Le bourreau des légendes

Quel service de renseignement intégrer quand on a soif d’aventure et que l’on veut servir les valeurs les plus élevées ? Vers quelle unité des forces spéciales se tourner ? Quelle organisation saura, mieux que les autres, répondre à votre ambition ? La réponse est simple : rejoignez Jack Crow et son équipe – si les jurons ne vous rebutent pas trop.

Jack Crow, il faut le dire, n’est pas le premier venu. Il ne planque pas des jours dans une vieille camionnette devant une mosquée londonienne vide, il n’invente pas des entretiens avec des diplomates américains, il n’écrit pas d’autofiction publiée ensuite comme une  enquête de terrain. Non, Jack Crow ne fait rien de tout ça, car lui, il tue des vampires pour le compte du Vatican. Avouez que ça claque.

Crow est un mercenaire en mission pour le Seigneur et, à la tête d’une bande de furieux, il écume le sud-ouest des Etats-Unis à la recherche de goules, de morts-vivants et de vampires qu’il extermine dans le cadre d’un ambitieux programme clandestin. Heureusement que M. Chamayou n’est pas au courant, il nous sortirait un livre. Ou pas, d’ailleurs, car nos héros ne sont pas vraiment éloignés du champ de bataille : au fusil, au pieu ou à l’arbalète, ils sont au plus près des combats contre les créatures qu’ils pourchassent. Et ensuite, ils boivent et fréquentent des tapineuses – ce qui correspond probablement à la vision qu’ont certains de nos commentateurs de la virilité guerrière.

C’est en 1998 que John Carpenter, maître du film d’épouvante, adapte à l’écran le roman de John Steakey Vampire$ (1991, Roc Box, 357 pages). Le scénario, en réalité, est très éloigné du récit original, et Carpenter fait de son film une série B réjouissante, jamais très éloignée de la parodie. Badass as ever, James Woods, qui incarne Jack Crow, fait de son personnage une réplique du policier de La Manière forte (The Hard way), la comédie policière de John Badham sortie en 1991 (avec Michael J. Fox, Stephen Lang et Luis Guzman), violent, grossier, impatient, ne cessant de toiser le monde avec arrogance et ironie, le genre de gars qui vous dit « c’est sale, mais il faut le faire, et c’est moi qui m’y colle, alors viens pas me gonfler ».

Vampires Vampire$

Le film de Carpenter mélange les ambiances, et on passe du western crépusculaire au film noir en passant par le road movie et même le survival movie. Comment, ainsi, ne pas penser à Alien (1979, Ridley Scott) et à ses dérivés lors de certaines séquences ? L’histoire, de toute façon, n’a ici guère d’importance, et les péripéties sont attendues. Les acteurs, manifestement en roue libre, semblent jouer sans retenue. Woods, on l’a vu, est un homme en colère, bien décidé à descendre à peu près tout ce qui se dressera sur son chemin, et à ses côtés Daniel Baldwin (le frère des autres) campe un adjoint un peu lourd mais touché par l’amour. Sheryl Lee, à peine vêtue, apporte quant à elle la tension érotique sans laquelle on ne saurait concevoir un film sur des vampires. Face à eux, Maximilian Schell, le grand acteur autrichien bien connu à Hollywood, donne un peu de classe à tout cela tandis que Thomas Ian Griffith cabotine en vampire en chef.

Les plus attentifs pourront, par ailleurs, noter que l’hôtel dans lequel se réfugient nos fuyards, le Plaza Hotel, à Las Vegas, au Nouveau Mexique, est celui dans lequel vient à son tour se cacher Josh Brolin dans le chef d’œuvre des frères Coen No country for old men (2008), d’après Cormac McCarthy. Et les plus attentifs des plus attentifs reconnaîtront dans l’automobiliste auquel on vole sa voiture Frank Darabont, le réalisateur de deux très grands films sur la prison, Les Evadés (The Shawshank Redemption, 1994) et La Ligne verte (The Green mile, 1999), tous les deux tirés de romans de Stephen King.

Jack Crow et sa bande
Jack Crow et sa bande

Vampires, mis en musique par Carpenter lui-même, est sans aucune prétention et se révèle très distrayant. Sa seule originalité réside dans le personnage de Jack Crow. A la différence de nombre de survival movies, le héros de Vampires est, en effet, le traqueur initial, qui doit à son tour se défendre contre sa proie. Le changement de perspective est assez amusant pour être souligné.

Bref, si vous vous ennuyez au bureau, rendez-vous à Monterey, où le père Guiteau vous présentera à Crow. Pas sérieux, s’abstenir.

« Caught up in a whirlwind, can’t catch my breath/Knee deep in hot water, broke out in cold sweat. » (« Tightrope », Stevie Ray Vaughan)

Morten Storm a, très tôt, fait le choix de l’action et de l’aventure, au mépris du danger et de tous les conformismes.

Adolescent difficile, délinquant juvénile, membre émérite du chapitre danois des Bandidos, notre homme mène pendant des années une vie de bâton de chaise, faites de matches de boxe, de bagarres, de came et de jeunes femmes pas spécialement farouches. Jusqu’à sa rencontre avec la foi. Sans doute convaincu par un chevalier Jedi de l’inanité de son existence, Morten Storm trouve dans l’islam toutes les réponses qui lui faisaient défaut et devient un fervent musulman.

Rapidement séduit par une pratique intransigeante de sa nouvelle religion, Storm dérive vers le salafisme et intègre progressivement des cercles radicaux, jusqu’à fréquenter d’authentiques jihadistes. Marié, il entreprend de se rendre au Yémen pour y suivre un enseignement conforme à ses croyances et, de fil en aiguille, s’approche des cellules d’Al Qaïda dans le pays. Il en vient à rencontrer le sheikh Zindani, honorablement connu, et même Anwar Al Awlaki, déjà considéré par ses pairs comme une étoile montante du jihad.

Storm, évidemment, ne passe pas inaperçu (un grand gaillard comme ça, vous pensez) et attire l’attention du PET, le service de sécurité intérieur danois, tout comme celle du Security Service britannique (ex-MI5). Approché, il rejette brutalement les démarches des policiers et s’enfonce un peu plus dans le jihad, en particulier dans le domaine du financement.

Puis vient le retournement de situation. Soudain ramené aux pénibles réalités de la cause qu’il a embrassée, Storm décide de céder aux sirènes des services de sécurité, qui s’intéressent de près à ses relations avec Al Awlaki, la « superstar du jihad ». Passé en quelques heures du statut de converti radical à celui d’infiltré de haut niveau, Storm entame une fascinante carrière d’agent, traité par les Danois, les Britanniques puis les Américains, dont l’objectif est l’élimination de l’idéologue d’AQPA.

Tout cela, et bien plus, Storm l’a raconté, avec l’aide de Paul Cruickshank et de Tim Lister, dans un ouvrage hors du commun, Agent Storm: My Life Inside al Qaeda and the CIA, paru en 2014 aux Etats-Unis (Atlantic Monthly Press, 320 pages) et publié en France par Le Cherche Midi (2015, 504 pages).

Le récit du parcours de Storm au sein de la mouvance jihadiste en Europe constitue un témoignage véritablement exceptionnel, offrant à la fois une description dynamique des réalités les plus concrètes des réseaux islamistes radicaux et une plongée, parfois franchement hilarante, au cœur d’une complexe opération tripartite de renseignement au Yémen. Les services danois, en particulier, y sont décrits sans concession, et je dois avouer avoir jubilé en lisant les dérives en tous genres d’un partenaire européen particulièrement pénible lorsque j’avais encore un métier honorable.

Confirmant la vieille règle selon laquelle les mythomanes, affabulateurs et autres escrocs n’ont ni humour ni détails à raconter (et pour cause), le texte de Storm fourmille de petites remarques amusées, d’autodérision et de faits amusants. L’auteur, dont les affirmations ont été confirmées par Paul Cruickshank et Tim Lister (on ne dira jamais assez à quel point le travail d’éditeur est indispensable, #jemecomprends), n’est de toute façon pas un individu ordinaire.

Ses motivations sont, en effet, complexes, et Storm, dans le jihad comme dans le contre-jihad, semble avoir cherché à donner un sens à sa vie, à être valorisé par des gens qui l’appréciaient, et même à avoir gagné de l’argent. Idéaliste et vénal, faible mais courageux, son profil et son parcours d’islamiste radical converti devraient faire réfléchir ceux qui parlent trop vite…

Son livre, qui a été largement promu dans les médias (ici, ici, ici ou là, par exemple) va être prochainement adapté par le grand Paul Greengrass, dont on connaît l’appétence pour les affaires de renseignement. Nul doute que Morgen Storm, qui n’est pas connu pour son humilité, sera sensible à cet hommage.

Quoi qu’il en soit, il faut, d’ores et déjà, placer Agent Storm: My Life Inside al Qaeda and the CIA aux côtés du livre d’Omar Nasiri, Au cœur du jihad, qui traitait d’une génération précédente. Un document indispensable.

« And grizzly ghouls from every tomb/Are closing in to seal your doom/And though you fight to stay alive/Your body starts to shiver/For no mere mortal can resist/The evil of the thriller » (« Thriller », Michael Jackson)

La loi sur le renseignement a donc été votée par la Représentation nationale, puis validée par le Conseil constitutionnel – à quelques détails près qui ne nous intéressent pas ici. Elle répondait, nous a-t-on impatiemment expliqué, comme à des enfants un peu lents, à l’urgente nécessité d’améliorer les outils dont disposaient nos services face à la menace jihadiste. Présentée comme ça, la chose pouvait nous séduire, puisqu’une des missions d’un Etat est justement d’assurer la sécurité de ses citoyens. Qu’un gouvernement décidât d’améliorer le système avait même de quoi rassurer, mais la méthode a, en revanche, pu surprendre même les esprits les plus favorables à cette initiative.

Quelques semaines après les attentats de Paris, qui avaient vu nos services – certains plus que d’autres – pris en défaut, la nécessité de se pencher sur les moyens dévolus à la lutte contre le terrorisme n’était discutée par personne. Il existait, pourtant, d’autres nécessités qui ont été soigneusement ignorées, aussi bien par le législateur que par le gouvernement.

En 2012, l’affaire Merah avait ainsi donné lieu à quelques travaux, d’une qualité variable, de l’Assemblée (cf. ici – je vous laisse juge des qualités de certains des participants), ainsi qu’à un RETEX assez confondant de pudeur de l’Inspection générale de la Police national (IGPN). Au sein de la communauté du renseignement, les constats avaient été autrement plus sévères, aussi bien à l’UCLAT que boulevard Mortier, et la presse s’était même fait l’écho d’une sérieuse explication de gravure entre espions et policiers. Le fait est qu’au final rien n’avait été décidé si ce n’est d’être un peu moins mauvais la prochaine fois.

Les conséquences de cette audacieuse stratégie sont aujourd’hui visibles. Face à la croissance, hors de contrôle, de la menace jihadiste, rien ou presque de neuf n’a été entrepris dans les services pendant des années. Nulle réflexion ambitieuse n’a été menée, et si les raisons ne manquent pas à cet immobilisme (difficile, en effet, de modifier en profondeur le système des secours quand toute la ville brûle), qu’il soit permis de déplorer ici, une nouvelle fois, l’absence manifeste d’une vision du jihad qui ne serait pas que tactique. On me dit qu’un grand service serait en train de réfléchir à la façon dont elle pourrait voir les choses d’un peu plus haut. Il était temps, les gars, même si je suis le premier à reconnaître que le défi n’est pas si facile à relever.

