You’re gonna need a bigger boat

Il pleut. Nous achevons notre déjeuner après une seconde tournée de cafés. Depuis deux heures, nous parlons de jihad, de réseaux, d’attentats, de ministres, de responsables plus ou moins compétents, de gâchis. Nous parlons de guerre, de morts, de succès et d’échecs, et aussi d’autisme, d’incompétence, d’imposture, de déni, de défis à relever. Nous rions, nous restons silencieux, nous réfléchissons à voix haute. Derrière nous, un couple s’est installé, silencieux. Ils ont cette élégance discrète qui me rappelle mes parents.

Nous ne parlons pas fort, et nos voisins de droite ne prêtent aucune attention à notre conversation. Je ne pourrais pas en dire la même chose de ce couple, et mes soupçons se confirment lorsqu’ils se lèvent pour partir, alors que nous en sommes, encore et toujours, à réfléchir au sens à donner au jihad. Ils s’arrêtent au milieu de la salle, nous regardent. Elle lui glisse deux mots et s’en va pendant qu’il met son chapeau. Il revient, s’approche de notre table et se penche vers nous.

– Je vous ai entendu parler de terrorisme, nous lance-t-il d’une voix douce et ferme. Je vous en parle car notre fils est mort au Bataclan.

Je me lève d’un bond, et lui présente mes condoléances alors que j’aperçois son regard triste. Il continue à parler.

– Quand cette guerre finira-t-elle ? demande-t-il. Et quand dira-t-on les choses ? Quand parlera-t-on de la police et de la gendarmerie, et de l’assaut raté ? Pourquoi si tard ?

Les derniers clients de la brasserie nous regardent. L’un d’eux nous écoute même avec attention. Je suis impuissant devant cette souffrance. Pas de colère, mais des questions dans ce regard, et moi qui tente de lui dire, comme un idiot, que nous essayons de gagner cette guerre et d’éviter de nouveaux morts. Il m’apprend qu’il a créé une association de victimes, je lui présente à nouveau mes condoléances et il part sans un mot.

C’est pour vous, Monsieur, pour votre épouse, pour les parents, les sœurs et les frères des victimes, pour nos frères et nos sœurs, pour nos concitoyens, que nous travaillons, que nous écrivons dans notre coin, avec la plus grande humilité et avec la seule certitude qu’il faut résister à la terreur par l’intelligence.

Des fleurs devant le Bataclan, le 26 novembre. Source : L’Obs. http://goo.gl/WyrWaM

Le 22 mars 2012, après un interminable siège de plus de 30 heures, Mohamed Merah, qui a assassiné depuis le 11 mars 7 personnes – dont 3 enfants – et en a blessé 6 autres à Toulouse et à Montauban, est finalement tué par les policiers du RAID. Sa mort met fin à la première attaque jihadiste exécutée sur le territoire national depuis 1996, et suscite une immense émotion, encore accrue par la nature des victimes et le contexte politique national. Très vite, le travail des journalistes et de quelques pseudos experts autoproclamés (PEAP) révèle que les assassinats perpétrés par Mohamed Merah auraient peut-être pu être évités si un certain nombre d’erreurs n’avaient pas été commises au sein de la communauté du renseignement intérieur.

N’écoutant que sa grande expérience du contre-terrorisme, Jérôme Guedj appelle même dès le 22 mars à la démission du ministre de l’Intérieur, le pourtant si débonnaire Claude Guéant. Le 26 mars, Bernard Cazeneuve – qu’on ne présente plus et qui occupe alors le poste de porte-parole du candidat à la présidence qu’est François Hollande – livre un communiqué au style inimitable :

Les événements récents de Toulouse soulèvent de légitimes interrogations sur les modalités d’intervention des services de renseignement : comment est-il possible qu’un individu ayant fait plusieurs séjours au Pakistan et en Afghanistan et ayant acquis des armes pour des montants très importants ait pu à ce point échapper à la vigilance des services de renseignements (sic), dont le rôle est précisément de prévenir le terrorisme plus efficacement, en neutralisant tous ceux qui peuvent présenter un risque pour le pays ? Quels sont les éléments précis dont disposaient les services français au sujet de Mohamed Merah et quels (sic) ont été les enquêtes réalisées sur ses activités ? Quelles leçons tirer de la tragédie de Toulouse, pour ce qui relève plus particulièrement du fonctionnement de nos services ?

Sans réponses précises à ces questions, légiférer ne servira à rien. La loi n’est utile en ces matières sensibles que dès lors qu’elle corrige, en les améliorant, des dispositifs dont l’efficacité a été sérieusement évaluée. La maîtrise exclut la précipitation. Et la précipitation ne saurait masquer d’éventuelles défaillances.

(C’est moi qui souligne, et qui en profite pour rappeler aux distraits que le signataire de ce communiqué est actuellement ministre de l’Intérieur.)

Pendant que Bernard Squarcini, l’ancien chef des RG, devenu directeur de la DCRI, clame contre toute évidence que Merah était un loup solitaire, les Socialistes, parvenus au pouvoir, se penchent sur l’épineuse question. Il faut dire que la majorité sortante a su, à son inimitable façon, gérer la chose avec élégance en concluant, dès le 4 avril, que non, merci, tout allait bien, circulez. Comme le relate alors France Info :

Guy Teissier, a seulement indiqué n’avoir décelé « aucune faille ou aucune
ombre au tableau » dans le suivi de l’affaire Merah.

Manuel Valls, installé place Beauvau, un homme à qui on ne la fait pas, sent pourtant bien que quelque chose a mal tourné, alors que des anciens du gaz constatent dans la presse du matin que « tout ce qui pouvait rater a raté ». La formule, assassine, dit tout, et le ministre, dans le même numéro du Parisien, le 4 juin 2012, parle sans excès de finasserie (il faut dire que c’est pas son genre) :

Dès lors qu’un homme, peut-être seul, a pu commettre de tels crimes, nous sommes face à un échec : l’Etat n’a pas su ou pas pu protéger des Français. Il s’agit maintenant d’en comprendre les raisons. J’ai chargé la Direction générale de la police nationale et la Direction centrale du renseignement intérieur de me fournir une étude très complète sur ce qui a dysfonctionné dans cette affaire.

Le 14 septembre 2012, M. Valls revient sur le sujet et, pour reprendre le titre affiché par Le Monde, déplore des fautes et des erreurs dans l’affaire Merah. Il assumera cette formule à plusieurs reprises, par exemple en 2013 :

Des erreurs et des fautes
Des erreurs et des fautes

Trois ans plus tard, l’année 2015, qui avait commencé par une défaite, s’achève par une déroute, d’abord opérationnelle puis politique. On avait beau redouter le pire, rien ne nous préparait au spectacle qu’on nous offre depuis la nuit du 13 au 14 novembre, l’amateurisme le plus ahurissant le disputant au populisme le plus décomplexé. Après ce terrible choc aurait en effet dû venir le temps de la réflexion puis celui d’une riposte pensée. On en est loin, et le sentiment qui se dégage, deux mois après le carnage, est celui d’une classe politique paniquée, à court d’idées, tentant autant – sinon plus – de courir après les électeurs que d’affronter réellement l’ennemi. Mais, après tout, chacun agit selon ses compétences et ses priorités, et rien n’est plus révélateur que la surdité volontaire de dirigeants désormais piégés par leur attitude, paniqués et impuissants.

  1. L’âme des hommes doit être effrayée jusqu’au plus profond d’elle-même par des crimes inexcusables et apparemment absurdes ; car le but ultime du crime est d’instaurer le règne absolu du crime, de créer un état total d’insécurité et d’anarchie fondé sur la destruction des idéaux d’un monde condamné au naufrage. Quand les hommes envahis par la terreur du crime seront devenus fous d’épouvante et d’effroi, quand le chaos sera la loi suprême, alors sera venue l’heure de l’empire du crime.

Le 13 novembre 2015 dans la soirée, plusieurs équipes de jihadistes réalisent à Paris et Saint-Denis une série d’attaques contre une salle de concert, des terrasses de cafés et de restaurants, et aux alentours du Stade de France. Le bilan, effarant, s’élève à 130 morts et plus de 350 blessés, dont une centaine grièvement atteints.

Les attentats du 13 novembre. Carte du Monde. Source : http://goo.gl/fEBxLq
Les attentats du 13 novembre. Carte du Monde. Source : http://goo.gl/fEBxLq

Les faits ont été largement documentés par la presse, et il n’est pas utile d’y revenir. L’entrée de Wikipédia est à cet égard très bien réalisée et constitue une excellente introduction. Elle permet ainsi de poser les questions que l’actuel ministre de l’Intérieur, que l’on a connu plus exigeant à l’égard de la vérité, refuse obstinément d’entendre. Comment, en effet, ne pas qualifier de naufrage historique le plus important attentat jihadiste jamais commis dans notre pays, alors que l’affaire Merah a été, il y a quatre ans, considérée très justement comme un échec ? Comment oser nier l’existence de failles béantes dans le dispositif sécuritaire intérieur ?

En 2012, l’affaire Merah avait vu un homme seul, envoyé en mission, intoxiquer des policiers avant de tuer au nom du Jund Al Khilafah, une organisation liée à Al Qaïda (et que seuls les rigolos confondent avec la dissidence de l’Etat islamique active en Algérie). Intelligent, déterminé, Merah avait su profiter de l’inexpérience de ceux chargés de l’évaluer et des mauvaises relations entre les équipes de Paris et de Toulouse. Jihadiste solitaire, mais soutenu par une poignée de complices, il avait été plus habile que ceux chargés de détecter ses intentions et avait ainsi mis en lumière l’inadaptation de certains de nos dispositifs à la menace jihadiste. Dès le printemps 2012 et leur arrivée au pouvoir, nos actuels dirigeants avaient affirmé que cette menace était une priorité et que tous leurs efforts seraient consacrés à sa gestion. Ce fut en particulier le cas de l’actuel Premier ministre, prédécesseur de M. Cazeneuve au ministère de l’Intérieur.

En 2015, les attentats de Paris et Saint-Denis sont réalisés par 9 personnes, soutenues par un réseau logistique actif en France et en Belgique et dirigées – ou, en tout cas, mandatées – depuis la Syrie par des responsables de l’Etat islamique. Plusieurs d’entre elles sont même connues des services depuis des mois, sinon des années, et Abdelhamid Abaaoud, régulièrement présenté comme un élément central des attentats, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par la justice belge en 2014. Il est surtout au cœur de l’affaire de Verviers, au mois de janvier 2015, et le rôle essentiel de la France dans la gestion de ce projet laisse à penser qu’Abaaoud était, de longue date, un objectif majeur de nos services de sécurité. Il est pourtant à Paris le 13 novembre au soir, libre comme l’air, après avoir déjoué la traque dont il était supposé être l’objet. En réalité, soit il était pourchassé par les services, et le moins que l’on puisse dire est que ça n’a pas bien marché, soit il n’était pas pourchassé par les services, et le moins que l’on puisse dire est que c’est bien embêtant.

Comme ne cessent de le répéter nos gouvernants, le carnage du 13 novembre n’est pourtant pas la conséquence de failles, et il n’est évidemment pas un échec, malgré les remarques douloureuses de John Brennan, le directeur de la CIA – qui, lui aussi, ferait peut-être mieux de s’engager… Après tout, c’est vrai, n’exagérons rien : la mort de 130 personnes dans une série d’attentats terroristes d’une ampleur unique dans notre pays ne saurait être un échec pour les services de contre-terrorisme, dont la mission est justement d’empêcher ce genre de tragédie. Mais, alors, si ce n’est pas un échec, faut-il aller jusqu’à évoquer un succès ? #onseledemande

Bien que n’étant pas, donc, un échec de nos services, bien que ne révélant aucune faille, les attentats du 13 novembre doivent pourtant bien être la faute d’un responsable, et de préférence hors de France. Les services belges ont constitué les coupables parfaits, et personne ne s’est retenu quand il s’est agi de les ridiculiser. Le fait est, hélas, que les services de sécurité belges sont, de longue date, d’une faiblesse insigne. Les anecdotes ne manquent pas (j’ai même prévu d’écrire un recueil de souvenirs intitulé Le Jihad s’amuse, qui les mentionnera), et nos voisins ont vraiment bien du mal face au jihadisme. Il faut dire que leur situation intérieure est d’une grande complexité, que la question communautaire y est cruellement posée, et le royaume est ainsi, en proportion de sa population, le premier contributeur au jihad syro-irakien.

Accabler Bruxelles pour un échec – qui n’en est pas un, rappelons-le – était donc tentant, et, à la façon d’Oscar Wilde (Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder), les autorités françaises ne se sont pas privées de le faire. Hélas, c’était oublier un peu vite que la faiblesse belge est connue depuis au moins quinze ans et que le pays était donc sous bouclier français. Du coup, l’échec des Belges qui n’est pas le nôtre l’est devenu quand même, par ricochet. Peser les conséquences de ses déclarations et de ses actes semble être une pratique un peu dépassée, et on imagine – je n’en sais rien, évidemment – qu’un responsable belge probablement un peu agacé a menacé de divulguer l’accord de coopération existant entre les services parisiens et bruxellois, histoire de se donner un peu d’air. Les attaques contre la Belgique ont donc molli, comme par miracle.

Il fallait cependant trouver une cible vers laquelle diriger la colère de la population, et l’Union européenne, on le sait bien en France, tient ce rôle à merveille. Tout fut donc, d’un coup, la faute aux instances européennes. Les attaques émanant du ministère de l’Intérieur, une fois de plus, ne manquaient pas de piquant quand on sait que la France est sans doute de tous les Etats membres de l’Union celui qui sabote avec le plus de constance – le cas britannique n’est pas mal non plus, cela dit – les efforts d’intégration européenne en matière de renseignement. Il y aurait sans doute là un développement à lancer sur la nature profonde de cette activité, mais je n’en ai pas le courage. Tout était donc de la faute des autres, des Belges, des fonctionnaires européens, sans parler des terroristes – mais nous savons bien qu’ils sont fous, drogués, finalement pas responsables, les pauvres petits.

Plus de trois mois après les attentats du 13 novembre, la ligne officielle n’a cessé de se durcir, jusqu’à la caricature. Le ministre de l’Intérieur, qui confond autoritarisme et commandement, n’a de cesse de tourner en ridicule ceux qui osent s’interroger. A rebours du cartésianisme et de la rigueur dont on dit qu’ils font l’esprit français, toute tentative de comprendre est rejetée avec une morgue d’autant plus distrayante qu’elle cache mal une certaine fébrilité. Raisonnant à la manière d’un personnage de la pièce d’Arthur Miller Les Sorcières de Salem (1953), Bernard Cazeneuve a encore récemment balayé les interrogations au sujet de l’assaut du RAID à Saint-Denis, après avoir moqué les questionnements des habituels PEAP, déjà fustigés par le passé par le ministre de la Défense, un autre homme de dialogue et d’écoute (administrative ou pas, d’ailleurs).

