Quelqu’un dans les échelons les plus élevés de la hiérarchie, peut-être auprès du Directeur général, peut-être au cabinet du ministre, a donc eu la brillante idée de soutenir – sinon d’inspirer, sera-t-il suggéré avec un air de conspirateur – un projet de fiction consacré à votre chère administration afin, dit-on, d’en vanter le charme suave et mystérieux. Naturellement, lors de l’abondante promotion qui suivra, les uns et les autres, fonctionnaires et producteurs, officiellement les meilleurs amis du monde, mentiront comme on sait si bien le faire dans ces métiers. Alternativement, on affirmera que les policiers, les espions ou les militaires n’ont rien dit aux scénaristes, puis on glissera que si, bien sûr, on leur a offert un accès privilégié aux recoins les plus secrets de la cantine. Dans l’autre camp, on affirmera que ces mêmes scénaristes n’ont reçu que de rares informations, qui plus est parcellaires, avant d’avouer que la relation de travail a été si proche que certains des personnages sont directement inspirés de quelques-uns de vos collègues.
Pour votre part, vous garderez des visites de tous ces Messieurs-Dames un souvenir plus mitigé. Il aura d’abord fallu gérer l’extrême nervosité de vos chefs, pour lesquels le cinéma ou la télévision semblent être des inventions récentes (par rapport à la roue ou au gouvernail, c’est vrai). Voir ces hauts fonctionnaires ou ces officiers, aux carrières parfois très impressionnantes, rougir comme des écoliers devant des réalisateurs finalement peu connus ou des acteurs et actrices bien nés aura été d’autant plus touchant que vous les aurez vus gérer des cellules de crise, manipuler des sources et prendre des décisions difficiles – et certains d’entre eux auront même combattu (et pas un nœud de cravate réticent ou la grippe saisonnière).
Chez vos visiteurs, en revanche, vous n’aurez pu être que frappé par ce mélange d’arrogance et de fascination. Certaines des personnes que vous aurez rencontrées ce jour-là se seront révélées être des artistes très attachants, abordables, curieux, humbles, charmants, même, mais d’autres, en revanche, seront vues avançant dans les couloirs comme Howard Carter dans le boyau conduisant à la tombe de Toutankhamon, littéralement fascinés, plutôt inquiets, et à peine capables de vous dire ce qu’ils font là.
Et puis il vous aura fallu briefer l’acteur vedette, un garçon manifestement talentueux mais dont les opinions politiques valent celles de Fernand Naudin en matière de musique contemporaine. La séance avec lui aura duré des heures, dans une ambiance de plomb évoquant Z (1969), le chef d’œuvre bien connu de Costa-Gavras, et vous serez sorti de là épuisé et agacé. Puis, il vous faudra faire bonne figure lors des régulières séances de promotion, répondre aux questions des stagiaires ou supporter les plaisanteries ou la jalousie de vos camarades des autres administrations.
Bref, tout ça, c’est fini, tout le monde est content, à commencer par César, et quand César est content, alors tout va bien.
Un froid samedi soir de mai, et une nouvelle attaque, cette fois à Paris. Un peu plus d’un mois après les attentats de Carcassonne et Trèbes, un terroriste islamiste radical a donc de nouveau frappé. Son geste, revendiqué dans la nuit par l’Etat islamique, constitue une nouvelle preuve que la menace jihadiste n’a pas disparu. Conformément aux craintes, exprimées parfois depuis des mois sinon des années, elle est à la fois le fait de réelles cellules, parfois ambitieuses, et d’individus agissant de façon plus modeste mais pas moins meurtrière. A ce sujet, il serait bon que M. Fauvergue se rappelle des attentats de Barcelone et Cambrils et des fils qui remontent jusqu’en France avant de nous livrer son point de vue. Nous ne sommes nullement à l’abri d’attentats majeurs, et on ne remerciera jamais assez le fameux plombier de Villejuif.
Un de nos concitoyens est mort hier soir, d’autres ont été blessés, et l’onde de choc du traumatisme va toucher les dizaines de témoins. Il est bien trop tôt pour analyser le déroulement de cette nouvelle tragédie et il va falloir compter sur la presse pour sortir les éventuelles informations gênantes. A ce sujet, je suis d’ailleurs partagé : soit le terroriste était connu et a pu agir, et alors il y a eu erreur, mais les erreurs se corrigent – rarement, il est vrai ; soit il était réellement passé sous nos radars, et alors notre système a été lourdement pris en défaut, et c’est très embêtant. Nous le saurons bien assez tôt, et il faut, pour l’heure, penser à la personne assassinée hier et aux blessés, à leurs familles et à leurs proches. Ajout de 10h22 : Il nous faut aussi nous préparer au shit storm qui arrive, puisque le terroriste était « fiché S », selon la formule bien connue et dénuée de sens.
