler avec le monde universitaire, qui nous considérait avec d’autant plus de méfiance que nos activités contredisaient, faits et preuves à l’appui, toutes ses affirmations. Entendre au Quai, invitées par le cabinet du ministre, des personnalités bien connues pérorer et placer leurs certitudes idéologiques au-dessus des faits que nous avions, nous comme d’autres services, minutieusement recueillis et analysés a toujours été une expérience pour le moins éclairante. Nous ne détenions évidemment pas la vérité, mais au moins nous donnions-nous la peine de la chercher. En 1997 et 1998, lors des épouvantables massacres de villageois dans la Mitidja, il ne fit jamais le moindre doute qu’une écrasante majorité d’entre eux étaient le fait des soldats perdus du GIA, tandis que quelques autres étaient perpétrés par des villages rivaux.

Comme de juste, plusieurs commentateurs relayaient plus ou moins consciemment la propagande d’opposants plus qu’ambigus, officiers exclus du système politique algérien, militants du FIS refusant coûte que coûte d’admettre la dérive idéologique du GIA, et une poignée d’escrocs au renseignement. Fidèles à de vieilles pratiques intellectuelles qui ont encore cours, ils écartaient avec mépris toutes les données contraires à leurs croyances. J’aurais parfois tellement voulu les placer auprès des techniciens qui interceptaient les communications de l’armée algérienne ou celles du GIA avec ses réseaux européens, afin de les confronter à une réalité qui leur échappait, mais travailler dans un service de renseignement vous apprend à savoir et à ne rien dire.

Bien peu de chercheurs, en réalité, allaient encore sur le terrain, et aucun, évidemment, ne disposait des renseignements qui nous parvenaient quotidiennement. La loi académique bien connue (« Plus on est célèbre, moins on travaille ») trouvait ici une nouvelle illustration. Pour ceux-là, l’idée que notre démarche puisse être à la fois intègre et rigoureuse était inconcevable, et leur colère ne cessa jamais de grandir à mesure que leurs certitudes croulaient sous les faits.

Ce mépris pour la façon dont nous enquêtions et analysions nous touchaient d’autant plus durement que nous étions tous largement diplômés, et que certains de ceux dont nous lisions les livres ou les articles avaient été nos professeurs. Peut-être exprimaient-ils aussi, inconsciemment, leur dépit de ne pas disposer des éléments que nous malaxions toute la journée afin de comprendre et, mission principale et sans doute bien nauséabonde pour de si purs esprits, défendre la République.

Pour moi, qui avais couru, comme étudiant en histoire, après les archives inédites, disposer d’une telle masse de données à exploiter et à faire vivre était comme un rêve éveillé. La force d’un service de renseignement réside tout autant dans sa mémoire et son esprit de synthèse que dans ses sources. Il s’agit évidemment de recueillir des faits mais aussi de les trier, de les évaluer, de les classer sans les enterrer pour pouvoir, au claquement de doigt, faire remonter le bon élément qui fera la différence.

La rigueur, qui était le mot d’ordre de nos chefs, nous faisait emplir nos fichiers de noms et de surnoms, de numéros de téléphone, d’adresses, et nous découvrions sans cesse des liens entre des individus ou des groupes que rien n’aurait dû associer, tel ce terroriste marocain devenu le représentant en Europe du Front islamique de libération moro (FILM), un groupe islamo irrédentiste philippin, ou ce jihadiste algérien arrêté à Amman et dont l’oncle, un temps actif à Niamey pour le GIA, alimentait en 2000, depuis Bangkok, les réseaux d’Al Qaïda en faux passeports français.

Au contact plus ou moins direct des réseaux jihadistes, nos différents capteurs faisaient remonter des centaines de faits et de noms de formes différentes qu’il était vital d’archiver correctement. Comme on le dit à un enfant qui a perdu un jouet d’une voix sentencieuse, « ce qui n’est pas rangé ne se retrouve pas aisément », et c’était ici, d’une certaine façon, le même défi. Ce que nous appelions alors le fichage, et qui fut plus tard rebaptisé « exploitation du renseignement », était l’objet de vifs débats internes. Pour les membres du contre-espionnage, il s’agissait d’un travail fondamental, puisqu’il nous obligeait à nous plonger au cœur de la matière. Je ne pense pas avoir jamais autant appris qu’en criblant, fichant, créant des liens entre des individus, et, pour dire les choses simplement, en surfant dans cette immense de base de données à la recherche de clés de compréhension. Et je ne pouvais cacher mon scepticisme devant ces analystes qui lisaient des rapports ou des débriefings, écran d’ordinateur éteint, un simple feutre à la main, soulignant des noms comme ils le faisaient avant dans les travées de la bibliothèque Sainte Geneviève. Que retenaient-ils de leur lecture ? Comment vérifiaient-ils les adresses, les dates de naissance, les numéros de téléphone ou de passeport ? Et que laissaient-ils aux autres, dans tout le Service, de leurs travaux ? Qui pourrait profiter de leurs éventuelles découvertes ? La base de données était en effet commune à l’ensemble des membres du Contre-espionnage, et elle fut ensuite étendue au reste des analystes de la Centrale, afin – après des années de querelles internes – de créer des passerelles entre les thèmes. On me dit, d’ailleurs, que cet art délicat n’est plus guère pratiqué, et je n’ose en tirer de conclusions.

La chose aurait dû être évidente, mais elle ne l’était pas. Le Service était traversé par une profonde et ancienne fracture entre l’analyse politique, pratiquée au SR, et le contre-espionnage. Les analystes du SR nous considéraient avec mépris, nous traitant à l’occasion de flics, comme si ce terme pouvait être une insulte. Il en disait surtout long sur ceux qui le lançaient. Ils n’hésitaient pas à affirmer qu’ils faisaient, eux, LE vrai métier. Il est vrai que les notes politiques étaient bien plus immédiatement opérationnelles pour leurs lecteurs, en particulier au Quai, que nos propres papiers, trop techniques, pâles reflets d’une folle complexité qu’une poignée d’imposteurs prétendent saisir lors de fumeux voyages. Leur refus d’utiliser les bases de données relevait pourtant d’une profonde incompréhension du métier, et il suffisait de recenser les bases personnelles, conçues sous Excel, pour se rendre compte que la nécessité d’archiver était réelle. Avant même le débat contemporain sur les métadonnées et leur stockage se posait déjà pour nous la question fondamentale de l’archivage numérique commun, trésor sans lequel il ne peut y avoir de véritable analyse contre terroriste.

A ce mépris répondait le nôtre, en particulier devant les archives personnelles, les plans de classement inspirés d’on ne savait quel manuel civil. A nos yeux, arrogants, emplis de certitudes, nombre d’analystes politiques n’étaient que des diplomates de seconde zone, exploitant les télégrammes du Quai comme s’ils avaient été émis par une équipe d’opérationnels agissant derrière la ligne de front. Certains d’entre eux étaient pourtant d’authentiques spécialistes, mais la masse de ces analystes politiques était pleine de morgue, incapable de gérer des sources clandestines, ignorante des contraintes opérationnelles réelles, et plaçait côte à côte dans leurs dossiers suspendus des interceptions et des dépêches de presse. Lors des stages de traitement de source, les instructeurs issus du SR exigeaient des hommes qu’ils soient en costume. A leurs yeux, nos contacts ne pouvaient être que des fonctionnaires ou des hommes d’affaires, à la rigueur des diplomates étrangers, et certainement pas de jeunes gars en jeans ou survêtement vus dans un café interlope loin du centre-ville.