Questionner le pouvoir ne relève pourtant aucunement d’une attitude contre-révolutionnaire mais de l’exercice normal de la liberté de penser dans une démocratie. La défense, contre vents et marées, et contre l’évidence, des différents services n’a été le fait que de ceux qui auraient tout perdu à admettre la pertinence de certaines critiques, d’autres qui ont préféré se taire par loyauté (ou suivisme ?), ou d’une poignée de commentateurs tentant vainement de dissimuler leur fascination pour des métiers qu’ils n’ont jamais exercés. On a ainsi pu lire d’hilarantes analyses affirmant que le dispositif sécuritaire n’était pas critiquable et ne recélait aucune faille puisque les attentats du 13 novembre n’étaient rien de moins qu’une surprise stratégique.

Outre la méconnaissance de ce concept, passionnant, une telle remarque révèle une mauvaise foi confinant au sublime. Comment, en effet, être stratégiquement surpris par des terroristes presque tous connus (certains étant même activement recherchés), frappant des cibles menacées de longue date selon un mode opératoire redouté depuis des années, et alors que tous les responsables et autres observateurs avertis s’attendaient au pire depuis au moins le début de l’automne ? Comment qualifier de surprise stratégique une attaque que l’on redoute et à laquelle on se prépare – même mal ?

Le refus d’envisager la moindre défaillance du dispositif constitue un mélange, toujours sidérant, d’aveuglement et d’irresponsabilité politique. Ce n’est pas en niant leurs symptômes qu’on soigne les malades, et ceux de nos dirigeants qui s’abaissent ainsi à ne défendre que leurs postes révèlent tout de leur égoïsme. A eux qui nous accusent d’être de mauvais Français, on se sentirait presque en droit de répliquer que nous faisons moins de mal à l’Etat et à la République que ceux qui refusent d’admettre un échec et ne font donc rien pour éviter que d’autres surviennent. De même que poser les questions, c’est commencer à y répondre, refuser à toute force qu’on les pose a tout de l’aveu.

  1. Toi, Raoul Volfoni, on peut dire que tu en es un

Au risque de choquer, commençons par rappeler ici que les attentats commis à Paris et Saint-Denis le 13 novembre au soir, malgré leur épouvantable bilan, constituent un échec opérationnel pour les jihadistes. Ceintures d’explosifs défectueuses ou instables, manque de munitions, erreurs de débutants (pas de billets pour entrer dans le Stade de France), sans même parler de la fuite, sans doute piteuse, de Salah Abdelsam : l’affaire est si piètrement réalisée que le communiqué de l’EI diffusé quelques heures plus tard revendique même un attentat dans le 18e arrondissement de Paris qui n’a pas été commis. Pourtant, et comme pour confirmer que le terrorisme n’est décidément pas affaire de technicité, le succès politique des attentats du 13 novembre est majeur, et les revues de l’EI ne se sont pas privées de célébrer l’importance du coup qui nous a été porté si brutalement.

Les jihadistes francophones de l'EI ont le sens de la formule
Les jihadistes francophones de l’EI ont le sens de la formule

Il faut donc, une fois de plus, rappeler que les débats sur les compétences tactiques des terroristes, quelle que soit la cause défendue, ne sont pas toujours d’une grande pertinence tant ils conduisent à sous-estimer le danger représenté par des hommes armés, et surtout déterminés aussi bien à tuer qu’à mourir en martyrs. Comme dans n’importe quel conflit, la volonté joue pour beaucoup dans le succès ou l’échec. Les gestes, même imprécis, de jihadistes semblent ainsi bien plus redoutables que la communication millimétrée de ministres infaillibles ou de chefs de groupes d’intervention dont l’efficacité semble d’abord médiatique. Je sais bien que la lutte contre le terrorisme est politique, mais il devrait y avoir une marge entre la politique et l’esbroufe. A cet égard, les événements du 13 et du 18 novembre sont cruels, et inquiétants.

Vieille nation, puissance réelle – bien que déclinante, la France s’est retrouvée comme groggy après les attentats. Face à la détermination d’assaillants pourtant peu expérimentés, le pays a chancelé, et cette impression a été d’autant plus forte que les autorités, à commencer par le Président lui-même, n’ont pas montré la résilience que j’appelais de mes vœux ici. Il ne s’agit pas d’être sans cœur, ni de refuser à nos gouvernants le droit d’avoir des sentiments et d’être sensibles aux attaques qui nous sont portées, mais ils sont plus que des citoyens. Quoi qu’on pense d’eux et de leurs actions, ils ont été élus et sont légitimes. Ils sont l’expression de la volonté du peuple, celui-là même que les terroristes attaquent, et ils incarnent la réaction de l’Etat et de la Nation face à l’ennemi. Nous tournons nos regards vers nos chefs et nous observons leur réaction. En apparaissant, ému et livide, en fin de soirée, le Président a montré qu’il avait un cœur – une qualité que certains lui dénient – mais il a aussi révélé sa fragilité, et la nôtre, puisque c’est lui que nous avons choisi pour nous commander. La main ne doit pas trembler au plus fort de la tempête, car l’ennemi aussi nous observe et nous jauge.

En décidant, dès le lendemain des attentats, d’intensifier nos opérations aériennes en Syrie contre l’EI, et en infléchissant très sensiblement notre politique à l’égard de Damas et de Moscou, le chef de l’Etat a répondu à l’émotion de ceux qui, dans tous les camps politiques, réclamaient ce qui s’apparente à une vengeance à chaud, sans aucune stratégie ou la moindre vision politique. Bien sûr, ravager des camps de l’EI à coups de missiles et de bombes guidées n’a rien pour me déplaire, mais encore faudrait-il que ces frappes aient la moindre conséquence sur l’état de la menace terroriste en France, et encore faudrait-il qu’il ne s’agisse pas là d’une version française des five o’clock follies du regretté général Westmoreland. En réalité, l’incompréhension de nos supposées élites à l’égard du jihadisme les pousse à ne mettre en œuvre qu’une politique faite de précipitation, d’improvisation et d’inconséquence. La lecture de la presse étrangère permet de prendre la mesure du spectacle que nous donnons, d’ailleurs, et on hésite entre le rire nerveux et la consternation. J’ai choisi, pour ma part, d’alterner les deux.

Ces erreurs, dans tous les domaines, entre hystérie, sidération et populisme, ont accentué la victoire remportée ce soir-là par les jihadistes de l’EI. Après avoir débordé nos services et les milliers de soldats déployés dans nos rues, les terroristes, qui ont tué 130 personnes dans notre capitale, ont révélé l’immense faiblesse de nos gouvernants et l’impréparation générale, loin des discours affirmant depuis des années que les menaces avaient été prises en compte. Si elles l’avaient été, si le défi avait été relevé, en serions-nous là ?

Dans les services, donc, comme parmi ceux qui osent, malgré les admonestations des ministres, penser par eux-mêmes, les craintes les plus vives s’exprimaient depuis des mois. L’affaire de Verviers, au mois de janvier 2015, avait confirmé que la menace ne cessait de croître et que, sans surprise, elle était internationale. Il serait sans doute temps, d’ailleurs, d’arrêter de rouler des yeux stupéfaits dès qu’une attaque jihadiste est réalisée par une cellule ayant des connections internationales. C’est le cas depuis l’été 95, et ceux qui font l’effort de se documenter savent bien que les réseaux jihadistes sont dans leur écrasante majorité, internationaux. Les terroristes d’AQMI tués au Mali au mois de juillet 2010 avaient des liens avec la Suède ; ceux de Madrid, en 2004, étaient au cœur d’une toile d’araignée couvrant l’Italie, le Royaume-Uni ou l’Allemagne ; ceux de Benghazi, en 2012, étaient commandés par un Egyptien, financés par des Yéménites et aidés par des Algériens, et les exemples sont ainsi innombrables – et souvent publics.

Cette réalité, bien connue des services mais manifestement pas des responsables politiques, a entraîné depuis des décennies la création de centaines de coopérations internationales. On échange des renseignements, on traite des sources en commun, on monte des opérations, on se désigne des cibles, on partage des analyses et des méthodes, et appeler à chaque nouveau carnage à une meilleure coopération revient à demander à un pilote de rallye s’il sait conduire. On peut, évidemment, toujours faire mieux, mais il convient de s’interroger sur les buts de ces coopérations appelées de leurs vœux par des ténors qui savent à peine combien la France compte de services, et quelles sont leurs missions.

De quelle utilité, après tout, pourrait être une aide étrangère quand nos propres services se parlent parfois à peine, se concurrencent souvent, et éprouvent de grandes difficultés à traiter les renseignements qu’ils ont recueillis seuls ? Les échos qui remontent de tous les ministères décrivent ainsi des relations dégradées entre services, des analystes noyés – sans surprise – sous les données à exploiter, des opérationnels épuisés, des responsables n’ayant qu’une compréhension parcellaire de la menace qu’ils affrontent, le tout sous la pression de dirigeants qui ne veulent que des résultats et, sous l’influence de gourous aux qualifications mystérieuses, se refusent à obstinément à affronter des difficultés dont ils sont, après tout, comptables.

Face au jihad, les services français – comme d’autres avant eux – avancent tant bien que mal, tirés par un attelage déséquilibré. Abondamment alimentés en renseignement technique, grâce à une loi votée il y a un an, qui devait nous apporter la sécurité et qu’il était donc suspect de questionner, nos services restent débordés. Ils le sont à la fois par l’ampleur de la menace elle-même et par les moyens incomplets qu’on leur a attribués. La focalisation sur l’indispensable recueil de renseignements a conduit à délaisser le renforcement des filières analytiques de nos services. On se souviendra que cet écueil a été celui sur lequel les Etats-Unis se sont échoués le 11 septembre, et c’est donc avec le rire du désespoir qu’on voit s’échouer à leur tour ceux qui, du haut de leurs certitudes, nous affirmaient depuis des années que la DGSE n’était pas la NSA, que la France avait sa propre culture du renseignement et que jamais-jamais-jamais-mon-pauvre-ami il ne nous arriverait une telle catastrophe. Sauf que si. Parler aux magistrats ou à certains responsables permet de mesurer la complexité excessive de la communauté française de la lutte contre le terrorisme, tiraillée entre les querelles de ministères, les inimitiés personnelles et, surtout, de trop nombreux services au sein d’une architecture qu’il faudra bien finir par qualifier d’incohérente, d’inutilement complexe et, en réalité, d’inadaptée.

L’année dernière, Les Décodeurs du Monde avaient publié un schéma organisationnel de nos services que plusieurs d’entre nous avaient alors critiqué pour ses erreurs (non, la DGSE n’est pas un service de renseignement militaire, le plus jeune des étudiants sait ça ; où est le CNR ? Mystère) et son grand n’importe quoi. Manifestement, les auteurs de ce travail ignoraient la différence qui existe entre les entités qui agissent et celles qui ne sont que leurs gestionnaires administratifs, sans prise avec le terrain. Correctement réalisé, ce schéma aurait pourtant pu être utile et montrer, sans fioritures, l’extrême complexité d’une communauté au sein de laquelle Paris, centre bien connu de l’univers, dispose de ses propres moyens grâce à la PP. Comme je l’ai écrit sur ce blog il y a bien longtemps, les réunions UCLAT auxquelles je participais dans ma précédente vie ôtaient toute envie de se moquer de la communauté américaine du renseignement, tant moquée en 2001. J’ajoute que même la présentation officielle de nos services, sur le site de l’Académie du renseignement, laisse songeur, tant le système dans son ensemble paraît bancal.

Les Décodeurs n'ont pas décodé grand-chose. Source : http://goo.gl/9UGchs
Les Décodeurs n’ont pas décodé grand-chose. Source : http://goo.gl/9UGchs
La communauté française du renseignement. Source : l'Académie du renseignement. http://goo.gl/Ll6Etf
La communauté française du renseignement. Source : l’Académie du renseignement. http://goo.gl/Ll6Etf

Au-delà du bilan humain et des conséquences politiques, le 13 novembre est également notre 11 septembre en raison des multiples dysfonctionnements observés depuis des mois et des années dans nos administrations spécialisées. Qui osera évoquer en public, au risque d’être traité avec la plus extrême condescendance par nos dirigeants, les difficultés quotidiennes de coordination entre services, et entre ces services et, par exemple, les magistrats ? Ou les tensions entre la PP et le reste du monde ? Ou entre les services centraux et leurs antennes régionales ? Qui peut également nous expliquer pourquoi les analystes civils recrutés par les services du ministère de l’Intérieur sont marginalisés par certains policiers qui leur dénient, malgré les accréditations et les nominations, toute légitimité ? Pourquoi les appels du pied à leur service d’origine de certains anciens analystes parmi les plus brillants de ce pays (je ne parle pas de moi, évidemment) n’ont-ils jamais de réponse, alors qu’ils seraient prêts, à les entendre, à replonger dans la fournaise pour la République ? Pourquoi est-il structurellement presque impossible à la DSGE de conserver ses vieux experts ? Pourquoi les incessantes mesquineries entre services (et croyez-moi, vous ne voulez pas le savoir) ne sont-elles jamais sanctionnées ? Pourquoi les luttes d’appareils, les luttes pour les postes et les chocs d’égos continuent-ils alors que c’est, nous dit-on, la guerre ? Et, au fait, ça y est, on a arrêté de mélanger les dépouilles des victimes ? Non, parce que ça, c’était VRAIMENT gênant.

De même qu’il a été dit, au mois de novembre, que les services avaient pu ne pas voir la menace s’organiser, il n’est pas absurde de penser que les responsables politiques et administratifs soient tout autant aveugles et ne voient pas les bisbilles permanentes qui agitent le landerneau. N’en ayant pas connaissance, il serait logique qu’ils ne les sanctionnent pas. Mais on peut aussi penser, à les observer, qu’ils en ont vaguement conscience mais qu’il leur est désormais impossible de s’imposer à des administrations qu’ils ont trop longtemps défendues pour pouvoir, quand il le faut, les mettre au garde-à-vous puis en ordre de marche. Je rappelle qu’il n’y a pas de faille, jamais. Une faille, c’est comme Alésia, personne ne sait ce que c’est.

