« We don’t know our ass from a hole in the ground. » (« Rednecks », Randy Newman)

Quand le Tour de France s’achève enfin et que le championnat de Ligue 1 n’a pas encore repris, il se crée une faille dans laquelle certains s’engouffrent  et le contre-terrorisme devient le sujet du moment qui enflamme au comptoir du coin. Là, des individus qui ne plaçaient pas le Yémen sur une carte il y a encore une semaine, ou qui croyaient qu’AQPA était le nom d’une crème miracle pour éliminer les plis sur le ventre, se permettent des analyses stratégiques qui ne font que révéler leur ignorance et les biais et autres lacunes de leurs réflexions.

Certains, sans doute par hasard, parviennent quand même à articuler quelques bonnes questions, mais reconnaissons avec tristesse que les contributions francophones sont toutes d’une indigence sidérante, alternant pitoyables coups de gueule (plutôt des gémissements, d’ailleurs) et thèses conspirationnistes moisies, jusqu’aux articles du quotidien de référence, dont certains journalistes semblent ignorer qu’Ayman Al Zawahiry, dit Le Bon Docteur, est l’émir d’Al Qaïda depuis 2011 et l’élimination du regretté Oussama Ben Laden.

(mantra) Il n’y a pas de menace Il n’y a pas de menace Il n’y a pas de menace

De quoi s’agit-il donc ?

Depuis le 1er août, l’Empire a déclenché une gigantesque alerte qui l’a conduit, décision unique par son importance, à fermer 22 représentations diplomatiques au Moyen-Orient et en Afrique en raison de craintes quant à des attentats de grande ampleur. L’affaire n’est pas banale, et Robert Baer a même confié qu’en 21 ans de CIA il n’avait jamais vu ça – et Dieu sait qu’il en a vu, le brave homme. Les choses sont donc sérieuses, mais il n’y a pas lieu, pour autant, de grimper au rideau car de telles alertes, vagues mais fébriles, ne manquent pas. Il suffirait, pour cela, de relire ses archives (encore faut-il en avoir, je suis d’accord). On pourrait ainsi, par exemple, se remémorer les craintes d’un attentat contre des lignes transatlantiques, en décembre 2003, celles révélées en Europe au mois de septembre 2010, ou d’autres du même genre en 2011.

Le contre-terrorisme est devenu un service public, dont chaque manifestation est commentée sans recul et sans la moindre compréhension de ce qui se joue derrière. Personne, de ce côté-ci de l’Atlantique, ne semble ainsi avoir pris la mesure du traumatisme administratif dont souffre la communauté impériale du renseignement et l’Empereur, qui qu’il soit, depuis le funeste briefing du 6 août 2001, et qui les conduit à systématiquement, parfois au détriment de l’intérêt opérationnel, à révéler les menaces, fussent-elles nébuleuses, afin de confirmer au public que les services travaillent – puisqu’il y a toujours au bar une épave avachie qui exprime des doutes d’autant plus pertinents qu’elle s’est longtemps demandé à quel poste pouvait bien jouer Alfredo Qaïda, dit Al. Comme pour chaque catastrophe ou chaque scandale sanitaire, la population exige des réponses, et c’est bien son droit, même si on aimerait qu’il soit parfois utilisé à bon escient. Reste que dans nos démocraties soumises à la dictature de la transparence il est de bon ton de raconter ce qu’on fait, et surtout si c’est secret. On ne remerciera d’ailleurs jamais assez M. Assange et ses admirateurs pour leur méritoire contribution à la sécurité collective, alors que le doute systématique est devenu pour les idiots l’illusion de l’intelligence.

– Gégé, tu me remets la petite sœur.

Du coup, dès qu’une menace paraît structurée et d’ampleur conséquente, les autorités impériales choisissent de la rendre publique. On pourra le déplorer, moquer cette fébrilité, regretter les conséquences opérationnelles de l’exposition de modes opératoires, mais c’est ainsi et il est inutile de pleurnicher. On serait en même droit d’attendre des critiques un peu plus structurées de la part de commentateurs supposément omniscients. S’agissant de la menace qui nous occupe, ceux qui roulent des yeux en criant à la supercherie et invoque M. Snowden, le héros des gogos, font la démonstration – mais en était-il besoin ? – de l’étendue de leur ignorance. Dès le début de cette affaire, en effet, il a été parfaitement clair que les renseignements à l’origine de cette alerte, et le général Martin Dempsey l’a lui-même reconnu sans détour, étaient imprécis. Imprécis, mais massifs et inquiétants, comme n’importe quel observateur civil un tant soit peu rigoureux a pu le percevoir.

On ne peut, en effet, que constater la convergence de signaux inquiétants, depuis des mois et des mois, et dont on espérait qu’ils n’avaient pas échappé aux experts en tout genre qui emplissent l’air de leurs cris d’indignation. Il faut croire, pourtant, que nos commentateurs ont manqué, disons, environ une vingtaine d’années de l’histoire du Yémen, sans même parler de leur compréhension du terrorisme, du jihad et d’Al Qaïda. Il se trouve, pourtant, que ce beau pays, aux paysages enchanteurs, n’est ni plus ni moins qu’une des terres les plus mythiques du jihadisme et que ce qu’il s’y passe donne le ton dans la région.

Par où commencer ? Si je ne ferai pas l’injure au lecteur de rappeler que la famille d’OBL est originaire de l’Hadramaout, il ne me semble pas inutile, en revanche, de mentionner que le premier attentat jamais revendiqué par Al Qaïda a été commis à Aden, le 29 décembre 1992, contre un hôtel qui abritaient des soldats impériaux engagés en Somalie. Ce détail n’est pas anodin quand on sait quels liens le jihad mondial entretient, de longue date, avec ce malheureux pays, où meurent parfois des légendes d’Al Qaïda.

Un peu d’histoire pour ceux du fond

Depuis plus de vingt ans, le Yémen n’a jamais cessé d’être une des terres d’élection de la mouvance islamiste radicale, à la fois lieu de recrutement, d’endoctrinement et d’entraînement, zone de transit vers la Corne de l’Afrique, le Pakistan et depuis deux ans le Sinaï. On y a beaucoup tué, aussi, avec l’amical assentiment du président Saleh, caricature de potentat moyen-oriental qui a réuni en 1990 les deux Yémen avec le soutien des islamistes et ne leur a, depuis, jamais refusés grand’ chose, à dire vrai. Et quand je serai bien plus vieux, je vous raconterai comment le Président Chirac et son équipe de défenseurs des Lumières ont couvert, et Saleh, et ses alliés les plus encombrants, dont le Sheikh Zindani, admirateur d’Al Qaïda et accessoirement membre de l’important parti Al Islah et qui a l’insigne honneur de figurer la liste du Comité 1267 du Conseil de sécurité (ici).  Cet homme, qui affirme également voir découvert un vaccin contre le SIDA, a décidément tous les talents.

Tout au long des années 90, nous avons donc observé le Yémen dériver du mauvais côté de la ligne rouge, tolérant le développement d’un réseau jihadiste dont le nom délicieusement exotique, l’Armée islamique d’Aden-Abyan, ne cachait pas la nature sanguinaire. Comme toujours, c’est quand la situation leur a échappé que les apprentis sorciers, sous la pression de leurs alliés occidentaux, ont essayé de reprendre la main. Fin décembre 1998, la capture de 16 otages anglo-saxons s’est ainsi mal finie à la suite d’un assaut brutal des forces yéménites, et il est alors devenu évident pour tout le monde que l’ambiance se dégradait plus vite que prévu.

Quelques mois plus tard, au mois de janvier 2000, les hommes d’Al Qaïda ont essayé de commettre un attentat contre l’USS The Sullivans (DDG-68). Le projet échoua, mais ce ne fut que partie remise puisque, le 12 octobre 2000, une embarcation suicide percuta l’USS Cole (DDG-67), causant la mort de 17 marins américains. Revendiquée par nos amis de l’Armée islamique d’Aden-Abyan, l’attaque fut un succès spectaculaire pour Al Qaïda et un nouveau coup de semonce pour l’Empire, durement frappé au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998. Soupir, oui, il y a déjà 15 ans, et mes compliments à ceux qui prétendent que l’Empire s’invente des ennemis.

Il se confirmait, à Washington, que les petits gars d’OBL étaient bien une priorité. Evidemment, pour ceux qui attendent encore les T-80 à Fulda, tout cela semble bien compliqué, et on tremble en pensant que ceux qui ne parviennent pas aujourd’hui à reconnaître une guerre étaient censés nous défendre il n’y a pas si longtemps.

Depuis cette funeste journée d’octobre 2000, donc, le Yémen est considéré comme un des pires foutoirs d’une région qui, pourtant, n’en manque pas. Les prises d’otages de touristes occidentaux, qui laissaient des souvenirs enchantés au début des années 90, sont devenues des cauchemars. Il est apparu également que le régime du président Saleh, malgré ses protestations, n’était pas, sans surprise, tout propre dans l’affaire. Depuis la fin de l’année 2001, les services de l’Empire ont ainsi la conviction que l’attentat contre le destroyer Cole a été commis avec la complicité d’importantes personnalités du régime, dont, peut-être des (très) proches du président Saleh. Mais chut…

Le fait est que le Yémen, en raison de son rôle capital dans l’organisation des réseaux jihadistes, se trouva après le 11 septembre 2001 sur la liste des terres de jihad que l’Empire entendait, à son attachante façon, pacifier. On y envoya donc des détachements de forces spéciales tandis que Washington installait à Djibouti, dans une ancienne installation de la Légion étrangère, le camp Lemonnier. C’est de là qu’opère toujours, fort logiquement, la Combined Joint Task Force – Horn of Africa (CJTF – HoA) et c’est de là que partent, depuis, les drones qui cueillent, dans les brumes matinales, les fâcheux qui agissent au Yémen.

C’est, en effet, dans ce beau pays que la première frappe de drone hors zone de guerre fut réalisée, le 5 novembre 2002, contre Abou Ali Al Harithi, responsable de l’attaque contre le Cole, et quelques uns de ses amis.

Non, ça n’est pas un iceberg.

L’attaque contre le Cole a été un coup de maître politique, et la menace du terrorisme maritime, qu’on avait un peu oubliée depuis l’affaire de l’Achille Lauro (1985) n’a plus quitté l’esprit des responsables sécuritaires. Et tout cela grâce à nos amis yéménites. Le 6 octobre 2002, le pétrolier français Limbourg a ainsi été attaqué dans le Golfe d’Aden, un marin bulgare périssant dans l’explosion d’une embarcation suicide. La rapport du commandant, d’ailleurs, est absolument passionnant.

En 2003, un projet contre des navires de l’OTAN depuis le Maroc a été déjoué, et en 2005 un des émirs les plus capés d’Al Qaïda en Irak a été intercepté en Turquie alors qu’il s’apprêtait à attaquer des navires de croisière à Antalya. Quel homme, ce Louai Sakka, quand même. Plus récemment, au mois d’août 2010, un pétrolier japonais a été touché, au large d’Oman, par une attaque revendiquée par des jihadistes. L’affaire est mystérieuse, mais le fait est qu’il n’y a qu’au large du Yémen qu’on tape les navires occidentaux. Il y a bien eu une vague affaire en Algérie il y a quelques années, mais ça n’allait pas bien loin.

