J’ai glissé, chef

Œuvre séminale, dont l’influence ne cesse, plus de quarante ans après sa sortie, de peser sur la production cinématographique occidentale, Mais où est donc passée la 7e compagnie ?, le monument de Robert Lamoureux sorti en 1973, s’est imposé d’entrée comme des sommets de l’art français contemporain. On en trouve des citations dans certains des films de guerre les plus marquants de ces dernières années, et la puissance de l’œuvre continue d’irriguer la réflexion des cinéastes comme des théoriciens du 7e art, aussi bien en raison de son audace formelle que de sa profondeur et de sa puissance évocatrice.

Après La Grande vadrouille (1966), le survival movie haletant de Gérard Oury qui a tant influencé John Woo et Paul Greengrass, il était naturel que le cinéma français s’attachât à réaliser une fresque ambitieuse au sujet de la Campagne de France, moment tragique s’il en fût qui vit le basculement du monde. Cinéaste engagé, à la conscience politique bien connue, Robert Lamoureux mit tout son talent et toute son énergie à écrire puis à mettre en scène ce récit âpre, sans concession, à la portée politique et morale considérable.

La trame est d’une simplicité minérale et nous approche au plus près de la tragédie de ce printemps 1940. Séparés de leur unité en raison de l’audace de l’ennemi, le sergent-chef Chaudard (Pierre Mondy, chef de meute implacable tout droit sorti de la fresque consacrée en 1960 à la bataille d’Austerlitz par Abel Gance), et deux de ses hommes, Pitivier (joué par un Jean Lefebvre en état de grâce), et Tassin (interprété par un disciple de Lee Van Cleef, Aldo Maccione, impressionnant de violence froide), décident de poursuivre les combats sur les arrières de la Wehrmacht. Ils sont rejoints par un pilote français abattu sous leurs yeux, auquel le vénéneux Erik Colin, digne héritier du George Peppard du Crépuscule des aigles (1966, John Guillermin), prête ses traits.

D’entrée, le film de Robert Lamoureux frappe par sa violence et son réalisme. Rarement les spectateurs auront été aussi rapidement plongés au cœur de la bataille, et la presse de l’époque rapporta que certains d’entre eux, ne supportant pas le caractère immersif de la mise en scène, quittèrent la salle, écrasés par les images et les sons. Lamoureux, auquel on prête une influence considérable, mais discrète, sur le Nouvel Hollywood et son souci de réalisme, devint rapidement un modèle pour les cinéastes américains les plus radicaux ou les plus originaux. Comment, en effet, ne pas déceler dans le monument de Sam Peckinpah Croix de fer (1977) des références directes au cynisme de Lamoureux, et surtout à son ironie désespérée ?

 

Malgré tout leur talent, les acteurs dirigés par Robert Lamoureux sont littéralement écrasés par la présence magnétique d’Aldo Maccione. Révélé en 1972 au public dans L’Aventure, c’est l’aventure, le fameux brulot de Claude Lelouch, l’acteur italien incarne ici un homme ordinaire qui se révèle être, dans la tourmente, un guerrier né. La scène de la fusillade dans la cour de ferme est devenue iconique, y compris la réplique – qu’on dit volée à Eschyle – « J’ai glissé, chef », et la posture de Maccione, FM en main, sera reprise en forme d’hommage par Sylvester Stallone dans la fameuse série des Rambo.

 

La transformation du personnage de Maccione, initialement employé dans un abattoir, en soldat d’élite – on notera au passage l’extrême puissance symbolique de cette trouvaille scénaristique – permet d’aborder avec finesse, et même délicatesse, l’entêtante question de la violence innée de l’homme et l’énigme de son goût pour la guerre. Tassin, simple soldat devenu sauveur de ses camarades, est, en quelques images, devenu un personnage mythique, qui ne cessera d’inspirer les cinéastes suivants. Dans The Deer Hunter, son chef d’œuvre, Michael Cimino explorera à son tour ce thème du soldat-né, mais il étudiera également la question sociale. Comme dans le film de Lamoureux, ses personnages sont, en effet, des gens de peu, simples citoyens, petits employés jetés dans la guerre et en découvrant l’horreur.

Ce tableau de la conscription et du devoir armé sera également dressé par Steven Spielberg en 1998 dans Saving Private Ryan, tour de force cinématographique dont les scènes champêtres et les décors villageois renvoient directement à La 7e Compagnie.

Devenus, par la force des choses, des maraudeurs, des maîtres de la petite guerre, les soldats inflexibles de cette compagnie martyre apprennent à se débrouiller. Leur rencontre avec deux femmes (Corinne Lahaye, torride, et Marcelle Ranson-Hervé, impeccable) est l’occasion d’une scène chargée d’une tension érotique à peine soutenable à laquelle Francis Ford Coppola fera directement référence dans la légendaire séquence de la plantation, dans la version longue d’Apocalypse Now (1979), et qui inspirera ensuite David Ayer, scénariste et réalisateur de Fury (2014), au cours de la longue pause dans la petite ville allemande.

Mais où est donc passée la 7e compagnie s’est aussi gravé dans les mémoires en raison du regard que le film porte sur la nature. On pourrait, là aussi, rappeler les plans de jungle tournés par Coppola ou Oliver Stone dans Platoon (1986), mais c’est évidemment Terence Malick, dans La Ligne rouge (1998), qui sut le mieux reprendre l’esprit que Lamoureux avait insufflé à la scène dite du bain.

Pièce maîtresse de l’histoire du cinéma français, film fondateur qui révolutionna la façon de filmer les combats, œuvre complexe abordant aussi, un an avant Louis Malle et son Lacombe Lucien, la question de la collaboration, Mais où est donc passée la 7e compagnie, film à la sobre virtuosité, sera vu et étudié encore pendant des décennies tant sa richesse paraît infinie.

« They told me that the end is near/We gotta get away from here » (« Sign of the Times », Harry Styles)

Fidèles à une de leurs plus attachantes caractéristiques collectives, certains Français ont bruyamment exprimé leur désapprobation à l’occasion du dernier film de Christopher Nolan, Dunkerque (2017), consacré à l’évacuation de l’armée britannique (opération Dynamo), alors que la Bataille de France est perdue.  « Gnagnagna c’est un film patriotique », a-t-on pu lire dans un hebdomadaire bien connu pour ses critiques déconnectées. « Gnagnagna on ne voit pas les Français », a-t-on également entendu de la part de citoyens dont les propres faits d’armes se passent probablement plus au comptoir ou dans des stages paramilitaires en Pologne que dans les rangs de nos forces ou de nos services. « Gnagnagna le Brexit », « Gnagnagna un combat aérien, ça ne se passe pas comme ça », « Gnagnagna la vérité historique », « Gnagnagna etc. »

Le film, en réalité, mérite largement d’être vu, aussi bien en raison de sa mise en scène ou de son interprétation que de ses partis-pris narratifs. On ne m’empêchera pas, d’ailleurs, de penser que beaucoup ne l’ont pas compris – ou, ce qui arrive trop souvent, n’ont rien voulu comprendre.