Les militaires, qui ont le sens de la formule et trouvent souvent les mots justes, aiment à répéter « Un chef, une mission, des moyens ». La mission, semble-t-il, est connue. Les moyens, on a tendance à les chercher. Et les chefs, s’ils sont nombreux, ne paraissent pas beaucoup commander. Comme souvent, une grande partie de nos difficultés provient d’un manque criant de ce qu’on appelle à présent le leadership. Certaines anecdotes, narrées par quelques anciens forcément navrés, confirment qu’il est plus facile de proclamer l’état d’urgence et d’adopter des postures avantageuses que de demander des comptes à des hauts fonctionnaires ou à des officiers généraux. Paraître a toujours été plus facile que faire, et donner des moyens sans jamais s’interroger sur les conditions de leur emploi donne le sentiment qu’on est plus ou moins aux commandes. A cet égard, la création au mois de juin 2015 d’un état-major opérationnel pour la prévention terroriste, directement aux ordres du ministre de l’Intérieur, CINQ MOIS AVANT LES ATTENTATS DE PARIS ET SAINT-DENIS, s’est révélé être une mesure pour le moins étonnante. L’UCLAT, par exemple, n’a pas été dissoute, alors que son mandat, énoncé sur le site Internet de la DGPN, est le suivant :

L'UCLAT, sur le site de la DGPN. Source : http://goo.gl/sl5fiU
L’UCLAT, sur le site de la DGPN. Source : http://goo.gl/sl5fiU

Nous voilà donc avec deux structures dont les périmètres se chevauchent largement, et qui consomment des ressources tout en créant de la complexité. Comme si ce n’était pas déjà si difficile alors que les terroristes n’ont jamais été aussi nombreux, aussi mobiles, aussi autonomes. Qui pense encore qu’on gère des adversaires mobiles et innovants avec des structures lourdes, centralisées, à peine gérées ? Ne dites, rien, oui, je sais, nos chefs.

Oui, on voit ça.
Oui, on voit ça.

La proximité de l’EMOPT et du ministre repose la question, froide, de la responsabilité politique. Servir l’Etat, et commander, c’est être comptable de son bilan. Les succès sont ceux de vos équipes. Les échecs sont les vôtres. C’est ainsi qu’on reconnaît la grandeur – et une forme de décence. A cet égard, lire dans je ne sais plus quel journal que le ministre de l’Intérieur est capable de « colère froide » ou s’exprime « d’une voix blanche » fait bien rigoler puisque, pour l’heure, on ne sait ni à quoi ces stupéfiantes manifestations de volonté ont bien pu servir, ni contre qui elles ont pu s’exprimer. Je vais d’ailleurs, de ce pas, me faire couler un café d’une voix blanche afin de bien montrer aux jihadistes à quel point je les trouve très méchants.

Au lieu, en réalité, d’empiler des structures sans fin, de surcroît sans jamais s’interroger sur leur efficacité, on pourrait essayer de comprendre l’ennemi afin de mieux le combattre. Après tout, et contrairement aux certitudes douteuses du Premier ministre, chercher à comprendre n’est pas commencer à excuser mais bien plutôt la première étape indispensable de la riposte – à supposer que les discours guerriers tenus par nos dirigeants aient un peu de consistance et ne soient pas de la poudre aux yeux, bien sûr. Chez nos alliés, les services de sécurité essayent ainsi de combiner excellence tactique ET mobilisation intellectuelle afin d’être, oh la curieuse ambition, meilleurs. Evidemment, les malheureux n’ont pas la chance d’être infaillibles et les voilà, pauvres médiocres qu’ils sont, obligés de bosser. Loin de l’anti intellectualisme de certains de nos grands flics, les Canadiens sont capables d’écrire ça, et les Etats-Unis se sont dotés du Combating terrorism center de West Point, sans doute le centre de recherche le plus pertinent du domaine.

Pendant ce temps, en France, des mandarins dépassés écrivent des livres dans l’urgence, un peu comme une biographie de DSK quelques jours après l’affaire de New-York, alignent les erreurs factuelles ou les analyses hors-sol dans la presse, et geignent d’être tenus à l’écart des services – après les avoir traités avec mépris quand ces-derniers quittaient leurs casernes pour découvrir le monde scientifique. Les services, pour leur part, à l’exception d’une poignée d’experts chevronnés dont ils ne savent le plus souvent que faire, se concentrent sur les tâches immédiates et délaissent toute réflexion théorique. Comme me le disait un ami il y a quelques années au sujet de notre ancien service, « ils ne font plus du contre-terrorisme mais de la contre-guérilla ».

Cette évolution opérationnelle, qui répond évidemment à l’évolution de la menace, a mécaniquement conduit à une mise en avant permanente des résultats tactiques au détriment d’une vision d’ensemble. Nous neutralisons des jihadistes en France depuis vingt ans et il y en a toujours plus. Il ne serait pas absurde de se demander pourquoi, et en évitant les foutaises entendues autour du chômage, du Captagon (M. Képel serait bien inspiré de vérifier ses informations), des jeux vidéo, des pathologies mentales, de l’islamo-gangstérisme, d’« Al Qaïda qui n’existait pas en 2001 mais qu’on a vaincue en 2002 » ou du caractère inédit de la violence extrême (quelqu’un dans l’assistance a-t-il déjà entendu parler de Srebrenica, du Rwanda ou des Tigres tamouls – sans parler de la Saint-Barthélemy, de la conquête de la Gaule, du viol de Nankin ou de la Noche Triste ?). On s’épargnera également les réflexions définitives sur les Arabes, les musulmans, tout comme on considèrera comme parfaitement anecdotiques les analyses mettant en avant la radicalité du jihad en lui déniant tout lien avec les profondes tensions qui secouent l’islam. On ne dira jamais assez à quel point on analyse tous les faits et le contexte AVANT d’avancer des opinions, au lieu de plaquer sèchement des certitudes personnelles sur des faits qu’on connaît manifestement à peine.

Entre l’anti intellectualisme de nos dirigeants, leurs certitudes personnelles, et l’accaparement du débat public par des éditorialistes largués et des scientifiques devenus des divas dont il n’est pas permis de questionner les oracles, on comprend que notre pays ait du mal à y voir clair, et encore plus à concevoir une véritable stratégie. On se surprend d’ailleurs parfois à se demander si une telle stratégie est vraiment recherchée.

  1. Le pouvoir égalisateur du jihad

Dans les années ’90, les terroristes du GIA pensaient tromper leur monde en parlant, au téléphone ou à la radio, de matchs de football quand ils évoquaient des attentats. Ce subterfuge, assez enfantin, leur permettait de parler des préparatifs, de l’entraîneur ou du score (comprendre : les morts). Malgré ses faiblesses, et sa froideur presque dérangeante, l’image n’est pas bête et on me permettra donc de l’utiliser ici en la retournant.

Le 13 novembre, nous avons donc encaissé 130 buts. Ce serait, par ailleurs, faire injure aux blessés, aux témoins, à tous ceux qui ont souffert et pleuré ce soir-là de ne pas les prendre en compte, et le score réel est donc bien plus élevé. Les jihadistes ne s’y sont pas trompés, et ils ne cessent de rappeler à quel point le coup qu’ils nous ont porté ce jour-là a été terrible.

Dabiq, la revue de l'EI, revendique longuement les attentats du 13 novembre.
Dabiq, la revue de l’EI, revendique longuement les attentats du 13 novembre.

Face au terrorisme, le contre-terrorisme est un travail d’équipe : chaque joueur/service joue à sa place, connaît les plans, les objectifs et la doctrine des dirigeants, suit les consignes de l’entraîneur et a conscience des enjeux. Chacun s’épaule, et la défaillance de l’un peut ponctuellement être compensée par le reste de l’équipe. Mais quand les défaillances sont multiples, quand les joueurs se détestent, quand l’entraîneur est dépassé, quand les dirigeants n’ont aucune ambition, que se passe-t-il ?

Une fois l’attaque rendue inopérante par manque de volonté ou absence de réflexion, une fois les milieux de terrain dépassés effacés par des joueurs plus rapides, plus inspirés, il reste la défense, et celle-ci n’est pas infaillible. Le temps, la fatigue, l’usure, et l’absence de progrès jouent contre elle. A force, les attaquants adverses finissent donc par passer, et se trouvent alors face au gardien, qu’on espère réactif, inspiré, et conscient des tactiques de l’adversaire. Il est, en tout cas, bien seul.

Le 13 novembre au soir, nos défenses sont enfoncées, et les terroristes se trouvent sans entrave dans les rues de Paris et de Saint-Denis à y assassiner des dizaines d’innocents. A aucun moment les jihadistes n’ont paru avoir été entravés par la pression sécuritaire, qu’on nous disait pourtant impitoyable. Seuls face aux buts, ils ont tiré et tiré encore, tuant, blessant et savourant leur victoire. Les services de sécurité dépassés, aveugles ou sourds, ne pouvant plus rien faire, ne restaient face aux terroristes que la défense et le gardien, ici représentés par les équipes spécialisées d’intervention.

Insinuer que les questions posées au RAID ne sont en réalité que des attaques personnelles remettant en cause le courage ou le dévouement de ces policiers est une manœuvre d’une rare petitesse. Elle ne présente évidemment – et c’est bien son but – aucun argument et ne cherche qu’à ridiculiser et à délégitimer ceux qui osent simplement poser des questions. M. Cazeneuve, qui a invité les critiques à rejoindre cette unité d’élite de la Police nationale, avait été plus magnanime quand M. Urvoas avait, au mois de mars 2012, posé LA question au sujet de la dernière phase de l’affaire Merah. Il n’a pas non plus réagi quand le commissaire Stemmelen a vertement critiqué le dispositif de protection des locaux de Charlie Hebdo.

Son Eminence le Garde des Sceaux, en 2012. Source : https://goo.gl/KQfLBv
Son Eminence le Garde des Sceaux, en 2012. Source : https://goo.gl/KQfLBv

Quand on parle aux victimes ou à leurs familles, quand on entend les remarques de professionnels de l’action armée, la même remarque revient, pourtant, et elle ne peut être réduite, malgré les vociférations aux pénibles relents corporatistes de quelques uns, à des querelles de chapelles. Pourquoi l’assaut du Bataclan a-t-il été si long ? demande-t-on ainsi, et la réponse ne vient pas naturellement.

L’interrogation, à dire vrai, émerge quelques jours après le carnage. Dès le 17 novembre, le blog Secret Défense, tenu par Jean-Dominique Merchet, publie une série de réflexions de Noham Ohana, un ancien de la Sayeret Tzanhanim, une unité des forces spéciales israéliennes. Tout ce qu’il dit n’est évidemment pas vérité révélée, mais on le traitera difficilement de PEAP et ses propos rejoignent des réflexions anciennes, que l’on peut organiser ainsi :

  • La population doit faire preuve de résilience face à une menace terroriste durable, vive et évolutive. Elle doit notamment devenir actrice de sa sécurité ;
  • Les forces de sécurité publique doivent être sensibilisées aux nouveaux modes opératoires, formées et équipées en conséquence ;
  • Les forces d’intervention doivent agir vite, quitte à subir des pertes.

La nécessité de la résilience n’est pas une donnée nouvelle. Elle a fait l’objet de la part, notamment, de Joseph Henrotin (ici et , par exemple), de nombreux travaux. Depuis quelques semaines, l’Etat organise même des formations aux gestes qui sauvent en s’appuyant sur les sapeurs-pompiers ou la Croix rouge. Avoir conscience de la menace et s’y préparer collectivement, pour ceux d’entre nous qui ne combattons pas directement, est un devoir. Ceux qui voient là un renoncement sont des imbéciles, incapables de comprendre que le jihad, qui dure depuis déjà des décennies, n’est pas près de s’éteindre et requiert la mobilisation de tous. Les populations civiles qui à Londres en 1940 ou à Alger en 1994 avaient conscience que la guerre durerait n’étaient en rien des capitulards. Au contraire. Dans cette guerre aux multiples champs de bataille et aux fronts parfois mouvants, nous sommes, vous et moi simples citoyens, les arrières. Pendant que les soldats, espions, policiers, gendarmes, diplomates et autres agents de l’Etat combattent, notre résilience leur garantit que nous tiendrons le temps qu’il faudra.

Noham Ohana ne se contente cependant pas d’évoquer la résilience. Il rappelle que les forces de sécurité et d’intervention doivent avoir compris la nature de la menace et s’y être adaptées. A cet égard, il est l’un des premiers à s’interroger sur l’assaut du Bataclan, objet depuis des semaines d’un affrontement stérile et plus ou moins discret entre policiers et gendarmes. Il n’est pas absurde de penser que ceux qui vocifèrent le plus sont les plus gênés, mais là n’est pas la question. Il faudrait plutôt se demander pourquoi les jihadistes privilégient depuis des années, de Beslan à Nairobi, ces opérations combinant prises d’otages, tueries de masse et attentats-suicides ? La réponse est simple, et il me semble même l’avoir déjà évoquée : ces attaques sont politiquement plus rentables.

De même, en effet, qu’il faut dépenser une énergie considérable pour contrer les idioties répétées en boucle par les imposteurs ou les complotistes, il faut déployer des effectifs importants et d’une grande qualité pour neutraliser rapidement une équipe de terroristes actifs en milieu urbain. La nature des jihadistes et les caractéristiques du terrain (environnement complexe, multiplicité des cibles, etc.) rééquilibrent ainsi en faveur des terroristes un rapport de forces qui, de prime abord, pourrait sembler favorable aux unités d’intervention, infiniment mieux entraînées et équipées.

En réalité, si les terroristes sont évidemment des assaillants du point de vue des civils visés, ils deviennent des défenseurs contre les forces de l’ordre qui tentent de les éliminer, et on sait que la situation tactique leur est alors favorable. Il est même possible de retrouver là, au milieu des décombres, le fameux triangle terroristes/population/Etat, mais cette illustration concrète rappelle surtout que les autorités, face à des opérations de cette nature et cette ampleur, partent avec un handicap terrible si les jihadistes passent à l’action sans être détectés. Pour dire les choses simplement, si ça a commencé, il est déjà trop tard, et la nécessité d’une résolution rapide de la crise s’impose, pour sauver des vies comme pour éviter que l’évènement ne se prolonge et produise un effet majeur. Cet effet est, évidemment, l’objectif des terroristes.