L’élite du jihad

Je le précise pour les cancres, mais le Yémen n’est pas une île, et il ne faut pas le confondre avec le bâtiment dans lequel le Juge Ti rend fait régner la loi. Ses frontières avec l’Arabie saoudite sont ainsi d’une extrême importance dans l’affaire qui nous occupe.

Je n’ai ni le talent ni le temps de vous retracer l’histoire du jihad en Arabie saoudite, et je ne peux que vous conseiller la lecture du livre de Thomas Hegghammer, Jihad in Saudi Arabia: Violence and Pan-Islamism since 1979.

Il ne vous pas a échappé, cependant, que le royaume saoudien a subi une véritable guérilla urbaine jihadiste entre 2003 et 2006, évoquée ici mais déjà oubliée. A l’époque, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) était un mouvement centré sur l’Arabie saoudite, et lié, comme il se doit, aux petits gars agissant en Irak et en Jordanie. Finalement démantelé par les services saoudiens grâce à un mélange assez fascinant d’extrême brutalité et d’offres de réhabilitation religieuse, le groupe a disparu du royaume, mais quelques éclopés ont pu rejoindre, à partir de 2007, leurs cousins au Yémen.

C’est là que les rescapés d’AQPA ont fusionné avec AQY pour donner une nouvelle version d’AQPA, à partir de 2009. La renaissance du mouvement a été d’autant plus importante qu’à cette époque les chefs d’Al Qaïda au Pakistan envisageaient très sérieusement de quitter les zones tribales, où les raids de drones s’intensifiaient tandis que l’affrontement entre le TTP et Islamabad devenait véritablement un problème. Le déménagement, que les esthètes baptisaient déthéâtralisation, ne s’est finalement pas faite, la campagne aérienne voulue par le nouvel Empereur le rendait impossible. « Ça tombe comme à Gravelotte », se serait même exclamé Ayman Al Zawahiry, qui a des lettres. Je ne peux, ici, que vous inviter à lire l’ouvrage de Gregory D. Johnsen The Last Refuge: Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia.

Le choix du Yémen par les plus hauts responsables d’Al Qaïda n’était évidemment pas anodin, et tout, en effet, indiquait que la nouvelle mouture d’AQPA allait donner bien du fil à retordre aux Occidentaux et à leurs alliés. Un pays en révolte quasi permanente, dont la frontière nord n’est pas réellement étanche, et qui entretient des relations maritimes incontrôlables avec la Corne de l’Afrique, offre nombre d’opportunités à un groupe de jeunes gens décidés. AQPA, qui plus est, disposait de l’association rarissime d’une base combattante recrutée parmi les tribus et d’un nombre raisonnable de cadres occidentalisés capables de lire nos sociétés et d’y déceler des vulnérabilités bien plus aisément qu’un vieux chef tribal.

Le rôle d’Anwar Al Awlaki, en particulier, doit ici être souligné. Lié à la cellule de Hambourg, l’homme, né et élevé aux Etats-Unis, brillant, charmeur (mais rappelé à Dieu le 30 septembre 2011 par un vilain drone) n’a cessé d’apparaître dans un nombre conséquent d’affaires de terrorisme visant l’Empire. Soupçonné d’avoir recruté le major Nidal Malik Hassan, auteur du massacre de Fort Hood (13 morts le 5 novembre 2009), il a aussi été en relation avec Omar Farouk Abdulmutallab, le jeune jihadiste nigérian ayant tenté, à l’aide d’explosifs dissimulés dans ses sous-vêtements, de détruire le vol Amsterdam Detroit (Northwest Airlines 253) du 25 décembre 2009 – quelques jours après le déclenchement par le président Saleh d’une campagne anti terroriste au succès, comment dire, incertain.

Je précise, par pure charité chrétienne, que les explosifs portés par Abdumutallab avaient déjà utilisés le 23 août 2009 à Djeddah par un kamikaze contre le vice-ministre de l’Intérieur saoudien, à l’occasion d’une véritable opération d’infiltration qui avait révélés les failles des services royaux en matière de contre-espionnage. Pour cacher l’étendue de leur fiasco, les Saoudiens avaient alors diffusé la fable des explosifs dissimulés dans le rectum, une impossibilité physiologique qui n’a trompé que les imbéciles – y compris les jihadistes isolés qui s’y sont essayés…

On retrouve bien sûr Anwar Al Awlaki dans d’autres affaires (attentat raté de New York, en mai 2010 entre autres), mais il est surtout considéré comme le propagandiste le plus doué de la sphère jihadiste, et le magazine Inspire, sa création, est devenu en quelques numéros la revue de référence de la mouvance. On la trouve désormais partout (je les ai tous, je suis un fan), et ceux qui cherchent des conseils opérationnels ou des articles vantant le jihad ne peuvent qu’apprécier sa mise en page soignée et son humour.

Ainsi, dans son numéro de novembre 2010, Inspire n’avait pas hésité à afficher en couverture le prix de l’envoi de deux imprimantes piégées à Chicago depuis le Yémen – un projet d’attentat déjoué grâce aux services saoudiens – et qui, bien que n’ayant pas abouti, avait semé une belle pagaille dans le ciel.

« Two Nokia mobiles, $150 each, two HP printers, $300 each, plus shipping, transportation and other miscellaneous expenses add up to a total bill of $4,200. That is all what Operation Hemorrhage cost us. » est-il crânement écrit dans Inspire, alors qu’AQPA démontrait avec maestria que l’imagination et l’innovation opérationnelle pouvaient déjouer les milliards investis par l’Empire dans des systèmes de surveillance.

Quand on attaque l’Empire, l’Empire contre-attaque.

En quelques mois, AQPA s’était donc imposée comme la filiale la plus innovante d’Al Qaïda, voire comme l’élément moteur du jihad mondial. Tenant tête à l’armée yéménite, pratiquant la guérilla (185 soldats tués le 3 mars 2012 – ici) ou le terrorisme dans sa forme la plus classique (96 morts le 23 mai 2012 – ici), le groupe sait agir avec doigté et assassine régulièrement des officiers des services de contre-terrorisme. Son rayonnement est immense, et il inspire, comme il se doit, aussi bien AQMI que les petites cellules isolées, comme à Bonn au mois de décembre 2012. Et, pour couronner le tout, voilà que le chef d’AQPA, Nassir Al Wuhayshi, serait devenu le N°2 d’Al Qaïda. Belle carrière, quand on y pense.

La menace n’a pas manqué d’alarmer les Etats-Unis, vous savez cette hyperpuissance peuplée d’imbéciles dont les défauts sont moqués par d’innombrables génies qui croupissent pourtant dans leurs échecs, et le soutien au régime yéménite a pris la forme habituelle que prennent les aides en temps de guerre : raids aériens, opérations au sol, assistance technique. Comme je le relevais ici, l’implication de l’Empire (drones, chasseurs-bombardiers, missiles de croisière) a parfois été détournée par Sanaa et le Pentagone ne se fie plus comme avant aux éléments transmis par ses encombrants alliés. Les Saoudiens sont également de la partie, puisqu’AQPA les menace directement, et les frappes aériennes dénoncées en Occident par les belles âmes habituelles sont parfois le fait de la Royal Saudi Air Force. Ça fait quand même beaucoup pour une menace inventée.

Orchestrales manœuvres dans l’obscurité.

Qui peut oser affirmer, surtout sans le moindre élément de preuve, que l’alerte déclenchée le 1er août l’a été pour détourner l’attention de l’affaire Snowden, déjà vieille de deux mois ? Qui peut s’émouvoir de voir la NSA ainsi justifiée alors que les programmes de surveillance qu’elle conduit sont légaux, qu’ils sont connus de tous depuis 2008 et qu’ils ont été utilisés à de nombreuses reprises depuis le 11 septembre, comme, par exemple, en 2004 après les arrestations au Pakistan de Mohamed Naeem Moor Khan et d’Ahmed Khalfan Ghailani ?

Qui peut penser que Washington va monter un tel barnum pour tenter de faire oublier, aussi grossièrement, une telle affaire et, pour ce faire, faire la démonstration de l’inutilité stratégique de l’emploi massif de drones contre Al Qaïda ? L’alerte régionale confirme, en effet, que ces charmants petits engins, diablement efficaces, ne permettent pas – mais qui le pensait vraiment ? – d’emporter la décision. Reste, comme je l’écrivais ici, qu’ à défaut d’autre chose il faut bien flinguer les ennemis, et que toutes ces guerres sont bien à la fois indispensables et inutiles. Depuis le 27 juillet, d’ailleurs, pas moins de 7 raids de drones ont ainsi été effectués contre AQPA, et ça n’est sans doute pas faire oublier que la NSA fait son travail. En 2010, alors que tous les services occidentaux tentaient de faire avorter des projets d’attentat Mumbai like en Europe, et que les drones impériaux traquaient impitoyablement les responsables du MIO et de l’UJI dans les zones tribales, aucun de nos découvreurs de complot ne voyaient un lien avec une quelconque affaire qu’il aurait fallu retirer des médias.

Il est également possible, mais la thèse est audacieuse, que certains ne cherchent jamais du bon côté. Tenez, par exemple, cette timeline réalisée par Joshua Foust au sujet de l’affaire Snowden ne fait-elle pas réfléchir ? Et la révélation, le 7 août, par les autorités yéménites, de la découverte d’un complot d’AQPA pour s’emparer simultanément de deux ports et de plusieurs sites gaziers et pétroliers dans le pays n’est-elle pas troublante ? Qui peut penser sérieusement que le groupe est capable d’une telle opération, qui ferait passer l’attaque d’In Amenas pour un jamborée ? Nos stratèges de garde n’ont-ils pas noté que ce complot, dont doutent d’ailleurs plusieurs officiels yéménites, vient à point pour le pouvoir, qui tente ainsi de fragiliser certaines tribus qui s’en prennent aux gazoducs en les assimilant à des jihadistes ? La manœuvre, manifestement, n’a pas pris, et il semble qu’on ne reprendra pas de si tôt la Navy à raser un village  sans histoire au nom de la lutte contre Al Qaïda. Comme le soulignait récemment Gregory Johnsen dans Foreign Policy, les Etats-Unis ont perdu au Yémen, et ils ont perdu le Yémen.

La menace jihadiste, comme elle en a la délicieuse habitude, ne cesse d’évoluer. Les signaux se font de plus en plus inquiétants, et on ne sait plus à quel saint se vouer, des jihadistes européens isolés aux conséquences des révoltes arabes, en passant par la guerre au Mali qui n’en finit pas de s’achever ou la crise syrienne qui devient un désastre historique. La fin de la récréation égyptienne sifflée par l’armée a provoqué la bien compréhensible fureur d’Ayman Al Zawahiry, qui a dénoncé un complot – c’est une manie, décidément – des Etats-Unis (déjà accusés par les révolutionnaires d’avoir placé Mohamed Morsy au pouvoir. Oui, je sais, ne dîtes rien). On dirait bien, par ailleurs, à en croire la presse US, que la NSA ait intercepté ce qui a été abusivement qualifié de conf call entre émirs jihadistes et qui aurait été en réalité un chat imprudent. A moins, à moins, que l’Empire soit enfin capable d’écouter la voix sur Internet (VOIP)… Le fait est que les éléments recueillis ont été transmis aux alliés, et que ceux-ci (Londres, Paris, Berlin, Bruxelles, La Haye) les ont trouvés assez convaincants pour fermer à leur tour leurs ambassades – voire de les évacuer.