Dès la première scène, étrange, sans dialogue et presque poétique, l’armée britannique qui nous est présentée est en déroute, patrouillant mollement dans les rues de la ville défendue par les seuls Français, et attendant de rembarquer. La défaite est dans chaque image, dans chaque attitude, et le cinéaste ne nous montre aucun héroïsme – rien, en tout cas, qui permettrait de pavoiser, drapé dans l’Union Jack. La scène suivante, dont le début évoque la légendaire ouverture de La Prisonnière du désert, le chef d’œuvre de John Ford (1956), conforte l’image piteuse d’une armée vaincue, se rembarquant péniblement sous les assauts finalement assez sobres de l’ennemi.

Gnagnagna où sont les Français ?

Nolan, cinéaste mais aussi scénariste de tous ses films, raconte des histoires, et pour l’Histoire, merci de vous adresser aux historiens. De fait, Dunkerque ne montre guère de Français, si ce n’est dans les premières minutes (un personnage secondaire étant par ailleurs un soldat français, mais chut), et c’est bien naturel puisque le réalisateur a choisi ici, non pas de livrer un documentaire pointilleux mais bien un récit de fiction. On aurait aimé entendre les questions des mêmes commentateurs au sujet du film de Steven Spielberg consacré au Débarquement (« Mais où est donc passé le Commando Kieffer ? »), qui s’achève comme un western, ou, par exemple, des libertés prises par Jean-Jacques Annaud à l’égard de la bataille de Stalingrad (2001).

La polémique née du film de Nolan est d’autant plus absurde que le cinéaste a manifestement choisi de raconter la bataille du point de vue d’une poignée d’acteurs de terrain anglais (un commandant de la Royal Navy : Kenneth Branagh ; un pilote de la RAF : Tom Hardy ; un plaisancier et son fils venus chercher des soldats à évacuer : Mark Rylance et Tom Glynn-Carney ; le naufragé qu’ils ont recueilli : Cilian Murphy ; et deux soldats parvenant finalement à quitter la plage : Fionn Whitehead et l’idole des adolescentes Harry Styles, qui débute ici à l’écran), sans nous infliger les interminables réunions d’état-major ou les discussions absconses devant des cartes. Comme le fit avant lui Leslie Norman en 1958 dans son propre Dunkerque, il assume parfaitement de se concentrer sur les soldats britanniques, montrés dans leur dénuement, leur lâcheté ou leur courage, et une série de comportements qui sont loin de faire du film une ode cocardière. Il faut croire que ce n’est pas assez pour certains. Sans doute, en effet, aurait-il été plus pertinent de rappeler que l’évacuation de Dunkerque ne fut que la conséquence de l’effondrement spectaculaire, et inédit par son ampleur, de la France, littéralement balayée malgré le courage de son armée. Cette faillite collective, un des événements les plus importants du siècle passé, n’en finit décidément pas de peser sur nous.

En 1964, Henri Verneuil, dans Week-end à Zuydcoote, adapté du roman de Robert Merle, ne s’était d’ailleurs pas réellement attardé sur les centaines de milliers de Tommies parqués sur les plages de la ville. Et il avait donné de notre propre armée une image autrement cruelle que celle de Nolan.

 

Gnagnagna l’Histoire

Dunkerque n’est évidemment pas un documentaire, et son message est d’une terrible actualité politique. On ne peut d’ailleurs que lever les yeux au ciel en lisant certaines critiques passant à côté du sujet, et on imagine sans peine les mêmes reprochant à Francis Ford Coppola d’avoir occulté dans Apocalypse Now le rôle de l’armée sud-vietnamienne.

Sorti quelques mois après le calamiteux Brexit, le film est une parabole sur l’isolement subi, sur le drame qu’il y a à être coupé du monde par des forces obscures, par la force brute de l’ignorance et de la bêtise. La virtuosité de Nolan donne à l’issue de la bataille des allures de théâtre tragique et absurde : ce soldat qui décide partir seul à la nage, ce groupe de fantassins piégés dans la coque d’un chalutier échoué, ce rescapé qui tue un adolescent dans un accès de panique, ces navires-hôpitaux impitoyablement coulés.

De cette terrible défaite, qui laisse le Royaume-Uni seul face au Reich, et même au monde, va pourtant naître l’espoir. Les tragédies individuelles, ces corps anonymes qui flottent près du rivage, ces pilotes perdus en mer, ne sont pas la fin mais le début d’une lutte qui vise à réunifier le pays à un continent qui serait débarrassé du nazisme. De retour sur leur île (« home »), les rescapés, vaincus, honteux, qui redoutent d’être conspués par la population, sont salués comme des héros. Et dans le train qui les transporte, ils lisent la retranscription de l’extraordinaire discours prononcé par Winston Churchill devant les Communes, le 4 juin 1940. Gâché dans le très décevant (et parfois risible) Les Heures sombres (2017) de Joe Wright, le texte est admirablement mis en scène par Nolan. La séquence finale de Dunkerque, admirable, est un appel à la lutte, l’affirmation que tous les espoirs sont permis mais que les moments qui arrivent seront terribles avant le retour à la paix. Le visage de Tom Hardy, éclairé par son Spitfire en flammes, symbole ultime du gâchis, est un modèle de persévérance attristée, la conscience que les pires épreuves arrivent et qu’elles seront surmontées. Il est difficile de faire plus actuel.

Le renseignement au cinéma : coordonner et synthétiser

Paradoxalement, il m’a toujours semblé que la coopération internationale, à laquelle n’appellent le plus souvent que les moins compétents et les plus ignorants en matière de renseignement, était bien moins complexes que la coordination nationale des moyens et des administrations. La difficulté, en effet, ne naît pas tant de la définition de l’ennemi que, parfois, de la conception de la stratégie pour le combattre et, souvent, des méthodes à employer.

Dans un Etat moderne et puissant, où plusieurs services spécialisés cohabitent, tous avec leur culture, leurs biais, leurs passifs, leurs caractéristiques (Civil, policier ou militaire ? Judiciaire ou administratif ? Clandestin ou pas ?) et leurs moyens, la coordination, nécessité opérationnelle absolue, ne va pas de soi. Si les différences font la richesse d’une communauté du renseignement, quand il s’agit de faire converger des analyses au profit des responsables politiques ou de présenter des options opérationnelles, la coordination quotidienne relève du défi. Au-delà de la question des égos, à ne jamais négliger, il convient en effet de convaincre les uns et les autres qu’ils ont intérêt à travailler ensemble puisqu’ils ne sont pas, quoi qu’ils pensent, capables de gérer seuls toutes les menaces, toutes les crises, tous les phénomènes complexes en constante évolution.