L’incapacité de notre administration à secouer ses certitudes, certes aisément explicable, est porteuse de bien des dangers. Pour se donner l’illusion d’avancer, on nous amuse avec une hot line dédiée aux signalements des individus suspects et on se félicite d’un outil dont on tire avec enthousiasme des conclusions à la fois totalement biaisées et rigoureusement inutiles et dont le moindre des torts n’est pas de confirmer certains dans leurs pires erreurs d’appréciation.

Alerte percée conceptuelle

En lieu et place de toute réflexion de fond, on procède également, et comme toujours, à un renforcement des moyens. L’idée, en soi, n’est pas absurde, mais il est quand même conseillé de renforcer des structures qui fonctionnent. Or, et c’est assez révélateur des limites de leurs ambitions comme de la nature réelle de leurs motivations, ceux qui entendent contrôler les services se gardent bien de vouloir évaluer leurs résultats.

Le paradoxe, une nouvelle fois, est remarquable. Quand l’entraîneur d’une équipe sportive essuie une série de défaites, il est licencié – et il l’est d’autant plus sèchement que les moyens qui lui avaient été attribuées étaient conséquents. Quand un chef d’entreprise obtient des mauvais résultats, il est plus ou moins fermement remercié. En France, quand un service de renseignement enregistre une série d’échecs, dont certains particulièrement spectaculaires, on conforte sa hiérarchie, on lui attribue plus de moyens et on étend même le périmètre légal de ses activités sans le questionner plus avant sur le bienfondé de ses méthodes ou la pertinence de ses analyses. Vous n’y arrivez pas ? Surtout, ne changez rien et prenez ce chèque. Si si, ça nous fait plaisir.

L’obsession, mentionnée ici, pour les filières syriennes liées à l’EI au détriment des réseaux historiques du jihad inspirées par Al Qaïda ? Pas grave. Les cas répétés de surveillances interrompues ou, pire, déjouées ? Des détails. Le refus, contre toute évidence, de prendre en considération les véritables travaux scientifiques écrits par d’innombrables plumes, voire l’ONU, afin de cerner les motivations des terroristes et les ressorts du phénomène ? Broutilles. Les erreurs répétées d’appréciation de la dangerosité d’un suspect ? Bagatelle.

Sur le territoire national la stratégie adoptée semble donc être fidèle à nos plus grands principes : ne changeons rien puisque ça a l’air de tenir à peu près, et évitons de poser les questions qui agacent même quand ça ne se passe comme prévu. Après tout, et comme on ne le dira jamais assez, réfléchir, c’est commencer à désobéir. Quant à la fascination de quelques élus pour les services qu’ils sont supposés contrôler, elle pourrait faire sourire si elle ne s’accompagnait pas de remarques pour le moins révélatrices.

Ecoutez, mon général, je ne fais que mon devoir, mais je me demande si vous faites bien le vôtre

Au-delà des interrogations quant à l’organisation des services, ce qui a le plus frappé lors des débats sur cette loi a été l’attitude du gouvernement et de quelques élus de la majorité. Par charité, je ne mentionnerai pas ici les éditorialistes du Figaro ou du Point, deux organes de presse qui redonnent régulièrement tout son sens au mot naufrage.

Que n’a-t-on entendu, en effet, de la part de personnalités dont les fonctions et/ou les mandats appelaient une autre tenue ? Que nous étions, tous tant que nous étions, payés par l’étranger (une thèse dont l’imbécillité n’a d’égale que sa longévité dans le débat public dès qu’un idiot se trouve à court d’arguments – ce qui lui arrive vite puisque, justement, il est idiot), que nous étions des saboteurs, que nous profitions du débat pour régler quelques comptes personnels, que nous étions naïfs, voire, comble du ridicule, que nous manifestions une certaine ambiguïté à l’égard des jihadistes. Si nous n’étions pas avec eux, alors nous étions contre eux, semblaient nous reprocher des personnalités publiques qui, de toute évidence, se voyaient comme les seules détentrices de la vérité, les seules aptes à promouvoir le Bien et la Vérité.

La hargne des défenseurs de la loi, manifestement ulcérés qu’on puisse en discuter l’esprit ou telle ou telle disposition, a révélé l’étendue des certitudes derrière le masque du parlementaire accessible et souriant. Comme porteurs d’une mission sacrée, les promoteurs de la loi, parfois littéralement incapables d’argumenter, ont préféré les attaques personnelles au débat. Il faut dire que le ministre de la Défense avait l’air singulièrement dépassé tandis que celui de l’Intérieur, pourtant concerné au premier chef, déclarait avec conviction que tout le mal provenait de « l’Internet numérique ». Reconnaissons avec lui que ça irait quand même mieux si Internet était analogique. Oui, je sais, ne dîtes rien.

Ce débat, passionnant bien que brouillon – et qu’il soit dit ici que tous les arguments des opposants ne m’ont pas convaincu – a ainsi livré quelques grands moments. Fidèle à sa réputation, le Premier ministre a ainsi déploré le rôle de la société civile. C’est vrai, ça, de quoi nous mêlions-nous, à la fin ?

Saloperie de société civile

Le ministre de l’Intérieur – en pointe, toujours ! – y alla quant à lui d’une de ces formules qui font une carrière, si ce n’est un destin, en suggérant que la vie privée n’était pas une liberté (cf. à ce sujet Numerama, toujours incisif sur ce sujet). Certains jours, on se prit même à penser à Louis-Antoine de Saint-Just, l’homme qui voulait nous sauver malgré nous. La virulence des échanges, à défaut de leur pertinence, montra bien que le sujet était d’importance, et qu’il n’était pas question de conserver le droit, finalement très bourgeois, d’avoir des secrets, ou, pire encore, celui de simplement de ne pas exposer sa vie à des services froids. Ceux des élus qui nous affirmaient que nous n’avions rien à cacher étaient parfois les mêmes qui avaient traîné des pieds lorsqu’il avait été question de révéler à la nation quel était leur patrimoine, mais passons.

Capitaine, les chances de traverser un champ d’astéroïdes avec succès sont approximativement de 1 sur 3720.

En renforçant un peu plus les moyens de nos services – qui figurent déjà parmi les plus puissants d’Europe, sinon du monde occidental, les autorités ont indiqué sans ambiguïté qu’elles croyaient en une approche du jihadisme fondée quasi exclusivement sur l’usage de la coercition, puisqu’il est admis par tous que les soi-disant projets de déradicalisation, déjà intellectuellement vacillants, ne sauraient apporter la sécurité qui reste la finalité de cet ensemble. Mieux, par cette loi, par les augmentations de budget et les recrutements, nos dirigeants tentent de se rapprocher du fameux risque zéro qui guide nos sociétés. La démarche est noble, et il faut se féliciter de l’ambition ainsi manifestée. L’objectif, cependant, est-il réaliste ?

Il y a un peu plus de dix ans, mon sous-directeur au Quai, recevant un journaliste, lui avait dit, en off : « Le terrorisme, il faudra apprendre à vivre avec ». Le propos, à l’époque incompatible avec l’hostilité de principe que la France manifestait officiellement à l’égard des analyses américaines, n’a, depuis, cessé de gagner en pertinence jusqu’à devenir une évidence. Les décennies passées nous montrent qu’il ne saurait, hélas, y avoir de démocratie sans terrorisme, pratiqué par des groupes minoritaires ayant choisi ou auxquelles on aurait imposé ce mode opératoire. De même, il est désormais admis que le jihad est une révolte, et même bien plus. Face à un phénomène qui s’obstine à échapper aux analyses caricaturales qui en sont faites, face à une menace terroriste d’une rare complexité, qui se nourrit de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, il a donc été décidé d’en faire encore plus.

Ce choix, qui donne à nos services et à l’Etat des pouvoirs que d’aucuns jugent dangereux pour notre démocratie, repose sur la croyance que plus de moyens permettront d’empêcher TOUS les attentats. Plus que jamais, et à la différence des administrations qui luttent contre les crimes graves que sont la pédopornographie, le grand banditisme, le narcotrafic ou la délinquance financière, les organismes chargés de lutter contre le terrorisme sont donc soumis à l’obligation de l’efficacité absolue : zéro faute pour zéro risque :

Sur les 4 000 individus suivis pour radicalisation ou terrorisme, il ne doit plus y avoir de loupé. Nous devons savoir, sur chaque suspect, ce qui a été fait à son sujet dans le passé et quel service travaille désormais sur lui. (in Le Monde du 30 juin dernier)

Sans doute cette pression, la plus intense qui puisse s’appliquer sur un service de sécurité, est-elle directement liée à la nature du terrorisme, qui s’en prend à l’Etat et à la souveraineté nationale à travers les cibles qu’il frappe. Cela étant dit, faut-il être aveuglé à ce point par la gravité de la menace pour ne concevoir que des instruments tactiques dans lesquels on place un fol espoir d’infaillibilité opérationnelle et donc politique ?

Réagissant aux critiques qui se faisaient, certes timidement, jour après le drame de Villejuif, le Premier ministre – qui entendait également, et c’était bien naturel, défendre la nécessité de la loi sur le renseignement – avait affirmé que plusieurs projets d’attentats avaient été déjoués depuis des mois. Combien ? Les chiffres varient, mais le chef du gouvernement nous révélait ainsi, en toute confiance, que les gars d’en face ne renonçaient pas à vouloir nous frapper (pourquoi, d’ailleurs, l’auraient-ils fait ?) et que nos hommes sur les remparts ne déméritaient pas.

Ce faisant, il ajoutait sa voix à ceux qui disaient que les services de sécurité étaient efficaces, mais que cette efficacité reposait sur des pratiques illégales (ou alégales, pour reprendre un épouvantable néologisme abondamment utilisé ces derniers mois) qu’il convenait de légaliser afin de donner une solidité juridique accrue à notre dispositif. En somme, on nous disait qu’il fallait légaliser d’un seul coup d’un seul des méthodes que la loi avait longtemps jugée illégales, et qu’il fallait le faire en raison de leur éclatante efficacité. Personne ne sembla s’émouvoir que nos services, défenseurs de l’Etat de droit, aient pu recourir pendant des années à des pratiques violant les lois votées par les élus du peuple. Puisqu’on vous dit que c’était pour notre bien. De toute façon, toutes nos critiques prouvaient que nous n’étions tous que des bisounours, l’expression favorite d’Eric Ciotti, le Vic Mackey niçois, et il fallait impérativement poursuivre sur la voie de cette efficacité. Mais, au fait, quelle efficacité ?

Parlons-nous ici de l’affaire Merah ? Ou de l’affaire Nemmouche ? Ou du réseau de Sarcelles ? Ou de l’agression de La Défense ? Ou de l’affaire Salhi ? Ou de l’affaire Ghlam ? Ou de l’affaire Nzohabonayo ? Ces fameuses méthodes ont-elles montré, depuis trois ans, qu’elles nous offraient la sécurité absolue qu’on nous promet à chaque campagne électorale, ou ont-elles révélé, au contraire, au mieux les inévitables limites de la lutte contre le terrorisme, au pire des failles plus profondes dans notre système ? On pourrait même, avec un peu de temps devant soi, s’interroger sur les résultats qu’on nous présente. Les arrestations régulières sont-elles la preuve que les services sont de plus en plus performants, ou démontrent-elles que la menace est de plus en plus prégnante et que les objectifs à traiter sont de plus en plus nombreux ?