Alain Marsaud, dont on se demande toujours ce qu’il a de si intéressant à dire sur le jihad puisqu’il ne l’a jamais combattu et n’y entend manifestement rien, vociférait sur BFM, cette semaine, en expliquant que la France faisait preuve de suivisme à l’égard des Etats-Unis. Il va de soi que cette appréciation, finement dosée, est valable pour l’Allemagne, qui ne décolère pas depuis, devinez quoi, l’affaire Snowden… M. Marsaud n’a sans doute pas lu les récents communiqués de la mouvance jihadiste appelant à frapper l’Empire, et il ne sait probablement pas qu’une récente série d’évasions (Libye, Irak, Pakistan) de jihadistes fait craindre un renforcement rapide des capacités des réseaux. Sait-il, d’ailleurs, que l’attentat de Benghazi, réalisé par des Libyens, des Tunisiens et des membres d’AQMI, a été conçu par un jihadiste égyptien justement évadé de prison ? Et que tout ce petit monde a été financé par AQPA, qui aide aussi, car c’est la famille, les Shebab et Boko Haram ?

La menace jihadiste s’intensifie et change toujours plus vite, et il n’est donc pas étonnant qu’elle laisse désemparés des commentateurs qui, on peut le craindre, n’ont sans doute jamais été en avance, de toute façon sauf sur l’heure du dîner. Je ne peux que les assurer de ma pitié, car il doit être très douloureux de vivre dans un monde auquel on ne comprend rien.

La connerie à ce point-là, moi je dis que ça devient gênant.

On connaissait la République des nantis, on a désormais la République des imbéciles. Exprimant avec un rare talent la parfaite vacuité de sa pensée politique, Xavier Cantat, le frère de l’autre et le compagnon de la toujours ministre Cécile Dufflot, plus connue pour sa capacité à rester au gouvernement que pour son courage, a livré ce matin son sentiment quant au défilé militaire du 14 juillet.

On ne lui en demandait pas tant, évidemment, et il pourrait être tentant, pour certains esprits magnanimes, de rappeler que le brave garçon ne pensait sans doute pas déclencher un tel tollé. Je n’aurais, pour ma part, pas cette grandeur d’âme tant il apparaît, au contraire, parfaitement clairement que ce coup d’éclat, s’il a sans doute dépassé les espoirs de son auteur, n’est nullement le fruit du hasard. Quand on est un élu de la République (adjoint au maire de la riante cité de Villeneuve-Saint-Georges), on n’ignore pas que les mots ont un sens et que les déclarations ont une portée. Dés lors, on ne peut pas considérer autrement que comme une action réfléchie le fait de lancer sur Twitter le matin du 14 juillet une médiocre saillie antimilitariste qu’on attendrait plus d’un lycéen rebelle redoublant sa Terminale et jouant au révolutionnaire de seconde zone.

Il ne s’agit évidemment pas, cher M. Cantat, de rejeter l’antimilitarisme en bloc. Si je ne partage évidemment pas votre rejet brutal de la chose militaire, je comprends malgré tout aisément qu’elle puisse rebuter, pour quantité de bonnes raisons. Et je comprends encore plus aisément qu’un citoyen ayant vécu, comme vous, les guerres de décolonisation, le putsch raté de 1961, et les dictatures chilienne, espagnole, grecque ou birmane puisse frémir à la vue d’un uniforme. Je comprends également, avec une facilité nourrie à l’expérience, que vous puissiez rejeter la bêtise en uniforme, le règne de l’arbitraire absurde et de l’incompétence galonnée. Mais je ne peux tolérer une telle morgue, une telle suffisance, une telle ignorance et, pire du pire, un tel mépris pour des hommes et des femmes qui assurent votre sécurité, défendent votre famille et portent haut les couleurs de la France, ce pays dont vous êtes un élu et dont votre compagne est ministre.

Je suis un patriote exigeant, qui frissonne quand retentit la sonnerie aux morts, mais je ne passe pas tout à mon pays, loin s’en faut. J’ai même la faiblesse de me considérer comme un authentique citoyen, prêt à mourir pour lui mais capable de dénoncer son impéritie ou ses dérives. Mon patriotisme ne saurait, ainsi, être taxé de nationalisme, et rien ne m’est plus étranger que l’esprit cocardier caricaturé, parfois avec justesse, dans les colonnes de la presse anarchiste.

Ayant eu la chance de recevoir une éducation respectueuse, j’évite par ailleurs de me planter devant des inconnus dans la rue pour leur cracher mon mépris, ce que vous avez fait ce matin sur Twitter avec le panache qui sied aux médiocres et aux lâches. A votre différence, je n’hésite pas à exprimer mes désaccords ou mes indignations, qu’elles soient fondées ou non, face à ceux que je vise, avec les risques que cela comporte, car c’est ainsi que l’on vit quand on est un honnête homme et pas un révolutionnaire de salon, un pourfendeur d’opérette ou un indigné confit dans l’embourgeoisement.

Qualifier, comme vous l’avez fait avec une concision qui doit plus au format imposé par Twitter qu’à la pureté cristalline de votre réflexion, le traditionnel défilé du 14 juillet de « défilé de bottes » a ainsi constitué un acte d’une fascinante médiocrité. Je ne vais même pas m’attarder sur le fait que de tels propos font le lit des extrémistes que vous déclarez combattre et dont vous êtes pourtant si proches, tant par l’absurdité de votre lecture du monde que par l’absence, remarquable, de toute subtilité. Il m’est, cependant, difficile, de ne pas relever l’insigne ignorance que vous exposez ainsi à la vue de tous. Je ne vous cache pas, d’ailleurs, que celle-ci est, par bien des aspects, d’une prodigieuse indécence tant elle révèle l’étendue de vos pitoyables certitudes.

Oui, l’armée française, c’est une histoire douloureuse, comme le sont les histoires de toutes les armées de cette pauvre planète, que vous prétendez défendre et qui se porterait sans doute mieux sans vos jérémiades. Oui, l’armée française a livré des combats qu’il n’est pas inutile, avec le recul, de qualifier d’injustes. Oui, il y a eu des guerres coloniales, des expéditions inutiles, des tueries insupportables. Mais il y a eu aussi des guerres défensives, qui ne protégeaient pas seulement des régimes ou des richesses, mais qui ont vu des hommes mourir pour défendre la modeste maison de leurs voisins, pour défendre leur liberté, leur culture, leur langue, leur mode de vie. Ce matin, et vous l’auriez su si vous leviez de temps à autre le nez de votre nombril, se présentaient devant le Président, le Premier ministre, le gouvernement, dont Mme Dufflot et une palanquée de chefs d’Etat invités, des militaires – ouh, le vilain mot – qui ont libéré un pays et combattu ce qu’on fait de mieux, ces temps-ci, comme arriérés et ultra radicaux. Votre hauteur de vues vous permet sans doute de renvoyer dos à dos nos soldats et les jihadistes, comme l’ont fait des générations d’antimilitaristes prêts à lever le poing quand nous sommes en paix mais qui filent à Moscou ou Berlin dès que ça chauffe un peu.

Ce matin, dans un petit village de cette campagne que vous portez aux nues mais que vous ne fréquentez jamais, je contemplais le monument aux morts, effrayant témoignage de la saignée de 1914, pendant qu’un maire socialiste rappelait que le 14 juillet était la fête de la nation, oui, de la vôtre, M. Cantat. Ce modeste élu a d’ailleurs pris le temps, devant une famille de touristes néerlandais qui n’a pas ricané, à votre différence, de nous rappeler ce qu’était la liberté, la fraternité, et l’égalité, toutes ces valeurs pour lesquelles des millions de Français sont morts. Le défilé du 14 juillet, cher M. Cantat, c’est le défilé de la victoire en 1919, c’est celui de 1945, et c’est aussi celui de ces jeunes gens arrêtés par l’occupant nazi quand vos modèles politiques travaillaient dans les usines Messerschmitt.

Ces hommes et ces femmes qui défilaient aujourd’hui en portant des drapeaux héritiers d’une histoire ancienne, glorieuse ou douloureuse, sont prêts à mourir et à tuer pour vous. Ils s’entraînent au sacrifice ultime pendant que vous vous drapez dans votre confondante ignorance. Irez-vous dire devant le tombeau de Jean Moulin qu’il était un militariste ? Proclamerez-vous que les hommes du commando Kieffer étaient des fascistes ? Personne ne vous demande de vous engager ou de porter les armes, et personne, grâce à ces soldats, ne vous force à les applaudir, mais on serait en droit d’attendre d’un élu qu’il ait conscience de certaines réalités du monde, et on serait en droit d’espérer du compagnon d’une ministre qu’il se retienne avant de lancer à la face du monde une phrase odieuse d’ignorance et de certitudes imbéciles.

A dire vrai, personne n’aurait noté, ce matin, votre absence à la tribune officielle. Votre présence, en revanche, l’aurait souillée, et elle aurait même été une injure aux troupes de la République, composées de vos concitoyens. Je vous laisse avec vos supporters, qui invoquent pêle-mêle les fantômes de Jean Jaurès ou de Boris Vian et ressassent comme de vieux lapins Duracell les habituelles foutaises anarchistes de gamins irresponsables qui se croient, comme leurs prédécesseurs depuis des siècles, follement originaux.

Capable de nous conduire au sublime, l’armée, certes, peut aussi générer la plus abyssale médiocrité. Merci de nous avoir rappelé qu’il en va de même pour la politique, lorsque les lieux communs d’une idéologie sans objet et d’un parti de profiteurs sans vergogne et sans honneur, dont la seule cohérence réside dans le maintien vaille que vaille au pouvoir, tiennent lieu de pensée.

« Voiles sur les filles/Barques sur le Nil » (« Alexandrie, Alexandra », Claude François)

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les militaires, quand ils prennent le pouvoir, ont tendance à affirmer qu’ils le font pour le bien de tous, pour la paix, pour la stabilité et pour la grandeur de leur pays. Ils disent rarement que le peuple est composé de crétins ignorants et qu’ils vont rétablir l’ordre, et pas d’un petit train, bande de petits salopards (ça, c’est plutôt mon genre) et que le premier qui moufte en prendra pour vingt ans a) en Sibérie b) au Tibet c) aux Kerguelen (entourez l’option choisie).

Comme de juste, l’armée égyptienne n’a pas dérogé aux traditions en déposant, le 3 juillet dernier, le président Morsy afin de répondre « aux aspirations du peuple », pour reprendre la formule du général Al Sissy, le nouvel imperator. Soyons clair, personne ne va regretter Mohamed Morsy, manifeste erreur de casting, élu en juin 2012 après avoir été désigné, en l’absence d’alternative, candidat des Frères. Le pauvre homme, qui n’a fait illusion que quelques semaines mais a quand même réussi à envoyer à l’hospice le maréchal Tantawi, a démontré l’étendue de son incapacité à gouverner. Et avec lui, c’est l’ensemble de la Confrérie, certes paralysée par la dissolution de l’Assemblée en mai 2012 par l’armée (on ne fait pas plus prévenant, décidément) qui a exposé son amateurisme, son dogmatisme, et son impuissance. A dire vrai, on n’est pas surpris, mais ça fait quand même plaisir de constater que les élus du Très Haut, ici comme ailleurs, sont infoutus de gérer quoi que ce soit.