Troubles ahead
Il faut aussi saluer l’extrême réactivité des policiers, leur sang-froid, et leur professionnalisme Des progrès considérables ont été accomplis depuis le mois de janvier 2015, et l’attaquant d’hier a été neutralisé moins de dix minutes après le premier appel téléphonique à Police Secours. On est loin de certains échecs opérationnels, et on en connaît qui feraient mieux de ne pas nous raconter leurs exploits passés.
On ne sait pas grand-chose du terroriste lui-même, et tout au plus nous dit-on qu’il était français d’origine russe, né en Tchétchénie en 1997. A certaines réflexions lues ce matin à ce sujet, il me semble important de répondre par quelques points. Tous les jihadistes devraient dont être des Arabes ? La remarque est d’autant plus absurde que chaque jour nous apporte la démonstration du contraire, et encore cette nuit en Indonésie.
Tous les jihadistes ne devraient donc tuer et mourir que pour des causes les touchant personnellement ? Là aussi, cette croyance est parfaitement infondée, et toute l’histoire du jihad nous montre, depuis 30 ans, que les terroristes islamistes, convaincus de défendre une cause mondiale, se déplacent et frappent loin de leur terre natale. Les exemples sont innombrables, et les attentats du 13 novembre nous l’ont tragiquement rappelé. On pourrait aussi rappeler l’attentat de Boston.
Que le tueur d’hier soit né ailleurs pour assassiner ici ne m’étonne hélas aucunement, et cela pose de toute façon moins de questions que le fait de voir des Français nés, élevés et éduqués en France se retourner contre nous.
Une fois de plus, en réalité, à la colère face à cette attaque s’ajoute un mélange de honte et de dégoût. Honte de voir des syndicats de policiers violer les consignes de retenue de leur propre ministère.
Soyez calmes et responsables.OH MON DIEU !
Honte de voir des responsables politiques et autres éditorialistes de comptoir exprimer leur panique et leurs certitudes avant même que les faits soient clairement établis. Honte de les voir diffuser leur terreur alors que nous aurions bien besoin de calme dans la tempête. Dégoût de les voir se repaître de nos morts afin d’exprimer leur haine. Dégoût de les entendre se présenter comme des résistants alors qu’ils sont les collaborateurs objectifs de nos ennemis. Vos larmes et vos cris après les attaques qui nous frappent ne sont pas de rage mais de joie, alors que les pires de vos prédictions se réalisent. A moins qu’il ne s’agisse des plus belles.
Je l’ai déjà écrit, et je le redis, en détachant bien les mots : le succès d’un attentat se mesure à ses conséquences politiques, pas à son bilan initial, qui relève de l’opérationnel. Plus un attentat est meurtrier, évidemment, et plus ses conséquences seront importantes en raison de l’émotion suscitée, mais le dernier mot appartient, in fine, aux victimes, aux élus et à nous tous, communauté nationale. Face à une menace jihadiste très élevée, durable et évolutive, nous sommes les acteurs de notre survie en tant que société. Celles et ceux qui hurlent à la mort, écrivent des horreurs définitives après chaque tragédie sans rien en connaître (souvenez-vous des saillies de Manuel Valls après Münster) et appellent à de (fausses) solutions foulant au pied l’Etat de droit et les valeurs pour lesquelles nous nous battons et pour lesquelles nous sommes attaqués sont plus que les idiots utiles de nos ennemis : ils en sont, selon une tradition solidement établie dans ce pays, les collaborateurs candides et zélés.
Nécessité fait loi, et il peut arriver que l’on ait besoin, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) de compétences quasiment jamais réunies chez une seule personne : de réelles capacités opérationnelles et de non moins réelles capacités d’analyse. La hiérarchie, dans son infinie sagesse, décide alors de projeter un binôme répondant aux besoins.
Il peut s’agir de se rendre sur les lieux d’un attentat, voire d’épauler les autorités locales. Il peut s’agir de rejoindre un théâtre d’opérations extérieur afin d’y intégrer un dispositif plus vaste mais dans lequel vous resterez autonome. Il peut s’agir de mener une mission vraiment discrète, afin d’évaluer un walk-in, de rencontrer une autorité, voire de mener une véritable enquête.