Entendu par la DGSI le 14 août 2015, Reda Hame, un gars qui n’en veut, n’avait d’ailleurs pas été avare de détails sur les ambitions de l’EI :

Question : De quelle manière vous a missionné Abou Omar ? (Abou Omar est le nom de guerre d’Abdelhamid Abaaoud)

Réponse : Il m’a dit de le rappeler depuis Prague. Il m’a dit que la Turquie c’était une zone rouge donc il ne fallait pas le contacter. Prague, c’était zone orange donc moins risqué, la France est en zone verte, sans risque. Il ne voulait pas me donner d’instruction avant. Il m’a juste dit de choisir une cible facile comme un groupe de personne (sic), un concert par exemple, là où il y a du monde. Il m’a précisé que le mieux après l’action s’était d’attendre les forces d’intervention sur place et de mourir en combattant avec des otages. Il a rajouté que si beaucoup de civils étaient touchés la politique étrangère de la France changerait. (C’est moi qui souligne)

La nécessité d’une intervention rapide, afin de limiter le processus d’égalisation des forces entre terroristes et Etat, a été identifiée il y a des années, en particulier par le GIGN qui applique, dit-on, le concept de shorter battle process et est même, dans mes souvenirs, le pilote national en matière de prises d’otages de masse (POM). Le RAID, qui s’est rendu à Bombay en 2009 quelques semaines après les attentats du mois de novembre 2008 et y a étudié le comportement des forces indiennes, n’est pas en reste. Les conclusions s’imposent, même aux esprits les plus lents :  il faut savoir et oser intervenir vite, quitte à subir des pertes. Les policiers, les militaires, les espions et même les pompiers sont susceptibles d’être tués en accomplissant leur devoir, qui est, justement, d’éviter la mort de leurs concitoyens civils. La protection des non-combattants est en effet non seulement un devoir moral mais aussi un impératif politique.

S’agissant du RAID ou du GIGN – et même de la BRI, dont on se demande bien quel est son rôle en matière de prise d’otages de masse, le fait d’être courageux, bien entraîné et bien équipé ne suffit cependant pas. L’histoire militaire n’est pas avare de héros morts à cause d’un mauvais chef, d’un plan de bataille idiot ou d’une doctrine inadaptée. Rien ne vaut l’étude de l’ennemi, et rien ne saurait remplacer la connaissance de ses méthodes et la compréhension de ses buts afin de pouvoir anticiper ses actions et le vaincre. On ne parle que de ça, sur ce blog, depuis 2009 : VAINCRE, mais sans esbroufe, sans haine, sans hystérie. Simplement vaincre. Je dois être un mauvais Français, pour préférer la victoire aux discours.

Depuis 2008, voire depuis 2002 à Moscou, toutes ces vérités tactiques sont documentées – ici et , par exemple. Oui, les jihadistes ne désirent que mourir en emportant avec eux otages et policiers. Oui, ils veulent faire durer l’événement. Oui, leur démarche est rationnelle – car on peut être d’une violence extrême ET d’une grande rationalité. Pourtant, rien n’est fait, et rien ne change. Les policiers en tenue, dont certains pleurent le 13 novembre devant l’horreur – et qui oserait les blâmer ? – ne sont ni entraînés, ni équipés, ni même préparés à affronter une menace que l’on sait pourtant imminente. Dotés d’une arme de poing individuelle avec laquelle ils ne tirent, pour la plupart, qu’une trentaine de munitions par an, qui plus est dans un stand, ils ne sont pas de taille face à des terroristes aguerris et déterminés. De même sont-ils impuissants à gérer des scènes de crime qui sont, en réalité, des scènes de guerre. Les responsables de ce retard tactique ont intérêt à éviter les miroirs.

C’est donc logiquement que l’Etat déploie dans nos rues des unités militaires dûment équipées et expérimentées. Il ne s’agit pas, comme on nous le dit d’épauler la Police ou la Gendarmerie, mais bien de prendre le relais de forces trop longtemps laissées dans l’ignorance de la menace jihadiste. Les événements autour du Bataclan le 13 novembre, tels que relatés par les militaires eux-mêmes, confirment la pertinence opérationnelle de la présence de soldats, aguerris, mieux armés, dans Paris. Ils sont ainsi à même de protéger les secours, participent au tri des blessés et délivrent des soins immédiats. Je ne pensais pas écrire ça un jour, mais l’appréciation froide doit l’emporter sur les préventions initiales : la présence de l’armée dans les rues, politiquement absurde, coûteuse, épuisante pour nos forces, inefficace pour prévenir les attentats, a malgré tout sauvé des vies.

Le spectacle de ces professionnels, vêtus d’uniformes différents, œuvrant pour sauver des civils est infiniment émouvant, mais il ne saurait éteindre la colère. A quoi bon tous ces discours martiaux, ces déclarations outragées et ces indignations pleines de morgue quand les acteurs de notre sécurité ont été négligés, exposés à un ennemi qu’ils ne pouvaient affronter et impuissants à empêcher un massacre inédit par son ampleur sur notre sol ? Dès le mois de janvier 2015, après les attaques des frères Kouachi, l’évidence était là, mais il faut croire qu’il est plus facile de créer des états-majors redondants que de se mobiliser réellement. Au Kenya, le massacre commis au sein de l’université de Garissa, le 2 avril (148 morts), avait été un terrible rappel de la menace. En Europe, une attaque inspirée par celle de Bombay avait par ailleurs été évitée en 2010, et la menace n’a jamais cessé de peser sur les grandes villes des Etats confrontés au jihad.

En France même, pays le plus visé par la menace terroriste, les services et autres unités spécialisées sont censés s’être adaptés à des modes opératoires vieux de plus d’une décennie. Cette adaptation doctrinale, qui aurait nécessairement modifié l’entraînement et les modes d’action, était, cruelle ironie, à l’étude quand ont eu lieu les attentats du 13 novembre. A la fin du mois de décembre, Le Parisien évoque ainsi une note de la Préfecture de Police (dont un exemplaire, qui semble authentique, est téléchargeable ici) qui prend parfaitement en compte les modes opératoires et énonce l’essentiel : Il s’agit en effet de sauver des vies en déstabilisant le schéma d’action des agresseurs par l’action des policiers.

Note du 21 décembre relative aux tueries de masse. Source : http://goo.gl/rdzE0D
Note du 21 décembre relative aux tueries de masse. Source : http://goo.gl/rdzE0D

Pertinentes, cette note et les trois fiches qui l’accompagnent arrivent hélas APRES les attentats de Paris, et dix mois APRES les attaques des frères Kouachi et de Coulibaly, autant dire avec une éternité de retard. Comme toujours, la check-list a été établie sur des cadavres et des décombres, comme si les inquiétudes des professionnels et les études réalisées ailleurs n’avaient pas de prise sur la haute hiérarchie. Il faut décidément relire Marc Bloch.

Je vais, par ailleurs, éviter de participer aux insidieuses polémiques qui empuantissent l’atmosphère au sujet de l’action du RAID, d’abord le 13, puis le 18 novembre (cf. ici ou , et même ici). Il n’y a cependant hélas pas de raison de douter que l’article de Mediapart consacré à l’assaut de Saint-Denis contienne la moindre exagération – et encore ne dit-il pas tout. Tout au plus évoque-t-il, au vu des munitions tirées et du bilan final, un film cher à mon cœur.

Le refus obstiné du ministre et de quelques autres responsables d’écouter, ne serait-ce que les questions, laisse craindre des lendemains douloureux. On a, par exemple, du mal à croire que les détestables relations entre le chef de la BRI et celui du RAID – un homme qui peut, dès le 18 au soir, livrer au Figaro un récit qui sera en grande partie démenti par la suite – aient pu peser sur la gestion opérationnelle de l’affaire du Bataclan. Gageons que les choses seront dites, voire même qu’elles seront redites. Peu importent les égos et les périmètres quand il s’agit de l’Etat, de la Nation, de notre souveraineté et de nos concitoyens.

  1. Vous en avez pas marre de toutes ces conneries, au bout d’un moment ?

Frappée durement par des ennemis qu’on n’avait pas vus venir et dont on ne savait donc rien, la France passa en quelques heures sous le régime d’état d’urgence. La décision s’imposait, et elle fut prise sans hésiter par le Président. Il s’agissait de rétablir des contrôles, d’intensifier la pression sécuritaire – manifestement insuffisante jusque là – et, rapidement, de donner aux forces de sécurité la latitude leur permettant de faire face à la menace. Il s’agissait surtout, évidemment, d’une mesure politique, d’un message de mobilisation et de fermeté envoyé à la population, soucieuse de voir la crise gérée.

Il serait bien illusoire, cependant, de croire que cet état d’exception permet de relever le défi. L’expérience montre ainsi que les mesures de ce type ne donnent des résultats que dans les premiers jours, au mieux les premières semaines. Les terroristes qui ne sont pas interpelés au cours de cette période disparaissent, sans que leur motivation soit, le moins du monde, entamée. Les chiffres, à cet égard, sont très révélateurs. Le ministre, présentant devant le Sénat le bilan de cette mesure, a avancé les données suivantes :

  • 3.336 perquisitions ;
  • 578 armes saisies ;
  • 344 gardes-à-vue ;
  • 290 assignations à résidence ;
  • 65 condamnations prononcées ;
  • 54 décisions d’écrou ;
  • 28 procédures « sous la qualification terroriste », dont 23 pour apologie.

Ce qui nous donne 5 procédures visant des personnes accusées d’être plus que des sympathisantes, et ce sur 3.336 perquisitions. On sent là toute l’admirable rentabilité opérationnelle du dispositif, alors que les abus, inévitables, des uns et des autres nous ont déjà valu d’être sèchement rappelés à l’ordre par Human Rights Watch ou le  Haut commissariat aux Droits de l’Homme des Nations unies et observés avec inquiétude par le New York Times. Avouons que pour la patrie des Droits de l’Homme, ça fait mauvais genre.

Il aurait été ainsi étonnant que l’état d’urgence compensât, comme par miracle, les insuffisances du renseignement intérieur. Combien de jihadistes neutralisés ? Combien d’attentats évités ? L’état d’urgence aurait sans doute donné plus de résultats si des renseignements avaient été à la disposition des forces de police et de gendarmerie. De toute évidence, ça n’a pas été le cas, et l’étude des statistiques aimablement fournies par le ministre nous disent que ces pouvoirs exceptionnels ont d’abord servi à des dossiers de droit commun. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les armes saisies et les mises en examen pour des faits liés au terrorisme : 578 armes et 28 procédures (sacré ratio…). La majorité des armes récupérées l’ont manifestement été hors de la mouvance jihadiste, et on en conclut qu’il faut donc un carnage à Paris pour faire appliquer la loi. Je ne vois pas de quoi me réjouir.

A dire vrai, les possibilités opérationnelles et juridiques théoriquement offertes par l’état d’urgence n’ont, jusqu’à présent, guère été concrétisées. Elles ne peuvent donner des résultats, en réalité, que si elles transforment en succès des renseignements recueillis par les services dont c’est la mission. L’inefficacité de l’état d’urgence est donc, là encore, à imputer à des administrations qui, sans que leurs personnels déméritent, semblent dépassées.

Le Président, qui avait bien vu que les attentats avaient été commis avant les élections régionales, n’a pas seulement proclamé l’état d’urgence. Pillant sans vergogne les propositions de certains ténors de l’opposition, il a également promis d’instituer la déchéance de la nationalité aux jihadistes. Au-delà de la parfaite inutilité opérationnelle de la mesure (déchoir de leur nationalité française des gens qui détestent être français, bien joué !), et sans m’aventurer dans un débat moral et juridique, je ne peux que noter que les mêmes qui défendent aujourd’hui la mesure comme si l’avenir du pays en dépendait n’avaient pas de mots assez durs pour la qualifier il y a cinq ans. Quand ça change, ça change, et on comprend bien que l’idée n’est pas de gouverner la France mais simplement d’être au pouvoir.

En 2010, son Eminence le nouveau Garde des Sceaux avait ainsi, sur son blog, ridiculisé le projet du Président du moment. Il avait même conclu son court billet par une formule plutôt raide :

Jusqu’à quand Nicolas Sarkozy continuera-t-il à prendre les Français pour des benêts ?

La question n’a, reconnaissons-le, rien perdu de sa pertinence, y compris en la mettant au goût du jour. M. Gandhi n’est cependant pas le seul à soudainement changer d’avis. La question, cruelle, se pose alors : où sont les convictions morales et politiques, ces opinions issues d’une véritable réflexion et qui sont supposées résister aux assauts ? On aimerait le savoir, et les réponses entendues évoquent, bien plus que des nécessités impérieuses, des calculs politiques d’une rare indécence. Les morts, qui servent à appliquer la loi, serviraient donc aussi à être (ré)élu. Inclinons-nous devant la vraie grandeur et les leçons de patriotisme qui l’accompagnent, et saluons la culture classique de responsables politiques capables, en dignes sophistes, de prouver une chose puis son contraire avec une égale conviction.

D’autres, que l’on pensait méfiants à l’égard de la force brute, ont changé de discours. M. Rihan Cypel, un homme à la personnalité attachante, s’est ainsi laissé aller à une rhétorique martiale rappelant celle d’un grand démocrate russe très aimé chez nous.

Jusque dans les grottes. Source : Le Parisien. http://goo.gl/YrWS4S
Jusque dans les grottes. Source : Le Parisien. http://goo.gl/YrWS4S

A droite, où les talents sont également nombreux, les esprits les plus acérés y sont allés de leurs propres commentaires. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, a ainsi lancé que nous ne ferions pas de « guerre bobo ». Le concept, novateur, est désormais discuté à la Sorbonne et à l’Ecole militaire. Eric Ciotti, un homme qu’on ne présente plus tant sa contribution à la sécurité nationale est essentielle, nous a appris que « Saint-Denis [n’était] pas une ville française ». Je dois dire que ça m’a fait un choc. Enfin, l’ancien Président, Nicolas Sarkozy, a fait montre de sa subtile ironie, admirée de tous, en lançant à François Hollande « C’est quand même incroyable que les juges m’écoutent du matin au soir et oublient d’écouter les terroristes ! ». Bravo.

Le concours national de foutaises, du n’importe quoi sans entrave, a tout dit de nous et de notre pays. Abou Omar n’avait pas tort en estimant qu’un attentat majeur infléchirait notre ligne diplomatique, mais s’attendait-il à la démonstration de non-résilience offerte par nos dirigeants, un grand nombre de nos intellectuels et la quasi-totalité des éditorialistes ? Comme je ne cesse de l’écrire et de le répéter, c’est nous, cibles, victimes, qui faisons le succès d’un attentat. Plus celui-ci est violent, meurtrier, et plus il est évident que nous éprouverons des difficultés à surmonter l’épreuve. A cet égard, l’admirable sobriété des victimes, l’exceptionnelle solidité de leurs familles sont ce que je veux retenir de mon pays après le 13 novembre. Je refuse, en revanche, d’assister aux séances de déni, aux discours martiaux de dirigeants oscillant entre la sidération du candide découvrant le monde et le cynisme d’un Frank Underwood de seconde zone. Le Premier ministre, qui prétend que l’état d’urgence sera maintenu tant que la menace durera, a-t-il compris la nature de ce combat ? S’il écoute son conseiller personnel, on peut en douter.

