« It’s just time to pay the price/For not listening to advice » (« Policy of truth », Depeche Mode)

Le monde change, aurait dit Galadriel, avec le ton sentencieux qu’ont volontiers les elfes. Vous vous réveillez un matin, et les types que vous aviez au bout de vos Jaguar il y a dix ans se pavanent dans les rues de Tombouctou, la mythique porte du désert. Pour le coup, ça donnerait envie d’écouter la bande originale de Pat Garrett & Billy the Kid (Sam Peckinpah, 1973), du grand Bob Dylan, en contemplant la campagne et en laissant filer le temps, un verre à la main.

Que s’est-il passé ? A quel moment a-t-on perdu le contrôle ? Qui n’a pas su réagir ? Qui a eu peur de s’engager ? J’en parle avec d’autant plus d’agacement que voilà plus de quinze ans, non pas que je fais le trottoir pour le Mexicain, mais que j’observe de très près le développement du jihadisme au Sahel.

En 1996, pourtant, il ne s’agissait même pas d’un front secondaire, mais simplement de l’arrière-cour de la guerre civile algérienne. Quelques armes en provenance du Soudan y arrivaient au compte-goutte, et une poignée de membres du Groupe islamique armé (GIA) y sillonnaient le désert aux côtés de Touaregs bien plus mobilisés par les conflits avec le Niger ou le Mali que par le jihad mondial. Pour nous, le nord du Niger était d’abord le moyen de remonter vers les maquis algériens afin d’y infiltrer des sources. Après tout, à l’époque, personne ne comprenait plus rien à la mouvance islamiste radicale algérienne, entre l’assassinat des moines, la mort de Djamel Zitouni et les dissidences successives (Hassan Hattab en Kabylie, deux ans avant de créer le GSPC, Khaled Sehali et les Mouhajiroun, Moustapha Kartali et son MIPD, Sid Ali Bouhadjar et sa LIDD, sans parler du vétéran afghan Kada Benchiha Larbi dans le grand ouest, qui faisait bande à part depuis 1993).

La guérilla islamiste algérienne avait refusé de rejoindre Oussama Ben Laden, malgré des contacts de haut niveau au Soudan, et le seul moyen de savoir ce qu’il se tramait au sein du GIA était d’y glisser un homme. Les uns essayaient en Europe, les autres essayaient au Niger ou dans les camps de Peshawar, avec plus ou moins de bonheur et de talent. Contrairement à ce que beaucoup croient ou semblent croire, le renseignement n’est pas tant une affaire de moyens qu’une affaire de méthode, un peu comme le siège du palais de César.

Jihad là-bas, jihad ici

C’est à peu près cette époque, à l’automne 96, que nous entendîmes pour la première fois le nom de Mokhtar Belmokhtar.

Alors que le GIA, au nord, continuait de se diviser en factions rivales, l’homme apparut très au sud, dans le désert, autour de la légendaire Tamanrasset. Présenté comme l’émir de la région saharienne du groupe, que les initiés connaissaient sous le nom de Région 9, il était né à Ghardaïa et semblait écumer la région en tous sens à la tête d’une poignée de combattants, formant une petite katiba sans objectif clairement défini mais loin d’être le groupe de pillards décrits par certains amuseurs publics. Belmokhtar, un garçon qu’on ne bouscule sans doute pas impunément dans les bars branchés de la Khyber Pass, se fit remarquer en massacrant les 37 passagers d’un bus, une action qui faisait à coup sûr de lui un digne membre du Groupe islamique armé… Comme tant d’autres, il semblait avoir combattu les Soviétiques en Afghanistan et nous avions pu, de source sûre, confirmer sa présence dans les camps que les Pakistanais entretenaient à Peshawar. Là, à la fin des années 80 ou au début des années 90, il avait reçu un entraînement paramilitaire qui lui avait été bien utile en Algérie. Bien sûr, nous évitions de penser qu’il avait peut-être appris à démonter un AK-47 des mains d’un instructeur du 13e RDP, puisque la CIA, quoi qu’en dise certains, n’avait pas été la seule à apporter son soutien aux freedom fighters célébrés par James Bond. A coup sûr, il n’avait de toute façon pas l’élégance discrètement raffinée d’un moudjahid de cinéma, comme ceux vus dans The Living Daylights (John Glen, 1987).

Que faisaient donc ces vigoureux jeunes gens dans le désert, entre le grand sud algérien et le nord du Niger ? L’étroitesse de leurs relations avec certains Touaregs nous sauta immédiatement aux yeux. Il devint ainsi évident que Belmokhtar bénéficiait du soutien logistique d’amis bien placés, de riches commerçants dont je tairai le nom, qui fournissaient du carburant, réparaient les 4X4 en échange de l’amicale présence de jihadistes aux côtés de leurs convois de cigarettes qui remontaient vers l’Algérie sur les millénaires routes caravanières. Pas d’otages, pas de fusillades, pas d’attentats, donc, mais la présence de ces terroristes du GIA hors d’Algérie, dans une zone échappant à tout contrôle, nous intriguait et commençait même à nous inquiéter. Belmokhtar ne trafiquait pas, il rendait service sans en tirer d’autre bénéfice que logistique, sans les valises de dollars qu’évoquent quelques criminologues et sur lesquelles je reviendrai.

Disons le tout net, elle n’inquiétait pourtant que nous. Nos collègues africanistes, fidèles à un héritage typiquement français, nous répétaient que nous ne comprenions rien à l’Afrique – puisqu’il était manifeste à leurs yeux qu’on pouvait appréhender d’un seul regard un aussi vaste continent, eux qui auraient pu par ailleurs disserter des heures des différences entre un Breton et un Marseillais. Nous ne comprenions donc rien à l’Afrique, nos sources nous mentaient, nous étions les obsessionnels du contre-terrorisme, bien éloignés de l’aimable sérénité du vieux colonial. Dans des pays dont nous contrôlions les services, dont nous financions les caprices des dirigeants, dont nous réprimions avec discrétion et fermeté les revendications démocratiques – ah, le pays des Lumières et du Général ! – il était absolument impensable de s’inquiéter des agissements d’une bande d’Arabes barbus errant dans le désert comme une tribu perdue d’Israël. On nous servait les pires clichés sur l’islam africain, et il était rare de pouvoir s’asseoir autour d’une table pour un véritable échange d’analyses. Nous continuâmes donc notre route sans les africanistes, malgré les grandes qualités de quelques uns.

Le suivi des katibats du désert devint une activité parmi d’autres, on y recensait les petits camps d’entraînement mobiles, les liens avec des Touaregs islamistes, membres d’un obscur Front islamique de libération de l’Azawad – ben oui, déjà – et les connexions avec quelques grandes familles du cru. De temps à autre, nous découvrions la preuve des liens de tout ce petit monde avec la mouvance jihadiste internationale, et un seul numéro de téléphone, obtenu par des moyens que le lecteur moyen de Libération jugerait horriblement immoral, nous éclairait un peu plus. Tenez, si j’avais le temps, je vous parlerais d’une petite entreprise de Niamey dont le patron, arrêté plus tard en Thaïlande dans le cadre de la passionnante affaire des faux passeports français, n’était autre que l’oncle d’un membre d’Al Qaïda intercepté à Amman en décembre 1999, ou qui appelait directement un officier de la garde royale saoudienne. Mais je m’égare.

Donc, ça s’agitait, ça parcourait le désert, dans tous les sens, ça restait loin des maquis, ça avait de drôles de liens avec de drôles de types à Kano, au nord du Nigeria – ben oui, déjà, en 1997 – mais la menace contre la France n’était pas directe, et tout le monde doutait. Trop de convictions, trop de confort, et sans doute, aussi, pas le temps. A l’époque, cela ne nous choquait pas. Comme toujours, certains eurent un réveil pénible.

Tu viens au rallye, samedi ?

Tout changea donc en décembre 1999, alors que les services occidentaux étaient occupés ailleurs, à essayer de déjouer le fameux et complexe complot du millénaire ourdi par Al Qaïda. On nous informa que le groupe de Belmokhtar, toujours officiellement membre du GIA, accueillait généreusement un membre de l’état-major du GSPC, un certain Nacer Eddine Mellik – sans lien connu avec le sympathique maire de Béthune – auquel il prêtait ses moyens de communication. Le jihad est une grande famille, bien plus drôle que celle des Enfoirés, soit dit en passant.

Hassan Hattab, qui avait quitté le GIA en août 1996, mais qui ne fonda officiellement le GSPC qu’en 1998, cherchait depuis des années à réactiver à son profit les réseaux jihadistes algériens actifs en Europe. Disons-le tout net, ça ne marchait pas fort. En Scandinavie, une terre chère à mon cœur, les cellules de Stockholm, Lund, Malmö ou Copenhague regardaient depuis des mois vers l’est, où rôdait une sombre terreur, comme sur les hauteurs de Minas Morgul.

Au Royaume-Uni ou en Belgique, longtemps terres d’élection du jihad algérien, on n’en avait plus que pour les Taliban et leur allié saoudien, Oussama Ben Laden. A Bruxelles, le mythique Bureau des Moudjahiddin Afghans fonctionnait à nouveau, et Farid Melouk avait été arrêté dans la capitale belge le 5 mars 1998 en possession d’explosifs, de communiqués du GPPC, et surtout en compagnie de quelques pointures du jihad international, dont Mohamed Chawki Badache, et Bakhti Raho Moussa, deux garçons délicieux dont je parlerai une autre fois.

Bref, Hattab essayait de rallier toutes ces bonnes volontés abandonnées depuis des années par les querelles entre maquis, et Al Qaïda, vous savez, le truc qui n’existe pas, avait raflé la mise. Tout ce petit monde s’agitait, essayait de semer les policiers, de déjouer les surveillances, complotait, rêvait de jihad, de revanche, et les plus courageux prenaient la longue route qui les mènerait à Khalden ou Darunta, en Afghanistan, en passant par le Yémen, l’Iran, la Turquie, les Emirats ou le Pakistan.

Pour les chefs du GSPC, il ne restait plus que l’Allemagne, où quelques uns, dont Adel Mechat, un petit gars de Kouba, et Mustpaha Ait El Hadi, notamment, se démenaient pour la cause au nom du groupe. Pour les plus curieux, je conseille d’ailleurs la lecture de cet article, remarquablement documenté, qui mentionne les fameuses valises Inmarsat si précieuses dans le désert – surtout quand on y est depuis trop longtemps.

Hassan Hattab, qui n’arrivait à rien en Europe, avait donc dépêché auprès de Belmokhtar, quelque part au Niger, un de ses proches adjoints, le fameux Mellik, afin de profiter de sa puissance dans la région. Mellik utilisait une des valises Inmarsat de Belmokhtar pour contacter Aït El Hadi et organiser avec lui un attentat contre le rallye Paris-Dakar-Le Caire qui devait traverser le Niger. Les terroristes, largement armés, avaient besoin de GPS, de lunettes de vision nocturne et de quelques autres gadgets, mais ils étaient de toute façon largement capables de frapper.

Plusieurs services de renseignement écoutaient avec gourmandise les conversations entre Mellik et le reste du monde, et on ne regrettait pas sa soirée. A partir de la fin du mois de décembre 1999, et en raison de la crédibilité de la menace, il fut ainsi décidé à Paris que l’affaire serait gérée par le Ministère de la Défense. Une petite cellule de crise se mit en place, et il faut dire que certains des propos de Mellik méritaient un peu d’attention, comme, par exemple : « Les Français, on va leur rentrer dedans comme jamais ». Vous imaginez que les autorités suivaient ça avec intérêt, et des moyens supplémentaires furent mobilisés. Un Atlantique 2 de la PatMar de Dakar effectua des passages et parvint à prendre quelques clichés de ceux que l’on supposait être les garnements de Belmokhtar. Des équipes spéciales furent mises en alerte, et quelques compagnies de parachutistes passèrent des jours sur des tarmac d’Afrique, près de Transall, à attendre le signal.

Malgré les précautions des terroristes, il avait été possible d’identifier leur itinéraire dans le nord inhospitalier du Niger. Dès lors, il était possible de prévoir dans quelle zone le groupe du GSPC allait se mêler aux concurrents du rallye et y semer la désolation. La perspective était assez effrayante : plus de quarante hommes armés, mobiles et expérimentés, au milieu des concurrents, ou, pire, en plein bivouac… Les images diffusées dans la presse montraient une caravane forte de centaines de mécaniciens, techniciens de toute sorte, journalistes, et tout ce petit monde ne pouvait évidemment pas rejouer Alamo, et encore moins Camerone ou Bazeilles.

La conviction de la cellule de crise était faite depuis des semaines : ces terroristes fonçaient vers le rallye, et aucun moyen militaire nigérien ne pouvait raisonnablement les intercepter, mais la France disposait dans la zone de troupes aguerries et de moyens aériens conséquents. Il suffisait d’un peu de volonté politique : un passage bas de Mirage F-1CT ou CR, ou de Jaguar, et le déploiement de parachutistes dans une zone propice aux embuscades.

La décision d’interrompre le rallye fut ainsi finalement prise après la découverte à Niamey et Agadez de contacts téléphoniques de Mellik. Ce garçon disposait manifestement de soutiens dans tout le pays, et il n’était pas question de courir le moindre risque.

Figurez-vous que les responsables de la course durent se faire prier pour prendre les mesures adéquates. L’interruption de l’épreuve était évidemment une catastrophe financière pour eux, mais sans commune mesure avec le carnage qu’aurait entraîné un raid du GSPC. Comme de bien entendu, les concurrents, dont certains étaient manifestement absents lors de la distribution de cerveaux, gémirent comme des enfants gâtés à qui on interdit la piscine parce qu’il y a un crocodile dedans. Je ne m’attarderai pas sur eux, ni sur le présentateur vedette de l’épreuve, adolescent attardé à la voix de crécelle, au chèche impeccable et à la barbe de trois jours aussi soignée que celle de George Michael. Je me rappelle quand même d’un motard qui déclara devant la caméra, après la décision d’annuler deux étapes et de reprendre la course en Libye : « On nous gâche notre Dakar ». « Pauvre idiot », fûmes-nous quelques uns à penser. « Quand tu auras été égorgé par un barbare du GSPC, tu verras qui gâche quoi ».

Quelques jours plus tard, notre motard éploré reprenait la course dans la riante Libye du regretté colonel Kadhafi, et nous nous retrouvions, seuls ou à peu près, avec la bande de Belmokhtar. Le refus de traiter comme il se devait la menace terroriste dans la zone fut une véritable désillusion et manifestement une lourde erreur stratégique. L’affaire avait quand même eu l’avantage de rappeler à nos autorités que nos histoires de barbus dans le désert ne relevaient pas du fantasme de contre-terroristes obsessionnels.

Pas de ça entre nous

Et ensuite ? Ensuite, rien.

Nasser Eddine Mellik, malgré une malencontreuse fuite dans Le Point, continua à parler et parler et parler avec ses amis, en Europe ou ailleurs. La menace contre le rallye avait attiré l’attention, et les services de l’Empire commencèrent à s’intéresser à cette lointaine et désertique région. De leur côté, les chefs d’Al Qaïda, toujours à la recherche de bons coups, reprirent contact avec le GSPC. Heureux hasard, le frère de Mellik coulait des jours heureux au Yémen et il joua avec plaisir les entremetteurs. On n’est pas plus serviable.

A défaut de transformer les 40 garçons de Belmokhtar en chaleur et lumière, une méthode certes sommaire mais qui peut être efficace, il fut décidé de tenter de coopérer avec les SR algériens, dont l’apport dans cette affaire avait pourtant été comparable à celui de la police islandaise. Cette décision, uniquement politique, contraignit à des actions d’une incommensurable mesquinerie afin de coopérer sans se mouiller – un art délicat qui frustre tout le monde. Je vous épargne les détails, le temps perdu, l’argent jeté par les fenêtres – on aurait d’ailleurs sans doute mieux fait de réellement le jeter plutôt que de l’investir dans une opération qui ne déboucha jamais et ne fonctionna que par intermittence, les pudeurs de jeune fille (« Vous croyez vraiment que les Algériens pourraient utiliser nos informations pour tuer des gens en Kabylie ? Ah, mais, ce n’est pas très moral, ça, mon jeune ami. Donnez-leur la météo d’hier, ils verront que nous coopérons de bonne grâce mais que nous ne faisons pas n’importe quoi »), les pitoyables bricolages. Moi, je vous raconte ça, c’est ce qu’on m’a dit, vu que je tirais 5 ans au pénitencier fédéral d’Angola, en Louisiane, pour vol de guimauve et blasphème.

Pendant des mois et des mois, la gestion de la menace contre le rallye fut présentée comme un aboutissement. Ce succès, puisque c’en était un, évidemment, n’appela jamais d’autre souhait que celui d’en savoir un peu plus encore sur le GSPC au Niger. Suivre, analyser, évaluer, anticiper, avec plaisir. Mais traiter, éradiquer ? Allons allons, ne vous emportez pas et dîtes-moi plutôt si Belmokhtar mange ses pizzas avec un rab de fromage.

Le GSPC dans la zone, demeurait une force militairement négligeable, comptant une cinquantaine de combattants, certes armés, mais probablement incapables de tenir le choc face à des troupes entrainées et correctement commandées. Seulement voilà, où trouver de telles troupes ? On se le demande encore.

Passée l’alerte, tout ce petit monde retourna à sa routine. Belmokhtar et les siens se déplaçaient entre le Niger, le Mali et l’Algérie, avec ou sans leurs amis touaregs, et personne n’y comprenait rien. Avaient-ils des liens avec les ONG islamistes dont on observait la ruée en Afrique sub-saharienne ? Et avec les Taliban nigérians qui émergeaient juste ? Mystère. Et de toute façon, ça intéressait qui, au fait ?

Regardez comme ils sont beaux, mes jihadistes

L’étude d’AQMI devint un domaine d’excellence. Comme des entomologistes qui étudient à la loupe les activités d’insectes dans un milieu confiné, des analystes suivaient de leur mieux les mouvements de Belmokhtar et de ses hommes. Chaque année, les organisateurs du rallye étaient mis en garde par les responsables de plusieurs services de renseignement et par le Quai, et chaque année il fallait leur tirer l’oreille. Etienne  Lavigne, directeur de la course, déclara même que les autorités françaises ne lui avaient rien dit. Pauvre petit bonhomme égaré au milieu de messieurs très méchants.

Novembre était le mois des listes de cadeaux de Noël et de la planification opérationnelle. Moi qui suis un esprit moqueur, je trouvais que monter des cellules de crise pendant 10 ans était bien étrange, une crise devant, selon moi, être bien éloignée d’une routine. Et une crise qui se répète chaque année à la même période au même endroit de la part des mêmes nuisibles en dit long sur la détermination de leurs adversaires. Heureux les pauvres d’esprit, car le royaume des Cieux est à eux.

Le GSPC semblait brûler les doigts de certains chefs, qui observaient la menace terroriste se développer, défier le Niger ou le Mali, mais refusaient d’agir. Ils contemplaient leurs propres moyens d’action, chasseurs, paras, forces spéciales, mais ne parvenaient pas à trancher. Il y avait là comme une forme de vertige face à la prise de décision, sans parler du dilemme moral. « Toute cette violence », aurait murmuré Eliott Ness d’un ton las. Le suivi de Belmokhtar était une niche industrielle, une menace administrativement rentable qui garantissait moyens et effectifs. Personne ne manipulait les terroristes, mais les épargner était plutôt rentable – enfin, pour ceux qui vivaient en France, bien sûr.

Pourtant, d’autres, plus pragmatiques, plus lucides, peut-être plus courageux aussi, avaient pris des décisions. En 2001, les Etats-Unis, frappés par les attentats du 11 septembre, avaient rapidement listé les zones dans lesquelles des actions devaient être entreprises contre les réseaux jihadistes. L’Afghanistan, le Yémen, les Philippines, l’Indonésie, la Somalie figuraient au menu, tout comme le Sahel. La CIA avait commencé à s’intéresser à la région après la menace de janvier 2000 contre le rallye, et elle avait gardé un œil dessus. Au cas où. Le changement de posture de l’automne 2001 libéra hommes et moyens. En octobre 2002, le Département d’Etat lança la Pan Sahel Initiative (PSI), un vaste programme d’aide à la Mauritanie, au Mali, au Niger et au Tchad visant à les épauler contre les réseaux islamistes radicaux.

A Paris, le plan de l’Empire dans la région fut considéré comme un insupportable défi. Comme certains ambassadeurs le relevèrent avec dépit, Washington parvenait à donner à son projet une visibilité que n’avait pas l’aide française, dont le montant était pourtant supérieur. Moi qui n’étais qu’une petite souris dans ces réunions, je pensais candidement que considérer l’influence comme une vulgarité hors-de-propos ou ne pas être capable de dire pour quelles raisons nous versions tout cet argent étaient de sérieux handicaps. L’Administration Bush pouvait bien avoir tous les défauts du monde, elle avançait, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, certes, mais elle avançait. Nous, nous trépignions. On ne se refait pas, me disais-je alors en contemplant ces augustes serviteurs de la République proprement ulcérés devant tant de changements.

Le GSPC comptait désormais au Sahel une nouvelle star, plus flamboyante que le taciturne Mokhtar Belmokhtar. Il s’agissait d’Aberrazak le Para, un émir venu des maquis du nord et qui avait enlevé, en février 2003, 32 otages européens, au sud de la frontière entre la Libye et l’Algérie. L’affaire fit grand bruit, et l’Allemagne paya une rançon plutôt conséquente (au moins 5 millions d’euros, d’après ce que me dit un collègue allemand à Bruxelles). Une partie des otages fut quand même libérée par l’armée algérienne qui mena un assaut à peu près réussi contre un groupe du GSPC. Au final, lorsque les derniers otages furent libérés à Gao (Mali), le 17 août 2003, une seule perte était à déplorer, une ressortissante allemande décédée lors de sa détention en raison de la chaleur.

Le Para, dont le parcours a suscité nombre d’articles de la part de conspirationnistes en mal d’action, devint une sorte de légende, un peu comme Provençal le Gaulois. De ce côté-ci de l’Atlantique, tout cela fut observé avec le détachement qui sied aux puissances mondiales, naturellement sereines et peu sensibles aux petits groupes de maquisards. A Washington, en revanche, il semble que quelques cerveaux se soient mis en branle.

En mars 2004, Le Para et ses petits amis, passés au Tchad, tombèrent – l’accident bête – sur l’armée tchadienne, opportunément guidée par l’Empire, dont un avion survolait la scène et écoutait les échanges radios et téléphoniques des terroristes.

Sévèrement étrillé par les Tchadiens, le groupe du GSPC fila vers le nord et rencontra des combattants du MDJT, un mouvement d’opposition qui captura tout ce petit monde mais se trouva bien embêté. A qui refiler le bébé ? Qui pourrait bien être intéressé par Le Para et ses hommes ? L’Algérie ? Evidemment. La France ? Bien sûr. Si vous avez du temps à perdre, essayez donc de savoir pourquoi Paris n’a pas pu récupérer discrètement les survivants du GSPC. De ce que j’en sais, on est loin d’une manœuvre subtile et complexe, et cela évoquerait plutôt les plus belles heures de mai 1940 et j’espère que quelques hauts fonctionnaires ont du mal à avaler leur salive. En même temps, ça m’étonnerait.

Bref, après des semaines de contacts discrets, le MDJT remit ses prisonniers à la Libye qui les livra aussitôt, conformément au deal, à l’Algérie. Il s’agissait de la première intervention occidentale contre les jihadistes algériens dans la région, et l’absence de la France était pitoyable. Fort heureusement, les archives saisies lors de la déroute du GSPC furent accessibles, et on y trouva des trésors, dont la preuve de relations du groupe avec des ONG radicales du Golfe, dont Al Haramain.

Cette dernière était impliquée dans bon nombre de zones de jihad, elle avait donné des armes aux maquis tchétchènes, elle avait été fermée par les autorités kenyanes après les attentats de 98, et elle faisait l’objet de sèvères sanctions internationales. Découvrir ses liens avec le GSPC était une indication précieuse : les jihadistes algériens n’avaient donc pas que des contacts avec certains Touaregs ou des sympathisants au Nigeria, ils étaient également en relation avec des acteurs plus institutionnels du prosélytisme radical en Afrique sub-saharienne.

Mine de rien, le tableau était ainsi plutôt inquiétant. En Somalie, les Shebab et Al Qaïda marchaient la main dans la main et rayonnaient tout le long de la côte est-africaine. D’ailleurs, on cherchait encore Fazul jusqu’à Madagascar, tandis que l’Empire lançait des raids réguliers en Somalie. Entre les opérations contre le GSPC au Tchad et les décollages d’AC-130 à Djibouti, la prédominance française en Afrique s’estompait rapidement.

Notez bien que ça ne me faisait pas de peine, mais je restais, comme souvent, fasciné par notre impuissance et notre foi en de vieilles lunes.

Au Nigeria, les Taliban du nord du pays, que l’on présentait, pour faire simple, comme une simple secte d’analphabètes complètement dingues, tuaient et tuaient encore. « Querelles ethniques », nous disait-on. « Les Africains », soupiraient de vieux guerriers qui oubliaient que pas bien longtemps avant, dans les Balkans, des Européens s’étaient étripés avec le même enthousiasme. Et nos petits gars du GSPC. Et nos amis du GICL, dont on avait démantelé une cellule à Bamako en 2005. Comme je l’ai déjà dit ici, j’avais eu l’honneur de réaliser un briefing au CSI au sujet de la montée de l’islam radical en Afrique. Peu de temps après, j’avais même été convié à une passionnante réunion avec un général sénégalais qui n’était autre que le conseiller « rens » du Président Wade. Avec tout le respect dont je suis capable – ne riez pas, je tentais de lui faire savoir à quel point le prosélytisme de certaines ONG du Golfe pouvait conduire à la violence et à cette forme dévoyée de jihad que nous combattions. Nous savions que des dizaines de petites associations, dûment enregistrées auprès des autorités, pratiquaient un maillage systématique de la société sénégalaise, comme d’ailleurs au Cameroun ou au Burkina le faisaient d’autres ONG. Le général m’écouta avec politesse, et, je l’espère, un peu d’intérêt, mais sa réaction me laissa bien abattu :

– Mon jeune ami, l’islam sénégalais est pacifique, et mon grand-père a même fondé telle confrérie (je ne me souviens plus de laquelle, désolé, mes notes sont incomplètes). C’est dire si nous sommes à l’abri du terrorisme islamiste radical.

Peut-être a-t-il évoqué la question à plus haut niveau. Ses arguments me semblaient quand même bien faibles, tout général qu’il était. Un type qui aurait dit en Allemagne, à l’extrême fin du 19e siècle « le protestantisme germanique est pacifique » n’aurait pas brillé par sa prescience. Mais que faire ? Je m’inclinais donc, et ça n’arrive pas souvent.