Nous étions des flics ? Ils étaient des plumitifs.

Sans doute sincèrement passionnés par leur sujet, comme des thésards, bien peu présentaient ce goût pour la chasse, cet amour de la traque, cet acharnement presque obsessionnel qui conduit à explorer chaque recoin, à inventer de nouvelles méthodes, de nouveaux modèles, afin de débusquer l’ennemi – et l’éliminer. Les analystes politiques tentaient d’expliquer le monde – à des lecteurs qui en savaient parfois plus qu’eux. Nous essayions d’y vaincre un ennemi comme personne n’en avait jamais affronté, habile, évolutif, insaisissable. Nous aurions dû travailler ensemble, nous ne nous parlions pas.

C’est alors que je vis le pendule

Une fois n’est pas coutume, je voudrais manifester ici toute mon admiration à M. Laurent pour son travail. Après des années, presque des décennies de tâtonnements et de lutte brouillonne contre le jihad, voilà qu’un professionnel capé sort de l’ombre et prend le temps d’exposer au public la fascinante complexité d’une menace dont personne n’a manifestement pris la mesure.

Déjà, en 2013, vous aviez, dans l’admirable Sahelistan (Seuil, 382 pages), décrit avec force détails ce qui attendait le monde dans le désert brûlant et hostile des confins libyens. Quelques esprits chagrins, sans doute tout autant mus par la jalousie que par la frustration, avaient bien trouvé à redire à votre texte, ergotant ici sur des frappes de drones qui n’ont jamais eu lieu, relevant là que votre propos ne concernait qu’une partie seulement de la région. Ils avaient tort, et votre succès en librairie est là, comme toujours, pour démontrer la justesse de vos vues et la pertinence, ô combien courageuse, de votre analyse. J’en profite, d’ailleurs, pour saluer ici les éditions du Seuil, qui persévèrent dans leur recherche de l’excellence littéraire et scientifique. Votre lectorat en sait, grâce à vous, bien plus qu’on voulait bien lui en dire, et vous faîtes ainsi, sans jamais vous en vanter, œuvre de salubrité publique.

Sahelistan

Après des mois passés au coeur des combats, de la Syrie à la Somalie, au plus près d’un terrain bien éloigné des salons parisiens que vous avez décidément raison de mépriser, vous voilà de retour avec un opus dont le titre, Al Qaïda en France (Seuil, 425 pages), dit tout de sa volonté de nous alerter.

Al Qaïda en France

Loin des plateaux de télévision dont vous vous méfiez avec sagesse, bien décidé à observer par vous-même une réalité qui échappe à la compréhension du commun, vous avez parcouru le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique, multipliant les contacts directs et personnels avec des hommes que les grands services ont, depuis longtemps, renoncé à atteindre. Si vous n’êtes pas homme à vous pousser du col, vous n’hésitez pas, en revanche, à vous exposer pour mener à bien votre mission, quitte à balayer sans pitié les certitudes.

Cette abnégation est naturellement typique d’une modestie qui vous a tenu, trop longtemps, loin des projecteurs. Cette discrétion, qui est la marque des plus grands, fait que même au sein de la petite communauté nationale des contre-terroristes vous étiez inconnu il y a encore deux ans. Je respecte cette rude pudeur, celle de ceux qui ont connu le feu et ne voient guère d’intérêt à se mêler aux mignons qui hantent les couloirs des palais de la République, et j’admire que la conscience que vous avez de votre responsabilité vous ait conduit à surmonter votre dégoût pour les bavardages inutiles et les débats oiseux. Votre sévérité sur les réseaux sociaux doit ainsi être mise sur le compte de cet intransigeant professionnalisme qui vous place un cran au-dessus des Pseudos experts autoproclamés (PEAP) que nous subissons tous à longueur de journée.

Samuel Laurent

A la lecture de votre dernier ouvrage, rares ont été les pages où je n’ai pas souri de plaisir ou retenu un frémissement de satisfaction devant telle ou telle réflexion, fruit d’un authentique travail de terrain et d’une connaissance remarquablement profonde des ressorts du jihadisme. Il se trouvera, évidemment, toujours quelque pinailleur pour objecter que la présence de réseaux jihadistes en France n’est pas nécessairement liée à l’organisation Al Qaïda, mais qu’importe, après tout. Ce qui compte, en effet, est de se mobiliser sans plus attendre et on veut croire, à la lecture de ce futur classique, que nos gouvernants agiront enfin. Nous n’avons que trop tardé et je peux avouer ici que votre livre est celui que j’aurais aimé écrire pour éveiller nos concitoyens. C’est désormais chose faite.

Bravo, donc, et merci.

L’Afrique, c’est chic.

Un mois après l’enlèvement de plus de deux cents jeunes filles à Chibok par les poètes incompris de Boko Haram, la secte islamiste radicale qui sévit dans le nord du Nigeria depuis 2000, le monde paraît prendre conscience de l’existence dans ce pays d’une menace terroriste particulièrement virulente. Elle n’a pourtant rien de nouveau et fait l’objet, depuis des années, du suivi attentif de nombre de services et d’universitaires. On pourra ainsi consulter avec profit les travaux de Marc-Antoine Pérouse de Montclos ou, par exemple, les études régulières du Combating Terrorism Center (CTC) de West Point.

Je ne vais évidemment pas revenir sur l’émergence déjà ancienne d’un islamisme combattant au Nord Nigeria. J’avais d’ailleurs, il y a déjà deux ans, rapidement évoqué ceux qui, un temps, se présentèrent comme des Taliban nigérians, provoquant à Paris quelques moqueries méprisantes (« Ah la la, ces Africains, quand même ») associées aux habituelles invocations (« L’islam africain est pacifique »). Pour beaucoup d’observateurs, ces sanglantes turbulences dans une région déjà frappée par bien des maux (pauvreté, corruption, défaillance de l’Etat, tensions ethniques) étaient localisées et ne devaient être vues que comme les vicissitudes de la vie d’un Etat complexe et instable au cœur d’une région souvent observée avec paternalisme.

Comme souvent se heurtèrent là l’approche transversale et volontiers pessimiste d’une génération de contre-terroristes qui poursuivaient leur mission (et leurs cibles) comme ils le pouvaient et les réflexes d’analystes politiques excellents dans le suivi de leurs dossiers géographiques mais parfois incapables de saisir l’ampleur des interconnexions. Alors que nos enquêtes nous conduisaient d’un bout à l’autre de la carte, ceux qui auraient pu nous éclairer nous percevaient d’abord comme une bande d’hystériques capables de dévaster la planète pour s’opposer à une menace dont ils ne percevaient pas l’originalité.

Je ne vais donc pas me risquer à expliquer ou décrire dans le détail la vie et l’œuvre de Boko Haram – même si certains articles récemment parus en France pourraient rendre ce projet nécessaire. Il ne me semble, en revanche, pas inutile d’aligner quelques réflexions, comme toujours de bon sens.