Fallait-il, donc, légaliser des pratiques qui sont loin de constituer les murailles infranchissables qu’on nous a pourtant vantées ? Fallait-il, pareillement, donner aux services de sécurité et de renseignement un accès à peine contrôlé à des masses de données alors qu’il est évident que nos difficultés actuelles ne proviennent pas tant du recueil de renseignements mais bien de leur exploitation puis de leur analyse ? Fallait-il prendre le risque de renforcer brutalement en personnels des administrations déjà fragilisées par le chaos général et sans doute incapables d’intégrer et de former correctement ces nouvelles recrues ?

Il est évidemment éminemment ironique que ceux qui nous avaient affirmé, au mépris le plus éhonté des faits, que la DGSE – chère à mon cœur – ne pouvait être comparée à la vilaine NSA et que le parlement n’allait certainement pas adopter un « Patriot act à la française » aient ensuite avancé les mêmes arguments que les différentes administrations américaines quant aux affaires de renseignement. Et comme ceux qui font des erreurs de cette nature les font toutes, les mêmes esprits éclairés ont choisi d’ajouter une couche de complexité administrative à la lutte anti terroriste en créant un état-major opérationnel de prévention du terrorisme directement aux ordres du ministre. Personne ne semble avoir entendu parler de l’UCLAT, dans ces hautes sphères… Comme aux Etats-Unis après le 11 septembre, on complique un système qui a d’abord besoin d’uniformiser ses compétences et de fluidifier ses échanges, et on en vient à se demander si l’important est de lutter efficacement ou simplement de donner l’impression qu’on lutte.

– Bob St Clar ? C’est donc si grave ?

– L’avenir du monde libre en dépend.

Nul ne saurait reprocher à nos gouvernants de se mobiliser contre la menace jihadiste, mais leur prise de conscience semble bien tardive. En 2008, le Parti socialiste, alors dans l’opposition, n’avait pas eu de mots assez sévères pour qualifier l’approche du Président Sarkozy. Dans un document savoureux, signé par Martine Aubry, le parti, désormais au pouvoir, avait ainsi durement critiqué les dispositions sécuritaires du gouvernement d’alors et en avait pointé les dangers.

Sept ans plus tard, on s’interroge. Si un gouvernement socialiste en 2015 adopte dans l’urgence des mesures qu’il pourfendait en 2008, c’est qu’il s’est passé quelque chose entre temps. Et si l’actuel Président endosse des méthodes qu’il fustigeait en 2008, c’est que quelque chose a changé. La question se pose alors, cruelle mais réjouissante : si les socialistes ont ainsi changé d’avis, faut-il en conclure que les mesures proposées sous la présidence Sarkozy étaient justifiées ? Voire que certains des constats réalisés alors n’étaient pas si absurdes ? Je vous laisse méditer ça.

Je n’ai, comme les lecteurs de ce blog le savent, aucune prévention particulière à l’égard du renseignement technique. Je suis même fier d’avoir, modestement, contribué à la mise en place de certaines méthodes dans une précédente vie, mais je reste lucide. Essentiel, le renseignement technique n’a pas réponse à tout en matière de contre-terrorisme. Dans une écrasante majorité des cas, les éléments recueillis par des moyens techniques viennent s’ajouter à d’autres, obtenus différemment, et c’est aux analystes de trouver dans leur association une logique, une cohérence, qui conduiront à des succès opérationnels. Croire que le renseignement technique seul est la garantie de notre sécurité est une idiotie aussi dangereuse que celle qui consisterait à croire qu’on peut s’en passer totalement.

A quoi vont donc servir les renforcements annoncés dans ce domaine ? S’il est manifeste qu’aucun de nos échecs récents n’a été analysé, il est permis de penser que certains de nos succès n’ont pas plus été étudiés. Dans le cas contraire, il aurait été, sans nul doute, établi que nos services ont d’abord besoin d’une organisation interne qui ne soit pas faite d’un empilement de cellules de crise et d’analystes épuisés courant après des priorités changeantes, et que le travail de fond devrait être privilégié.

Face à des professionnels de la clandestinité, ou même face à des amateurs conscients d’être des cibles, le processus de détection et d’analyse de la menace doit associer toutes les composantes disponibles. Les moyens techniques et les sources humaines (HUMINT) doivent ainsi être étroitement associées tandis que la chaine analytique doit être à la fois renforcée et valorisée. C’est elle, en effet, qui voit l’ennemi manœuvrer et qui, ce faisant, est capable d’anticiper ses actions et de concevoir les ripostes. J’en profite pour présenter ici mes respectueuses salutations à l’analyste isolé qui, cet hiver, et malgré sa hiérarchie, a sauvé un allié. Il se reconnaîtra s’il lit ces lignes, et dans le cas contraire, merci de lui transmettre. Je ne suis pas certain que la loi votée au printemps l’aurait beaucoup aidé. D’ailleurs, je ne suis pas non plus certain qu’elle aurait empêché les attentats de Paris – et c’est bien le problème.

En adoptant une loi quelques semaines après cette tragédie, et dans un contexte marqué par une menace sans cesse croissante, le gouvernement, qui affirmait adapter rationnellement notre posture face à l’adversaire, a montré sa fébrilité. Balayant avec mépris les arguments qui lui étaient opposés, il a clairement prouvé qu’il agissait sous la pression des événements. La résilience, si importante quand il s’agit de lutte contre le terrorisme, semble être au-dessus des forces de nos dirigeants, comme on a pu le constater lors du piratage dont a été victime TV5 au printemps.

Les dispositions de la loi sur le renseignement viennent s’ajouter à la stupéfiante Opération Sentinelle, qui voit nos troupes, déjà massivement sollicitées par les théâtres extérieurs, se déployer en France, pour une durée indéterminée, afin de dissuader les terroristes et rassurer la population. Je ne sais pas si cela rassure qui que ce soit, mais il est en revanche certain que cette opération, qui pèse sur la disponibilité et l’efficacité de nos unités, est une victoire de plus pour les mouvements jihadistes. Ceux-ci parviennent ainsi à immobiliser des milliers de soldats et à grever notre budget grâce aux actions, certes réelles, d’une poignée d’individus. Je ne nie pas leur dangerosité, mais je constate que l’extrême solidité de la République lui fait engager précipitamment, aux côtés des milliers de policiers, de gendarmes, de douaniers et d’espions des milliers de soldats dont ce n’est pas la mission.

La logique de tout cela a été parfaitement résumée cet été par Le Figaro, le 17 juillet dernier : Le ministère de l’Intérieur a demandé aux préfets de prendre des mesures de surveillance renforcée autour des lieux susceptibles d’être visés.

Un para derrière chaque parcmètre

Et là on dit bravo, parce que des lieux susceptibles d’être visés dans une démocratie économiquement très développée, il y en a un paquet. Alors, encore plus de soldats ? Des lois rendant les services encore plus puissants ? On se le demande.

En l’absence d’une véritable stratégie contre le jihad, bâtie sur un état de l’art qui aurait été établi par les administrations spécialisées et le monde scientifique, la politique suivie est celle d’un renforcement des mesures de sécurité. Il est permis de se demander ce qu’on nous proposera lors du prochain attentat – en souhaitant de tout cœur qu’il n’y en ait pas et que les autorités voient leurs efforts couronnés de succès.

A dire vrai, la réussite de cette politique est devenue un véritable impératif. Nos dirigeants l’ont ainsi conçue à partir d’un marché avec les citoyens : nous vous offrons la sécurité en échange d’une extension du mandat des services de sécurité. Les terroristes, qui tuent des civils justement pour nous faire changer et nous faire renoncer à ce que nous sommes, s’en sont réjouis. Le marché a semblé séduire, comme l’ont montré les sondages – qui ont aussi largement montré que la majorité du pays se foutait de toutes nos histoires et attendait les soldes.

Votre sécurité contre vos libertés, pourrait-on dire en forçant un peu le trait. Cela serait exagéré, sans nul doute, mais il faut avoir conscience ici que le gouvernement s’est fixé l’objectif inatteignable d’une absence totale d’attentats et qu’il a décidé pour ce faire de rompre avec le discours que ses membres tenaient il n’y a pas si longtemps comme avec certains de nos principes fondamentaux. Le pari est risqué car la menace terroriste s’en trouve paradoxalement renforcée.

Après toutes ces affirmations définitives, ces nouveaux budgets, ces opérations de guerre en Irak et en Syrie, ces patrouilles dans nos gares, ces coups de menton ministériels nous assurant que désormais tout irait bien, nous nous exposons à un choc terrible. Plus les mesures de sécurité sont lourdes et coûteuses, plus elles s’affranchissent de la normalité d’une démocratie en paix pour tendre vers un état d’urgence qui ne dit pas son nom, et plus le choc d’un attentat présenté comme impossible à réaliser sera important. La surenchère sécuritaire des gouvernants, qui repose de surcroît sur une incompréhension de ce qu’est le jihadisme (Une loi pour réprimer un phénomène politique et social ? Bien joué !) accroît les exigences de la population, et donc sa sensibilité à une attaque. Du coup, plus nous affirmons être invulnérables, plus nous sommes vulnérables.

La loi votée au printemps, comme les mesures de sécurité physiques ou nos opérations militaires, si elles peuvent avoir une efficacité ponctuelle, ne répond à aucun des défis posés par le jihad. Elle tente de donner aux services une plus grande puissance, jugée nécessaire contre les terroristes, mais elle ne s’articule à aucune politique d’ensemble. Elle reprend des pratiques imparfaites, s’appuie sur des constats faux, et n’offre aucune solution durable. Il faudrait d’abord réfléchir afin de cerner l’ensemble du phénomène, puis décliner les conclusions en actions à entreprendre et en politiques à mener. Mais il est plus facile et plus rapide de faire le contraire, en priant pour qu’il ne se passe rien et en attendant la quille – ou les élections.

Le renseignement au cinéma : entraînement difficile, guerre difficile

On nous l’a dit lors de notre affectation, et nous l’avons répété avec la même gourmandise arrogante : quand vous intégrez un service de renseignement, vous ne savez pas travailler. C’est ainsi, et ce n’est finalement pas si grave. Il n’en va évidemment pas de même pour ceux qui parviennent aux plus hautes fonctions et qui ne savent pourtant toujours pas travailler, mais il paraît que ce phénomène a pour nom Principe de Peter. Réjouissons-nous, cependant, car l’association du temps et du darwinisme contribue à la disparition de ce phénomène.