L’attelage, naturellement, doit être équilibré et se nourrir du respect indispensable que l’analyste doit éprouver pour l’opérationnel et l’opérationnel pour l’analyste. On a vu des missions capoter lamentablement pour des histoires misérables, sans parler des postes dans lesquels quelques-uns ont même fini par se battre pour des raisons que vous préférez ne pas connaître. Il reste que le succès de la mission dépend aussi des conditions dans lesquelles elle se déroule. Tout peut échouer pour un détail, un impondérable, et il peut même arriver que votre contact, une fois rencontré, se révèle d’une utilité toute relative.
Fameux journaliste connu pour ses longues enquêtes et son style minéral, David Grann compte dans notre pays quelques admirateurs acharnés – dont certains se reconnaîtront et que j’embrasse. Ces disciples du maître vous vantent sa rigueur, son travail acharné, son éthique, et aussi son humilité. Il faut dire que Grann, malgré sa notoriété et les prix qui émaillent sa carrière, parvient toujours à s’effacer derrière son sujet. Evitant de se prendre pour un scientifique, il se contente de raconter des histoires, d’en démêler les fils et de révéler des mensonges. Ça n’est déjà pas si mal, tout le monde n’ayant pas la chance de pouvoir recopier des notes sur des coins de table en pensant devenir ainsi un spécialiste du Moyen-Orient.
La lecture de The Yankee Commandante, initialement publié en 2012 dans The New Yorker, m’a fortement impressionné, au-delà de l’intérêt du sujet. Plus récemment, c’est grâce au film, décevant mais attachant de James Gray, que j’ai lu La Cité perdue de Z, un livre paru en 2010, qui révélait déjà le goût de Grann pour les destins tragiques.
Les Editions Globe viennent de publier la dernière enquête de David Grann, La Note américaine, quelques mois après la sortie du livre original aux Etats-Unis sous le titre de Killers of the Flower Moon. Salué par la critique, malgré une traduction qui aurait mérité d’être correctement relue, ce nouveau texte fait le récit d’une longue série d’assassinats d’Amérindiens de la tribu des Osages sur leur réserve, située en Oklahoma, dans les années ’20.
Connue sous le nom, plus qu’évocateur, de « règne de la terreur », cette période de crimes, dont les conséquences se font encore sentir de nos jours chez les Osages, a permis l’essor du FBI en tant que service de police fédérale. Le livre de Grann est, en effet, passionnant à plus d’un titre. Non seulement il décrit une communauté terrifiée par les meurtres qui la déciment, non seulement il met en évidence l’étendue la corruption qui sabotait les enquêtes locales (certaines scènes évoquent même Les Incorruptibles, le film de Brian De Palma), et permettait l’élimination de témoins, mais il montre les conséquences criminelles de l’occupation puis de la colonisation des terres indiennes, surtout quand celles-ci sont riches. Le drame qui a frappé les Osages n’est naturellement pas isolé, et on pense, par exemple, à l’affaire Peltier et aux incidents des années ’70 entre les Sioux Lakota et le gouvernement fédéral.
Le récit que livre David Grann est la chronique du racisme, de la cupidité, et du crime comme mode de vie. On y mesure l’impuissance des Amérindiens face à une société qu’ils ne comprennent pas, qui les méprise et les vole. C’est aussi le portrait d’un tueur effrayant et de ses complices, à l’œuvre dans un chapitre particulièrement glauque de la longue tragédie qu’a été la conquête de l’Amérique du Nord.
L’enquête aborde surtout la naissance du FBI, et l’émergence, moins mise en avant par les critiques, de méthodes modernes d’enquête et d’analyse. On y voit le monde des shérifs disparaître progressivement au profit de fonctionnaires désireux de construire des dossiers solides reposant sur des raisonnements rigoureux (Cf. en particulier la page 135, consacrée à la gestion des renseignements recueillis, ou la page 196, traitant de la question centrale du classement des données).
Tout autant qu’une enquête consacrée au « règne de la terreur », le livre de David Grann est donc aussi un livre sur les débuts du FBI. On y apprend, sans surprise, que le jeune et ambitieux directeur de ce nouveau service, un certain Edgar J. Hoover, avait parfaitement compris la nature éminemment politique de son activité. Comme des dizaines d’autres chefs de SR après lui à travers le monde, il avait admirablement saisi que l’important n’était pas tant de remplir sa mission que de convaincre le public et les responsables politiques que c’est le cas et que tout se passe comme prévu. Grann explique ainsi de quelle façon le Bureau a mis en scène son implication dans la résolution des crimes en se concentrant sur la seule affaire Hale et en évitant soigneusement de se mêler des autres meurtres. Ce faisant, Hoover évitait à la fois de possibles échecs de ses enquêteurs et, surtout, des questionnements gênants sur le nombre réel d’assassinats d’Osages et donc l’ampleur du phénomène. Comme cela est expliqué p. 318, « les spécialistes et les chercheurs qui se sont penchés sur ces meurtres estiment que le nombre de morts se compte en dizaines, si ce n’est en centaines. »
L’important n’était pas ici la justice mais la survie d’une administration encore jeune et la défense, et rien de tel pour cela que d’assurer qu’il n’y avait pas de failles. Déjà – et tant pis pour les cadavres.