Commençons donc par la campagne d’indignation, probablement sincère à ses débuts, lancée sur les réseaux sociaux. Devenu un phénomène mondial grâce à l’Impératrice, qui l’a relayé, le fameux slogan #bringbackourgirls, inventé au Nigeria, n’en finit pas de s’afficher sur nos écrans, dans les mains de personnalités qu’on n’imaginait pas si sensibles à la violence au Nigeria. On y brûle pourtant des écoles et églises depuis plus de dix ans, et les attaques contre les enfants ou les adolescents y sont monnaie courante. Pas plus tard que le 25 février dernier, 42 adolescents ont été massacrés dans le dortoir de leur lycée à Buni Yadi, dans l’Etat de Yobe, sans que leur mort provoque autre chose qu’une poignée d’articles. De même, le jour où étaient enlevées les jeunes filles de Chibok était commis à Abuja un attentat dans une gare routière dont le bilan a atteint le score très honorable de 75 morts. J’ajoute qu’un suspect de cet attentat a été arrêté au Soudan le 14 mai.

#bringbackourgirls

Gare routière d'Abuja le 14 avril

De tous les Etats confrontés à la violence islamiste radicale, le Nigeria, aux côtés du Yémen ou de l’Irak, est un des plus durement touchés, sans autrement attirer l’attention des grands médias. Comme en Algérie, où seule la violence commise dans la capitale provoque un vague intérêt par chez nous, le Nigeria ne fait la une qu’en cas d’authentique carnage ou de frappes symboliques. Le reste du temps, les attentats réguliers à Maiduguri ont bien moins d’écho ici que les déclarations ordurières d’un tapin espagnol exprimant avec élégance son dépit de ne pas voir son petit ami s’envoler au Brésil avec l’équipe de France de balle aux prisonniers. Qui sait, par exemple, que la capitale fédérale nigériane a été touchée par des attentats en 2010, 2011, 2012, avant ceux de ce début d’année, et qu’ils ont visé des bâtiments de la police, le siège des agences des Nations unies ou un quotidien ?

Personne ne déplore évidemment la mobilisation initiale en faveur des jeunes filles de Chibok. Nombreux, en revanche, sont les observateurs du pays, sur place ou à Paris, qui s’agacent de son incohérence, de son caractère tardif et partiel, et de sa totale inefficacité – comme dans cet intéressant article de L’Express. Certains, et je peux entendre leurs arguments, estiment même que cette soudaine furie sert les intérêts de Boko Haram en lui donnant une audience mondiale.

Il me semble, en réalité, que le groupe, certes peu ou pas connu du grand public occidental, était depuis longtemps l’objet de toutes les attentions des Etats que la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest préoccupe. Responsable de plusieurs enlèvements d’Occidentaux, lié à AQMI et aux Shebab somaliens avec lesquels il entretient d’étroites relations (y compris financières), maison mère d’Ansaru, un autre groupe de charmants bambins, le mouvement inquiète et mobilise. On a vu des membres de Boko Haram au Mali, et les recrutements au Niger, parmi les réfugiés sont nombreux et aisés. Plusieurs services ont même longtemps cherché le coordinateur algérien présent au Nord Nigeria qui œuvrait pour tout ce petit monde.

Dans le nord du Cameroun voisin, BH est très à son aise et défie les autorités de Yaoundé, décidément bien impuissantes. Il y bénéficie du développement, déjà ancien, de l’islam radical, selon un schéma bien connu que j’ai rapidement exposé ici. L’armée nigériane, qui ne fait pas dans la dentelle, effectue d’ailleurs de régulières incursions chez son voisin afin d’y poursuivre les opérations de combat qu’elle mène depuis des mois contre le mouvement. Je rappelle d’ailleurs que les récentes libérations d’otages français détenus au Nord Nigeria se sont faites grâce à d’obligeantes décisions de la justice camerounaise relâchant des membres de BH. Et à Niamey, le 1er juin 2013, une audacieuse attaque de la prison de la ville a permis à plusieurs jihadistes de se faire la belle, dont des petits gars de Boko Haram. Autant dire que ça va, merci, le mouvement est plutôt observé de près.

La mobilisation médiatique qui se développe en Occident exaspère, à dire vrai, les spécialistes du Nigeria. Je n’en suis pas un, mais j’en côtoie plusieurs de (très) près et je partage leur agacement devant cet emballement qui semble découvrir la violence qui ensanglante le pays depuis si longtemps, dans l’indifférence générale. Même la récente visite du Président, il n’y a pas si longtemps, n’a manifestement conduit nos compatriotes ou notre chère presse à s’intéresser intelligemment à notre premier partenaire économique en Afrique sub-saharienne. N’y avait-il pas moyen de s’émouvoir, avant la tragédie de Chibok, du terrorisme qui ravage le nord du pays, jette des milliers de civils sur les routes et déstabilise toute une région ?

On en vient alors à contempler avec consternation, non pas tant les #bringbackourgirls qui fleurissent sur Internet que le rassemblement mondain tardif et indécent, au Trocadéro, de personnalités aux indignations sélectives et à l’ignorance quasi complète. Mesdames, si la situation des populations au Nigeria, en particulier dans les Etats où est appliquée la charia, vous choque tant, pourquoi ne pas avoir réagi après les combats du 19 et du 20 avril 2013 dans le village de Baga, sur les rives du lac Tchad, au cours desquels 185 personnes sont mortes ? Ou après l’attaque d’une résidence universitaire, le 2 octobre 2012, qui a vu près de 30 étudiants égorgés ou abattus par les terroristes de Boko Haram ? Il faut sans doute conclure, après vous avoir entendues aligner les truismes au sujet d’un pays que vous ne placiez pas sur une carte il y a une semaine, que vous êtes là, au mieux parce que vous êtes des ignorantes repenties, au pire par que c’est follement trendy d’aller manifester contre des jihadistes avant d’aller passer un casting et que ça renforce votre image de people responsable. Celles qui ont un peu de temps pourraient d’ailleurs se mobiliser pour sauver cette jeune Soudanaise condamnée à la pendaison pour apostasie.

Se pose alors la question des conséquences pour Boko Haram de cette bruyante mobilisation. Comme souvent, on nous dit qu’il ne s’agit pas de donner trop de visibilité à un groupe terroriste, qui, et c’est vrai, fait ce qu’il fait pour créer un effet médiatique qui se transformera en pression politique. C’est vrai, mais c’est impossible à réaliser, et sans doute pas totalement pertinent.

Boko Haram, qui n’est plus une secte, n’est pas non plus un véritable mouvement jihadiste. Les racines communautaires de son combat en font un groupe véritablement à part au sein de la mouvance islamiste combattante mondiale (il faudrait regarder de près le TTP pakistanais, pour essayer de modéliser tout ça, puisque l’Armée islamique de l’Ogaden n’est plus qu’un souvenir romantique). Par ailleurs, la puissance des coups qu’il porte aux autorités, comparable à ce qu’on observe au Yémen de la part d’AQPA, lui garantit une notoriété régionale et toute l’attention des autorités, directement et violemment défiées dans leur existence même. Considérer, ainsi, qu’en se mobilisant ici on fait le jeu de groupe là-bas révèle une profonde méconnaissance du contexte nigérian, et néglige les circonstances de cette mobilisation.

Les caractéristiques de Boko Haram, que j’ai évoquées plus haut (ancienne secte, lutte communautaire, attaques répétées contre les populations), font donc du mouvement un groupe singulier. L’enlèvement de Chibok – une ville où devait se rendre le président Jonathan avant de se rendre à Paris et où il n’ira finalement pas – doit être vue comme une nouvelle déclinaison de la Prise d’otages de masse (POM). Ces opérations, lourdes et complexes (Boudennovsk, Moscou, Beslan, Bombay, In Amenas, Arlit, Nairobi) visent à obtenir un impact politique majeur en faisant durer l’événement le plus longtemps possible (jusqu’à trois jours, pour l’instant) et en révélant les faiblesses des autorités. La capture de plus de deux cents jeunes filles par un groupe de terroristes, leur déplacement, les affirmations selon lesquelles elles seraient vendues une par une à des jihadistes esseulés, et les rumeurs qui en voient certaines en RCA, sont autant de facteurs qui ne pouvaient que provoquer un retentissement maximal, sans que les exclamations occidentales y soient pour quelque chose.