Toujours est-il que vous voilà au cœur d’une structure à la complexité byzantine, théâtre de multiples intrigues croisées, de vieilles rancœurs nées on ne sait quand – une histoire d’âne boiteux vendu à un cousin d’Ange-Gabriel, le frère du maire – et de missions aussi variées que délicates. Tout y a un nom de code, même la cantine (qui ne méritait peut-être pas tant d’honneur) et vous avez l’impression, les premiers temps, que vous n’allez jamais vous en sortir. Et, comme si ça ne suffisait pas, en plus d’appendre votre métier d’analyste, vous devez vous initier à l’art complexe et délicat du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Contrairement, en effet, à une légende tenace, tout le monde va sur le terrain, même parfois ceux qu’il faudrait en tenir éloignés. Il y a, évidemment, des zones où il est déconseillé d’expédier des bibelots gaffeurs de mon espèce, mais, tout le monde étant censé pouvoir traiter une source, tout le monde se voit inculquer les compétences requises. Les meilleurs finissent à Bagdad, Islamabad, ou Mogadiscio, les autres, non moins glorieux et non moins attachés à la défense de la République, exercent leur art ailleurs. Quoi qu’en disent certains mythomanes, certaines des opérations les plus délicates se mènent dans les rues de métropoles occidentales et non dans d’exotiques contrées.

Etre initié aux réalités les plus concrètes du traitement de sources humaines ne vous rend pas seulement plus opérationnel et plus polyvalent. Cela vous donne également une compréhension des contraintes auxquelles sont soumis les officiers traitants avec lesquels vous dialoguez lorsque vous gérez des dossiers ou que vous enquêtez depuis Paris et que vous pouvez actionner les nombreux moyens de votre service, dont les postes et les missions. Avoir cavalé dans Paris, une équipe de surveillance aux trousses, vous permet de mieux appréhender l’environnement dans lequel doivent évoluer vos collègues à l’étranger, déclarés aux autorités locales et donc pas supposés faire leur métier, ou clandestinement présents et encore plus exposés.

Même si, comme moi, vous n’avez guère d’appétence pour l’exercice et/ou que vous n’avez pas démontré de dispositions hors du commun pour la chose, ce passage par le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) est une étape importante. J’ai quitté l’administration alors que les stages et entraînements proposés avaient considérablement gagné en technicité et en difficulté. Le récit de quelques exercices m’avait, à l’époque, favorablement impressionné – ce qui, convenons-en, n’arrive pas souvent – et m’avait convaincu que mon service, après des années de routine et de torpeur, avait pris son destin en main et donnait à ses jeunes personnels les outils dont ils avaient besoin. Je n’ai, d’ailleurs, jamais caché mon admiration pour ceux qui, après des stages particulièrement relevés, incarnaient à la fois la relève et de nouvelles capacités. Comme de juste, ces jeunes OT si à l’aise sur le terrain montraient la même modestie que leurs aînés, se concentrant sur le bilan de la mission sans s’attarder sur les prouesses ou les risques nécessaires à son accomplissement. Comme dans d’autres domaines, plus intimes, ce sont qui en parlent le plus qui en font le moins.

Spy game

Tout, évidemment, ne se passe pas comme prévu lors de ces stages, et quelques anecdotes, aimablement diffusées par les instructeurs ou les élèves, faisaient rire pendant des semaines. Quelques unes participaient même de la légende générale du service. Tel jeune analyste avait ainsi décroché d’un exercice de filature à 17h30 pétantes ; tels autres, lors d’un exercice de restitution dans un pays d’Europe, en avaient tant fait qu’ils avaient rameuté les services locaux et les avaient même rabattus sur leur instructeur. Les histoires sont nombreuses et se transmettent autour du feu de camp virtuel que constituent la cantine et le bar.

J’imagine que nous gardons tous quelques souvenirs, parfois émerveillés, parfois cuisants, de ces jours passés à marcher, à échanger des mots de passe idiots pour obtenir des enveloppes vides, à tracer des croix à la craie sur des murs ou à coller des vignettes de couleur sur des poteaux. C’était dans une autre vie.

Bowfinger, de Frank Oz (1999)

Guerre, stratégie, et autres complications.

Tout vient à point à qui sait attendre, comme disait le capitaine Willard. Il faut donc saluer comme il se doit la naissance de l’AEGES, l’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie, dont le lancement officiel aura lieu le 9 juin dans les prestigieux locaux du SGDSN (Réservation obligatoire auprès d’Armelle Ceglec).

Réunissant la fine fleur de la chevalerie, l’AEGES s’est formée à la suite de la rédaction de l’ouvrage collectif Guerre et stratégie. Approches et concepts, une somme dirigée par Joseph Henrotin, Stéphane Taillat et Olivier Schmitt (PUF, 2015, 528 pages).

Guerre et stratégie.

Placée sous de hauts patronages, l’association s’est fixée une noble tâche, résumée dans une court texte présent sur son site et que je me permets de reproduire ici :

Les études sur la guerre s’intéressent au phénomène guerrier considéré comme un fait social total (politique, économique, culturel, etc.). Le monde académique anglo-américain a admis de longue date la légitimité et l’importance de ce champ d’études, comme en témoigne par exemple la création du département des War Studies du King’s College London. Par ailleurs, au sein des études sur la guerre, les études stratégiques, qui se concentrent sur la conduite de la guerre, occupent une place particulièrement importante dans le monde académique outre-Atlantique et outre-Manche.

En France, en dépit d’une réflexion ancienne, d’initiatives nombreuses et d’un potentiel croissant, le champ reste fragmenté. D’une part, la recherche institutionnelle est éclatée dans une profusion d’instituts dont les publications souffrent d’un manque de visibilité, de crédibilité scientifique et d’influence. D’autre part, la recherche à l’université est divisée dans des silos disciplinaires (histoire, science politique, droit, sociologie, etc.) qui pourraient dialoguer davantage.

Aujourd’hui, un nombre croissant de jeunes chercheurs formés en France comme à l’international se consacrent aux questions stratégiques dans un contexte où les war studies sont de plus en plus vigoureuses et prises au sérieux, grâce notamment au soutien de l’IRSEM et de l’IHEDN.

L’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie (AEGES, ou Egée, en référence à la reine mythique des Amazones) se veut une plateforme indépendante et transdisciplinaire, et a pour objectif de renforcer le mouvement amorcé en contribuant à la structuration de ce champ d’études.

Elle cherche à approfondir le lien entre le monde académique qui travaille sur la guerre et la stratégie (notamment la nouvelle génération de chercheurs) et l’ensemble des acteurs civils et militaires concernés. Son activité est centrée sur l’organisation d’événements scientifiques (colloques, journées d’études, séminaires).

L’association est résolument interdisciplinaire, car les études sur la guerre et sur la stratégie supposent un regard transversal. Non paradigmatique, ses activités intègrent l’ensemble des sciences humaines et sociales.

Souhaitons donc tous les succès possibles à l’AEGES, déjà critiquée par quelques théoriciens de comptoirs et autres aventuriers virtuels, et attendons avec gourmandise ses premières productions. En avant, les amis !

Mais, vous le saviez, pour votre joint de culasse ? Mais, vous le saviez, qu’il était pété ? Mais, vous le saviez qu’il était pété ?

Evaluer rigoureusement, sans effet de manche ou soupirs blasés, la menace terroriste permet de l’anticiper, de dimensionner la réponse, de se préparer au choc. Mais il ne faut pas seulement évaluer avant, il faut aussi évaluer après, réévaluer, en réalité, et peser les conséquences de ce qui est arrivé. La lutte contre le terrorisme, comme le terrorisme, est en effet, et fort logiquement, une démarche aussi politique qu’opérationnelle et il appartient aux autorités de peser leurs réactions à un événement. Nos gouvernants, quoi qu’on pense d’eux, donnent le ton ou, au moins, expriment une position qui nous influence, que nous l’approuvions ou que nous la déplorions, et peser leurs actions relèvent pleinement de leur responsabilité.

Qu’un chef d’Etat puisse ainsi être choqué ou en colère après les attentats de New York ou Beslan est très naturel. Qu’il ait envie de transformer une région du monde en une vaste étendue désertique (« Ici, pour vous, ouverture d’un nouveau parking de 870.000 places ») afin de passer ses nerfs, ou qu’il ait envie, simplement, de pleurer ou d’aller marcher dans les allées du Jardin des Plantes n’a rien de bien choquant. Mais, à son poste, alors que le monde le regarde, il doit encaisser, gérer et concevoir une réponse. S’il n’en est pas capable, en raison des événements eux-mêmes ou de sa faiblesse passagère, la mission d’apaiser, d’expliquer et de préparer cette réponse peut alors revenir aux conseillers et aux administrations spécialisées, et parmi toutes les décisions à prendre dans l’urgence figure celle de livrer à la population une évaluation de l’événement. Que s’est-il passé ? Qu’en dit l’Etat ? Que va-t-il faire ? Allons-nous tous mourir, et si possible pas un soir de départ en vacances ?

Le 9 avril au matin, les communiqués officiels, les déclarations martiales de nos ministres et la mobilisation de nos médias pouvaient laisser penser que la France venait à nouveau d’être frappée, et durement, par des tueurs de l’Etat islamique ou d’Al Qaïda. La patrie était-elle en danger ? L’ennemi était-il à nos portes, prêt à égorger nos fils, nos compagnes ? On était tenté de le croire, et pourtant la réalité était bien plus terre à terre : TV5, la fameuse chaîne francophone avait dans la nuit été la cible d’une spectaculaire attaque informatique. Site Internet et comptes Twitter et Facebook piratés, diffusion des programmes interrompue, l’offensive du Cybercaliphate n’était, en effet, pas anodine.

Oups

Quelques heures plus tard, pourtant, tout était redevenu normal et, évidemment, aucune perte humaine n’était à déplorer. Le coût financier était en revanche notable, mais sans qu’il remette en cause la survie de la chaîne. Symboliquement, l’affaire n’était pas non plus à traiter à la légère et chacun comprenait bien que les petits plaisantins du Cybercaliphate avaient franchi un pallier. Fallait-il, pour autant, sombrer dans le ridicule qui a marqué cette journée ? La réponse est dans la question.

Dès potron-minet, trois ministres de la République (Intérieur, Affaires étrangères, Culture) étaient au chevet de la chaîne blessée, rivalisant d’indignation, de colère digne et contenue, de déclarations de fermeté. Bernard Cazeneuve, dont la connaissance profonde du sujet a été clairement démontrée lors du récent débat autour de la loi sur le renseignement, promettait ainsi des centaines de nouveaux postes pour la sécurité informatique, et on s’attendait presque à entendre le tocsin résonner sur les ondes et dans les rues. De la part d’un gouvernement qui n’hésite pas à parler d’Internet numérique, il fallait s’y attendre. Ils ne passeront pas ! Mais qui ? T’occupe.

Rapidement, le concours de qualificatifs a commencé et les plateaux se sont emplis de spécialistes du cyber, ce sujet à la mode qui attire les escrocs comme les gagnants du loto. On n’avait jamais vu ça, une nouvelle ère commençait, on allait tous mourir, les ennemis étaient trop trop méchants. La rengaine habituelle.

Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.
Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.

Il était pourtant manifeste, dès la nouvelle connue, que l’attaque subie par TV5 ne pouvait être comparée aux scenarii sur lesquels planchent les agences spécialisées, ici ou ailleurs, et qui, dans certains cas, évoquent furieusement l’apocalypse. Il n’était pas moins évident que cette action était infiniment moins grave que des actes passés (cf. ici, par exemple), connus ou inconnus, et qu’il s’agissait d’une action bien plus symbolique que concrète, malgré les réels désagréments causés. De fait, face aux commentateurs hystériques se sont bientôt manifestés les vrais spécialistes du sujet, et ils n’ont pas été moins décevants.