Conscient, en tout cas, du caractère historique du moment, et n’écoutant que sa modestie, M. Valls a publié, le 6 janvier, ses discours de guerre. Tentant de mettre ses pas dans ceux de Georges Clemenceau, de Winston Churchill ou de Charles De Gaulle, il semble avoir oublié qu’on ne publie ses discours que quand la guerre est finie, et qu’on l’a gagnée. Ce n’est pas encore le cas. Pas vraiment, et il va donc falloir s’y mettre sérieusement.

Jaws, de Steven Spielberg (1975)

Le renseignement au cinéma : partir en mission

Pas de terrain sans analyse, pas d’analyse sans terrain. Je ne cesse de répéter cette formule évidente, sur ce blog et ailleurs, et elle permet d’évaluer rapidement les contributions des uns et des autres. De l’éditorialiste omniscient qui ne sort pas du lobby du Semiramis à l’opérationnel qu’on n’a jamais vu rédiger autre chose que des bulletins de punition quand il était encore en service actif, notre monde regorge de ces esprits attachants dont la vacuité n’a d’égale que le charisme.

Il faut donc, pour tenter de connaître le monde, le parcourir. La règle est bien connue, mais elle ne s’appliquait pas aisément dans le monde du renseignement quand j’y ai fait mes débuts, il y a très longtemps. On ne partait alors pas à l’aventure impunément, et encore moins sans avoir reçu les sacrements délivrés par les stages et les exercices. Le monde du contre-terrorisme, nourri de la culture du contre-espionnage, ne badinait pas avec les compétences techniques de ses missionnaires, en particulier s’agissant des mesures minimales d’autodéfense, comme la contre-filature ou l’usage, prudent, des fausses identités.

On commençait par des missions protocolaires, des réunions avec des services plus ou moins amis, et on montait progressivement en puissance jusqu’à rencontrer des sources et/ou à partir seul vers des destinations mystérieuses. Là encore, soit dit en passant, on reconnaît les mythos et les imposteurs au fait qu’à les entendre une opération sensible ne peut se dérouler qu’à Kaboul ou Sanaa. Dangereuse, oui, mais sensible ? La sensibilité d’un contact tient plus à sa nature qu’à sa localisation, et certaines rencontres à Londres, Stockholm ou Bangkok se sont révélées bien plus complexes que d’autres au Caire ou à Abidjan.

Toujours est-il qu’un beau jour vient le moment où on vous désigne pour aller au contact d’un individu que vous ne connaissiez auparavant que sous son pseudo, Grossetanche 117 ou Rutabaga 112. En l’espèce, Grossetanche 117 est un industriel anglo-italien, Gary Gliano, marié à une Française, qui vit à Brest et se targue de pouvoir vous donner les horaires des marées à Pleumeur-Bodou. Votre hiérarchie, qui ignorait l’existence de ces marées, a sauté sur l’occasion et vous a donc envoyé en mission dans l’Ouest. A vous le trajet interminable, mais l’aventure la gloire au service de la République – en espérant que personne ne remarquera le fait que vous êtes un Gaulois de chez Tifus. Ce n’est pas certain.

Dead Man, de Jim Jarmusch (1995)

Quoi de neuf, p’tit bonhomme ?

Les séries télévisées connaissent depuis plus d’une décennie ce qu’il est devenu commun d’appeler un nouvel âge d’or. Cette période d’intense créativité a, en effet, donné une quantité très conséquente de créations remarquables, révélant des auteurs audacieux et des acteurs parfois stupéfiants. Les historiens de la télévision nous expliqueront dans quelques années où se situaient les origines, artistiques et économiques, de ce phénomène, mais certains nous disent déjà qu’on peut trouver ses racines dans la série mythique de David Lynch Twin Peaks (1990-1991), véritable œuvre de créateur. On aurait tort, cependant, d’oublier qu’avant cette période la télévision ne diffusait pas que des bouses, y compris en France où la production, actuellement en pleine renaissance, n’a pas toujours eu à rougir de la comparaison avec la BBC ou les chaînes américaines. On n’aurait pas moins tort de considérer qu’avant David Lynch les séries télévisées n’étaient dans leur écrasante majorité que des divertissements sans intérêt, voire dénués de toute qualité.

On trouve ainsi, dès les années, ’60, de véritables monuments, rapidement devenus objets de vénération (Star Trek, 1966-1969 ; Destination Danger, 1960-1966 et sa suite officieuse, Le Prisonnier, 1967-1968, pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires), et la production télévisuelle s’est imposée sans difficulté comme une importance pourvoyeuse de fictions de qualité, voire comme une nouvelle créatrice de mythes. D’autres créations, moins ambitieuses, parfois de pure consommation courante, ont cependant acquis au fil des années le statut de séries cultes, à l’instar de Magnum (1980-1988).

Thomas Magnum, les plus belles moustaches de Hawaï

Initialement lancée par Universal pour succéder à Hawaï Five-0 (1968-1980) et soutenir le tourisme dans l’archipel, Magnum, P.I – pour Private Investigator – est d’abord conçue comme un feuilleton policier sans autre objectif que la distraction de ses spectateurs. Le schéma narratif initial est classique : autour du personnage principal (ici, un ancien officier des services de renseignement de la Navy devenu détective privé) gravitent les figures habituelles des copains et de l’empêcheur de tourner en rond, indispensable élément comique d’une schéma narratif d’une grande banalité. Le premier générique de la série résume d’ailleurs parfaitement la situation. Magnum, P.I n’est qu’une série policière de plus, et on a déjà entendu mille fois ses violons grinçants, sur le Pacific Princess ou dans les rues de San Francisco.

Les premiers épisodes confirment cette impression, en particulier en raison de leurs scenarii bâclés, parfois incohérents, mais la série échappe rapidement à ses créateurs pour devenir autre chose qu’un nouvel enchaînement d’intrigues formatées. Les ingrédients initiaux produisent ainsi autre chose que ce qui était escompté et la série, après huit saisons couronnées par des récompenses et des pics d’audience, a produit un effet durable sur ses spectateurs. Magnum recèle, en effet, une richesse qui, sans évidemment égaler celle de The Wire (2002-2008) ou de Breaking Bad (2008-2013), mérite qu’on s’y attarde.

The Wire
The Wire, ou les rues de Baltimore
Breaking Bad : de l'importance de suivre en cours de chimie
Breaking Bad : de l’importance de suivre en cours de chimie

Avec le recul, Magnum apparaît comme le sommet du classicisme télévisuel des années ’70 et ’80. On n’y jure quasiment pas, la violence y est minimale, la plupart des épisodes se suffisent à eux-mêmes et s’achèvent sur une note positive, et on n’y trouve aucun effort de mise en scène ou l’esthétique. Il faut d’ailleurs noter qu’au plus fort de son succès apparaît sa parfaite antithèse, Miami Vice (1984-1990), série policière sombre, violente, sexy, esthétisée à outrance et dont la musique (Jan Hammer et le gratin du rock commercial du moment) est un élément essentiel. Les années ’80 marquent ainsi la fin d’une époque, et le basculement vers une modernité, parfois caricaturale.

Du polar au nouveau roman

Magnum reprend la figure bien connue du privé, mais pour la revisiter. La série est rythmée par les commentaires à voix haute du héros (doublé en français par Francis Lax), mais Magnum est loin d’être Sam Spade ou Philip Marlowe. Il parle beaucoup, évoque souvent un Manuel du parfait détective qu’il devrait écrire et répugne à la violence – même s’il porte souvent son Colt et sait distribuer des bourre-pifs quand il le faut. Il ne manifeste surtout aucun cynisme, et fait même parfois preuve de naïveté, si ce n’est d’une candeur charmante.

Perpétuellement fauché, comme le sont les privés de l’âge d’or du roman noir, mais nettement moins arrogant, Magnum passe ses journées à quémander de l’argent et des faveurs à ses amis, et surtout à celui avec lequel il vit, Jonathan Quayle Higgins III, un aristocrate britannique, ancien sous-officier à la carrière véritablement extraordinaire devenu, sur ses vieux jours, l’intendant du domaine hawaïen de Robin Masters, un écrivain à succès (dont on ne voit jamais le visage et dont la voix est fournie par Orson Welles lui-même). Tout le génie de la série vient de cet affrontement permanent, drôle et attendrissant, entre ceux deux personnages que tout semble opposer.

Une cohabitation parfois tendue
Une cohabitation parfois tendue

Recruté par Robin Masters pour assurer la sécurité de sa luxueuse propriété et gérer accessoirement quelques affaires, Magnum est en effet logé « sur le domaine » et cohabite donc avec Higgins, gestionnaire sourcilleux que la personnalité du détective exaspère. On n’imagine pas, de prime abord, individus plus antagonistes que cet aristocrate raffiné, cultivé, dont la vie, au service de la Couronne, n’est qu’aventures (et anecdotes) et abnégation patriotiques, et cet ancien membre des forces spéciales américaines, désordonné, égocentrique, vaguement tricheur et, en apparence, parfaitement irresponsable.

Un art de vivre
Un art de vivre

Faire résider Magnum au cœur de la résidence de Robin Masters, sous la surveillance de Higgins – et de ses deux chiens, les immortels Zeus et Apollon – constitue le ressort comique central de la série. Magnum, qui profite d’une Ferrari devenue, elle aussi, iconique – pille la cave à vins, utilise l’appareil photo ou le télescope de Masters et tente, souvent en vain, d’échapper à la surveillance du maître des lieux. Les nécessités des enquêtes se heurtent ainsi régulièrement aux exigences de Higgins, employé consciencieux de Masters, et donnent lieux à des négociations incessantes, sous l’œil amusé de Rick et Terry. Ceux-ci, bien que conscients des travers de leur ami, ne peuvent que le défendre face à un homme dont la culture leur échappe. La série, sur ce point, met en scène un choc social permanent entre un aristocrate hébergé par un milliardaire et un Américain moyen né à Détroit, fils et petit-fils de militaires. Rick, gérant du King Kamehameha, et Terry, propriétaire d’une petite société de transport de touristes, travaillent dur et jugent sévèrement l’attitude de Higgins, perçu comme un nanti d’un autre temps.

Rendez-vous à la plage du club
Rendez-vous à la plage du club

Très vite, sans doute dès le début de la deuxième saison, il est manifeste que les intrigues policières, pourtant un peu moins bâclées, ne sont plus le cœur d’une série qui, pourtant, reste officiellement consacrée aux enquêtes d’un privé. Les récits se concentrent désormais sur la vie des quatre personnages principaux, et si Magnum est toujours au centre des épisodes, Higgins, Rick et Terry sont loin de n’être que des faire-valoir. Leurs interactions incessantes sont bien plus intéressantes, et mises en valeur, que les cas que le héros doit résoudre, souvent de simples prétextes.

Ne l'appelez jamais Orville
Ne l’appelez jamais Orville
Terry, le bon Samaritain
Terry, le bon Samaritain

On est ainsi bien plus intéressé par l’accès illimité à la piscine que réclame Magnum que par l’issue d’une enquête, sans véritable enjeu. La série a donc évolué vers des récits évoquant le nouveau-roman, ou, pour faire simple, vers des scènes de vie quotidienne dont on trouve un équivalent dans Les Bijoux de la Castafiore (1963), le chef d’œuvre de Hergé.

Les bijoux de la Castafiore
Les bijoux de la Castafiore

Ce poids du quotidien dans la série participe de sa mythologie. Outre la Ferrari, déjà évoquée, nombre d’objets ou de lieux font l’univers de Magnum : l’hélicoptère de Terry (un Hughes 500), la garde-robe des personnages (dont le short réglementaire de Magnum), leurs chevalières, les casquettes de base-ball (dont celle de la VMO-2), la résidence de Masters ou la villa réservée aux amis dans laquelle crèche Thomas, le bar du club Kamehameha, la maquette du pont de la rivière Kwaï sur laquelle s’acharne Higgins, et même le sauna où se traitent les affaires sensibles avec Ice Peak. La série dispose ainsi d’un véritable univers, qui fut décliné en quelques produits dérivés. Nul doute que de nos jours les producteurs auraient mis en vente des cartes de visite de Magnum (pour ma part, je détiens déjà celle de Saul Goodman) ou des plans du domaine. Le nouveau générique, qui met en évidence tous ces éléments, dont le thème musical est inoubliable, est évidemment l’élément le plus spectaculairement connu de la série.

Du nouveau roman à la sitcom étudiante

Tout au long des huit saisons, les producteurs et scénaristes expérimentent – à leur échelle, et en fonction du public. Certains épisodes sont des hommages, parfois évidents, aux classiques, comme celui citant explicitement Key Largo (John Huston, 1948) ou Indiana Jones (Raiders of of the Lost Ark, Steven Spielberg, 1981), que Tom Selleck faillit incarner.

Indiana Magnum, dans "Raiders of the Lost Art" (1988)
Indiana Magnum, dans « Raiders of the Lost Art » (1988)

D’autres flirtent avec le fantastique ou le surnaturel, confrontent les personnages à des tueurs (Sharon Stone en 1984, par exemple) ou les soumettent à des accidents. On trouve également le passage obligé par Noël ou le voyage dans le temps, sans parler des incessantes références à la Seconde guerre mondiale ou au Vietnam.

Forcément, si on ne pleure jamais et si on s’inquiète rarement, on rit souvent. Les quatre personnages principaux, entourés de seconds rôles attachants (Agatha, le lieutenant Tanaka, Mac, Carol, Keoki ou Maggie), sont d’infernaux bateleurs, toujours à se moquer et à ricaner les uns des autres. L’apparition régulière des improbables demi-frères de Higgins, dont le père était un infatigable coureur de jupons, donne parfois lieu à de véritables farces.

