Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche

Etant d’un naturel curieux, j’ai cru bon, comme des dizaines de milliers de mes concitoyens, de lire les quelques pages que Stéphane Hessel a publiées cet automne sous le titre intrigant d’Indignez vous !

Véritable phénomène de société, ce très petit livre m’a, n’ayons pas peur de le dire, véritablement affligé – et ce d’autant plus que j’ai pour M. Hessel une grande admiration. Sa vie est un exemple pour nous tous, son courage, ses engagements, sa carrière même, devraient nous inspirer. On voit mal en revanche comment on pourrait s’inspirer de son opuscule, tant celui-ci est indigent. Pour tout dire, un élève parlant à peu près le français – mais ils se font rares, me disent mes amis professeurs – aurait été parfaitement capable d’aligner les mêmes banalités que M. Hessel.

Prenons par exemple cette idée forte : « Le moteur de la résistance, c’est l’indignation ». Nous voilà bigrement avancés. M. Hessel nous dit avoir été « indigné par le nazisme », on le rassure, il n’a pas été le seul, et nous sommes encore quelques centaines de millions à être « indignés par le nazisme », même si l’expression me paraît un peu pâlotte. Pour ma part, je suis indigné par les inégalités sociales ou politiques, par la médiocrité de mes gouvernants, mais je suis horrifié par le nazisme.

Agé mais homme de son temps, M. Hessel n’a par ailleurs pu/su résister aux torrents de foutaises et de mensonges que déversent sur nous les pseudo-scientifiques qui invoquent, données bidonnées à l’appui, la responsabilité humaine dans les actuels dérèglements climatiques. Surtout, il semble être un vénérable tenant de cette idéologie sans nom qui survit dans notre pays depuis des décennies et qui associe, dans une improbable coalition, la détestation de l’Amérique, le rejet du capitalisme, et une défense de la cause palestinienne qui fleure bon son antisémitisme de gauche, le tout sous couvert de progrès.

Partisan décidé de l’existence de l’Etat d’Israël, je n’en suis pas moins profondément choqué par le sort qui est fait depuis 1948 aux populations palestiniennes, expulsées par Israël puis parquées par les Etats arabes. Cette position, qui m’a paradoxalement valu plus de problèmes de la part de certains agités de la communauté juive que de la part d’Egyptiens ou de Libanais, n’est évidemment pas facile à tenir, mais elle a le mérite de l’honnêteté et de la rigueur intellectuelle. Surtout, cette position ne crée pas de hiérarchie dans l’injustice ou dans l’oppression, et, pour reprendre les mots de M. Hessel, je suis également indigné par le comportement des Russes dans le Caucase, par celui des Taliban, par la guerre autour des Grands Lacs, par les expulsions d’Indiens en Amazonie, par les immigrés clandestins qui meurent en Méditerranée, par le sort des Mexicains qui se noient dans le Rio Grande en tentant de rejoindre l’Empire ou qui sont cueillis par les policiers américains.

Pourtant, à lire M. Hessel, seule la question palestinienne susciterait son indignation. Après tout, pourquoi pas ? Mais on est droit de s’étonner de cette indignation unique. On est surtout en droit de ricaner à la lecture des arguments de M. Hessel, qui sont dignes de ceux d’un mauvais collégien. « Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c’est insupportable. Hélas, l’histoire donne peu d’exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire. »

Dépassons notre stupéfaction après la lecture d’une telle ânerie, et alignons quelques remarques :

– Pourquoi les crimes commis par les Juifs seraient-ils plus insupportables que les crimes commis par des Chrétiens ou des Musulmans ? Les Juifs sont-ils donc soumis à des lois historiques plus exigeantes que celles qui s’appliquent aux autres peuples ? (Et je laisse le soin à M. Hessel d’expliciter sa compréhension du terme « Juifs ». On imagine que le débat doit tourner autour de questions nauséabondes comme « Les Juifs français sont-ils d’abord juifs, ou français ? »).

– Y aurait-il des crimes de guerres supportables ? Il s’agit d’un point intéressant, surtout émanant d’un aussi prestigieux humaniste. Il me semble que tous les crimes de guerre sont insupportables, sans exception, même ceux commis par les Américains contre les nazis ou le Japon impérial – et on repense à un récent article du Monde titré « Un hommes d’affaires britannique torturé sans raison en Libye ». Avec une raison, forcément, c’est moins grave. Un crime de guerre, c’est surtout grave quand ce sont des Juifs, c’est bien ça ?

– Ainsi donc, « l’histoire [donnerait] peu d’exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire ». La lecture de Flaubert ou de Vialatte aurait dû enseigner à M. Hessel qu’on n’écrit jamais de généralités aussi plates que celle-ci. Et si on voulait polémiquer – mais ce n’est pas mon genre, on pourrait même relever que l’Histoire (je suis snob, moi je mets un H) a justement beaucoup appris au peuple juif et qu’il lui est apparu, après plus de mille ans de persécutions en Europe, qu’il lui fallait un Etat solide puisque rares étaient les sociétés dites civilisées où leurs droits élémentaires étaient défendus. Que voulez-vous, tout le monde ne peut pas être Danois.

Loin de moi l’idée de défendre, en aucune façon, le traitement qu’Israël réserve aux Palestiniens, mais loin de moi également l’idée de confondre la communauté juive avec la classe politique d’un Etat qui vit sous la menace permanente d’une guerre ou d’une campagne terroriste.

Armé de ce solide raisonnement, Stéphane Hessel en vient donc à défendre le terrorisme avec une rhétorique que je n’avais jusque là entendue que chez les diplomates syriens ou tunisiens que je croisais naguère. « Dans la notion d’exaspération, il faut comprendre la violence comme une regrettable conclusion de situations inacceptables pour ceux qui les subissent ». Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites. Dans un raisonnement particulièrement spécieux, notre héros national exonère d’un coup le Hamas et tous les autres radicaux. Pourtant, M. Hessel, diplomate de formation, devrait se souvenir que Dominique de Villepin, dans un de ses rares moments de lucidité, a condamné en août 2003 les attentats du Hamas, jugés iniques et contre-productifs. En tant que résistant, M. Hessel a-t-il jamais tué un enfant ? A-t-il jamais envisagé de faire sauter un restaurant pour la libération de notre pays ? On en doute. mais passons à l’étape suivante.

Et donc, « on peut se dire que le terrorisme est une forme d’exaspération ». On peut surtout se dire qu’après une vie exemplaire, au service des idéaux les plus nobles, M. Hessel, ambassadeur de France, pourrait nous épargner des dissertations d’adolescents et poursuivre ses visites aux collèges et lycées où il raconte quels furent ses combats. La faiblesse insigne de ses raisonnements doit sans nul doute être attribuée à une candeur droit-de-l’hommiste qui doit autant à un âge vénérable qu’à des convictions qu’il vaut mieux ne pas trop explorer – et que l’on avait coutume de qualifier, au Quai d’Orsay, de « politique arabe de la France ».

Je crois bien que je suis indigné. Indigné par l’indigence de ce livre, indigné par la naïveté de ce grand homme, indigné par la crédulité de mes concitoyens, que le doute et la lassitude conduisent à faire un triomphe à un manuscrit qui n’aurait jamais dû quitter son tiroir.

Si vous avez raté le début

Ça va peut-être vous choquer, mais je vais l’écrire quand même. Il me semble, décidément que les responsables d’Al Qaïda sont bien plus malins que la plupart de nos concitoyens – et je ne parle même pas de nos gouvernants. Ils ont manifestement une vision, des objectifs, une stratégie. Ils innovent, ils prennent l’initiative, ils s’adaptent, ils prennent leur temps et ils parlent au meilleur moment. On ne peut pas en dire autant de tout le monde.

Ce matin, par exemple. Voilà que le mort-vivant le plus célèbre du moment, Oussama Ben Laden, envoie à Al Jazeera un enregistrement dans lequel il lie, pour la première fois, le sort de nos otages au Niger à celui de nos deux otages en Afghanistan, tout en nous promettant, comme d’habitude, le pire. Pas grave, nous sommes habitués.

Non, le plus intéressant, c’est ce passage sur notre Président, accusé de « suivisme à l’égard des Etats-Unis ». « La France paiera le prix fort pour sa présence en Afghanistan et ailleurs [comprendre au Sahel] », nous dit ce brave homme, qui explique posément que « le refus du Président Sarkozy de retirer ses troupes n’est rien d’autre qu’un feu vert donné pour la mort de vos otages ».

Voilà c’est dit, si on les tue, ce ne sera pas de notre faute, ce sera à cause de votre Président.

3542__3542_usual_suspect_usual_suspect__3542_usual_suspect_usual_suspect__usual_suspects_1.1296670222.jpg

Il y a cinquante ans, que n’aurait-on pas lu dans la presse ! On y aurait sans doute parlé de chantage, d’ignobles pressions, de grossières manipulations. Seulement voilà, nous avons élu il y a presque quatre ans un Président que nous détestons aujourd’hui – il faut dire qu’il ne fait pas grand chose pour mériter notre sympathie, voire notre indulgence. Et cette détestation, à la hauteur de la déception, conduit bon nombre de nos concitoyens à mélanger les causes et les conséquences, et même à négliger la chronologie.