Quand ça change, ça change

Le 11 septembre 2006, le bon docteur Zawahiry, adjoint d’Oussama Ben Laden, annonça que le GSPC avait fait allégeance à Al Qaïda. Le groupe algérien, désespérément à la recherche d’un nouveau souffle en Algérie, rompait enfin son splendide isolement et intégrait de plain-pied le jihad international. Après ces dizaines de jeunes algériens morts en Irak lors d’attentats-suicides, ça n’était que justice. Ne faut-il pas encourager les talents et les bonnes volontés ?

Le GSPC devint Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) le 25 janvier 2007.

 

Le 11 décembre 2006, le GSPC avait déjà attaqué un bus, près d’Alger, transportant des employés d’une filiale algérienne de Halliburton, Brown Root and Condor. Manifestement, les chefs du groupe essayaient de mettre leurs pas dans ceux de leurs modèles yéménites ou irakiens. Je ne vais pas m’étendre sur le jihad au nord, mais en 2006/2007, c’est là que ça se passait. Le sud était, en apparence, plus tranquille. En apparence seulement.

Le 24 décembre, près d’Aleg, en Mauritanie, une famille de Français fut interceptée par des membres d’AQMI, qui tuèrent 4 personnes. Le 27 décembre, trois soldats mauritaniens furent tués lors de l’attaque de leur poste par un groupe de combattants d’AQMI.

Les meurtriers des Français furent arrêtés en Guinée-Bissau le 11 janvier 2008 grâce à une opération rondement menée, qui prouva que le travail d’entomologiste pouvait avoir des applications opérationnelles, pour peu qu’on prenne des décisions. Les terroristes avaient fui le pays en empruntant, à l’envers, une filière d’immigration clandestine. Au Sénégal, et malgré la fière assurance des autorités, ils avaient pu traverser le pays sans attirer l’attention.

Auprès des enquêteurs qui les entendaient, les assassins se réclamèrent en toute simplicité d’Al Qaïda. A Paris, on savait que ces meurtres avaient été un rite d’initiation pour intégrer le groupe, les terroristes recevant pour mission de tuer les premiers Français qu’ils rencontreraient. Des poètes, on vous dit.

Dès lors, la menace ne cessa de croître dans toute la région. La zone d’influence d’AQMI au Sahel, qui s’étendait initialement au nord du Niger, engloba progressivement le nord du Mali, l’est de la Mauritanie et même le sud de l’Algérie.

AQMI combat depuis lors sur deux fronts : en Kabylie et dans le grand sud. On a déjà vu des évolutions sécuritaires plus positives.

Déterritorialisation : le jihad plein sud

L’année 2007 fut donc une année fructueuse pour AQMI, et on n’avait pas vu un groupe algérien aussi bien portant depuis plus de dix ans : double attentat à Alger le 11 avril contre le Palais du Gouvernement, attentat à Batna le 7 septembre lors d’une visite du Président Bouteflika, double attentat à Alger le 11 décembre contre le siège du Conseil constitutionnel et le bâtiment du HCR

La reddition de Hassan Hattab en septembre, peut-être touché par la limite d’âge, n’avait été qu’une péripétie. Fermement commandée, AQMI poussait les feux, face à des autorités algériennes dont il faut souligner, une fois de plus, qu’elles subissaient plus qu’elles n’agissaient.

Pourtant, assez vite, la pression sécuritaire en Kabylie interdit toute nouvelle action dans Alger. Le pouvoir, qui savait que le monde ne regardait que la capitale, décida plutôt habilement de la sanctuariser, et contraignit ainsi AQMI à mener en Kabylie une longue guérilla qui mobilisait toutes ses ressources. Le calcul n’était pas bête, mais l’armée algérienne n’avait plus les chefs d’antan et la guerre d’attrition la toucha tout autant que les maquis jihadistes. Du coup, la situation sécuritaire au nord se bloqua. Aux ratissages mollement menés par l’ANP succédaient des embuscades sans envergure autour de Boumerdès, Cap Djinet ou Tizi-Ouzou. Des morts, terroristes, militaires, civils, mais pas de décision.

En revanche, au sud, ça s’agitait plutôt. Belmokhtar était désormais épaulé par un psychopathe de grande classe, Abou Zeid, et à deux, ils transformèrent la région en point de fixation jihadiste.

Alors que les responsables survivants d’Al Qaïda au Pakistan envisageaient depuis des mois de partir au Yémen, les chefs d’AQMI en Kabylie étudiaient quant à eux un basculement stratégique du nord vers le sud. Cette décision visait à relancer le jihad, bloqué en Kabylie, en profitant des opportunités nées du cirque régnant au Sahel. Ce que les spécialistes ont alors appelé déterritorialisation commença à l’automne 2009. Par petits groupes, des combattants d’AQMI présents en Kabylie quittèrent la région et gagnèrent le nord du Mali. Dès 2010, certains responsables touaregs interrogés par la presse évoquèrent la présence de presque un millier de jihadistes, dans leur écrasante majorité algériens, au nord du Mali, au nord-est du Niger et à la frontière avec la Mauritanie. Forcément, et même s’il faut tenir compte de l’abyssale médiocrité des cercles sécuritaires algériens qui n’anticipèrent rien, ce mouvement de maquisards fit les affaires, au début du moins, d’Alger, qui se débarrassait d’une partie du problème et pensait sans doute s’en servir pour peser sur ses voisins.

La supposée manœuvre fut naturellement dénoncée par les comiques habituels, comme Jeremy Keenan, le Robert Langdon du Sahel, l’homme qui découvrirait un complot dans une mare aux canards. J’y reviendrai plus loin.

Otages, ô désespoir

La montée en puissance d’AQMI, spectaculaire à partir de la fin 2009, avait en réalité commencé quelques mois plus tôt, le 14 février 2008, lorsque deux touristes autrichiens avaient été capturés dans le sud de la Tunisie puis transférés au Mali via l’Algérie. Une sacrée ballade, quand on regarde une carte.

Les kidnappings récurrents focalisaient déjà l’attention, mais ils n’étaient pourtant pas les seules opérations menées par les hommes d’AQMI, quoi qu’on dise.

  • 14 décembre 2008 : Enlèvement de deux diplomates canadiens, Robert Fowler et Louis Gay, au Niger, à une centaine de kilomètres de Niamey . Ils seront libérés le 22 avril 2009 en échange de la libération par le Mali de 3 jihadistes algériens. A noter que Fowler écrira un livre de souvenirs.
  • 22 janvier 2009 : Enlèvement au Niger, à Bani-Bangou, de quatre touristes occidentaux (2 Suisses, 1 Allemand, 1 Britannique).
  • 31 mai 2009 : Annonce de l’exécution du touriste britannique, Edwin Dyer, alors que les rumeurs d’une intervention des forces spéciales anglaises se faisaient pressantes.
  • 10 juin 2009 : Assassinat à Tombouctou (Mali) d’un lieutenant-colonel des SR maliens spécialisé dans le contre-terrorisme.
  • 23 juin 2009 : Enlèvement raté et assassinat à Nouakchott d’un citoyen impérial, Christopher Leggett. Il avait commencé à rosser ses agresseurs, qui ont préféré l’abattre. On n’est jamais trop prudent.
  • 8 août 2009 : Attentat devant l’ambassade de France à Nouakchott (3 blessés).
  • 26 novembre 2009 : Enlèvement de Pierre Camatte au Mali (et on ne revient pas sur les idioties de Bakchich, que j’avais relevées ici. Le simple fait de publier Simary en dit déjà assez long, me semble-t-il).
  • 29 novembre 2009 : Enlèvement de trois humanitaires espagnols en Mauritanie, sur la route côtière au nord de Nouakchott. Ils furent exfiltrés sans encombre vers le Mali, malgré la mobilisation de l’armée mauritanienne.
  • 18 décembre 2009 : Enlèvement en Mauritanie d’un coupe italo-burkinabé.
  • 16 avril 2010 : Libération du couple italo-burkinabé.
  • 19 avril 2010 : Enlèvement de Michel Germaneau au Mali.
  • 23 juillet 2010 : Exécution de Michel Germaneau, peu avant ou pendant le raid franco-mauritanien contre un camp d’AQMI.
  • 16 septembre 2010 : Enlèvement de 7 employés d’Areva et de Vinci au Niger (5 Français, 1 Malgache, 1 Togolais).
  • 8 janvier 2011 : Enlèvement de deux Français au Niger. Tués lors de la poursuite des terroristes par les forces spéciales françaises.
  • 2 février 2011 : Enlèvement en Algérie, près de Djanet, d’une touriste italienne.
  • 23 octobre 2011 : Enlèvement à Tindouf (Algérie) de deux Espagnols et d’une Italienne.
  • 24 novembre 2011 : Enlèvement de deux Français à Hombori (Mali).
  • 5 avril 2012 : Enlèvement par le MUJAO du consul d’Algérie à Gao (Mali) et de 6 de ses collaborateurs.
  • 15 avril 2012 : Enlèvement d’une citoyenne suisse à Tombouctou (Mali).
  • 17 avril 2012 : Libération de l’otage italienne enlevée en février 2011.

Vous aurez noté, en passant, qu’il n’y a pas que des enlèvements. Je vous ai épargné la liste des accrochages avec les armées locales, mais croyez-moi, ça flingue, des militaires mauritaniens ou maliens, des douaniers algériens. Les gars d’AQMI ne font pas de quartier, mais ils ne font pas non plus de jaloux. Curieusement, pourtant, nos grands analystes se concentrent sur les kidnappings, ressassant le montant supposé des rançons versées et radotant sur les motivations crapuleuses de nos amis barbus.

Personne ne semble vouloir écrire qu’AQMI veille à toujours disposer d’otages afin de ne pas être inutilement exposée à des opérations militaires. La chronologie me semble à cet égard très éclairante : chaque libération est suivie d’un nouvel enlèvement, et plus la pression internationale s’accroît plus le nombre d’otages augmente. Un peu plus d’un mois après le raid franco-mauritanien au Mali, 7 employés d’Areva et de Vinci ont été enlevés au Niger, et la série ne s’est pas interrompue depuis. Séparés, dispersés, les otages sont certes des monnaies d’échange, mais ils sont surtout des boucliers et des moyens de pression. A cet égard, le changement de doctrine opéré en juillet 2010 lors du raid contre AQMI depuis Néma (Mauritanie), s’il a été moralement salutaire, n’a duré qu’un temps. Il est en effet politiquement bien trop risqué de tenter de reprendre par la force des otages alors que les Français, ardents partisans du coup de menton sans effet, blâment toujours moins les terroristes que leurs propres dirigeants.

Les rançons, qui obsèdent tant d’analystes, sont-elles là pour financer de luxueuses villas aux Seychelles ou dans les Keys, ou pour rétribuer les alliés touaregs, acheter des armes et, peut-être le plus important, distribuer aux populations du nord du Mali l’argent qui manque cruellement à l’Etat ? On a tendance à l’oublier un peu facilement, mais l’islam rigoriste fait une percée remarquée du Sénégal au Tchad, et rien de tel pour (re)convertir que d’apporter un peu d’argent à des communautés pauvres comme Job. Oui, je sais, encore un juif.

Evidemment, l’argent des rançons a également été bien utile pour acheter en Libye, il y a quelques mois, SA-7 et autres Milan qui rendront à coup sûr une future opération internationale plus risquée que des manœuvres à Mourmelon ou dans le Nevada…

Ceux qui persistent à ne voir dans AQMI qu’un ramassis de criminels sont, ou bien des aveugles, ou bien des imposteurs agissant sur ordre. Je ne sais pas ce que je préfère, à tout dire. Nier la dimension politico-religieuse des actions d’AQMI revient en effet à nier le phénomène de réislamisation radicale en cours dans la région, le dernier livre de Serge Daniel, AQMI, l’industrie de l’enlèvement, (Fayard, 2012), étant à cet égard un exemple très éloquent de contre-sens.  Comme d’autres, Daniel a tout vu et n’a rien compris. Et je ne m’étends pas sur certaines de ses interviews, singulièrement consternantes. Dans une série d’entretiens accordés à Slate.fr, il a par exemple raconté que les Maliens avaient pleuré Kadhafi et prié pour lui parce qu’il était musulman (ici). Moi, quand Franco est mort, je n’ai pas versé une larme, et pourtant il était catholique. Il faut croire qu’il sera décidément beaucoup pardonné à certains au nom d’une lecture particulièrement primaire de leur religion. Et je pense que si Kadhafi avait été renversé sans l’aide des Occidentaux, les Maliens n’auraient pas autant prié. Oui, je sais, je suis odieux.

 

Se focaliser à l’excès sur les actions criminelles imputées à AQMI est donc une habile manœuvre de diversion qui permet d’éviter de poser les questions qui fâchent. Je ne m’attarde pas sur la fable, qui fait ricaner dans tous les services sérieux, qui voudrait que les terroristes d’AQMI soient le nez dans la coke ou en blouse blanche dans des laboratoires clandestins. Certains auteurs vivent de ça, laissons les vivre. Il ne me paraît pas en revanche inutile de m’attarder sur les avantages de la manœuvre :

– Ramener les terroristes à de simples criminels permet de nier leur démarche politique. Inutile de geindre, même les pires crapules peuvent avoir des objectifs politiques. On attend avec intérêt que nos complotistes se penchent sur le LTTE, par exemple.

– Nier leur démarche politique permet également de ne pas évoquer leur discours religieux. Personne ne discute le fait qu’il s’agit de dégénérés, mais ces dégénérés se disent musulmans. C’est un scandale, comme je l’ai déjà écrit maintes fois, mais c’est aussi un fait, et on aimerait que cette appartenance religieuse ne soit pas un tabou ou un blanc-seing.

– Les qualifier de criminels permet d’éviter les questions qui agacent concernant les causes de leur engagement : pauvreté, oppression sociale, tensions communautaires, corruption, faillite de l’Etat, etc.

– Enfin, les qualifier de criminels permet également d’accuser, par une subtile manœuvre rhétorique que je ne peux qu’admirer, les Etats occidentaux engagés plus ou moins massivement dans la région d’être des suppôts du néocolonialisme occidental, créateurs, comme chacun sait, d’Al Qaïda et instigateurs des pires bassesses contre les glorieux régimes du sud. Les sceptiques pourront se référer aux déclarations des intellectuels d’élite que sont Marion Cottillard, Bernard Lugan, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard, le Brummell français.

Franchement, on rigole.

Y a qu’à, faut qu’on

Et voilà qu’aux délires de quelques observateurs s’ajoutent les réflexions tactiques d’autres esprits affutés. A les en croire, neutraliser plusieurs centaines de types armés dans le désert serait aussi aisé qu’échanger des insultes avec un cycliste parisien. On dirait bien que pas un n’a lu Thomas Edward Lawrence et ses réflexions sur la guerre navale appliquée au désert, et qu’aucun n’a même entendu parler du Long range desert group (LRDG). Il faut bosser, les amis, il faut bosser, avant de parler. Quelques dizaines de combattants mobiles et correctement équipés peuvent poser d’insondables difficultés, tout le monde le sait – et ceux qui parlent devraient à coup sûr le savoir.

L’anéantissement – de quoi parlons-nous, sinon ? – d’AQMI et de ses alliés demanderait ainsi des moyens conséquents et une véritable volonté politique. En réalité, rien n’est jamais si facile. L’Empire envisagea même un temps d’intervenir, sans apparemment se soucier des froncements de sourcils algériens – ou en ayant peut-être reçu l’accord d’Alger, allez savoir. Un raid de F-15 sur une colonne fut même envisagé, mais les planificateurs de l’EuCom, qui allait bientôt laisser la place à l’AfriCom, furent dissuadés de lancer une opération dont les risques pour les Touaregs étaient ingérables.

Et les drones ? En l’absence de satellites dédiés au-dessus de l’Afrique, ces beaux engins n’étaient, à l’époque, pas déployables.

AQMI s’est donc renforcée sur le flanc sud de l’Algérie, occupant sans difficulté majeure un espace laissé vacant par le Mali et le Niger, aux moyens insuffisants et à la volonté politique défaillante.

Ce basculement stratégique, paradoxalement, n’a pas vraiment changé la donne dans la zone, comme anesthésiée. Hérault de la résistance à l’oppression occidentale et aux hypothétiques poussées néocoloniales de Paris, Alger a en effet plongé la sous-région dans une profonde glaciation. La coalition régionale annoncée en 2009 par l’Algérie est restée lettre morte, sans la moindre opération conjointe. La Libye et la Tunisie, qui en étaient membres, ne sont plus impliquées dans les projets algériens. Une histoire de révolutions, à ce que j’ai compris. De même, le Maroc reste tenu à l’écart par Alger, qui ne redoute rien tant que l’irruption dans son arrière-cour d’une puissance qui aurait des projets et des buts à atteindre. En avril 2010, un état-major régional fut même installé à Tamanrasset afin de coordonner les actions contre AQMI dans la zone. C’était il y a deux ans… Le 3 mars dernier, les petits gars du Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), qui sont tout sauf des dissidents d’AQMI, soit dit en passant, ont commis un attentat-suicide à Tamanrasset même, histoire de montrer à Alger à quel point la coalition régionale les impressionnait. Ces jihadistes sont d’un taquin…

Il faut dire que la dégradation de la situation constitue un nouveau fiasco pour Alger, déjà incapable de mater AQMI au nord. L’exportation involontaire de la violence jihadiste algérienne est une nouvelle conséquence de la calamiteuse gestion de la guérilla islamiste par des généraux que l’on sent surtout occupés à étouffer toute poussée démocratique.

Littéralement obsédé par une défense à courte-vue de ses intérêts stratégiques, le pouvoir algérien ne gère rien mais interdit aux autres, enfin, à certains autres, d’intervenir. Alors que les Etats-Unis sont présents dans la région depuis 2003 et qu’ils organisent régulièrement les manœuvres Flintlock au profit des Etats de la bande saharo-sahélienne, la France se voit interdire toute présence auprès de ses anciennes colonies. On comprend, naturellement, que les autorités algériennes soient attentives aux menées de Paris, mais quand la vigilance devient de la paranoïa, il me semble que cela relève de la médecine psychiatrique.

Refusant obstinément des opérations militaires occidentales contre AQMI, mais incapable de s’opposer à Washington ou Londres, Alger rejette le paiement des rançons par des pays comme la France, l’Espagne ou l’Italie. Le 17 décembre 2009, le Conseil de sécurité des Nations unies a d’ailleurs adopté la résolution 1904 – coparrainée par la France, ce que la presse algérienne ne dit pas – condamnant le versement de rançons et l’associant au financement d’Al Qaïda, sanctionnée par la résolution 1267 de 1999 et les suivantes. Cette authentique victoire diplomatique algérienne visait à systématiquement disqualifier les libérations négociées d’otages occidentaux au Sahel. Curieusement, pourtant, ni Rome ni Madrid n’ont été attaqués par les autorités algériennes.

Si on ne peut pas payer et qu’on ne peut pas intervenir militairement, il faut donc se fier à la puissance régionale et attendre d’elle qu’elle agisse. Or, il se trouve qu’elle n’agit pas. Les théoriciens de complot estiment qu’Alger tire les ficelles et en retire des avantages. Pour ma part, je ne vois pas les ficelles, depuis 15 ans, et je cherche toujours les gains obtenus par l’Algérie. Manifestement impuissante, elle subit les crises politiques, joue les mauvais chevaux, montre qu’elle ne parvient même pas à influencer marginalement qui que ce soit et se trouve juste capable de rappeler, toujours avec retard, comme un mauvais élève qu’on réveille et à qui il faut répéter la question, qu’elle est contre toute modification de frontière. Régulièrement, de médiocres colloques d’universitaires aux ordres se réunissent ici et là pour condamner à mots couverts les Occidentaux et pratiquer cet art mystérieux qu’est le contre-terrorisme par invocation. Ici aussi on a essayé de lutter contre le terrorisme en faisant de grandes déclarations, et, devinez quoi, ça ne marche pas.

Utiliser ses cellules grises

Comme je le disais plus haut, il y a les faits, et il y a les certitudes. Dans un monde idéal, les premiers bousculent les secondes, et ils priment. Mais dans notre monde, certains, oubliant les leçons de Sherlock Holmes, tentent de plier les premiers pour les faire coïncider avec les secondes. On trouve là quelques journalistes, tiers-mondistes égarés, grands reporters ratés et plumitifs hésitants, mais on trouve aussi une poignée d’orientalistes égarés au milieu de l’islam radical, et, mes préférés, les anciennes gloires un peu rances de services de renseignement continuant à exposer, comme du temps de leur splendeur, leurs erreurs et leurs certitudes. Ce qui ne lasse pas de me fasciner, c’est l’aplomb avec lequel quelques unes de ces vieilles pointures continuent de radoter alors qu’elles se trompent depuis 20 ans. Elles se trompaient lorsqu’elles commandaient, elles se trompent quand elles pérorent devant une poignée de parlementaires ou quelques membres d’un institut parisien, elles se trompent quand elles racontent leur vie.

Une des rares choses que j’ai toujours enviée chez les policiers, de tous les pays, c’est que même leur plus haute hiérarchie connaissait les dossiers. Au Danemark, en Italie, en Australie, en Egypte ou ailleurs, on sentait que la vision globale des réseaux et de leur articulation n’était pas l’apanage des seuls enquêteurs ou des analystes. Ailleurs, hélas, selon le principe si gaulois qui veut que le chef commande tout et n’importe quoi, un hôpital comme une usine Coca, l’impulsion intellectuelle venait d’en bas et les différences d’appréciation étaient nombreuses. Et vous savez quoi, je n’ai jamais vu un de nos grands chefs avoir raison, du moins dans notre domaine. Plusieurs ont été de remarquables leaders, parfaits gestionnaires, mais d’autres ont raté tous les coches, ignorant des pistes, modifiant des notes, jouant leur propre partition. Aucun, cependant, n’a eu le déclic. Le combat commençait parfois dans les bureaux. Pire, certains, qui osent encore s’exprimer en public malgré des carrières émaillées de sanglants échecs et autres magouilles, continuent à nier l’évidence et mentent sans vergogne. Quelques phrases, entendues ici et là, sur Al Qaïda, relèvent ainsi, non plus de l’aveuglement, mais du révisionnisme, voire du sabotage tant leur audience est grande auprès du public.

Alors ? AQMI serait donc une création des SR algériens ? Certains auteurs le croient, mais leurs démonstrations ne reposent que sur de hasardeux raisonnements, de douteux syllogismes sans preuve. Accoler des faits, parfois imparfaitement perçus, pour leur donner l’apparence de la cohérence est de la simple sophistique, pas de l’analyse. S’il ne fait aucun doute que les services algériens ont glissé, comme leurs homologues occidentaux, des sources humaines dans les groupes terroristes, il n’a jamais pu être prouvé que ces groupes obéissaient aux généraux. Les témoignages de garçons comme Samraoui et consorts, officiers en rupture de ban aux motivations douteuses, ont toujours été traités avec beaucoup de prudence en Europe, malgré toutes nos réserves à l’égard du DRS, pour ne citer que lui. De même, vous pensez bien que nous avons cherché à savoir, et rien de probant n’en est sorti. Je compte bien revenir sur se sujet un de ces jours.

AQMI ne serait donc qu’un groupe criminel ? Et Ansar Al Din ? Et le MUJAO ? Et les cellules mauritaniennes ? Evidemment, le phénomène terroriste n’est pas central dans la région, et il ne faudrait surtout pas oublier les défis, autrement plus importants, que sont le développement économique, la bonne gouvernance, la sécurité alimentaire, le progrès social, ou l’apaisement des tensions ethniques ou religieuses. Il reste un sujet d’intérêt pour deux raisons :

– Il s’en prend à nos intérêts

– Il est devenu un enjeu régional, qu’on soit d’accord ou pas d’accord.

Inutile, donc, de faire la moue ou de râler.

Créant une vaste bouillie indigeste d’autant plus prétentieuse qu’elle est mauvaise, plusieurs commentateurs avancent une vision mécanique de l’Histoire. Ils mélangent les phénomènes, font appel à Braudel en pensant qu’on ne l’a pas lu – et pour cause, Braudel est le quarterback des Broncos de Denver, et donc peut-être le père d’Eric Cartmann – et ils présentent une série d’enchaînements de causes et de conséquences, loin de toute intervention humaine. Invoquer Braudel sans se référer aux travaux, fascinants, sur les mécanismes de la prise de décision (voir ici, par exemple) ou sans même avoir lu les mémoires de Churchill, les chroniqueurs antiques ou médiévaux, est la preuve d’un parti-pris teinté d’ignorance volontaire.

Cette totale inexpérience du pouvoir, ce manque cruel de culture, cette vision paranoïaque des faits conduisent à de cruelles erreurs d’appréciation, et confortent la séparation entre universitaires, surtout français, faut-il le préciser, et membres des administrations. Pourtant, quand on a fréquenté le pouvoir, on sait comment se prennent les décisions. Du coup, alors que les analyses devraient converger, elles s’éloignent de plus en plus. Force est ainsi de constater que, en raison de leur refus même d’avoir des contacts avec des fonctionnaires, la plupart des universitaires tombent dans le piège du déterminisme et confondent temps historique et temps tactique. Combien de spécialistes de l’Afrique ricanent ainsi dès qu’on leur parle de jihadisme ? Mieux, le fait d’aller sur le terrain ne permet pas de tout comprendre… Il y a là une forme d’aveuglement de géopoliticiens confrontés à un phénomène qu’ils ne comprennent pas et qu’ils évacuent d’un revers de la main. Des chars allemands dans les Ardennes ? Impossible.

Cleaning up the mess

Où en sommes-nous donc ?

Qu’on le veuille ou non, AQMI a réussi son pari et est devenue un enjeu régional. Ayant tissé des liens opérationnels avec les Shebab et Boko Haram, le groupe est également connecté à quelques pointures en Europe, au Moyen-Orient et jusque dans la zone pakistano-afghane. Pour le savoir, il faut être un minimum connecté aux gens qui travaillent vraiment sur le sujet, et ne pas se contenter de creuser les sillons, importants mais pas suffisants, de l’histoire locale, de la sociologie ou de la démographie. Vous pouvez être le plus grand connaisseur de telle ou telle éthnie, mais si vous n’avez pas eu entre les mains le débriefing d’un émissaire jordanien d’Al Qaïda et si vous n’avez pas étudié les factures téléphoniques d’Abou Zeid, au final, vous ne savez pas grand chose.

Quel que soit le degré d’autonomie des hommes du sud vis-à-vis de l’état-major du mouvement en Kabylie, la machine reste cohérente et elle tente de reproduire dans toute l’Afrique de l’Ouest ce qu’AQ, sa glorieuse inspiratrice, avait réussi : créer des vocations, reprendre des luttes à son compte, rassembler les bonnes volontés et combattre. Ce que les jihadistes algériens font aujourd’hui avec les Touaregs d’Ansar Al Din, les jihadistes d’AQ l’avaient fait avant eux en Asie centrale ou au Cachemire. Faut-il être un génie pour voir cela, ou faut-il simplement enlever les œillères que fournissent si aimablement quelques régimes locaux à des journalistes en mal de célébrité ?

Il n’y avait aucune raison valable que l’Afrique sub-saharienne, pauvre, victime de systèmes politiques corrompus et travaillée par le prosélytisme islamiste radical, échappe aux crises qui secouent depuis des années d’autres régions. On ne peut s’empêcher de penser que l’attitude française, entre lâcheté, calculs administratifs et inconséquence, n’a pas pesé pour rien dans la catastrophe actuelle.