Dès l’enlèvement connu, l’émotion a été très vive et a placé les autorités sous un flot ininterrompu de critiques. Initiées par les familles des captives, elles ont été relayées par la presse et les observateurs, dans le pays comme ailleurs. Imaginer que le phénomène relayé sur Internet ait pu être déterminant relève d’une forme sournoise de paternalisme, comme si les Nigérians avaient besoin des Occidentaux pour se révolter quand un groupe terroriste s’en prend à leurs enfants. De même, penser que toute l’affaire serait restée dans l’ombre sans ce fameux hashtag révèle un regard bien lointain sur le pays et la région.

A dire vrai, au lieu de se lamenter ou d’aligner les lieux communs, il ne serait pas inutile de mesurer les conséquences négatives pour le groupe de cette opération. L’émir de Boko Haram, Abubakar Shekau, n’est certes pas l’homme des demi-mesures et il mène depuis des années une stratégie particulièrement violente, associant attentats, guérilla et massacres. Il a cependant manifestement franchi un palier avec cette affaire, qui lui échappe désormais et qui lui offre une notoriété qui lui dessert. Condamnés par Al Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite, les enlèvements de Chibok et les déclarations incendiaires qui ont suivi peuvent éloigner Boko Haram du reste de la mouvance islamiste combattante.

Au lieu d’affirmer, par pure ignorance, que le mouvement n’a pas de lien avec les autres groupes de la région (alors que, par exemple, la montée en gamme des opérations conduites depuis des mois tient d’abord aux formations reçues au Mali en 2012 des instructeurs du MUJAO et d’AQMI), il serait bon de s’interroger sur l’effet de l’affaire de Chibok sur ses relations régionales. A ce sujet, il n’est sans doute pas inutile de se rappeler des lourdes conséquences pour le GIA des massacres de 1997 et 1998, à commencer par la perte de ses idéologues londoniens, de ses réseaux européens et son expulsion des camps des afghans et pakistanais.

Outre que l’affaire de Chibok pourrait donc isoler Boko Haram, et peut-être même fragiliser son émir, il faut constater que la mobilisation internationale n’est pas que médiatique. La France, qui suit la situation au Nord Nigeria depuis des années et ne voit pas d’un bon œil s’étendre ce foutoir vers le nord ou l’est, tente de développer avec le pays une coopération sécuritaire sérieuse. La chose n’est pas aisée, tant les services nigérians sont attachés à leur indépendance. Jusqu’aux attentats d’Abuja en 2011, les autorités refusaient toute aide extérieure, mais elle leur a été aimablement imposée par l’Empire, qui a ouvert une légation du FBI dans le pays. Les Britanniques, également fort mal considérés dans ce domaine, ont réussi à convaincre leur ancienne possession qu’elle ne pouvait pas poursuivre seule dans cette voie.

Pour autant, la stratégie nigériane contre Boko Haram est d’abord militaire, et donc, quand on connaît l’armée nigériane, sans grande finesse. On est loin de la COIN préconisée dans les pays occidentaux, sans même parler du fait que certaines unités se comportent au moins aussi mal sur le terrain que l’ennemi qu’elles pourchassent. Enfin, les deux principales agences de renseignement nigérianes, le SSS et le NIA, si elles sont compétentes, se livrent une terrible guerre de périmètre et n’entendaient pas, jusqu’à il y a peu, réellement coopérer avec les services occidentaux.

Le fait est que le sommet de Paris pour la sécurité au Nigeria, prévu le 17 mai, signe un terrible désaveu pour la plus grande puissance d’Afrique de l’Ouest. Voilà, en effet, qu’un Etat européen convoque abruptement une conférence internationale au cours de laquelle doit être évoquée une situation de crise intérieure dont les conséquences menacent toute la région. Il y a là une terrible perte de souveraineté, même symbolique, et si on voit mal comment les services français ou britanniques vont aider en si peu de temps à retrouver les captives (on leur souhaite évidemment tout le succès possible) il est désormais publiquement admis que le Nigeria ne maîtrise pas le nord de son territoire. On a déjà vu meilleur signal.

Alors que la France réorganise en profondeur son dispositif sahélien en le tournant vers le nord, il va falloir s’interroger sur nos capacités à gérer une crise nigériane qui pourrait fusionner avec d’autres, ou pour le moins interagir avec elle. Le Cameroun, dont la radicalisation du Nord est documentée depuis des années sans qu’aucune action n’ait été entreprise, fait figure de maillon faible. Je suis, pour ma part, extrêmement préoccupé par la situation au Niger, au cœur de la région. Une crise majeure dans ce pays aurait d’immenses conséquences, pour tout le monde, et nous forcerait à mener une guerre dont nous n’avons, malgré nos succès, peut-être plus les moyens. L’Empire ne s’y trompe pas, étudie la question et renforce à la fois ses positions et ses moyens.

Autant dire que si ça a commencé il y a déjà longtemps ce n’est pas près de finir.

Le renseignement au cinéma : les faits et les certitudes (1)

Les jihadistes d’AQMI ? Une bande de pouilleux balayés en une semaine, et de la main gauche, encore. Le jihad ? Un feu de paille. Les milices en RCA ? De grands enfants un peu turbulents qui ne connaissent pas la puissance de la magie de l’homme blanc. Les attentats de Nairobi et Dar-es-Salam en 1998 ? Les services secrets soudanais. Les Ardennes ? Infranchissables. Le Vietminh ? Sans artillerie. La chevalerie française à Azincourt ? Invincible.

Depuis des décennies, les intelligences studies se concentrent sur les dysfonctionnements conduisant aux naufrages que connaissent de temps à autre les services de renseignement et les états-majors. On peut ainsi lire, essentiellement en langue anglaise, de fascinants développements sur les biais idéologiques, les dérives technologiques, les filtres culturels, les aveuglements collectifs et les pressions gouvernementales qui peuvent mener à des échecs.

On oublie cependant trop souvent d’étudier la capacité de nuisance de personnalités isolées, placées à des postes centraux et qui, armées de leurs seules convictions, conduisent avec elles tout le système dans le mur. Dans un monde idéal, de tels responsables se verraient contrés par leurs supérieurs, ou circonvenus par leurs subordonnés, mais il n’est pas toujours possible de s’opposer aux options retenues, quand bien même on en aurait la volonté. Dans le système pyramidal qui caractérise les administrations, la pensée hétérodoxe ne peut être la bienvenue et la force de conviction vient avec la puissance hiérarchique.

Obama RCA Sangaris

Ce décalage entre la réalité sur laquelle il faudrait peser et ceux qui ont les moyens de le faire mais n’en éprouvent pas le besoin explique bien des échecs. S’il n’est évidemment pas question d’exonérer les services de leurs responsabilités – et elles sont parfois tellement grandes qu’on est pris de vertige, il n’est pas inutile de se pencher sur le cas de ces professionnels déconnectés usant de leur pouvoir pour imposer au système des décisions au mépris des faits, des analyses ou même du bon sens.