Depuis quand la France est-elle donc engagée dans cette épreuve de force de moins en moins secrète avec l’islam radical, dont le jihadisme n’est qu’une forme ?

La première affaire du voile islamique, pour reprendre les termes de la presse, date de juin 1989, mais il y en aura d’autres en septembre. Le Président d’alors est François Mitterrand, son Premier ministre est Michel Rocard, et son Ministre de l’Education Lionel Jospin. Pour les plus curieux d’entre vous, je ne peux que suggérer quelques recherches sur Internet afin d’y retrouver les déclarations des uns et des autres…

Le véritable de bras de fer commence en 1991 avec l’entrée de la crise algérienne dans sa phase la plus critique. La France, à la diplomatie décidément hésitante, n’ose pas soutenir le coup d’Etat des militaires mais ne se range pas plus du côté du Front Islamique du Salut (FIS), qui vient de se voir voler sa victoire électorale. En réalité, Paris va franchement soutenir le régime militaire algérien et ses services – surtout la DST, en réalité – vont coopérer pleinement avec la junte. Les islamistes algériens ne vont pas s’y tromper, et la France deviendra très vite la cible de prédilections du Groupe Islamique Armé (merci de noter qu’on ne dit pas « les GIA » mais LE GIA, il suffit de lire le nom du groupe en arabe pour le savoir)

Evidemment, entre les arrestations en France et la présence de quelques policiers français aux côtés des Ninjas, les choses vont rapidement se gâter. C’est sous le gouvernement Balladur, avec Charles Pasqua à la manœuvre Place Beauvau, sous la présidence Mitterrand, que seront ainsi lancées des vagues d’arrestations contre les réseaux de l’ex-FIS et du GIA – dont la fameuse opération Chrysanthème. Il faut dire que le GIA tue en Algérie des étrangers, dont un nombre conséquent de Français. Forcément, ça agace.

Et en 1994, c’est sous la pression de Paris qu’Alger laisse finalement s’envoler vers l’aéroport de Marignane l’Airbus du vol 8969 d’Air France que le GIA a détourné. L’affaire s’achèvera dans le sang, le GIGN donnant l’assaut et tuant les quatre terroristes après l’assassinat, alors que l’avion était à Alger, d’un policier algérien, d’un diplomate vietnamien et d’un employé de l’ambassade de France. Pour les admirateurs, comme moi, de l’action du GIGN, je signale la sortie prochaine d’un film sur cette affaire – et j’adresse mes amitiés à quelques professionnels qui ont été de la partie, à Marignane comme à Paris.

Evidemment, il se trouva de belles âmes pour condamner la violence de l’intervention – les mêmes trouvent en général de belles excuses à pas mal de tyrans.

Et ensuite, il y eut la campagne d’attentats du GIA en France, de juillet à octobre 1995. Le 29 septembre de cette année, Khaled Kelkal était abattu dans la région lyonnaise par des gendarmes. On se souviendra de l’émotion de Guy Bedos après la mort de cet « adolescent déboussolé », pour reprendre une expression lue sur le blog d’un spécialiste autoproclamé du terrorisme… J’ai pour ma part rapidement eu la conviction que la mort de Kelkal avait été un signal clair envoyé au GIA et plus largement aux islamistes radicaux de tout poil (de barbe). Personne n’accusa le Président Chirac d’être inféodé à l’Empire.

khalid_kelkal.1296681386.jpg

Et la liste est longue, des actions déterminées de la France contre les jihadistes et les supposés résistants. Il ne faut pas non plus oublier que Lionel Jospin a été évacué sous les pierres de l’université Bir Zeit, en 2000, après avoir déclaré, contre l’avis d’Hubert Védrine, que le Hezbollah était un groupe terroriste (ce qui est vrai mais un peu court). Et qui a envoyé des troupes en Afghanistan ? Les mêmes.

jospin.1296681375.jpg

La vraie question, celle que nous devrions en fait nous poser, est à mon avis la suivante : Nicolas Sarkozy, avec tous ses défauts, sa fascination puérile pour l’Empire, son hyperactivité, ses formules vulgaires, n’a-t-il pas, en fait, mis fin à une exception française au sein du monde occidental qui, in fine, ne rapportait rien ? Être l’ami du monde arabe est une excellente chose, mais à quoi nous a donc servi cette politique incarnée jusqu’au dogmatisme par les diplomates d’ANMO et certains homme politiques aveuglés par leur anti-américanisme sans substance ? A-t-on facilité la paix en Palestine ? Avons-nous aidé les peuples du Maghreb ? Avons-nous vendu plus de Rafale ? Avons-nous fait aimer le monde arabe par les Français ? Le bilan, en réalité, est calamiteux, pour la France comme pour le monde arabe auquel nous n’avons jamais fourni que des discours ronflants de réconfort mais dépourvus de tout ce qui compte (des hommes, des idées, de l’argent, des projets).

Les attentats du 11 septembre 2001 ont quelque peu déplacé les lignes et embrouillé les mémoires. Tout au long des années 90s, la France a été le seul pays occidental en première ligne contre le jihadisme. Les Allemands refusaient de traiter les affaires de terrorisme en tant que telles et les considéraient comme relevant du grand banditisme – dans le meilleur des cas. En juin 1999, leur aveuglement les a même conduits à laisser filer l’émir du Groupe Combattant Tunisien, un aimable jihadiste qui tentait de commettre un attentat en France. Chapeau, le parquet de Francfort.

Les Britanniques, pour leur part,  avaient mis en place un audacieux modus vivendi avec les islamistes radicaux du Londonistan qui a tenu jusqu’en 2000, tandis que l’Empire considérait 1/ que nous nous débattions avec un conflit postcolonial 2/ que la vraie menace provenait d’Iran et 3/ que leurs propres dingues (milices, KKK, etc.) étaient plus dangereux que nos barbus – ce qui fut vrai jusqu’au milieu des années 90s.

Avec le recul, il me semble ainsi que s’il y a eu alignement, c’est surtout de la part de Washington sur nos positions. Mais, de même que les maisons de haute couture font la mode, l’Empire donne le ton. Les néoconservateurs sont allés trop vite, sans doute trop loin, mais leur constat n’a jamais été discuté et leur propagande, relayée par des médias et des intellectuels facilement recrutés, a fait le reste. Ce constat, qui énumérait exactement ce que les peuples arabes reprochent à leurs dirigeants depuis plusieurs semaines, a été nié jusqu’à la folie par notre classe politique, aveuglée par le souci de se montrer fidèle au dogme gaulliste. Il serait pourtant tant de refermer cette glorieuse parenthèse.

Partir à Londres et incarner la résistance et l’espoir, voilà qui a révélé le grand homme, le sauveur. Postuler que l’Empire nous menaçait autant que la Russie éternelle, c’était un mélange fascinant d’aveuglement, de mégalomanie, de messianisme, voire de déconnection d’avec la réalité. On lit à longueur de blogs les réflexions de stratèges plus ou moins inspirés, héritiers d’un système qui les a nourris et qui leur a fait croire que nous étions encore la France de Louis XIV ou de Napoléon 1er. En réalité, et sans tomber dans les excès de certains, force est de constater que nous ne sommes plus qu’une puissance moyenne – et que ce recul ne date pas d’hier. Les moins obtus pourront même reprendre les données démographiques et observer les ravages qu’ont entrainés la victoire de 1918 et la rouste de 1940.

Lucides sur nos forces et nos faiblesses, nous pourrions reprendre notre place en Occident et probablement nous placer aux côtés du Royaume-Uni comme un allié indéfectible, mais exigeant, de l’Empire. Plus que les vociférations de quelques nostalgiques aux idées plus ou moins claires et les rodomontades de souverainistes retors ou parfaitement idiots – ou les deux, nos remarques seraient d’autant mieux entendues qu’elles seraient formulées par un pays partageant les mêmes préoccupations et les mêmes analyses. Je reste ainsi persuadé qu’en 2002/2003, notre accord à une intervention en Irak aurait peut-être permis d’éviter l’immense gâchis qui a suivi car notre voix aurait porté. Et quand Villepin, adorateur de l’Empereur – un grand homme qui a quand même saigné la France et dévasté l’Europe – nous donne des leçons de morale, on ne peut que ricaner, lui qui a fait la tournée des dictateurs africains au printemps 2003 pour acheter quelques voix aux Nations unies et qui a été aux premières loges des pratiques politiques de Jacques Chirac, ce qui ne fait pas de lui un homme dont les leçons sont crédibles ou légitimes. Et puis, je n’ai jamais aimé le style pompier.