« Those who are dead are not dead/They’re just living in my head » (« 42 », Coldplay)

Soupir.

J’ai tellement honte que je ne sais pas par où commencer. Ou alors, je pourrais commencer par des choses simples, que personne ne dit.

Par exemple, savez-vous que les attaques de Mohamed Merah sont les plus meurtrières depuis l’attentat contre la station RER de Saint Michel, le 25 juillet 1995 (8 morts) ?

Savez-vous que Merah est le premier terroriste islamiste radical à réussir à frapper dans l’Hexagone depuis l’attentat du 4 décembre 1996 à la station RER de Port-Royal (4 morts) ?

Ben oui, malgré les accusations du président du Conseil de l’Essonne Jerôme Guedj, qui, ancien champion junior de Cluédo à Massy, est un spécialiste reconnu du renseignement mais a préféré, par modestie, s’occuper des transports dans l’équipe de François Hollande, on a du mal à voir un échec, de prime abord.

Le territoire national a été protégé des attaques jihadistes pendant 16 ans, tandis que des voisins, pas moins compétents et mobilisés, ont été frappés (Espagne, Royaume-Uni, Pays-Bas, Suède) depuis des années. Alors ? Alors, c’est bien simple, je constate que les barrières de nos services ont duré bien plus longtemps que celles de nos voisins.

Evidemment, ça ne me console pas, ni pour ces enfants, ni pour leur père, ni pour ses jeunes hommes, ni pour leurs parents, leurs épouses, leurs frères et sœurs, leurs amis. La tragédie est là, à chaque fois insupportable, horrible, qui vous laisse hagard, rongé par cette impuissance. Depuis 16 ans, j’en ai lu, des listes de cadavres, j’en ai vu des photos de bébés tués, des visages de parents littéralement dévastés par la douleur. Autant dire que je méprise par avance les remarques qui me seraient faites au sujet d’une soi-disant insensibilité à ce drame. Lundi soir, je me suis vu expliquer à mes enfants ce que signifiait « ouvrir le feu », je leur ai même montré une douille de Kalachnikov (je suis un grand nostalgique) et j’ai essayé de leur raconter le massacre de ces enfants sans les traumatiser. Pas facile, car j’ai la larme facile dès qu’on parle de gamins flingués.

Depuis trois jours, je reçois des appels de journalistes, je donne des interviews et rien de ce que je peux dire n’intéresse autant que ma réponse à la question « Y a-t-il eu une faille, une erreur ? ». Depuis le temps que la France est confrontée au terrorisme, plus de dix ans après le 11 septembre, après tous ces rapports, toutes ces enquêtes (de journalistes anglo-saxons, il est vrai), on a toujours l’impression de parler à une classe de 6e. Par exemple, personne n’a l’air d’imaginer une seule seconde que les terroristes n’ont pas envie d’être arrêtés, qu’ils prennent des précautions – même Mohamed Merah qui ignorait ce qu’était une adresse IP – et qu’ils tentent d’être meilleurs que les services de sécurité. Comme lors de certaines catastrophes aériennes, ça ne peut pas être la faute d’un orage ou d’un oiseau dans la turbine, ça ne peut être que la faute du pilote ou celle du constructeur.

Quand Mme Le Pen ose dire que le « risque fondamentaliste musulman a été négligé », doit-on penser qu’elle est sérieuse ou qu’elle a trop bu de monte-en-ligne ? Sait-elle que la France, jusqu’en 2001, était la démocratie dont le code pénal contre le terrorisme était le plus sévère, et le plus efficace ? Etait-elle à Bruxelles quand nous expliquions à nos partenaires, incrédules et vaguement moralisateurs, que oui, mille fois oui, la France des Lumières expulsait les imams radicaux car dans notre pays l’incitation à la haine, l’apologie des crimes de guerre, la négation des crimes contre l’Humanité – ce droit auquel est tellement attachée la riante Turquie – étaient non seulement punies mais surtout n’étaient, ne pouvaient être tolérées ? Pour parler franc, les déclarations des responsables du Front national, sur ce sujet comme sur tous les autres, n’ont pas de valeur. Quand un attentat touche les Etats-Unis, chacun de prendre un air mystérieux (un point, en passant : le sourcil froncé ne rend pas intelligent) et de demander « Hmm, à qui profite le crime ? ». Un complot, forcément un complot. Mais quand un attentat touche la France, alors là pardon, ce ne sont que des saloperies d’Arabes, et puis c’est tout. Forcément, avec une telle finesse analytique et de telles fulgurances, on comprend que certains ne puissent être élus qu’avec les voix des anciens de la LVF. Quoi, je suis désagréable ? Mais non, je taquine.

Et si Mohamed Merah avait été meilleur que nous ? Je veux dire, et si nous n’avions pas été mauvais, mais s’il avait été bien meilleur, plus rapide, plus réactif, plus imaginatif ? Et s’il n’y avait pas – l’enquête interne le dira – d’erreur, d’oubli, de sous-coudage ? Parce que c’est finalement assez facile, alors que les douilles sont encore chaudes et grasses sur le lino, et qu’on n’a même pas été capable de finir une partie de Counter Strike, d’accuser les services d’incompétence.

Quand vous parlez à des contre-terroristes, policiers, espions, gendarmes, douaniers, experts de TracFin, tous vous disent la volonté têtue, l’obsession même, de ne pas voir trop tard un jihadiste, de ne pas sentir le filet de la cage trembler sans avoir même vu le ballon passer. Car ils savent, au-delà de leur engagement sans faille pour leur pays et leurs compatriotes, chrétiens, juifs, musulmans, ou adorateurs de Cthulhu, qu’aucune défaite ne leur sera pardonnée. Un policier chargé de la lutte contre le crime organisé va tenter de démanteler des gangs, d’arrêter des caïds, de casser des réseaux de narcos ou de proxénètes, mais il ne croit pas une seconde qu’il pourra annihiler le phénomène, et pas un de ses concitoyens, chauffeur de bus, professeur de chimie ou médecin ne croit une seconde qu’il est possible d’empêcher une ville d’abriter des prostituées, des braqueurs de bijouteries ou des vendeurs d’herbe qui fait rire.

Pour une raison que je ne me suis jamais vraiment expliquée, on attend en revanche des contre-terroristes une efficacité totale, un taux de réussite de 100%. Est-ce la peur d’être touchée qui rend la population si incroyablement exigeante, et si sourde, aussi, aux explications que nous sommes quelques uns à essayer de lui donner ? Pourtant, nulle envie, chez moi par exemple, de justifier par avance un éventuel attentat en disant « Mais ils sont tellement forts, on n’a rien pu faire ». Non, on se bat – enfin, moi, plus tellement, depuis que j’ai rendu ma carte de cantine un soir sur un comptoir que regardait d’un œil vide une piteuse créature du Très Haut vêtue d’un uniforme en mauvais tissu bleu. Mais d’autres ont continué, et ils se battent, ils y passent leurs nuits, à réfléchir, à faire plus avec moins, à tendre des pièges, à imaginer des opérations, à découvrir que parfois le pire ennemi est le triste médiocre qui rajoute des fautes aux notes urgentes et non pas l’émir embusqué près de Tizi-Ouzou ou de Mossoul. Et eux, dans de ternes bureaux, ils savent que personne ne comprend rien à ce qu’ils font, que la parole publique est confisquée par de faux anciens, de vrais escrocs, de très – trop – vieilles gloires qui dissocient, comme M. Pellegrini hier, le GSPC d’AQMI, de doctes universitaires qui se bouchent le nez dès qu’on parle de perquisitions ou de sources humaines mais qui tueraient père et mère pour toucher une note de l’UCLAT ou pour passer sur LCI y raconter n’importe quoi avec le sérieux d’un Moïse présentant les tables de la Loi.

Qui osera dire publiquement que nos ennemis bougent, qu’ils ne nous attendent pas comme la mauvaise IA d’un vieux jeu sur PC, qu’ils anticipent, qu’ils s’adaptent ? Qui osera dire qu’on ne peut courir après tout le monde ? Et, surtout, qui osera moucher les crétins – quoi, j’ai dit crétins ? Hmm, pas mon genre, je voulais sans doute dire pauvres imbéciles – qui geignent le dimanche dès qu’on parle de Pass Navigo ou de Carte Vitale, qui invoquent Orwell, souvent sans l’avoir lu, d’ailleurs, et qui, le lundi, dénoncent le laxisme des services de renseignement et de sécurité et appellent à des « mesures fortes et décidées contre le terrorisme » ?

Franchement, heureusement qu’ils sont là, nos veaux apeurés, pour nous rappeler que contre le jihad des mesures débonnaires et hésitantes pourraient ne pas être la réponse appropriée. Et les mêmes qui appellent à la fermeté, qui adoptent des postures qu’ils voudraient churchilliennes, sur le thème de « we will never surrender » et qui au premier coup de feu implorent qu’on retire nos troupes d’Afghanistan. On a fait des études là-dessus, et on a découvert que souvent, pendant les guerres, les armées se tiraient dessus. Je comprends que vous titubiez sous la force de la révélation, mais on a désormais la quasi certitude que nos ennemis ne nous aiment pas. Alors, ce serait donc ça, la nouvelle doctrine  : arrêter de faire les guerres si l’ennemi n’est pas d’accord ? Bon, ben, on n’a pas fini de rire.

Et il y a ceux qui exigent de la fermeté mais qui se demandent, après coup, si on a bien garanti les droits du suspect lors de la fusillade. Fallait-il lui livrer des pizzas, aussi ? De ce point de vue, Eva Joly, pourtant grande magistrate, montre qu’elle ne vit pas dans le même monde que nous. Le Français moyen, qui condamne Guantanamo sans y avoir vraiment réfléchi, se demande à présent comment on pourrait gérer plus efficacement les terroristes potentiels qui rentrent au pays. Certains, qui hurlent à la mort dès qu’un drone impérial efface un jihadiste dans les lointaines vallées pakistanaises, se demandent désormais s’il a la solution n’est pas là. Moi, je ne dis rien, on va encore penser que je suis trop brutal.

La recherche obstinée par la presse de responsables pourrait ne pas être si stérile si elle aboutissait à des échanges publics de qualité. Hélas, l’hystérie calculée – ou pire, sincère, d’un Jérôme Guedj, le Serge Letchimy de l’Île de France – contre M. Guéant, un homme que pourtant je ne goûte guère, pollue le débat.

On se demande, sérieux comme un pape, si Mohamed Merah était bien surveillé, pourquoi il a pu passer à l’action. D’inquiétants psychiatres aux allures de gourous californiens, brushings et costumes à larges rayures, vous disent que le défunt terroriste se prenait pour Dieu. En même temps, il se serait pris pour un notaire ou un charcutier, pour Candy ou Victor Pivert, l’information eut été étonnante.

Alors, puisqu’il était connu, comment a-t-il pu agir ? L’a-t-on laissé faire ? Merah, dont le parcours reste à mes yeux  encore assez nébuleux, avait été dûment identifié par les différents services de l’Etat, entendu, environné, logé, même. Qui l’avait signalé aux services de l’Empire qui l’avaient placé sur une no fly list, comme des dizaines de milliers d’autres ? Les administrations françaises ? Les forces de la coalition à l’œuvre en Afghanistan ? Le fait est qu’il était connu des services spécialisés, et c’est là que tombe la question posée par les commentateurs de la fameuse émission sportive On refait le jihad, de prétendus experts arborant fièrement sur leur blazers mal coupés d’opérationnels de salon un Ordre national du mérite que, décidément, on donne beaucoup ces temps-ci. Mais, câlisse, comment se fait-il qu’il n’y avait pas 25 analystes dans sa cuisine, à ct’animal-là ? C’est que, braves gens, un type qui rentre d’Afghanistan, immédiatement repéré et logé, est évidemment placé sous surveillance. On le scrute, on étudie sa famille, ses amis, ses contacts, on observe sa vie quotidienne et puis, à un moment, soit il y a quelque chose, soit il y a rien (la puissance de cette remarque ne vous aura pas échappé). Si le comportement est vraiment suspect, les services de police, peut-être même épaulés par un magistrat, peuvent décider de maintenir ou d’intensifier la surveillance : écoutes téléphoniques, contrôle à distance des ordinateurs, vérifications financières, recrutement d’une source humaine « au contact ».

Mais, et s’il n’y a rien ? S’il n’y a rien, on met en veille, on installe un système de recueil passif de renseignements, « sondages », etc. Je sais que c’est étonnant, mais la France reste un Etat de droit, et le suivi permanent des citoyens n’est pas possible, pour des raisons légales comme pour des raisons pratiques puisque la République n’a pas des milliers de policiers expérimentés à placer derrière chaque individu. Donc, demandera, l’œil gourmand, un des « experts » de On refait le jihad, on peut surveiller quelqu’un et ne pas voir qu’il se radicalise ? Si ça, c’est pas un plantage, ajoutera le même, toujours constructif…

Ben oui, sauf que non. Imaginez que notre vétéran du jihad décide, seul dans sa douche, de passer à l’action, sans en parler à personne, sans rien écrire. Comment le savoir ? Ou alors, imaginez qu’il confie son projet à son frère, un soir, alors que la TF1 diffuse Matt Helm contre Godzilla. Comment l’apprendre ? Qui aura demandé et obtenu le placement de micros dans l’appartement de notre jihadiste ? Qui saura lire dans ses pensées ? Qui, parmi les responsables politiques de ce pays, a envie nous jouer Minority report (2002, Steven Spielberg, d’après Philip K. Dick) ? Qui peut oser râler, à mon avis à raison, contre la posture sécuritaire du gouvernement et de ses ministres de l’Intérieur successifs avant de demander, sous le coup de l’émotion, que tout le monde soit surveillé ? Police partout, justice nulle part (air connu).

Et s’il y avait des types en apparence plus dangereux dans la région de Toulouse la semaine dernière ? Et si Merah n’avait pas été le dossier du dessus de la pile ? Et si, au vu des éléments en sa possession, un responsable avait décidé de ne pas en faire une cible prioritaire ? Faut-il rappeler que les services de police norvégiens, après la tuerie d’Oslo, ont réalisé un audit interne, reconstitué le fil des événements, identifié les éléments dont ils disposaient et la manière dont ils les avaient traités et en avaient conclu que non, hélas, la tuerie ne pouvait pas être évitée. Croyez-moi, ça n’a rien de vraiment satisfaisant, mais comme je le disais plus haut, il faut parfois admettre que l’ennemi a été meilleur.

Evidemment, on peut aussi envisager qu’un chef, à quelque niveau que ce soit de la chaine analytique, ait décidé que Mohamed Merah n’était qu’un abruti un peu exalté, une grande gueule de la guerre sainte, le genre de type qui vous explique avec des flammes dans les yeux qu’il faut tuer tous les mécréants, mais qu’il vous laisse commencer parce qu’il a du repassage en retard. Manifestement, Mohamed Merah était pourtant un garçon sérieux, et le RAID a su mettre fin à sa vocation. J’appelle ça du darwinisme, et ça ne me fait pas plus d’effet qu’une l’impact d’une mouche sur une verrière de F-15.

Savez-vous que depuis tout ce temps je n’ai presque jamais vu d’attentats commis par de parfaits inconnus ? A Londres, à Madrid, à Washington, à Bali, certains des terroristes étaient connus et pourtant ils ont pu agir. Il ne vient à l’esprit de personne que le renseignement est un travail difficile, qui prend en compte des dizaines de facteurs, qui doit gérer la pression administrative, politique, celle du terrain, et qui, malgré les rêves d’automatisation de quelques uns, restent un métier très humain. Jean-François Daguzan rappelait, dans un lumineux entretien avec Le Monde, que les services français déjouaient des projets terroristes deux à trois par an. Le bilan me semble très impressionnant, et il dit surtout à quel point la menace jihadiste est vive. Oser évoquer un supposé laxisme ou une faille à ce stade est tellement indécent… Il faut en revanche espérer que des enquêtes internes seront faites afin de déterminer si quelque chose a effectivement raté. Et là encore, entendre de doctes ignares gloser sur la fusion entre la DCRG et la DST a de quoi agacer. La presse, depuis quelques heures, ne fait pas son métier : au lieu d’éclairer le public en menant sa propre réflexion, elle suit les interrogations du public et les relaie sans réfléchir. On est bien loin, décidément, du journalisme exigeant censé s’intercaler entre le pouvoir et la population afin de présenter les faits sous d’autres angles.

– Mais y a-t-il eu faille ?

– A San Andreas, oui, indiscutablement.

Il faut souligner, par ailleurs, que l’angélisme de nos sociaux-démocrates laisse pantois. Thomas Legrand, le chroniqueur politique de France Inter aux raisonnements souvent acérés, a vivement réagi aux propos de quelques uns de nos responsables politiques, qui, après avoir appelé à la décence, se vautrent dans la boue comme des gagneuses de Vegas dans un claque pour routiers. « Le contexte n’est pas invocable », nous assène Thomas Legrand, qui met en avant le principe de la responsabilité individuelle et exonère tout le reste. C’est amusant – un rien m’amuse – mais l’été dernier, lorsque notre vilain poupon norvégien a commencer à flinguer à tout-va, comme pendant l’Occup’, aurait dit Me Folace, les mêmes commentateurs ont immédiatement invoqué le climat de haine, les tentacules néo-nazis s’étendant sur l’Europe.

Alors, si je comprends bien, mais corrigez-moi, je réfléchis en écrivant, quand une petite crevure nazie massacre des innocents, c’est la faute du contexte, de la propagande, de la banalisation des idées de l’extrême-droite. Mais quand une petite crevure islamiste massacre des innocents, nul contexte et seulement le parcours individuel ? C’est moi, ou bien y a-t-il un truc qui cloche ? Y aurait-il comme une forme de tabou, qui empêcherait nos analystes de dire qu’un jihadiste puise les arguments de sa haine dans une interprétation erronée de l’islam, de même qu’un membre du KKK en Alabama – un doux foyer, soit dit en passant – a puisé dans la Bible, qu’il n’a manifestement pas comprise, de quoi alimenter sa violence ? Tous ces types se valent, et si les chrétiens sont capables d’admettre que les miliciens du Montana sont des dégénérés, j’attends que les musulmans disent que les jihadistes sans exception sont d’autres dégénérés. La prise en otage d’une écrasante majorité de musulmans par une minorité richissime de radicaux est un scandale, et ce n’est pas en niant le contexte que nous remporterons cette bataille. Pas d’amalgame, répètent les responsables de la Mosquée de Paris, comme un mantra. Bien sûr, pas d’amalgame, mais on attend la déclaration tonitruante d’un imam, d’un recteur qui dira : « Marre de la violence, marre de la confiscation de notre foi par des fanatiques, marre des arriérés ».

Comment, en effet, vaincre, marquer des points, contrer chaque argument, en niant que de puissantes forces sont à l’œuvre dans le monde musulman ? Thomas Legrand a-t-il déjà suivi les prêches de quelques uns de ces imams qui, réfugiés dans un luxe indécent au Qatar, aux Emirats ou dans le riant royaume saoudien, appellent au jihad sans prendre d’autres risques que celui de glisser dans la salle de bains ? A-t-il entendu tel imam justifier l’excision au motif qu’il ne s’agirait que d’une opération de chirurgie esthétique ? A-t-il conscience de l’immense puissance de la propagande salafiste qui radicalise en Afrique, en Asie du Sud, dans le Caucase et jusque dans nos villes ? Cette campagne, qui habille jusqu’à de grands clubs de football européens, ne mérite-t-elle pas autre chose qu’un froncement de nez ? Pourquoi ne faudrait-il pas poser la question de l’échec patent de notre modèle social ? L’autisme est-il une solution, une posture, un choix ? Ça n’est pas le mien, en tout cas.

Comme je l’écrivais il y a bien longtemps, tout notre drame réside dans notre refus d’agir, peut-être principale cause de notre faiblesse. Le refus obstiné de créer un véritable contre-discours nous expose, évidemment. Et ce n’est pas en lançant de pitoyables débats sur l’identité nationale qu’on va y arriver, surtout en faisant appel aux pics de la pensée contemporaine que sont MM. Jacob, Estrosi, Ciotti, et consorts. Je ne sais plus qui décrivait l’appartement de Mohamed Merah comme étant « meublé à la musulmane ». Bon Dieu, les gars, il va falloir sortir la tête du trou et réaliser qu’il y a 5 millions de musulmans en France, et ils méritent mieux que de telles déclarations qui fleurent bon l’ignorance et le désintérêt. Ça veut dire quoi, « à la musulmane » ? Et ça veut dire quoi, « à la catholique » ? Soupir. Et, suis-je obligé d’ajouter, ce n’est pas en interdisant la fréquentation des sites jihadistes qu’on va plus beaucoup progresser. La prohibition n’a jamais fonctionné, n’importe quel amateur de polar vous le dira, mais peut-être le Président ne lit-il que les anciens amants de son épouse actuelle ? Et peut-être ses conseillers sont-ils trop absorbés par ailleurs pour avoir vu Boardwalk Empire (Terence Winter, 2010) ou Les Incorruptibles (Brian De Palma, 1987) : la prohibition rend attirante, elle contribue à cacher ce que chacun pouvait voir. Autant le dire tout net, cette mesure est idiote, et elle doit être rangée avec les dizaines d’annonces imbéciles et improvisées que nos dirigeants pondent à chaque évènement atypique. Interdisons les scooters, puisque Mohamed Merah en avait un. Et interdisons les grandes marées, les tempêtes, tout ce qui dépasse. Je ne veux voir qu’une tête, et bien vide, merci.

La fascinante obsession du Président pour les victimes, déjà évoquée ici, est indissociable de son goût immodéré pour le micro management. Si les questions sur l’enquête elle-même sont prématurées, et pour tout dire indécentes, celles sur l’intervention du RAID sont d’autant plus gênantes que tout le monde a bien vu que ça patinait, manifestement. Comme me le disait hier un ami qui s’y connaît, ça n’a vraiment pas bien marché. Envisageons, évidemment, que Mohamed Merah, un homme formé et sur ses gardes, s’attendait à la visite de quelques uns de nos meilleurs éléments. L’effet de surprise raté, il va de soi que la suite s’annonçait plus complexe, mais les gars du RAID, que je salue et auxquels je rends humblement hommage, ne sont pas les bras cassés de la police de Manille qui ont raté de belle manière une intervention il y a quelques mois.

Alors, faut-il relayer les critiques de Christian Prouteau, qui évoque l’absence d’un schéma tactique – et sinon, vos amis irlandais, ça va ? Bien ? Super – ou plutôt envisager que la pression du pouvoir a été proprement insupportable sur les épaules du commandement du RAID ? Pourquoi avoir attendu 31 heures sinon pour obtenir la reddition sans violence de l’autre dingue ? Et pourquoi ne pas avoir utilisé les gaz incapacitants dont disposent toutes les unités de ce type ? Impréparation ou souci de ne pas être accusé par les habituels crétins d’avoir utilisé des « gaz de combat » ? En période électorale, la volonté de tout maîtriser a-t-elle été la plus forte ? Doucement, les gars, tout doucement. Il ne faut pas qu’il se suicide, il ne faut pas qu’il parle en sortant, il ne faut pas le descendre, il ne faut pas l’esquinter, il faut… Bon Dieu, mais c’est qu’il nous tire dessus, ce con-là. Ben oui, messieurs les politiques, les jihadistes utilisent rarement les BIC et les grains de riz (note pour plus tard : penser à interdire les BIC et le riz). Les critiques de certains responsables israéliens, pour brutales, n’en paraissent pas moins justifiées, mais on se demande si les vrais responsables saisiront le message.

Evidemment, on a aussi les va-t-en guerre, les Tartarins de Tarascon de la sainte croisade, ceux qui, drapés dans leur splendide ignorance, utilisent un vocabulaire qu’ils ne comprennent pas (alors, M. Luca, dîtes-nous donc ce qu’est l’islamo-fascisme. Vous avez 15 minutes, et enlevez cette cravate qui offense nos sens et cette veste de porte-flingue manifestement achetée en solde). Ceux qui, avachis au comptoir ou enfermés dans leur bureau de La Pravda, pardon, du Figaro, dénoncent une guerre de religion. Pourtant, je n’ai pas entendu la cloche de Saint-Germain-L’auxerrois, je n’ai pas vu la fumée des bûchers, ni aperçu une foule attaquer des églises ou des mosquées. S’il y a bien affrontement, pourquoi aurait-il d’ailleurs commencé lorsque des enfants juifs ont été tués à Toulouse plutôt que quand des trains de banlieue ont explosé à Madrid ? Jusqu’à preuve du contraire, la région de Toulouse ne ressemble pas à la région de Jos, au Nigeria, une terre que M. Rioufol situe sans doute difficilement sur une carte et qui en aurait, des choses à dire sur les guerres de religion. S’agirait de grandir, les gars, s’agirait de grandir.

Et Merah, alors ? Il n’était pas plus membre d’Al Qaïda que moi, mais il était quand même jihadiste – une subtilité déjà gigantesque pour la plupart de nos dirigeants et de nos medias. Et il n’était pas un tueur en série, les experts psychiatres peuvent laisser tomber le blabla, merci. Rien de ce que j’ai lu depuis des années en terme de profilage psy ne m’a jamais aidé à faire tomber un réseau. Certains jihadistes sont des aventuriers, d’autres d’authentiques croyants radicalisés. Certains sont plus bêtes qu’une borne kilométrique, d’autres sont brillants. Mais ils sont tous fanatiques, et on peut sans doute en relier quelques uns au portait que faisait Michel Goya des « super-combattants ». A ce stade, il est de même difficile de le qualifier de loup solitaire, même si quelques affaires troublantes (Doha en 2005, Fort Hood en 2009) semblent montrer que de tels individus existent.

Evidemment, me direz-vous, et cette rigueur vous honore, nous avons les exemples du groupe de Hofstad (2004) ou celui de l’attentat de Glascow (2007) pour prouver qu’une cellule familiale ou sociale peut se radicaliser et agir à la fois en marge et au nom du jihad mondial. Bon, pour dire ça, il faudrait bosser un minimum, relire les archives, consulter Sageman ou Marret ou Khosrokhavar. Bosser, vous avez dit ?

Et de même, il y a quand même lieu de douter de la revendication du Jund al Khilafah, de sympathiques garnements liés au Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) et à l’Union du jihad islamique (UJI), les jihadistes turcophones qui étaient, peut-être, impliqués dans les projets Bombay like de 2010 en Europe. Sur ce coup-là, l’AFP, en confondant AQMI et AQ – un peu comme les Rolling Stones et Sly & the Familly Stone – n’a pas beaucoup aidé la presse et le public. Une amie, qui se reconnaîtra, me confiait hier avoir cherché le communiqué original, en vain – et elle trouve toujours. Quant au tôlier du site de référence Jihadology, il confiait sur Twitter son scepticisme.