Magnum, à cet égard, et malgré des épisodes plus sérieux (il arrive quand même qu’on meure ou que des romances se finissent mal), relève de la comédie dramatique. Rien n’est finalement vraiment grave, et Magnum, qui philosophe à voix haute, ne cesse de rappeler, sur son canoë ou dans la « piscine d’eau de mer de Robin Masters », qu’ils vivent tous au paradis. Il exprime là un détachement qui n’a rien de cynique mais semble parfois exprimer une forme de lassitude ou de fatalisme. Magnum, qui a quitté la Navy et ses services de renseignement après une belle carrière, n’exprime aucune ambition et vit au jour le jour, cherchant vaguement des clients, essayant de truander Higgins ou de ne pas payer sa note au bar – sans pourtant être détaché de tout.

A bien des égards, Magnum est ainsi un adolescent attardé, vivant dans un charmant désordre, se couchant et se levant selon des horaires décalés, se nourrissant de bière et de biscuits trempés dans du lait, et ne ratant pas une seule édition du match Army/Navy. Face à ce Tanguy en chemise à fleurs, Higgins incarne la figure paternelle, rigide, cinglante, snob, mais respectée. Rick et Terry, plus responsables mais pas moins insolents, sont les copains qui squattent le salon mais rendent service et savent former le carré quand il le faut. Tout ce petit monde tient ses conseils de guerre dans le bureau de Higgins, au cœur de la propriété, où on s’engueule mais où on réfléchit et où on se parle sérieusement. La villa de Magnum et le bureau de Higgins évoquent ainsi ces lieux, semblables à des décors de théâtre, où les intrigues télévisées classiques trouvent leur point final. Avec le recul, on pense, par exemple, au Central Perk de Friends (1994-2004) – une série que fréquentera d’ailleurs Tom Selleck. Et la résidence Masters, comme celle des parents, est celle vers laquelle on se précipite et où on se réfugie en cas de coup dur.

Robin's nest
Robin’s nest

Ce dispositif théâtral est renforcé par les regards complices que lance régulièrement Magnum à la caméra. Jouant des sourcils bien avant que Dwayne The Rock Johnson ne le fasse dans Be Cool (F. Gary Gray, 2005), Tom Selleck, un acteur pourtant sobre, désormais habitué aux rôles de taiseux (dans Blue Bloods, 2010- , ou dans Jesse Stone, 2005-), multiplie les mimiques, distribue des sourires charmeurs et des œillades plaintives qui confirment que son personnage utilise son charme autant qu’il le peut. La complicité de Magnum avec le spectateur, renforcée par le fait que la série sait parfaitement tirer parti de ses décors, très vite familiers, crée une réelle proximité, marque des feuilletons réussis dont l’univers semble réellement exister et qui reste en mémoire.

Soldats et espions, anciens et nouveaux centurions

La série n’appartient cependant pas seulement au genre de la comédie policière. Ses quatre personnages principaux sont tous, en effet, d’anciens combattants, certains étant passés par les services de renseignement (Higgins, Magnum). Le silence se fait quand l’un ou l’autre raconte un souvenir de guerre. Higgins, volontiers sentencieux, et qui possède un nombre infini d’anecdotes tirées de sa prodigieuse carrière et de sa non moins prodigieuse mémoire, sait alors écouter, conseiller, et les autres, au lieu de le railler, l’écoutent. On apprend ainsi, par exemple, qu’il a participé aux opérations contre les Mau-Mau, au Kenya, dans les années ’50, et qu’il y a assisté à des crimes de guerre commis par l’armée britannique. Magnum, quant à lui, n’est pas en reste d’histoires sombres, au Vietnam mais aussi au Cambodge, et son passage à l’ONI l’a mis en contact avec le monde de l’espionnage.

Frères d'armes
Frères d’armes

Les deux hommes cessent de se chamailler quand ils évoquent la guerre, et on les sent alors plus proches que jamais. Leur amitié, qui se développe au cours de la série mais reste marquée par des coups tordus et des querelles absurdes, se nourrit du respect mutuel entre anciens combattants. Il en va évidemment de même pour Rick et Terry, même si ceux-ci se confient moins. Plus jeune que Higgins, Magnum n’a connu qu’une guerre, alors que l’ancien sergent-major a parcouru le monde pour la Couronne et a, à l’entendre, combattu partout où il était possible de le faire sous le drapeau britannique.

L’un et l’autre sont les représentants d’empires qui se sont succédé. Higgins, personnage archétypal, incarne la grandeur mais aussi la morgue de l’Empire britannique. En uniforme la journée, en smoking le soir, arborant une veste d’intérieur après le dîner, il est à la fois d’une grande élégance et d’une parfaite désuétude. Sa culture, ses exigences intellectuelles ou son formalisme sont l’incarnation, en tout cas pour le public de l’époque, de ce qu’un gentleman anglais peut avoir de plus caricatural – et fascinant. Magnum, au contraire, ne saurait être plus américain : sympathique, simple, bavard, dépourvu de tout snobisme, adepte des plaisirs simples, il est sans complexe – sans être timide – et représente la puissance assumée des Etats-Unis, en particulier sous l’ère Reagan. Higgins et Magnum semblent ainsi se passer le relais d’une domination impériale. Au premier, l’Histoire, la gloire, la culture européenne, le raffinement. Au second, la simplicité et l’optimisme d’une jeune superpuissance, avec le tragique romantique d’une guerre perdue. Après tout, Higgins et Magnum ont en commun d’avoir livré des guerres (post)coloniales, ce qui ajoute, pour des spectateurs sans conscience politique, une touche d’exotisme et offre d’importantes possibilités scénaristiques.

Un peu de gravité
Un peu de gravité

Plus de trente ans après son lancement, Magnum reste une série extrêmement populaire, dont le souvenir est chéri par des millions de fans. On pourrait croire que le doublage français, forcément parfait, a créé une spécificité française, mais l’impact de la série aux Etats-Unis a été immense et son influence durable.

L’univers de Magnum, P.I, superficiel et incomparablement moins ambitieux que celui des grandes séries récentes, s’est révélé particulièrement attachant, alternant scènes de comédie et drames toujours surmontés. Higgins est devenu, sans doute plus encore que Magnum, un personnage véritablement mythique. Incarnation de l’autorité mais aussi de la dignité et de l’honneur, il incarne un modèle à la fois insupportable et inaccessible pour le détective. C’est peut-être grâce à lui que Magnum ne se laisse pas aller, avant de finalement réintégrer la Navy dans le dernier épisode de la série. Les huit saisons apparaissent alors comme une parenthèse dans sa vie, comme une période d’insouciance, une adolescence tardive et prolongée avant que le devoir ne se rappelle à lui.

« You’ll wake up one day/ But it’ll be too late » (« Hung Up », Madonna)

J’ai eu l’honneur d’assister au mois de décembre dernier, en compagnie de quelques journalistes et universitaires, à une projection privée du film de Lemine Ould Salem et François Margolin Salafistes. Je dis l’honneur, mais pas le plaisir, tant ce documentaire, courageux, est sans concession. Il n’est évidemment pas sans défaut, comme toutes les œuvres, mais ses qualités sont réelles et la démarche de ses auteurs, courageuse, se révèle indispensable par les temps qui courent.

Le film est ainsi l’occasion, grâce à l’admirable travail effectué par Lemine Ould Salem au Mali en 2012, d’exposer le discours de certains chefs jihadistes et de leurs idéologues. Froidement, de façon presque apaisée, ces responsables terroristes et ces intellectuels présentent leur combat (contre nous, évidemment) et leur programme, avancent des explications et des justifications, et ne montrent pas le moindre doute quant à l’issue de leur jihad. On est loin, à les entendre et à les voir, des nihilistes à peine alphabétisés d’Olivier Roy ou des adolescents gavés aux jeux vidéo de certains philosophes de pacotille. On est loin des ennemis sans projet et sans rationalité que nos ministres et leurs éminences grises veulent nous vendre, et le film permet à chaque citoyen de contempler ce que pensent et veulent les jihadistes que nous combattons.

On peut, naturellement – et c’est mon cas – ne pas juger indispensables certaines images d’assassinats, dans les rues de France, du Mali ou d’Irak, mais celles-ci, dans leur terrifiante crudité, nous confrontent à une réalité bien différente de celle, complaisamment diffusée par les autorités, des raids aériens en Syrie ou des chevauchées blindées au Niger. On peut également estimer que le titre, Salafistes, place tout le monde dans le même sac, et j’aurais sans doute préféré que le film fut intitulé Jihadistes. Ces remarques, qui ne sont pas anodines, n’enlèvent cependant rien à la qualité du documentaire, qui, à aucun moment, ne peut être accusé de faire l’apologie du jihadisme ou de faire montre de la moindre ambiguïté idéologique.

Hélas, et comme pour confirmer la panique qui s’est emparée de nos gouvernants depuis des semaines sinon des mois, il ne saurait être question de réfléchir et d’étudier nos ennemis. Il ne saurait être question de discuter le charabia qu’on nous inflige, entre islamo gangstérisme, barbares et novlangue niaisement moralisatrice. Il ne saurait être question d’ouvrir un livre ou de regarder un film qui ne soient pas le relais servile d’un pouvoir dépassé, trahi par sa propre ignorance, piégé par son arrogance. Il ne saurait être question de remettre en cause la ligne du parti, seul détenteur de la vérité, seul défenseur de la Patrie, seul capable de nous sauver – et ce même si son bilan dit exactement le contraire.

Il faut donc, évidemment, voir et méditer Salafistes, non pas pour y trouver la moindre justification au racisme de certains, non pas pour rejoindre le jihad – comme semblent pourtant le penser certains fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, ce qui, du coup, explique bien des choses – mais, au contraire, pour mieux combattre le terrorisme. Interdire ce film, le censurer ou limiter sa diffusion, alors qu’il montre au plus près nos ennemis, serait une nouvelle victoire remportée par les jihadistes sur nous. Elle ne serait pas la première, et au rythme où vont les choses, elle ne serait sans doute pas la dernière.

« Motel, money, murder, madness » (« L.A. Woman », The Doors)

A peine l’attaque terroriste perpétrée à Ouagadougou par AQMI avait-elle pris fin que nombre d’observateurs y voyaient une réponse d’Al Qaïda à l’Etat islamique (EI), et même l’influence de ce dernier sur l’organisation fondatrice du jihad mondial. On aurait tort, évidemment, de nier la compétition que se livrent les deux mouvements, et encore moins leurs désaccords. Dans sa revendication datée du 17 janvier, AQMI a d’ailleurs rappelé sans ambiguïté sa fidélité à Ayman Al Zawahiry, l’émir d’Al Qaïda, et confirmé sa stricte orthodoxie.

Voir dans l’Etat islamique la source de toute innovation opérationnelle révèle une ignorance pour le moins préoccupante. Organisation originale par bien des points, l’EI ne fait pourtant, comme Al Qaïda avant lui, qu’améliorer des méthodes déjà anciennes issues aussi bien des premiers temps du terrorisme tel que nous le connaissons, dans la seconde moitié du 19e siècle, que des logiques militaires basiques, à commencer par la multiplication et/ou le séquençage des actions afin de saturer les défenses de l’adversaire. En ne considérant que les cibles frappées et les modes opératoires mis en œuvre, il est ainsi évident que les attaques réalisées à Paris le 13 novembre (EI), Bamako le 20 novembre (AQMI) ou Ouagadougou le 15 janvier (AQMI) sont avant tout des actions inspirées de celles d’autres groupes jihadistes.

Il ne serait ainsi pas inutile que les commentateurs repensent à l’attentat commis le 23 octobre 2002 à Moscou contre le théâtre de la Doubrovka (plus de 1.000 otages, 130 morts) par des jihadistes tchétchènes, à l’attaque du complexe scolaire de Beslan en Ossétie du Nord, du 1er au 3 septembre 2004 (334 morts), ou à l’assaut contre l’Oasis Compound d’Al Khobar, en Arabie saoudite, le 29 mai 2004 (22 morts) par des hommes d’AQPA (1ère génération). Les exemples sont nombreux, et l’affaire la plus connue est sans doute celle de Bombay, du 26 au 29 novembre 2008 (168 morts), qui vit un commando frapper plusieurs objectifs dans le ville avant de prendre des otages et de se barricader dans des hôtels.

Il ne s’agit ici ni de nier l’originalité des principales organisations jihadistes ni de minimiser l’héritage opérationnel dont elles s’inspirent, mais simplement de prendre le recul nécessaire avant de replonger dans le combat. Alors que bien peu semblent capables de dépasser la première page des réponses de Google et que les administrations elles-mêmes en viennent à oublier leur propre histoire et leurs faits d’armes passés, savoir que des attentats, parfois majeurs, ont déjà eu lieu et ont déjà été gérés ne manque pas d’intérêt. Il ne faut pas plus se focaliser à l’excès sur les détails techniques (même si leur examen est essentiel pour les services opérationnels), et risquer de négliger le contexte politique des attentats. Le Premier ministre, révélant sa haute exigence intellectuelle, a récemment déclaré qu’expliquer revenait, à ses yeux, à un début de justification – en l’occurrence, des jihadistes. Cette saillie, proprement stupéfiante, a été admirablement ridiculisée mais elle a révélé une fascinante ignorance. Une des premières règles que l’on apprend quand on analyse les actes des humains, des organisations et des Etats est que chaque action repose sur une raison, fut-elle parfaitement idiote. Saluons cependant l’admirable franchise de l’auteur de la formule : en effet, il ne comprend rien au jihad, et le bilan de son action le dit mieux que tous les discours ou que toutes les polémiques.

De même que s’interdire de réfléchir aux motivations de ses ennemis est d’une telle idiotie que cela pourrait presque s’apparenter à du sabotage, sauter aux conclusions bâclées en négligeant le contexte ou la complexité est bien dangereux. Sans occulter la compétition entre l’EI et AQ, il faut donc, s’agissant de l’attentat de Ouagadougou, prendre en considération le contexte local et la situation régionale. Le Burkina a une histoire, son histoire, différente de celle de ses voisins (non, l’Afrique n’est pas la même, d’Alger au Cap), et AQMI, qui vient d’intégrer dans ses rangs l’élite du jihad sahélien que sont les Mourabitoun, mène d’abord un combat régional. Elle met en pratique le programme d’insurrection islamiste radicale qu’elle prône depuis sa création, elle affronte les Etats de la BSS et leur protecteur français, et il faut d’abord voir dans l’attentat du 15 janvier l’expression d’une dynamique locale qui, comme toujours s’agissant du jihad, a aussi une signification internationale. Il en va ainsi, par exemple, de l’attentat du 31 octobre contre l’Airbus russe dans le Sinaï.