Les réveils trop tôt ou les nuits dans l’avion vous offrent la possibilité de regarder des films seuls, sans les imposer à vos proches, et donc sans avoir à subir leurs regards affligés. Certains de ces films, en effet, sans être authentiquement nuls, ne font pas honneur au 7e art, et il faut bien admettre que les thèmes qui nous occupent ici (renseignement, action clandestine et autres délices relevant de la raison d’Etat) ont nourri sur les écrans de cinéma ou la télévision quantité d’œuvres calamiteuses. Antoine Fuqua, qui a déjà eu les honneurs de ce blog, semble s’être fait une spécialité de ces films caricaturaux, qui, au fur et à mesure de leur déroulement, se perdent dans l’outrance jusqu’à devenir des gâchis consternants.
Fuqua, qui ne manque pourtant pas de savoir-faire, ne cesse, en effet, de gâcher des idées et de dériver. Nourri de bonnes références mais dépourvu de la moindre finesse, il est en passe de devenir le Wolfgang Petersen ou le Simon West afro-américain et ne cesse de mettre en scène, pour des raisons sans doute aussi bien idéologiques que commerciales, la lutte menée par des hommes seuls contre la violence du monde.
Dans ses deux meilleurs films, Training Day (2001) et Brooklyn’s Finest (2009), il avait étudié de façon plutôt attachante les figures de policiers de Los Angeles et New York. Les issues tragiques de ces deux films avaient confirmé un véritable pessimisme, voire une lucidité résignée, face à la réalité.
Fuqua, hélas, ne se bonifie pas. Déjà, en 2007, on l’avait senti tenté par des récits aux présupposés idéologiques douteux rappelant la production des années ’70 et ’80, à commencer par la filmographie de Charles « Mr. Majestyk » Bronson.
La figure du héros solitaire est vieille comme le monde, et elle évolue avec lui. Au cinéma, on l’a souvent vue sous les traits de cowboy taiseux, de détectives privés faussement cyniques ou de policiers fatigués mais tenaces, et depuis quelques décennies, elle est désormais incarnée par d’anciens espions ou des retraités des forces spéciales. En 1985, alors que la télévision américaine est en pleine révolution, CBS commence à diffuser The Equalizer, une série à la croisée de plusieurs genres dont le personnage principal, un ancien membre de ce qu’on imagine être la CIA, propose ses services de justicier pour expier les fautes commises dans sa carrière au nom de la raison d’Etat.
Incarné par l’acteur britannique Edward Woodward, Robert McCall offre à New York ses services via les petites annonces de la presse quotidienne. Il bénéficie de l’aide d’un ancien membre des SEALs, joué par Keith Szarabajka, et est discrètement soutenu par ses anciens employeurs. Correctement jouée et filmée, la série (1985-1989) est typique de la période, entre effets de style et noirceur, mais n’a pas laissé de souvenirs particuliers, essentiellement en raison de scenarios peu originaux et d’une formule rapidement parvenue à ses limites.
En 2014, Antoine Fuqua, toujours dans les bons coups et mettant ses pas dans ceux de Michael Mann, choisit d’adapter la série à l’écran, sur un scénario de Richard Wenk, un garçon spécialisé dans les bleuettes et autres comédies intimistes (Le Flingueur, en 2011 ; Expandables 2, en 2012). Prenant la relève de Woodward, Denzel Washington devient un nouveau Robert McCall, employé dans un magasin de bricolage, collègue agréable et célibataire sans histoire.
Quinquagénaire solitaire, homme d’habitudes sinon de maniaqueries, cette nouvelle incarnation de l’Equalizer évoque initialement le Morgan Freeman de Se7en. Souriant, patient sinon placide, il n’a rien, cependant, de la lassitude de l’inspecteur Somerset et dégage une force tranquille. C’est aussi, comme on le découvre après une longue et assez habile mise en place, que notre débonnaire vendeur de planches est, en réalité, une machine à tuer sans pitié, capable de transformer un bureau en champ de bataille et même d’évaluer le temps que cela prendra.