Théoriquement soumis à une autorité unique, les différents services obéissent en réalité à des logiques propres. Emportés par leur poids et leurs habitudes (celles, en particulier, qui font qu’on innove finalement assez peu et qu’on préfère reproduire les mêmes actions dans la zone de confort), les services ont parfois du mal à entendre la parole de leurs partenaires, et encore plus leurs critiques ou leurs remarques. Ils peuvent aussi, en raison de leur puissance intrinsèque, choisir d’agir seuls, et au besoin de coordination s’ajoute alors celui de contrôle.

La coordination, en réalité, dépasse de loin les seuls aspects opérationnels et doit concerner l’analyse, voire même la perception initiale. De cultures intrinsèquement différentes, les services peuvent être confrontés à des appréhensions contradictoires de phénomènes complexes et, par la suite, les traiter de façon incohérente ou contradictoire (il suffit, par exemple, de rappeler ici les innombrables foutaises lues et entendues au sujet des jihadistes, qui seraient tous à la fois fous, motivés par le seul appât du gain et dépourvus du moindre projet politique). La coordination devient alors synthèse puis harmonisation de l’analyse afin de jeter sur la menace un regard à la fois complet et subtil, de concevoir une stratégie globale puis de la mettre en œuvre. Il n’est alors plus seulement question d’agir de façon coordonnée en se répartissant les missions et les actions dans le cadre d’un plan unique mais bien de parler de la même chose et d’échanger renseignements et analyses dans un cadre cohérent. Croyez-moi, ce n’est pas si facile.

L’Attaque nocturne, d’Alexandre Astier (Kaamelott, S3E69, 2006)

 

 

Demande donc à un clebs de s’adapter à la salade, tu vas voir.

Vingt ans après le début de la Grande guerre, Roger Vercel obtient en 1934 le Prix Goncourt pour Capitaine Conan, court roman dont l’écriture, admirable, n’a rien perdu de son charme ni le personnage principal de son caractère fascinant. Bien plus qu’un récit de guerre, en effet, ou même d’un récit sur la guerre, ceux qui la font ou ceux qui la subissent, le texte est le portrait d’un homme qui se réalise dans le combat, le danger et la mise à mort. Aucun jugement n’est ici porté sur le lieutenant Conan, membre hors-pair d’un corps franc des troupes françaises engagées sur le Front d’Orient et qui se morfond après la victoire des Alliés, mais son portrait, s’il n’est pas accablant, a de quoi secouer.

Alors que la routine s’empare des soldats victorieux et pas encore démobilisés, le livre nous montre, à travers le regard d’un autre officier, soldat par devoir bien plus que par vocation, la médiocrité du quotidien d’une troupe stationnée chez un allié pauvre et à peine libéré. Sans s’appesantir, mais sans le cacher non plus, c’est l’envers du décor, loin des flonflons triomphants et des déclarations solennelles, qui est décrit : misère des habitants, filles supposément faciles dont on aimerait penser qu’elles étaient consentantes, rixes imbéciles dans des bouges sordides, petitesse du commandement, normalité désespérante de fantassins rongés par l’ennui, loin des fiers héros d’airain glorifiés par la République.

 

Conan, dont la langue, imagée, argotique, tranche avec le style, subtil et élégant, du narrateur, domine tout de sa présence. Chef de bande bien que plus qu’officier, personnalité écrasante paradoxalement avide de reconnaissance, il semble vivre en dehors de toute règle et justifie les crimes commis en temps de paix par ses hommes par les sacrifices qu’ils ont consentis pendant la guerre. Sa morale, qu’il expose dans son style inimitable, est celle d’un prédateur qui ne vit que pour tuer, à la manière du requin du chef d’œuvre de Steven Spielberg, Jaws (1975), d’après le roman de Peter Benchley. Dans une fameuse tirade, reprise dans le film que Bertrand Tavernier tira du livre en 1996, Conan rappelle qu’à ses yeux la guerre a été gagnée, non pas par des armées de millions d’hommes disciplinés mais par une poignée de combattants faisant fi des règles, dépassant leurs limites et imposant leur volonté à l’ennemi au corps-à-corps. La guerre, pour lui, reste plus que jamais une affaire individuelle et il méprise sa dimension industrielle.

Conan, cependant, n’est pas un grand requin blanc, il est un être humain, doté d’une conscience et capable, donc, de penser sa condition. Et sa condition, répète-t-il tout au long du livre, est de combattre, de connaître le goût du sang et l’ivresse de la mort donnée à l’ennemi. Il est ainsi bien plus qu’un tueur, puisqu’il se définit lui-même comme un guerrier dont les talents sont au service de la France – mais demain, de qui ?

Ernst Jünger, dans La Guerre, notre mère (1922) puis dans Le Boqueteau 125 (1925), sans même parler d’Orages d’acier (1920), avait exprimé avec une finesse stupéfiante son obsession pour le combat, expérience à la fois physique et mystique. Roger Vercel, lui-même vétéran du Front d’Orient, ne se prononce pas aussi nettement, mais à sa description sans fard de la vie après l’armistice s’oppose la fascination manifeste qu’il éprouve pour Conan, guerrier, homme libre que la paix abîme.

Alors que les années ayant suivi la Première Guerre mondiale ont été marquées par la publication de livres pacifistes, certains étant d’ailleurs des chefs d’œuvre, Capitaine Conan impressionne par les questions qu’il pose : que faire de ces combattants que la guerre a façonnés jusqu’à empêcher leur retour dans la société qu’ils ont défendues ? quelle place donner à ces hommes dont les pires instincts ont été les plus grands talents le temps d’une guerre ?

Conan et ses maraudeurs sont les ancêtres des personnages qui, depuis le siècle passé, dans des romans, des films ou à la télévision, ont exposé leurs doutes existentiels et leurs difficultés à se réadapter. Conan, dont on apprend à la fin du roman, qu’il tenait une mercerie avec son père, précède John Rambo ou Jason Bourne, et comme eux il est un outil qui échappe à ses créateurs. A leur différence, cependant, et comme le personnage principal du roman de Kent Anderson Sympathy for the Devil (1987) ou le capitaine Willard d’Apocalypse Now (1979), il a passionnément aimé la guerre, au point de ne s’être senti vivant qu’au milieu des tranchées et des coups de main nocturnes. Sa figure, admirablement interprétée par Philippe Torreton, est inoubliable.