Partons donc du principe que Mohamed Merah était un jihadiste en maraude, un parmi les centaines qui ont fait le coup de feu en Irak, en Afghanistan ou au Yémen et sont revenus dans leur pays, la France – ça vous agace, hein, les gars de la Droite populaire, que je dise ça ?

Comment donc les neutraliser avant le passage à l’acte ? Comment déceler le passage à l’acte ? Comment placer une source humaine dans une cellule familiale ? Essayez de recruter une mère contre son fils, et racontez-moi, ça m’intéresse. Je ne vais, de toute façon, pas m’étendre sur les conséquences opérationnelles, je réserve ça à d’autres, mais ne soyez pas jaloux car c’est plutôt aride. En revanche, il me semble qu’il faut conclure par quelques mots sur l’indéniable succès de Mohamed Merah.

Qu’il ait conçu son affaire en fonction du calendrier électoral, ou qu’il ait agi presque par pulsion, il a quand même semé un sacré foutoir. Les pitoyables appels à la trêve n’ont évidemment pas été suivis d’effet, et les polémiques fusent de toute part, indécentes, stériles, prématurées, nourries par l’opportunisme le plus odieux, la bêtise la plus crasse. Les appels à l’unité deviennent de ridicules incantations, les déclarations d’idiots tendent les relations entre communautés, les mythomanes sortent du bois, les escrocs tentent de nous revendre leurs mauvaises compilations de faits incompris. Chaque parole est surinterprétée, vous parlez de la difficulté à organiser des coopérations entre services – mais ça marche – et ça devient de la désorganisation. De mystérieux spécialistes prennent un air préoccupé sans réaliser/admettre qu’ils disposent d’à peine 20% des informations, on découvre l’existence du Yémen, du Pakistan (Comment ça il y a une frontière commune avec l’Afghanistan ? Mais pourquoi on ne m’a rien dit ?), des internautes évoquent des complots, on ne s’entend même plus réfléchir.

Oui, Mohamed Merah, s’il n’a pas gagné, a réussi son coup. Et les autres auraient tort de se priver, nous sommes si prévisibles, si désespérément prévisibles.

« Then it comes to be that the soothing light/At the end of your tunnel/It’s just a freight train comin’ your way » (« No leaf clover », Metallica)

Essayons de prendre de la hauteur, comme le disait Moïse (Deutéronome, 3.27). Alors que nos chers orientalistes, si diserts il y a un an, ont disparu des ondes ou préfèrent se consacrer à des travaux moins risqués, la tentation pourrait être de grande d’afficher le sourire faussement modeste de celui qui, avec tant d’autres, s’est souvenu que les révolutions ne duraient pas trois jours, que les régimes renversés reconnaissaient rarement leur défaite avec fair-play et qu’on ne transformait pas si aisément les bidonvilles du Caire en 7e arrondissement parisien.

On pourrait aussi se laisser aller à quelques développements sur les évènements en cours, par exemple en énumérant les différentes grilles de lecture possibles à ce stade. Ainsi, on pourrait relever que le printemps arabe, déclenché par des causes intérieures voisines (kleptocraties au pouvoir, échec socio-économique, exaspérations multiples), est en train d’évoluer vers un vaste phénomène de remise en cause des frontières nées du démantèlement de l’Empire ottoman acté par le traité de Sèvres (1920) puis celui de Lausanne (1923) et plus généralement issues des interventions occidentales dans la région.

En Syrie, évidemment, mais aussi en Irak, dans l’est de la Libye, dans le grand sud Algérien, ce sont ses forces qui sont à l’œuvre, et elles remettent, une fois de plus, en cause le sacro-saint principe de l’intangibilité des frontières, devenu dogme mondial après 1945 et auquel se raccrochent, naturellement, les régimes qui se savent les plus exposés à ces révisions. Ces Etats ne changent pas seulement de régimes, ils changent aussi de structures et subissent des tentatives incontrôlées – incontrôlables ? – de résoudre des questions centrales : frontières, minorités ethniques/culturelles/religieuses. Soyons fous, allons même jusqu’à affirmer que ces Etats, victimes d’un décalage historico-stratégiques provoqué par des dominations étrangères (ottomanes et/ou/puis européennes), gèrent à leur tour ce que les Etats européens ont eu à gérer après les guerres de la Révolution et de l’Empire.

On pourrait aussi se référer au basculement de puissance que j’évoquais il y a déjà un an et qui voit les Etats que nous entretenions au delà du limes emportés par l’impéritie de leurs gouvernants et par notre propre faiblesse à leur égard – et qui voit le Qatar prendre des positions plus qu’inquiétantes dans notre jardin.  A ce titre, on pourrait même en profiter pour faire le parallèle avec les comportements de la Russie et de la Chine, deux empires décomplexés – même si l’un d’eux est convalescent – qui assument la défense de leurs intérêts stratégiques par un soutien sans faille à la riante Syrie et dessillent les yeux de ceux qui pensaient que la guerre froide était derrière nous et n’avait que des causes idéologiques. Ceux-là peuvent, au choix, relire Tocqueville, Brzezinski, John Le Carré, Graham Greene ou mon ami Patrick de Friberg, qui sait que les Empires ont leurs propres dynamiques et se moquent bien des modes.

On pourrait également s’arrêter sur les déclinaisons arabes – et bientôt africaines – du mouvement des « Occupy » et autres « Indignés » inspirés par l’escroquerie intellectuelle de Stéphane Hessel, pitoyable héraut d’un malaise social qui le dépasse.

Cela ne vous a évidemment pas échappé, mais du coup, à lire la presse française, c’en est fini du jihad, du terrorisme et de toutes ses foutaises, évidemment inventées par une conspiration judéo-maçonnique impériale cosmopolite liée aux grandes banques. Evidemment, il y a bien quelques incidents en Tunisie, à l’université de la Manouba, et le gazoduc égyptien qui alimente la Jordanie et Israël vient encore d’être saboté, mais ce ne sont que des détails.

Pourtant, inutile d’être un veilleur particulièrement attentif pour savoir que les jihadistes algériens d’AQMI font le coup de feu au Mali avec certains Touaregs, dont les petits comiques d’Ansar Al Din, ou que le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) vient de faire un pied de nez au régime algérien en commettant un attentat-suicide au cœur de Tamanrasset, la principale ville du sud du pays censée être le pivot de la lutte anti terroriste pour toute la bande saharo-sahélienne…

Pas la peine d’émarger à Langley pour savoir qu’au Yémen, le 4 mars dernier, les esthètes d’AQPA ont flingué 185 soldats des forces gouvernementales, dans ce qui ressemble bien à la plus grosse tannée prise par une armée régulière contre des barbus depuis le jihad contre les Soviétiques. Et comme les terroristes yéménites n’ont pas les deux pieds dans la même rangers, ils auraient également abattu un conseiller de l’Empire à Sanaa. Et en Syrie, me direz-vous ? Et bien, en Syrie, une nouvelle terre de jihad est en train de naître, un événement toujours émouvant qui me rappelle quelques notes écrites au Quai par votre serviteur dans une autre vie.

Après avoir manqué le (tout) début des révoltes, les islamistes arabes sont donc à la manœuvre. Au pouvoir en Tunisie, en Egypte, au Koweït, au Maroc, constitués en coalition en Algérie, ils bénéficient du soutien amical des pétrothéocraties du Golfe, qui les financent largement. Mais, et c’est bien là la problème, il y a pire que les islamistes. Les salafistes, dernière étape du radicalisme avant le jihadisme, ont remporté 24% des voix aux législatives égyptiennes. En Tunisie, ils sèment la terreur dans les universités et assiègent les cinémas. Partout, et grâce à la rhétorique que leur soufflent des imams qataris ou saoudiens, ils poussent les feux et légitiment l’action des jihadistes actifs en Syrie, au Yémen ou en Irak. Pour eux, la lutte ne s’arrêtera que lorsque des régimes religieux auront remplacé les systèmes actuels, qu’ils soient déjà issus des révolutions ou qu’ils aient survécu, pour l’instant.

Les salafistes et les jihadistes, que d’aucuns ont donc enterrés un peu vite en 2011, partagent la même lecture du printemps arabe, et elle n’est pas dénuée d’intérêt. Pour eux, le renversement des régimes tunisien ou égyptien a confirmé la justesse de leur combat. Eux qui dénonçaient la corruption, la perte de valeurs, l’acculturation, la domination occidentale – dont le conflit israélo-palestinien est une manifestation – et la répression policière, démultipliée par la menace jihadiste, ont vu l’ensemble ou presque de leurs constats repris par les foules. Avoir considéré, dès le début, que les révoltes étaient le fait de peuples unis par autre chose que la haine de dictateurs a été une erreur. Si certaines franges de la population voulaient la démocratie, d’autres voulaient un système simplement moral et redistributeur de richesses. Le seul point de convergence était une détestation d’Israël, loin des enthousiasmes de quelques unes de nos plus belles plumes sur le Moyen-Orient.

Je ne sais plus qui disait il y a quelques semaines, dans une intéressante tentative de justification, que la poussée islamiste était une conséquence directe de l’oppression politique. Selon cet analyste, la victoire des uns et des autres aux élections tunisiennes ou égyptiennes avait donc tout à voir avec la répression féroce et imbécile des régimes arabes, et rien avec ce que tous les observateurs un peu sérieux ont vu depuis des décennies.

La vague verte qui touche au but maintenant avait déjà bien failli atteindre le rivage au début des années 90s en Algérie, et bien avant en Egypte, et elle doit aussi à l’effrayante richesse des wahhabites du Golfe, généreux sponsors d’une forme particulièrement arriérée d’islam. En réalité, il me semble que l’arrivée au pouvoir des islamistes doit avant tout à leur détermination, à l’efficacité de leur organisation, à la pertinence de leurs actions sociales et à leur grand pragmatisme, mais c’est une autre histoire. Revenons plutôt à nos jihadistes.

Et s’ils avaient raison ? S’ils avaient en effet provoqué ces révolutions ? Et si les révoltes arabes étaient en effet, en partie du moins, étroitement liées à la lutte des islamistes radicaux pour le pouvoir depuis les années 80s ?

Si on avait un peu plus de temps, on pourrait même se lancer dans une modélisation, forcément un peu schématique, des causes de ces révoltes, mais on n’a pas le temps et je me contenterai donc de vous soumettre cette planche, élaborée une de ces dernières nuits dans le but d’illustrer un précédent post, mais qui a le mérite – vous noterez cette nouvelle manifestation de mon humilité bien connue – de mettre en évidence quelques enchaînements.

A partir de situations sociopolitiques bloquées, en grande partie grâce à l’aveuglement des Occidentaux – au sein desquels je classe exceptionnellement les Russes – un cercle vicieux s’est mis en place, et il ne pouvait aboutir qu’à la série de catastrophes à laquelle nous assistons. Si les islamistes ont su prospérer, et si le recours à la violence, y compris aveugle, a pu devenir légitime, ce n’est pas tant à cause de la répression des systèmes policiers qu’en raison des naufrages que ces régimes ont provoqués, et qui ont naturellement détourné une partie des intellectuels et de la jeunesse vers un islam de combat, révolutionnaire et porteur d’une promesse d’ordre social et moral. Dès lors, en réprimant d’autant plus durement ces opposants dont ils avaient sans doute conscience de la justesse de leur diagnostic, les dictateurs n’ont pas créé le jihadisme mais se sont contentés de le légitimer, à la manière des Soviétiques ou des Birmans avec leurs propres opposants. Mais, soyons francs, tant que cela se passait loin de l’Occident repu, tout cela n’intéressait pas grand monde, et Gilles Képel, en publiant Le Prophète et Pharaon (1984, La Découverte) s’est sans doute senti bien seul alors que les moudjahidine frictionnaient l’Armée rouge en Afghanistan.

Le début de la guerre civile algérienne a été un premier signal, mais la plupart des observateurs hors de France ont estimé, et ils n’avaient peut-être pas tort, à y réfléchir, qu’il s’agissait d’abord d’un conflit postcolonial qui ne les concernaient pas. Evidemment, certains ont commencé à regarder les choses différemment après l’attentat de février 93 à New York, mais le vrai réveil a eu lieu en 1998. La création du Front islamique mondial pour le jihad contre les juifs et les croisés (23 février), puis les attentats contre les ambassades impériales au Kenya et en Tanzanie (7 août) ont réveillé tout le monde (enfin, nous, on ne dormait pas, pas vrai, les gars ?). C’est sans doute là que le cercle s’est véritablement mis en place, et de vicieux il est devenu infernal après le 11 septembre 2001.

A partir de là, obéissant à une nécessité impérieuse plutôt légitime (tuer des jihadistes) et déroulant un programme issu de constats plutôt bien venus (« Mais, tous vos pays, là, ça ne marche pas, non ? »), les Occidentaux, et l’Empire en tête, ont exercé sur leurs partenaires arabes deux pressions contradictoires : démanteler les réseaux jihadistes ET développer la démocratie. Je ne sais pas bien comment on pouvait faire autrement, mais le fait est que ça n’a pas eu que des résultats heureux. Les despotes en place ont été ravis de pouvoir accroître la pression sur les islamistes, et certains ont même su revenir en grâce (Algériens, Libyens, Yéménites, et même Syriens). De son côté, les responsables impériaux de la lutte contre Al Qaïda ont été sensibles à toutes ces bonnes volontés qui se manifestaient soudain. Mais, au sein même de l’Empire, et à la grande stupeur des dirigeants arabes, d’autres voix ont commencé à protester contre les prisons secrètes (pourtant bien utiles), les raids de drones (tellement festifs), les opérations spéciales (rien de tel qu’un peu d’exercice, pourtant) et le vote de quelques lois un peu sévères (mais puisqu’on vous dit que c’est pour votre bien).

Ces forces contradictoires (« Liquidez-moi tout ça » contre « Assurez-vous que leurs droits fondamentaux ont été respectés ») ont considérablement affaibli, à mon avis, des systèmes politiques intrinsèquement incapables de jouer la partie finement, en jouant sur les deux tableaux – à l’exception notable du Maroc, de la Jordanie ou des pétrothéocraties (à croire qu’un roi riche est plus malin qu’un général parvenu, je me comprends). En ne comprenant pas que l’idéologie peut aussi être un ressort dans une démocratie en paix, certains dirigeants moyen-orientaux ont considéré qu’on cherchait d’abord à les abattre en mettant en avant les habituelles revendications humanistes. D’ailleurs, l’actuel procès au Caire contre les ONG progressistes, accusées par ceux qui en ont profité d’avoir provoqué la chute du régime, est une belle illustration de cette certitude. Et je ne parle pas de cette maladie mentale qui fait voir des complots partout, là où d’autres voient des nains, et qui empêche de percevoir les vrais phénomènes.

Du coup, la répression accrue née de la campagne mondiale d’Al Qaïda contre l’Empire et ses alliés a provoqué un sursaut de l’ensemble citoyens, et pas des seuls islamistes, qu’ils soient radicaux ou pas. Et ce sursaut n’a trouvé face à lui que des systèmes politiques et policiers persuadés de devoir gérer ce phénomène comme une nouvelle menace. 11 ans après les attentats de New York et Washington, la boucle semble donc bouclée et les jihadistes peuvent légitimement penser qu’ils ont contribué à renverser des régimes. Le bon docteur Ayman Al Zawahiry ne dit pas autre chose quand il appelle à poursuivre la révolution en Egypte ou à soutenir le jihad en Syrie. Les avant-gardes de la conquête, dont il rêvait à Peshawar avec ses frères d’armes du Jihad islamique égyptien (JIE) sont bien là, et peut-être leur succès est-il encore plus éblouissant que prévu.

On débat en effet, depuis plusieurs mois, afin de déterminer si Al Qaïda a été vaincue. En fait, il me semble que l’organisation (je parle du « canal historique ») est bien en train d’être éradiquée par l’Empire au terme d’une étourdissante offensive faite de drones, de forces spéciales et d’une poignée d’avions de combat utilisés à bon escient. On ne peut, au passage, que rester ébahi devant la montée en puissance de l’appareil de renseignement impérial après les ratés du 11 septembre

Mais sa victoire stratégique me semble tout autant manifeste : des régimes alliés ont été fragilisés – voire renversés, notre système d’Etats clients s’est disloqué, les tensions communautaires (qui ont aussi d’autres causes, bien sûr, économiques, ethniques) sont vives dans tout le Moyen-Orient mais aussi au Pakistan, en Thaïlande, en Indonésie, ou au Nigeria, et les Occidentaux vivent désormais dans la certitude que leurs gouvernements les espionnent (mais est-ce si grave ?). Loin du silence des médias français, l’intensité de la menace jihadiste est encore vive, et le fait qu’elle ne s’exerce plus sur notre sol, ou marginalement, n’excuse pas l’aveuglement de nos journalistes, seulement capables de lire ou de recopier les dépêches d’agence et les communiqués des uns et des autres. (Hé, les amis, ça n’est pas ça, l’information. Ça c’est de la compilation.)

Si on essaye de dresser un tableau (très) simple de la mouvance jihadiste, on obtient ça :

Il est impossible de faire apparaître les connexions entre les mouvements si on veut conserver un minimum de clarté, ou alors il faudrait faire des dizaines de planches, et vraiment je n’ai pas le temps… En réalité, il faudrait même disposer d’un système de projection en trois dimensions comme en dispose l’Académie jedi de Coruscant (L’Attaque des Clones, George Lucas, 2002) afin de mettre en évidence la multiplicité des liens entre les mouvements (Boko Haram et les Shebab et AQMI, AQPA et les Shebab, AQMI et les réseaux jihadistes européens, AQ et le TTP et le LeT, etc.), comme j’avais tenté de la présenter ici. Mais l’important est ailleurs.

Symbolisée par l’élimination d’Oussama Ben Laden en mai dernier, la dislocation, presque achevée, d’Al Qaïda ne semble pas avoir eu de conséquences sur le dynamisme du jihad mondial. Au contraire, serait-on même tenté de dire. Mais, après tout, qui pensait vraiment que tous nos amis jihadistes allaient d’un coup poser leurs AK-47 et leurs ceintures d’explosifs pour reprendre leurs études de droit ?

La chose est devenue évidente, et nous en débattions doctement à Bruxelles il y a près de dix ans : Al Qaïda a rempli sa mission en déclenchant le jihad mondial et sert désormais de référent. Il suffit pour s’en convaincre de compter les groupes terroristes ayant changé leur nom après avoir cherché et obtenu l’adoubement des fondateurs de l’organisation. La pause opérationnelle observée – pas partout et pas par tous, essayez d’expliquer aux Nigérians ou aux Maliens que le jihadisme est de l’histoire ancienne – depuis le début des révoltes arabes ne doit pas nous faire penser que tout est fini. Au contraire, tout porte à croire que nous entrons dans une nouvelle phase qui va, entre autre, voir se jauger puis s’affronter les islamistes radicaux et les nouveaux régimes qui les auront déçus, et qui verra les progressistes ramasser coup sur coup, comme en Egypte.

Ce qui devrait logiquement attirer notre attention, mais qui ne l’attire pas, c’est qu’aucune des revendications profondes des jihadistes n’a encore été entendue, même s’ils sont sur la bonne voie : pas de théocratie, pas de charia, pas de femmes interdites d’emplois publics et cloîtrées chez elles, pas de décapitation publique de criminels, comme dans la débonnaire Arabie saoudite. De même, pas de rupture avec Israël ou avec l’Empire, pas de spectaculaire renégociation de tel ou tel accord avec l’Europe. Et surtout, aucune des difficultés sociales ou économiques dépassées. Aux portes du pouvoir, mais sans avoir obtenu gain de cause, pourquoi les jihadistes renonceraient-ils à la violence alors que tout les porte à croire que la victoire est là, presque au bout des doigts ?

Le succès du dispositif occidental mis péniblement en place après les attentats de 2001 a littéralement nettoyé l’Europe et l’Amérique du Nord des réseaux jihadistes opérationnels. De temps à autre, et comme pour s’occuper, les services arrêtent bien un ou deux exaltés victimes d’un pot de miel – une opération toujours réjouissante à monter, même si elle fait bondir les lecteurs de Libé, mais qu’importe, après tout ? En Asie du Sud-Est également, il faut noter que les services ont fait le ménage, même si les ambiguïtés indonésiennes demeurent. Ailleurs, en Afrique du Nord, en Afrique sub-saharienne, en Afrique de l’Est, au Moyen-Orient, dans le Caucase, dans la zone pakistano-afghane et jusqu’en Inde, force est de constater que la situation est loin d’être aussi reluisante – et si on avait du temps, on pourrait s’interroger sur les liens entre développement économique, démocratie et efficacité de la lutte contre le terrorisme. Mais on n’a pas le temps.

Alors, où en sommes-nous ? En Algérie, l’infinie médiocrité de la classe dirigeante, la qualité toute relative de l’Armée nationale populaire (ANP) et les calculs moisis de quelques généraux laissent survivre en Kabylie la plus ancienne guérilla jihadiste de la planète. AQMI se sait vaincue au nord, mais elle a su, très habilement, développer les réseaux du GIA puis du GSPC au Sahel. Mieux, si j’ose dire, on dirait bien que la jonction avec Boko Haram est devenue réalité, et, encore mieux, l’apparition du MUJAO doit être analysée comme un succès d’AQMI, qui a réussi à générer le jihad régional rêvé depuis des années. Et comme c’est brillamment écrit ici, on peut même se demander si le MUJAO n’est pas un partenaire d’AQMI plus qu’un rival ou qu’une dissidence hostile.

En Egypte, et depuis plus d’un an à présent, le gazoduc du Sinaï est saboté par des jihadistes qui ont même commis un attentat à El Arish cet été et voudraient bien soutenir leurs frères esseulés de Gaza. Au Yémen, AQPA est lancée dans une lutte à mort avec le régime, soutenu par l’Empire. Il ne s’agit plus de tuer des officiels mais de contrôler des villes et des territoires. Plus qu’AQMI au nord du Mali, AQPA tente clairement de créer des émirats au Yémen, sur le modèle afghan ou irakien.

Mais c’est en Syrie que l’avenir se joue. Les jihadistes en provenance d’Irak, qui essayent de confisquer la révolte, permettent aux vieilles ganaches nostalgiques, aux supporters du régime et aux petits bras pacifistes de l’humanitaire sans violence de dénoncer un complot islamo-sioniste (vous noterez cette nouvelle confirmation qu’il n’y a pas de limite à la bêtise humaine). Que nous soyons nombreux à souhaiter la chute du régime syrien, c’est une évidence. Il suffit de penser à l’ambassadeur Delamare, aux paras du Drakkar ou aux Marines de l’Empire pour se dire que c’est quand même bien fait. Mais souhaitons-nous pour autant une victoire des jihadistes ? Je crois qu’il est difficile de me soupçonner d’un tel penchant. Je peux en revanche révéler une de mes perversions : j’aime contempler deux camps également détestables s’entretuer, c’est distrayant et source de grande joie. Evidemment, m’objecterez-vous, ce sont encore les civils qui prennent mais vous savez bien qu’une intervention militaire directe en Syrie est impossible et on ne peut que pester devant notre impuissance, décidément spectaculaire dans bien des domaines.

Ne voir dans la révolte syrienne qu’une poussée islamiste est réducteur, même s’il faut s’attendre, avec le pourrissement en cours, à une montée en puissance des jihadistes. Il est bien trop tard pour essayer de monter un coup d’Etat contre Bachar El Assad et ses amis : le régime va se disloquer seul, et nos alliés du moment, dans le Golfe, ne nous pardonneraient pas d’essayer de leur voler leur victoire et retourneraient contre nous, plus vite que prévu, les barbus qui vont faire le coup de feu à Homs ou ailleurs.

La séquence est donc désormais bien connue, et il faut s’attendre à ce que le jihad syrien déborde vers l’Irak, le Liban et la Turquie, avant d’essaimer dans des pays plus lointains idéologues, réseaux de soutien et cellules opérationnelles. Il va aussi falloir résister à la tentation de soutenir les jihadistes, et j’espère du fond du cœur que le bondissant Saïd Arif, qui a échappé il y a quelques jours aux fines gâchettes de la DCRI, n’a pas été prêté aux services qataris ou saoudiens afin de monter quelque action malveillante…

Le bilan est donc loin de correspondre aux déclarations enflammées de quelques uns.

La Syrie ? Une nouvelle terre de jihad. L’Irak ? Plus que jamais engagé dans un processus de guerre civile qui va redonner du sens au jihad. Le Nigeria ? Au bord de l’implosion. Les Shebab somaliens ? En difficulté sur le terrain, ils vont devoir frapper en Ethiopie, en Ouganda ou au Kenya pour exister et prouver que leur lutte n’est pas interrompue. Le Yémen ? En train de s’effondrer sur lui-même. Le Pakistan ? Ses services peuvent être tentés de refaire le coup de Bombay/Mumbai (novembre 2008) tandis que le TTP poursuivra son offensive. Le Caucase ? Loin d’être pacifié. Et plus à l’est, le retour en Ouzbékistan ou au Tadjikistan de combattants qui fuient les zones tribales pakistanaises contribuent déjà à renforcer les réseaux locaux, constitués comme en Algérie ou en Mauritanie de jeunes gens qui pensent que seule la violence peut faire évoluer la situation.

Alors, la fin du jihad ? Sans doute pas pour demain.

« They might have left some babies/Cryin’ on the ground » (« Pocahontas », Neil Young)

J’ai un fond de sensibilité que je n’arrive pas à réprimer. Sous mes airs de brute décérébrée partisan de la manière forte, à la manière de James Woods dans The hard way (1991, John Badham), et malgré toutes ces  années, je reste extrêmement sensible à la violence faite aux plus faibles, aux crimes commis contre les civils, aux massacres et autres horreurs. Evidemment, me direz-vous, avoir été un spécialiste du système concentrationnaire nazi ou être passionné depuis près de 30 ans par le sort des populations amérindiennes rend nécessairement plus sensible que d’autres aux crimes de masse. Sans doute le fait d’être père de famille rend-il, aussi, plus réceptif aux images d’enfants rwandais découpés en lamelles ou aux récits d’atrocités commises ici et là par de fougueux guerriers du dimanche.

J’ai donc été impressionné, mais hélas pas surpris, par la virulence des réactions turques lors du vote à l’Assemblée par une poignée de nos députés de la proposition de loi de Valérie Boyer ayant trait à la négation du génocide arménien. Il ne fait guère de doute, dans mon esprit, que ce texte, voulu par le Président, a des motivations électorales et qu’il flatte bien maladroitement une communauté. Il a cependant eu le mérite de déclencher une véritable hystérie collective au sein du régime turc, de sa population et même d’une partie de ses communautés expatriées, un phénomène toujours intéressant à observer et si révélateur… Pour l’Europe, les gars, désolé, mais vraiment ça ne va pas être possible.

La grossièreté du procédé employé par le Président et l’UMP ne doit cependant pas faire oublier qu’il y a bien eu génocide en 1915 contre la population arménienne de la part des autorités de l’Empire turc, avec la participation active de supplétifs kurdes, toujours dans les bons coups. Devant la violence du débat – rapidement oublié grâce aux fêtes de fin d’année, il ne me semble pas inutile de rappeler une poignée de faits et d’avancer quelques remarques.