Je pourrais, par exemple, vous parler du regretté Fazul Abdallah, dont la carrière aurait pu être abrégée, mais ce serait retourner la hallebarde dans la plaie, et ça n’est pas mon genre, d’autant plus que cette histoire est déjà ancienne. Je préfère m’arrêter sur une idée soufflée par Clarisse qui réagissait à la fois aux scissions au sein du jihad syrien et des difficultés observées dans les grands services de renseignement et de sécurité occidentaux – et pas que – face à l’islamisme combattant. « Il s’agit d’une lutte entre les anciens et les modernes », m’a-t-elle asséné. « Les seconds prennent le pas, parfois brutalement, sur les premiers », déphasés, dépassés, déconnectés, presque perdus.

Aux combattants des années ’90 et 2000 succèdent à présent de jeunes hommes encore plus radicaux, sans attache personnelle avec le jihad fondateur contre les Soviétiques et formés par la résistance à l’Empire en Irak. Après tout, le jihad syrien, mené en partie par un groupe formé par Abou Moussab Al Zarqawi, n’est qu’une déclinaison du jihad irakien, et il s’en diffère surtout par son ampleur et sa facilité d’accès.

Face à ces terroristes, les services qui les combattent sont dirigés par des hommes ayant parfois, eux aussi, fait leurs classes contre les Soviétiques (ou les Syriens, même si certains l’ont manifestement oublié). Dans l’administration et les forces armées, où les promotions sont plus lentes qu’au sein de groupes clandestins pratiquant un darwinisme brutal et sans entrave (bien que ponctuellement attachant par son refus des compromis), cette génération de hauts responsables se voit forcée de lutter contre des hommes qu’elle comprend d’autant moins qu’ils ont succédé à des terroristes dont elle ne saisissait déjà pas les motivations, ou sur lesquels elle projetait de vieux concepts.

Si l’explication ne peut évidemment tout éclairer, elle a l’immense mérite de souligner une des caractéristiques de cette guerre qui dure et n’en finit pas de s’étendre. Contre des ennemis en colère qui innovent et se nourrissent de nos ripostes mêmes, nos systèmes socio-politico-administratifs ne peuvent, fort logiquement, que tenter d’améliorer l’existant sans parvenir à faire la révolution. Cet état de fait explique, en partie, mon immense scepticisme quand on me parle de lutte contre la radicalisation religieuse. Surtout, on voit mal comment ceux qui ont ignoré un phénomène, l’ont mal compris ou l’ont nié pourraient, d’un coup, et le cerner parfaitement et concevoir des stratégies que devraient valider des dirigeants encore plus impuissants.

Monty Python and the Holy Grail, de Terry Williams et Terry Jones, 1975.

Vous savez, donner tous les moyens à des incapables, c’est comme verser de l’huile sur le feu.

J’aimais beaucoup Michael Moore pour son travail, non pas de documentariste mais de cinéaste engagé. J’avais ainsi apprécié Roger and Me (1989), bien rigolé devant Canadian Bacon (1995) malgré ses faiblesses, et partagé les indignations de Bowling for Columbine (2002, Oscar du meilleur documentaire). Il y montrait un authentique sens de l’indignation et argumentait de façon efficace. Sa lutte contre l’élection, en 2000, de George W. Bush dans des conditions pour le moins discutables fut également admirable, mais elle marqua certainement le début de la fin.

En 2004, Michael Moore remporta la Palme d’Or à Cannes pour Fahrenheit 9/11, un film à charge éreintant l’Administration Bush et posant des questions que d’aucuns jugèrent pertinentes au sujet des attentats de New York et Washington. Présenté abusivement comme un documentaire, Fahrenheit 9/11 est en réalité un brulot dans lequel le talent de Moore pour la parodie, sa faconde, son admirable mauvaise foi, se substituent habilement à toute réflexion de fond sur le terrorisme, le renseignement ou la géopolitique. Salué par tous alors que le monde était encore outré de l’invasion de l’Irak par l’Empire, le film n’est certainement pas un documentaire mais bien, au contraire, l’œuvre très personnelle d’un homme, Michael Moore, qui en déteste un autre. Il faut le voir comme le témoignage du climat politique d’une époque et non comme une date majeure du cinéma.

Fahrenheit 9/11

Ça n’est évidemment pas un hasard si le film a remporté en France un grand succès. Flattant les Français dans leurs convictions, même les plus imbéciles, il a donné l’impression à certains qu’ils comprenaient enfin ce qui était arrivé ce fameux mardi 11 septembre 2001, et a contribué, j’en suis persuadé, à développer l’esprit conspirationniste qui fait voir des machinations imaginaires partout alors que la réalité est bien plus complexe et subtile – et donc plus délicate à appréhender.

Un an avant la sortie de Fahrenheit 9/11, un grand documentariste français, William Karel, s’était également penché sur la face cachée de l’Empire en s’attaquant à la CIA. Diffusé par Arte, co-écrit avec Alexandre Adler, CIA. Guerres Secrètes, en trois parties, promettait d’éclairer le fameux service de renseignement, qui ne cessait de faire la une en raison des attentats du 11 septembre et des mensonges ayant précédé l’invasion de l’Irak. Censé être un travail sérieux, il était manifeste qu’il était avant tout à charge, comme le laissait supposer le climat régnant en France et en Allemagne à l’époque et la médiocrité des commentaires lus et entendus alors. Je dois dire, en passant, qu’une décennie de guerres et d’opérations spéciales n’y ont pas changé grand’ chose, mais ne nous égarons pas, comme disait Grouchy.

CIA. Guerres secrètes.

J’ai revu les 2h36 du film avant d’écrire cette chronique, et je suis toujours incapable de vous dire de quoi Karel et Adler nous parlent. En 1987, Bob Woodward avait déjà publié un livre (que j’ai rapidement évoqué ici) traduit en français sous le titre, justement, de CIA. Guerres secrètes. 1981-1987. (Stock, 606 pages). Il y décrivait les opérations clandestines de l’agence en Amérique centrale, les manœuvres de couloir à Washington, les opérations associant Israéliens, Saoudiens, et Iraniens autour du Liban, et il y expliquait les évolutions de la communauté américaine du renseignement à la suite de la guerre du Vietnam, du Watergate et des dérives du FBI contre la contestation étudiante.

La CIA par Bob Woodward

En 156 minutes, William Karel fait mine de vouloir en dire plus, mais son propos est ailleurs. Organisé en trois époquess, (Opérations clandestines 1947-1977 ; La fin des illusions 1977-1989 ; D’une guerre à l’autre 1989-2001), son documentaire souffre de lourds défauts, et on aurait aimé qu’il partage avec le livre de Woodward autre chose que le titre. CIA. Guerres secrètes. n’est ainsi qu’une construction intellectuelle biaisée dont le seul but est de critiquer la CIA, et donc le pouvoir américain sans jamais convaincre.

La chose, en soi, est parfaitement respectable, et Dieu sait qu’on peut dire bien des choses sur ce service. Après tout, l’adoration sans faille est au moins aussi insupportable que la critique gratuite. Une fois de plus, ce qui pêche ici est le mélange de mauvaise foi et d’incompréhension crasse des ressorts profonds de la diplomatie américaine – à tel point qu’on croit parfois lire ou entendre Eric Laurent, c’est dire – et une méconnaissance absolue de ce que sont le renseignement et l’action clandestine.