C’est à partir de cette scène que le film oblique vers la série B d’action pure, dépourvue de la moindre originalité. Fuqua, comme d’autres avant lui, compense son manque d’idées par une violence décuplée et les types que tuent McCall ne connaissent pas de fins paisibles. Cette surenchère illustre une nouvelle fois la transformation de l’opérationnel surentraîné en véritable superhéros – voire, ce qui n’a rien de si surprenant, en véritable psychopathe, voisin souriant le jour et assassin glacé la nuit. D’autres explorent ce filon méthodiquement, comme les créateurs de la très médiocre série Taken, avec Liam Neeson.
Le réalisateur pousse ici jusqu’à l’absurde la figure de l’opérationnel indestructible et insaisissable, même s’il prétend lors de ses interviews avoir cherché une forme de réalisme. L’intrigue, ridicule, aurait pu servir à n’importe quelle parodie, et elle est donc condamnée d’avance : en organisant une confrontation, forcément mortelle, entre le héros, intrinsèquement invincible, et la mafia russe, peu connue pour sa miséricorde, le scénario s’enferme dans un affrontement de plus en plus violent, qui suit une intrigue devenue parfaitement linéaire – et qui s’achève par une scène, en Russie, qui ferait passer Moonraker (1970, Lewis Gilbert) pour un documentaire d’Arte sur l’astrophysique.
Fuqua, paradoxalement, démontre aussi une véritable maîtrise technique, ce qui lui permet d’aligner des scènes bien faites, hélas déjà vues mille fois. Il lui manque, désespérément, un véritable scénariste et des producteurs.
Le film, enfin, accumule les références très appuyées. Interprétant le superméchant que se doit d’affronter tout superhéros, Marton Csokas arrive tout droit du 2e film de la saga Bourne, tout en en empruntant au personnage de Gary Oldman dans Léon, le film bien connu de Luc Besson (encore lui) – et un gage, comme chacun sait, de grande finesse.
La scène finale, qui voit Denzel Washington s’éloigner placidement dans la rue, sous un soleil radieux, des sacs de provision dans les bras, est illustrée par la fameuse reprise par Moby du morceau de Joy Division New Dawn Fades, initialement parue en 1979 sur l’album Unknown Pleasures. La version de Moby avait déjà illustré en 1995 une scène légendaire de Heat, le chef d’œuvre de Michael Mann, avant de figurer en 1997 sur une compilation thématique du musicien.
Fuqua, qui assume donc ses hommages, est plus que jamais un faiseur. Techniquement au point, il se perd dans la répétition, voire des pastiches involontaires. Ne résistant à aucune facilité, il aligne même fortes pensées (« Quand on invoque la pluie, il faut savoir gérer la boue », fallait quand même le faire) et scènes de vétérans « dont le silence dit bien des choses ». Bref, ça passe en fin de nuit, mais ça ne vaut pas grand-chose. Il y aura donc une suite.
Six mois après les assassinats de deux jeunes femmes à Marseille, le jihadisme vient encore de tuer dans notre pays. C’est peu de dire que nous étions quelques-uns à le redouter, tant les propos victorieux entendus ici et là nous semblaient parfaitement déconnectés de la réalité. Agressions dans les prisons, évasions de jihadistes détenus en Irak et en Syrie (oh, la riche idée de les laisser là-bas !), revenants perdus en route, 17 attentats déjoués en 2016, 20 en 2017, etc. Il fallait être d’une troublante candeur pour imaginer que la pause qui durait depuis quelques mois pouvait être chose qu’un répit passager. Les chiffres, d’ailleurs, diffusés par le CAT ne sont pas si difficiles à comprendre, et ils ne rendent pas optimiste.
La série d’attaques d’hier matin a été rapidement revendiquée par l’Etat islamique, comme pour nous narguer. Et c’est là que, malgré une profonde lassitude, je vais me laisser aller à énumérer quelques points.
1/ Non, l’EI n’est pas « au plus bas ». La simple fréquentation de la presse irakienne et la lecture des bilans du CentCom ou des articles de fond – rarement écrits en français, hélas – confirment au contraire que le groupe, vaincu en tant que proto-Etat, est plus que jamais actif. Il tue, recrute, mute, et ne renonce pas.
2/ Si, évidemment, l’EI diffuse des vidéos. Là aussi, il suffit de consulter Jihadology, de suivre Vegeta Moustache et HistoricoBlog4, les fameux increvables veilleurs, pour savoir le groupe, après une courte interruption, a repris ses émissions de propagande. Là encore, il ne serait pas inutile d’inviter dans les médias des gens qui bossent plutôt que les brochettes habituelles d’escrocs, saboteurs, gourous en tablier, mythomanes et autres propagandistes en mission.
Extrait d’une vidéo diffusée hier par un groupe qui n’en diffuse plus.