Si les attentats commis par les groupes jihadistes orthodoxes peuvent évidemment être compris comme des réponses à l’irrésistible croissance de l’Etat islamique, il serait bon d’analyser tous leurs aspects, à commencer par les origines des terroristes, et toutes leurs conséquences. Il n’existe pas d’interprétation simple des phénomènes complexes, et c’est faire preuve d’un bien grand mépris à l’égard des victimes du jihad que de caricaturer les motivations de ceux qui les tuent. Hélas, la complexité ne fait ni vendre ni voter, comme le savent bien le Premier ministre et son ministre de l’Intérieur.

En territoire indien

Trois ans après le déclenchement de l’opération Serval au Mali contre AQMI et ses alliés, l’opération terroriste commise à Ouagadougou, les 15 et 16 janvier, rappelle que la France est confrontée aux limites de sa présence dans la région. L’intervention militaire déclenchée le 11 janvier 2013, authentique succès tactique, n’avait évidemment pas éradiqué les terroristes, comme le souhaitait le Président – dont les ambitions dans le domaine sont d’un constant irréalisme – mais elle avait permis à la fois le rétablissement de la souveraineté du Mali sur l’ensemble de son territoire et infligé des coups sévères aux jihadistes. Il est évidemment inutile de rappeler ici à ceux qui ne veulent rien comprendre que ces terroristes étaient présents et actifs dans la région bien avant la révolution libyenne. Un simple coup d’œil à la chronologie récente devrait permettre de lutter contre ce pitoyable lieu commun, mais encore faut-il avoir cette rigueur élémentaire.

Toujours est-il que les victoires initiales remportées par Serval n’avaient, sans surprise, rien réglé. Chassés, affaiblis, les jihadistes avaient su, comme sur d’autres théâtres, se disperser, se renforcer patiemment, et, utilisant notre impatience à leur avantage, attendre que le temps jouât en leur faveur. Finalement conscientes que la présence de nos troupes serait nécessaire bien plus longtemps que prévu, les autorités françaises avaient, pour dire les choses simplement, intégré les moyens et la mission initiale de Serval à l’opération Epervier pour créer le dispositif Barkhane.

Barkhane

Barkhane n’est, ni plus ni moins, qu’une opération de contre-insurrection régionale menée par la France sur les territoires de cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad, Mauritanie) avec l’accord, évidemment, de ceux-ci, afin de lutter contre les réseaux jihadistes. Il s’agit, ainsi, de dépasser les contraintes imposées par les frontières (et dont se jouent les terroristes) et de mener une action militaire cohérente et sans entrave. Le dispositif français, sans jamais l’avouer, est surtout conçu pour pallier les nombreuses insuffisances des forces locales et mener une politique que personne ne semble capable de conduire dans la région puisque la seule véritable puissance de la zone, l’Algérie, brille par son absence – et ce depuis 2009 et le sabordage de son propre dispositif. Alger, d’ailleurs, n’agit qu’en sous-main, surtout au Mali, et sans vraiment peser. On ne peut que le déplorer.

Quel que soit le discours officiel des diplomates et des militaires français, l’opération Barkhane doit être vue comme la reconnaissance par Paris de l’échec des indépendances de ses anciennes colonies. Laurent Bigot, qui a écrit ici une lumineuse tribune, avait chèrement payé en 2012 sa franchise et sa lucidité. Comme de juste dans notre admirable monarchie républicaine, on tue le messager pour ne surtout pas prendre connaissance du message.

Après des années, sinon des décennies, de formations, de stages, d’opérations conjointes, les forces de sécurité locales sont en grande partie inopérantes. Parfois dirigées par des hommes dont les compétences pèsent moins que leurs affiliations, mal équipées, parfois à peine payées, elles sont plus souvent un instrument de stabilité au service du régime que de véritables outils de souveraineté. La faute n’en revient pas aux hommes et aux femmes qui les composent mais bien à leurs dirigeants et à ceux qui les soutiennent, en Europe ou ailleurs. La lecture de certains rapports avant leur caviardage ou leur réécriture complète, à Bruxelles ou à Paris, est à cet égard édifiante. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire avec attention les communiqués de l’état-major français : les troupes de Barkhane frappent le plus souvent seules, et se contentent de conduire avec les unités nigériennes ou tchadiennes des ratissages au cours desquels on tire finalement assez peu. Au moins sont-ils le prétexte à de beaux sauts de guerre sur la passe de Salvador qui font les délices des afficionados sur Facebook.

Déployée sur trois pays, l’opération B arkhane concerne, en réalité, toute la région, de la Mauritanie et du Sénégal jusqu’à Djibouti. Les moyens qui y sont déployés, malgré leur importance (3.500 hommes, des avions de combat et de transport, des hélicoptères, etc.), paraissent bien insuffisants : ils sont supposés agir directement sur un territoire (Mali + Niger + Tchad) dont la superficie équivaut à celle de l’Inde. Avouons que ça fait peu d’hommes pour beaucoup de kilomètres carrés, et ce d’autant plus que la France n’a pas que ce fer au feu. Elle combat également en Syrie, en Irak, en RCA et semble même envisager d’aller refaire un tour en Libye. Republican hubris

A la faiblesse des moyens engagés s’ajoute la complexité d’une crise sans solution simple ou rapide. Le Sahel, ou la BSS si l’on reprend la nomenclature officielle française, constitue un fascinant cas d’école. Crise régionale, il est aussi composé de crises locales aux causes bien connues mais que personne ne parvient pour autant à résorber : tensions entre communautés, crises économiques (parfois structurelles), gouvernances imparfaites (voire franchement néfastes), phénomènes de regain religieux, etc. Rien de tout cela ne se règle à coups de discours enflammés et de plans technocratiques dont l’échec n’est pas politiquement envisageable. La stratégie française au Sahel contre les jihadistes n’en est ainsi pas une, et elle relève de la tactique : incapable, pour des raisons évidentes, d’apporter des réponses à des crises aussi anciennes et aussi profondes, que le jihadisme phagocyte et recycle, Paris met en œuvre une politique anti terroriste admirable dans son exécution et parfaitement inefficace à moyen terme.

On devrait savoir, pourtant, que la réponse militaro-sécuritaire ne peut être qu’une composante, indispensable mais insuffisante, d’une stratégie réellement ambitieuse contre le jihad. Vous me répondrez qu’il n’y a aucune raison qu’un Etat aussi aveugle aux défis qu’il affronte sur son propre territoire soit capable de faire preuve de lucidité hors de ses frontières, et vous aurez cruellement raison. A ce stade, à l’efficacité tactique des unités déployés répond l’absence totale d’impulsion politique de la part des autorités françaises à l’égard des gouvernements locaux. Aucune critique publique n’est formulée envers certains, malgré leur pratique du pouvoir, et ce silence nourrit évidemment la rancœur de bien des acteurs. De sauveurs, les militaires français sont ainsi devenus des occupants, accusés au Mali par les radicaux du sud de protéger les irrédentistes et par ceux du nord d’être les supplétifs des forces armées.

La situation, mal gérée dès le départ, est d’autant plus inextricable qu’aucun théâtre d’opérations contre des groupes jihadistes n’est jamais isolé. La lutte menée par les Français et leurs alliés contre AQMI est perçue – à raison – comme une partie d’un conflit plus vaste, à dire vrai presque mondial. Le jihad sahélien est évidemment lié à ceux menés en Algérie, en Tunisie, en Libye ou au Nigeria et au Cameroun, mais il est symboliquement connecté aux combats du Moyen-Orient ou de la zone pakistano-afghane. Les attentats réalisés ici répondent à ceux commis à là-bas, et les Français visés le sont autant en raison de l’action de la France dans la BSS qu’en raison de ce qu’elle dit et fait ailleurs.

La tendance naturelle des crises jihadistes à converger, au moins dans le discours des terroristes, donne toujours une dimension symbolique forte aux interventions militaires, en particulier occidentales. Cette réalité constitue une faiblesse à prendre en considération dès qu’une opération est planifiée, et elle rend encore plus impératif le besoin d’une véritable stratégie politique, incluant notamment un retrait du théâtre.

L’attentat perpétré à Ouagadougou doit ainsi être interprété comme la confirmation d’une dégradation de la situation régionale, et non comme un quelconque aveu de faiblesse (comment, d’ailleurs, peut-on penser cela ?). Il est, selon la bonne vieille logique jihadiste, la manifestation aussi bien de la situation locale (le Burkina a été épargné tant qu’il était un partenaire, aussi précieux qu’ambigu, des négociations avec AQMI) qu’un acte à dimension régionale (Ouagadougou abrite le QG de l’opération Sabre et accueille nombre de réunions entre services de renseignement, tout cela tournant évidemment autour de la BSS). Le défi est, enfin, directement adressé à Paris puisque l’attentat a été revendiqué par AQMI et les Mourabitoun (cf. ici), des groupes que les forces françaises traquent au Mali et au Niger depuis des mois sinon des années. Il faudra, une fois que le poussière sera retombée, peser les conséquences de cette prise de contrôle par AQMI du groupe du toujours silencieux Belmokhtar, les Mourabitoun devenant comme une sorte de branche dédiée aux opérations spéciales et/ou ambitieuses.

Le mode opératoire lui-même, que certains ont lié aux attentats de l’EI du 13 novembre, est surtout typique d’Al Qaïda et de ses alliés. On l’a vu à Beslan, Bombay, Nairobi, Garissa, In Amenas, Arlit et Agadez, Peshawar, et évidemment à Bamako le 20 novembre dernier (oui, une semaine après le carnage de Paris).

source : AFP
source : AFP

AQMI, en pointe contre la France, ne cesse de reprendre des forces et à échapper à un dispositif militaire qui, après avoir été dévastateur pour l’ennemi, ne parvient plus à l’empêcher de manœuvrer. Deux touristes australiens ont par ailleurs été enlevés dans ce même Burkina, autre preuve tragique s’il en était besoin que les affaires reprennent. Comme le note Jean-Dominique Merchet ici, moins de 10 engagements directs ont eu lieu en 2015 entre nos soldats et nos ennemis, pour un bilan certes appréciable mais aucunement décisif, et pour un coût exorbitant. Il serait sans doute temps de regarder les difficultés en face, et de méditer, par exemple, la puissante contribution d’Yvan Guichaoua. Mais j’imagine que ça aussi, c’est commencer à désobéir.

Le Graal, c’est la vie

La première vision des épisodes de Kaamelott a constitué un choc sévère pour l’amateur de la Matière de Bretagne que je suis depuis ma prime adolescence. Loin des chevaliers courtois et héroïques décrits par Chrétien de Troyes ou Sir Arthur Mallory, loin de l’héroïsme hollywoodien (Knights of the Round Table, de Richard Thorpe en 1953, par exemple) et, évidemment du chef d’œuvre de John Boorman, Excalibur (1981), la série d’Alexandre Astier, adoptant le format des fictions de M6, montre en effet des chevaliers bretons à peine plus fréquentables que les pires demi-sel des films dialogués par Michel Audiard.

Knights of the Round Table Excalibur

Je dois confesser qu’il me fallut quelques épisodes pour dépasser ce choc et me rallier au projet. Comme des millions d’autres, je fus finalement conquis par le comique des situations, la drôlerie des personnages, les dialogues ciselés, interprétés avec ce qu’il faut d’outrance par une troupe de comédiens manifestement enchantés de participer à la série. Devenue culte, Kaamelott nous séduit car elle est comme un miroir pour les Français : on y aime le verbe, les engueulades sans conséquence, les formules assassines, l’argot. On s’y bat mais on sait s’unir contre l’ennemi, qu’on amadoue plus souvent avec de la nourriture (le roi des Burgondes, Attila, Caius le centurion ou la délégation maure) que par la force des armes, et on s’y dispute en général pour des broutilles sans importance.

Kaamelott, pourtant, n’est pas qu’une farce. Nicolas Truffinet, dans Kaamelott, ou la quête du savoir (Vendémiaire, 2014), a ainsi montré que la série traitait aussi de la connaissance, de sa transmission, et de l’apprentissage. Perceval et Karadoc, aussi péremptoires que parfaitement idiots, évoquent ainsi irrésistiblement les Bouvard et Pécuchet du roman inachevé de Gustave Flaubert (1881), et Arthur, éduqué à Rome, esprit rationnel, est souvent bien seul face à ses sujets, y compris les plus puissants et les plus prestigieux d’entre eux.

Kaamelott

Alexandre Astier, en effet, est allé bien au-delà du simple divertissement. Bien sûr, mettre dans la bouche de chevaliers supposément courtois jurons et considérations triviales a été une idée géniale. Les héros en armure censés chercher le Graal picolent, sont confrontés à un quotidien sans relief, et leur vie s’écoule au rythme d’activités médiocres (Combien de batailles perdues ? De missions ratées ? De plans sabotés par pure bêtise ?) ou de réunions autour de la Table ronde au cours desquelles on fait bien rarement preuve de panache ou d’engagement. De prime abord, Astier semble ainsi s’être livré à une destruction méthodique du mythe, présentant des personnages risibles, d’une bêtise parfois confondante, que leur grossièreté place à mille lieues de la légende arthurienne et, surtout, de ses représentations à l’écran. Il suffit de comparer…

Pourtant, de cette accumulation de scènes cocasses émerge une authentique cohérence, qui révèle le projet de l’auteur. Dialoguiste remarquable, capable de trousser d’hilarants gags absurdes (et on pense parfois au film, lui aussi culte, de Terry Gilliam et Terry Jones Monty Python and the Holy Grail, en 1975), Astier connaît sa Matière de Bretagne comme bien peu d’entre nous et, au lieu de la trahir, il la revisite et la modernise sans jamais abandonner sa puissance et sa grandeur. Mieux, il l’humanise et nous fait partager les doutes d’Arthur, un roi de Bretagne bien seul.

Arthur

Kaamelott est ainsi la chronique de la solitude d’un homme écrasé par son destin, élu des Dieux contre son gré, sommé d’atteindre la grandeur et d’entraîner avec lui des compagnons dont la plupart sont incapables de la moindre élévation spirituelle. Arthur est sans doute un homme aux nombreux talents et aux grandes capacités, mais il n’en est pas moins homme, travaillé par le doute, proie de ses passions, victime de ses nombreux défauts. On le voit impatient, colérique, blessant à l’égard de ses subordonnés, odieux avec son épouse, méprisant à l’égard des gens du peuple. Rarement souriant, avide de solitude, le roi Arthur décrit (et joué) par Alexandre Astier est à l’opposé du chevalier courtois de la littérature médiévale. Il n’a guère de sagesse, ne tolère pas la médiocrité ou les manquements au devoir – mais s’autorise de nombreux écarts.