Karel et son équipe ont pourtant rencontré des interlocuteurs de haut niveau, anciens directeurs, hommes de terrain, historiens, et ces entretiens sont, et de loin, le point fort du film. On a cependant rapidement l’impression que tout est orienté et que les témoignages ne sont là que pour soutenir une vision nécessairement très négative de la CIA et des Etats-Unis. Les propos de Robert Gates et de Frank Carlucci, par exemple, sont montés de telle façon qu’on ne peut que douter de leur sincérité, et ils ne servent aucunement à nourrir une réflexion.

A l’inverse de la méthode historique, William Karel et Alexandre Adler n’étudient, en effet, pas le matériau recueilli pour en tirer des conclusions. Ils choisissent, au contraire, les extraits pour alimenter une vision, et révèlent ainsi qu’ils sont les victimes, consentantes, d’un biais de confirmation qui ne déplairait pas à Gerald Bronner (in La Démocratie des Crédules, PUF, 2013, 360 pages). Comme souvent en France, la vision des Etats-Unis et de leur puissance repose sur une poignée de fortes pensées, bien connues, qui postulent que les Américains sont des crétins, que leur gouvernement est corrompu et que leurs services de renseignement sont nuls. Ces affirmations, qui seraient taxées de racisme si elles étaient proférées à l’encontre de la Turquie ou de la Corée du Sud, ne satisfont que les idiots et ne devraient pas faire l’objet de documentaires sur Arte. Bon, en même temps, si je vous parlais motoculture ou drones, hein…

Dieu sait qu’il y a des choses à dire sur la CIA – et le FBI, qui en prend aussi pour son grade – mais pas comme ça, pas sans rien comprendre. Le film évoque vaguement le Chili, survole le Nicaragua, la mort de Lumumba ou le projet Phoenix au Sud Viêtnam. Il prend bien soin de ne presque jamais adopter une perspective historique et préfère largement reprendre des explications caricaturales sur le pétrole du Golfe – sans, par exemple, mentionner le fait que s’il est américain il est consommé en Europe ou au Japon. On est censé parler de guerres secrètes, d’opérations illégales, de domination mondiale, et on a l’impression de voir une mauvaise adaptation de James Ellroy ou de James Grady.

Le principal défaut du film reste cependant le manque de clarté de son projet. De quoi parlons-nous ? D’impérialisme ? Non, car il manque quantité de réflexions de théoriciens, de diplomates, d’observateurs étrangers. De renseignement ? Non, pas vraiment, car on ne parle pas de méthodes, à peine d’organisation, et la description des relations entre la CIA et le Sénat, par exemple, est incomplète. Je défie d’ailleurs quiconque de comprendre l’affaire de l’Irangate à l’aide de ce seul film.  De corruption, de relations coupables ? Oui, mais en oubliant les tentatives de moralisation d’un métier qui ne peut être pratiqué par des séminaristes et démontrant une grande ignorance des caractéristiques de la nation américaine. Les sempiternelles leçons sur le complexe pétrolier texan et le poids des lobbys sont bien plus intéressantes chez Oliver Stone.

Le film ne devient finalement distrayant que lorsqu’il aborde le jihad et les événements ayant conduit aux attentats de septembre 2001. Il prend alors son temps, et on se dit qu’il aura donc fallu attendre plus d’une heure (au cours de laquelle on aura survolé un demi-siècle, une paille) pour enfin s’attaquer au sujet. Mais là encore on est déçu. Si Karel obtient des témoignages passionnants, il n’en fait rien et on reste, encore une fois, confronté à cette incohérence argumentaire typiquement française qui postule que tous ces gens sont des abrutis incompétents et qu’ils sont la puissance dominante.

Au final, on se demande bien ce que Karel et Adler ont voulu faire. Le film n’est pas une charge cruelle, il n’est pas un travail d’historien, et il faut peut-être le voir comme une tentative de vulgarisation. Mais on n’explique bien que ce qu’on comprend, et on ne peut pas déplorer l’ignorance de nos concitoyens quand on réalise que rien n’est fait pour les en affranchir.

Y a du suif chez Tomate.

Juin 2013. Un fort de la banlieue parisienne. Il pleut. Un think tank organise un colloque consacré au renseignement, et la gestion de la menace terroriste va occuper, évidemment, une place centrale dans la journée qui s’annonce. Comme à mon habitude, je suis avachi au fond de la salle, blasé, déjà déçu, et j’observe les participants entrer et s’installer.

On trouve là une poignée de journalistes, des parlementaires, pas mal d’uniformes, et les habituels observateurs au statut incertain – dont je suis – qui se mêlent aux professionnels. Je reconnais quelques visages, un ancien chef du RAID, des directeurs de la Sûreté de géants industriels français, les usual suspects déjà croisés depuis des années dans de semblables enceintes, et parfois dans les médias. Je serre quelques mains, avant de me vautrer pas très loin du fond de l’amphithéâtre, selon une habitude ancienne.

Comme toujours, je ressens un mélange d’excitation et de dépit anticipé alors que de hauts responsables de nos services vont nous délivrer, sinon ce qu’ils pensent, du moins ce qui pourrait s’apparenter à la parole officielle au sujet de la menace jihadiste. Je m’attends à tout, et surtout à une longue litanie de propos généraux, pesés et mesurés, mais je me trompe.

La journée commence par le discours d’un député devenu récemment, par on ne sait quel enchaînement de circonstances, un spécialiste écouté des questions de renseignement. Son rapport sur l’affaire Merah n’a pourtant pas bouleversé grand monde, mais il faut croire que son but n’était pas tant d’identifier les failles ayant conduit au fiasco que l’on sait que de placer son auteur sur une trajectoire le menant à la place Beauvau. Se présentant volontiers comme un sourcilleux défenseur des citoyens que nous sommes face à la toute puissance des services de sécurité, notre homme, en réalité, est surtout fasciné, et son militantisme n’est que de façade. Il n’est pas le seul, me direz-vous, et on ne lui en tiendra donc pas rigueur.

Ayant longuement énuméré ses nombreux mandats, cet irréprochable élu de la République laisser enfin sa place au premier des orateurs, un – très – haut fonctionnaire qui va nous expliquer la vie. Brillant causeur, esprit acéré, technocrate expérimenté promis aux plus hauts postes, il aligne avec une morgue stupéfiante une invraisemblable série d’erreurs et de présupposés idiots au sujet du jihad. Sa perception est celle d’un mauvais étudiant en 1ière année, ou pire, celle largement partagée par nos chefs, et il restitue une vision du terrorisme qui n’a pas évolué depuis la fin de la guerre civile libanaise. Les jihadistes isolés ? Des dingues. Le terrorisme suicidaire ? Des détraqués. Le jihad lui-même ? Rien de très original, un simple feu de paille, pour tout dire. Il n’évoque pas les prises d’otages de masse, la multiplicité des acteurs ou leur coordination souple, et choisit de disserter comme à un comptoir au lieu de tenter une modélisation de la menace. Dieu merci, il nous épargne au moins les habituels lieux communs sur les drones, laissant cette tâche à la presse française.

Je capte dans la salle des regards étonnés, mais je ne perds surtout pas de vue, sagement assis derrière lui, les chefs de service dont les visages reflètent une consternation croissante à mesure qu’il avance dans son propos. Sa dissertation, d’ailleurs, perd progressivement de sa superbe, et en vient même à se contredire – le drame de ceux qui parlent trop longuement de ce qu’ils ne comprennent pas. Bien qu’inondant Twitter de remarques acerbes et d’attaques, parfois injustes, je suis loin de jubiler tant ma consternation croît.