70bf7_1451531_3_6f2c_dominique-de-villepin-et-laurent-gbagbo-en.1296670267.jpg

En réalité, le talent du pouvoir actuel à se déconsidérer conduit nos concitoyens à jeter le bébé avec l’eau du bain et à perdre de vue l’essentiel. Si demain le Président devait dire qu’il fait jour après chaque nuit, je ne le traiterais pas de menteur parce que c’est lui. S’il dit qu’il y a une guerre en cours, il ne fait que reprendre ce que nous avons écrit à nos dirigeants depuis 20 ans, et le fait que ce soit désormais dit et pensé par le Président ne change rien. S’il affirme qu’il fallait intervenir au plus vite au Niger pour intercepter nos otages avant qu’ils ne disparaissent, il ne prend pas de décision plus brutale que celle prise par Edouard Balladur et François Mitterrand en 1994 devant l’Airbus d’Air France. Et au-delà du jeu démocratique qui doit autoriser les critiques et les questions, il faut également observer un minimum de décence et ne pas hurler avec les loups quand le chef de l’Etat, et peu importe son nom, poursuit une action qui a été engagée par ses prédécesseurs il y a vingt ans.

C’est à cela qu’on reconnaît une nation, qui après tout n’a que les dirigeants qu’elle mérite…

Sans commentaire.

Avant Internet, je lisais les courriers des lecteurs avec gourmandise. Ceux du Figaro, il y a près de vingt ans, semblaient parfois avoir été écrits par des anciens de la LVF tandis que ceux de Libération paraissaient sortis du cerveau de citoyens déconnectés de la réalité – voire simplement débranchés, sans la moindre activité électrique corticale, mais bon an mal an on y trouvait son compte de réactions argumentées et d’indignations grammaticalement correctes.

Et puis avec Internet, une invention merveilleuse qui a changé ma vie et m’est devenue indispensable, est venu le temps des commentaires sur les sites des quotidiens, puis, très vite, des médias citoyens. Et là, autant vous le dire, ça s’est réellement gâté. Désormais, le moindre quidam doté d’une connexion Internet et d’un peu de temps libre peut déverser des monceaux d’idioties sur tout et n’importe quoi.

Certains quotidiens réservent l’art délicat du commentaire à leurs abonnés (Le Monde, Libération), mais d’autres (Le Parisien) laissent la parole libre. Au final, quand on y regarde de près, on s’aperçoit d’ailleurs que les commentaires des uns et des autres sont d’une égale médiocrité. Ça ne me rassure pas, je le constate juste.

Au nom de quelle loi, de quel principe un homme manifestement ignorant du sujet traité se permet-il d‘intervenir et de livrer son commentaire ? Un citoyen a le droit de voter, et son vote doit compter, mais ce citoyen dispose-t-il des connaissances, voire de l’intelligence, lui permettant de livrer une seule phrase intelligente sur le crash d’un Rafale, les performances d’un club de football ou la dernière phrase idiote d’un ministre à moitié nigaud ? Est-il pilote de chasse ? Economiste ? Politologue ? Ingénieur ? Amateur éclairé et curieux ? Macache.

Et puis, nous avons les médias citoyens – ou supposés tels – qui se présentent, en toute modestie, comme des « contre-pouvoirs qui laissent la parole au peuple ». A ce stade, il faut déjà se demander si le peuple a vraiment besoin de parler, et surtout s’il a des choses intelligentes et utiles à dire. Dans mon esprit, le peuple, c’est cette masse informe qui traque les juifs, les homosexuels, les Arabes, qui croît à la fin du monde en 2012 ou à l’astrologie, qui brûle les sorcières à Salem ou lynche les voleurs de pénis au Nigeria.

Prenons par exemple la mort de nos concitoyens au Mali le 8 janvier dernier. Très vite, les pages Internet de nos chers médias citoyens et autres quotidiens ou hebdomadaires se sont couvertes des commentaires de centaines de personnes persuadées que leurs opinions ou analyses avaient la moindre valeur.  Eh bien non, les amis, on s’en moque, de vos analyses, de vos commentaires, de vos fortes pensées – enfin, pas de tout, mais d’une grande partie quand même. Internet était un espace inédit, unique, miraculeux, de liberté, de curiosité. C’est désormais une immense poubelle intellectuelle dans laquelle se déverse toute la bêtise du monde – et je ne parle pas ici de désaccords entre des réflexions construites par des individus capables de verbaliser et de raisonner – mais bien de propos proprement crétins.

AQMI au Niger ? Pourquoi user sa santé à lire des ouvrages de sociologues ou d’anthropologues ? Pourquoi consulter des kilomètres d’archives ? Pourquoi lire les mémoires de policiers, de diplomates, de militaires, de magistrats, de grands voyageurs ? Pourquoi hanter les colloques et confronter nos opinions à celles d’homologues ? Pourquoi compulser les atlas, suivre les pistes caravanières, identifier les oasis ? A quoi bon essayer de comprendre un phénomène pour le rendre à peu près intelligible alors que n’importe quel idiot (rpt fort et clair : « idiot ») peut balancer sur Internet, sans la moindre intervention de modérateurs – dont on se demande parfois s’ils existent ou s’ils ont reçu du Très haut un organe communément appelé cerveau, de véritables torrents de foutaises (le dernier en date, ici) avec l’aplomb et la morgue du type qui en a vu d’autres – mais qui confond probablement le Niger avec le Nigeria et qui ne savait pas que des musulmans pouvaient très bien ne pas être des Arabes.

Et donc, depuis samedi après-midi, tout ce que ce pays compte de racistes, de révolutionnaires, de conspirationnistes, de gaullistes rances, de petits-blancs aigris, de gauchistes, de fachos, d’anthropologues de troisième zone qui puisent leur savoir dans Le Chasseur français ou Le Parisien et qui considèrent les JT de TF1 comme du journalisme d’investigation, tout ce petit monde nous fait profiter de sa science toute neuve sur le Sahel, les prises d’otages, la géopolitique de l’uranium, la question des Touaregs, l’emploi des forces spéciales et la prise de décision en temps de crise. Tous ces gens qui hésitent deux minutes avant de demander une baguette dans une boulangerie, tous ces imbéciles prétentieux qui parlent plus fort que les autres à la fin des repas de famille, qui interrompent les professeurs de leurs enfants, tous ces types qui tueraient pour un autoradio ou qui au contraire justifient la barbarie au nom de la lutte contre l’Occident prédateur, tous ces gens, donc, se mêlent de choses auxquelles ils ne comprennent rien et auxquelles ils ne comprendront JAMAIS rien, essentiellement parce qu’ILS N’ECOUTENT PAS.

162639-jean-marc-morandini-637x0-2.1294953212.jpg

L’histoire de la Renaissance regorge de ces esprits brillants, mathématiciens, biologistes, philosophes, astronomes. A cette époque bénie, il était possible à un homme doté d’un gros cerveau et de moyens financiers appropriés de détenir le savoir dans plusieurs domaines. Qui osera prétendre que c’est encore possible ? Qui osera répondre que Wikipédia offre toutes les réponses souhaitées et que le monde ressemble à la bibliothèque de Borgès – ou à celle d’Umberto Eco ?

nomdelarose2.1294953909.jpg

Nous savons tous que les avancées de nos civilisations dans tous les domaines ont conduit à des hyperspécialisations et que rares sont les esprits désormais capables de ne pas raconter d’âneries – même le grand Eco, cité plus haut, s’est laissé aller à un pitoyable article au sujet de Wikileaks dans lequel il confondait – les ravages de la vieillesse, sans doute – diplomate et agent secret (j’aime bien ce terme, il me rappelle Conrad, mais je m’égare). Alors, que peut-on espérer des commentaires d’esprits moins instruits, moins structurés ?

Il ne s’agit pas de nier les vertus de la liberté d’expression (liberté, liberté chérie) mais d’appeler à un retour à l’humilité républicaine du début du siècle dernier, de regretter la dictature du « je suis un citoyen/je peux tout penser/je peux tout dire/je peux (dois ?) tout savoir.

Au risque de passer pour un épouvantable vieux c.., je suis bien obligé d’admettre ici mes doutes. Qu’un homme s’élève contre les dogmes, tant mieux ! Au contraire ! Que nous soyons d’accord ou pas avec ce qui est écrit, nous devons nous féliciter des charges contre le confort intellectuel et les idées reçues (note : penser à relire Flaubert). Mais pour s’élever efficacement contre les dogmes, notre homme libre a besoin de raisonner, d’aligner les idées, d’étudier les faits, de s’interroger. Où sont ces étapes dans les insanités qui polluent les pages Internet de nos quotidiens ? Sommes-nous si certains que le statut de citoyen, garanti par notre constitution et des décennies de combats, induise une capacité à raisonner ? Notre démocratie avance-t-elle parce qu’on peut écrire des horreurs racistes après une nuit d’émeutes en banlieue ou faire des commentaires graveleux sur la fin d’un couple d’acteurs ?