La colère grondait depuis des mois, en Egypte, et on peut même dire qu’elle ne s’était pas éteinte depuis janvier 2011 – sans parler de tout ce qui a précédé. Depuis plus de deux ans, les explosions de violence étaient régulières, et je dois dire que je redoutais que les jeunes progressistes, en pointe lors de la révolution, n’aient été définitivement brisés par la répression. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici que l’armée, qui se présente aujourd’hui comme seulement préoccupée par le sort du peuple, n’y est pas allée de main morte tant qu’elle a été au pouvoir après la chute de Pharaon. L’automne 2011, ainsi, n’a pas été de tout repos pour la jeunesse militante, soigneusement et copieusement tabassée par une soldatesque décidément bien peu à l’écoute de revendications qui sont, d’un coup, un certain 3 juillet 2013, devenues légitimes. D’ailleurs, cette armée si attentive aux demandes de ces jeunes gens n’était pas la dernière, en octobre 2011, à intenter des procès aux militants des ONG pro-occidentales, accusés d’être des agents de l’étranger. A cette époque, leurs revendications n’étaient pas si légitimes. Mais quand ça change, ça change et, comme on le sait, il ne faut jamais se laisser démonter.

Quand une armée dépose un président élu, le remplace par un haut fonctionnaire, suspend la constitution, dissout la chambre haute du parlement (et finit ainsi le travail commencé il y a un an), prend le contrôle des médias, déploie ses chars à chaque carrefour et fait arrêter les principaux responsables du parti au pouvoir pour des motifs assez obscurs, je n’appelle pas ça une kermesse mais bien un coup d’Etat militaire. C’en est même une illustration parfaite, digne de figurer dans un manuel. Cela étant posé, il faut se souvenir qu’au mois d’avril 1974 l’armée portugaise a réalisé un coup d’Etat militaire qui, après avoir conduit au départ du général Salazar, a permis l’instauration d’une démocratie et la fin d’une épouvantable guerre coloniale en Angola et ailleurs. Dans ces conditions, on pourrait donc se laisser à un certain optimisme s’agissant de la situation égyptienne. Sauf que c’est pas mon genre.

L’armée est au pouvoir au Caire depuis 1952, et elle représente la principale force politique du pays. Gavée d’aides soviétiques puis américaines, elle contrôle au moins 30% de l’économie du pays, l’ensemble de ses services secrets et avait donné, jusqu’en juin 2012, tous ses dirigeants à la république. Ses généraux ne sont pas connus pour être des rigolos (j’ai moi-même fait un jour une plaisanterie à un général de je-ne-sais-plus quel service, et j’ai bien cru que la soirée allait mal se terminer, mais passons), et ils ont été à la manœuvre contre les Frères avec la finesse que l’on imagine.

On peut, si on le souhaite, lire le coup de force du 3 juillet comme une action répondant à l’appel du peuple, mais il serait bon de ne pas oublier que les militaires ont d’abord gagné une nouvelle manche contre la Confrérie, leur vieille ennemie. Déjà, l’année dernière, les sauveurs de la patrie et les garants de la révolution (rires) avaient hésité quelques jours avant de laisser Mohamed Morsy l’emporter sur Ahmed Shafiq. La question est donc de savoir si l’armée va désormais, comme au Portugal il y a quarante ans, s’effacer et laisser la démocratie naissante s’implanter dans le pays ou si elle va conserver durablement son rôle prédominant.

Une autre question n’est toujours pas posée, et elle devrait pourtant être au cœur de toutes les réflexions. Admettons que l’armée ait bien fait de déposer le président et qu’elle accompagne en toute transparence le processus qui doit conduire à l’élection d’un nouveau président et d’un nouveau parlement, qui nous garantira que les choses iront mieux en Egypte ? Le fiasco de l’expérience des Frères au pouvoir ne saurait nous faire oublier qu’aucune des causes socio-économiques ayant conduit à la révolution de janvier 2011 n’a trouvé de réponse satisfaisante. Quels remèdes le nouveau régime va-t-il trouver ? Est-il capable de répondre aux multiples revendications de la rue ? Il serait parfaitement illusoire de ne voir dans les foules de ces derniers jours qu’une masse de citoyens unis par la même détestation des Frères et leur amour de la liberté, si possible laïque.

L’opposition égyptienne, en passe – suprême ironie – de parvenir au pouvoir grâce à l’armée, est divisée entre des composantes parfois très différentes, progressistes/modernistes, nationalistes, communistes, néo-nassériens, pro-Moubarak, islamistes dissidents, coptes, ulcérés par l’une ou l’autre des décisions idiotes des Frères et que seule la commune détestation de Mohamed Morsy a pu réunir dans les rues. Saura-t-elle constituer un gouvernement d’union nationale alors que les salafistes (eux-mêmes divisés, car on ne se refait pas), après avoir accepté la feuille de route de l’armée, prennent rapidement leurs distances et ont déjà refusé de voir Mohamed El Baradei puis Ziad Bahaa Eldin au poste de Premier ministre ?

Comment le futur gouvernement, auquel on souhaite bien du plaisir, parviendra-t-il à enrayer une crise économique qui ne cesse de s’aggraver depuis la révolution ? Et qui saura rétablir la sécurité dans les rues ? Et faire revenir les touristes ? Qui sera capable de mettre fin aux intolérables violences sexuelles omniprésentes autour de Tahrir ? Comment faire face à l’inévitable mécontentement d’une population de plus en plus sensible aux théories idiotes et qui pourrait, bien, progressivement, basculer dans la violence ?

Quelques mois après le début des révolutions arabes, de beaux esprits ont commencé à évoquer un master plan de l’Empire, voire une complexe manœuvre judéo-américaine. Comme d’habitude, aucun fait et aucune preuve n’ont été avancés, mais peu importe et l’idée que des populations puissent se révolter spontanément n’a pas été retenue. Le monde est bien plus complexe que ne le prétendent les idéologues de l’extrême droite et de l’extrême gauche, et leur inexpérience les empêche de voir que personne ne maîtrise rien. Dans l’ensemble du Moyen-Orient, de nombreuses forces sont en action, chacune avec ses propres objectifs et sa propre logique, et je ne vais pas revenir sur ce que j’écrivais ici ou , par exemple.

Les Etats-Unis, qui voient, comme la Russie, leurs alliés vaciller dans la région sont accusés d’avoir tout manigancé. Le point le plus amusant, s’agissant des évènements actuels en Egypte, est que chaque camp les accuse. Les Frères, que la rue, dans sa bien connue sagesse, voyait inféodés à Washington, jugent l’Empire responsables de tous leurs malheurs. En 2011, l’armée, qui a grassement profité de l’argent de son puissant protecteur, a fait porter aux ONG américaines la responsabilité de la révolution, soudainement devenue si belle et légitime après avoir été montée dans l’ombre par des traîtres, des drogués et des prostituées. Et certains militants progressistes, qui ont profité des programmes du Département d’Etat, n’ont pas manqué une occasion, récemment, d’accabler les Etats-Unis, accusés d’avoir poussé l’armée à (re)prendre le pouvoir. La confusion mentale atteint de tels sommets que le peuple en vient à ne plus voir sa propre force et à chercher désespérément un grand ordonnateur qui expliquerait le cirque. Après des décennies de dictature, la liberté enivre puis trouble quand il apparaît que le futur n’est pas au bout d’une route déjà tracée par d’autres…

La seule donnée non négociable est que les Etats-Unis redoutent, en effet, un immense merdier en Egypte, aussi bien pour d’évidentes raisons stratégiques (Canal, Gaza, Israël, Libye, Nil, etc.) que sécuritaires (jihad) et même morales. Tout est, en effet, réuni pour une catastrophe qui pourrait, à terme, dépasser l’ampleur de la tragédie syrienne.

Lors de la révolution de 2011, la vie politique égyptienne était dominée par le parti présidentiel, l’opposition étant autorisée à faire de la figuration et les Frères cantonnés – cruelle erreur – à des actions caritatives (je simplifie à dessein). Plus de deux ans après la chute du régime, l’armée – admirez le paradoxe – reste d’une puissance inégalée mais des dizaines de partis politiques se sont constitués. Quant aux Frères, ils ont gagné les élections parlementaires (2011-2012), puis ont vu le parlement qu’ils dominaient outrageusement (plus de 40% des sièges, et 25% aux salafistes) dissous par l’armée, et finalement leur candidat à la présidence élu puis déposé par cette même armée. On a en vu qui s’agaçait pour moins que ça, et c’est là qu’il faut repenser au statut si particulier du pays dans la mouvance jihadiste.

L’Egypte abrite la plus haute autorité de l’islam sunnite, et c’est sur son sol que les Frères musulmans, précurseurs du jihad contemporain, ont vu le jour en 1928. Les idéologues radicaux égyptiens n’ont cessé d’irriguer la violence depuis ce moment, confortés dans leur choix par la violence aveugle de la répression qui les a frappés et menace à nouveau de s’abattre sur eux. Les deux principales formations jihadistes égyptiennes ont assassiné le président Sadate en 1981 avant de mener au régime une guérilla finalement vaincue. En 1999, la Gama’a a même renoncé à la violence, sans pourtant renier ses fondamentaux, et le Jihad islamique a fusionné avec Al Qaïda en juin 2001. Oui, quand même. D’ailleurs, les adjoints d’Oussama Ben Laden ont toujours été égyptiens, d’Abou Oubeida Al Banshiri à Ayman Al Zawahiry en passant par Mohamed Atef. Et c’est même Zawahiry, le bon docteur, qui a remplacé OBL après sa tragique disparition.

Les cadres égyptiens d’Al Qaïda n’ont jamais perdu de vue leur pays. Les révoltes arabes, loin d’avoir été un échec du jihad comme quelques esprits égarés l’ont prétendu alors que la poussière n’était pas encore retombée, sont, au contraire, de formidables occasions d’agir comme elles sont, aux yeux des chefs jihadistes, la démonstration de la justesse de leur cause. Comme le notait récemment avec beaucoup de pertinence un observateur, le coup de force de l’armée, la semaine dernière, contre le premier président islamiste de l’histoire égyptienne confirme l’ensemble du crédo d’Al Qaïda : jamais on ne laissera gouverner un authentique chef de l’Etat musulman, l’accession au pouvoir par les urnes est un leurre, la démocratie est une impasse, et le jihad est donc la seule voie.

Ce discours est relayé depuis des mois par nombre d’idéologues en Egypte même, et il va être excessivement intéressant d’observer quel sort l’armée leur réserve. L’émergence de groupuscules, depuis des mois, comme Ansar Al Sharia (oui, je sais, il ne faut pas lire la presse française, elle ne vérifie rien et recopie tout) et l’audace croissante de personnalités comme Mohamed Al Zawahiry, le frère de l’autre, sont les signes d’une violence qui ne demande qu’à exploser.