Comme lors des attentats du mois de janvier dernier à Paris, lorsque certains avaient longuement glosé sur les capacités opérationnelles des terroristes, des commentaires voisins ont été entendus après le piratage du 9 avril au sujet des compétences techniques des membres du Cybercaliphate. Le fait que l’attaque n’ait pas été pas très sophistiquée a fait ricaner, mais pour les mauvaises raisons.

Comme en football, ce qui compte en matière de terrorisme est le résultat, et pas la manière. Peu importe que le sieur Coulibaly ait été un pauvre gars ou que Sid Ahmed Ghlam ait été assez débile pour se blesser avec sa propre arme. L’un et l’autre ont tué, et leurs crimes ont produit un effet politique. J’invite d’aileurs les ricaneurs à expliquer à la famille d’Aurélie Châtelain qu’elle a été assassinée par une tanche, ça lui sera sans doute d’un grand secours. Comme je l’écrivais avant les attentats de janvier, ce n’est pas parce que ce ne sont pas des terroristes qu’il ne s’agit pas de terrorisme.

Le fait est que l’attaque informatique du 9 avril, pour spectaculaire qu’elle ait été, n’a pas nécessité un investissement majeur de la part de ses auteurs, mais simplement une planification sérieuse et une réalisation efficace. Se posent alors de pénibles questions au sujet des défenses de la cible et des réactions de l’Etat.

A l’occasion de la douloureuse affaire Gourdel (ici puis là), j’avais rappelé que la victime individuelle ne doit JAMAIS être blâmée pour ce qu’elle a subi. Seul l’agresseur est responsable, et la contextualisation ne doit pas générer une nauséabonde confusion mentale (poke Emmanuel Todd). Il en va différemment de la structure ou de l’entreprise attaquées car celles-ci sont responsables de leurs employés, de leurs biens, et qu’elles sont également comptables du coût politique infligé à l’Etat.

En l’occurrence, l’attaque de TV5 par le Cybercaliphate a conduit les autorités françaises à faire ce qu’elles font de mieux : des erreurs. Celles-ci auraient pu être évitées si nos ministres n’étaient pas ce qu’ils sont, mais elles auraient surtout pu nous être épargnées si les défenses de TV5 avaient fonctionné, voire avaient tout simplement été mises en œuvre. On a ainsi rapidement appris que les serveurs de la chaîne avaient été piratés deux semaines AVANT et qu’aucune action particulière n’avait été entreprise. On a aussi entendu qu’au moins trois courriels infectés (hameçonnage) avaient été ouverts et avaient permis aux pirates de mettre leur plan en application. Comme à chaque fois, l’attentat réussit grâce à des défaillances humaines. (Et d’ailleurs, il est où, le RETEX de janvier ?)

Les terroristes déterminés passent toujours, mais est-il bien nécessaire de les aider en commettant de tels erreurs ? Il paraît que la sécurité est l’affaire de tous, mais ici c’est plutôt l’inconséquence qui a été notre affaire. Le fait que ce sujet soit désormais tabou, que plus personne ne l’évoque dans la presse m’incite à penser que quelques uns savent que tout n’a pas été fait dans les règles. On m’a même glissé que le sujet était qualifié de « secret défense » dans certains couloirs. On rigole.

Comme dirait Little John, « des attaques informatiques ont lieu tous les jours ». Quand on s’y prépare, elles échouent. Quand on ignore le danger, elles réussissent et il ne reste plus qu’à évaluer les dégâts. Le 9 avril au matin, et plus encore le 10 avril, la réponse des autorités auraient dû être sobre, digne, responsable. Oui, TV5 avait été piratée, on allait la soutenir dans cette épreuve, ne rien lâcher et la vie allait continuer. C’est toujours plus facile quand personne ne s’est blessé. Puis, on aurait demandé, dans le secret des salles de réunion, aux responsables concernés comment un tel merdier avait été rendu possible, au sein d’un média aussi symbolique, dans un contexte aussi particulier. Il paraît que ça ne se fait plus trop, de chercher des responsables et de leur passer une soufflante. Dommage.

Mais, au lieu de cela, le classique concours de gémissements a éclaté, alors qu’une semaine plus tôt 142 étudiants avaient été massacrés à Garissa dans l’indifférence polie de nos belles âmes. Il faut dire que l’Afrique c’est loin, c’est compliqué, tout ça quoi. Personne n’est allé faire le pitre au Trocadéro, cette année, d’ailleurs. C’est probablement trop dangereux, avec Vigipirate Rouge Super Foncé De La Mort.

Pour qu’un attentat réussisse, il faut qu’il y ait des dégâts et/ou des victimes, et qu’on en parle. Quand l’affaire est majeure, historique, il est naturel de l’évoquer et ceux qui appellent régulièrement à une forme de censure n’ont rien compris. Mais quand l’affaire est mineure, voire anodine, on peut parfaitement la traiter comme elle le mérite : une poignée de phrases avant la météo. En réalité, pour faire un attentat, il faut être deux : un terroriste et une cible. Si la cible ne bronche pas, y a-t-il eu attentat ?

Ceux qui ont des enfants savent que lorsque votre bébé tombe lors de ses premiers pas il faut le regarder en riant car il cherche dans vos yeux une réponse, une explication, une évaluation. Vous riez et il rit, vous le relevez, vous le rassurez, vous le complimentez et il se lance à nouveau. S’il vous voit rouler des yeux ou s’il lit de l’inquiétude sur votre visage, il y a de forte chance qu’il pleure, quand bien même sa chute aurait été sans gravité. Evidemment, s’il tombe sur la hallebarde de votre grand-père ou sur le piège à loup de votre garde-chasse, c’est une autre affaire. Le 9 avril, nous étions comme des enfants tombés dans le sable, et nos ministres nous ont fait croire qu’il était mouvant.

A l’inquiétude face à la menace terroriste se mêle depuis trop longtemps un sentiment qui s’apparente de plus en plus à de la honte. Et dire qu’ils font des lois.

There will never be a final cell!

Près de quinze ans après les attentats du 11 septembre, près de trente après la fondation d’Al Qaïda, on attend toujours LE film sur le jihad. On aurait pu penser que le phénomène aurait inspiré les cinéastes comme il a inspiré les romanciers et les essayistes, mais il n’en a rien été et le bilan, s’il n’est pas maigre, laisse quand même sur sa faim.

Des films ont évidemment été réalisés, et certains se sont même révélés être de réjouissants naufrages (Secret défense, de Philippe Haïm, 2008). Si l’on excepte, cependant, une poignée de navets, depuis 2001 ont été traité par le cinéma américain les dérives de la campagne anti terroriste des Etats-Unis (Rendition, de Gavin Hood, 2007 ; The Bourne Ultimatum, de Paul Greengrass, 2007 ; Good Kill, d’Andrew Niccol, 2014), le rôle des monarchies du Golfe (Syriana, de Stephen Gaghan, 2005 ; The Kingdom, de Peter Berg, 2007), les attentats du 11 septembre (United 93, de Paul Greengrass, 2006 ; World Trade Center, d’Oliver Stone, 2006), la guerre en Afghanistan (Lions for lambs, de Robert Redford, 2007 ; Lone survivor, de Peter Berg, 2013), et, bien sûr, le renseignement (Body of Lies, de Ridley Scott, 2007 ; Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, 2012). Les nombreux films consacrés à l’Irak n’ont, pour leur part, jamais réellement abordé la question des réseaux jihadistes, et je les laisse donc de côté. On voudra bien me le pardonner.

United 93

Il manque dans cette liste, qui va du mauvais (World Trade Center) à l’excellent (Zero Dark Thirty), un film qui essaierait de décrire le jihad, de le présenter dans sa complexité, qui décrirait les difficultés rencontrées par ceux qui le combattent, et qui accomplirait ainsi le nécessaire travail de pédagogie que permet la fiction. Cette perle rare existe, en réalité, et si elle a été tournée en 1998, il y a donc une éternité, elle n’en reste pas moins une remarquable introduction à notre sujet. Et de toute façon, nous n’avons qu’elle, alors…

Bus explodes

The Siege, (Couvre-feu), sorti au mois de novembre 1998, quelques mois après les attentats commis par Al Qaïda contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar Es Salam, reste en effet à ce jour un film qui frappe par sa précognition et la pertinence de ses descriptions. Partant d’une idée à la fois simple et – à l’époque – originale, (un réseau terroriste islamiste radical lance une campagne d’attentats à New York afin d’obtenir la libération de son guide spirituel, capturé par les forces spéciales américaines au Moyen-Orient et détenu clandestinement), il déploie une histoire aux multiples aspects et aux résonances encore très actuelles.

Il faut dire que The Siege n’est pas un film dont l’ambition est d’impressionner par sa virtuosité. Son réalisateur, Edward Zwick, est un conteur, et il met tout son art au service d’un scénario. Celui-ci n’a rien d’anodin puisqu’il est tiré d’une histoire de Lawrence Wright, un grand journaliste américain qui publiera en 2006 un remarquable récit des premières années d’Al Qaïda The Looming Tower: Al-Qaeda and the Road to 9/11 (chez Alfred A. Knopf, 480 pages).

The looming tower The SIege

En adaptant Wright, Edward Zwick s’inscrit, certes modestement, dans la lignée du cinéma politique américain des années ’70 et ne raconte une histoire que pour aborder une situation en y faisant évoluer des personnages. Sa filmographie, à cet égard, ne laisse guère de doutes quant à sa conscience politique. On y trouve, avec quelques comédies, un film remarquable consacré aux soldats afro-américains de la Guerre de Sécession (Glory, 1989, 3 Oscars, dont le premier de la carrière de Denzel Washington), un autre, très distrayant, sur une femme pilote d’hélico pendant la Deuxième guerre du Golfe (Courage under fire, 1996, encore avec Denzel Washington), un suivant, décrivant les aventures d’un soldat américain devenu un guerrier traditionnel japonais (Le dernier samouraï, 2003, avec Tom Cruise), un autre, remarquable, sur les diamants de sang (Blood diamond, 2006, avec Leonard DiCaprio, Jennifer Connelly, Djimoun Hounsou et Arnold Vosloo, 5 nominations aux Oscars), un sur les maquis juifs en Biélorussie combattant l’armée allemande (Les Insurgés, 2008, avec Daniel Craig) et enfin un dernier, consacré à la rencontre Fischer/Spassky de 1972 (Pawn sacrifice, 2014, pas encore sorti en France).

Glory Courage under fire Blood diamond

Zwick est un cinéaste classique, évitant les effets de manche, les filtres ou les ralentis. Ses récits sont linéaires, et il laisse l’intrigue se développer sans se précipiter – ce qui ne veut pas dire qu’on s’ennuie à sa vision. The Siege lui permet de décrire, comme aucun autre film ne l’a fait depuis, (alors que le besoin est pourtant pressant), la complexité d’une véritable politique sécuritaire anti terroriste. Les rapports entre le FBI (service de sécurité intérieure dont la seule mission est d’empêcher les attentats), la CIA (qui voit les choses de plus haut mais est prisonnière des évolutions brutales et parfois irréfléchies de la diplomatie et doit, à la différence de la police, frayer avec tout le monde), l’armée (qui ne veut pas de la mission mais qui l’accomplira à sa façon), le pouvoir politique (qui ne peut tolérer ni les attaques terroristes ni la peur grandissante de la population), et la presse, (témoin et actrice du bras de fer) sont très bien décrits et renvoient à des situations que nous connaissons bien, désormais.