Croire que l’Homme peut être gouverné par la démocratie directe est une foutaise qui nous saute à la figure chaque jour un peu plus. La démocratie, telle que la pratiquaient les Grecs, consistait à tenir compte de l’opinion d’une petite communauté d’individus dont étaient exclus les femmes et tous les étrangers, et elle n’avait donc rien de bien démocratique selon nos critères. Alors, quand l’orateur pouvait appeler chaque membre de la Boulé (Βουλή) par son nom commençait la vraie vie politique. La démocratie de masse, qui a libéré des milliards d’individus de régimes liberticides, contient hélas en elle-même les ferments de sa perte, d’abord en laissant la parole à ceux qui n’ont rien à dire (est-il si choquant d’admettre que si les humains sont égaux en droits, certains sont quand même plus malins que d’autres, sans que la couleur de la peau ou que les croyances entrent en ligne de compte ?) puis en entraînant la nécessaire manipulation des esprits par ceux qui aspirent aux plus hautes fonctions. La dictature des sondages, qui par un fascinant renversement des choses sont devenus les inspirateurs des politiques après en avoir été les observateurs, conduit nos dirigeants à dégrader le discours jusqu’à le rendre compréhensible par le plus grand nombre. Le temps de l’explication, de la nuance, de la subtilité, du « oui mais », est passé, remplacé par la tyrannie des explications simplistes et le culte de la petite phrase, celle que l’on retient, celle qui par son impact laisse à penser que son auteur a vraiment tout compris. L’obligation de la réaction immédiate, le refus d’admettre qu’il faut laisser la poussière retomber avant de faire un commentaire intelligent, tout cela devient une fuite en avant qui aboutit à des spectaculaires plantages.

Plus que le principe de la parole libre, il s’agit ici de critiquer le principe de la parole sans aucune entrave. Fut un temps, pas si éloigné, où on réfléchissait avant de parler, où on vérifiait. Désormais, la parole libre est devenue tyrannique, et elle s’oppose à la parole des élites – ou supposées telles – qui usent pour leur part d’une parole trop technique (les vrais spécialistes, universitaires, techniciens) ou trop démagogue (la plupart des billettistes de la presse écrite, certains chroniqueurs radiophoniques). Ce conflit entre deux paroles contribue, à mon sens, à la rupture entre le peuple et ceux qui sont censés le gouverner. Alors que nous tentons d’apprendre à nos enfants qu’il ne faut pas parler à tort et à travers, force est de constater que tout le monde ne partage pas cette conception d’une parole citoyenne (moi aussi, j’ai le droit de coller citoyen à toutes les sauces)

D’un côté, une « élite » qui ment, qui est soupçonnée de le faire ou, plus grave, qui apporte des réponses trop complexes pour le citoyen lambda. De l’autre, ce citoyen, justement, soupçonneux, et de plus en plus souvent persuadé qu’il a la solution ou qu’il détient la vérité. Ce décalage, qui a coûté cher à Michel Rocard, bien trop brillant pour son pays, est illustré chaque jour par les commentaires laissés sur Internet, lorsque M. Tout-le-monde livre sa fascinante explication d’évènements d’une rare complexité (conflit israélo-palestinien, crise du nucléaire iranien, tensions dans la péninsule coréenne, heurts inter-religieux en Egypte, etc.)

Winston Churchill disait, avec son art si personnel de la provocation : Le meilleur argument contre la démocratie ? Cinq minutes avec une électeur moyen.

Désormais, mais c’est moins amusant, le meilleur argument contre la liberté de pensée, c’est cinq minutes avec un commentateur moyen. Et cela ne devrait pas s’arranger.

« On a beau détester la hyène, il faut reconnaître qu’elle court vite. » (Massa Makan Diabaté)

Les catastrophes internationales ont le don d’attirer tous les marchands d’âneries, du conspirationniste au mythomane en passant par le stratège en chambre et l’extrémiste capable de trouver dans chaque fait la confirmation de son délire. C’est le cas des membres de l’association Union & défense des chrétiens d’Orient, un rassemblement d’esprits ouverts et courageux avides de justice et de paix entre les peuples, qui profitent des massacres de chrétiens par les jihadistes égyptiens et irakiens pour se lancer dans une étonnante explication du monde.

Comme le révèle l’adresse visible sur l’affiche, il y a tout lieu de penser que les fondateurs de cette association sont les turbulents garnements de l’ex-GUD, devenu l’ex-UDEA et que le passionnant blog Droite(s) extrême(s) suit attentivement. Rappelons que ces charmants bambins, qui portent volontiers la mèche de chef de char SS mais ne négligent pas la coiffure de Chéri Bibi, sont d’autant plus influencés par la chose militaire qu’ils sont incapables d’entrer dans l’armée et ont tendance à pleurer chez le dentiste. Quant à leur courage physique, il dépend du rapport de force (10 contre 1 leur paraît acceptable pour tabasser un étudiant) et de la quantité de mauvais vin ingurgitée. Quand je fréquentais la très rigoriste université de droit de la rue d’Assas, la vision de jeunes néo-nazis vomissant tripes et boyaux dans la rue à cause du Beaujolais nouveau relativisait la portée de leur engagement pour une Europe fière de sa civilisation et intransigeante sur le comportement de ses membres et le respect de leur dignité.

Ainsi donc, Saddam Hussein, le démocrate bien connu que l’on voit ici affublé d’une croix celtique – symbole du White Power dont on se doute que le regretté M. Hussein n’était pas membre – aurait eu raison. Contre qui ? Contre quoi ? Mystère. Il faut lire le communiqué en ligne et les commentaires ici et pour découvrir la quintessence de la pensée de nos défenseurs des chrétiens d’Irak :

Le 31 octobre, un groupe affilié à la succursale de la CIA en Irak, entendez par là Al Quaïda, revendiquait l’attentat ayant coûté la vie à plus de 44 fidèles dont deux prêtres.

Inutile d’avoir fait de longues études pour retrouver dans cette introduction l’obsession anti américaine et conspirationniste de l’extrême-droite la moins évoluée. Je passe sur le « u » de Qaïda, preuve d’une ignorance manifeste, pour souligner, une fois de plus que la vision du monde de ces nazillons n’est guère éloignée des délires de Thierry Meyssan, le clown triste de la complotite. C’est plus bas que, ne craignant ni le ridicule ni le retour en arrière, le rédacteur du communiqué se livre à une fascinante imitation de Je suis partout ou de Signal :

A nos yeux, un seul coupable : l’impérialisme yankee lui-même à la botte des prédateurs cosmopolites de Wall Street et des zélotes de Tél Aviv. Après avoir ruiné le pays et provoqué le chaos, la « croisade » américaine n’aura finalement trouvé comme seul débouché que le renforcement du fondamentalisme sunnite, très utile pour justifier l’interventionnisme washingtonien. (Souligné par les auteurs du communiqué)

Comme pour fournir à Pierre-André Taguieff ou Antoine Vitkine la plus éclatante confirmation de leurs réflexions, nos « nationalistes français et européens » se roulent dans la fange de l’antisémitisme. Il faut bien être doué à quelque chose.

Les commentaires laissés par les habitués des sites sur lesquels a été diffusé ce communiqué sont, eux aussi, d’une clarté presque aveuglante. On y parle « d’Empire judéo-US », de « finance apatride », de « colonisation arabo-afro-musulmane », de paganisme (ah, le charme des cérémonies vikings le jour du solstice d’été sur les rives de la Baltique) et même une citation de Hitler, présenté comme « un homme d’Etat du XXe siècle » :

Les universalistes, les idéalistes, les utopistes visent trop haut. En promettant un paradis inaccessible, ils trompent tout le monde. Quelle que soit leur étiquette, qu’ils prennent le nom de chrétiens, de communistes, d’humanitaires, qu’ils soient sincères et stupides ou tireurs de ficelles et cyniques, ce sont tous en fait des fabricants d’esclaves.

Citer Hitler, il faut quand même le faire, mais il faut garder en mémoire ce que disait Michel Audiard de ceux qui osent tout. Ce n’est pas en se livrant à un concours de néologismes idiots que nos révolutionnaires de pacotille feront avancer leur cause sacrée, et on ne peut que s’en féliciter. La palme revient quand même à un internaute qui, lui aussi, repousse les limites :

L’Islam, création d’un juif essenien pour lutter contre le christianisme révolutionnaire, joue pour les cosmopolites communautaires de Washington et Tel-Aviv, toujours son rôle en nos temps dits modernes : éradication de toute forme d’universalisme au profit du racisme communautariste et religieux. 

Et Saddam, alors, dont on se souvient qu’il avait le soutien de quelques souverainistes français de gauche comme de droite, comme Claude Cheysson, Jean-Pierre Chevènement ou notre nouveau secrétaire d’Etat chargé des Transports Thierry Mariani, que vient-il faire dans cette galère ? Il faut se souvenir que l’extrême droite française, toute à ses obsessions antiaméricaine et anti-israélienne, a toujours largement bénéficié des largesses de démocraties riantes comme l’Irak baassiste ou la République islamique d’Iran, et que certains « libres penseurs » de gauche ont su tisser avec ces Etats des relations étroites.