Le renseignement au cinéma : envoyer un analyste sur le terrain

Dans les services de renseignement français, où on pratique à la fois le recueil ET l’analyse du renseignement, le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) est une étape obligée par laquelle il est de bon ton de passer. Quelle que soit la voie qu’on empruntera par la suite, s’être initié aux rudiments de l’action clandestine n’est jamais inutile, surtout quand on sait que certaines des sources les plus sensibles peuvent être traitées dans des villes européennes, loin des fantasmes orientalistes de quelques faux vétérans trop souvent vus à la télévision.

Le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) constitue également, au-delà de ses dimensions opérationnelles, une nécessité pour les analystes. Les dossiers exploités à Paris sont essentiels, selon des méthodes empruntant plus aux sciences humaines qu’à la fréquentation de la salle de musculation ou à celle des Volets rouges, à Biên Hòa, mais avoir arpenté certaines rues, emprunté certains itinéraires, échangé avec des contacts locaux et expérimenté la vie quotidienne de régions parfois très éloignées du 20e arrondissement n’est pas moins impératif.

Il reste que les analystes des services de renseignement n’ont pas la carrière de certains universitaires passant sans difficulté de la Thaïlande ou du Sahel aux centres de recherche occidentaux, ni même celle des reporters de guerre, aussi à l’aise dans le Caucase qu’au micro d’une conférence. Dans un service, l’analyste devenu expert est d’autant plus précieux que trop souvent personne n’est capable de lui proposer un avenir administratif et qu’un esprit ayant fait le choix de la spécialisation au détriment du cursus honorum se doit d’être dorloté. On me dit cependant que certaines filières se mettent en place, et il faut s’en féliciter.

Se spécialiser a un coût. La connaissance intime de pays, de crises ou de phénomènes complexes, à l’aide de sources auxquelles le monde civil n’a pas accès – quoi qu’il en pense – peut faire de vous un cas non conforme. Ce choix, en effet, peut être révélateur de traits de personnalité pas nécessairement compatibles avec ce qui fait la vie routinière de votre service. Dans certains cas, même, la hiérarchie peut se demander à quoi peuvent bien lui servir des compétences dont le caractère opérationnel ne saute pas aux yeux. De tels questionnements sont souvent la marque d’une ignorance crasse, ou d’une incompréhension réelle (ou des deux combinés) de ce que peut apporter un véritable spécialiste, mais ils peuvent aussi, ponctuellement, être légitimes. Toutes les spécialités, après tout, ne sont pas utiles.

Il arrive alors qu’on tente des expériences, qu’on expédie seul sur le terrain un analyste au prétexte qu’il a suivi un stage il y a dix ans et qu’il est donc théoriquement autonome, et qu’on lui confie des missions simples. Mais, s’il existe des missions plus simples que d’autres, aucune n’est vraiment de routine et, comme chacun sait, aucun plan de bataille ne survit au contact avec l’ennemi. Il peut en aller de même en matière de renseignement humain…

Indiana Jones et la dernière croisade, de Steven Spielberg (1989)

We have no idea what we are up against

J’entendais récemment un critique affirmer que le cinéma montrait et que la télévision racontait. La formule est brutale, et sans doute injuste, mais il est manifeste, en particulier depuis que nous vivons un nouvel âge d’or de la fiction télévisée, que le temps offert par une succession d’épisodes, voire de saisons, permet d’exposer des récits complexes sans occulter les enjeux ou caricaturer les personnages. Certaines des productions diffusées depuis une dizaine d’années sont ainsi d’une qualité narrative au moins équivalente à certains chefs d’œuvre du cinéma. Reste, cependant, la question de la mise en scène elle-même, souvent plus classique sur le petit écran – le classicisme n’étant pas un défaut, évidemment.

La profondeur de champ offerte par la télévision est idéale dès qu’il s’agit de décrire sur la durée une situation complexe, et il me semblait, depuis longtemps, qu’une série capable de nous présenter le jihad contemporain faisait terriblement défaut, en particulier dans notre pays. Les sujets ne manquent pas, la documentation est là, et il suffirait de s’y mettre. Hélas, malgré d’incontestables progrès, la production télévisuelle ou même cinématographique française reste terriblement respectueuse, sinon craintive, dès qu’il s’agit de traiter de sujets liés aux questions de défense, de renseignement ou de sécurité.

On pourrait invoquer, pour expliquer cet état de fait, l’inexpérience des scénaristes ou la fascination parfois puérile de certains réalisateurs, mais la difficulté est avant tout culturelle. Alors que notre histoire récente, disons depuis une cinquantaine d’années, ne manque pas d’affaires complexes, d’attentats, de crises internationales ou même de guerres, rares sont les séries ou les films à s’en être approchés, ou alors de façon caricaturale, voire risible. On pourrait ainsi mentionner le lamentable Secret défense (2008), le misérable Forces spéciales (2011), ou le pénible  L’Ordre et la morale (2011) – ce dernier film ayant au moins le mérite de présenter un point de vue.

La comparaison avec la production britannique est, à cet égard, cruelle. Les années ’90 ont vu la diffusion d’une remarquable minisérie de la BBC consacrée au séjour en Bosnie des Casques bleus britanniques, Warriors (1999), tandis que l’invasion de l’Irak en 2003 a donné lieu aux Etats-Unis à une série de fictions courageuses, comme Over There (2005) ou Generation Kill (2008), cette dernière analysée ici par Jean Michelin. On a même vu de bons survival movies traiter de la situation au Moyen-Orient de façon décalée mais passionnante, comme 28 Semaines plus tard (2007) :

En France, la pesanteur bien connue des aides de l’Etat, désormais supposées accompagner les auteurs dès qu’il s’agit de défense, n’encourage pas vraiment la création, tandis que le climat politique, l’incapacité du pays à se regarder en face et des contraintes économiques bien normales étouffent ou découragent les récits indépendants. La menace jihadiste, qui est notre grande affaire, reste ainsi très peu traitée malgré le besoin qu’il y aurait à présenter au public sa complexité et son ampleur. Le cinéma, quand il s’aventure sur ce terrain (Made in France, en 2015 ; Nocturama, en 2016) n’est, pour sa part, pas toujours convainquant et rarement bien accueilli.

Vingt ans après les attentats fondateurs d’Al Qaïda au Kenya et en Tanzanie, une série américaine a cependant enfin été consacrée aux années essentielles ayant précédé le 11-Septembre. Adaptée du livre éponyme de Lawrence Wright publié en 2007, The Looming Tower se veut le récit à la fois de la montée en puissance d’Al Qaïda jusqu’aux attaques de New York et Washington et des tentatives désordonnées des services américains de contrer cette menace.

 

Diffusée récemment en France par Amazon, la série a été écrite par Dan Futterman, par le documentariste chevronné Alex Gibley, et par Wright lui-même. Journaliste de grand talent, ce-dernier avait participé à l’écriture en 1998 du scénario de Couvre-feu, d’Edward Zwick, un film dont la pertinence et la préscience frappent à chaque nouvelle vision.