Malgré toutes ces années, en effet, à fréquenter le meilleur et surtout le pire du management à la française, je garde, sans doute en raison de mon éducation déplorablement bourgeoise, un respect de principe pour ces hauts responsables, issus de nos meilleures écoles, sélectionnés par les plus difficiles de nos concours, aux carrières éloignées de nos préoccupations terre à terre. Du coup, chaque nouvelle illustration de leur incompréhension me déçoit, et parfois même me blesse tant leur aveuglement constitue un danger pour nous tous, et la preuve que le travail des administrations ne saurait infléchir le cours de leurs propres réflexions. Quand on sait tout, à quoi bon écouter les autres ?

Rien, en effet, n’est plus éloigné de la réalité de la menace et de son appréhension par les services que le discours flamboyant mais creux qui nous est asséné avec suffisance par l’orateur. Puisque je ne peux pas me lever et hurler, je me démène donc sur Internet, relevant tant bien que mal, les unes après les autres, les incongruités et autres idioties entendues, et Dieu sait qu’il y en a.

Mais le supplice prend fin, déjà, nous laissant assommés, presque hébétés, tant il est manifeste que ce fonctionnaire, dont on dit qu’il est écouté au plus haut niveau de l’Etat, a au moins une guerre de retard, sans même parler de sa compréhension des évolutions de nos sociétés. A dire vrai, ricaner au fond d’un fauteuil comme je l’ai fait a pu me distraire, mais à la longue la chose devient lassante, puis franchement déprimante, en plus d’être parfaitement vaine. Sans doute peut-on voir dans cette déplorable attitude une nouvelle manifestation d’arrogance, mais il s’agit surtout d’une marque d’inquiétude.

Ce sentiment est d’ailleurs confirmé par la première intervention d’un chef de service. Voilà, en effet, que le Directeur du Renseignement intérieur se penche vers le micro. Le responsable policier semble dépité, presque abattu. On pourrait croire qu’il est encore sous le choc des idioties entendues tantôt, mais, bien vite, on découvre la vérité.

En près de vingt ans, vous n’imaginez pas à combien de briefings j’ai été contraint d’assister, combien d’interminables séances d’information j’ai dû subir, à Paris comme dans bon nombre de capitales, et parfois pour entendre des synthèses de lieux communs ou des compétitions de langue de bois. Ici, dans ce fort de banlieue, devant un parterre d’officiers supérieurs à la retraite devenus cadres supérieurs au service du grand capital et de parlementaires pensant déjà à leur week-end sur les marchés, le responsable de la sécurité intérieure nationale va pourtant casser cette pénible habitude, et sa franchise, rarissime chez un homme de son rang, va permettre à l’auditoire d’entendre une authentique évaluation de la menace, telle qu’on peut parfois en entendre lors des véritables réunions de travail entre services.

Le moment, déjà intrinsèquement précieux, s’impose très vite comme un de mes souvenirs les plus forts, dans une carrière qui n’en est pourtant pas avare. Voilà, en effet, qu’après des années de communication maîtrisée et de propos incomplets, quelqu’un qui sait dit les choses, simplement, sans fioritures. Après tout, qui essaye d’habitude de décrire la nature de la menace jihadiste au public ? De faux experts, spécialistes en tout, bons à rien, courant les plateaux pour vendre des analyses écrites par d’autres, ou des retraités qui, après avoir nié l’existence de l’ennemi et perdu nombre de batailles, répètent ad nauseam qu’ils avaient tout compris mais qu’on ne les a pas écoutés. C’est si facile d’avancer des certitudes au lieu d’affronter la réalité pour y voir les dogmes remis en cause par l’ennemi.

Le DCRI expose donc la situation, avance quelques chiffres, contredit en passant les donneurs de leçons en se plaignant du faible nombre d’écoutes téléphoniques administratives, et énonce une vérité froide, cruelle : les terroristes finiront par réussir à frapper.

Je ne sais plus quelle a été sa formule exacte, mais j’ai bien noté que peu des hauts responsables assis dans les premiers rangs avaient réagi. Sans doute plus émotif, j’ai, pour ma part, bien sursauté. En quelques secondes, le patron de la sécurité intérieure venait, à l’instar de son homologue britannique en 2005, d’admettre qu’un attentat sur le territoire national était inéluctable. « Ils vont finir par passer », a-t-il même glissé, comme un personnage d’Aliens (1986, James Cameron) ou de Wold War Z (le roman de Max Brooks, publié en 2006) confronté à une menace déferlant sur des défenses insuffisantes ou inadaptées. Et le voilà lancé dans un exposé sans langue de bois, évoquant des adversaires évoluant rapidement, innovants, autonomes, bien formés et bien commandés – ce qui n’est pas le cas de tout le monde. #jemecomprends.

En quelques mots, ce praticien chargé de la défense du territoire a réduit en miettes l’exposé introductif. A la différence des mandarins et autres éminences plus ou moins grises, ses remarques ne reposaient pas sur d’anciennes certitudes issues de livres rédigés à l’occasion des guerres précédentes, mais bien sur l’observation du terrain. Il ne s’agit pas, ici, d’être le plus intelligent ou le plus élégant, mais bien de remplir au mieux la mission confiée, et ça n’est possible que si on saisit dans toute sa complexité la nature du danger.

Au-delà de la franchise du DCRI puis des autres directeurs, tout aussi directs, qui parlent au cours de cette matinée, on ne peut que constater l’existence de ces gouffres béants entre certains hauts fonctionnaires proches du politique, les chefs de nos services, le monde universitaire, les journalistes et le public. Face à une menace d’une fascinante complexité, se nourrissant de nos failles et de nos crises, personne ne communique au-delà des impératifs opérationnels immédiats, et aucune réflexion stratégique commune n’est menée en dehors des synthèses gouvernementales devenues insipides à force de lâcheté et/ou de calculs à courte vue. Tant pourrait cependant être dit, et peut-être même réalisé, si les logiques administratives, les luttes de périmètres et les compétitions stériles étaient abandonnées, au moins pour établir une poignée de constats. Imaginez que nous soyons en guerre, ce serait terrible. Oh wait…

What did you see, old man?

Les grands studios hollywoodiens, en panne d’inspiration depuis de trop longues années, n’en finissent pas revisiter les grandes franchises. Le résultat est parfois remarquable, comme lorsque Christopher Nolan s’empare de Batman (Batman Begins en 2005, The Dark Knight en 2008, The Dark Knight Rises en 2012), et parfois d’une rare indigence (Lone Ranger, en 2013, pour ne citer qu’un des exemples les plus récents). Le fait est que cette fuite en avant, dont les bénéfices permettent de financer le cinéma d’auteur, dénote un terrible manque de créativité et une obsession simplement financière qui tire le cinéma grand public vers le bas.

Il peut cependant arriver, ponctuellement, que de bons films (je n’ai pas dit « grands ») soient ainsi produits, et je nourris donc quelque espoir à l’approche de la dernière déclinaison de la mythique série japonaise Godzilla, réalisée par Gareth Edwards, un jeune cinéaste qui a déjà traité de dévastations et d’aliens. Il est, évidemment, permis, de se demander si un réalisateur encore jeune se sera montré capable de résister à la pression des producteurs, aux moyens faramineux qui lui ont été alloués et au casting de luxe qu’il a eu à diriger (dont, quand même, Bryan Cranston, Juliette Binoche, Ken Watanabe et David Strathairn), mais la bande-annonce est prometteuse.