Les nouvelles autorités sont conscientes du risque, et on entend déjà des voix appelant à ne pas exclure les Frères du prochain processus électoral. Si par malheur quelques centaines de partisans des Frères décidaient, en effet, de passer dans la clandestinité pour mener un jihad en Egypte, le pays ne pourrait que s’enfoncer encore plus. Des cellules terroristes existent déjà, au Caire ou Alexandrie, tandis que le Sinaï est plus que jamais en train de basculer dans le chaos. La perspective d’une relance du jihad en Egypte est donc loin d’être une hypothèse abstraite, et il suffit pour s’en convaincre de recenser les incidents et arrestations depuis un  an.

Il y a fort à parier qu’après les premiers attentats l’armée reprendrait durablement la main puisque le pouvoir civil serait, intrinsèquement incapable de relever un tel défi. Dès lors, la comparaison avec la crise algérienne de 1991/1992 deviendrait tristement pertinente. Et le choc des révoltes arabes deviendrait un cataclysme.

Rendez-vous en terre connue

Jeudi 4 juillet, les bloggueurs d’AGS se feront un plaisir de vous accueillir au Café Le Concorde afin d’y échanger autour de leurs thèmes favoris.

Dans une ambiance festive qui n’empêchera pas de fructueux échanges, les tôliers des blogs d’élite qu’on ne présente plus (CIDRIS – CyberwarfareDe la Terre à la LuneL’Echo du Champ de BatailleGood Morning AfrikaHistoricoblog, Les Carnets de Clarisse, Mars AttaqueLa Plume et le SabreLa Voie de l’EpéeWar Studies Publications et Zone d’Intérêt) auront la joie et l’honneur de converser avec vous, dans l’esprit d’ouverture et de dialogue qui sied à l’étude des relations internationales.

Nul doute que les conversations de demain seront donc à la hauteur de vos attentes…

Venez nombreux à cette dernière édition de la 3e saison des Cafés stratégiques d’AGS !

 

A force de jamais rien comprendre, un jour il va vous arriver des bricoles.

Depuis combien d’années n’ai-je pas été autant affligé ? A quand remonte la dernière fois où j’ai ressenti un véritable malaise physique en lisant dans la presse de tels monceaux de médiocrité ? Où j’ai été littéralement submergé par la honte ?

Des réactions et commentaires qui nous assaillent depuis quelques jours, il n’y a quasiment rien à sauver et guère plus à retenir. Comme à leur habitude, nos dirigeants et ceux qui aspirent à les remplacer rivalisent de déclarations outragées, condamnant, vitupérant. Comme d’habitude, on geint, on se roule par terre, on déchire ses vêtements et on offre le spectacle désolant d’une classe politique hystérique et ignorante tandis qu’un silence consterné s’installe chez les professionnels du renseignement et chez les citoyens dotés d’un cerveau en état de marche.

Un de mes amis m’a dit, cet hiver, alors que nous évoquions les chocs culturels qui frappent les nouvelles recrues : « Le renseignement est un métier de prédateur ». La formule m’a frappé par sa justesse, et je ne peux que la reproduire ici in extenso. Oui, le renseignement est un métier de prédateur : avoir le secret le premier, agir le premier, manipuler, mentir, faire pression, écouter aux portes, recueillir le plus de fragments pour les assembler et comprendre.

On le sait, en démocratie, tout le monde n’a pas le droit de surveiller le territoire national. En France, cette mission est confiée à des administrations parfaitement encadrées (DGPN, DGGN, DCRI, DPSD, DNRED, TRACFIN), le reste du vaste du monde est scruté par la DGSE et la DRM. Je pense, ici, qu’il faut être particulièrement clair et lister quelques vérités qui devraient pourtant être connues et comprises de tous, en particulier de ceux censés nous diriger :

– Il n’y a quasiment pas d’ami dans le monde du renseignement.

– Dans ce monde, allié ne veut pas dire ami.

– On espionne toujours le plus possible.

– Les lois qui régissent le renseignement intérieur ne concernent pas le renseignement extérieur.

Du coup, à partir de ces quelques idées simples, il est possible de préciser que les services européens s’espionnent entre eux et que les autorités allemandes, par exemple, feraient bien de ne pas trop la ramener…

La recherche permanente de renseignement est évidemment difficile à concevoir, mais elle est au cœur de ce métier, et elle en fait tout le sel. Au printemps 2001, j’eus par exemple un entretien avec un des membres du poste de la CIA à Paris (je crois bien que c’était au sujet des réseaux du GIA au Niger, mais bon) et il était manifeste que mon homologue de l’Empire s’intéressait tout autant à l‘objet de notre réunion qu’aux méthodes employées par mon service pour aboutir à ses conclusions et même à ma modeste personne. Tout est intéressant, tout est bon à prendre, tout peut être utile, tout est peut-être important. Et donc, on recueille, on classe, on stocke, on analyse.

Un service de renseignement est un écosystème fermé, qui scrute le monde extérieur, tente de comprendre ses ressorts secrets et d’y placer des sources tout en se gardant des menées exactement identiques de ses alliés. C’est pour cette raison que chaque structure sérieuse dispose en son sein d’un service de sécurité intérieure et d’une unité de contre-espionnage. Mieux, chaque jour, des services montent des opérations en commun contre des ennemis tout en se regardant du coin de l’œil. Quel est le vrai nom de Rachid, ce colonel si sympathique avec lequel on prépare une infiltration en Syrie depuis la Jordanie ? Et où donc a servi Mike, cet analyste civil qui arbore la chevalière d’Annapolis ? Et quel est le nom exact de l’université où Karen, cette redoutable analyste irlandaise, a fait ses études ?

Evidemment, tout cela demande de la souplesse, du pragmatisme, et il ne s’agit pas de s’effondrer en larmes quand on découvre que les services suédois ont piégé votre chambre d’hôtel et vous ont donc vu vous débattre pendant dix minutes avec l’absurde robinet de la douche de votre salle de bains. Et il ne s’agit pas non plus de paniquer quand un jeune diplomate britannique, parfaitement francophone, vous harponne dans un cocktail à Bruxelles et commence à tenter de vous faire raconter votre vie. On veut tout savoir, et on ne veut rien dire.

Quand je suis devenu fonctionnaire, une des premières choses qui m’a été dite a concerné la sécurité des communications. « Les Américains interceptent 100% des communications mondiales », nous a ainsi asséné un responsable, qui a ensuite décliné les mesures de sécurité qui s’imposaient. La domination impériale dans le domaine du SIGINT n’a jamais été sérieusement contestée que par les Soviétiques (qui étaient même meilleurs dans le domaine de la guerre électronique, m’a-t-on dit) et cette supériorité est désormais sans égale. Il nous raconta même comment un Premier ministre français qui venait d’arracher un colossal contrat en Amérique du Sud et en avait détaillé le contenu en téléphonant depuis son avion au-dessus de l’Atlantique avait été écouté par la NSA, qui avait transmis tout cela à qui de droit, conduisant à la perte du contrat…

Dans ses mémoires de DGSE (Au cœur du secret, Fayard, 1995), Claude Silberzahn révèle que 25% du budget du service était, de son temps, consacré au renseignement économique. Je ne vais évidemment pas entrer dans les détails, mais qui croit vraiment que ce budget était exclusivement consacré à des abonnements aux Echos et au Wall Street Journal ? Les gars, quand même, un peu de sérieux.

Le fait d’être des alliés politiques et militaires et d’entretenir des relations de confiance depuis des décennies, malgré des désaccords parfois profonds, n’empêche pas la compétition industrielle et économique. Inutile de regarder vers Londres ou Washington, puisque l’exemple de Berlin est aussi parlant. La France et l’Allemagne, autoproclamées moteur de l’Europe, coopèrent dans certains programmes majeurs mais se concurrencent sans pitié sur d’autres (avions de chasse, blindés, nucléaire civil, transport ferroviaire) et bien naïf serait celui qui croirait que les décisions des uns et des autres ne sont prises que sur des considérations techniques.

Qu’offre le concurrent ? En quoi son produit est-il meilleur ? De quels relais dispose-t-il au sein de l’appareil d’Etat ? Quelle est sa stratégie ? Pouvoir répondre à ces questions, c’est aider l’entreprise française, la soutenir, défendre des emplois et un savoir-faire technique parfois stratégique. Mais en France, aveuglés que nous sommes par notre capacité à construire de magnifiques raisonnements sans nous soucier de leur efficacité, enivrés par notre panache, cette expression qui transforme miraculeusement nos naufrages en posture esthétique, nous ne nous soucions guère de ces pratiques honteuses qui font qu’une crise peut s’achever par une victoire plutôt que par une nouvelle humiliation.

Je ne compte plus les négociations où la position française, défendue avec force par des esprits brillants, a été in fine balayée par la volonté moins raffinée mais plus solide de nos adversaires. Croire que le plus beau peut gagner sans se salir par la grâce de sa seule beauté est une attitude typique de notre beau pays. Et vient un jour où on doit envoyer 4.500 hommes au Sahel traquer et tuer des types que notre supposée supériorité morale n’a aucunement conduits à se rendre.

Le renseignement, comme la guerre, est affaire de volonté. Quels sont nos besoins ? Pour quelle politique ? Quels sont les risques à prendre ? Suis-je prêt à encaisser le choc d’une mission ratée ? Suis-je capable de gérer un succès spectaculaire ?

Je n’ai pas l’étourdissante puissance intellectuelle de certains des responsables politiques entendus encore récemment, mais il ne m’apparaît pas si étonnant que l’hyperpuissance américaine ait tout fait pour préserver son statut. Et si je ne saurais me réjouir de me savoir potentiellement écouté par un service étranger, je n’ai pas la stupéfiante candeur de m’étonner qu’une agence de renseignement, où qu’elle se trouve, fasse du renseignement.

Surtout, je ne commence pas à me ridiculiser en jouant les parangons de vertu quand le pays que je gouverne, certes péniblement, attribue chaque année à ses propres services de renseignement pas loin d’un milliard d’euros de budget et que je me félicite des succès d’Ariane quand la fusée européenne met sur orbite des satellites militaires. Je vais d’ailleurs vous confier un secret : cet argent ne sert pas à acheter des dosettes de café, et si ce satellite est militaire, ce n’est pas parce que les ingénieurs qui l’ont conçu portaient des rangers.

Tous les alliés s’espionnent, et ceux qui le découvrent aujourd’hui se disqualifient pour l’exercice du pouvoir. Certains dirigeants français sont connus dans les services aussi bien pour leur mépris du renseignement que pour leur mépris de ceux qui le pratiquent. Les mêmes vont amasser des secrets gênants sur tel ou tel rival, faire courir des bruits, pour ensuite donner des leçons de noblesse. Entre les cris de diva blessée d’un héraut de la révolution prolétarienne qui ne vole qu’en première, les déclarations d’une Jeanne d’Arc sur le retour qui défend l’indépendance de la France mais dont certains partisans idolâtrent ceux qui se sont battus sur le front de l’Est sous l’uniforme de leurs occupants et les leçons de morale d’élus écologistes prêts à toutes les bassesses et toutes les contradictions, aucune des réactions entendues n’a de valeur, et encore moins de portée.

L’idée même de vouloir accorder l’asile politique à Edward Snowden relève, par ailleurs, de la plus ahurissante confusion mentale. Snowden, en effet, n’est pas Léonard Peltier. Il n’a pas lutté toute sa vie contre un régime dictatorial, il n’est pas issu d’une communauté opprimée depuis des siècles, le pays qu’il fuit est une démocratie et il a sciemment trahi ses engagements pour des raisons qui ont plus à voir avec la notoriété qu’avec la défense de la justice.