Sa perception du phénomène jihadiste est, vingt ans plus tard, au cœur de la série produite par Hulu, et son empreinte est d’autant plus forte que le récit, non seulement reprend le livre de 2007 mais intègre également les éléments d’un fameux article du New Yorker de 2010 consacré à Ali H. Soufan, le célèbre agent du FBI, et commenté ici. The Looming Tower choisit, en effet, de suivre Soufan à la trace tandis que le service de sécurité américain entame son combat contre Al Qaïda. La série, cependant, n’a rien d’une biographie et essaye de d’écrire l’inexorable enchaînement d’erreurs, d’aveuglements ou de querelles méthodologiques permettant, in fine, à l’organisation d’Oussama Ben Laden de commettre les attentats du mois de septembre 2001.

A défaut d’avoir une valeur documentaire, la série a le mérite d’aborder les deux questions principales qui ne cessent de nous hanter depuis, désormais, plusieurs décennies : qu’est-ce le jihad, et quelles réponses lui apportons-nous ? (En réalité, les questions qui hantent votre serviteur sont plutôt : quelles réponses sommes-nous capables de lui apporter ? Ces réponses sont-elles, même, possibles ?).

Les dix épisodes de la mini-série ont l’immense mérite d’offrir une initiation assez séduisante à la complexité des réseaux jihadistes de l’époque. Citant la référence obligée qu’est devenue Zero Dark Thirty, le chef d’œuvre de Kathryn Bigelow (2012), et le documentaire de Peter Bergen Man Hunt (2013), The Looming Tower montre le mélange fascinant, et toujours valable au temps de l’Etat islamique, d’amateurisme, d’imagination et de volonté qui caractérise les jihadistes. Des camps afghans aux Etats-Unis en passant par l’Europe ou le Yémen, elle met en scène des personnalités complexes, des hommes (et aussi des femmes) gagnés au jihad, et dont cet engagement n’est pas jugé mais simplement mis en lumière.

Man Hunt

The Looming Tower

Les auteurs – scénaristes et réalisateurs successifs – ne prennent pas position et laissent au spectateur le soin de comprendre et de juger. Les jihadistes et les services américains sont, au moins en apparence, montrés froidement, avec leurs qualités, leurs défauts, leurs objectifs et leurs méthodes. Ils ne sont pas plus condamnés que ne le sont les personnages des séries qui font notre quotidien depuis plus de 15 ans : policiers, mafieux, narcotrafiquants ou pilotes de Vipers.

Comme le firent les cinéastes du Nouvel Hollywood en leur temps, montrer une réalité complexe sans énoncer de jugements afin que les faits parlent est toujours un bon choix. Il est, ici, d’une parfaite pertinence et on peut donc contempler les erreurs répétées des services américains face à un phénomène dont ils ne saisissent pas encore l’ampleur. A cet égard, plus qu’Ali Soufan, que le pourtant talentueux Tahar Rahim ne parvient à véritablement incarner, c’est la figure de John O’Neill, magistralement incarné par Jeff Daniels, qui impressionne. Véritable légende du FBI, O’Neill, qui mourut dans l’effondrement des tours le 11 septembre, est sans doute le seul à avoir saisi ce qui se profilait. Sa formule, à la fois atterrée et inquiète, « We have no idea what we are up against », lancée au cours d’une des nombreuses discussions houleuses au NSC, est admirable.

Va y avoir des failles

La série, sans être véritablement polémique, dresse un portrait accablant de la CIA et synthétise les divergences de fond entre deux des principales agences de renseignement américaines : d’un côté, l’Agence, aux capacités mondiales, perçoit le caractère opérationnel de la menace jihadiste et milite pour des actions clandestines et des opérations militaires ciblées ; le FBI, service intérieur par excellence, saisit en revanche le caractère global et le projet politique radical d’Al Qaïda et de ses sympathisants et défend pour sa part une approche judiciaire, par principe. Les deux ont raison, et les deux ont tort.

La CIA ne manque pas d’arguments quand elle propose des opérations ponctuelles, mais ses responsables n’ont pas compris qu’AQ n’était que la composante structurée et émergée d’une mouvance en train d’apparaître. Le FBI, lui, semble avoir compris la nature de la menace mais s’attache à une approche légale, conforme aux valeurs d’une démocratie. Toutes nos difficultés proviennent de l’inefficacité de ces deux approches, la série, peut-être involontairement, nous montre que l’impasse actuelle était déjà devant nos yeux il y a 20 ans.

The Looming Tower, et c’est sans doute une de ses limites, occulte les responsabilités du FBI (quid de l’affaire Moussaoui ? Quid des rapports enterrés du bureau de Miami ?), minimise l’apport de la CIA (tout le monde semble trouver parfaitement normal que le service dispose d’un réseau de sources plutôt performant), oublie le rôle majeur des Britanniques (et pas celui du Security Service mais bien celui du SIS, sans doute le service le mieux renseigné au monde sur AQ à cette époque), et ne s’attarde pas sur des moments clés, comme le fut l’affaire Beghal, pendant l’été 2001. Sa description, en revanche, des querelles incessantes entre Langley et Quantico/New York est stupéfiante et rappelle les relations, pas meilleures, entre nos services jusqu’à récemment. Les scénaristes, malgré leur talent, ne font ici que s’appuyer sur les travaux parlementaires américains, à l’origine de l’indispensable rapport sur les attentats du 11-Septembre, et les auditions sont reproduites au mot près. L’audition de Richard Clarke, auteur en 2004 d’un livre remarquable sur cette période, Contre tous les ennemis, est à cet égard d’une cruelle honnêteté et rappelle les mots des chefs de la DGSE et de la DGSI devant les députés de la commission Fenech/Pietrasanta après les attentats de 2015. On se souviendra qu’à cette occasion les deux directeurs généraux avaient démenti l’enthousiasme réjoui de Bernard Westmoreland. Des morts ? Où ça ?

Ces auditions, qui montrent ce qu’est vraiment une démocratie, permettent à des personnages malmenés par la série d’exposer la logique de leurs actions. Martin Schmidt, un des cadres de la CIA le plus durement mis en cause, y rappelle quelques vérités souvent méprisées et expose le cœur de la mécanique intellectuelle du renseignement extérieur. « Je ne suis pas citoyen du monde », lance-t-il notamment en expliquant que sa mission d’espion ne consiste pas à tenir compte des lois des nations étrangères. Il n’a pas tort, mais il n’en est pas moins responsable. C’est en effet sous son impulsion que les règles de cloisonnement sont appliquées avec une rigueur absurde, et finalement criminelles. On comprend les emportements réguliers de John O’Neill en réunion, et son découragement final. La série, à la différence du très lisse Bureau des légendes, ne cache rien du poids de l’administration, des luttes incessantes ou des querelles d’égos.