D’abord, et quoi qu’en disent le gouvernement turc, le génocide arménien n’est plus contesté que par lui, le débat historique étant clos de longue date. A ce sujet, ceux qui, comme Pierre Nora dans Le Monde, râlent devant « ces politiciens qui écrivent l’Histoire », devraient pourtant être en mesure de faire la différence entre l’imposition d’un dogme historique par des manuels écrits sous la dictée d’un régime, comme au temps de la glorieuse Union soviétique, et la protection de la mémoire des victimes. Quoi qu’on en pense à la Sorbonne ou au Collège de France, l’Histoire, n’est pas la propriété exclusive des professionnels qui en vivent mais celle des citoyens – du moment, précision capitale, que ceux-ci la pratiquent avec la rigueur intellectuelle qui sied à une science (voilà qui devrait nous permettre de nous débarrasser des révisionnistes, négationnistes et autres inquisiteurs qui polluent le débat). Il faut d’ailleurs saluer, en passant, les interventions courageuses et argumentées d’Ara Toranian ou de Bruno Chaouat contre les postures de mandarins de certaines de nos gloires universitaires, manifestement oublieuses des liens entre la science et la Cité.

La réalité du génocide arménien n’est donc plus contestée que par la Turquie, qui vit dans un état de déni permanent et qui harcèle tout universitaire ou journaliste qui ose évoquer ce fait historique. En France, les travaux scientifiques de qualité ne manquent pas et on pourra avec profit se référer aux publications d’Yves Ternon (ici, par exemple) ou de Gérard Chaliand.

Dans de nombreux pays occidentaux et au sein de plusieurs organisations internationales, le génocide est considéré comme tel, et non pas comme une conséquence anecdotique de la Première Guerre mondiale. L’Encyclopédie en ligne des violences de masse, portée par Sciences Po et le CERI, et qui fait autorité, met d’ailleurs à disposition du public plusieurs articles décrivant sans ambiguïté le génocide, dont celui-ci, signé Raymond Kevorkian, est d’une grande clarté. J’ajoute que les archives et autres témoignages ne manquent pas, ce qui ne contribue évidemment pas à faciliter la démarche turque.

En réalité, dans ce genre de dialogue de sourds, l’intérêt n’est pas historique mais politique. Un survol rapide des arguments des défenseurs de la glorieuse et innocente Turquie, dont on a pu admirer récemment la subtile gestion de la question kurde, est en effet plein d’enseignements.

Pour ma part, j’ai d’abord été frappé par le tiers-mondisme dévoyé dont ont fait preuve les opposants à cette loi. Comme pour la Syrie voisine, il ne saurait donc être question de se mêler des affaires de quiconque, au nom du respect des différences culturelles ou d’appréciation. Je vais sans doute sembler un peu brutal, mais je ne vois pas bien quelle valeur accorder à des différences d’appréciation qui conduisent à nier des génocides. La vie humaine a-t-elle un prix que l’on peut négocier en fonction des enjeux ? 42 millions d’Africains, 40 millions d’Amérindiens, 6 millions de juifs, 3 millions de Cambodgiens, 3 ou 4 millions d’Ukrainiens, etc. Laissons les pays concernés se débrouiller, et n’imposons pas notre bourgeoise et occidentale obsession de la vie et des droits inaliénables à des Etats souverains. Sauf que cette défense, finalement assez gaullienne dans son obscurantisme borné, de la souveraineté ne tient plus après un 20e siècle peu avare en massacres, tueries, boucheries et autres fascinantes expériences socio-politiques qu’il faudrait tolérer au nom de principes surannés.

Le refus de ce qui est considéré par certains comme des leçons de morale – et d’ailleurs, pourquoi le nier ? Il s’agit bien de cela – renvoie à un nationalisme singulièrement rance d’observateurs qui râlent devant les révolutions arabes, ou autres, par crainte de l’avenir. Il s’agit là, ni plus ni moins, du syndrome du vieux con, celui qui dit « c’était mieux avant », qui déplore la chute de Kadhafi ou la révolution syrienne, qui n’a aucun sens, même élémentaire, de l’Histoire (Hegel ? Braudel ? Connais pas. Ils jouent à quel poste ?).

La Turquie, intrinsèquement isolée (il faudra, un jour, comparer les destins des Turcs et des Hongrois, peuples déracinés qui nourrissent en Europe ou à ses portes un persistant sentiment d’isolement qui les pousse à faire et dire bien des foutaises), voit son environnement immédiat sombrer dans le chaos et défend ses dogmes bec et ongles. Le raidissement turc, que l’on perçoit depuis quelques décennies, trouve naturellement des relais parmi nos souverainistes, sans doute abusés par la fable d’un islam politique turc apaisé, par le mythe de la République indivisible ou d’une armée domptée (rires). L’hystérie nationaliste dont nous avons été les témoins sidérés en a tellement dit sur l’état de ce pays qui n’a, décidément, pas sa place au sein d’une Union européenne qui se construit, faut-il le rappeler, sur les décombres de deux guerres mondiales, de trois totalitarismes et du génocide des juifs et des Tsiganes. On voit mal comment ce travail de mémoire, lancé à l’échelle d’un continent, pourrait être compatible avec le refus têtu, et pour tout dire puéril, de regarder son passé en face. « Mon grand-père n’est pas un assassin », proclamait une pancarte pendue par une jeune fille devant l’Assemblée, il y a quelques semaines ». Mais qu’en savez-vous, chère enfant ? Faut-il renvoyer aux travaux de Christopher R. Browning sur les réservistes de la Wehrmacht sur le front de l’Est, ou aux réflexions de Hanna Harendt sur la banalité du mal ?

Car, une fois de plus, il ne s’agit pas de nier la maladresse de ce projet de loi mais de se demander où se situe la faute la plus grave : entre une grossière manœuvre politique et un révisionnisme d’Etat qui, sur le forme comme sur le fond, rappelle les plus beaux raisonnements des amis de M. Faurisson, ou de certains violeurs : « Je n’ai pas violé cette salope, il ne s’est rien passé, et elle l’a bien cherché, de toute façon ». On peut lire ce genre de justifications turques sur quantité de sites Internet, comme dans les commentaires de cet article, par exemple : http://www.turquie-news.fr/spip.php?article3326.

Minimiser le bilan, nier les crimes, se défausser sur les circonstances ou le contexte, tout cela relève bel et bien du négationnisme, et est donc indigne d’un Etat qui prétend être une démocratie moderne – et qui, soit dit en passant, dénie toute légitimité à notre propre représentation nationale. La loi proposée par Mme Boyer n’est sans doute pas très opportune, mais elle a eu l’immense mérite de faire tomber les masques.

Quant aux politiques, non seulement ils ne font pas l’Histoire, quoi qu’en disent ceux dont les lois interdisent les travaux scientifiques indépendants, comme ceux menés par Taner Akçam (cf. ici, par exemple), mais en l’espèce ils la défendent contre ceux qui voudraient la réécrire à leur convenance, et ils défendent ceux qui l’étudient. La condamnation pénale du négationnisme est un devoir moral et politique qui place les radicaux hors de la loi, et qui donc les exclut du débat politique car la liberté de parole ne saurait autoriser tous les excès ni la défense de toutes les idéologies.

« I’m gonna watch you bleed » (« Welcome to the jungle », Guns N’ Roses)

Je suis un esprit simple, du genre à préférer un blues du Delta à un spectacle de danse contemporaine et à ne pas tomber en pamoison dès qu’on me colle sous le nez une bouteille de Château Picole 1976.

Bref, j’ai tendance à raisonner sur des faits et des données et à ne pas me rouler par terre à tout bout de champ. De plus, je suis du genre contemplatif, je ne me jette dans la bagarre qu’après avoir pris du plaisir à observer l’empoignade, et je suis donc sensible à mon environnement – sans doute aussi une question de formation. Par exemple, depuis quelques semaines, je suis frappé par le silence de nos orientalistes, vous savez, les gars de Sciences Po qui défaillaient de bonheur sur les plateaux de télévision en tirant, un peu hâtivement, des conclusions générales sur les révolutions arabes.

On en a entendu, des foutaises, cet été et jusqu’au début de l’automne. Défaite des islamistes, échec historique d’Al Qaïda, etc., etc. Et puis là, sans raison, le silence, presque inquiétant. On n’entend plus parler de la promotion de livres écrits entre deux avions, de réflexions émues sur la beauté des révolutions arabes, sur la modernité en marche sur les rives de la mare nostrum ou le rôle d’Internet.

Evidemment, je pourrais me moquer, mais ça n’est pas mon genre. Après tout, nos amis ont cru au matin, comme Pierre Daix, mais ils n’ont pas eu le courage ou la lucidité de reconnaître leurs errements.

Reste le très intéressant article d’Alain Frachon (Le Monde daté du 9 décembre 2011) intitulé Le « printemps arabe », les islamistes et les autres. Intéressant, il l’est d’abord pour son exposition, claire, des événements en cours, et gageons qu’il a fait l’éducation des lecteurs qui ont pris le temps de s’attarder sur lui. Intéressant, il l’est aussi pour ce qu’il ne dit pas ou pour quelques remarques qui, avouons-le, sont bien décevantes.

A la lecture de M. Frachon, on apprend ainsi que « le pouvoir se prend à l’ancienne, avec des partis de militants bien organisés ». Au-delà de la puissance de ce constat inédit, le choc est évidemment rude pour ceux qui répètent depuis l’hiver dernier que tout va bien se passer. Pour ma part, et avec ma modeste audience et mon vocabulaire limité, j’avais osé écrire, comme quelques autres, ici par exemple, que le fait que les Frères musulmans aient raté le départ du train n’allaient évidemment pas les empêcher de monter à la station suivante. Dans l’enthousiasme général, de tels propos n’avaient que peu de chances de susciter des réactions, mais au moins avions-nous pu, sur nos blogs, nous élever contre l’angélisme aveugle de nos élites.

De même lit-on que « la déroute des laïques égyptiens était imprévisible ». Nous n’avons manifestement pas eu accès aux mêmes données puisque tous les commentateurs un tant soit peu sérieux écrivaient, depuis le printemps, que la myriade de partis politiques nés de la révolution égyptienne – plus de quarante – allait, naturellement, fragiliser le camp des progressistes – sans parler de l’amateurisme de leurs membres et du manque de moyens financiers. Qu’ils soient soutenus par l’Arabie saoudite ou le Qatar, les islamistes égyptiens ne sont, en effet, pas pauvres et leur culture politique leur a permis de mener campagne efficacement. Ce constat, simple, a conduit, comme je l’ai écrit plus haut, à prédire, sans risque de se tromper, la récupération de la révolution par les religieux.

Raisonner sur ses convictions et non sur les faits aboutit nécessairement à des erreurs, la rigueur remplaçant utilement le talent. M. Filiu, pourtant auteur de quelques pages de valeur sur le jihadisme, a ainsi, semble-t-il, explosé en vol à l’occasion de ce printemps arabe. Cité par M. Frachon, il affirme que « les salafistes ont compris que leur existence politique [passait] par la légitimité électorale ». Il s’agit, là encore, d’un intéressant phénomène d’hallucination idéologique, alors que ces mêmes salafistes affirment avec leur désopilant sens de l’ironie que la démocratie est une hérésie (ici). Question rigolade, les amis du parti Al Nour se posent un peu là, et j’ai bien du mal à voir dans cette affirmation le moindre signe d’une sécularisation, mais plus simplement une preuve de pragmatisme.

Pourquoi lancer un jihad alors qu’on peut entrer au Parlement et peser sur les débats ? En réalité, même la référence au modèle turc est un contre-sens, comme le plaquage sur les révolutions en cours de nos propres souhaits pour la région. Personne ne semble prendre en compte, par exemple, l’influence des pétromonarchies du Golfe, peu connues pour leur déclinaison du modèle turc – sans parler du fait qu’en guise de modèle, on a déjà vu plus convaincant. Certains de nos spécialistes rêvent de l’AKP pour ne pas voir les Frères dans la cruelle lumière de l’exercice de pouvoir, même si Mohamed El Baradei a raison de prévoir de futures compromissions. Le principe de réalité ne s’applique pas qu’aux apprentis économistes du Front de gauche ou d’EELV…

Toujours prompt à éclairer les foules, l’auteur de l’article nous apprend, par ailleurs, que le lit de l’islamisme a été fait aussi bien par des « causes culturelles, économiques et sociales » (une nouvelle et brutale révélation) que par le jeu des dictateurs, qui ont brisé leurs oppositions. Ça va toujours mieux en le disant, mais il me semblait acquis que l’islamisme, idéologie du retour à la pureté – fantasmée – originelle, s’était, depuis ses origines, érigée en solution contre ces échecs. Et il ne faisait guère de doute non plus, dans mon esprit, que la répression menée par les tyrans arabes contre leurs opposants laïcs avait, en effet, contribué à l’émergence de radicaux religieux plus solides et plus organisés. En affirmant que l’apparition de ces extrémistes (sic) est « le dernier coup de poignard porté par ces dictateurs à leur(s) peuple(s) », M. Filiu, cité par Frachon, exprime avec candeur son dépit mais oublie, en passant, que les islamistes n’ont guère été mieux traités par les dictateurs et que leur succès doit peut-être plus à la nature de leur discours et aux besoins des populations arabes de voir défendues leur grandeur passée et des vertus publiques manifestement bien oubliées.

Voir des universitaires renommés se lancer ainsi dans de hâtives, et angéliques, conclusions alors que les cadavres de la place Tahrir n’étaient même pas froids a été une rude leçon. Je pensais jusqu’alors que l’art mystérieux de la sentence définitive et du commentaire à chaud était réservé à la troupe de comiques de M. Calvi, et ma déception a évidemment été grande. Dès le 20 février dernier, Olivier Roy, pour lequel je nourris malgré tout une grande admiration, livrait à Rue89 des réflexions définitives, dont celle-ci, « Comme solution politique, l’islamisme est fini », est une de mes préférées. Evidemment, m’objecterez-vous, Rue89 est à l’analyse diplomatique ce que TF1 est au journalisme d’investigation, mais on était en droit d’attendre mieux d’Olivier Roy. De MM. Basbous ou Sfeir, il n’y aurait guère eu de surprise. Mais là, franchement, la douche froide, sans parler de l’habituelle charge contre la thèse du choc des civilisations, figure obligée  de l’intelligentsia européenne. S’opposer à ce que j’estime être un simple constat dépourvu de toute satisfaction perverse revient à déplorer l’existence des grandes marées ou des saisons. On est là dans le domaine de l’incantation, et non dans celui de la réflexion stratégique. Les esprits plus exigeants pourront se tourner vers cet article paru dans The Economist le 10 décembre dernier ou, éventuellement, lire cette interview, distrayante, de Henri Boulad dans Le Figaro du 30 juin 2011 – sans ricaner à l’angélisme chrétien des propos de son auteur, par ailleurs observateur privilégié de la région.

Il y a quelques semaines, les sorties répétées d’Olivier Roy sur le thème de la sécularisation ont d’ailleurs provoqué de passionnants débats, résumés par le Boston Globe ici. Il me semble, pour ma part, que cette vision d’une marche vers la sécularisation décrite par Roy s’inscrit dans la même démarche que celle d’un Emmanuel Todd nous assénant des vérités stratégiques au nom de ces études, par ailleurs remarquables, des structures familiales. D’un naturel sceptique, je ne peux que confesser mes doutes quant à cette marche en apparence inéluctable vers le progrès – un progrès qui ressemblerait d’ailleurs assez fortement à notre stade de développement en Occident. Peut-être ces théoriciens ont-ils raison, mais leurs projections sont alors déconnectées des défis immédiats que nous devons relever. Faudrait-il alors s’asseoir sur les bords du Grand Canyon, comme les personnages de Lawrence Kasdan (Grand Canyon, 1991), et laisser l’Histoire se faire ?

Et, puisqu’on parle d’Histoire, laissons de côté notre effroi et ne boudons pas notre plaisir de la voir se faire, et observons la maestria avec laquelle le Qatar met en œuvre sa stratégie. Si ça n’était pas aussi effrayant, on pourrait même applaudir, mais nous n’en sommes pas encore là. Regardons déjà une carte de ce que nous appelions il n’y a pas si longtemps l’arc de crise arabo-musulman. En une année, le basculement est d’une ampleur inédite, et représente sans doute le plus grand choc depuis le chute de l’empire soviétique, voire depuis les décolonisations des années ’60.

Les mois passés ont vu une irruption au pouvoir de ces islamistes qu’on nous disait moribonds et dépassés. En Tunisie en en Egypte, ils sont sortis de la révolution plus organisés que jamais et leurs victoires électorales, régulières, n’ont laissé planer aucune ambiguïté sur l’ampleur de leur assise populaire. Au Maroc et en Jordanie, les souverains, décidément bien plus sages que les généraux algériens, égyptiens ou syriens, ont devancé l’appel et laissé concourir des islamistes qui, il n’y pas si longtemps – et je m’adresse ici à quelques ami(e)s – étaient plus perçus comme des objectifs opérationnels que comme de futurs responsables politiques. En Tunisie, en Egypte, en Libye, des régimes moribonds ont été emportés comme des buissons de sauge dans les rues de Hadleyville (High Noon, Fred Zinnemann, 1952) par des révoltes populaires ou de véritables insurrections. Au Yémen, le Président, presque tué il n’y a pas si longtemps, parvient encore à se maintenir à la tête d’un Etat virtuellement effondré – et qui ne doit sa survie, sous assistance, qu’à la présence en nombre des turbulents jeunes hommes en colère d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), d’authentiques indignés, eux.

Reste l’épineuse et passionnante question de la Syrie, car de même qu’au Caire le vrai foutoir commence maintenant, après la victoire des Frères aux législatives, de même est-ce à Damas que la crise régionale qui nous pend au nez depuis des années va enfin se déclencher. Nucléaire iranien, Liban, Palestine, Irak, Kurdistan : le régime syrien est impliqué, directement ou indirectement, dans chacune de ces crises et sa chute programmée, va nous entrainer au-delà de ce que nous sommes probablement capables de supporter. J’invite d’ailleurs les plus fidèles de mes lecteurs à relire les billets que j’écrivais dans la nuit égyptienne et tout au long desquels je me laissais aller à décrire le basculement de puissance de l’Occident – sans le déplorer, mais simplement en le constatant (ici, notamment)

A mes yeux, le régime syrien est condamné, même si sa chute va tous nous faire plonger dans l’inconnu. Les handicaps de Damas sont multiples, et ils sont aussi, paradoxalement, ce qui constitue sa capacité de nuisance et donc sa force immédiate. Prenons d’abord l’alliance avec Téhéran. Historique, fondée sur une détestation commune d’Israël et de l’Irak, elle repose aussi sur le fait que, fait trop rarement mentionné dans les medias français, le régime syrien est alaouite, c’est-à-dire, pour faire simple, chiite – et vous pourrez en apprendre plus dans cet article d’Alain Chouet. L’alliance entre Damas et Téhéran est donc, également, construite sur une proximité religieuse qui autorise le soutien commun au Hezbollah libanais. On imagine, en retour, la haine que vouent à la Syrie alaouite et socialisante les pétromonarchies du Golfe, nourries au wahhabisme et par ailleurs sous bouclier impérial – et il est inutile de rappeler quelles relations l’Empire et ses alliés entretiennent avec la Syrie et l’Iran.

La mort de Hafez El Assad avait conduit au pouvoir son fils Bachar, successeur contre son gré. Tout le monde avait alors espéré qu’un médecin éduqué au Royaume-Uni, marié à une femme moderne, allait lentement démocratiser son pays, une des pires dictatures d’une région qui n’en manquait déjà pas. Mais, soumis à la défense de sa minorité et de son clan, pressé par la cause sacrée de la Palestine, coincé par l’encombrante mais indispensable alliance avec l’Iran, toujours tenté par le contrôle du Liban, notre gendre idéal a su rapidement endosser le costume de Papa. Evidemment, il y a eu des dérapages, des pertes de contrôle, comme l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, le raid israélien sur un mystérieux site nucléaire, le soutien aux jihadistes irakiens contre l’Empire – jusqu’à ce qu’une poignée de raids d’Apache et de Kiowa du mauvais côté de la frontière ramène tout le monde à la raison.

Tu vois Raoul, c’était pas la peine de s’énerver, Monsieur convient… Grosso modo, Bachar Al Assad gérait plutôt bien son affaire, et si tout le monde était lucide sur la nature du régime, il était devenu un partenaire écouté, et pas seulement par Paris.

Peu de temps après le début des troubles, j’ai acquis la conviction, probablement irrationnelle, qu’une intervention étrangère était inéluctable en Syrie. Evidemment, les obstacles étaient, au printemps, innombrables et ils sont encore très conséquents. Pourtant, les lignes ont bougé. L’issue de l’intervention en Libye a sans doute donné des ailes, à la fois aux Occidentaux, aux Turcs et surtout aux pétrothéocraties du Golfe. Les signes ne manquent pas, désormais.

En premier lieu, la Turquie, orpheline de son alliance avec Israël et qui s’était tournée vers la Syrie par défi comme par posture tiers-mondiste, a été humiliée par le refus obstiné de Damas de prendre en compte ses appels à la retenue. Coupée de l’Europe, dont elle ne sera jamais membre, désireuse de rester dans le sillage, même à distance, de l’Empire, la Turquie sait qu’elle est, pour l’heure, montrée en exemple pour son modèle. Il y aurait à dire sur ce-dernier, mais une autre fois. Ankara, à la recherche d’un leadership, se voit bien dans les habits de la puissance qui, comme nous l’avons fait en Libye, saura abattre, à son tour, un tyran arabe.

Cette stratégie est évidemment rendue particulièrement complexe en raison du jeu iranien, Téhéran ne pouvant se passer de son allié syrien. La Turquie tente donc de rassurer l’Iran, en particulier sur le dossier nucléaire et préconise des solutions non militaires.

Pourtant, même si les armées européennes sont bien incapables d’engager le combat contre Damas, aussi bien lors d’un affrontement direct qu’au cours d’un conflit indirect qui prendrait – qui l’a déjà prise ? – la forme d’une campagne non conventionnelle (attentats ici et là, par exemple), elles semblent bien déjà engagées dans des actions clandestines. La mystérieuse Armée syrienne libre (ASL) est d’ores et déjà équipée d’armes légères modernes en provenance de l’étranger, et les combats se multiplient contre les troupes régulières, et surtout les forces de sécurité intérieures. L’ASL a même déjà demandé des raids aériens occidentaux, une façon plutôt spectaculaire de placer le régime au pied du mur en le contraignant à se raidir un peu plus, à supposer que ce soit possible. Il paraît même que quelques dizaines de nos petits gars sont déjà à pied d’œuvre en Turquie où ils prodigueraient d’amicaux conseils à des combattants d’ASL. Le processus semble donc enclenché, et Georges Malbrunot, sur son blog, posait la question il y a quelques jours.

On entend, par ailleurs, déjà parler de corridors humanitaires, une réjouissante invention qui permet depuis vingt ans de nourrir des civils tout en renversant des régimes. Je dois dire que je ne m’en lasse pas, et que je ne trouve pas grand’ chose à reprocher à ce concept. La question des corridors est fondamentale en ce qu’elle met le doigt sur le seul véritable point dur de cette affaire : sa dimension diplomatique. Alors que chacun s’est félicité, plus ou moins ouvertement, de la disparition du régime du colonel Kadahfi (on n’allait quand même pas le pleurer, non plus), le sort de la Syrie est nettement moins anodin.

J’ai déjà rapidement évoqué plus haut l’implication de Damas dans un paquet de crises régionales, mais il ne faut pas non plus oublier l’alliance avec la Russie. Julien Nocetti, dans une lumineuse tribune publiée dans Libération, un quotidien hélas peu habitué aux articles de qualité, a bien mis en évidence les liens entre Moscou et Damas et le refus, pour l’instant obstiné, de la diplomatie russe de perdre, à la fois un allié mais aussi une efficace caisse de résonnance internationale contre l’Empire et ses alliés. Pourtant, même cette position n’est pas inébranlable. La Russie, on le voit, perd un à un ses points d’appui traditionnels au Moyen-Orient, ce qui l’agace, forcément, mais elle aurait sans doute encore plus à perdre en se privant des services des monarchies du Golfe. Et ses difficultés intérieures pourraient bien la détourner du front moyen-oriental. A suivre.

Mais alors, qui, in fine, est à la manœuvre sinon les richissimes émirats de la rive sud du Golfe ? Qui a réussi à lever les obstacles au sein de la Ligue arabe ? Qui a soutenu le Bahreïn (minorité sunnite dirigeant d’une main de fer une majorité chiite) en écrasant, dans l’indifférence générale, la révolte de sa population ? Et qui apporte désormais son soutien à une majorité sunnite non moins opprimée contre une minorité chiite ? Et qui finance les partis islamistes au pouvoir au Maroc, en Tunisie, en Libye, en Egypte et en Jordanie ? Et qui finance, comme je l’ai déjà écrit ici, l’humanitaire islamiste, sinon le richissime Qatar ? Certains diplomates français évoquent même, à mots couverts, le sympathique émir Al Thani comme véritable inspirateur de notre diplomatie – et son financier, à coup sûr. Bon, ce n’est pas pire qu’un quelconque président à vie africain ou qu’un tyran irakien, disons que ça change.

Le Qatar et l’Arabie saoudite sont donc en passe de réussir le coup diplomatique de ce début de siècle en accompagnant des révoltes qu’ils n’ont pas déclenchées mais dont ils savent habilement tirer parti pour 1/ enfin réunir les populations arabes sous des régimes sunnites (le cas irakien est trop sensible et, pour l’heure, conforme aux équilibres démographiques)  et donc 2/ anéantir l’influence iranienne. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la répression de la communauté chiite saoudienne par les forces de sécurité royales ou de noter le soutien saoudien au régime yéménite contre les Houthistes, aidés par l’Iran.

La perspective d’une implosion de la Syrie, pour fascinante qu’elle puisse être à mes yeux de psychopathe, n’en reste pas moins une hypothèse terrifiante. Les risques sont considérables, presque comparables à ceux d’une crise intérieure majeure en Arabie saoudite – déjà enclenchée ? – et il va de soi que les bouleversements et les chocs en retour vont être brutaux et imprévisibles. Sommes-nous prêts à gérer à la fois un terrorisme jihadiste par essence difficilement compréhensible, issu d’un revival culturo-religieux mondial qui s’est construit contre nous et contre lequel nous n’avons pas de solution, et le retour, soit de véritables conflits directs, que nous n’avons pas les moyens de mener, soit de campagnes d’intimidation (terrorisme, opérations de déstabilisation, etc.) contre lesquelles nous sommes parfaitement désarmés ? Voulez-vous vraiment savoir combien de fonctionnaires français pratiquent encore l’art ancestral du contre-espionnage ? Et dans quel état sont les dossiers de groupes laissés à l’abandon depuis des décennies, sans parler de la formation des enquêteurs ?