Une fois de plus, et avec la constance dans l’erreur et l’ombrageuse médiocrité qui font le charme de notre classe politique (et de certaines de nos éminences), on se trompe de débat, et on pose les mauvaises questions. Tout cela n’est, comme toujours, qu’assaut d’impuissance, d’incompétence, de fausse candeur, ou même de vraie bêtise.

Le renseignement américain est tout puissant ? Très bien. Comment nous protégeons-nous ? Le renseignement américain est le plus puissant de l’Histoire ? Très bien. Avons-nous relevé le gant ? Le renseignement américain écoute nos ambassades ? Très bien. Mais qu’entend-il ? Le renseignement américain soutient les entreprises américaines ? Très bien. Que faisons-nous ? (Et inutile de me parler de la nouvelle direction du Quai, j’en ris encore). La question n’est pas de savoir comment on pourrait gagner plus de contrats, mais bien de comprendre par quel miracle on n’en perd pas plus. Bref.

Décidément très actif, Le Monde n’a pas raté son coup et s’est porté une nouvelle fois en tête de l’émotion nationale

Sans surprise, sa une du 2 juillet est donc d’un parfait ridicule, mais deux phrases de l’éditorial retiennent l’attention :

« Les Européens sont plus attachés à la protection des données privées que les Américains. Ils sont d’autant plus sensibles à cette agression commise par des services de renseignement d’un pays censé les protéger. »

Oui, chers amis, le quotidien de référence de notre beau pays est lucide, peut-être sous le coup de l’émotion. C’est donc bien l’Empire qui nous protège, et non plus nos faibles autorités, et les cris d’orfraie de nos dirigeants ne sont, finalement, que des démonstrations hypocrites qui ne peuvent cacher leur impuissance et leur dénuement. Ceux qui crient le plus fort se considèreraient-ils déjà (enfin !) comme des citoyens de l’Empire ? Auraient-ils déjà intégré la totale vacuité de leurs postures outragées ? On n’ose l’espérer.

Mes Marines sont des combattants, mon général. Ils ne devraient pas rester le cul vissé sur leur chaises à remplir des formulaires pour du matériel qu’ils devraient déjà avoir.

La liste des sales types au cinéma est interminable, mais quelques acteurs se détachent quand même : James Cagney, Jack Palance, Lee Marvin, Robert Mitchum, Lee Marvin, Lee Van Cleef, Jack Nicholson, Nick Nolte, Robert De Niro, Brian Dennehy, Joe Pesci, Harvey Keitel, pour ne citer que les plus importants. Inutile de me rappeler mes omissions, je sais qu’il manque Mads Mikkelsen, Rugter Hauer, James Woods, Ray Liotta, Tom Berenger, et même Vin Diesel puisque je suis un fan sans complexe de ce garnement de Riddick. Mais le plus grand d’entre eux, le plus flegmatique, le plus déterminé, le plus glaçant des sales types, celui qui ne tremble pas, n’a pas mal, c’est Clint Eastwood, the ultimate badass.

En 1986, Clint Eastwood est, aux yeux du monde, l’homme qui joue les flics réacs à Frisco et les cowboys solitaires dans l’Ouest. Il s’est évadé d’Alcatraz, a volé un chasseur soviétique, et il a même volé l’or du Reich avec Richard Burton. Ses méthodes sont radicales, expéditives, mais efficaces, et il les assume – et il assume de les jouer et de donner un visage à l’Américain que les Européens adorent haïr (et admirent en secret dans la France bien pensante).

Jim Carrey, au début d’une cérémonie célébrant le grand homme, le qualifie même d’American Icon :

Eastwood a en effet succédé à John Wayne et incarne l’Américain rêvé, celui des mythes fondateurs de l’Empire, dur à la douleur, solide sur ses appuis, pas effrayé par un échange de tartes et qui envisage avec calme la guerre pour défendre son pays et son modèle. Mais à la différence du Duke, dont les rôles sont toujours courtois (quoique rudes) et fair play, Clint Eastwood incarne des personnages qui jurent comme des charretiers et tuent sans pitié.

En 1986, alors que l’Empire vit la plénitude des années Reagan, Eastwood tourne Heartbreak Ridge, mélange mystérieux de propagande et d’ironie. S’agit-il d’un autoportrait de l’auteur en sergent des Marines ou d’un manifeste politique ? D’une ode à la juste domination impériale ou d’un film de guerre raté ? Le fait est qu’il s’agit de la première contribution du cinéaste à ce genre consubstantiel à Hollywood et que pour ce faire il a bénéficié du soutien massif du Pentagone, y compris en filmant des manoeuvres dans les Caraïbes.

A Washington, en effet, on a confiance et on imagine pas une seconde qu’Eastwood pourrait trahir la geste américaine. Il faut dire que le scénario du film, simplissime, offre, au premier regard, toutes les garanties et correspond aux standards les plus éculés du cinéma de guerre : un vieux sous-officier du Corps, vétéran de la Corée et du Vietnam, obtient de revenir dans une unité de combat où il reprend en main un groupe de jeunes branleurs pour en faire des soldats tout en affrontant un rond-de-cuir mythomane qui rêve de buccins et de sang sur le sable chaud. Et tout cela finit, non par des chansons, mais par la conquête de la Grenade en 1983.

Heartbreak Ridge est donc un film de guerre des plus classiques, tourné alors qu’Hollywood s’empare du Vietnam et le revisite, pour le meilleur comme pour le pire, de Missing in Action à Platoon. On y retrouve les figures habituelles du genre : des sous-officiers expérimentés, des lieutenants que l’on imagine plus volontiers dans des bars branchés qu’en train de demander un appui aérien, des officiers supérieurs incompétents et/ou dangereux, et une poignée de colonels et de généraux qui en ont vu d’autres et qui font que l’Empire gagne à la fin, envers et contre tout.

La figure du sergent qui botte le train est décidément omniprésente dans le cinéma de guerre impérial. On la trouve dans les classiques de John Ford, personnifiée par Victor McLaglen dans une poignée de chefs d’oeuvre, on la trouve dans l’espace (Aliens, 1986, James Cameron), on la trouve pendant le conflit vietnamien (Full Metal Jacket, 1987, Stanley Kubrick) et même dans une école de l’aéronavale (Officier et Gentleman, 1982, Taylor Hackford). On la verra aussi plus tard dans Starship Troopers (1997, Paul Verhoeven).

Face à ces vieux soldats au cuir tanné, la troupe, typiquement américaine, est insolente, indisciplinée, et on ose à peine imaginer ce que seraient devenus les petits gars confiés au sergent tirailleur Highway s’ils avaient été incorporés à une unité française, britannique ou russe…

A aucun moment Eastwood ne s’intéresse à l’entraînement des soldats. Il s’agit de volontaires, membres d’une unité d’élite (enfin, pas tellement d’élite quand on la voit au début du film), et ils ont signé pour en vous-savez-quoi. Du coup, tout l’entraînement, pas bien méchant, est montré comme une phase d’apprentissage routinière dont l’issue ne peut être que la transformation de ces braves garçons en bêtes de guerre.

Le film, en effet, met en avant des combattants, des tueurs, des types qui aiment se battre et savent reconnaître en un coup d’oeil le commandant exalté ou le tire-au-flanc. Ce sont de vrais soldats, rustiques, expérimentés, ne manquant pas une occasion de picoler, de se battre comme des chiffonniers et qui disent ce qu’ils pensent avec toute la franchise qui sied au baroudeur qui voit le mitard comme une étape inévitable.

Les autorités américaines retirèrent leur imprimatur au film d’Eastwood pour un certain nombre d’excellentes raisons. En premier lieu, le vocabulaire imagé des personnages principaux déplut vivement à certains responsables. Tuer à mains nues, oui, mais prononcer le F… word, jamais. L’image renvoyée par certains cadres du Corps fit également tousser en haut lieu, du major Powers (réjouissant Everett McGill) au sergent Webster, remarquablement servile. Et que dire de la troupe prise en main par Highway, sinon qu’elle aurait presque pu jouer dans Les Guerriers de la Nuit (1979, Walter Hill) ?

Le film, surtout, est plus ambigu qu’il n’y paraît. Si l’intervention à la Grenade est vantée, on y voit la fameuse et authentique scène de demande d’appui par téléphone, assez peu glorieuse. Et si la combativité des Marines est célébrée, on ne cache rien de la réalité qu’elle recouvre et de la violence sans limite qu’elle implique. Dès le générique, les images de combats en Corée sont ainsi accompagnées de roulements de tambours martiaux, auxquels succède une ballade joyeuse et sautillante tandis que l’écran montre de jeunes enfants pleurant dans la neige. Cruelle ironie, cruelle lucidité.

Le message est là : le sergent tirailleur Highway et ses amis aiment la guerre, mais la guerre n’est ni fraiche ni joyeuse. Ils aiment la guerre parce qu’ils aiment la violence, sans pour autant être des psychopathes, et s’ils aiment se battre, c’est d’abord pour le drapeau. Vous ne devez pas vous voiler la face sur la nature de ceux dont vous vantez les exploits.

Sans jamais condamner la guerre ou l’armée, sans jamais moquer le patriotisme, y compris le plus cocardier, Eastwood prend donc ses distances avec la propagande et les images trop belles. Il dresse le portrait d’un homme de tradition, dépassé, inadapté au monde civil, perdu quand il ne porte pas de treillis, déçu par la paix, qui en est réduit à lire des magazines féminins pour reconquérir sa femme. Le sergent Highway incarne la tradition, le conservatisme face à un monde qui s’englue dans l’administratif. Et la justesse des valeurs auxquelles il adhère est (censée être) confirmée par la conversion au réalisme de Stitch (Mario Van Peebles, qui en fait des tonnes, mélange de Marty McFly et de Prince), qui annonce, de retour au bercail après les combats de la Grenade, qu’il a signé un nouvel engagement…

Au final, Heartbreak Ridge est un film mineur d’Eastwood, à la fois personnel et anecdotique. On est encore loin des monuments des années 90 et 2000

 

 

 

 

 

Eastwood est le cinéaste de la violence légitime, du devoir que l’on accomplit malgré les risques, les modes et le regard changeant de la société. Il est le cinéaste conservateur par excellence, loin d’être le fasciste décrit par nombre d’andouilles. Sa vision du monde est celle d’une poignée de valeureux qui luttent contre la multitude, au risque de s’aigrir. Imaginez si le sergent tirailleur Highway avait quitté l’armée pour entrer chez Ford…

« And I’m telling it to you straight/So you don’t have to hear it in another way » (« Annie, I’m not your Daddy », Kid Creole & The Coconuts »)

La stupeur ne cesse de croître alors que les révélations s’accumulent au sujet de la mystérieuse NSA impériale.

Animé par une authentique démarche citoyenne, mû par une révolte que l’on imagine aisément née d’une intense réflexion, Edward Snowden a donc courageusement révélé au monde, depuis comme frappé par la foudre, que la National Security Agency/Central Security Service n’était ni une coopérative agricole de l’Arkansas ni un club de pêcheurs de l’Aveyron mais bien une agence gouvernementale dont le directeur, le général Alexander, par ailleurs chef de l’ US Cyber Command, dépose régulièrement devant le Congrès. Faut-il, par ailleurs, rappeler que cette administration, objet de dizaines de livres, de milliers d’articles et même de quelques films depuis soixante ans, est un membre éminent de la communauté américaine du renseignement ?