L’Irak de Saddam Hussein ne massacrait pas ses chrétiens, convenons-en. Et le dynamique maître de Bagdad comptait parmi ses plus proches collaborateurs le chrétien Tarek Aziz, ministre des Affaires étrangères, et même Vice-Premier ministre. Faut-il en conclure que le régime irakien faisait montre d’une grande ouverture d’esprit envers ses minorités ? Nous savons tous que non, et seul un mélange unique d’aveuglement idéologique et de bêtise crasse peut conduire à tirer de telles conclusions. Il y a fort à parier que si nos défenseurs des chrétiens d’Orient en croisaient un, un seul, un soir dans le métro, ils le passeraient à tabac pour le simple motif qu’il serait arabe…

« Tout ça va mal finir. » (Louis XVI)

Les jihadistes ont le sens de la fête et du partage. Après s’en être pris aux chrétiens d’Irak le 31 octobre dernier en attaquant la cathédrale de Bagdad (51 morts, plus de 60 blessés), nos turbulents barbus viennent de réaliser un nouveau carnage à Alexandrie. Un attentat-suicide, commis contre une église de la ville, le 1er janvier, a causé la mort de 23 coptes et en blessé près de 80.

attentats-alexandrie.1294245237.jpg

Cette nouvelle horreur a suscité quelques commentaires que je vais tenter de contredire.

1/ Non, cet attentat n’est pas un échec opérationnel.

Loin, en effet d’atteindre les bilans ahurissants auxquels les jihadistes nous ont habitués en Irak ou au Pakistan, l’attaque d’Alexandrie constitue l’attentat le plus meurtrier jamais commis dans une grande ville égyptienne. Evidemment, les plus rigoureux d’entre vous gardent en mémoire les attentats de Louxor (17 novembre 1997 : 62 morts), du Taba et Ras Chetan (7 octobre 2004 : 32 morts) et surtout de Charm El Cheikh (23 juillet 2005 : 88 morts), et ils ont bien raison, mais ils notent également que ces opérations, réalisées par la Gama’a Islamiya ou par Al Qaïda, ont touché des sites touristiques, par essence vulnérables.

attentat-alexandrie-colere-reuters-930620-0101_scalewidth_630.1294245229.jpg

l-attentat-d-alexandrie-suscite-l-indignation-dans-le-monde_reference.1294245221.jpg

Quand on connaît la protection pointilleuse dont bénéficient, parfois à leur corps défendant, les coptes d’Egypte de la part du régime, on ne peut que souligner le macabre succès des planificateurs de l’attentat du 1er janvier dernier. Par ailleurs, juger de la qualité de cet attentat en rappelant qu’Al Qaïda utilise systématiquement une double charge est une ineptie. Les jihadistes font ce que leur permet l’environnement de l’objectif, et la méthode libanaise est loin d’être utilisée à chaque fois. Il suffit pour s’en convaincre d’observer ce qui se pratique au Pakistan ou au Maghreb.

2/ Non (mille fois non !), cet attentat n’est pas une aubaine pour le régime

Véritable maladie, la conspirationnite touche souvent les esprits faibles, prompts à avancer des explications simplistes à des événements complexes. Cette médiocrité, qui révèle le plus souvent une parfaite ignorance des ressorts historiques et une incompréhension manifeste des phénomènes observés, conduit à la diffusion de commentaires parfaitement idiots.

Comment, en effet, peut-on affirmer que le pouvoir égyptien va tirer profit du carnage du 1er janvier ? Listons ensemble les raisons.

Aucun Etat souverain, qui plus est soumis depuis 30 ans à l’activisme de radicaux religieux, ne peut tirer profit d’un tel échec de ses services de sécurité et d’un tel désaveu de ses annonces régulières (« il n’y a pas de menace », pour reprendre la forte pensée d’un colonel corse que j’ai beaucoup fréquenté). Loin de pouvoir profiter de cet attentat, Le Caire se trouve désormais soumis à une très forte pression de la part de ses partenaires occidentaux, et en particulier de l’Empire, un allié exigeant qui se sent, pour plusieurs raisons – dont au moins une est évidente – responsable du sort des chrétiens d’Orient.

Outre la révélation brutale des vulnérabilités égyptiennes, les terroristes ont réussi à démentir, et de quelle façon ! le dogme du régime qui veut que 1/ le pays n’abrite pas de terroristes 2/ qu’il est à l’abri du jihadisme qui frappe partout dans la région et surtout 3/ qu’il n’y a pas de lien entre le terrorisme et la religion.

Le grand trouble dans la Force que les autorités ont ressenti samedi soir a été dévoilé par les rapides déclarations du Raïs. Celui-ci n’a, comme d’habitude, pas hésité à évoquer une responsabilité étrangère, mais sans exclure l’implication d’un citoyen égyptien (nous allons y revenir). Les habitués de l’appareil sécuritaire égyptien, dont j’ai été dans une vie précédente, ne manqueront pas de souligner l’inflexion du discours officiel.

Avant, les terroristes de la Gama’a, du Jihad Islamique ou d’Al Qaïda étaient systématiquement qualifiés de « fous » et d’« extrémistes ». Extrémistes de quoi ? Mystère, car les autorités politiques et religieuses égyptiennes niaient farouchement les origines et/ou motivations religieuses des actes de terreur. Les conduire à reconnaître qu’il s’agissait peut-être, à la réflexion, de musulmans déviants mettant en pratique une interprétation erronée de l’islam relevait de l’exploit. Au pays de l’orthodoxie sunnite, incarnée par l’université Al Azhar, envisager qu’une lecture radicale de l’islam puisse conduire à de telles horreurs était impensable. Ce dogme était même repris par l’homme de la rue, prompt, lui aussi, à voir des complots – et non des nains – partout. En 2005, après les attentats dans le Sinaï, un brave homme interrogé par un journaliste avait affirmé avec l’aplomb des esprits faibles ou endormis que ces attaques ne pouvaient être que l’œuvre d’Israël, puisque « jamais un musulman ne ferait ça. » La belle excuse.

Désormais, l’Egypte, qui pensait comme l’Algérie avoir éradiqué la menace jihadiste sur son sol sans avoir réglé un seul de ses problèmes politiques, économiques, sociaux (Heureux les pauvres d’esprit car le Royaume des Cieux est à eux, Mathieu, 5.3) doit admettre que les attentats commis sur son sol, et il y en a eu plusieurs au Caire depuis quelques années, ne sont pas le fait de malades mentaux mais de terroristes censés. Car l’attaque d’Alexandrie n’est pas le fruit du hasard.

3/ Les coptes ont été frappés en raison de leur vulnérabilité, les objectifs occidentaux en Egypte sont trop bien défendus.

Une fois de plus, on touche au sublime. Comme je l’écrivais plus haut, l’attentat d’Alexandrie appuie là où ça fait mal. La communauté copte subit depuis des décennies des attaques de la part de jihadistes mais aussi de citoyens comme les autres,  sensibles aux rumeurs les plus idiotes. Ainsi, les membres de l’Etat islamique d’Irak, plus connu sous le nom d’Al Qaïda en Irak, avaient réclamé, après la prise d’otages dans la cathédrale de Bagdad d’octobre dernier, la « libération de deux femmes converties à l’islam et retenues par des coptes » (il faudra penser à relire La rumeur d’Orléans, à l’occasion). Dans les années 90, les incidents étaient réguliers en Haute-Egypte et la tension n’a jamais vraiment disparu.

9782020062800fs.1294245182.gif

Comptable de la sécurité de TOUS ses citoyens, le régime égyptien n’a jamais compté ses efforts pour protéger les coptes, et ceux qui connaissent Le Caire pourront en témoigner. L’attaque d’Alexandrie a donc délibérément choisi de fragiliser le pouvoir en exacerbant les tensions entre les communautés. Rien de plus facile que de frapper au Caire, à Alexandrie ou sur les rivages de la Mer Rouge des sites touristiques, très fréquentés par les Occidentaux au moment de Noël. Le quartier copte du Vieux Caire, qui abrite la synagogue Ben Ezra et l’Eglise suspendue, deux lieux porteurs d’une histoire millénaire, est plus protégé que bien des ministères européens, et il se trouve à quelques pas de la mosquée Ibn Touloun, le plus ancien bâtiment islamique d’Egypte. Autant vous dire que la zone est assez fortement protégée et qu’à moins de disposer des effectifs des réseaux saoudiens ou yéménites (et de leurs moyens), les terroristes ne pouvaient que choisir Alexandrie.

Alors, qu’en conclure ? Les premiers éléments transmis par les autorités démentent la piste de la voiture piégée et accréditent la présence d’un kamikaze. Le Ministre de l’Intérieur a d’ailleurs, il y a quelques heures, révélé que ce-dernier pourrait bien être d’origine pakistanaise. Dans ce cas, cet attentat serait la première opération menée par des jihadistes étrangers en Egypte, et le coup serait encore plus rude pour le pouvoir et ses services.  S’il devait être démontré que cette opération a été menée par les réseaux d’Al Qaïda en Irak, à la suite des appels lancés lors de l’attaque de la cathédrale de Bagdad, nous aurions la démonstration que le mouvement jihadiste irakien, qui a subi d’importantes pertes depuis 2006, a repris des forces et qu’il se montre à nouveau capable d’exporter sa violence (Istanbul les 15 et 10 novembre 2003 : 58 morts ; Amman le 9 décembre 2005 : 57 morts).