2Bis/A ce propos, le traitement de la tragédie d’aujourd’hui nous confirme qu’aucune (RPT : AUCUNE) leçon des années passées n’a été retenue par une bonne partie de la presse, et on invite tout le monde pour dire n’importe quoi, peu importe. Hier après-midi, par exemple, une amie, spécialiste reconnue de l’Afrique de l’Est, a même été invitée pour parler d’un attentat dans l’Aude commis par un jihadiste marocain. On a aussi entendu une poignée de vieux beaux (que l’on pensait carbonisés) donner leur opinion – fort heureusement sur une chaîne en ruine. On a aussi subi la logorrhée pleine d’aplomb d’un type dont l’influence délétère sur le renseignement (intérieur et même extérieur) français coûte des vies depuis trop longtemps. Certains des grands médias, en donnant la parole à des personnalités totalement déconsidérées au nom d’un mélange de copinage et de paresse intellectuelle, participent à la décrédibilisation de toute la presse. Avant même de voter des lois absurdes contre les mensonges ou d’aller accuser, à raison, d’ailleurs, les trolls russes et les propagandistes pro-syriens, dites-vous bien que donner la parole à des imposteurs fait du mal à tout le monde, et à notre démocratie. Il ne tient qu’à vous de ne pas les inviter, mais il faudrait alors chercher des compétences (elles sont innombrables) et casser cette routine si confortable. Pourquoi servir des plats raffinés puisqu’à vos yeux le public se satisfait de trucs moisis ?
3/ L’explication psy ne suffit JAMAIS, quand elle n’est pas, tout simplement, risible. Les études ne manquent pas, elles sont aisément accessibles, parfaitement claires et argumentées. Et si vous ne parvenez pas à concevoir/accepter l’existence de projets idéologiques délirants et sincèrement défendus, je vous conseille d’ouvrir un livre d’histoire. Plusieurs, mêmes.
4/ Avancer, pour expliquer un échec des services, le fait que le suspect pratiquait la taqiya est un naufrage. Les militants d’Action Directe ou de l’IRA se dissimulaient aussi…
5/ Les attentats d’hier montrent qu’ils auraient pu être pires si le travail de RETEX n’avait pas été fait. A la différence d’un ancien DGPN, au bilan bien connu, ou du chef d’une unité d’intervention dont la seule contribution semble avoir été un moment de régulation du trafic sur le périphérique, un matin de janvier 2015, les gens sérieux travaillent, étudient l’ennemi et ses méthodes, et ils s’entraînent. Au mois de décembre dernier, un exercice plus que pertinent avait ainsi été conduit à Carcassonne, et il reposait sur l’observation attentive des pratiques des terroristes. Tout le monde, forcément, n’a pas cette rigueur, tant il est vrai qu’il est plus facile de mentir à des journalistes fascinés et de geindre à l’Assemblée que de bosser ses dossiers.
5Bis/ A cet égard, ceux qui osent évoquer un complot sont indignes de partager la bauge du plus abject des porcs. Quand l’ennemi attaque selon un mode opératoire anticipé par nos tacticiens, c’est que ces-derniers ont bien travaillé, et pas qu’ils sont complices. Une fois de plus, au lieu de rendre hommage à ceux qui nous défendent, ces fameux patriotes se délectent de nos morts et pactisent objectivement avec l’ennemi en jouant sa partition. C’est, à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche, une tradition solidement établie, qui nous mène de Moscou à Sigmaringen et des camps de concentration vietnamiens à Damas.
6/ Comme à Londres l’année dernière lors de l’attentat de Westminster, l’attaque d’hier aurait donc été menée, à en croire le ministre, par un acteuren apparence périphérique de la mouvance jihadiste. Identifié par les services, fiché, surveillé jusqu’en 2017, le terroriste aurait même donné le change jusqu’à en convaincre quelques-uns, ce qui devrait nous conduire à nous poser, encore et encore, quelques questions gênantes au sujet de l’efficacité des mesures votées, dont on nous disait qu’elles nous sauveraient, et des capacités analytiques de certaines administrations. Ce passage de l’article du Monde qui lui a été consacré fait frissonner :
Bravo à tous.
D’un côté, le ministre, obéissant la règle bien connue de l’infaillibilité de l’Etat, avance des explications creuses et dépourvues de la moindre argumentation. Comment, en effet, faire preuve d’autant d’assurance au sujet d’un attentat qui vient de se produire alors que, justement, on ne l’a pas empêché et qu’on vient d’avouer qu’on ne surveillait plus le suspect ? A un certain stade, l’esbroufe, ça se voit. Comme à son habitude, le procureur Molins, pour sa part, s’en est tenu aux faits, et ils sont inquiétants.