Par bien des côtés, Arthur de Bretagne est présenté dans la série comme un être égoïste, peu sympathique, mais il est également partisan du progrès social, hostile à la violence que ses compagnons pratiquent sans retenue, et doué d’un grand sens de la justice. Profondément humain par ses défauts, il s’élève ainsi par son sens politique, et, évidemment, son ambition morale. A l’écouter, à le voir tenter de dépasser la trivialité de son quotidien pour conduire ses chevaliers vers le Graal, on mesure la souffrance d’un souverain dont l’arrogance cache mal les questionnements, tiraillé entre la vie qu’il voudrait mener et celle que les Dieux lui imposent, alors qu’autour de lui s’affrontent, de plus en plus vivement au fur et à mesure des épisodes, des personnalités rivales puis opposées.

Kaamelott est ainsi bien plus qu’une série comique. Héritière d’une tradition millénaire qu’elle enrichit, elle redonne au mythe une modernité qui ne le trahit pas. Sans jamais se soucier de vérité historique (les anachronismes sont innombrables), elle présente un monde complexe, en train de changer, parcouru de barbares profitant de la chute d’un empire dont l’influence est omniprésente. Au-delà de la quête du Graal et de sa dimension religieuse, elle montre l’extrême solitude de l’exercice du pouvoir, ses nécessaires compromissions et le gouffre impossible à combler entre les principes, les ambitions et la réalité. A cet égard, Kaamelott doit aussi être regardée comme une série politique.

Le renseignement au cinéma : le briefing présidentiel

Instauré dans les années ’60, le briefing des services de renseignement fait au président des Etats-Unis marque le début de la journée du chef de l’Etat. Il lui permet, en quelques minutes, d’effectuer un tour d’horizon de l’actualité internationale et des menaces pesant sur le pays grâce au rapport présenté par des membres des agences spécialisées, parfois par leurs chefs en personne (comme ici).

Ces briefings sont évidemment l’occasion pour le président d’échanger de vive voix avec des responsables de services, ou certains de leurs cadres supérieurs. Parfois médiatisées, ces rencontres n’ont aucun caractère exceptionnel et participent de l’intégration du renseignement à la conduite des affaires du pays. Nul besoin d’être du même parti que lui ou d’être un camarade de promotion – voire un ancien mentor – pour avoir accès au président, et si vous n’êtes pas écouté, au moins êtes vous entendu. Le renseignement, s’il n’est peut-être ni folichon ni d’une parfaite rectitude morale, est intégré au processus de décision politique, et il semble plus compter aux Etats-Unis qu’en France, où les services sont concurrencés par des philosophes de comptoir, des éditorialistes omniscients et quelques personnalités médiatiques aux compétences mal cernées.

Jack

Le briefing présidentiel n’a donc rien d’inhabituel dans le cinéma américain, et on en compte même plusieurs dans Clear and present danger (1994, Philip Noyce), d’après Tom Clancy. C’est pourtant loin des intrigues d’espionnage et des récits de bataille qu’on en trouve une distrayante reconstitution.

Le Roi Lion (1994) de Roger Allers et Rob Minkoff.

Do you know what it means when a flag flies upside down?

Etats-Unis, hiver 2004. Alors que les médias suivent la seconde bataille de Falloujah, un policier militaire à la retraite, qui vient d’être informé de la possible désertion de son fils, de retour au pays mais qu’il pensait encore en Irak, décide partir à sa recherche. Laissant derrière lui son épouse dans une banlieue ouvrière du Tennessee, il gagne le Texas en voiture et apprend rapidement que son fils a été assassiné, qui plus est dans des conditions épouvantables. Il essaye de comprendre et finit par faire équipe avec une policière, jusqu’au dénouement.

Charlize Theron et Tommy Lee Jones

Sorti en 2007, Dans la Vallée d’Elah est sans nul doute un des grands films consacrés par Hollywood à la Troisième Guerre du Golfe. Sombre, poignant, par moment désespéré, il emprunte au récit policier – et même au polar – pour, sans jamais asséner de démonstration péniblement moralisatrice, placer l’Amérique face à ses démons. Paul Haggis, son réalisateur et scénariste, n’est, il faut le dire, pas le premier venu. Vétéran de la télévision, pour laquelle il écrit des séries depuis 1979 (il est même le créateur de Walker, Texas Ranger, c’est vous dire…), il a réalisé son premier film de cinéma en 1993 (Red Hot, un truc à oublier).

In the Valley of Elah

Venu de l’écriture au kilomètre de séries formatées pour les grandes chaînes américaines, Paul Haggis démontre au cinéma un véritable talent, et il s’impose avec Crash (2004), un film ambitieux qui lui vaut en 2006 deux Oscars (meilleur scénario, meilleur film). En 2005, il est également nommé pour le scénario de Million Dollar Baby (Clint Eastwood). Il est d’ailleurs le scénariste du diptyque du maître consacré à la Guerre du Pacifique (Mémoires de nos pères / Lettres d’Iwo Jima). Haggis contribue dans le même temps à la survie de la franchise Bond, en 2006, avec Casino Royale – de loin le meilleur film de la série – puis Quantum of Solace (2008), nettement moins bon.

Crash Collision

Million Dollar Baby

Mémoires de nos Pères

Lettres d'Iwo Jima

Casino Royale

Quantum of Solace

Fidèle à une longue tradition, le cinéma américain n’attend pas que tout le monde soit mort pour produire des films politiques. A cet égard, Dans la Vallée d’Elah, qu’il aurait été impossible de tourner en France, s’il est bien un film engagé, n’est pas le seul de la période et s’inscrit dans une vague d’œuvres hostiles à l’Administration Bush. Subtilement, il ne questionne cependant pas les raisons de l’invasion de l’Irak, et aucun des personnages du film ne se prononce d’ailleurs contre la guerre. Tout au plus certains reprennent en passant les motifs officiels (« But my son has spent the last 18 months bringing democracy to a shithole…») mais la plupart sont indifférents.

L’Amérique que nous montre le cinéaste est en effet morne, triste, indifférente. C’est le pays des zones résidentielles pauvres, des friches, des terrains vagues, des bars à soldats, des diners et des fast foods. On n’y écoute pas de musique, on n’y lit pas de livre, à peine le journal, et la radio en sourdine passe des messages patriotiques et les interventions d’auditeurs qui auraient mieux fait de ne pas appeler.

Dans la lumière froide d’un mois de novembre au Nouveau-Mexique, Tommy Lee Jones, exceptionnel (et nommé aux Oscars en 2008 pour ce rôle) se heurte à l’armée et à la police dans sa recherche de la vérité. Il s’associe, non sans heurts, à Charlize Theron, remarquable en policière isolée et mère célibataire, confrontée à la médiocrité intellectuelle et à la petitesse de ses collègues masculins, essayant de rester solide face à la violence du monde qui l’entoure. Ces deux personnages, si différents, se retrouvent autour de leur froideur feinte, de leur émotion contenue face aux drames qui les touchent.

Paul Haggis n’est pas un cinéaste de génie, mais il est un grand scénariste et un remarquable directeur d’acteurs. La distribution (Josh Brolin, James Franco, Jason Patric, Frances Fisher, Wes Chatham, Wayne Duvall) est d’une très grande qualité, au service d’un récit qui vous prend progressivement aux tripes. Susan Sarandon, en mère ayant perdu ses deux enfants, livre une prestation bouleversante.

Le film n’est pas un thriller, mais un authentique drame – tout comme l’est Missing, de Costa-Gavras (1982, avec Jack Lemmon et Sissy Spacek). Face à la perte de son deuxième enfant, Tommy Lee Jones affronte le bilan de sa vie, et les accusations de son épouse. Ses deux fils, morts sous les drapeaux, le renvoient au prix de son engagement et de ses convictions de patriote exigeant, capable de s’arrêter pour hisser correctement la bannière étoilée. Frappé par le deuil mais digne, il est l’incarnation de la douleur, et la scène de l’interrogatoire final est proprement extraordinaire. Tommy Lee Jones ne pleure pas, ou à peine, mais ses larmes contenues sont les nôtres.

Tommy Lee Jones et Susan Sarandon

Dans la Vallée d’Elah est le film de la résilience et de la prise de conscience. Père et mari ravagé par la culpabilité mais capable d’affronter la vérité, y compris celle des crimes de son fils, Tommy Lee Jones n’est rien d’autre que l’incarnation de l’Amérique découvrant les horreurs commises au nom de ses valeurs. Les soldats côtoyés au long de l’enquête n’ont rien de l’idéal militaire auquel Jones a adhéré toute sa vie. Son dernier fils, assassiné au Nouveau-Mexique par les frères d’armes avec lesquels il a commis des crimes de guerre, est la plus terrible illustration de la dérive d’un pays qui s’est progressivement et insensiblement déconnecté des idéaux qu’il prétend défendre.

Victor, mets-toi ailleurs.

Une rumeur persistante, qui court depuis des décennies, veut que Luc Besson soit un cinéaste. Il a, certes, réalisé des films (une vingtaine, selon IMDB) depuis le début des années ’80, mais le bilan général est calamiteux et notre homme s’est surtout imposé comme un industriel de talent, producteur ambitieux dont les réels succès économiques ont conduit à l’abandon de ses exigences esthétiques.

Tout avait pourtant bien commencé, et la critique avait même, à l’époque, salué Le Dernier combat (1983) ou Subway (1985), sorte de manifeste esthétique foutraque, clip géant typique d’une période où la forme primait sur le fond. Dans le paysage français du moment, d’un terrible ennui, ces deux films avaient eu un certain retentissement, mérité. Tout s’est pourtant rapidement gâté, et le troisième long métrage de Luc Besson, Le Grand bleu (1988) se révéla être un insupportable pensum, interminable, prétentieux, parfopis vaguement raciste (Ah, l’équipe japonaise…) bercé par la non-partition d’Éric Serra. On imagine sans mal un réalisateur de Plus belle la vie s’essayant à tourner comme Terence Malick, et on voit le résultat.

Jean Réno et Jean-Marc Barr

Il serait pourtant injuste d’affirmer que Luc Besson n’a pas de style, ou pas de vision, mais, simplement, son style et sa vision sont ceux d’un cinéaste qui n’a jamais quitté l’adolescence. Plus grave, ses scenarii et ses mises en scène ne visent qu’à flatter cette classe d’âge sans jamais exprimer la moindre ambition d’élévation, ou la moindre finesse. Le sentiment qui se dégage ainsi des films réalisés ou produits par Besson est celui d’une démagogie écœurante (Cf. la série des Taxi, des œuvres à peine dignes d’être qualifiées de téléfilms de consommation courante à côté desquels les épisodes de Fast and Furious, pourtant souvent lamentables, font figure de chocs esthétiques), aux personnages caricaturaux, recyclant sans fin les lieux communs les plus éculés (le pire étant Le Cinquième élément, recyclage poussif de toute la SF, de Métal hurlant à Blade Runner).

Taxi Le Cinquième Elément

Le cinéma de divertissement n’a rien d’infâmant, mais, de même que le manager d’un McDo n’a pas avoir à honte de ce qu’il fait mais doit être conscient de l’existence de brasseries ou de restaurants étoilés, le cinéaste qui se veut populaire doit faire son métier sans mépris pour ses spectateurs et sans illusion sur la portée artistique de ses œuvres. Manifestement, Luc Besson n’est pas Alain Chabat ou John Landis, et on ne peut que ressentir un malaise – grandissant au fur et à mesure de sa carrière – à la vision de ses films, de plus en plus démagogues, de plus en plus caricaturaux,  le pire étant probablement atteint à l’occasion de Jeanne d’Arc (1999), un récit ridicule et souvent hystérique – et qui ose passer après Carl Theodor Dreyer (1927), Victor Fleming (1948), Otto Preminger (1957), ou Jacques Rivette (1994), pas vraiment des cinéastes de seconde zone.

Jeanne d'Arc

Ça s’agitait déjà beaucoup dans Subway, mais le film était charmant de naïveté et reste, plus de trente ans après, plaisant (bien plus que, par exemple, le Robin des Bois de Ridley Scott). L’hystérie fait irruption dans le cinéma de Besson avec Nikita (1990), un des films d’espionnage les plus misérables et prétentieux qu’ii m’ait été donné de voir. Comme toujours, le cinéaste a su créer une belle distribution (ses acolytes Jean Réno, Tchéky Karyo, Jean-Hugues Anglade, et Anne Parillaud) mais il gâche tout, comme toujours. L’intrigue, vue et lue mille fois, aligne les clichés et relève du récit de grande consommation, de la Pulp fiction sans ironie, quatre avant le manifeste de Quentin Tarantino, autrement plus intéressant.

tumblr_inline_narsziLGFm1s9x8us

Uma Thurman

Besson aurait pu faire date en livrant un thriller décomplexé, irréaliste mais fascinant par sa maîtrise. Hélas, il n’y a qu’un pas du choc esthétique à l’enflure, et il est ici franchi sans complexe. Le cinéma de Besson n’est finalement que de la mauvaise bande dessinée mise en image, et les limites du cinéaste rendent l’exercice insupportable. Anne Parillaud, dans son rôle de paumée sexy devenue exécutrice des basses œuvres d’un service secret caricatural, n’est pas convaincante une seconde tandis que Jean Réno, en nettoyeur minéral, crée un personnage qui aurait pu être fascinant mais qui n’est que ridicule. Cette vision, enfantine, du monde du renseignement sera reprise dans Léon (1994), avec un casting international de grande valeur (Natalie Portman, Gary Oldman, Danny Aiello), pour un résultat bien supérieur mais pas encore satisfaisant – surtout si on le compare à Ghost Dog, la voie du samouraï (1999), de Jim Jarmusch, sur un sujet voisin.

Léon, reviens, etc.

Dans ses récits sur le pouvoir et l’espionnage, Luc Besson révèle un cruel manque de l’humour et une vision à la fois simpliste et paranoïaque du monde. On ne saurait lui reprocher d’avoir ses propres opinions, mais le simplisme vu dans ses films ne favorise pas des mises en scène légères ou des directions d’acteur subtiles. Il pourrait se contenter du divertissement, enchaîner les péripéties et nous épargner des scènes qui rappellent parfois, dans leur naïveté, le calamiteux film d’Alexandre Arcady L’Union sacrée (1988).

Nikita, polar hystérique surjoué, est typique du cinéma de Luc Besson : se voulant populaire, il est d’abord populiste. Le cinéaste, comme d’autres, rejette d’ailleurs les critiques en invoquant leur supposé snobisme et en mettant en avant le nombre d’entrées. L’argument est un peu court, usé et usé, de Claude Lelouch à Patrick Sébastien, et le succès financier n’est pas toujours révélateur du talent.