Il faut enfin se souvenir que l’ossature d’Al Qaïda est égyptienne et que les trois adjoints successifs d’Oussama Ben Laden étaient issus de la Gama’a ou du Jihad. La prise de contrôle par Ayman Al Zawahiry de l’organisation, après la disparition d’OBL, a naturellement pesé sur sa stratégie – comme je l’écrivais ici il y a près d’un an, ou même en 2009.  Après AQPA qui innove dans ses modes opératoires comme dans le choix de ses objectifs, après le TTP qui recrute aux Etats-Unis, après les Shebab qui frappent en Ouganda, voilà peut-être l’irruption d’AQI dans cette nouvelle dimension du jihad mondial. Intellectuellement, c’est fascinant. Opérationnellement, c’est un cauchemar.

Un mot, pour finir, de la polémique, si révélatrice, entre le Pape Benoît XVI et le grand imam d’Al Azhar, Ahmed Al Tayyeb. Appelant à la défense des chrétiens, le pape, qui s’exprimait avant l’attentat d’Alexandrie, a été violemment accusé d’ingérence dans les affaires intérieures égyptiennes par Ahmed Al Tayyeb. Plus curieux encore, la plus haute autorité intellectuelle de l’islam sunnite a répondu « Je ne suis pas d’accord avec le point de vue du pape, et je demande pourquoi il n’a pas appelé à la protection des musulmans quand ils se faisaient tuer en Irak ? ». Cette remarque est particulièrement intéressante, et prend un relief particulier alors que la tension monte en Europe sur l’échec, réel ou ressenti, de l’intégration des populations musulmanes dans la plupart des pays de l’UE (cf. le récent sondage sur la France et l’Allemagne, disponible ici).

Jusqu’à preuve du contraire, la communauté majoritaire dans un pays doit assurer la protection des communautés minoritaires, tandis que celles-ci doivent accepter les règles de vie de la majorité. Ce principe de tolérance réciproque étant établi, il convient ensuite, au cas par cas, de trouver des aménagements, mais sans jamais ni opprimer la minorité ni déshabiller la majorité. Si des excès sont commis, on en arrive rapidement à expulser les Roms (je dis ça, je dis rien) tandis que des institutions comme l’Union européenne en viennent à imprimer des agendas dans lesquels figurent toutes les fêtes religieuses possibles, à l’exception des fêtes chrétiennes. On pourrait également évoquer la dictature des plats hallal proposés à l’exception de tous les autres ou les demandes d’horaires aménagés pour que les femmes puissent aller à la piscine sans croiser d’hommes.

Réclamés par une minorité, ces compromis avec les us et coutumes du pays d’accueil sont douloureusement ressentis par des populations européennes déboussolées et de plus en plus persuadées – peut-être à raison – que l’Occident post-moderne a presque honte de son histoire et de son identité. Et ces petites faiblesses, ces renoncements, ces accommodements sont récupérés par l’extrême-droite, comme le soulignait récemment Caroline Fourest sur France-Culture, alors que nos dirigeants devraient être capables de présenter une amicale mais solide fermeté aux demandes d’exceptions. La situation devient franchement insupportable quand ceux qui réclament en Occident des passe-droits dénoncent avec force le supposé prosélytisme d’expatriés découverts en possession de deux exemplaires de la Bible. Le principe de réciprocité est, je l’ai déjà écrit, fondamental si l’on veut éviter les réactions brutales.

En se demandant pourquoi le pape n’avait pas appelé à la protection des musulmans d’Irak, Ahmed Al Tayyeb a oublié deux petits détails : en Irak, le Vatican a toujours condamné les violences, peu importe qui en étaient les auteurs. Et surtout, en Irak, les musulmans (en majorité chi’ites, puis sunnites) sont majoritaires…

Les anonymes – qui auraient peut-être pu le rester.

Après les remarquables Seul le silence et Vendetta, les éditions Sonatine – belle référence au film de Takeshi Kitano – ont publié cet été Les anonymes, troisième roman traduit en français de R.J Ellory, la nouvelle star du polar.

rj-ellory-pic.1294048202.jpg

Comme dans Vendetta, l’auteur britannique expose ici une énigme policière plus qu’intrigante avant d’introduire une dimension politique qui donne au roman une toute autre ampleur. Loin de Michael Connelly ou de Patricia Cornwell, Ellory fait la preuve, une fois de plus, d’un talent littéraire qui fait de lui un disciple doué de James Ellroy, James Grady ou Robert Littell.

Mais je dois confesser une vraie déception après la lecture de ce thriller. Car si Ellory démontre, à l’instar d’Henning Mankell, qu’il sait à merveille décrire les affres d’une enquête, il se montre plus approximatif dans l’art de créer un décor historico-stratégique. Ainsi, en intégrant son intrigue aux plus que sulfureuses relations de l’Empire – et de la CIA – avec l’Amérique latine, Ellory tombe dans le piège du complot et son récit perd rapidement toute crédibilité. Non pas que tout soit rose et que tout ait été parfaitement présentable entre les Etats-Unis et ses voisins du sud, au contraire, bien au contraire.

John Dinges (Les années Condor), Bob Woodward (CIA, guerres secrètes 1981-1987), Marie-Monique Robin (Escadrons de la mort, l’école française), Robert Littell (La Compagnie), John Prados (Les guerres secrètes de la CIA : la démocratie clandestine) ont tous, à leur façon, évoqué les errements criminels de l’Agence au Salvador, au Honduras, au Chili ou au Nicaragua. Le cinéma américain, bien plus courageux que celui de l’auto-proclamée patrie des Droits de l’Homme, a largement pris position et révélé l’inavouable.

9782707154521.1294048076.jpg

Qu’il s’agisse de Missing (Costa-Gavras, 1982), Salvador (Oliver Stone, 1986), Under fire (Roger Spottiswoode, 1983), le grand public a été rapidement informé des alliances contre nature que l’Empire avait tissées avec les pires crapules du continent.

salvadorposter3.1294048218.jpg

Mais au lieu de se contenter, si j’ose dire, de s’inspirer de l’Irangate et des activités du colonel Oliver North, Ellory s’engage dans un délire conspirationniste qui relègue les romans de James Grady au niveau des aventures de Langelot. En quelques pages, le roman devient un thriller paranoïaque digne du film de David Fincher The Game (1997). Autant dire qu’on n’y croit pas, et la dénonciation devient contre-productive. Ellory a-t-il trop regardé X Files ? Est-il un admirateur de Dan Brown ? (on en doute) Toujours est-il qu’il gâche son talent en ne maîtrisant pas les enjeux de son intrigue, et on se prend à redouter les conséquences sur le public d’une vision si caricaturale du passé. C’est d’autant plus regrettable que la dénonciation par le même, dans Vendetta, de la corruption du monde politique américain s’était révélée très convaincante.

Le texte reste très distrayant, mais un ton au-dessous de ce qu’on était en droit d’espérer. Attendons la suite des traductions pour nous faire une idée définitive.

Candide et les Taliban

Ainsi donc, voilà un an que Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, les fameux grands reporters de France Télévision, sont détenus en Afghanistan par les Taliban en compagnie de leurs trois malheureux fixeurs. D’expérience, je peux confirmer qu’il existe sur cette terre des endroits plus agréables où célébrer Noël puis la nouvelle année, et qu’il y a sans doute moyen de trouver des convives plus festifs que les Taliban. En même temps, un grand reporter qui ne dépasserait pas le périphérique parisien n’aurait de reporter que le nom.

A l’époque où il était Vice-Président, Claude Guéant – qui n’est même pas l’équivalent français de Leo McGarry (The West Wing, 1999-2006) – avait fait quelques déclarations toutes en finesse au sujet de l’imprudence de nos deux journalistes.

1wesag00leo_lg.1293635587.jpg

Et force est de reconnaître que MM. Taponier et Ghesquière, tout expérimentés qu’ils soient, ont fait preuve d’une certaine légèreté qui les a conduits où l’on sait. Mais là n’est pas la question. Tout le monde ne peut pas être Robert Capa.

robert-capa.1293633623.jpeg

Je suis plus troublé par les récentes déclarations des familles des deux otages, et il semble que la tyrannie de la transparence, érigée en dogme par Julian Assange et ses admirateurs, ait encore frappé. Que notre gouvernement communique trop, mal ou pas assez, personne ne peut le nier. Mais on ne voit pas pour quelle raison les familles de nos otages devraient être informées de l’évolution des négociations en cours avec les ravisseurs, tous de sympathiques et turbulents chefs de guerre et autres responsables taliban. Les choses secrètes ne sont pas secrètes par caprice, elles le sont par nécessité.