Une collaboration entre le FBI et la CIA qui ne va pas de soi.
Une collaboration entre le FBI et la CIA qui ne va pas de soi.

Comme un cours magistral projeté sur un écran de cinéma, Zwick présente progressivement les défis (Négocier avec les terroristes, mais négocier quoi, et au nom de qui ? Qu’y a-t-il, d’ailleurs, à négocier ? Empêcher les attentats, mais qui arrêter et comment prévoir ? Accepter le danger, et le faire accepter au pays) et les enjeux (Quelle réponse globale ? Quelle prévention ? Quel degré de violence exercer sur l’adversaire ? Comment éviter le recours indiscriminé à la force ? Quelles concessions faire à la vie quotidienne de la démocratie ?). Jamais l’affaire n’est simple, et les motivations des terroristes ne doivent rien à la pauvreté ou à de quelconques pathologies mentales. Ils parlent de revanche, d’injustice, et les islamistes que nous voyons à l’écran sont palestiniens, égyptiens ou irakiens. Leurs revendications ne peuvent avoir de réponse, puisqu’ils sont venus frapper pour punir. La réponse militaire dans les rues américaines, en plus d’être intrinsèquement inappropriée et porteuse de dérives, constitue ainsi une victoire symbolique forte, résumée par Denzel Washington lors d’une de ses nombreux affrontements avec Bruce Willis (qui joue, admettons-le, comme un pied).

Ce film de 1998 en dit plus que bien des experts de plateaux abondamment consultés par nos parlementaires et nos ministres. Il n’est, naturellement, pas exempt de défauts (on ne connaît pas de désert au Liban, du moins pas aux dernières nouvelles, et la scène finale est inutilement pompière) mais il faut lui reconnaître de belles séquences consacrées à l’organisation d’une cellule de crise ou à la conduite d’une enquête.

En cellule de crise

De même faut-il saluer l’ambiguïté des personnages. D’autres cinéastes auraient montré des policiers ou des militaires hystériques, mais Zwick tourne avec sobriété et évite presque tous les écueils de l’emphase. Les scènes d’attentats sont d’un grand réalisme et contribuent à faire du film une remarquable tentative de vulgarisation. Certains de mes chefs, quand j’étais fonctionnaire, n’ont jamais possédé le début de compréhension du jihad contenue dans The Siege, et on est en droit de penser que pas mal de nos dirigeants et parlementaires, au vu des lois et autres rapports débattus ces temps-ci, n’ont guère progressé. Ce film pourrait constituer pour eux une efficace initiation à nombre de questions centrales. Certains de nos ministres avouent ne pas lire, mais peut-être d’autres regardent-ils des films. On peut toujours rêver.

Vigipirate rouge super foncé
Vigipirate rouge super foncé

Il n’y a pas de morale ici

Il serait donc possible, avec du talent et du travail, de réaliser des documentaires passionnants sur le monde du renseignement, sans caricaturer et sans pour autant renoncer à ses convictions personnelles. A la différence de William Karel, dont le film sur la CIA est avant tout une charge lourdingue et un brin confuse, le cinéaste israélien Dror Moreh a ainsi livré en 2012, avec The Gatekeepers, un travail d’une rare profondeur sur le Shin Beth (ou Shabak, devrait-on dire, le service de sécurité intérieure israélien), et les logiques du contre-terrorisme.

Salué par la critique, récompensé à plusieurs reprises, le film frappe d’abord par sa sobriété et l’audace de son dispositif. Pour la première fois, en effet, six chefs du Shin Beth, (Ami Ayalon, Avi Dichter, Yuval Diskin, Carmi Gillon, Yaakov Peri et Avraham Shalom), répondent, parfois vivement, à un intervieweur et évoquent à la fois l’histoire d’Israël, l’évolution du conflit avec les Palestiniens et la lutte contre le terrorisme.

Entendre ces responsables parler si librement de leur métier, de leurs missions, de leurs échecs comme de leurs succès est évidemment un choc pour le spectateur français, habitué aux productions télévisuelles de commande, aux livres mal documentés et aux articles pris sous la dictée. Il ne faut cependant pas s’arrêter au charme de ce parfum d’inédit et écouter ce que ces professionnels, parmi les plus expérimentés qui soient, ont à dire.

The Gatekeepers

S’il est, naturellement, possible de compléter sa connaissance de l’interminable et tragique affrontement entre Israéliens et Palestiniens grâce à ce documentaire, on peut aussi y trouver une magistrale leçon de choses traitant du renseignement, du terrorisme, et des rapports entre les services de sécurité et le pouvoir politique dont ils dépendent et dont ils sont un outil. Tous différents, les six hauts responsables qui parlent et répondent aux questions énoncent une série de vérités et de constats fondamentaux, qu’il ne serait pas inutile de méditer dans certains ministères, états-majors et services occidentaux.

Sans jamais rejeter l’usage de la violence clandestine, indispensable à l’accomplissement de leur mission, les personnalités interrogées ici constatent que la répression seule, dépourvue de toute réponse politique, accroît in fine la menace combattue. Il ne s’agit évidemment pas d’encaisser les coups sans répondre, bien au contraire. On comprend aisément, d’ailleurs, que les autorités politiques israéliennes, comme d’autres autorités dans d’autres pays, soient obligées de réagir puisque la pratique du terrorisme choisie par les groupes palestiniens, laïcs ou religieux, est une façon d’ouvrir un dialogue. La nature et l’intensité de la répression en retour participent de ce dialogue, certes sanglant, mais aucunement inédit, et les belligérants se parlent donc par-dessus des amoncellements de cadavres et de gravats, testant leur volonté, mettant à l’épreuve leur détermination.

Il existe, évidemment, des façons de sortir de ces échanges de violences, et on a déjà vu deux adversaires, convaincus l’un et l’autre de la nécessité de mettre fin aux tueries, dépasser le cycle action/répression pour se parler, parfois dans le secret de grands hôtels occidentaux, parfois officiellement au cœur de prestigieuses résidences officielles. Rien de tel ici, et aucun de ces maitres espions ne cache son immense frustration devant l’évolution du conflit, succession de d’attentats, d’opérations plus ou moins ciblées sur fond de dérive politique des deux camps.

Il n’est pas possible de comparer le conflit israélo-palestinien à la lutte mondiale contre le jihadisme, mais il est en revanche plus que pertinent de comparer certaines de leurs évolutions. Entendre, ainsi, les chefs du Shin Beth déplorer que l’excellence opérationnelle de leurs méthodes ait éteint toute velléité de réflexion politique renvoie à une réalité que nous connaissons bien, dans les pays occidentaux. La situation est même cruellement résumée par une formule, vertigineuse : gagner toutes les batailles, mais pas la guerre.

L’extrême technicité des moyens mis en œuvre par les services de sécurité et l’armée permet aux autorités de ne jamais se pencher sur le fond de la question : frappes ciblées, opérations secrètes, écoutes, etc. La capacité des Israéliens – et des Occidentaux – à traiter la menace enivre littéralement certains dirigeants, qui se contentent de la gestion de l’incendie mais ne se préoccupent jamais des façons de l’éteindre – à supposer, évidemment que cela soit possible.

Exécutants loyaux d’une stratégie qu’ils peuvent d’ailleurs désapprouver, les responsables qui se confient dans ce documentaire sont d’une terrible lucidité, sur eux, sur leur métier, sur le conflit qui n’en finit pas. Confronté aux phrases terribles de Yeshayahu Leibowitz écrites en 1968,

A state ruling over a hostile population of one million people will necessarily become a Shin Bet state, with all that this implies for education, freedom of speech and thought and democracy. The corruption found in any colonial regime will affix itself to the State of Israel. The administration will have to suppress an uprising on the one hand and acquire Quislings, or Arab traitors, on the other.

Yuval Diskin répond froidement qu’il est d’accord avec chacun des mots. Le passage, très puissant, n’est évidemment pas passé inaperçu et a été largement commenté (par exemple ici et là). L’onde de choc espérée ne s’est cependant pas produite.

Gatekeepers

Le portrait de groupe qui émerge du film est celui de professionnels fidèles mais lucides, conscients que le pouvoir est exercé par des hommes qui attendent des actes plus que des raisonnements, qui réclament des décisions simples et qui refusent la complexité du monde. Les chefs du Shin Beth, professionnels habitués aux infinies nuances de l’humanité, exécutent les ordres mais n’en pensent pas moins. La défense immédiate du pays en passe par là, mais personne ne s’abuse sur le résultat final et le coût moral de cette posture.

L’impasse dans laquelle se trouve le conflit fait terriblement écho aux échecs des Occidentaux contre les jihadistes. La multiplication des cibles à traiter par les services israéliens pour répondre à l’obsession de sécurité (légitime, mais qui ne fait pas une politique) des gouvernements successifs a conduit à une militarisation excessive du contre-terrorisme. La réponse militaire n’est écartée par principe que par des idéologues dépassés, mais elle ne doit pas être tout. Elle est, surtout, censée produire des effets autres que simplement tactiques.

Comme le rappelle un des interviewés, il s’agit de faire la guerre pour créer une réalité politique meilleure, mais on en est loin. Les opérations incessantes visant à éliminer les terroristes et à casser leurs réseaux n’apportent qu’une réponse ponctuelle à un affrontement qui a plus d’un demi-siècle. Elles ont même leur vie propre, et semblent sans lien réel avec la crise à laquelle elles répondent. Paradoxalement, même, leur efficacité opérationnelle a accru la menace en ôtant tout espoir à l’adversaire, alors que des solutions ont été en vue. La faute n’en revient évidemment pas aux seuls Israéliens, et la campagne d’attentats du Hamas au printemps 1996 est, par exemple, évoquée. Le fait est que, vaincus militairement, politiquement inaudibles, certains Palestiniens ne pratiquent pas le terrorisme pour obtenir un effet politique mais bien pour simplement agir et prouver qu’ils sont encore debout. Le sentiment d’échec et d’impuissance qui imprègne tout le film est résumé, dans une formule qui fait frémir et que l’on peut aisément appliquer au jihad, par un Palestinien expliquant le terrorisme : votre souffrance est notre victoire.

Cette phrase, terrible de détermination et de désespoir, mériterait d’être méditée.

Ten years after

On ne répètera jamais assez à quel point il est important d’étudier son adversaire si on souhaite un tant soit peu le vaincre. Cette vérité éternelle, que connaissent parfaitement les forces armées ou les services de renseignement, n’est cependant pas l’apanage de l’Etat, et un travail scientifique sérieux, accompli à partir d’un exploitation rigoureuse de sources ouvertes, permet également de connaître en profondeur un phénomène politique, ses acteurs et leurs méthodes. C’est à cet exercice que se sont livrés, sous la direction de Bruce Hoffman et Fernando Reinares, une équipe de spécialistes renommés dont les travaux, réunis dans une somme de 696 pages, ont été publiés en 2014 par Columbia University Press.