« Fusillez-moi ça »

Comme d’habitude, le pire vient cependant des responsables politiques. La mise en place de l’Administration Bush, début 2001, s’accompagne d’une série d’erreurs dont nous connaissons tous l’issue. Condoleezza Rice apparaît cassante, refusant la complexité et déjà obsédée par l’Irak. Elle ne comprend manifestement rien à ce qu’est la menace jihadiste et semble peu douée, malgré ses fonctions, en matière de renseignement et d’analyse. C’est le procès de ces mois décisifs qui est fait dans les derniers épisodes, quand il apparaît que les nouveaux dirigeants du pays ne sont que des idéologues incapables – déjà. Obéissant à la logique tragique de l’Histoire, c’est d’ailleurs au moment où la menace devient immédiate que les équipes de policiers et d’espions sont décapitées.

Les Deux tours

La série, cependant, n’est pas parfaite. Outre les oublis dans le récit de ces années décisives, elle souffre de la faiblesse de ses deux derniers épisodes. La scène d’évacuation au Yémen est, par exemple, absurde (l’ambassade américaine a été évacuée le 12 septembre, et certainement pas le 11 alors que l’attaque d’Al Qaïda était encore en cours) et on a une pénible impression de remplissage. L’ensemble reste, malgré tout, d’une grande qualité, avec quelques clins d’œil amusants (le générique évoque celui des Incorruptibles de De Palma), et surtout d’un grand courage politique. On y perçoit parfaitement les logiques à l’œuvre, l’ambiguïté (pour ne pas dire plus) de certains partenaires des Etats-Unis, et le caractère presque inéluctable des attentats quand les services se déchirent, qu’aucune ligne politique n’a été définie, qu’aucune stratégie n’a été conçue et que l’adversaire est plus rapide, plus souple, et qu’il sait, lui, ce qu’il fait et pourquoi.

Le renseignement au cinéma : coopérer avec la télévision

Quelqu’un dans les échelons les plus élevés de la hiérarchie, peut-être auprès du Directeur général, peut-être au cabinet du ministre, a donc eu la brillante idée de soutenir – sinon d’inspirer, sera-t-il suggéré avec un air de conspirateur – un projet de fiction consacré à votre chère administration afin, dit-on, d’en vanter le charme suave et mystérieux. Naturellement, lors de l’abondante promotion qui suivra, les uns et les autres, fonctionnaires et producteurs, officiellement les meilleurs amis du monde, mentiront comme on sait si bien le faire dans ces métiers. Alternativement, on affirmera que les policiers, les espions ou les militaires n’ont rien dit aux scénaristes, puis on glissera que si, bien sûr, on leur a offert un accès privilégié aux recoins les plus secrets de la cantine. Dans l’autre camp, on affirmera que ces mêmes scénaristes n’ont reçu que de rares informations, qui plus est parcellaires, avant d’avouer que la relation de travail a été si proche que certains des personnages sont directement inspirés de quelques-uns de vos collègues.

Pour votre part, vous garderez des visites de tous ces Messieurs-Dames un souvenir plus mitigé. Il aura d’abord fallu gérer l’extrême nervosité de vos chefs, pour lesquels le cinéma ou la télévision semblent être des inventions récentes (par rapport à la roue ou au gouvernail, c’est vrai). Voir ces hauts fonctionnaires ou ces officiers, aux carrières parfois très impressionnantes, rougir comme des écoliers devant des réalisateurs finalement peu connus ou des acteurs et actrices bien nés aura été d’autant plus touchant que vous les aurez vus gérer des cellules de crise, manipuler des sources et prendre des décisions difficiles – et certains d’entre eux auront même combattu (et pas un nœud de cravate réticent ou la grippe saisonnière).

Chez vos visiteurs, en revanche, vous n’aurez pu être que frappé par ce mélange d’arrogance et de fascination. Certaines des personnes que vous aurez rencontrées ce jour-là se seront révélées être des artistes très attachants, abordables, curieux, humbles, charmants, même, mais d’autres, en revanche, seront vues avançant dans les couloirs comme Howard Carter dans le boyau conduisant à la tombe de Toutankhamon, littéralement fascinés, plutôt inquiets, et à peine capables de vous dire ce qu’ils font là.

Et puis il vous aura fallu briefer l’acteur vedette, un garçon manifestement talentueux mais dont les opinions politiques valent celles de Fernand Naudin en matière de musique contemporaine. La séance avec lui aura duré des heures, dans une ambiance de plomb évoquant Z (1969), le chef d’œuvre bien connu de Costa-Gavras, et vous serez sorti de là épuisé et agacé. Puis, il vous faudra faire bonne figure lors des régulières séances de promotion, répondre aux questions des stagiaires ou supporter les plaisanteries ou la jalousie de vos camarades des autres administrations.

Bref, tout ça, c’est fini, tout le monde est content, à commencer par César, et quand César est content, alors tout va bien.

La Manière forte, de John Badham (1991)

Le renseignement au cinéma : entendre une source sur le terrain

Nécessité fait loi, et il peut arriver que l’on ait besoin, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) de compétences quasiment jamais réunies chez une seule personne : de réelles capacités opérationnelles et de non moins réelles capacités d’analyse. La hiérarchie, dans son infinie sagesse, décide alors de projeter un binôme répondant aux besoins.

Il peut s’agir de se rendre sur les lieux d’un attentat, voire d’épauler les autorités locales. Il peut s’agir de rejoindre un théâtre d’opérations extérieur afin d’y intégrer un dispositif plus vaste mais dans lequel vous resterez autonome. Il peut s’agir de mener une mission vraiment discrète, afin d’évaluer un walk-in, de rencontrer une autorité, voire de mener une véritable enquête.

L’attelage, naturellement, doit être équilibré et se nourrir du respect indispensable que l’analyste doit éprouver pour l’opérationnel et l’opérationnel pour l’analyste. On a vu des missions capoter lamentablement pour des histoires misérables, sans parler des postes dans lesquels quelques-uns ont même fini par se battre pour des raisons que vous préférez ne pas connaître. Il reste que le succès de la mission dépend aussi des conditions dans lesquelles elle se déroule. Tout peut échouer pour un détail, un impondérable, et il peut même arriver que votre contact, une fois rencontré, se révèle d’une utilité toute relative.

La Chèvre, de Francis Véber (1981)

« Who is the man that would risk his neck/For his brother man? » (« Theme from Shaft », Isaac Hayes)

Les réveils trop tôt ou les nuits dans l’avion vous offrent la possibilité de regarder des films seuls, sans les imposer à vos proches, et donc sans avoir à subir leurs regards affligés. Certains de ces films, en effet, sans être authentiquement nuls, ne font pas honneur au 7e art, et il faut bien admettre que les thèmes qui nous occupent ici (renseignement, action clandestine et autres délices relevant de la raison d’Etat) ont nourri sur les écrans de cinéma ou la télévision quantité d’œuvres calamiteuses. Antoine Fuqua, qui a déjà eu les honneurs de ce blog, semble s’être fait une spécialité de ces films caricaturaux, qui, au fur et à mesure de leur déroulement, se perdent dans l’outrance jusqu’à devenir des gâchis consternants.