Les affaires d’otages sont parmi les plus complexes à gérer. Elles requièrent une immense patience, un savoir-faire – que le monde nous envie – et elles exigent une très grande discrétion ainsi que la mobilisation permanente, au sein de cellules de crise qui ne dorment jamais, des membres des services de renseignement et des diplomates du Quai d’Orsay. Car les familles doivent être convaincues d’une chose : quelles que soient les orientations politiques du gouvernement, quoi qu’il arrive, tout est fait pour sauver nos compatriotes, et tout a toujours été fait. Les Britanniques, qui ne perdent pas de temps en vaines palabres, se refusent quant à eux à la moindre négociation – et ne parlons même pas de rançon – et se réservent le droit, ô combien jouissif, de dézinguer les ravisseurs si l’irréparable est commis. J’ai ainsi souvenir, au printemps 2007, d’un raid du Special Boat Service (SBS) contre un groupe de Taliban qui venaient de libérer plusieurs otages occidentaux, dont deux Français. Evidemment, il faut être britannique pour faire ça. En 1940, certains choisissaient Churchill, d’autres Pétain. A quoi tiennent les choses…

Que dire aux familles ? Que tout est fait pour sauver leurs enfants ? Qu’on va payer ? Que les intermédiaires sont nombreux, qu’ils apparaissent et disparaissent sans raison apparente ? Que leurs exigences sont au mieux ridicules, au pire irréalistes ? Que là-bas c’est la guerre, et que nous négocions la libération de deux journalistes alors que nos soldats tuent des Taliban et que des Taliban tuent nos soldats ? Que c’est la guerre et qu’il n’est pas question – n’insistez pas, c’est inutile – que les administrations décrivent par le menu toutes les bassesses et toutes les contorsions que leur imposent les preneurs d’otages ? Et pourquoi ne pas leur dire que polémiquer, qui plus est publiquement, n’a jamais aidé les otages ? Pourquoi ne pas leur expliquer qu’affaiblir le camp des négociateurs ne constitue pas réellement une avancée méthodologique majeure ?

On pourrait aussi leur dire que les Taliban se moquent des projections de portraits sur l’Arc de Triomphe, qu’ils se fichent des concerts de soutien, qu’ils se tamponnent le coquillard de voir d’anciens otages prendre la parole. Par essence, les Taliban n’ont que faire des manifestations de la « société civile » occidentale. Ces gars-là sont en guerre contre nous depuis près de dix ans – et quand je dis nous, je veux dire l’Empire et ses alliés ; leurs aînés étaient en guerre contre un autre empire, et leurs aïeux contre un autre encore. Autant dire que les rodomontades de RSF, les comités de soutien (ici et ), les chansons de Chimène Badi au Zénith ou les lâchers de ballons à Montreuil, ça les laisse de marbre. J’observe en revanche que les lâchers de drones ont plus d’effet, mais passons.

_liberez_otages_ghesquiere_taponier_m.1293633684.jpg

les-photos-d-herve-ghesquiere-et-stephane-taponier-projetees-10373734ztntk_1713.1293633669.jpg

« Nous ne voulons plus que le gouvernement nous berce avec des propos optimistes », a dit Arlette Taponier, une maman dont on comprend l’inquiétude, mais qui est bien mal entourée et conseillée.

Plus de propos optimistes ? Ok, bien reçu, mais il ne faudra pas se plaindre si ça pique les yeux.

« Les experts/Assas » : Xavier Raufer

Xavier Raufer (dont on mesure la modestie ici) est un homme d’avant-garde, attaché au progrès social, à la compréhension fine des phénomènes sociaux qui l’entourent. Ancien membre du groupuscule humaniste Occident, il écrit désormais dans les revues de la révolution prolétarienne, comme Valeurs Actuelles et Le Nouvel Economiste. C’est là, comme sur le plateau de C dans l’air, qu’il nous fait l’honneur de nous livrer son interprétation de phénomènes auxquels, pauvres citoyens désarmés, nous n’entendons rien.

Initialement criminologue, Xavier Raufer, en observateur attentif du vaste monde, a vite compris quel intérêt il y avait à parler de terrorisme. Au lendemain du 11 septembre, il a ainsi publié avec Alain Bauer, un homme pourtant à gauche, un livre au titre sobre, La guerre ne fait que commencer. Autant dire que nous autres, hommes de peu de foi, qui faisions cette guerre depuis des années et dans l’indifférence générale, avons bien ri.

51jsfq0r1pl_sl500_aa300_.1292250118.jpg

Fidèle à sa légendaire exigence intellectuelle, M. Raufer fait fi de ses rares préjugés – mais qui n’en a pas ? – pour décrypter les innombrables menaces qui pèsent sur nous et nous les rendre intelligibles. C’est à cet exercice citoyen que notre ami s’est généreusement livré dans Le Nouvel Economiste du 1er décembre dernier (ici) sous le titre, touchant de prudence et d’humilité : « Le jihad global en voie de disparition. »

Dans un style primesautier, il nous y explique que la menace jihadiste est derrière nous et que seuls quelques incidents de parcours vont encore la faire vivre une poignée d’années. Circulez, chers concitoyens, l’incendie est éteint. « Laissez la police faire son travail », aurait sans doute dit le commissaire Bialès – à la cravate rappelant les motifs de Calder. On ne peut que saluer ici la lucidité et la rigueur d’un homme qui saborde ainsi son fond de commerce en nous expliquant que nos dirigeants s’affolent pour rien.

En réalité, ça faisait des mois que je n’avais pas lu autant d’erreurs chez un « spécialiste » – Roland Jacquard, en raison de son talent dans le domaine, devant être traité comme Akira Kurosawa à Cannes en 1986 quand il y présenta Ran : hors compétition.

« Du 1er janvier au 31 octobre 2010, moins de 5% des attentats jihadistes ont été perpétrés ailleurs qu’en Irak, dans la zone pakistano-afghane ou en Somalie/Ouganda  (…) Dès lors et dans les faits, il est clair que le terrorisme jihadiste n’existe plus, 95% de ce qu’on nomme ainsi relevant plutôt de la guérilla patriotique ou de la résistance à l’oppression – vouées pour l’essentiel à disparaître quand ces oppresseurs partiront. » C’est si simple, le monde vu de la rue d’Assas ! Les Ougandais, qui ont été frappés par les Shebab somaliens cette année, seront probablement ravis d’apprendre qu’on considère leur territoire comme relevant du même foutoir que celui de la Somalie. De même, les otages retenus au Mali et les civils tués en Kabylie seront probablement rassurés en réalisant qu’ils sont les victimes d’un phénomène marginal.

Xavier Raufer invoque également les fatwas hostiles à Al Qaïda diffusées par des prédicateurs jadis radicaux. et y voit la preuve du déclin. Il ne semble pas imaginer que ces changements de posture aient pu être provoqués par d’amicales pressions, et il ne fait même pas référence aux imams du Golfe qui se répandent sur Internet. Pour tout dire, il ne croit sans doute pas à cette vague histoire d’ordinateurs en réseau – encore un fantasme cosmopolite.

Et voilà que l’on apprend qu’Al Qaïda « accumule les échecs » – et l’on découvre en passant que notre grand spécialiste ignore qu’il y a eu 4 bombes à Londres le 7 juillet 2005, et non pas 3. Quel étourdi, quand même ! Et la démonstration progresse : « De loin en loin, de grossiers colis piégés sont expédiés de façon si inepte qu’ils sont neutralisés avant d’exploser – ou de foirer (sic) ». Là, disons-le tout net, on touche au sublime. Faut-il rappeler que les deux colis expédiés à Chicago par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) n’ont pas foiré (j’aime le langage des hommes d’action) mais ont été interceptés de justesse grâce aux services saoudiens. Au Royaume-Uni, les services ont même dû s’y prendre à deux fois avant de détecter la bombe dans le colis, qui sinon s’envolait vers les rivages de l’Empire. Quand on a la prétention de traiter d’un sujet avec un tel aplomb, on ne se contente pas des articles de Paris-Turf ou de La Vieille Taupe pour se documenter.

Ce que Raufer ne voit pas – mais d’ailleurs que voit-il vraiment ? – c’est que la menace ne faiblit pas, et que seuls ses acteurs sont affaiblis – mais pour combien de temps ? Et ce que Raufer ne dit pas, c’est qu’il n’y jamais eu autant de home grown terrorists, poussés au jihad par leur rejet de la société dans laquelle ils ont été élevés. La multiplication des affaires internes à l’Europe, le développement des projets terroristes menés en Occident par des individus recrutés par des groupes jihadistes locaux (AQPA, AQMI, le TTP, les Shebab, peut-être même Al Qaïda en Irak si on regarde de près l’attentat de Stockholm du 11 décembre) sont une nouvelle évolution de ce phénomène. M. Raufer pense sans doute réaliser une percée conceptuelle majeure en nous parlant de guérilla, d’oppression, de résistance. Il n’a jamais que 10 ans de retard. Le jihadisme, malgré son vocabulaire et ses références, n’est pas tant religieux que politique et social. Et comme cela a déjà été écrit sur ce blog, la conjonction entre une lutte locale et un projet mondial ne fait qu’accroître la menace.