On peut cependant parier qu’aucune enquête sérieuse à la recherche d’éventuels dysfonctionnements n’aura lieu et que les parlementaires ne pourront pas entendre les responsables. On peut aussi s’attendre à ce que notre bon roi, sans doute en train de fulminer en son palais, ne sacrifie un échelon intermédiaire afin d’apaiser la colère du peuple. Ça ne rendra pas sa task force plus efficace, ni ses conseillers plus pertinents, mais ça nous occupera.
6Bis/ Et d’ailleurs, il n’y pas de loup solitaire. Je ne peux pas vous le dire plus clairement, et ça a été démontré des centaines de fois. Les professionnels vous le disent et l’écrivent, les chercheurs le confirment, et même le New York Timesl’a compris. C’est dire.
6Ter/ Oui, l’ennemi frappe brusquement. Il n’appelle pas Stop Djihadisme ou Mme Bouzar pour dire qu’il s’apprête à tuer des gens. Si vous déplorez la rapidité des terroristes, changez de métier et élevez des escargots.
7/ Comme je l’ai écrit ici, la dangerosité des acteurs du jihad ne dépend plus de leur nature. Terroriste projeté ou sympathisant local, vétéran ou novice, les jihadistes, conseillés par l’abondante littérature diffusée depuis des années par AQPA ou l’EI, savent innover, s’adapter, identifier des cibles et les frapper. Là encore, on ne peut que hurler de rage en entendant certains commentateurs aligner clichés et grossières erreurs factuelles sur les ondes. Et il est permis, aussi, de s’interroger au sujet du concept même de radicalisation : on ne la détecte pas toujours, on ne parvient pas à l’évaluer, à peine à la prévenir, mais presque jamais à la casser.
7Bis/Le Ministre de la Police s’est d’ailleurs une nouvelle fois couvert d’une gloire éternelle hier. D’abord, en se rendant précipitamment à Trèbes, où, entouré de sa suite, il n’a sans doute aucunement gêné les forces de l’ordre. Ensuite en fonçant à un bout du pays pour y observer un attentat sans envisager une seule seconde qu’une autre tragédie puisse survenir à Brest, Strasbourg ou Nice. Le pauvre homme aurait été bien embêté, à voler d’attentat en attentat, alors que sa place est au ministère, aux commandes. Quand apprendrons-nous ? Enfin, la clarté de ses explications a montré toute la maîtrise qu’il avait de ce dossier, à moins que personne dans son entourage n’ait été capable de lui écrire trois lignes d’éléments de langage. L’affaire, hélas, promet de mauvaises surprises.
On m’a dit de venir, pas de venir avec des bagages. Pourquoi, il fallait que j’en prende ?
8/ Les attentats de Carcassonne et Trèbes confirment que la menace jihadiste couvre tout le territoire. On le savait depuis 1995, on l’a redécouvert en 2012 avec l’affaire Merah, et les attaques qui se succèdent depuis le mois de décembre 2014 ne font que montrer que la France est visée dans chacun de ses recoins. Les cibles sont innombrables, les opérations adverses pas toujours évitables, et tout repose donc sur la capacité des forces d’intervention et des services de secours à y faire face. Il se trouve que dans bien des cas tout le monde n’a pas été formé et que les chefs de certaines unités de première ligne, littéralement abandonnés par l’Etat, doivent se former seuls à la menace et se procurer comme un simple chercheur les documents diffusés par les jihadistes afin de savoir ce qui se trame. Quant à disposer de textes de doctrine ou d’évaluations centralisées de la menace, hein… La lutte contre le terrorisme est supposée être une priorité, mais il faudra penser à expliquer à Sa Majesté que tout le monde ne joue pas le jeu.
9/ Un juge qui vous explique qu’avec lui rien de tout ça ne serait arrivé ne mérite que votre mépris. La lecture de son bilan judiciaire vous le confirmera, tout comme la réaction ulcérée des victimes du 13 novembre. Un tel homme n’a pas sa place dans les médias, et à peine à son poste.
10/ Au milieu de ce marasme, face à un ennemi qui ne désarme pas et dont les moindres succès sont commentés par des hordes de trolls paniqués et de responsables politiques indécents, le lieutenant-colonel Beltrame a démontré hier une grandeur admirable. Son sacrifice, son courage, son sang-froid devraient être salués et montrés en exemple, y compris au-delà de nos frontières. Très humblement, je ne peux que m’associer ici à la douleur de ses proches et de ses camarades, en attendant l’hommage que la Nation lui rendra.