Fuqua, qui ne manque pourtant pas de savoir-faire, ne cesse, en effet, de gâcher des idées et de dériver. Nourri de bonnes références mais dépourvu de la moindre finesse, il est en passe de devenir le Wolfgang Petersen ou le Simon West afro-américain et ne cesse de mettre en scène, pour des raisons sans doute aussi bien idéologiques que commerciales, la lutte menée par des hommes seuls contre la violence du monde.

Dans ses deux meilleurs films, Training Day (2001) et Brooklyn’s Finest (2009), il avait étudié de façon plutôt attachante les figures de policiers de Los Angeles et New York. Les issues tragiques de ces deux films avaient confirmé un véritable pessimisme, voire une lucidité résignée, face à la réalité.

 

Fuqua, hélas, ne se bonifie pas. Déjà, en 2007, on l’avait senti tenté par des récits aux présupposés idéologiques douteux rappelant la production des années ’70 et ’80, à commencer par la filmographie de Charles « Mr. Majestyk » Bronson.

La figure du héros solitaire est vieille comme le monde, et elle évolue avec lui. Au cinéma, on l’a souvent vue sous les traits de cowboy taiseux, de détectives privés faussement cyniques ou de policiers fatigués mais tenaces, et depuis quelques décennies, elle est désormais incarnée par d’anciens espions ou des retraités des forces spéciales. En 1985, alors que la télévision américaine est en pleine révolution, CBS commence à diffuser The Equalizer, une série à la croisée de plusieurs genres dont le personnage principal, un ancien membre de ce qu’on imagine être la CIA, propose ses services de justicier pour expier les fautes commises dans sa carrière au nom de la raison d’Etat.

Incarné par l’acteur britannique Edward Woodward, Robert McCall offre à New York ses services via les petites annonces de la presse quotidienne. Il bénéficie de l’aide d’un ancien membre des SEALs, joué par Keith Szarabajka, et est discrètement soutenu par ses anciens employeurs. Correctement jouée et filmée, la série (1985-1989) est typique de la période, entre effets de style et noirceur, mais n’a pas laissé de souvenirs particuliers, essentiellement en raison de scenarios peu originaux et d’une formule rapidement parvenue à ses limites.

En 2014, Antoine Fuqua, toujours dans les bons coups et mettant ses pas dans ceux de Michael Mann, choisit d’adapter la série à l’écran, sur un scénario de Richard Wenk, un garçon spécialisé dans les bleuettes et autres comédies intimistes (Le Flingueur, en 2011 ; Expandables 2, en 2012). Prenant la relève de Woodward, Denzel Washington devient un nouveau Robert McCall, employé dans un magasin de bricolage, collègue agréable et célibataire sans histoire.

 

Quinquagénaire solitaire, homme d’habitudes sinon de maniaqueries, cette nouvelle incarnation de l’Equalizer évoque initialement le Morgan Freeman de Se7en. Souriant, patient sinon placide, il n’a rien, cependant, de la lassitude de l’inspecteur Somerset et dégage une force tranquille. C’est aussi, comme on le découvre après une longue et assez habile mise en place, que notre débonnaire vendeur de planches est, en réalité, une machine à tuer sans pitié, capable de transformer un bureau en champ de bataille et même d’évaluer le temps que cela prendra.

C’est à partir de cette scène que le film oblique vers la série B d’action pure, dépourvue de la moindre originalité. Fuqua, comme d’autres avant lui, compense son manque d’idées par une violence décuplée et les types que tuent McCall ne connaissent pas de fins paisibles. Cette surenchère illustre une nouvelle fois la transformation de l’opérationnel surentraîné en véritable superhéros – voire, ce qui n’a rien de si surprenant, en véritable psychopathe, voisin souriant le jour et assassin glacé la nuit. D’autres explorent ce filon méthodiquement, comme les créateurs de la très médiocre série Taken, avec Liam Neeson.

Le réalisateur pousse ici jusqu’à l’absurde la figure de l’opérationnel indestructible et insaisissable, même s’il prétend lors de ses interviews avoir cherché une forme de réalisme. L’intrigue, ridicule, aurait pu servir à n’importe quelle parodie, et elle est donc condamnée d’avance : en organisant une confrontation, forcément mortelle, entre le héros, intrinsèquement invincible, et la mafia russe, peu connue pour sa miséricorde, le scénario s’enferme dans un affrontement de plus en plus violent, qui suit une intrigue devenue parfaitement linéaire – et qui s’achève par une scène, en Russie, qui ferait passer Moonraker (1970, Lewis Gilbert) pour un documentaire d’Arte sur l’astrophysique.

Fuqua, paradoxalement, démontre aussi une véritable maîtrise technique, ce qui lui permet d’aligner des scènes bien faites, hélas déjà vues mille fois. Il lui manque, désespérément, un véritable scénariste et des producteurs.

Le film, enfin, accumule les références très appuyées. Interprétant le superméchant que se doit d’affronter tout superhéros, Marton Csokas arrive tout droit du 2e film de la saga Bourne, tout en en empruntant au personnage de Gary Oldman dans Léon, le film bien connu de Luc Besson (encore lui) – et un gage, comme chacun sait, de grande finesse.

La scène finale, qui voit Denzel Washington s’éloigner placidement dans la rue, sous un soleil radieux, des sacs de provision dans les bras, est illustrée par la fameuse reprise par Moby du morceau de Joy Division New Dawn Fades, initialement parue en 1979 sur l’album Unknown Pleasures. La version de Moby avait déjà illustré en 1995 une scène légendaire de Heat, le chef d’œuvre de Michael Mann, avant de figurer en 1997 sur une compilation thématique du musicien.

Fuqua, qui assume donc ses hommages, est plus que jamais un faiseur. Techniquement au point, il se perd dans la répétition, voire des pastiches involontaires. Ne résistant à aucune facilité, il aligne même fortes pensées (« Quand on invoque la pluie, il faut savoir gérer la boue », fallait quand même le faire) et scènes de vétérans « dont le silence dit bien des choses ». Bref, ça passe en fin de nuit, mais ça ne vaut pas grand-chose. Il y aura donc une suite.

M. Smith à la CIA

Steven Spielberg est devenu un mythe, l’incarnation du classicisme hollywoodien dans tout ce qu’il a de grand et d’unique. Cinéaste surdoué, capable de réaliser des monuments de la science-fiction, de révolutionner le film de guerre ou le cinéma d’aventure, ou même de montrer la Shoah au grand public, il ne s’est jamais départi d’une conscience politique aigue qui l’a fait traiter de l’esclavagisme, du racisme, du terrorisme ou des dangers de certaines pratiques policières.