Enfin, pour couronner le tout, Xavier Raufer reprend à son compte la propagande algérienne qui veut que les éléments sahéliens d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) aient partie liée avec les trafiquants de drogue sud-américains – on voit ici Tony Montana (Scarface, Brian De Palma, 1983) lors d’une réunion à Bamako avec Abou Zaid, mais la photo a été mal cadrée.

scarface_tony_montana_cocaine.1292250050.jpg

La réalité est évidemment plus complexe, mais elle ne fait pas vendre. Et il faut bien vivre…

« Gouverner ne consiste pas à aider les grenouilles à administrer leur mare. » (Michel Audiard)

Et voilà ce malheureux Julian Assange en prison, à la suite d’une assez peu convaincante plainte pour un délit sexuel qui aurait été commis en Suède. Tout le monde crie au complot, au harcèlement, au déni de démocratie, à l’injustice. Pour ma part, il me semble que ce brave garçon a beaucoup de chance de ne pas avoir eu un accident de voiture, car quand on joue avec l’Empire on doit s’attendre à une réponse à la hauteur de l’affront commis.

J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de la démarche de notre Croisé des antipodes, mais d’autres réflexions me sont venues à la lecture des réactions de certains.

1/ Comme d’habitude, l’ignorance proprement ahurissante de la vie internationale le dispute à l’angélisme le plus idiot. Des milliers de distingués commentateurs, à peine filtrés ou modérés sur les sites de la presse francophone, se déchainent contre la supposée médiocrité des télégrammes diplomatiques américains. Ceux qui ont eu l’honneur d’écrire des TD pour le compte de leur pays les trouvent au contraire de très bonne qualité, bien renseignés, bien rédigés, pertinents et plutôt modérés. La palme de la bêtise revient, mais ça n’étonnera personne, aux « philosophes » invités la semaine dernière par le quotidien Libération à composer un numéro spécial du journal. Là, il faut bien dire que les bras m’en sont tombés quand j’ai découvert à quel degré de médiocrité et d’aveuglement certains de nos intellectuels – ou supposés tels – étaient tombés. Manifestes erreurs d’interprétation, flagrant parti pris, rien ne nous a été épargné par ces très lointains descendants de Socrate – et même le grand Umberto Eco, probablement atteint par la limite d’âge a livré une analyse d’une médiocrité sans nom. La confusion entre la diplomatie et le renseignement semble régner dans le cerveau de nos philosophes, sans doute le même type de confusion qui leur faisait confondre l’URSS avec une démocratie, les Khmers rouges avec un groupe de résistants modérés ou désormais le régime iranien avec l’incarnation de la bonne gouvernance.

Faut-il à nouveau rappeler que la divulgation massive de documents diplomatiques constitue, au-delà de l’infraction légale, une violation d’une loi sacrée de la vie internationale, qui est la respect de la confidentialité des échanges diplomatiques et celle des relations entre les diplomates et leurs hôtes dans le pays d’accueil. Il ne s’agit pas d’espionnage, il s’agit de diplomatie.

2/ La divulgation de ces dizaines de milliers de télégrammes s’est faite sans le moindre tri, et beaucoup de noms se trouvent dans la nature. Surtout, un certain nombre d’États se trouvent exposés par ces fuites, et les conséquences peuvent être graves. Mais qu’importe pour nos Savonarole de sous-préfecture puisque c’est l’Empire qui est visé. L’antiaméricanisme de certains confine désormais à la pathologie psychiatrique, et certains messages reçus, dans lesquels se mélangent allégrement le retour de la France dans l’OTAN, la guerre en Afghanistan et de douteuses comparaisons avec la défaite de mai 1940 en disent long sur l’incapacité de plusieurs de nos observateurs à aligner deux idées cohérentes.

A mes yeux, cette fuite massive n’illustre par tant la vulnérabilité des systèmes informatiques américains – que diraient les mêmes hystériques de la cyberdéfaillance s’ils voyaient les systèmes de nos administrations… – que l’incapacité d’un Etat, surtout démocratique, à se prémunir contre la trahison de pauvres d’esprit. Moquée par de pseudo-spécialistes, la très relative ouverture des réseaux informatiques de la diplomatie américaine avait été initialement conçue en réponse aux excès de cloisonnement qui avaient conduit aux attentats du 11 septembre.

3/ La presse écrite, qui a sagement abandonné les enquêtes difficiles au profit de la rédaction d’articles de commande et la copie de dépêches AFP, a trouvé en Julian Assange l’imbécile irresponsable rêvé. Il a pris tous les risques, il paie le prix fort, et ce ne sont pas les pétitions ou les attaques de hackers contre les sites américains qui vont le sortir de ce qui est bien plus qu’un mauvais pas. Et pendant que le malheureux garçon se prépare un réveil pénible, les journalistes, transformés en documentalistes, trient les milliers de télégrammes et tentent, pressés par la dictature de l’audience et du lectorat, d’en sortir quelques morceaux choisis. On est loin, très loin, des Pentagon Papers de Daniel Ellsberg et Anthony Russo…

1101710628_400.1291819731.jpg

4/ Il est par ailleurs permis de ricaner – et je ne m’en prive évidemment pas – quand on entend ceux qui hurlent contre les caméras de surveillance dans les parkings souterrains au nom du respect de la vie privée se réjouir de voir ainsi exposés les dessous de la vie internationale. Comme me le disait récemment un internaute, la démocratie n’est pas l’exigence de la transparence absolue, mais un mode de gouvernement qui permet au peuple de confier un mandat à quelques uns. Aux élus de gérer les affaires du pays, sans obligation aucune d’exposer en place publique les contacts avec tel ou tel acteur plus ou moins fréquentable. Quand le monde sera un jardin apaisé (merci de me prévenir), il sera possible de discuter des affaires de la cité en public. Pour l’heure, mais je peux me tromper, il ne me semble pas que ce soit le cas. Et dans les vraies démocraties, les groupes parlementaires sont tenus informés des options diplomatiques gouvernementales.

5/ Le dernier point que je veux aborder est à mes yeux le plus réjouissant. La divulgation de cette sidérante masse de documents commence à faire tousser ailleurs qu’à Washington. La révélation de la vie cachée des élites saoudiennes, que les habitués du royaume connaissent, les craintes réelles des pétromonarchies du Golfe face au danger nucléaire iranien, les angoisses chinoises à l’égard de l’encombrant et imprévisible allié nord-coréen, la corruption des régimes tunisien ou algérien, toutes ces observations des diplomates américains n’amusent plus nos amis les tyrans du Sud et leurs défenseurs, les tiers-mondistes de salon.

D’un coup, on découvre que les fonctionnaires du Département d’Etat observent avec finesse leurs pays d’accueil et les décrivent fidèlement à leurs chefs, arguments et exemples à l’appui. Et si ceux-ci sont bien obligés de composer avec le diable, ils ne sont pas dupes. Sale coup pour ceux qui pensaient que les Etats-Unis étaient un Empire du mal sans cervelle, obnubilé par la domination sans partage du monde.

Alors, selon un processus bien connu, on commence à parler de complots, de fuite organisée au profit d’Israël, etc. Evidemment, dans les dictatures du Sud, un tel phénomène paraît incompréhensible. La moindre fuite, et c’est la mort. Seulement voilà, ici, les types comme Assange, on ne les tue pas, on les inculpe, et d’ailleurs que risque-t-il vraiment ?

En ces temps de pénurie, la seule chose dont nous ne manquons pas reste la bêtise.

Nous sommes quatre lions

Certains des pires drames auxquels j’ai assisté depuis vingt ans ont été causés par des jihadistes. Les attentats du 11 septembre, ceux de Bali ou de Bombay, la prise d’otages de Beslan, les soi-disant actes de résistance du Hamas contre les civils israéliens – et les absurdes représailles contre les civils palestiniens, tout cela fait de lourds souvenirs à porter.

Mais ces mêmes tueurs, ces mêmes fanatiques m’ont aussi fait rire, parfois aux larmes. J’imagine que certains de mes lecteurs ont également connu ces moments de stupeur à l’écoute d’interceptions de communications ou à la lecture de débriefings. Et l’univers du jihadisme, comme tous les univers très normés, se prête à merveille aux parodies.

Dieudonné a, le premier, osé un sketch sur le 11 septembre – Dieu seul sait ce qu’il pourrait raconter à présent qu’il verse dans les théories d’extrême-droite. Il y a eu Achmed le terroriste mort, il y a eu la comédie musicale Jihad, mais il nous manquait un vrai film.

Grâce à Christopher Morris, c’est désormais chose faite. We were four lions se place d’entrée sur le terrain de l’humour brutal, avec une réjouissante connaissance du parcours du jihadiste.

https://dailymotion.com/video/xd4i70_four-lions-bande-annonce-vo_shortfilms

On le voit, tout y passe, du camp d’entraînement au projet d’attentat en passant par les discours complètement imbécile de l’imam radical. Une charge réjouissante, qui devrait logiquement provoquer la fureur de nos amis d’Al Qaïda. Rien que pour ça, on va le voir, le revoir et même acheter le DVD.

mv5bmtczndqxnzi0nf5bml5banbnxkftztcwndm0nzewna_v1_sx214_cr00214314_.1291749597.jpg

we_are_four_lions_affiche.1291745926.jpg

lionprint_rvsdblog.1292076646.jpg