Si je devais raisonner par l’absurde, ou en me référant au XXe siècle français, je pourrais même aller jusqu’à écrire que, parce que justement nous ne sommes pas prêts, une crise majeure va survenir et nous renvoyer à notre impréparation. Quels que soient les défauts de notre Président, et Dieu sait qu’il en a, on ne doit pas lui enlever le fait qu’il a voulu saisir l’Histoire à bras le corps. L’Histoire jugera.

La nouvelle physionomie du monde arabe est ainsi fascinante, et la ligne de fracture en train de se concrétiser va probablement structurer notre monde pour les décennies qui viennent. L’arrivée au pouvoir d’islamistes irriguée par l’argent du pétrole rend justice aux constats des néoconservateurs impériaux qui râlaient, il y a plus de dix ans, contre notre soutien à des régimes que nous finançons et dont nous tolérons aussi bien les menées contre nous que leur refus obstiné de garantir les droits humains les plus élémentaires. Le regretté Laurent Murawiec, qui n’était pas à une outrance près, n’avait pas tort sur tout…

Il va pourtant nous falloir en rabattre sur ces questions, depuis que le Qatar, non content de rafler les droits télévisés du football ou d’investir dans le PSG, a décidé de faire de l’humanitaire et du développement durable dans nos banlieues, comme le rappelait, notamment, Le Point. L’humiliation est sévère, et la leçon est rude pour un Empire qui tente péniblement de se constituer sans violence depuis 50 ans, selon un processus inédit, tandis que la force continue à prévaloir dans le monde réel.

Notre échec socio-économique, notre crise de gouvernance, notre quasi-faillite nous exposent aux influences des puissances qui montent, à commencer, logiquement, par les plus proches. L’avènement de la Chine ou de l’Inde n’est plus à démontrer, et nous mesurons chaque jour ses développements. La vague verte qui balaie l’Afrique du Nord, voire la bande saharo-sahélienne, et le Moyen-Orient va nous impacter directement. Comment allons-nous répondre aux défis politico-culturels de populations que nous n’avons pu, ni intégrer ni convaincre de la pertinence de notre modèle social ? Personne ne semble capable d’articuler un discours dépassant les bonnes paroles, voire simplement d’énoncer un constat dépassionné qui ne ferait pas le jeu des extrémistes de droite et de gauche. Là encore, la crise qui va sans doute éclater en Syrie d’ici quelques mois aura des résonnances ici.

Il est ainsi fascinant de lire, encore et toujours, les mêmes donneurs de leçon défendre l’indéfendable en faisant mine de s’élever contre une soi-disant « bien pensance ». Cet article de l’Asia Times a ainsi été déjà maintes fois repris par ceux qui, cramponnés à la défense d’un Occident chrétien conservateur et pour tout dire assez nauséabond, mélangent allègrement foutaises altermondialistes, postures nationalistes et air entendu de ceux qui ont tout compris avant tout le monde. L’analogie entre les mensonges, éhontés et cousus de fil blanc, de l’Administration Bush en 2002/2003 au sujet de ‘lIrak et les renseignements qui proviennent actuellement de Syrie nous en dit long sur les certitudes idéologiques de ceux qui sont, d’abord, des nationalistes ombrageux et rétrogrades. Les mêmes défendaient, dans les années ’90, la glorieuse Serbie et on est en droit de se demander jusqu’où leur amour de l’ordre pourrait les conduire. La formule NATOGCC, censée refléter une alliance d’intérêts entre les pays de l’OTAN et les pétromonarchies et qui pourrait avoir été inventée à Moscou, n’est pourtant pas dénuée d’intérêt, mais elle manque par trop de nuances et fait surtout le jeu des propagandistes qui sont contre tout mais n’ont jamais de solution : le fameux « Y a qu’à / faut qu’on » qui fait encore la gloire de nos états-majors, civils et militaires…

Alors, défaite de l’islamisme ? Echec d’Al Qaïda ? Et si, au contraire, l’avant-garde de la conquête théorisée par le bon docteur Ayman Al Zawahiry avait rempli sa mission historique ? Les attentats du 11 septembre n’ont-ils pas provoqué la réaction tant attendue de l’Empire, elle-même à l’origine de la radicalisation d’une communauté arabo-musulmane plus que lassée d’être pointée du doigt et manipulée par d’innombrables mauvais génies ? Les jihadistes du Pakistan, de Somalie, du Yémen ou du Sahel n’ont-ils pas réussi à réveiller l’oumma et la pousser vers les extrêmes ? Sommes-nous capables de lui répondre ? Sommes-nous capables de nous mobiliser ? Avons-nous les moyens – on en doute – et la volonté – on peut toujours rêver – de concevoir une réponse qui passe, nécessairement, pas la résolution de nos propres crises intérieures ? Si nous échouons, les vieilles lois historiques l’emporteront et il sera démontré que le monde a horreur des faibles et des indécis, souvent les mêmes.

« You pay the prophets to justify your reasons » (« Notorious », Duran Duran)

Quand on y pense, la lutte contre le terrorisme est d’abord, voire simplement, une question de volonté politique. Tout le reste, hommes, moyens, arsenal législatif, et évidemment, le contre discours, tout cela découle de la volonté politique. Dans le camp des démocraties, la France paraît toujours hésiter, les coups de menton et les déclarations martiales cachant très souvent une pitoyable pusillanimité et un manque cruel de moyens. Certains succès tiennent ainsi du miracle, comme l’opération de libération du Ponant, le 11 avril 2008, menée à son terme malgré quelques pannes mécaniques plutôt gênantes. Tout le talent des militaires français tient peut-être dans leur capacité à mener leur mission à bien dans des conditions matérielles honteuses, alors que le pouvoir ne s’occupe, comme toujours que de l’impact immédiat d’un succès auprès des téléspectateurs. Il faudrait vérifier si d’autres armées emploient la si poétique expression où il est question de pénis et d’arme blanche que nos petits gars emploient pour décrire le déluge de moyens qui accompagne chacun de leur déploiement.

Sans aller jusqu’à ériger en exemple les Soviétiques qui, à Beyrouth en septembre 1985, démontrèrent au Hezbollah qu’on peut toujours trouver plus méchant que soi, il convient de garder en mémoire que les terroristes repentis sont finalement assez rares, et singulièrement les jihadistes. Cette rareté est essentiellement due au fait que les terroristes renient rarement leur cause. Plus rares sont les interrogatoires de kamikazes, pour une raison que je ne m’explique pas.

Evidemment, m’objectera-t-on, il est possible de célébrer l’existence, ici ou là, d’ambitieux programmes de reconversion, comparables au reclassement des légionnaires dont le Mexicain s’était fait une spécialité, sur ses vieux jours. En Algérie, par exemple, le Président Bouteflika a bâti la fin de sa vie politique sur le projet de réconciliation nationale, après deux décennies de tueries. Hélas, comme souvent, les hommes politiques vont plus vite que la musique et il semble bien que le pays ne soit pas prêt à une telle réconciliation. De toute façon, ce pauvre Abdelaziz Bouteflika bénéficie de la présence amicale mais encombrante d’une caste de généraux septuagénaires à peu près aussi souples qu’une crosse d’appontage ou que le bureau politique du PCF.

En Arabie saoudite, le régime a fait encore plus fort, et on ne peut s’empêcher d’admirer le remarquable sens de l’humour de la famille régnante. Postulant ainsi que les jihadistes sont sortis de l’orthodoxie musulmane et qu’ils se sont égarés dans la violence, le régime a mis en place un ambitieux programme de réhabilitation religieuse. Tout à leur joie de pouvoir ainsi renvoyer au pays les détenus saoudiens de Guantanamo, les Etats-Unis ont aimablement fermé les yeux sur le fait que le dit programme de réhabilitation religieuse organisé par les autorités visait, en toute transparence, à ré-inculquer à ses heureux bénéficiaires les bases du wahhabisme, oubliant que c’est cette interprétation de l’islam qui est justement en cause. Merde, on tourne en rond.

Le slogan du programme saoudien, qui est de toute façon un échec puisque plusieurs membres d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) ont reçu leur diplôme de « réhabilité » avant de rejoindre la guérilla, pourrait être « radical, mais pas trop » – ou comme on le lit dans certaines feuilles de notation de l’armée française : « Peu, mais mal ».

Dès lors se pose la sempiternelle question : que fait-on d’eux ? Les guerres en Irak ou en Afghanistan, voire même en Somalie ou en Algérie et au Sahel, présentent cet immense avantage de permettre – pardonnez mon cynisme – de tuer des terroristes qu’il nous aurait fallu arrêter selon les canons du droit, juger, éventuellement condamner, et de toute façon, à terme, libérer. La perspective ne plaît à personne, et les plus curieux pourront parcourir les télégrammes du Département d’Etat révélés par WikiLeaks dans lesquels on lit que les dirigeants arabes, loin de pousser les cris d’orfraie de leurs concitoyens face aux détentions illégales, encourageaient, en réalité, les Etats-Unis à procéder de façon encore plus expéditive avec les jihadistes capturés ici ou là.

Je me souviens même d’un collègue marocain qui, en réunion, arborait fièrement un porte-badge du camp X-Ray de Gitmo. Après tout, les détenus arabes de Guantanamo étaient toujours mieux traités là que dans les geôles algériennes, égyptiennes, syriennes ou jordaniennes. Ça n’excuse rien, mais ça remet les idées en place de se souvenir de cette pénible vérité. Tout le monde ne paraissait donc pas si choqué sur la rive sud de la Méditerranée, au bal des Tartuffe de la lutte contre Al Qaïda. Après tout, comme je l’écrivais encore récemment, on n’a pas encore trouvé de meilleur moyen de gagner une guerre que de tuer des ennemis jusqu’à ce que les derniers lèvent le pouce et demandent grâce.

Ceci étant posé, il est exact de penser que la violence, en tout cas seule, ne résout rien. Cette vérité a, assez tôt, permis de considérer la lutte contre le jihadisme comme un ensemble d’actions devant associer prévention et répression. Disons-le tout net, la répression marche tant bien que mal, mais question prévention, comme pour le fair-play, il y aurait à redire, et la prévention a naturellement la préférence des partisans du soft power, qu’ils le soient par conviction ou par nécessité. Le refus obstiné de la violence cache parfois plus une infinie faiblesse qu’une foi solide dans les vertus du dialogue.

Identifier les facteurs de radicalisation n’avait pas demandé beaucoup d’efforts. La lecture de Gilles Képel ou d’Olivier Roy donnait, dès le début des années 90, une idée plutôt nette de ces facteurs. Dix ans après, à Bruxelles, nous en étions pourtant encore à subir de laborieux exposés sur les racines profondes du radicalisme, que les technocrates du Comité de l’Article 36 (CATS) appelaient roots causes. Étonnamment, les conclusions (pauvreté, chômage, kleptocratie, népotisme, échecs de système socio-économiques, confiscation du pouvoir, etc.) rappelaient les constats faits par les néoconservateurs, mais il était interdit d’y penser. Heureusement, la France avait montré la voie, et la première, mais qui en doutait ?

Plusieurs phénomènes se combinèrent donc pour aboutir à une initiative plutôt originale, mais qui demeure, à mon sens, mal comprise du grand public et d’une partie des décideurs : la mise en place d’outils internationaux pour combattre le financement du terrorisme. Le processus fut long, complexe, in fine plus diplomatique qu’opérationnel, et une fois de plus le train fut pris en marche par des responsables politiques qui, trop longtemps, s’étaient soigneusement bouché les oreilles. Demandez donc à Robert Baer.

Loin des fracas de la lutte contre le GIA, plusieurs analystes travaillaient ainsi depuis des années sur les ONG musulmanes et leurs véritables activités. Il ne s’agissait pas de surveiller ces ONG en raison de leur appartenance affichée à l’islam, mais en raison de leur rôle dans la radicalisation de certaines populations, voire de leur implication dans plusieurs conflits.

Les Russes n’avaient pas tort de vociférer après les wahhabites, depuis qu’ils avaient découvert que plusieurs ONG, dont Al Haramein, fournissaient des armes aux rebelles tchétchènes – parmi lesquels on trouvait de vieux Stinger et même quelques Milan antichars français initialement livrés aux troupes de Massoud. La légende veut d’ailleurs que les Tchétchènes aient abattu au moins un hélicoptère de transport en vol stationnaire avec un de ces Milan, un acte que d’aucuns considèrent comme banal, moi qui pourrais rater une pyramide avec un B-52.

Comme je l’avais lancé un jour à Bruxelles en réaction aux récriminations, relayées par la Présidence du Conseil, d’une ambassade du Golfe, le jour où nous aurions la preuve que le Secours catholique favorisait le terrorisme, alors nous lancerions des enquêtes sur lui, sur ses employés, son financement et ses actions sur le terrain. Mais depuis près de trente ans, les ONG les plus inquiétantes ne sont pas celles financées par les antidarwinistes américains ou les catholiques intégristes européens – pourtant de sacrées têtes à claques – mais bien celles qui, avec des fonds et des moyens illimités, répandent en Afrique, au Pakistan ou en Indonésie le poison du salafisme. Et qu’on ne se méprenne pas, je juge avec la même sévérité tous les intégrismes religieux, qu’il s’agisse de rabbins hystériques traitant de nazie une jeune Israélienne montée par erreur dans un bus « réservé », d’un catholique enragé persistant à voir dans le peuple juif un ramassis de déicides ou un protestant vomissant le papisme.

Ce n’est donc pas par aveuglement idéologique, nostalgie des croisades ou islamophobie qu’au sein des services occidentaux des analystes suivaient avec attention les activités de plusieurs ONG musulmanes. Leur politique, à peine dissimulée, de réislamisation radicale de populations africaines, asiatiques ou balkaniques, avait en effet des conséquences politiques et sociales rapides et profondes. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les luxueuses brochures ou les sites Internet consacrés aux miracles du Coran, stupéfiantes compilations de foutaises de même valeur que la chronologie de la création du monde décrite dans la Genèse. Dans quelques années, on nous expliquera que la sharia empêche la chute des cheveux, que le Lévitique est bon pour les troubles érectiles et que les Evangiles préviennent le cancer colo-rectal ou les pertes de mémoire.

Dans chacun des pays où ces ONG agissaient apparaissaient en quelques mois les mêmes revendications : application de la sharia, mise en place de services publics adaptés à une stricte séparation entre hommes et femmes, fermeture des débits de boissons alcoolisées, etc. En Bosnie, après la guerre civile, des ONG saoudiennes payaient grassement, et en Deutschemarks, des musulmans pour qu’ils se rendent à la mosquée le vendredi, voilent leur épouse et inculquent à leurs enfants une version radicale du sunnisme. Alors que les pays occidentaux tentaient de participer au développement de ces Etats, y compris en enseignant la supériorité de la raison sur le religieux, des forces bien plus discrètes et puissantes étaient à l’œuvre, sans aucune limite budgétaire, sans date butoir et sans compte à rendre.

Ces phénomènes auraient dû être étudiés en profondeur par nos analystes politiques, mais la plupart étaient bien trop occupés à écrire des évidences à l’intention de lecteurs extérieurs – diplomates, conseillers ministériels, qui en savaient plus long qu’eux – pour se concentrer sur ce qui leur apparaissait comme une obsession plutôt malsaine. Pour notre part, l’étude de l’impact socio-politique des ONG du Golfe n’entrait ni dans nos compétences ni, surtout, dans le champ de nos missions. Ces ONG nous intéressaient parce que nous avions pris l’habitude, au fil des ans et des enquêtes, de trouver, dans leurs rangs, des individus qui avaient tout du jihadiste embusqué et rien de l’humanitaire dévoué.

Tout au long des années 90, les mêmes noms revinrent, glissés par une source, lus dans la transcription d’une conversation entre le Burkina Faso et le Qatar, découverts dans le carnet d’un terroriste arrêté en Jordanie ou avancés par un service allié : Islamic Relief  (IR), Qatar Charity, World Assembly of Muslim Youth (WAMY), Islamic African Relief Agency (IARA : dissoute), International Islamic Relief Organization (IIRO : dissoute), Islamic Cultural and Heritage Revival Society (ICHRS : dissoute), Holy Quran Memorization Internation Organization (HQMI), Saudi High Commision Relief (SHCR : dissoute), Al Rashid Trust (dissoute), etc. Rarement il fut pourtant possible de démontrer que les responsables de ces ONG étaient conscients des activités réelles des terroristes arrêtés et les soutenaient donc en toute connaissance de cause.

Dans la grande majorité des cas, en particulier en Europe ou en Afrique occidentale, ces ONG avaient, en effet, été utilisées à leur insu par des jihadistes désireux de bénéficier d’une structure d’accueil. En Bosnie, nombreux étaient les anciens combattants de l’armée bosniaque, vétérans de la Brigade des Moudjahiddines du légendaire Abou El Maali, qui disposaient disposaient de documents du Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR) obtenus grâce à leurs relations avec des ONG très compréhensives. Il était d’ailleurs difficile de croire à toutes les virulentes dénégations des responsables d’ONG ayant accueilli dans leurs rangs des terroriste. Au pire, la complicité est établie. Au mieux, si j’ose dire, les fiers combattants du jihad étaient considérés comme de turbulents et folkloriques aides, un peu comme les jeunes hommes à la savante mèche blonde de chef de char SS le sont dans certaines troupes de scouts : certes, ils sont un peu excessifs dans leurs croyances, mais, après tout, ils sont de notre côté, n’est-ce-pas ?

Ailleurs, en Asie du Sud, en Afrique de l’Est ou dans le Caucase, certaines organisations humanitaires semblaient bien avoir été impliquées dans des activités sans rapport, à nos yeux du moins, avec l’aide aux populations déplacées par la guerre.

Il est inutile ici de revenir sur la mission prosélyte que s’est fixé le wahhabisme, il suffit, comme me le dit un jour un sous-directeur du Quai, de se souvenir que le XXe siècle a donné à la famille Saoud la garde de deux des trois lieux saints de l’Islam et une source, sinon inépuisable du moins conséquente, de richesse : le pétrole. Armés de cette légitimité religieuse et de cette manne, les Saoudiens se sont assez vite lancés à la (re)conquête du monde musulman. La création de la Ligue islamique mondiale (LIM), le 15 décembre 1962, par le roi Fayçal avait pour but de contrer l’influence de la socialisante Ligue Arabe et répandre la bonne parole du wahhabisme.

Cette démarche stratégique ne pouvait évidemment pas passer inaperçue, mais elle ne souleva pas d’objection chez les Occidentaux. On me pardonnera ce raccourci, mais il semble bien que les ONG du Golfe aient joué en Afrique, contre les régimes soutenus par Moscou ou Tripoli, le rôle que jouèrent en Afghanistan les volontaires arabes. A moindre frais, et en jouant sur le véritable renouveau de la foi musulmane, les Occidentaux ont obtenu, à court terme, une facile victoire contre l’influence du bloc d’en face. Comme à chaque fois, c’est après que ça se gâte, mais revenons à nos ONG.

Dans mon souvenir, le déclic se produisit peu après les attentats simultanés du 7 août 1998 contre les ambassades des Etats-Unis au Keny et en Tanzanie. Pour l’équipe chargée de suivre les activités des jihadistes « non-algériens », il ne faisait pas de doute qu’Al Qaïda était impliquée dans cette spectaculaire opération. Je me souviens avec gêne de notre scepticisme alors que ces analystes évoquaient devant nous Al Haramein, une ONG saoudiene à l’impressionnant pédigrée, ou Al Ittihad Al Islami, un groupe terroriste somalien. Nous avions tort, et ils avaient évidemment vu juste. L’histoire militaire nous avait pourtant appris qu’il faut prêter une oreille attentive aux esprits originaux et aux idées hétérodoxes.

La revendication, le 10 août 1998, par l’Armée islamique pour la libération des lieux saints (AILLS), de ces deux attentats leva les derniers doutes que nous nourrissions encore à cet égard. L’enquête américaine, menée par une impressionnante task force du FBI, de la CIA et du Bureau of Diplomatic Security (BDS) mit en évidence le soutien actif dont avaient bénéficié les terroristes de la part de l’ONG saoudien Al Haramein. Les autorités kenyane ne tardèrent d’ailleurs pas à fermer les bureaux de celle-ci, dans une courageuse décision qui ne put que confirmer publiquement ce que beaucoup pensaient mais n’osaient écrire – ou qu’ils écrivaient sans espoir de le voir diffusé. On me fit comprendre, en 1998, que synthétiser en quelques pages tout ce que nous pouvions principalement reprocher à l’Arabie saoudite n’était pas opportun. Adieu, donc, les lignes sur les plus grands imams du royaume consultés par les jihadistes algériens désireux de justifier leurs actions. Adieu, la présence dans le royaume d’individus recherchés par la justice française pour les attentats de 1995. Il fallait vendre des chars et des avions, et nous étions bien loin de la rectitude morale si brillament incarnée par MM. Chirac et Villepin.

Avouons pourant que pour une fois la France ne manqua ni de flair, ni d’audace, ni d’habileté. Le rôle d’une des plus importantes ONG du Golfe dans un des plus meutriers attentats perpetrés contre les Etats-Unis ouvrait la porte à une démarche technico-diplomatique. C’est donc à l’initiative du Président Chirac que Paris proposa en 1999 au Conseil de sécurité des Nations unies le texte d’une convention internationale contre le financement du terrorisme. Ce faisant, la France prenait fermement position, fidéle à sa ligne diplomatique, mais ne visait explicitement aucun des Etats du Golfe, tous des amis et de futurs clients. Elle envoyait également un signal de soutien à Washington et prouvait que, comme le professeur Rollin, elle avait toujours quelques chose à dire. La logique était simple : puisqu’il était politiquement plus que délicat de prendre de front les Etats du Golfe, il fallait les mettre devant leurs responsabilités en prouvant le rôle d’organismes qui, dans leur écrasante majorité, étaient financés par de riches hommes d’affaires de la région, voire des membres des familles régnantes.

Le texte de le convention de 1999 constituait, sur plusieurs points, une avancée notable. En premier lieu, elle introduisait pour la première fois une définition internationnalement reconnue de l’acte de terrorisme, ce qui aurait dû mettre fin aux jérémiades de certains Etats qui s’obstinaient à dissocier résistance et terrorisme, alors qu’il nous semblait évident qu’on ne pouvait signer de blancs seings sur la bonne mine d’un chef d’Etat arabe intime du Président français. Après tout, répétions-nous à longueur de réunions, colloques, conférences ou de séances de travail, le terrorisme était un mode d’action alors que la résistance était une démarche politique. Le terrorisme pouvait parfaitement être pratiqué par des mafieux, tandis qu’à nos yeux un résistant qui frappait aveuglément des civils fragilisait sa propre cause en exerçant une violence illégitime. De ce point de vue, faisions-nous valoir, jamais la résistance française, dont se réclamaient avec des trémolos dans la voix les assassins du Hamas et les enragés du Hezbollah, n’avaient fait sauter de bus d’écoliers. Dès lors, forcément, les échanges prenaient un ton plus acrimonieux, et d’autant plus, d’ailleurs, qu’ils avaient lieu en public, ce qui permettait à certaines délégations de jouer une partition parfaitement rodée.

Mieux valait parler à des murs, et dans certaines circonstances il eut mieux valu que nous fussions sourds, comme lorsque l’ambassadeur de Syrie à Bruxelles me prenait publiquement à partie en invoquant, la voix tremblante, la mémoire du général De Gaulle et la grandeur de la résistance française afin d’accuser la France d’ignorer les souffrances des Palestiniens. En réalité, nous n’ignorions rien de ces souffrances, et j’ai souvent pensé qu’une égale fermeté à l’égard d’Israël comme des Palestiniens aurait peut-être permis d’éviter bon nombre de morts. Après tout, certaines outrances israéliennes étaient également insupportables, et si nous pouvions entendre les arguments liés à la nécessaire défense de la population, il restait impossible d’accepter la brutale colonisation de territoires arabes. Mais personne ne semble en mesure de taper du poing sur la table. Les pays arabes invoquent la cause sacrée de la défense palestinienne, mais depuis 1948 les camps de réfugiés ne semblent pas avoir beaucoup changé, au Liban ou en Jordanie. Quant à Israël, les pitoyables tentatives d’établir des liens entre le Fatah et Al Qaïda, ou les délires de Mme Bat Ye’Or au sujet de la supposée complète domination de l’Europe par le monde arabo-musulman illustrent, mieux que de longues études, l’autisme de la classe dirigeante, engagée dans une stratégie de colonisation habillée par un délire anti-musulman qui ne peut qu’aboutir à une catastrophe. Dieu m’est témoin que je suis farouchement attaché à l’existence d’Israël et à son droit à se défendre, mais il y a une marge entre des actions préventives et la colonisation. Manifestement, Israël prend depuis des années des gages territoriaux en espérant, au mieux figer la situation, au pire disposer de portions de territoire à abandonner. Cette fuite en avant ne peut que provoquer une conflagration, mais passons et revenons à mon ami syrien.

Je dois avouer que je regrette aujourd’hui la sagesse de mon silence d’alors, et je ne répondis donc pasau bouillant  ambassadeur la phrase qui me brûlait les lèvres :

– Et l’assassinat de M. Delamarre, en 1981, par vos services, c’était un acte de résistance, peut-être ?

La remarque n’aurait pas manqué de panache, mais elle aurait probablement mis un terme inutilement prématuré à une carrière qui, à l’époque, n’était pas encore condamnée.

En plus d’introduire une définition validée de l’acte de terrorisme dans le corpus juridique international, puis dans les codes pénaux nationaux par le jeu des signatures/ratifications/mises en œuvre, cette convention – il ne faut pas négliger les petits profits annexes – offrait enfin des outils pour lutter contre la délinquance financière. Au prétexte de combattre le terrorisme, des Etats allaient pouvoir, en ratifiant le texte, se doter de moyens de combattre la corruption et le crime organisé. Mais le plus important, du moins à mes yeux, était que nous avions désormais les moyens d’exercer des pressions, certes discrètes et indirectes mais réelles, sur les Etats du Golfe qui finançaient des ONG douteuses avec des attitudes de premiers communiants.

Le travail préparatoire à la rédaction du texte de cette convention prit, dans notre administration, les allures d’un chemin de croix, marqué par d’innombrables réunions au cours desquelles certains de nos chefs parlaient doctement du financement occulte du terrorisme alors qu’ils auraient été manifestement incapables de discerner un bilan comptable d’AL Haramein de la liste des courses. Entre les équipes chargées de surveiller les ONG du Golfe et celles dont la mission était de gérer des affaires putativement sensibles, et même protégées, autant dire que le courant ne passa pas, et je n’ai pas souvenir que de grandes opérations de renseignement soient sorties de cet enfer administratif.

La première, et spectaculaire, conséquence de l’adoption de la Convention de 1999 fut la la mise en place de sanctions financières contre les Taliban et Al Qaïda. La Résolution 1267 du Conseil de sécurité actait ainsi le caractère parfaitement illégitime du régime talêb, pointait du doigt les liens plus qu’étroits entre l’Emirat islamique d’Afghanistan et l’organisation d’Oussama Ben Laden, mettait en place un régime de sanctions et, élément majeur, les rendait publiques. Ce fut un moment d’intense, mais hélas momentanée, jubilation. Pour la première fois, et qui plus est par l’ONU, étaient révélés au public l’importance et la densité des liens entre les Etats du Golfe, le Pakistan, les Taliban et Al Qaïda. Pour nous, la chose n’était pas nouvelle, mais de la voir ainsi publiée, validée par New York était une vraie satisfaction.