Récompensé par trois Oscars, couvert d’honneurs, membre émérite d’une génération de cinéastes dédiés au divertissement (George Lucas, Robert Zemeckis ou Joe Dante), figure majeure du Nouvel Hollywood, Spielberg n’a cependant pas que des qualités. Peut-être par crainte de ne pas être compris, il gâche ainsi régulièrement ses films par de lourdes démonstrations qui nuisent à son propos. La fin de Saving Private Ryan (1998), par exemple, faite d’entretiens avec des familles de soldats, aurait été coupée au montage chez n’importe qui d’autre. Pas chez lui. Spielberg, en effet, est un réalisateur tout puissant, qui fait se déplacer les foules sur son propre nom, et il ne fait guère de doute que cette totale indépendance lui est néfaste en écartant de son chemin les critiques.

En 2015, par exemple, traitant enfin de l’espionnage, un genre majeur du cinéma occidental auquel il ne s’était pas intéressé jusque-là, il livre un film bancal, imparfait, et pourtant attachant. Intitulé Bridge of Spies, en référence au surnom gagné par le pont Glienicke, qui servit pendant la Guerre froide de point d’échange entre les blocs, celui-ci s’essaye, une nouvelle fois, à la reconstitution historique mais se perd en route.

Tout commençait pourtant merveilleusement bien. La découverte d’un « illégal » soviétique, magistralement interprété par Sir Mark Rylance (Oscar du meilleur second rôle masculin), promettait une intrigue faite d’agents-doubles, de boîtes-aux-lettres mortes (BLM), de négociations secrètes tendues et de manœuvres complexes entre services de renseignement. La perspective de voir ce colonel échangé contre Francis Gary Powers, abattu au-dessus de l’URSS, sujet du film, laissait espérer une intrigue digne de Le Carré, mais Spielberg passe à côté de son sujet.

Evidemment, tout cela est parfaitement filmé. On retrouve, par exemple lors des séquences consacrées à l’édification du Mur de Berlin, la maestria de Spielberg dès qu’il s’agit de filmer des scènes dramatiques de grande ampleur. Le film, pourtant, ne fonctionne pas. La reconstitution de l’affaire Powers est médiocre et déséquilibre l’ensemble. Nous étions partis sur une affaire d’espionnage, et on nous inflige une séquence pakistanaise bâclée, tandis que la détention du pilote américain est à peine traitée. Quant au chapitre berlinois, il est loin de ce qu’on pouvait attendre de Spielberg, ici bien en-dessous de Tony Scott Spy Game (2002) ou de la minisérie The Company (2007, d’après le chef d’œuvre de Robert Littell).

Le sujet du film, en réalité, n’est pas tant cette affaire d’échange d’espions que la personnalité de celui qui le rend possible, l’avocat James Donovan. Tom Hanks incarne à merveille l’archétype du héros américain de l’âge d’or. On pense à Frank Capra, à Robert Mulligan ou à Howard Hawks tandis que, père attentionné et avocat talentueux, il défend les principes de son pays contre ceux en charge d’assurer sa défense en première ligne.

Le Donovan que nous montre Spielberg est, à l’instar du procureur Garrison filmé par Oliver Stone dans JFK (1991), un patriote ET un démocrate. Bien plus qu’un simple juriste sourcilleux, il est persuadé que l’exemplarité de la justice américaine contre les ennemis du pays est une nécessité morale et politique, et une arme d’une grande valeur. Sans la moindre illusion quant à la culpabilité et la dangerosité de celui qu’il défend, il prononce devant la Cour suprême un discours vibrant :

Mr. Chief Justice, and may it please the court. “The Cold War” isn’t just a phrase, Your Honors. It’s not just a figure of speech. Truly a battle is being fought, between two competing views of the world. I contend that Rudolf Ivanovich Abel — Colonel Abel as he was called even by the men who arrested him — is our foe in that battle.

He was treated as a combatant in that war until it no longer suited our government to so treat him. Accordingly, he was not given the protections we give our own citizens. He was subjected to treatment that, however appropriate to a suspected enemy, was not appropriate to a suspected criminal

I know this man. If the charge is true, he serves a foreign power — but he serves it faithfully. If he is a soldier in the opposing army — he is a good soldier. He has not fled the battle to save himself; he has refused to serve his captor, he refused to betray his cause, he has refused to take the coward’s way out. The coward must abandon his dignity before he abandons the field of battle. That, Rudolf Abel will never do. Shouldn’t we, by giving him the full benefit of the rights that define our system of governance, show this man who we are? Who we are: is that not the greatest weapon we have in this Cold War? Will we stand by our cause less resolutely than he stands by his? (C’est nous qui soulignons)

Eric Ciotti n’a pas été contacté pour ce rôle.

Tout cela, naturellement, est d’une magnifique candeur, alors qu’à la même époque les Etats-Unis se commettent avec certaines ordures d’Amérique latine – les autres ordures étant défendues par Mme Lancelin et ses amis – ou s’apprêtent à dévaster l’Asie du Sud Est. Candide, mais également d’une absolue pertinence. Le film, sorti en 2015, porte, comme toujours chez Spielberg, un message moral impossible à ignorer : il est question ici de valeurs contre les tentations autoritaires et populistes de vengeance ou de guerre à outrance. Il est question ici de ne pas transiger, ni avec la défense du pays, ni avec les valeurs qui font que ce pays, justement, est attaqué par les Soviétiques. Il est question ici de maîtriser sa force afin de ne pas se perdre et d’avoir confiance en ce qu’on est face à ses adversaires.

En cela, Le Pont des espions, malgré ses défauts, est une œuvre d’un magnifique classicisme, mettant en scène une Amérique rêvée et rappelant des points fondamentaux. Plus qu’un cinéaste de divertissement suprêmement doué, Steven Spielberg est l’explorateur infatigable de cette Amérique mythique, et on le qualifiera sans doute un jour de grand moraliste. Comme tous les moralistes, il peut être assommant ou lourdaud, mais comme tous les moralistes, il assène aussi des leçons durables. Aux espions soviétiques ont aujourd’hui succédé – ou, plutôt, se sont ajoutés – des jihadistes, et la lutte que nous devons mener contre eux, sans répit, ne saurait s’affranchir des principes qui font que la France n’est ni la Syrie, ni l’Arabie saoudite. C’est ce que nous dit James Donovan lorsqu’il plaide, et accorder à ses ennemis capturés ce qu’on voudrait qu’ils nous accordent n’a rien d’un caprice ou d’une manifestation de vain panache. C’est, en réalité, une nécessité.