Oui, le mot est lâché : renseignement. Espionnage, si vous préférez, puisque la mode n’est décidément pas à la subtilité. La NSA est ainsi  chargée de la collecte du renseignement électromagnétique (Signal Intelligence – SIGINT), à la fois au profit de la CIA et des autres agences gouvernementales américaines, et pour son propre compte. Si son budget, colossal, est secret, ses missions, elles, sont publiques et assumées, comme l’indique ce paragraphe, admirable de sobriété :

The National Security Agency/Central Security Service (NSA/CSS) leads the U.S. Government in cryptology that encompasses both Signals Intelligence (SIGINT) and Information Assurance (IA) products and services, and enables Computer Network Operations (CNO) in order to gain a decision advantage for the Nation and our allies under all circumstances.

Tout cela me semble d’une parfaite clarté, mais Edward Snowden pensait sans doute que les grands services techniques du monde se contentaient de pirater les fils de laine reliant les pots de yaourts ou d’abattre les pigeons voyageurs. On pourrait s’amuser de cette candeur si une telle médiocrité intellectuelle n’était érigée en vertu cardinale par une poignée de journalistes avides d’indignation facile et par quelques esprits un peu obtus, dont une députée socialiste que j’ai entendue pérorer la semaine dernière et dont le nom m’échappe présentement. Pas bien grave, j’en conviens.

Après la découverte récente de la capacité d’emport d’armes par des engins volants motorisés (on imagine à quel point ça aurait pu avoir un impact sur les opérations de la Second Guerre mondiale, ou, disons, au Vietnam ou dans le Golfe, mais passons), le faux scandale Prism (pour Planning Tool for Resource Integration, Synchronization, and Management) est donc la nouvelle illustration des percées conceptuelles dont se repaissent quelques uns de nos parlementaires et journalistes les plus influents. On a les révélations qu’on mérite.

Figurez-vous donc, chers amis, qu’il existerait des administrations, pudiquement qualifiées de spécialisées, chargées de surveiller l’étranger et de recueillir des renseignements en écoutant aux portes. Là aussi, il s’agit d’une première, qui ouvre de telles perspectives que j’en ai presque le vertige. On pourrait ainsi imaginer des fonctionnaires qui seraient chargés par leurs gouvernements respectifs de voler les secrets des voisins, de toutes les façons imaginables à la seule condition qu’ils ne se fassent pas prendre. Ils pourraient recourir au chantage, ou à la ruse, ou même à des actions franchement sales. Mon Dieu, cette idée est fascinante. Imaginez ce que les artistes pourraient en tirer comme œuvres. Tenez, un officier supérieur de la Royal Navy qui s’appellerait Jacques Action et qui lutterait contre des ennemis machiavéliques. Ou un écrivain qui prendrait pour pseudonyme Jean Le Parallélépipède. Fascinant, mais ne nous égarons pas.

Le monde des esprits d’avant-garde – mais pas que lui, nous y reviendrons – a immédiatement pris la défense d’Edward Snowden, l’employé modèle de Booz Allen & Hamilton qui a livré les secrets de la NSA à Glenn Greenwald, le petit surdoué du Guardian. Sans attendre, on nous a servi la légende dorée du whistleblower épris de justice et de liberté, prêt à tout sacrifier pour servir la démocratie.

Toujours en pointe (et non « En pointe, toujours », que l’on réservera à des gars d’une autre trempe), Le Monde y est allé, à son tour, de ses unes tapageuses et de ses schémas accusateurs. On a ainsi découvert que la NSA écoutait la planète entière, collectait avec une admirable rigueur des quantités inimaginables de données qui étaient ensuite stockées et exploitées. Je dis « on a découvert », mais je plaisante, puisque, comme je l’écrivais plus haut, cette mission n’a rien de secret et qu’elle est, par ailleurs, dénoncée de longue date par certains. J’ai ainsi retrouvé dans ma bibliothèque ce dispensable petit ouvrage de Duncan Campbell, Surveillance électronique planétaire (2000, Editions Allia, 169 pages) acheté dans un moment d’égarement à La Boucherie, ma librairie préférée.  Pour tout dire, la littérature consacrée à ce sujet est pléthorique, mais encore faudrait-il que nos experts autoproclamés la lisent au lieu de s’étonner de la présence d’étoiles dans le ciel ou d’eau dans les rivières.

La puissance de la NSA, à la mesure de la puissance de l’Empire et du poids de la communauté américaine du renseignement, est critiquée depuis longtemps. Récemment, encore, des articles parfaitement documentés, comme, par exemple, en 2006 ou 2012, ont largement exposé l’ampleur du programme d’espionnage technique mené par ce service. Un point, hélas, semble avoir échappé à nos commentateurs : l’écrasante majorité des activités de la NSA sont légales et décrites aux commissions spécialisées du Congrès, comme c’est parfaitement exposé ici. On trouve même sur Internet quantité de documents officiels, et force est de constater que la dictature impériale décrite par certains élus souverainistes français est bien plus transparente que l’admirable démocratie gauloise.

La surveillance du territoire impérial lui même a, par ailleurs, été validée à plusieurs reprises par des tribunaux secrets (et le mot important est « tribunaux »). Les défauts des Etats-Unis sont nombreux, mais la justice y est sourcilleuse, voire ombrageuse, et la question des droits individuels y est bien plus sensible que dans la France jacobine. On peut donc raisonnablement penser que l’affaire, comme à Londres, a été soigneusement pesée. Quant à la surveillance électronique des intérêts étrangers (communications téléphoniques, satellites, câbles sous-marins, e-mails, navigation sur Internet, etc.), elle relève de la mission intrinsèque de tout service de renseignement extérieur. Je peux éventuellement comprendre que cela vous gêne, mais ça fait partie du job. Comment, en effet, croyez-vous donc que les services de renseignement travaillent ? N’avez-vous jamais fait le lien entre ce que vous lisez et la réalité ? Non ? C’est bien dommage.

Connaissez-vous la différence entre information ouverte et renseignement ? Faut-il vous renvoyer à l’abondante littérature sur ce point, proprement fondamental ?

La compréhension du monde et la possession des secrets de l’autre sont indispensables à la conduite d’une politique étrangère sérieuse. L’état du monde rend cette règle, intangible, plus pertinente que jamais, et tous les moyens – ou presque – sont bons. Chaque jour, des fonctionnaires de la République, civils ou militaires, hommes ou femmes, écoutent des conversations, regardent par les trous de serrure, incitent des citoyens étrangers à trahir (quand ils ne les y contraignent pas) et préparent ce que nos plus hauts responsables nomment pudiquement des « opérations d’entrave », dont je vous laisse deviner l’issue quand elles réussissent.

La règle est simple à comprendre, à défaut d’être simple à respecter : ne pas se faire prendre. En France, la loi française s’applique. A l’étranger aussi, mais seulement si l’infraction est constatée… Les services impériaux ne sont ni pires ni meilleurs que leurs homologues occidentaux, ils accomplissent tant bien que mal les missions qui leur ont été confiées par un pouvoir démocratiquement élu. Lorsque les forces spéciales françaises ont tenté de libérer, en janvier dernier, notre otage en Somalie, les moyens techniques de la DGSE et de ses alliés ont été mis à contribution. Lorsque le Président a décidé d’engager plusieurs milliers de nos soldats au Mali, il l’a fait sur la base d’analyses réalisées grâce à des années de surveillance électronique des membres d’AQMI. Personne, alors, ne semble s’être interrogé sur la pertinence des méthodes d’acquisition du renseignement. Quand les Etats-Unis ou la Chine espionnent le monde pour leur sécurité et leurs intérêts, c’est mal. Quand la France le fait, pour les mêmes raisons, c’est admirable.

Quelle est donc la vraie question posée par Prism ? S’agit-il de légalité ? Non. S’agit-il d’efficacité ? Peut-être en partie. La question posée, à mon sens, est surtout celle de la morale. La défense de l’Etat et du peuple, quelle que soit la méthode, est-elle systématiquement morale ? La question est vaste, bien au-delà de mes capacités de raisonnement, et je la laisse à qui se sent de taille, mais nous pourrions, également, nous attarder sur la cohérence des imprécateurs.

Occidentaux, riches, nous sommes connectés à Internet, nous postons sur Facebook les photos de nos enfants et signalons les articles que nous venons de lire, nous laissons nos amis connaître nos goûts musicaux via Deezer, nous lançons des remarques sur Twitter, nous gérons nos finances en ligne, nous consultons chaque jour des centaines de pages qui, toutes, gardent une trace de notre passage. Vous pouvez vous lamenter, mais il s’agit d’une étape sur laquelle il est déjà impossible de revenir.

Certaines évolutions sont, en effet, irréversibles, et Internet en est une, majeure, au même titre que l’invention de l’écriture ou celle de la roue. Les données que nous laissons dans notre sillage sont à la disposition de qui veut les recueillir et les analyser, et je ne vois, pour ma part, aucun moyen de m’opposer aux menées des services russes, chinois, indiens, américains ou syriens s’ils décident de dresser mon portrait numérique. Internet nous expose, et de même qu’il ne faut pas venir geindre si, nu à la fenêtre, nous sommes surpris par les voisins, il ne faut pas s’étonner que notre comportement sur la Toile soit visible et, le cas échéant, scruté.

Ainsi, nos sociétés, avides de sécurité maximale, promptes à jeter des stocks de nourriture au moindre doute, incapables d’admettre que le risque et l’aléatoire existent, sont toujours plus exigeantes à l’égard de l’Etat et des services, contraints d’être techniquement imparables et politiquement irréprochables. Vous voulez la sécurité mais vous n’êtes pas prêts à en payer le prix, et, plus grave, you can’t handle the truth de votre confort. Cette incohérence relève presque de la confusion mentale, alors que l’imposture et l’inconséquence de Julian Assange sont devenus les critères moraux d’une poignée de révolutionnaires à la réjouissante ignorance et à la délicieuse naïveté.

Les Occidentaux veulent donc être protégés, mais ils ne veulent surtout pas savoir ni comment ni à quel prix ni par qui. Evidemment, les gigantesques structures administratives et industrielles nées de ce désir peuvent déraper, mais les systèmes démocratiques sont capables, parfois dans la douleur, de les contrer et de les remettre sur le droit chemin. Où est, d’ailleurs, la frontière entre votre liberté et votre sécurité ? Où placez-vous le curseur ? A dire vrai, s’agissant de Prism comme d’autres programmes occidentaux (chut !), votre liberté est tellement menacée que vous ne vous seriez rendu compte de rien sans Snowden… Laissez-moi rire.