Pourtant, rien ne changea jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. A cette date, les Taliban n’étaient toujours reconnus que par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Pakistan – et ils commerçaient plus que jamais avec des entreprises chinoises. L’Iran, dont on connaît l’engagement constant contre le terrorisme et l’intolérance religieuse, laissait pour sa part transiter par son territoire tous les jihadistes qui le désiraient. Le pays accueillait, de longue date, des cellules de la Gama’a Islamiyaa égyptienne et semblait trouver son compte dans les actions qu’Al Qaïda ou les mouvements jihadistes cachemiris ourdissaient avec la complicité des Taliban contre les Etats-Unis, l’Inde, des pays d’Europe ou du Moyen-Orient.

Le Pakistan fournissait amicalement armes, nourriture, médicaments, matériels de toute sorte, et jusqu’aux lignes téléphoniques de PakTel, qui traversaient la ligne Durand. L’aéroport de Dubaï était sans doute le seul aéroport civil hors de la zone pakistano-afghane à accueillir des vols commerciaux vers le riant et si touristique Afghanistan. Quant aux Saoudiens, leur soutien était lui aussi précieux, et plusieurs centaines de 4×4 flambant neufs furent livrés aux Taliban quelques jours avant le 11 septembre. Toutes ces actions entraient précisément dans le champ d’application de la Résolution 1267, tout comme elles contredisaient les engagements des signataires de la Convention contre le financement du terrorisme. Par un heureux hasard, aucun des trois Etats ayant reconnu les Taliban n’avait signé ce texte.

Autant le reconnaître, la Convention de 1999 et le Comité 1267 ont été parfaitement inefficaces pour empêcher les attentats du 11 septembre. A aucun moment le remarquable et même fascinant rapport de la Commission d’enquête sénatoriale sur ces attaques (téléchargeable ici) n’a même évoqué l’impact des sanctions sur l’ensemble des acteurs de la mouvance jihadiste mondiale. Et pour cause, les sanctions n’étaient pas appliquées, plus pour des raisons politiques que techniques.

L’énormité du crime commis le 11 septembre 2001 entraîna un brutal examen de conscience. Sur 19 terroristes, 15, plus des ¾ !, étaient saoudiens. A défaut d’être revendiqué, le crime était signé et cette signature ouvrait la voie à une cruelle réévaluation des relations occidentales avec les monarchies du Golfe. Ce que nous savions de ces Etats, la place du religieux dans leur vie, leur aptitude à tolérer une opposition, le comportement de leurs princes dans nos palaces ou dans leurs résidences marocaines et espagnoles, leurs liens avec des penseurs radicaux, rien de tout cela n’était plus anecdotique. En contemplant les tours jumelles s’effondrer, ce mardi après-midi de septembre, j’eus deux pensées presque simultanées : d’abord, les Taliban devaient s’attendre au pire, et du fond de leur exil volontaire ils n’avaient sans doute aucune conscience de la violence de la réaction qui s’annonçait. Et les monarchies du Golfe allaient devoir baisser d’un ton. Comme beaucoup, je me souviens nettement de ces moments, alors que nous nous pressions dans le seul bureau de notre section à posséder un poste de télévision, et pas un instant nous n’avons envisagé une piste palestinienne, suprématiste blanche, irakienne ou iranienne. Les cibles, la simultanéité des attaques, leur raffinement, tout plaidait pour Al Qaïda, et ses protecteurs allaient, eux aussi, se préparer des réveils brutaux.

Comme chacun le sait, l’Administration Bush préféra raccompagner ces messieurs-dames le plus vite possible hors du territoire américain, et les encombrants membres de la famille régnante saoudienne, après une discrète escale au Bourget, avaient regagné la paisible péninsule arabique. Cette évacuation, pour choquante qu’elle ait pu paraître, semblait la plus logique. Le pouvoir américain essayait, autant que possible, de reprendre le contrôle des événements, et avoir sur son sol les membres d’une famille aussi profondément impliquée dans la diffusion du salafisme n’était pas le meilleur moyen de débuter sereinement une guerre.

Le financement du terrorisme est probablement une des plus complexes thématiques de la lutte contre les réseaux et leurs soutiens. Et c’est aussi, sans doute est-ce un corollaire, une des thématiques les moins comprises et les plus caricaturées. A chaque attentat, de belles âmes prennent ainsi à témoin l’opinion et demandent, d’un air outragé :

– Mais pourquoi ne fait-on rien pour lutter contre le financement du terrorisme ?

On se le demande, en effet. Mais il est tellement – en apparence, seulement – plus facile de lutter contre les finances que contre les motifs, tellement plus évident de s’attaquer au comment plutôt qu’au pourquoi.

Le sérieux des argumentaires avancés par les experts du Groupe d’action financière (GAFI/FATF) du G8 a, à mes yeux du moins, toujours tranché avec l’enthousiasme juvénile des chefs du Counter Terrorism Comittee (CTC) ou du CT Executive Directory (CTED) des Nations unies. A plusieurs reprises, à Bruxelles comme lors de réunions en marge du G8 ou de rencontres bilatérales, nous avions été plusieurs à penser qu’une fois leurs micros éteints les vénérables diplomates allaient sortir en courant de la salle, armes au poing, sauter dans des Hummer sérigraphiés et partir défoncer des portes et arrêter des jihadistes.

La lutte contre le financement du terrorisme est plus subtile, plus politique, moins brutale que les raids à l’aubre – même si ceux-ci ne manquent pas de charme – et elle s’inscrit dans la durée. Elle demande des efforts de longue haleine, une compréhension profonde des enjeux, des relais dans toutes les administrations et jusque dans le secteur privé, une coordination intelligente, et un pragmatisme attentif. Surtout, elle demande une vraie lucidité sur les buts à atteindre et sur ce qui peut être fait et espéré : on n’a jamais empêché un attentat, depuis 15 ans, avec les seuls outils de la lutte contre le financement. Cette lutte vise d’abord à casser les soutiens économiques des prêcheurs de haine, des apprentis-sorciers du « retour à l’islam des origines ».

La fermeture des bureaux d’Al Haramein au Kenya, en 1998, a-t-elle empêché Harun Fazul Abdallah d’organiser, quatre ans plus tard dans le même pays, un double attentat contre un hôtel et un charter israélien ? Non.

Mais la fermeture des bureaux de cette ONG au Kenya, puis, grâce à l’obstination américaine, de tous ses bureaux régionaux jusqu’à sa dissolution, prononcée par les autorités saoudiennes, a-t-elle contribué à casser la machine à radicaliser qu’elle était ? Oui, évidemment, même si ce travail de fond ne peut être rentable seul, ni d’ailleurs efficace à court terme.

Lutter contre le soutien que les ONG accordaient à l’islam radical ou au jihadisme demandait d’abord des efforts techniques (recueil de renseignements, mise en avant des preuves, etc.) puis du courage politique. Nombre de ces ONG réalisaient en effet un authentique travail humanitaire, et les attaquer de front ne pouvait que choquer les populations qu’elles soutenaient. De plus, ce travail humanitaire était très souvent bien plus efficace que celui effctué par les ONG occidentales les plus connues. En 2004, j’avais découvert, grâce à un collègue diplomate, que certaines ONG françaises, financées en partie par le Quai d’Orsay, ne ne rendaient de compte à personne et s’activaient donc dans la plus totale opacité. Il ne s’agissait pas de la soupçonner d’irrégularités comptables mais l’absence d’intérêt des donateurs comme celle de rapports d’activité avaient de quoi étonner. Personne ne semblait s’intéresser à la pertinence des choix de ces ONG, qui agissaient seules sur le terrain, dans l’indifférence des autorités gouvernementales françaises. Ce désintérêt, de la part d’un Etat dont les ressources financières ne sont pas inépuisables, faisait frissonner.

Les ONG du Golfe que nous surveillions ne pouvaient pas, pour leur part, reprocher à leurs Etats de les négliger. En Afrique, la collusion entre les ONG et les ambassades était spectaculaire. En 2006, l’ambassade du Koweït à Dakar avait demandé, et obtenu des autorités sénégalaises, une liste d’associations musulmanes à soutenir dans le pays. La liste, que nous avions pu nous procurer sans grande difficulté, disait tout de la vision de l’aide humanitaire qu’avait le Koweït. A l’aide de petites associations locales, un maillage social et géographique de Dakar et d’autres villes du pays s’était mis en place dans le but, non pas seulement de construire des écoles ou des dispensaires, mais de faire adhérer les populations au salafisme. Le manque de moyens de l’administration sénégalaise rendait cette aide précieuse, et d’autant plus agréable à recevoir qu’elle ne s’accompagnait d’aucun discours moralisateur de la part d’Européens sur la nécessité d’offrir des chances égales aux hommes ou aux femmes, ou autres fadaises occidentales. L’argent du Golfe coulait à flot, dans des milliers de petits projets parfaitement gérés, loin des gigantesques usines humanitaires françaises qui engloutissaient une bonne partie des budget dans leurs seuls frais de fonctionnement. Les ONG bénéficiaient souvent de l’aide directe d’attachés religieux engagés, de leur côté, dans des activités missionnaires.

Aucune de ces actions n’est illégale, mais toute relevait du même prosélytisme agressif, relayant sous couvert de réislamisation un système de valeurs que l’on m’autorisera à juger rétrograde et ouvertement hostile aux pays occidentaux. Paradoxalement, alors que les informations sur le sujet ne manquaient pas en France, nos autorités ne semblaient pas être correctement informées. Les missions des uns et des autres, la sourde compétition dans la seule lutte anti terroriste, le persistant et désespérant manque de personnel, tout concourrait à placer ce sujet sous la pile des priorités.

En 2006, j’eus l’honneur d’être convié à exposer les faits que nous avions pu collecter devant des membres du Conseil de sécurité intérieure (CSI), près de l’Elysée. La prestation ne révolutionna pas l’art du briefing, mais elle eut le mérite de se dérouler sans anicroche et, surtout, de présenter la réalité, du moins que celle que nous percevions, sans effet de manche. Nous lisions dans le regard de nos interlocuteurs, tous hauts fonctionnaires expérimentés, la question que nous nous posions depuis des mois :

– Mais comment combattre cette offensive combinant radicalisme religieux, propagande politique et moyens financiers illimités ?

Il me semblait, et il me semble toujours, que nous avons perdu cette bataille – probablement faute de l’avoir livrée.

On imagine sans mal toute la difficulté qu’il y a à exposer à une théocratie tous les griefs que l’on nourrit à l’égard de ses organismes humanitaires religieux. Le corpus législatif créé par la Résolution 1267 et par les suivantes nous avait donné la possibilité d’entamer des dialogues sur des bases exclusivement techniques, sans aucune référence à l’actualité sécuritaire immédiate. Dès lors, et en appui du travail de longue haleine réalisé par la Terrorism Prevention Branch (ici) de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), nous essayions de maintenir une amicale pression sur les Etats du Golfe. A chaque visite ministérielle, nous glissions quelques éléments de langage sur la nécessité de signer, ratifier et mettre en œuvre les conventions des Nations unies.

Les réunions du Groupe de Lyon/Rome du G8 et surtout les sessions de travail du Groupe d’action contre le terrorisme (CTAG) étaient l’occasion de préparer des démarches communes envers les Etats les plus récalcitrants. L’engagement des puissances du G8, dont certaines étaient par ailleurs membres de l’Union européenne (UE), et même du Conseil de sécurité, faisait régulièrement tiquer nos partenaires plus modestes. Il ne se passait pas un semestre sans que le représentant belge ne s’émeuve de ce qu’il qualifiait, à raison, de « directoire mondial ». Il n’avait pas tort, mais il eut été délicat de lui avouer.

Et en plus de la susceptibilité de nos alliés européens, il fallait tenir compte des positions de certains de nos diplomates, pour lesquels le sort du Sheikh Abdelmadjid Zindani, allié du Président yéménite Saleh, financier du Hamas et idéologue d’Al Qaïda, avait plus d’importance que le respect des résolutions de l’ONU. Pour eux, l’accusation d’être un suppôt des Américains ou, pire, des Israéliens, n’était jamais loin. On nous reprochait régulièrement de ne pas voir le big picture, d’être trop focalisés sur la dimension sécuritaire, de perdre de vue la précieuse diplomatie française et sa célèbre politique arabe, mais nous rétorquions, à la manière du commissaire Grimaud (immortel Michel Galabru dans Flic ou voyou, 1979, Georges Lautner) que nous, notre mission, c’était la défense de nos concitoyens. Adopter cette attitude, volontairement bornée, était un enchantement qui valait bien que quelques télégrammes soient refusés ou que notre ambassade à Ryad s’étouffe de rage.

Ainsi, au mois de novembre 2004, les Saoudiens annoncèrent la tenue d’une conférence à Riyad sur le terrorisme. Après des années de dénégations, de propagande salafiste, de financement occulte et même de ricanements, le royaume avait découvert, au mois de mai 2003, la réalité du terrorisme jihadiste. Dès lors, le discours officiel avait sensiblement changé, ce qui avait permis aux Etats-Unis d’obtenir la dissolution d’Al Haramein. L’annonce de la tenue de la conférence avait été faite de façon plutôt improvisée, et seuls quelques membres de l’UE avaient initialement été conviés. J’avais confié à l’époque, lors d’une réunion confidentielle, que voir les Saoudiens s’emparer soudainement de la lutte contre Al Qaïda ne manquait pas de sel mais me laissait dubitatif. Mes propos avaient été rapportés par une âme charitable à notre ambassade, ce qui me valut l’honneur de rédiger un télégramme de contrition. Quelques semaines plus tard, et alors que la fameuse politique arabe de la France nous obligeait à de douteuses contorsions, les Etats-Unis, moins empruntés, envoyaient à cette conférence une forte délégation, menée par une diplomate américaine qui arbora à son arrivée un tailleur rouge plutôt court, des escarpins et une chainette à la cheville. Les très prudes et vertueux Saoudiens n’en perdirent pas une miette.

De fait, les psychodrames provoqués ici et là par quelques décisions bien senties n’auraient pu faire oublier tout le bénéfice qu’il y avait à faire coexister, dans les mêmes équipes ou dans les mêmes délégations, des cultures professionnelles différentes mais complémentaires. La pression exercée sur certains pays du Golfe était d’autant plus efficace qu’au cours des discussions les diplomates pouvaient avoir recours aux connaissances techniques des membres de leurs équipes, fonctionnaires du Ministère de la Défense, de l’Intérieur ou des Finances pour contrer les objections de leurs interlocuteurs.

La réalité du financement des groupes terroristes échappait en grande partie au regard de nos technocrates et bien des anecdotes que nous avions recueillies au fil des années leur auraient été précieuses. Nous avions beau écrire à longueur de notes que les attentats ne coûtaient pas si cher, les discours que nous entendions se concentraient sur les actes de violence, rarement sur le soutien logistique ou idéologique. C’est pourtant dans les actions en amont que l’argent du jihad a la plus grande importance. Le passage à l’acte ne réclame jamais des sommes très importantes, et le bilan humain ou matériel est parfois sans commune mesure avec les sommes engagées.

Les attentats de Madrid, le 11 mars 2004, ont ainsi été financés grâce à une petite boutique de téléphonie mobile : une grosse dizaine de sacs à dos, autant de vieux GSM, des explosifs obtenus sans difficulté, et 191 morts à l’arrivée. En 1997, les rares membres du GIA restés à Londres éprouvaient les plus vives difficultés à financer les appels téléphoniques que l’état-major du groupe, réfugié dans les monts de Chréa, au sud d’Alger, passait grâce à une valise Inmarsat. Il faut dire que le principal idéologue du groupe, Redouane Abou Bassir, était un authentique psychopathe doublé d’un incorrigible bavard qui passait des heures à soliloquer au téléphone sur les vertus du jihad et la nécessité de massacrer à peu près tout le monde sans se soucier des difficultés de financement des communications. On a les chefs qu’on mérite, nous avions les nôtres, ils avaient les leurs.

Les membres du GIA à Londres eurent recours à quelques quêtes à la sortie de la mosquée de Finsbury Park et à de piteuses escroqueries, comme la remagnétisation de tickets de métro usagers. Nous étions loin du fantasme d’un enchevêtrement de structures bancaires comparables aux descriptions fournies par certains observateurs. De même, en 1999, des policiers découvrirent qu’un petit réseau takfir actif en Belgique et aux Pays-Bas se finançait en vendant des chaussures de sport. Le groupe avait découvert que dans l’un des pays les magasins exposaient les pieds droits tandis que dans l’autre on exposait les pieds gauches. Les jihadistes volaient des chaussures seules dans les deux pays, reconstituaient les paires et les revendaient au sein de la communauté maghrébine… Il semblait plutôt difficile de lutter contre un tel mode de financement, et il était indispensable que les diplomates chargés des démarches vers les Etats suspectés de complaisance soient conscients de la réalité d’un réseau jihadiste.

Douze ans plus tard, le bilan de la mise en œuvre de cet arsenal de sanctions est mitigé. Les sommes saisies par les différents services financiers occidentaux sont négligeables au regard des pertes causées par les jihadistes, et les terroristes ne semblent pas avoir été directement impactés par les sanctions décidées contre eux à New York. En revanche, le poids diplomatique des sanctions n’a cessé de croître et la menace d’une inscription publique a parfois conduit à de véritables progrès. Les ONG du Golfe n’ont ainsi pas renoncé à leur mission prosélyte, mais le risque d’un opprobre international a permis de les séparer plus nettement des terroristes.

Le régime des sanctions n’a donc pas découragé les terroristes, mais il a contribué à formater l’environnement juridique international en distribuant bons et mauvais points. S’agissant d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) ou des groupes jihadistes cachemiris, il faut admettre que le système est parfaitement inopérant. Les déclinaisons régionales d’Al Qaïda sont parfaitement capables de se financer via des circuits qui ne peuvent être réellement gênés par les organismes internationaux et qu’il est plus facile, plus amusant et plus radical, de neutraliser à l’aide d’un raid de drones ou de forces spéciales.

Les groupes cachemiris bénéficient, quant à eux, du soutien attentif de l’Inter Service Intelligence (ISI), la part d’ombre du régime pakistanais qu’il est virtuellement impossible de sanctionner sans déclencher de crise internationale majeure. Les cellules jihadistes autonomes, pour leur part, pratiquent l’autofinancement avec brio et ne sont quasiment jamais détectées. Le principal effet, non négligeable, du système de sanctions est donc d’avoir fermement incité des Etats récalcitrants à se mobiliser contre les flux financiers suspects. On a les satisfactions qu’on peut.

« Can’t you see the giant that walks around you seeing through your petty lives? » (« I spy », Pulp)

Je trimballe un sacré paquet de défauts. Je suis snob, élitiste, arrogant – et même « délicieusement », selon un DRH que je salue. Je suis soupe-au-lait, je n’aime pas les cons (et je leur dis), je n’aime pas l’à-peu-près, je me méfie des amateurs et des autodidactes, je fume, je bois, je jure comme sous-officier cosaque, je suis facilement odieux et injuste, et j’ai rarement tort car je ne m’engage JAMAIS sur un terrain que je ne connais pas. Parmi mes autres défauts, il se trouve que j’éprouve pour les journalistes – ou l’image que je m’en fais – un profond respect, eux que je considère naïvement comme des éléments importants de notre vie démocratique. Evidemment, ce respect ne m’empêche pas de juger avec sévérité les Robert Capa du pauvre qui pensent pouvoir se déguiser en Afghans avec un pakol et un pantalon de treillis, mais passons.

Je lis pourtant avec une lassitude croissante les médias citoyens, ou autoproclamés tels, qui se mêlent de tout avec un enthousiasme hélas sans rapport avec la qualité de leurs articles. Je serais bien en peine de formuler un avis intelligent sur bon nombre de sujets, mais j’ai en revanche l’insupportable prétention de pouvoir aligner quelques idées simples sur le renseignement, une activité vitale – même pour une démocratie – dont les Français ignorent tout. Il faut dire, pour leur défense, que le XXe siècle n’a pas été nécessairement celui du renseignement hexagonal, plombé par la monumentale rouste de mai 1940, la tannée indochinoise, l’amère défaite algérienne et surtout la longue série d’horreurs africaines que le Général, l’intransigeance morale faite homme, nous a laissée.

On aurait pu espérer que les Français, simples citoyens, écrivains, universitaires ou journalistes tenteraient d’en donner une vision intelligente, et donc dépourvue de tout compliment déplacé ou de tout reproche injuste. Hélas, personne ne semble avoir lu ne serait-ce que les mémoires du Colonel Passy, de Jacques Soustelle, de Peter Wright ou de William Colby, sans parler des romans de Vladimir Volkoff, Robert Littell, James Grady, ni même consulté les encyclopédies de Jacques Baud ou les synthèses de Pascal Kropp. L’omniscience est décidément un don de grande valeur, et on se couvre avec un petit coup de Google. Hop, c’est fait.

Inutile, donc, de citer Bakchich, un site de grande valeur qui a publié à plusieurs reprises les fulgurances de Maurice Dufresse/Pierre Simary, un homme dont j’ai livré ici puis ma modeste appréciation. Pas la peine, non plus, de s’attarder sur Rue89, plombé par une absence totale de rigueur intellectuelle et par l’incohérence de sa ligne éditoriale, mêlant authentiques spécialistes et parfaits escrocs, un reproche que l’on peut d’ailleurs également adresser à Agoravox, voire aux gamins d’Atlantico.

Je suis avec intérêt, depuis quelques mois, l’évolution d’OWNI, essentiellement en raison de la présence à sa tête de Guillaume Dasquié, dit Gueule d’Ange, dit Belle-mêche – mais sans aucun lien avec David Robicheaux.

Je dois avouer que je ne parviens toujours pas à me faire une opinion arrêtée de M. Dasquié. J’ai apprécié son démontage en règle, en coopération avec l’excellent Jean Guisnel, des thèses de Thierry Meyssan, et je dois confesser que j’ai même pris un certain plaisir à lire, malgré un 4e de couverture ridicule et un poussif style d’adolescent romantique, Al Qaïda vaincra, (2005, Flammarion) qui contient quelques pages fort pertinentes sur la mouvance jihadiste.

Comme tant d’autres, Guillaume Dasquié semble en effet plus qu’attiré par la part d’ombre de la République, et il aurait probablement fait un bon analyste, peut-être un brin trop littéraire, du côté du boulevard Mortier ou de la rue Nélaton. Mais il a choisi la lumière.

En 2007, M. Dasquié publie donc dans les colonnes du Monde, ravi de l’aubaine, les bonnes feuilles d’un épais dossier que la DGSE avait, semble-t-il, constitué à la hâte aux lendemains des attentats du 11 septembre pour rappeler aux autorités politiques qu’Al Qaïda n’était pas vraiment une divine surprise et que les services travaillaient sur le sujet depuis des années – malgré le virulent scepticisme de quelques uns, qui publient ces jours-ci leurs souvenirs en omettant ce détail. La publication de ce dossier, passionnant, avait alors, forcément, contrarié en haut lieu et conduit au dépôt d’une plainte, à l’ouverture d’une enquête et, in fine, à l’irruption matinale de policiers plutôt agacés au domicile de M. Dasquié.

Jusque là, rien d’anormal, et chacun jouait sa partition : « Le public a le droit de savoir » contre « Des hommes et femmes travaillant secrètement pour la France vivent cachés grâce à vous ». On le voit, le compromis – hein ? Quoi ? Qui a promis ? – n’était pas évident, et il le fut encore moins quand M. Dasquié, le Bob Woodward français, l’incarnation du Paul Kerjean de Mille milliards de dollars (1982, Henri Verneuil), pleura à chaudes larmes sur un plateau de télévision en racontant son interpellation, sans doute comparable à celles que connurent les rues de Santiago du Chili en 1973 ou de Saigon en avril 1975. Quand on veut jouer dans la cour des grands, on s’entraîne, c’est mieux.

Guillaume Dasquié a pris la tête de la rédaction d’OWNI en août 2011 et y a publié un papier, si j’ose dire, très intéressant sur le regard des universitaires et des journalistes d’investigation sur les attentats du 11 septembre (ici). Hélas, il est difficile d’aller contre sa nature, et le même a publié, avec un certain Pierre Alonso, le 21 octobre dernier, une consternante interview de Pierre Martinet dans laquelle l’immortel auteur de Un agent sort de l’ombre (2005, Flammarion, dans la même collection que Al Qaïda vaincra, soit dit en passant) nous livre les détails de son désastreux périple en Libye, au cours duquel Pierre Marziali, figure des Troupes aéroportées françaises et fondateur de la sulfureuse SMP (rires) Secopex , finira flingué à la surprise à Benghazi.

De façon assez sidérante, Dasquié et Alonso ont semblé boire les paroles de Pierre Martinet, un homme dont le nom est aussi méprisé dans les mess de Cercottes, Carcassonne, Perpignan ou Quélern (à Quélern, on ne dit pas « mess » mais « carré »), que l’est celui d’Elliot Belt dans les saloons du Texas en raison des révélations opérationnelles qu’il fit dans son livre.

Martinet est, ne l’oublions pas, l’homme qui, embauché par Canal+, acceptera sans sourciller de monter une surveillance plus qu’active de Bruno Gaccio et ne commencera à émettre quelques doutes que quand il sera question de le piéger, avec poudre et gagneuse, comme on le faisait à la grande époque du côté de Moscou. On le voit, Pierre Martinet est un homme d’honneur qui mûrit ses engagements et qui accomplissait probablement en Libye une mission humanitaire. On est d’ailleurs en droit de se demander pourquoi des journalistes aussi intransigeants ont gobé avec une telle candeur les déclarations d’une brebis égarée du renseignement français, devenue une caricature de personnage de polar avant de devenir, très officiellement, un mercenaire, une activité proscrite par le droit français. Dans le genre « soldat perdu follement romantique », on a quand même déjà vu mieux.

Comme d’autres, fascinée par ce monde interlope objet de mille fantasmes idiots, la rédaction d’OWNI aime donc le renseignement et en livre de puissantes analyses. La dernière en date, postée le 10 novembre, m’a tiré des larmes de rire, puisque mieux valait en rire.

Sous un titre tentateur, Les espions s’ouvrent au public, le site s’attaque au passionnant sujet de l’exploitation des sources ouvertes par les services de renseignement. Hélas, l’article commence mal, en citant comme référence une définition avancée par le CF2R, une structure dont on ne présente plus le fondateur et qui provoque sourires et haussements de sourcils dans le monde du renseignement. Il aurait été sans doute plus pertinent et plus professionnel de citer le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN) qui évoque sur son site les notions de sources ouvertes ou de sources fermées, ces dernières étant gérées par les services de renseignement et autres administrations spécialisées.