Hoffman Reinares book

The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death s’impose, dès sa première lecture, comme un ouvrage de référence, proprement indispensable à qui s’intéresse à la menace jihadiste et à ses évolutions. L’ouvrage impressionne d’abord par la qualité de ses sources, et la clarté de ses explications. Celles-ci découlent de la structure du texte, association chronologique et géographique (In the West/Outside the West) de l’étude d’attentats réussis, de projets déjoués et même de filières de combattants. On y apprend, en particulier, beaucoup sur les processus opérationnels et décisionnels des réseaux et cellules liés à Al Qaïda, des attentats du 11 septembre 2001 à la mort du fondateur de l’organisation, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011.

Il s’inscrit également dans une tradition, déjà ancienne, d’études approfondies du sujet par le monde scientifique américain (cf. ici, par exemple, les titres publiés par la seule université de Columbia) et participe, ce faisant, aux débats quant à l’organisation et aux logiques de la mouvance jihadiste mondiale. Il fait ainsi suite à la vive controverse qui avait opposé – et qui oppose toujours – Bruce Hoffman à Marc Sageman. Le premier, pour faire simple, défend l’image d’une menace émanant d’un centre décisionnel cohérent (Al Qaeda Senior Leadership – AQSL) tandis que l’autre, depuis 2004, avance l’hypothèse d’une mouvance déstructurée, sans véritable cœur (leaderless terrorists).

La vérité, sans doute, se trouve entre ces deux visions et dépend de la focale adoptée. L’étude des itinéraires personnels, avancée par Sageman, permettrait ainsi d’adhérer à ses thèses si les analyses des attentats contenues dans le livre dirigé par Bruce Hoffman et Fernando Reinares ne conduisaient pas à voir qu’il existe quand même des impulsions, une organisation, des choix opérationnels et des effets à produire pensés par de véritables stratèges bien différents des voleurs de poules que quelques uns s’obstinent à nous décrire.

La réalité, particulièrement complexe, des réseaux jihadistes est parfaitement rendue dans les nombreux chapitres qui composent ce livre. L’association de parcours individuels et de vastes phénomènes sociopolitiques y est présente, pour peu qu’on se donne la peine de méditer chaque cas étudié, et il vient même l’envie, à la fin de quelques parties, de dessiner des schémas afin de représenter cette mouvance en perpétuelle évolution.

Certains des constats initiaux de Sageman y sont, paradoxalement, en partie confirmés, et si des attentats sont commis à la suite d’une planification centralisée, d’autres sont, en revanche, la concrétisation de projets nés sur le terrain, en Europe ou au Moyen-Orient au sein de petites cellules. La réalité qui se dessine tout au long de ces presque 700 pages est ainsi celle, bien connue, de réseaux tridimensionnels dont certains membres sont liés à d’autres cellules ou d’autres groupes mais dont la cohérence vient du désir partagé de frapper (cf. ici, par exemple, pour un déjà vieux post sur ce thème).

La variété des cas étudiés ici, des Etats-Unis à l’Australie, de l’Europe occidentale à l’Indonésie, du Maghreb au Moyen-Orient en passant par le Kenya, contre efficacement les fausses vérités régulièrement assénées, et notamment en France. On y parle guère d’immigration, de pathologies mentales ou de jeux vidéos, et s’il est manifeste que certains des terroristes mentionnés ne sont pas des gendres idéaux, il serait bien hâtif d’en tirer des conclusions définitives au sujet de lois miraculeuses ou de programmes de déradicalisation.

Alors que la focalisation sur les seuls filières de volontaires syriens a cruellement montré ses limites en France, la lecture de The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death pourrait permettre une meilleure compréhension du phénomène et, qui sait, donner des idées à des auteurs et à des éditeurs. On voit mal comment la France, qualifiée par Al Qaïda dans la Péninsule arabique de « première ennemie », pourrait encore se passer d’une authentique réflexion collective sur un sujet qui mobilise tant de ses moyens.

 

Note : cette recension a été également été publiée sur le site War Studies Publications, auquel j’adresse toutes mes amitiés.

 

Sorry, Goose, but it’s time to buzz a tower.

Dans un ouvrage désormais classique publié en 2001, Guerre sainte, multinationale (Holy war, Incorporated, Simon and Schuster, 2011, en français chez Flammarion) le journaliste américain Peter Bergen se livrait à une description passionnante de l’islamisme radical sunnite armé et, déjà, essayait de briser quelques uns des lieux communs qui corrompaient alors – et corrompent toujours – le débat public. A l’occasion d’un chapitre intitulé Le réseau mondial. Le tour du monde en 80 jihads, il décrivait notamment la diversité des crises et de ce qu’il faut bien appeler les fronts d’une guerre qui, au lendemain des attentats du 11 septembre, mobilisait un nombre croissant d’Etats.

Près de quinze années après ce livre, qui se voulait aussi être l’instantané d’un phénomène en pleine croissance, le jihadisme a pris une ampleur telle qu’il s’est imposé parmi les défis les plus importants de l’agenda international. Depuis des années, des expéditions guerrières sont menées en Afrique ou au Moyen-Orient par des puissances occidentales contre des groupes jihadistes, tandis que certains Etats musulmans luttent pour survivre, quand ils n’ont pas simplement perdu le contrôle de vastes portions de leur territoire.

La lutte contre le jihadisme pèse également sur les débats de société et conduit à des réflexions douloureuses sur le communautarisme, la laïcité ou le respect de la vie privée et ses éventuelles limitations au profit de la défense de tous. Malgré les nombreux appels à la résilience, force est d’ailleurs de constater que les législations occidentales spécialisées ne cessent de se durcir, à chaque attentat ou à chaque projet déjoué, sans qu’on sente que leurs dernières évolutions aient été mûrement pensées, ou même que leurs auteurs en attendent autre chose qu’un gain politique ponctuel, rapidement acquis, rapidement oublié.

Cette mobilisation tous azimuts, législative, diplomatique, militaire et intellectuelle, n’a jusqu’à présent, pas produit de résultats durables. Des terres de jihad décrites par Peter Bergen en 2001, aucune ne connaît aujourd’hui la paix, et chacun a bien conscience que la situation s’est aggravée dans bien d’autres régions. Il serait sans doute abusif de lier cette dégradation de la situation internationale aux seules menées des groupes jihadistes, mais le sentiment général, devant une carte des risques, est celui d’une perte de contrôle progressive de la part des grands acteurs internationaux face à un phénomène dont la complexité ne cesse d’étonner.

Si la survie des Etats occidentaux n’est pas menacée par la croissance, pour l’instant sans interruption, de la menace jihadiste (essentiellement terroriste, mais pas seulement), il n’en va pas de même pour nombre d’Etats d’Afrique sub-saharienne, du Moyen-Orient ou d’Asie, dont les institutions ou les sociétés sont durement touchées. Ces déstabilisations, parfois causes, parfois conséquences, du terrorisme jihadiste, conduisent régulièrement à des interventions extérieures, plus ou moins improvisées, plus ou moins maîtrisées, dont on connaît le début mais dont on ne voit jamais l’issue. Même la fin, officielle, de la guerre en Afghanistan, n’est ainsi pas la fin réelle des opérations de combat des forces américaines, qui y affrontent les Taliban depuis le mois d’octobre 2001 et entendent y maintenir une capacité de frappe.

Sans tomber dans un pessimisme de peu d’utilité, il convient de reconnaître que la croissance régulière, depuis une trentaine d’années, du jihadisme révèle l’inefficacité de la riposte des Etats qu’il frappe et pose, in fine, plusieurs questions aux gouvernants et à leur appareils militaro-sécuritaires. Il y a ainsi lieu de craindre que la prochaine loi ou la prochaine intervention extérieure ne règleront pas davantage le problème. Le bilan de plusieurs décennies de lutte, d’abord clandestine et larvée puis au grand jour, mérite qu’on s’interroge sur les méthodes, l’organisation et les buts des politiques de contre-terrorisme menées.

Une lutte sans fin ?

Contrairement à une idée répandue par certains, la militarisation de la lutte contre le jihadisme n’est pas une cause du terrorisme mais bien une conséquence de l’évolution d’une menace à laquelle les moyens classiques ne parvenaient plus à répondre. Cette évolution, qu’il est, par ailleurs, parfaitement légitime de déplorer, constitue une des illustrations les plus spectaculaires de ces changements de posture imposés par les groupes jihadistes à des Etats de droit, qui plus est a priori peu enclins à s’engager dans de longues et lointaines opérations mais finalement contraints de projeter leurs forces armées.

Personne, d’ailleurs, n’affirme qu’il soit possible de vaincre le terrorisme par la force armée, puisque celui-ci, comme il n’est jamais inutile de le rappeler, n’est qu’un mode d’action, un choix tactique opéré par des acteurs politiques. Le recours à l’action militaire, en Afghanistan, au Mali, au Yémen ou en Somalie, n’a toujours été que la riposte aux actions de groupes qui, eux-mêmes, menaient des actions violentes dont l’ampleur et l’intensité appelaient autre chose que l’invocation émue des grands principes du droit pénal.

On peut, en revanche, noter que les actions militaires déclenchées par des Etats se sentant, à tort ou à raison, le devoir d’intervenir l’ont toujours été trop tard. Il ne sera pas inutile, quand ces événements seront devenus l’objet d’études historiques, de déterminer si toutes les interventions armées lancées par les Etats occidentaux depuis une quinzaine d’années n’ont, d’ailleurs, pas été les conséquences directes et inévitables d’échecs politiques majeurs. Sur le fond, les opérations Serval et Sangaris, au Mali et en RCA, au cœur de deux crises très différentes, ne visaient-elles pas toutes les deux à sauver ce qui pouvait encore l’être du naufrage d’anciennes colonies françaises ? La lutte contre le jihadisme, comme le prétendaient avec dédain les diplomates américains au milieu des années ’90, pourrait aussi, après tout, être vue comme une succession de crise postcoloniales. Les crises en Somalie, au Nigeria ou au Yémen permettent de ne pas seulement accabler notre pays mais bien de s’interroger sur la situation d’Etats ayant un temps été dominés, voire conquis, par des puissances occidentales.

Il convient aussi de rappeler que les actions militaires, qui sont devenues la principale manifestation du contre-terrorisme, ne produisent d’effets durables que contraires aux objectifs initialement poursuivis. La France le découvre, après d’autres sous d’autres cieux, au Mali où, après avoir restauré l’intégrité territoriale d’un Etat impuissant et victime de ses compromissions, elle est désormais accusée par les différentes parties en présence de défendre les intérêts du camp d’en face tandis que ses forces, initialement saluées comme des libératrices, sont aujourd’hui jugées trop visibles. Venues défaire des groupes jihadistes qui se nourrissent de conflits locaux, les armées occidentales sont condamnées à rester des corps étrangers aux yeux des sociétés qu’elles pensent défendre, avant de devenir une des données de l’équation politico sécuritaire. Le jihadisme joue alors habilement de la présence de ce corps étranger, pourtant généralement réclamé dans un premier temps par les Etats concernés. Il suffit, pour s’en convaincre de comparer la popularité du contingent français au Mali au mois de janvier 2013 et aujourd’hui.

Il n’est, ainsi, pas absurde de critiquer la prééminence du militaire, mais encore faut-il le faire en étant conscient de la nature de la menace combattue. Le jihadisme, idéologie sans raffinement, syncrétisme brutal de causes parfois sans rapport, semble insensible aux seules actions judiciaires, et la menace est parfois trop vive pour rester sans réponse, quand bien même il faudrait refondre les doctrines. On voit mal, après tout, pour quelles raisons, alors que les outils s’adaptent (ou tentent de le faire), les raisonnements qui les fondent ne refléteraient pas les mêmes changements.