Comme de nombreux films récents, cette nouvelle interprétation du mythe de Godzilla fait la part belle aux forces spéciales, et la scène du saut en altitude, entraperçue dans le trailer, pourrait bien entrer dans les annales. On a d’ailleurs désormais peine à imaginer un blockbuster sans une poignée de soldats d’élite, et on s’attend même à voir débarquer des SEALS dans un prochain Wes Anderson. La chose ne manquerait sans doute pas d’intérêt, à bien y réfléchir. Face à une situation de crise, dans l’esprit des décideurs que comme dans celui de leurs électeurs, le recours à des unités spécialisées semble être devenu, plus qu’une option évidente parmi d’autres, l’ultime recours.

Godzilla 2014

En 1998, il y a donc une éternité, Hollywood, déjà lancé de longue date dans une folle course au spectaculaire pur, et qui redécouvrait le film catastrophe (Daylight et Twister en 1996, Volcano et Le Pic de Dante en 1997, par exemple) avait adapté la franchise japonaise en lui donnant un sérieux coup de jeune. L’affaire avait alors été confiée à un cinéaste allemand exilé en Californie, Roland Emmerich, spécialisé dans les drames intimistes et les films expérimentaux (Universal Soldier en 1992, Stargate en 1994, Independence Day en 1996).

Ô surprise, l’affaire, qui aurait pu se transformer en un poussif fiasco, voire en une déroute cinématographique, se révéla avoir pas mal d’allure et fonctionne toujours. On y trouve, évidemment, tous les ingrédients classiques : un savant distrait ayant tendance à agir comme il l’entend,  un amour contrarié, des politiciens incompétents, des militaires dévoués mais dépassés, et un paquet de seconds rôles sympathiques, à commencer par Hank Azaria (une des principales voix des Simpsons), Kevin Dunn ou Doug Savant (vu notamment dans Melrose Place, une des pires purges télévisuelles des années 90, puis dans Desperate Housewives, que je n’estime guère plus, mais passons).

Kevin Dunn

Doug Savant

Reprenant les fondamentaux de la série, créée au Japon en 1954, Emmerich et ses scénaristes ne cachent pas le fait que le monstre est une conséquence de l’usage militaire de l’atome. Mais, au lieu de passer sur ce qui ne pourrait être qu’un détail, les voilà qui s’en servent très habilement. Trois ans après la décision française pour le moins controversée de reprendre les essais nucléaires dans le Pacifique, le film lie directement l’existence du monstre aux conséquences des tests pratiqués dans à Mururoa.

Le générique d’entrée fait craindre le pire, et on s’attend, alors qu’une Marseillaise assourdie et grésillante, peut être entendue, à une nouvelle, longue et pénible démonstration de French bashing. Il est, par ailleurs, inutile de s’arrêter sur le fait que les essais montrés sont atmosphériques et non souterrains, puisque nous sommes dans le domaine de la fiction la plus délirante.

Et pourtant. Certes pointée du doigt par les scénaristes, la France semble mesurer l’ampleur de la catastrophe qui s’annonce bien avant l’Empire. Des jours avant la mobilisation des autorités américaines, un mystérieux fonctionnaire français, joué par Jean Réno, est déjà sur la brèche et il a, dirait-on, comme un doute.

Le coup de génie du scénario est, en effet, de ne pas laisser la puissance publique américaine (puisque, évidemment, Godzilla va à New York) seule face au monstre.

On aurait pu rejouer la partition bien connue, typique des films catastrophes, du savant isolé contre l’Etat, ayant raison avant les autres et organisant la riposte avant tout le monde. Pas de ça ici. Le spécialiste (Matthew Broderick), à supposer qu’il puisse y en avoir un, est associé d’entrée à l’action de l’Etat et il ne doit sa disgrâce, tardive, qu’à la maladresse de son ex. Ah, les femmes, quand même.

Ecarté du PC de crise, notre savant est repris en main par le personnage de Jean Réno, qui incarne le chef d’une équipe de la DGSE agissant clandestinement aux Etats-Unis et tentant, elle aussi, de participer à la lutte contre Godzilla. Responsable du cirque, la France a, en effet, envoyé une équipe de ses services de renseignement, et le film, d’un coup, devient quasi unique dans son genre. Combien de fois Hollywood a-t-il fait partager l’affiche à des espions français, qui plus est ramant dans le même sens que l’Empire ?

La présence d’un détachement complet de la DGSE à New York est évidemment le prétexte de quelques belles parties de rigolade, volontaires ou non. Comme prévu, les Français se plaignent du café – tout en admettant que son horrible goût participe du mythe américain – et ne trouvent pas de croissant pour le petit-déjeuner. Tous affublés de prénoms composés (Jean-Philippe, Jean-Luc, Jean-Claude, Jean-Pierre), ils ne parlent pas un mot d’anglais et doivent mâchonner du chewing-gum pour faire couleur locale. Offrant un regard des plus bovins, Réno parvient même à abuser une sentinelle avant d’invoquer la mémoire d’Elvis Presley. Alliés fidèles, bien qu’un peu turbulents, les Français sont donc fascinés par l’Empire et partagent ses luttes. J’ajoute que dans The Patriot (2000), Roland Emmerich confiera un rôle voisin, bien que plus complexe, à Tchéky Karyo. Quant à la capacité de la France ou de toute autre nation à monter une cellule clandestine surarmée dans un entrepôt new-yorkais, hein, je me comprends.

Après avoir longuement exposé (le film dure 2h19) l’inefficacité des moyens militaires conventionnels déployés dans la ville contre le monstre, Emmerich donne donc la parole à une action clandestine, discrète mais pas moins dangereuse. Etonnamment, c’est même un service secret étranger qui mène le bal, alors que la CIA ou d’autres agences gouvernementales américaines sont totalement absentes. Cet hommage à une forme, certes virile, de subtilité de la part d’un cinéaste dont la filmographie est ce qu’elle est, ne manque pas d’ironie. Peut-être peut-on y voir une manifestation de l’esprit de l’époque, en pleine présidence Clinton, et une forme de lucidité face à la puissance pure. Quelques mois après la sortie de Godzilla sortira d’ailleurs le chef d’oeuvre d’Edward Zwick, The Siege, fascinant récit d’une campagne d’attentats à NY et de la réaction des autorités.

L’Empire prospère et à peu près en paix de la fin des années 90 pressentait-il déjà la fin d’un rêve ? Le fait est qu’en quelques mois il projeta sur les écrans du monde les images de la destruction de son plus opulente cité et la description de ce que pourrait être (et sera) sa réaction de puissance blessée et humiliée. Film artistiquement médiocre, mais honnête divertissement, sans prétention, le Godzilla de Roland Emmerich est le reflet d’une époque qui pressent sa fin. Même le rôle des services français aux côtés des Etats-Unis a quelque chose de prémonitoire. Les terroristes d’Al Qaïda n’y ont évidemment pas puisé leur inspiration, mais le choc entre leur projet et les peurs les plus profondes des Etats-Unis n’a jamais cessé de me troubler.

 

Et puisque c’est vous, je ne résiste pas au plaisir de souligner la présence dans la bande-son du film de deux très bons morceaux, Deeper Underground, de Jamiroquai, et une des plus remarquables reprises de Led Zeppelin, Come with me, de Puff Daddy, avec sa majesté Jimmy Page elle-même.