Aux Etats-Unis, Snowden, le Neo du pauvre, n’est pas seulement vu comme le héros qui s’est sacrifié pour le bien de la collectivité. Les critiques ne manquent pas, à dire vrai. Ceux qui s’émeuvent aujourd’hui sont ceux qui s’émouvaient hier, et on peut que saluer leur constance. Dans l’Administration, en revanche, la consternation est palpable et on sent Barack Obama gêné aux entournures. Si les Américains, dans leur majorité, approuvent Prism et les autres programmes, les difficultés sont avant tout politiques, diplomatiques et techniques. Politiques, car l’opposition républicaine ne se prive pas de critiquer l’Empereur en raison de son silence et de sa prudence (pourtant caractéristique). Diplomatiques, car la Chine, puis d’autres, s’est émue de cette insupportable (rpt : insupportable) campagne de renseignement menée par les services américains. Techniques, car Edward Snowden, farouchement attaché à la sécurité de son pays, a livré des informations sensibles exposant les capacités des services américains dans une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de David Shayler en 1997. Il y a des pelotons qui se perdent.

Sans la moindre ambiguïté, Edward Snowden n’est pas un lanceur d’alerte. S’il a bien risqué sa vie (pas assez, hélas), il ne ne s’est aucunement opposé à sa hiérarchie pour révéler des risques industriels, dénoncer des collusions entre l’administration et des entreprises, ou exposer la corruption d’un système. Il a, au contraire, choisi de dévoiler un programme secret validé par la justice et le parlement de son pays, pour des motivations aussi mystérieuses que douteuses. Loin d’être de la calomnie, les derniers éléments publiés par la presse américaine confirment l’idée d’une démarche réfléchie, qui a tout à voir avec la trahison et le sabotage et bien peu avec la défense d’idéaux.

Le brave garçon, d’ailleurs, a su se garantir le soutien d’Etats engagés de longue date dans la défense intransigeante de la liberté, comme la glorieuse Russie, la puissante Chine ou le riant Equateur. On voit réapparaître là les belles lignes de fracture que seuls les idiots croyaient disparues après la chute de l’URSS, et la résurgence de ce camp tiers-mondiste pas tellement plus glorieux que le nôtre. Et qui célèbre le courage et la grandeur d’âme d’Edward Snowden, sinon les nostalgiques de la grandeur soviétique, comme Jean-Luc Mélenchon, el lider minimo, les antiaméricains obsessionnels de l’extrême-droite et les nationalistes largement soutenus par les services russes ou iraniens ? Il va être difficile de nous faire croire à l’attachement sincère de M. Poutine à la liberté d’expression…

Evoquer, comme le font certains, un délire ultra sécuritaire depuis le 11 septembre 2001 relève de la plus réjouissante ignorance de la façon dont les Etats-Unis envisagent leur sécurité intérieure. La lecture de quelques classiques de la littérature sur le renseignement, en particulier lors de la Guerre froide et de la lutte, jamais interrompue, entre services occidentaux et russes, leur aurait permis d’éviter les lieux communs. La surveillance des moyens de communication est aussi vieille que leur développement, et les moyens s’adaptent. L’entrée dans l’ère du numérique de masse (traitement et stockage des données) était inéluctable, et je peux vous dire qu’en 1999 mes petits camarades et moi étions déjà comme des enfants dans une confiserie alors que nous traquions les fâcheux du GSPC au Niger. Et nous n’avions ni le temps ni l’envie d’écouter les conversations des quidams dont la valise Inmarsat avait été captée, selon un terme désormais consacré, « par inadvertance ».

Je laisse le soin aux spécialistes de débattre des possibilités techniques de lutter à titre individuel contre la puissance de la NSA et des autres Senior SIGINT, comme on dit dans certains milieux. Il me paraît, évidemment, essentiel de disposer de garanties du législateur et d’une capacité de contrôle permanente, deux éléments manifestement offerts par le système américain et qui nous font cruellement défaut en France. Soit dit en passant, les 5e rencontres parlementaires de la sécurité nationale, organisées le 19 juin dernier, ont bien mis en évidence, sans doute involontairement, à quel point les députés s’intéressant au renseignement n’y entendaient rien, étaient naturellement incapables de l’admettre et ne faisaient tout ça que pour des maroquins (et je ne vous parle même pas de certains membres de la Cour des Comptes, incroyablement lamentables). Le décalage avec les responsables des services, intérieurs et extérieurs, était stupéfiant et assez effrayant. Tous ces gens inspirent notre politique de défense, ne l’oublions pas…

Je ne suis cependant ni juriste ni spécialiste du cyber, et je préfère m’interroger, pour conclure, sur les orientations de la présidence Obama. Le programme Prism confirme que la politique sécuritaire américaine suivie depuis le 11 septembre n’a pas été profondément modifiée malgré l’élection d’un démocrate à la suite d’un républicain. Barack Obama sera sans doute jugé par l’Histoire comme un isolationniste, mais ce serait oublier que George Bush Jr. l’était également et qu’il ne s’est engagé dans deux guerres régionales et une campagne anti terroriste mondiale que sous la pression des événements – ce qui ne le dédouane en rien, mais là n’est pas la question.

Face à deux impasses, le président Obama a décidé de deux retraits, et il a donc acté deux défaites, en Irak et en Afghanistan. Il est ainsi revenu à une posture que l’épisode des attentats de septembre 2001 avaient entamée, mais pas durablement effacée. Face à Al Qaïda et aux réseaux jihadistes mondiaux, l’actuel empereur a, revanche, choisi d’alourdir les options de son prédécesseur, avec une certain efficacité tactique, d’ailleurs. Drones, forces spéciales, cyber traque, les ressources les plus avancées de l’arsenal sont employées afin de gérer une menace à laquelle on ne trouve pas de réponse durable.

Profondément différent de son prédécesseur, auquel il n’a cessé de s’opposer, le président Obama mène une politique presque similaire – à l’exception, finalement anecdotique, de Guantanamo. La question est désormais de savoir si les événements, les enjeux et les menaces exercent une telle pression qu’ils imposent à deux hommes très différents de mener la même politique ? Il est également permis de s’interroger sur l’inertie de la communauté américaine du renseignement, peut-être en passe de devenir une nouvelle forme du complexe militaro-industriel dénoncé en son temps par le président Eisenhower.

Reste que l’indignation actuelle est étonnante par bien des aspects.

Par sa naïveté et son ignorance, d’abord. Les indignés sont décidément de pauvres créatures fragiles qui ont la pénible tendance à geindre avant de prendre du recul. On ne les refera pas.

Par ses biais, ensuite. Le programme Prism et tous ses avatars sont-il plus inquiétants, choquants et menaçants que les actions que les services chinois réalisent contre le reste du monde ? Alors qu’on en est déjà à redouter une hypothétique passerelle entre la NSA et les grandes entreprises américaines à des fins commerciales, la Chine pille avec une constance qui force l’admiration l’ensemble de nos fleurons industriels, y compris ceux vendent de la sécurité ou qui détiennent les plus secrets de nos secrets. En Chine ou en Russie, nul tribunal n’est associé à la surveillance des opposants et personne ne rend de compte quand un bloggueur a un accident bête ou disparaît à la suite d’un article un peu incisif.

Par ses lacunes, enfin. Qui croit vraiment que la NSA ne s’intéresse qu’au jihad ? Et le contre-espionnage (une discipline pleine d’avenir) ? Et la contre-criminalité ? Et le renseignement politique ? Ceux qui pointent le faible (mais qu’en savent-ils, d’abord ?) de la NSA à la luttre contre Al Qaïda ignorent manifestement qu’il existe des milliers d’ambassades à écouter, des dizaines de milliers de téléphones diplomatiques à intercepter, des centaines de codes à casser et de chiffres à déchiffrer.

On doit bien rire, en ce moment, à la Loubianka, pendant que les intellectuels occidentaux, plus déconnectés que jamais, conspuent avec un délicieux frisson lié à la transgression la puissance à peine ébranlée de l’Empire.

 

Des gens vont mourir. C’est les statistiques.

Des tragédies naissent souvent de grandes oeuvres d’art. L’invasion de l’Irak par l’Empire et ses alliés a ainsi entraîné pléthore de livres, films ou séries TV, parfois remarquables, parfois médiocres.

Le premier roman de Kevin Powers, Yellow Birds (2013, Stock) appartient sans ambiguïté à la première catégorie, même s’il semble exagéré de crier au chef d’oeuvre.

En un peu plus de 200 pages, l’auteur y conte, dans une langue lumineuse parfaitement restituée par Emmanuelle et Philippe Aronson, la série d’événements qui a marqué à jamais le narrateur. Sans effet de manche, Powers passe ainsi de  l’Amérique profonde à l’Irak, de l’ennui d’une vie à la campagne à la guérilla urbaine dans les rues d’Al Tafar.

Le début du texte, pour tout dire, est plutôt intrigant. On y voit une section engagée dans un combat contre un ennemi inévitablement invisible, et on sent bien que les personnages comprennent à peine mieux ce qu’ils vivent que le lecteur. Snipers, mortiers, morts idiotes, peur, l’absurdité d’un combat déjà perdu est parfaitement rendue. Ce qui frappe, en effet, chez Kevin Powers, est cette capacité à capter les atmosphères, à restituer l’angoisse ou la nostalgie, et son style s’affermit progressivement jusqu’à donner quelques passages véritablement superbes, à la fois très écrits et très personnels.

On perçoit, cependant, assez vite dans le récit que quelque chose s’est (mal) passé, et que le livre ne sera pas une chronique des combats pour Al Tafar. A dire vrai, il est même tout autre chose, devenant progressivement très intime. La peine du narrateur est même, parfois, palpable.

Kevin Powers, qui livre ici un texte d’une infinie tristesse, décrit le gâchis, le chaos, la mort qui frappe aveuglément. Il ne nous cache rien des attentats, des cadavres déchiquetés, des dépouilles de chiens transformées en IED, de la chaleur et de la poussière. Il ne s’attarde pas sur les combats, mais on sent que sa section d’infanterie, loin d’être un band of brothers, est plutôt un petit groupe de soldats que rien n’unit vraiment si ce n’est la peur et l’incompréhension. Le sergent Sterling, à peine plus vieux que ses soldats, est déjà un vétéran, froid, isolé en lui-même.

Yellow birds n’est pas un exercice de style, mais la forme ajoute du sens au fond. En choisissant un récit éclaté, en optant pour une écriture qui capte mais ne décrit pas, Kevin Powers livre un texte qu’on a l’impression de lire dans le brouillard, comme si nos sens étaient altérés. Ce sentiment de décalage, d’étrangeté, ne quitte ni le lecteur ni le narrateur, qu’il soit chez lui, dans un bordel en Allemagne ou dans sa base en Irak.

Nous traversâmes la ville ; des vallées de béton et de briques criblées de balles dans lesquelles brûlaient encore des voiture délabrées, comme si nous observions la destruction plutôt que la répandre nous-mêmes. (P. 139)

Aucun jugement n’est asséné, mais l’image de ces soldats, suréquipés, appuyés par de terrifiantes machines de guerre, renvoie au Vietnam. Comme prévu, dans l’imaginaire occidental le sable du désert a remplacé la jungle et les treillis ont changé de couleurs. On pense aux aînés de Kevin Powers, à commencer par Tim O’Brien, évidemment, mais on pense surtout à Tobias Wolff et à son magistral Dans l’armée de Pharaon (1994, Plon), ou à Stewart O’Nan et son remarquable Le nom des morts (1999, Editions de l’Olivier)

 

Sur une autre guerre perdue de l’Empire, Kevin Powers a écrit un vrai texte littéraire dont le souvenir ne s’estompe pas facilement.