Penser global, penser local, mais surtout penser…

Le fait est que les difficultés, déjà anciennes et difficilement niables, des Etats confrontés à la poussée jihadiste conduisent à s’interroger sur l’élaboration de leurs réponses aussi bien que sur la pertinence de celles-ci. La littérature savante consacrée au sujet, embryonnaire avant les attentats du 11 septembre, a connu depuis une croissance exponentielle comparable à celle de la menace elle-même et regorge de textes détaillés traitant des modes opératoires terroristes, de l’organisation des réseaux, des revendications des groupes, de leur financement, des crises qui les motivent, des Etats qui les combattent ou tentent de les manipuler, des tensions au sein de l’islam sunnite, et, plus généralement, des racines du mal.

Sans atteindre l’ampleur vertigineuse des études soviétologiques, la production de connaissances publiques est plus que conséquente et offre un corpus d’une grande richesse – à laquelle il faudrait ajouter la surabondante production des administrations spécialisées, des services de police, des forces armées et des échelons de synthèse.

Étonnamment, pourtant, le débat français reste d’une grande pauvreté, indigne des défis qu’affronte notre pays et de la mobilisation de l’appareil d’Etat qui en découle. La comparaison avec la production britannique est, à ce titre, particulièrement cruelle, sans même parler des travaux réalisés par certains think tanks américains ou une poignée de grands cabinets privés.

Les attentats de Paris, entre le 7 et le 9 janvier derniers, ont, à cet égard, tragiquement mis en évidence les nombreux biais, clichés et présupposés de la parole publique – et parfois officielle. Comme de juste, des vérités censées être des évidences acquises, mais ne reposant sur aucune étude sérieuse, ont été avancées afin de justifier des mesures prises dans l’urgence contre une menace terroriste pourtant si ancienne, des anarchistes de la fin du XIXème siècle au GIA des années 1990, qu’elle dimensionne depuis longtemps les moyens et l’organisation de la communauté française du renseignement.

A ce sujet, la redécouverte de la profondeur historique du jihadisme français de la part de certains commentateurs a eu de quoi inquiéter, tout comme l’obsession pour les filières de volontaires à destination de la Syrie, défi majeur mais certainement pas unique de la lutte contre la menace jihadiste. De fait, l’appartenance des frères Kouachi à la mouvance d’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) en est la meilleure preuve. On peut même se demander si une sorte d’effet de mode n’est pas en partie responsable de l’affectation ou de la non affectation de moyens. Des enquêtes internes pourraient valider ou invalider cette crainte, mais encore faudrait-il qu’elles soient menées.

Le plaquage sur les événements de Paris de grilles de lecture anciennes, dépassées, partielles sinon partiales, a conduit à des affirmations péremptoires. Constater les profondes divisions de la société française a sans doute été la marque d’une grande et tardive lucidité, mais certaines causalités supposées, mises trop rapidement en avant, n’ont pas résisté à un examen attentif des faits (comme ici, par exemple). Les difficultés communautaires, les échecs scolaires ou le chômage ne créent pas systématiquement de la violence politique, et encore moins du terrorisme. De même, si on ne peut nier certaines caractéristiques psychologiques, parfois aussi visibles au sein des forces armées ou dans certaines professions, réduire le jihadisme à des pathologies mentales ne résiste pas à des décennies de terrorisme d’inspiration religieuse sur plusieurs continents.

Procéder à la déradicalisation religieuse des jihadistes a, par ailleurs, été avancé comme une nécessité urgente, quand bien même les résultats des programmes lancés à travers le monde auraient été décevants, et en tout cas incapables de garantir l’abandon de la violence par l’ensemble des individus concernés. Un tel projet, surtout, fait trop rapidement l’impasse sur les causes politiques profondes du phénomène jihadiste dans les pays occidentaux – sans même parler des dérives qu’il porte en germe – et devrait être rebaptisé programme de rééducation civique. L’ampleur de la tâche donnerait cependant alors le vertige.

Il n’y a là, hélas, que des faits connus, documentés, décortiqués par les services ou certains journalistes, l’évocation du rôle de la prison dans l’itinéraire des jihadistes relevant même du cycle, comme celui des saisons, sans qu’aucune solution n’ait jamais été trouvée malgré les exclamations des observateurs.

… Et si possible, ensemble.

La qualité des travaux des uns et des autres, on le voit, n’a pas nécessairement de conséquences sur la pertinence de la politique finalement conçue et mise en œuvre. Il est cependant évident qu’on a plus de chance de faire fausse route si on est peu ou mal conseillé que si on est correctement alimenté. Il faut cependant le vouloir, ou même le pouvoir. Les professionnels engagés dans des actions opérationnelles n’ont que rarement le temps de prendre de la hauteur – à supposer qu’on les y autorise – et ceux qui observent les événements de loin, s’il leur arrive de voir juste, disposent de faits incomplets et n’ont que rarement l’oreille des autorités.

Les flux intellectuels du contre-jihadisme français, à dire vrai, semblent ne fonctionner qu’à sens unique. Les renseignements et analyses montent en ordre plus ou moins dispersé vers les autorités politiques, après avoir été tamisés et raffinés à différents échelons administratifs et, éventuellement, selon des biais plus liés à des chapelles qu’à de véritables écoles scientifiques.

L’important, en effet, ne réside aucunement dans un hypothétique consensus, souvent suspect, d’ailleurs, mais dans la confrontation d’idées et d’opinions qui ne relèveraient pas de vieilles obsessions, d’anciennes croyances, ou même de mauvaises intuitions érigées en vérités révélées en raison de la stature de leurs auteurs. Le fait, par exemple, qu’après les attentats de Paris on ait entendu force lieux communs au sujet des supposées origines sociales ou économiques du jihadisme, alors que l’ensemble des services de renseignement et de sécurité s’échinent, depuis de trop nombreuses années, à affirmer qu’il n’existe pas de profil simple des terroristes, a illustré la déconnexion, alarmante, entre l’état des connaissances détenues par les administrations et les citoyens en raison de l’aura persistante dont bénéficient, inexplicablement, certains dans les médias. Il ne s’agit, en aucune façon, de contraindre des structures opérationnelles à s’exposer publiquement, mais on peut déplorer qu’une forme sournoise de désinformation contribue à biaiser, sinon à saboter, le nécessaire débat public.

Il est, de même, permis de regretter l’excessive influence auprès des autorités de faux prophètes, dont les analyses n’ont cessé d’être sèchement contredites par les faits, alors que des structures administratives spécialisées, ou que certains universitaires, manifestement plus pertinents, soient loin d’avoir la même audience et, partant, le même poids. Si l’entourage d’un ministre ne doit pas ressembler à une foire d’empoigne, il ne devrait pas non plus être le lieu d’une pensée formatée, par crainte ou aveuglement. Force est de constater, pourtant, que le débat contradictoire n’est pas la caractéristique première de certaines de nos administrations.

Une ambiance de feu
Une ambiance de feu

L’obéissance est, dit-on, la force principale des armées, mais celles-ci, comme d’autres forces, ne progressent véritablement que par la pensée hétérodoxe de quelques uns. Souvent interprétée par l’establishment comme la marque d’un orgueil démesuré ou le souci de se démarquer, la pensée originale, si elle peut conduire à des impasses ou à des échecs, est un puissant facteur d’innovation. La fonction de fou du roi, encouragée par quelques uns pour leur édification personnelle, est le plus souvent décriée par ceux qui ont compris que le confort du prince était le garant de leur propre tranquillité, quand bien même tout ne se passerait pas comme souhaité – en République Centrafricaine, par exemple.

Il manque, en réalité, à différents endroits de notre complexe système administratif, ce que les Anglo-Saxons nomment des red teams, des équipes de cadres expérimentés discutant de la pertinence des choix, des plans, des postures, les mettant à l’épreuve avec rigueur, dans le souci de faire progresser la structure. Il faut, à ce sujet, impérativement lire le billet posté par le site Pensée militaire. En France, pays qui valorise souvent plus l’aisance rhétorique que la profondeur de la pensée, le projet peut sembler utopique, alors qu’il répond, sans aucun doute, à un réel besoin.

Il ne s’agit évidemment pas de confier à qui que ce soit des missions de plastron, mais de tenter de consolider par une analyse intransigeante les postulats qui fondent notre politique anti terroriste. A défaut de pouvoir parvenir à des constats sans appel, il s’agirait d’écarter les fausses pistes et d’identifier les voies à explorer afin de concevoir une stratégie qui ne serait pas celle de l’émotion et de la réaction. A l’exemple du combat dissemblable pratiqué par certaines forces aériennes à des fins d’entraînement, d’aguerrissement mais aussi de réflexion tactique, la pratique du débat contradictoire entre professionnels mandatés – qui auraient donc l’assurance de ne pas être affectés dans une lointaine garnison du limes à l’issue de leur mission – permettrait d’offrir aux autorités politiques autre chose que de pénibles rengaines, ainsi que quelques explications, toujours utiles pour éviter toute sidération trop durable. Peut-être serait-il alors possible d’envisager des mesures qui ne seraient pas que cosmétiques et même, on peut toujours rêver, de concevoir une stratégie qui ne serait pas uniquement fait de mesures hâtives ou de réformes taillées sur mesure afin de servir les ambitions de tel ou tel ministre, de telle ou telle administration.

F-16C des Aggressors de l'USAF

Une telle réforme, moins spectaculaire que des fusions, des créations ou des dissolutions, serait en revanche plus profonde et plus difficile. Elle devrait s’accompagner de la mise en place d’un échelon de manœuvre, qui manque cruellement dès qu’il s’agit de terrorisme. Il n’est en effet du ressort ni de l’UCLAT ni du SGDSN de concevoir une politique réellement maîtrisée associant à des analyses ambitieuses des objectifs majeurs dépassant l’adoption de lois inapplicables ou l’imposition à des forces armées déjà exsangues des missions de sécurité publique relevant d’abord de la réponse politique et non d’un accroissement de la pression sécuritaire.

Après des années à subir la croissance d’une menace terroriste qui a fini par s’imposer comme un sujet majeur de politique intérieure, il est sans doute plus que temps d’explorer d’autres voies que l’amélioration sans fin des seules mesures répressives. Celles-ci, indispensables, n’apportent en effet, de toute évidence, aucune solution véritable, mais sont devenues une rente de situation pour certains. Il n’est donc pas inutile de mettre le savoir-faire durement acquis au service d’une ambition plus haute, capable d’utiliser au mieux les innombrables signaux faibles ou forts recueillis par la communauté nationale du renseignement, d’analyser en profondeur l’adversaire, de déceler les futures crises et de conseiller le plus pertinemment possible les autorités.

Une telle ambition ne semble pas illégitime au vu de la richesse intellectuelle que recèlent l’administration, les forces et le monde universitaire de notre pays. Elle suppose cependant une volonté de ne plus subir et de reprendre, enfin, l’initiative sans se contenter de formules creuses ou de coups de menton martiaux.

 

Merci à Mathieu P pour ses conseils lors de la rédaction de ce texte.