En affirmant que la France possédait son « propre système de renseignement via les sources ouvertes » qui ne serait pas autonome mais intégré à la DGSE, l’auteur commet une faute qui révèle une écriture plutôt rapide de son article. En réalité, la DSGE, comme la DCRI, la  DRM ou la DPSD, mais aussi le Quai d’Orsay, le Ministère de l’Intérieur ou celui de la Défense, dispose d’un service de documentation – bien séparé du service de gestion des archives, qui, elles, sont secrètes – évidemment ! On veut croire que la rédaction d’OWNI a par ailleurs déjà entendu parler du Service d’information du Gouvernement SIG, mais c’est une autre histoire, qui nous ferait rappeler que Le Monde confond la DCRI avec les « services secrets », ou qu’Umberto Eco, commentant les fuites organisées par Wikileaks, confondait avec aplomb espions et diplomates. On ne peut décidément pas être bon en tout.

La République ne dispose pas, à ma connaissance, d’un service comparable à l’Open source center (OSC) impérial, chaque administration gérant ses propres moyens de documentation en fonction de ses missions et de ses moyens, au service des autorités politiques ou d’autres administrations. Ainsi, le service de documentation de la DGSE ne peut être directement interrogé par des acteurs extérieurs à la centrale de renseignement et il opère exclusivement au profit des entités chargées de recueillir du renseignement : Direction du renseignement (DR), Direction technique (DT) ou Direction des opérations.

Le travail des membres de ce service de documentation consiste à, d’une part, réaliser une veille sur l’ensemble des sources ouvertes (grande presse, presse spécialisée, travaux universitaires, sites Internet), à signaler les faits saillants aux unités chargées de recueillir et d’analyser le renseignement et qui se focalisent sur les vrais renseignements, c’est-à-dire ceux obtenus par des sources secrètes à l’étranger, et, enfin, à répondre aux demandes de ces unités.

Imaginons, par exemple, que la DGSE décide demain de s’intéresser à la police islandaise. Les responsables de cette mission découvriront, à n’en pas douter, l’absence totale de données au sein du service, et ils auront besoin, en premier lieu, de créer un fonds de connaissances pour affiner leurs besoins, leurs cibles et leurs méthodes. Le service de documentation devra alors hanter les librairies, réelles ou virtuelles, afin de rassembler des données qui seront synthétisées et transmises aux analystes, qui les moulineront à leur tour et, de fil en aiguille, parviendront à déboucher sur des besoins en renseignement qui seront alors donnés à la DT, à la DO ou à qui veut pour « creuser » et attendre la fameuse pointe de la pyramide, celle qui ne recouvre que les 10% de renseignements réellement secrets et cachés en conséquence aux yeux du monde.

Contrairement à ce qu’écrit OWNI, les membres du service de documentation, du moins à ma connaissance, ne se livrent donc pas à des activités illégales, telles que la pénétration d’ordinateurs. L’auteur cite bien imprudemment le Figaro magazine pour justifier ses doutes quant à la légalité des actions conduites par les documentalistes de la DGSE, et il a bien évidemment tort. Le piratage de données informatiques est, on veut le croire, pratiqué boulevard Mortier, mais au sein d’équipes spécialisées opérant au sein de la DT ou de la DR, selon le sacro-saint principe du cloisonnement et d’autres règles opérationnelles qu’il n’est pas utile de détailler ici. Le fait que la DSGE reconnaisse recruter des hackers n’implique pas que ceux-ci soient affectés à un service de documentation mais bien plutôt aux structures chargées de faire du renseignement, et organisées en conséquence.

S’agissant de l’identité des fonctionnaires, il va de soi, mais il semble que cela ne saute pas aux yeux de tout le monde, qu’elle est couverte par le secret défense. En France comme au Royaume-Uni ou en Allemagne, le statut des membres des services de renseignement est particulier (cf. ici, par exemple). Il s’agit aussi bien de les protéger que de protéger leur administration et les fuites sont rarissimes, aussi bien pour des raisons déontologiques que par crainte des sanctions pénales. On se souvient de la douloureuse affaire Plame aux Etats-Unis sous l’Administration Bush, qui a donné en 2010 un film passionnant, Fair Game, de Doug Liman (The Bourne identity, 2002), avec Sean Penn, Naomi Watts et Bruce McGill.

Qu’ils soient analystes, cuisiniers, chauffeurs ou affectés à l’exploitation des sources ouvertes, les fonctionnaires de la DGSE sont donc tenus au secret, et ça n’a rien à voir avec la réalité de leurs activités. Que les réponses du porte-parole de la DGSE, Nicolas Wuest Famose, n’aient pas été à la hauteur, admettons-le, même s’il me revient de toute part que l’homme est brillant, intègre et plutôt bon camarade. Que le journaliste fasse preuve de suspicion, c’est bien le moins, mais on aimerait voire cette suspicion s’exercer aussi au sujet du rôle de certaines unités françaises au Rwanda en 1994, ou de nos liens avec Hashim Taçi au Kosovo en 1999, ou des relations de certains de nos diplomates avec le défunt régime de Saddam Hussein. Mais, évidemment, voilà qui exposerait les poseurs de questions à des ripostes plus ou moins fines des autorités, et il est bien plus confortable de passer la main dans le dos du public et de le conforter dans sa vision caricaturale d’un métier pratiqué en France, dans des conditions parfois ubuesques, par des hommes et des femmes, policiers, gendarmes, douaniers, civils et militaires qui, sans toujours risquer leur vie, sacrifient beaucoup à la défense d’un peuple qui n’a conscience de rien. L’alimentation du soupçon, nécessaire dans une démocratie, conduit parfois à des abus, comme la pitoyable instruction de l’attentat de Karachi par le juge Trévidic, ou à des aberrations, comme ces articles qui en disent plus long sur leurs auteurs que sur leur objet.

Pour finir, on ne peut conseiller à M. Wuest Famose d’aiguiller ses interrogateurs d’OWNI, la prochaine fois que ceux-ci reprocheront à la DGSE de ne pas s’ouvrir au monde, vers deux ouvrages passionnants dont la parution était impensable il y a encore quelques années : Les espions français parlent, de Sébastien Laurent (2011, Nouveau Monde Editions) et l’indispensable Dans les archives inédites des services secrets, sous la direction de Bruno Fuligni (2010, Iconoclaste).

Comme on l’apprenait autrefois dans les universités de la République, il faut lire et lire encore avant d’écrire n’importe quoi. Disons simplement que c’est mieux.

 

« T’as la lumière ? Et puis après ? » (« A quoi tu sers ? », Jean-Jacques Goldman)

Alors, les gars, on s’agace ? On perd le contrôle ? On incendie l’immeuble d’un hebdomadaire kâfir pour le châtier de son irrévérence ? Vous avez raison, on en a assez de ces gens qui ne respectent rien. Et puis, franchement, ça, c’est de l’étoffe, du panache, la classe. Le jihad contre les mécréants de nuit dans Paris contre un bâtiment civil, ça a quand même une autre gueule que de combattre en Afghanistan, en Irak, ou en Algérie contre les croisés, les juifs et les taghouts.

Vous êtes des hommes d’actions, et en même temps des esthètes, ça se respecte. Courir sous les balles à Ramadi ou bombarder Bagram, c’est bon pour les petits bras, alors que jeter un cocktail Molotov contre les locaux d’un journal, voilà qui révèle à la fois un authentique courage physique et une grande imagination opérationnelle. Ah oui, j’oubliais, il y a aussi le piratage du site Internet de Charlie et la photo qui montre la Kaaba. Non, vraiment, chapeau bas.

Mais au fait, vous le saviez, vous, que la Kaaba était vénérée avant le Prophète ? Ou que Jérusalem avait été la première ville sainte de l’Islam, en raison de l’influence des tribus juives d’Arabie sur le Prophète ? Franchement, je pense que vous n’en savez rien parce que vous êtes des barbares incultes et que vous ignorez tout de votre propre culture.

En vérité, la foi est une chose admirable, mais les dogmes sont détestables. Incendier les locaux d’un journal ou un cinéma qui passe Persépolis, ou La dernière tentation du Christ, s’en prendre aux homosexuels, aux femmes seules, condamner l’avortement sans autre forme de procès, raconter des foutaises sur la création du monde, bannir le rock – c’est peut-être ça le plus grave, tous les radicalismes religieux sont à vomir, répugnants, détestables. Ils sont l’expression de la bêtise la plus crasse et de l’aveuglement le plus complet au monde qui vous entoure.

La religion a modelé nos sociétés, elle a répondu aux interrogations les plus profondes et les plus anciennes de l’humanité, elle a conduit à des merveilles philosophiques ou artistiques, à de magnifiques démonstrations de fraternité et de charité. Mais vous, vous les incendiaires, vous n’êtes pas mes frères, vous êtes mes ennemis, quelles que soient vos croyances si celles-ci vous prescrivent de brûler des livres et des journaux, de contraindre des écrivains à vivre cachés comme des bêtes traquées, d’enfermer femmes et filles dans des maisons et sous des voiles. Vous êtes mes ennemis, et à ce titre, au nom des Indiens exterminés en Amérique, des huguenots massacrés pendant la Saint-Barthélemy, au nom des juifs anéantis en Europe, au nom des musulmans morts à Antioche ou Jérusalem, je souhaite votre défaite et votre disparition.

Un des plus grands accomplissements de l’Occident chrétien est d’avoir su faire, après deux mille ans de tueries, du christianisme un cadre culturel et moral. Nos lois et coutumes proviennent de la Bible, comme vos lois viennent de la charia. Je ne pousse pas, comme tant d’autres, de cris d’orfraie quand on me parle de la charia comme source des nouvelles lois libyennes. Il n’y a rien là que de la logique culturelle. Mais, en revanche, je m’étouffe de stupeur et de rage quand j’entends Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahda, affirmer que Napoléon Bonaparte – Vive l’Empereur ! – s’est inspiré du malikisme lors de la rédaction du Code civil. Car, dans votre pratique démente et arriérée de la religion, vous pratiquez le révisionnisme et vous croyez à des conneries, d’ailleurs voisines que celles que d’autres, dans d’autres églises, au nom d’autres fois, tentent de nous inculquer. Non, il n’y pas la physique quantique dans le Coran, malgré les affirmations de vos imams. Non, la terre n’a pas été créée il y quelques milliers d’années, comme le disent les Témoins de Jéhovah. Non, l’homme n’est pas apparu sur terre d’un coup, nu dans un verger. La science, la vraie science, celle que vos savants pratiquaient il y a mille ans à Bagdad ou Alep, nous a appris le contraire. Et nous avons aussi appris que la raison dépassait la religion, le domaine de l’irrationnel, de la magie.

Ces leçons, chèrement apprises, nous ont également enseigné que la pratique superstitieuse de la foi était une erreur, une démarche au mieux idiote, au pire ostentatoire. Je ne m’agenouille pas à la messe, je ne crois pas un début de seconde à la transsubstantiation, je crois pas que Satan soit un ange déchu – je pense même qu’il est sans doute un assez bon camarade avec lequel on doit pouvoir bien rigoler. Je ne mange pas de poisson le vendredi parce que je sais que ça n’est pas dans la Bible et que je connais les raisons historiques de cette pratique. Et toi, incendiaire, as-tu lu le Coran, et la Sunna, et les grands théologiens du Xe siècle ? Lis-tu même l’arabe ? Peux-tu m’indiquer le passage où il est prescrit aux vrais croyants de ne pas se baigner pendant le Ramadan parce qu’ils risqueraient d’ingérer de l’eau par inadvertance et que c’est haram ? Ou la sourate qui interdit les crèmes sur le visage car il y a, là aussi, ingestion d’une forme d’aliment ? Superstition, foi des charbonniers, bêtise crasse, comme celle qui faisait sortir nos curés de leurs églises avec les restes de Sainte Ursule pour faire pleuvoir.

Que dirait le Prophète de voir des analphabètes aux barbes prépubères, aux pantalons trop courts et aux Nike rutilantes s’en prendre à des femmes, à des hommes de lettres ? Où sont passés les savants de Damas et de Bagdad, les médecins de Sicile, les philosophes d’Al Andalus, les architectes de Samarkand ? Où sont vos poètes, vos savants, vos architectes ? Où est le raffinement qui faisait du Califat abbaside le cœur du monde, quand Bagdad comptait 1 million d’habitants alors que Paris n’était qu’un cloaque nauséabond ? Ah, vous ne savez peut-être pas ce que désigne « abbasside »… Et entre nos écoles et vos écoles, vous n’êtes pas près de l’apprendre. Où a donc disparu cette grandeur arabe et musulmane qui me fascine depuis près de trente ans ? Dans vos régimes socialistes en faillite ? Dans vos pétro-théocraties décadentes ?

Vos frères d’Egypte viennent de couvrir à Alexandrie une statue de Zeus. Savez-vous que la ville a été fondée par Alexandre de Macédoine, tout comme Kandahar, la capitale des Taliban afghans, des pouilleux analphabètes qui osent se dire étudiants en religion ?Honte à vous, martiaux pudibonds, vous qui mourez en martyr au milieu des civils en espérant des dizaines de vierges au paradis ! Est-ce cela, le paradis d’hommes aussi chastes et pieux que vous ? Quels dégénérés êtes-vous donc, pour rêver d’un paradis qui ne serait que déflorations de gamines ? Mais peut-on espérer mieux d’hommes qui épousent des fillettes au Yémen et qui vitriolent des femmes au Pakistan ? Nous aussi, nous avons eu nos porcs – quoi ? J’ai dit « porcs » ? Ah bon, je n’avais pas fait attention – nos défenseurs de la vraie foi qui tuaient et violaient au nom du Christ sauveur. Mais nous les avons combattus et nous les avons vaincus. Et désormais, la superstition imbécile ou les diktats de religieux frustrés n’ont plus cours. Vous devriez y réfléchir, au lieu d’encourir les foudres de puissances dont vous êtes manifestement incapables de mesurer les moyens.

Ah, au fait, j’écris ces lignes en face d’une charmante jeune femme manifestement originaire de la Dar Al Islam. Et je pense à votre infinie médiocrité en me disant qu’elle a droit, comme mes filles, à une vie debout, sans une flopée de gamins faits à la va-vite par un Tartuffe barbu, qu’elle a le droit de divorcer, ou de ne pas se marier, d’avoir plusieurs amants dans sa vie, qu’elle a le droit de se maquiller et de me regarder dans les yeux comme une citoyenne libre, comme mon égale. C’est pour cette inconnue, pour nos filles, nos épouses, nos mères que nous ne plierons pas, pas devant la barbarie et l’ignorance de jeunes crétins qui ne valent pas mieux que les SS, les gardes rouges, les croisés, les conquistadors ou les tuniques bleues.

On règle ça à la régulière, en Afghanistan ou en Somalie, ou on vous chope et on vous envoie faire du prosélytisme sous les douches à Fleury ?

Ah oui, une dernière chose. Un ami de Ryad me demande s’il y avait de l’alcool dans vos cocktails Molotov. Ben oui, c’est important.

Merde, on tourne en rond. Merde, on tourne en rond. Merde, on tourne en rond.

Maman, ceci est ma dernière lettre. Je m’apprête à révéler une série de retentissants secrets d’Etat puisque les journalistes de notre pays sont muselés par l’omniprésente police politique et la crainte, toujours plus forte, d’une déportation définitive dans le Massif Central, en Corse, voire, pour ceux que nous ne reverrons sans doute jamais, en Bretagne.

Je vais donc prendre le maquis dès demain, probablement du côté de Fontainebleau, et j’ai bon espoir qu’un Lysander de la RAF viendra m’exfiltrer, d’ici une semaine, de ce pays fermé et apeuré qu’est devenue la France. Sinon, s’ils me retrouvent après mes terrifiantes révélations, je ne faillirai pas et je saurai mourir pour la liberté, en fier fils de la Gaule.

Mais vite, car j’entends déjà les véhicules de la milice boucler le quartier et résonner sur les trottoirs luisants de ce débuts d’automne les chaussures à clou des agents de l’infâme oppression. Quels sont donc ces secrets ? Les touches de ma Remington me semblent brûlantes, et chaque lettre tapée me rapproche de l’issue. Qu’importe, le peuple doit savoir.

Depuis plusieurs jours, les plus courageux de nos journalistes, ceux qui n’ont pas encore disparu dans les sinistres couloirs de l’hôtel Crillon, osent évoquer, dans les recoins les plus abrités de leurs rédactions assiégées, la mise en examen du préfet Squarcini, un des plus proches collaborateurs du chef de l’Etat. Les éditorialistes de la presse clandestine, celle qu’on ne trouve que dans les squats insalubres du nord de la Capitale et qu’on ne lit que sous la douche ou à la cave sans lumière, les rédacteurs en chef de ces quotidiens intransigeants que nous savons voués à disparaître lors du lancement du prochain plan quinquennal, ces fiers défenseurs de la liberté de pensée ont imprudemment écrit que M. Squarcini, dit « le Squale », dit « le mari de la Française Turpin », serait le chef du renseignement français.

Hélas, la réalité est bien plus horrible, et ça n’est qu’au prix de risques inconsidérés que j’ai découvert que ce redoutable personnage était en réalité le directeur de la DCRI, un organisme mystérieux dont le siège est habilement dissimulé dans une épicerie de Levallois, une ville interdite aux étrangers où résonnent chaque soir les hurlements des opposants. Alors, si M. Squarcini n’est pas le chef du renseignement français, qui cela peut-il être ? Un homme de l’ombre encore plus redoutable ? Il se murmure, mais j’ose à peine l’écrire, qu’il y aurait au-dessus de lui un autre serviteur impitoyable de la tyrannie, surnommé ironiquement Ange. Mais j’en ai déjà trop dit et je sens presque déjà le froid canon d’un Manurhin sur ma nuque moite de peur.

J’ai aussi dévoilé un autre secret, bien plus angoissant encore. Un exemplaire du Monde, que je consultais fébrilement il y a peu dans un souterrain de La Défense, titrait : « Affaire Bettencourt : les services secrets ont espionné un journaliste du Monde ». Une de mes sources m’a avoué, et elle a disparu depuis, qu’il ne s’agissait pas des services secrets mais du contre-espionnage, un service intérieur. Il existerait, dans un quartier désolé de Paris, une mystérieuse caserne abritant les VRAIS services secrets, des gens mystérieux utilisant des faux noms, travaillant hors du pays et se livrant aux pires turpitudes. J’en frissonne.

Un correspondant anonyme, qui vient de quitter le pays déguisé en cadre sup’ de L’Oréal, m’a d’ailleurs fourni deux schémas qui seront d’une grande utilité à nos amis du MI-6 et de l’OSS. Je crois que tout y est et l’invraisemblable cruauté du système répressif mis en place dans notre pays y est dévoilée dans son horreur. Le premier date de 2008, et on me dit que des gens sont morts pour que je puisse le tenir ce soir entre mes mains :

Et l’autre a été publié par un hebdomadaire révolutionnaire connu sous le nom de L’Express, mais j’avoue que je n’ai jamais eu la chance d’en lire un exemplaire.

 

Ah, on frappe à ma porte. Cette fois, c’est pour moi. Je saute dans le vide-ordures et je file à travers champs avec ma Sten.

NB : sérieusement les gars, avant d’écrire en une des trucs qui vous auraient fait virer du CFJ, essayez donc Google. Vous verrez, ça peut servir.

Arrêtons de sauver des vies, bon Dieu !

Bravo, M. Girard, bravo ! Enfin, une voix pleine de bon sens, de décence républicaine, de réalisme, pour enfin s’opposer à cette déplorable tradition française qui veut, on croit rêver, que l’on sauve la vie de nos compatriotes pris en otage. Votre tribune dans Le Figaro du 10 octobre, sobrement intitulée « Otages : arrêtons de payer les rançons », a au moins le mérite de la franchise.

Oui, mille fois oui ! Vous avez raison, laissons-les crever, oublions les circonstances de leur enlèvement, méprisons les missions qu’ils remplissaient ! Du beurre ? Non, des canons, des canons !

D’où nous vient, en effet, cette pénible habitude de nous mobiliser pour sauver nos compatriotes ? Pourquoi nous laisser attendrir ? Ne faut-il pas y voir, comme vous l’avez écrit dans quelques uns de vos articles vantant la vision du Président iranien Mahmoud Ahmadinejad (aka « le petit pompiste », vu ici auditionnant pour le rôle de Silvio Dante), la marque de notre décadence ?

 

Alors oui, certes, certaines prises d’otages sont difficiles à accepter. Des journalistes pris en Afghanistan comme des gamins trop sûrs d’eux, des plaisanciers trouvant que les côtes de Somalie ont quand même plus de gueule que l’école des Glénans, des touristes préférant le trekking au nord Mali plutôt que dans le Nevada…

Les exemples sont nombreux, mais je me permets, malgré votre CV plutôt impressionnant (Normale Sup’, ENA, grand reporter, moi qui ne lis couramment le français que depuis quelques mois), une poignée de remarques.

1/ « Faut casquer, gros père, faut casquer »

Vous écrivez ainsi : « Depuis trente-cinq ans, depuis l’affaire Claustre très exactement, la France a pris la mauvaise habitude d’accepter de payer des rançons aux différents mouvements rebelles qui, à l’étranger, prennent ses citoyens en otages ».  A vous lire, ces paiements seraient naturels, la défaite serait dogmatique, le refus de s’engager constant. On pourrait croire, et c’est sans doute le but de votre tribune, que la France ne cesse de capituler, qu’elle se roule dans l’humiliation comme le GQG, en mai 1940, se roulait dans l’aveuglement.

Certes, notre pays a payé des rançons, certes, il a accepté des compromis, mais toujours dans le but de sauver des vies, celles de nos compatriotes comme celles de leurs guides ou accompagnateurs. Quoi que vous en pensiez, le devoir de la France est de protéger ses enfants, y compris les plus imprudents. Qu’il est facile de les condamner quand on n’est pas celui qui prendra la décision, quand on ne fait que commenter les faits avec l’irresponsabilité du chroniqueur qui vole de Hilton en Sheraton, de Fairmont en Shangri-La. Nous vous laissons volontiers le choix d’apprendre à une veuve ou à des orphelins que leur père est mort pour le principe, voire pour l‘exemple.

Nous payons, donc, et vous seriez surpris de la complexité infinie de cette démarche, de la mobilisation des énergies, des volontés. Oui, c’est coûteux, très coûteux, comme l’enseignement gratuit et obligatoire, comme l’accès aux soins ou à la justice. Oui, c’est long, pénible, oui cela nous affaiblit, mais cela fait aussi notre grandeur et même le plus endurci ne peut s’empêcher d’avoir une bouffée de bonheur et de fierté en découvrant sur un tarmac des Yvelines ou du Loiret les visages de nos compatriotes, libres. Chaque individu libéré des mains d’un groupe terroriste est mon frère, mais je ne sais comment qualifier celui qui les condamne d’un méprisant « Ils ont voulu y aller, qu’ils y restent ». Sont-ce là les valeurs dont vous vous réclamez ? La France éternelle vantée par le Figaro a bien changé, et on aimerait avoir la réaction de votre confrère Georges Malbrunot. Il sera probablement sensible à votre détermination, comme à celle de M. Guéant, le Buster Keaton de la haute fonction publique française. Pourquoi ne pas emprisonner les parents des otages, comme pourrait le suggérer les phénix de la pensée politique française que sont Lionnel Luca, Eric Mini Me Ciotti ou Frédéric Lefèbvre, l’homme qui n’en rate pas une mais qui les rate toutes ?

2/ « Passez devant, je vous rejoins »

Emporté par votre élan, vous ne vous arrêtez pas (jamais !) et vous livrez une fascinante description des mandats des services français : « Le seul message que Paris devrait envoyer à tous les kidnappeurs en puissance à travers la planète, qu’ils se drapent ou non dans une idéologie révolutionnaire, est le suivant : « Si vous osez toucher à un Français, on ne vous paiera jamais ; on vous retrouvera et on vous tuera, même si cela doit prendre des années ! » Il n’est pas sain que la DGSE se spécialise dans le paiement inavoué de rançons. Sa mission première devrait être de repérer les kidnappeurs pour aller ensuite les neutraliser, tout cela dans le plus grand secret, afin de renforcer son pouvoir dissuasif. »

Heureusement que la République vous a, car sans votre déterminante contribution, qui sait quel serait le sort de la DGSE, mais aussi de la DCRI, du Quai d’Orsay, des unités du COS ? Comment leurs mandats et leurs missions seraient-ils définis ? Avec vous, au moins, tout est simple. Pour ne rien vous cacher, je ne suis moi-même pas insensible aux opérations un peu viriles, au payback time de nos camarades de la CIA ou du SIS. Seulement voilà, ça ne s’improvise pas et mener une lutte secrète selon la Chicago way du sergent Malone nécessite bien plus qu’un martial coup de menton devant l’écran de son ordinateur.

Cela a pu vous échapper pendant que vous combattiez aux côtés des Peshmergas, des guérilleros karens ou dans les rangs de l’Alliance du Nord, mais la France ne s’en laisse pas tant compter. Etiez-vous dans la tour de contrôle de Marignane, en décembre 1994, quand le sniper du GIGN a ouvert le feu sur le cockpit de l’Airbus d’Air France ? Avez-vous fait sauter la voiture piégée devant l’ambassade syrienne à Beyrouth ? Vous a-t-on entendu lorsque nous tentions de sortir nos otages du camp d’Abou Sayyaf, à Jolo ? Etiez-vous dans un certain bureau du 20e arrondissement de Paris lorsque les Britanniques ont dit d’un chef talêb qui avait détenu deux Français : « Ne vous embêtez pas, on envoie le SBS le flinguer, lui et sa troupe de crétins analphabètes ». Et en janvier 2000, est-ce vous qui avez recommandé un raid de Jaguar sur les hommes du GSPC qui menaçaient le Paris-Dakar ? Avez-vous été impliqué dans les opérations visant à éliminer les ravisseurs de vos confrères Malbrunot et Chesnot ? Avez-vous sauté (tranche arrière ?) en même temps que Favier au-dessus de l’Océan Indien pour libérer l’équipage du Ponant ? Est-ce vous qui avez conduit le raid des forces spéciales au Mali en juillet 2010 pour délivrer Michel Germaneau ? Etiez-vous le servant du canon d’une des Gazelle lancées à la poursuite des terroristes d’AQMI en janvier dernier, au nord du Niger ?

Qui vous permet de penser que les autorités françaises écartent systématiquement l’option offensive, qu’elles capitulent presque par habitude ? Quel mandat donné par le peuple vous permet d’affirmer « qu’il faut y aller », vaille que vaille, même pour risquer une boucherie ? Quel grand stratège êtes-vous, vous qui voyez la méthode plutôt que l’objectif ?

La prochaine fois qu’un ravisseur prendra une bombe guidée dans sa salle de bains, qu’un émir mourra d’un banal accident de voiture au Sahel ou qu’un drone de l’Empire balayera des écrans radars un groupe de Talibans, j’espère que vous recevrez un carton d’invitation. Le fait qu’un théoricien de votre envergure ait pu être tenu à l’écart des actions secrètes de la République est un scandale qui ne peut plus être toléré. Et vous penserez à envoyer à Perpignan votre carnet de saut et votre indicatif radio personnel.

Fin de transmission