Steven Spielberg est devenu un mythe, l’incarnation du classicisme hollywoodien dans tout ce qu’il a de grand et d’unique. Cinéaste surdoué, capable de réaliser des monuments de la science-fiction, de révolutionner le film de guerre ou le cinéma d’aventure, ou même de montrer la Shoah au grand public, il ne s’est jamais départi d’une conscience politique aigue qui l’a fait traiter de l’esclavagisme, du racisme, du terrorisme ou des dangers de certaines pratiques policières.
Récompensé par trois Oscars, couvert d’honneurs, membre émérite d’une génération de cinéastes dédiés au divertissement (George Lucas, Robert Zemeckis ou Joe Dante), figure majeure du Nouvel Hollywood, Spielberg n’a cependant pas que des qualités. Peut-être par crainte de ne pas être compris, il gâche ainsi régulièrement ses films par de lourdes démonstrations qui nuisent à son propos. La fin de Saving Private Ryan (1998), par exemple, faite d’entretiens avec des familles de soldats, aurait été coupée au montage chez n’importe qui d’autre. Pas chez lui. Spielberg, en effet, est un réalisateur tout puissant, qui fait se déplacer les foules sur son propre nom, et il ne fait guère de doute que cette totale indépendance lui est néfaste en écartant de son chemin les critiques.
En 2015, par exemple, traitant enfin de l’espionnage, un genre majeur du cinéma occidental auquel il ne s’était pas intéressé jusque-là, il livre un film bancal, imparfait, et pourtant attachant. Intitulé Bridge of Spies, en référence au surnom gagné par le pont Glienicke, qui servit pendant la Guerre froide de point d’échange entre les blocs, celui-ci s’essaye, une nouvelle fois, à la reconstitution historique mais se perd en route.
Tout commençait pourtant merveilleusement bien. La découverte d’un « illégal » soviétique, magistralement interprété par Sir Mark Rylance (Oscar du meilleur second rôle masculin), promettait une intrigue faite d’agents-doubles, de boîtes-aux-lettres mortes (BLM), de négociations secrètes tendues et de manœuvres complexes entre services de renseignement. La perspective de voir ce colonel échangé contre Francis Gary Powers, abattu au-dessus de l’URSS, sujet du film, laissait espérer une intrigue digne de Le Carré, mais Spielberg passe à côté de son sujet.
Evidemment, tout cela est parfaitement filmé. On retrouve, par exemple lors des séquences consacrées à l’édification du Mur de Berlin, la maestria de Spielberg dès qu’il s’agit de filmer des scènes dramatiques de grande ampleur. Le film, pourtant, ne fonctionne pas. La reconstitution de l’affaire Powers est médiocre et déséquilibre l’ensemble. Nous étions partis sur une affaire d’espionnage, et on nous inflige une séquence pakistanaise bâclée, tandis que la détention du pilote américain est à peine traitée. Quant au chapitre berlinois, il est loin de ce qu’on pouvait attendre de Spielberg, ici bien en-dessous de Tony Scott Spy Game (2002) ou de la minisérie The Company (2007, d’après le chef d’œuvre de Robert Littell).
Le sujet du film, en réalité, n’est pas tant cette affaire d’échange d’espions que la personnalité de celui qui le rend possible, l’avocat James Donovan. Tom Hanks incarne à merveille l’archétype du héros américain de l’âge d’or. On pense à Frank Capra, à Robert Mulligan ou à Howard Hawks tandis que, père attentionné et avocat talentueux, il défend les principes de son pays contre ceux en charge d’assurer sa défense en première ligne.
Le Donovan que nous montre Spielberg est, à l’instar du procureur Garrison filmé par Oliver Stone dans JFK (1991), un patriote ET un démocrate. Bien plus qu’un simple juriste sourcilleux, il est persuadé que l’exemplarité de la justice américaine contre les ennemis du pays est une nécessité morale et politique, et une arme d’une grande valeur. Sans la moindre illusion quant à la culpabilité et la dangerosité de celui qu’il défend, il prononce devant la Cour suprême un discours vibrant :
Mr. Chief Justice, and may it please the court. “The Cold War” isn’t just a phrase, Your Honors. It’s not just a figure of speech. Truly a battle is being fought, between two competing views of the world. I contend that Rudolf Ivanovich Abel — Colonel Abel as he was called even by the men who arrested him — is our foe in that battle.
He was treated as a combatant in that war until it no longer suited our government to so treat him. Accordingly, he was not given the protections we give our own citizens. He was subjected to treatment that, however appropriate to a suspected enemy, was not appropriate to a suspected criminal
I know this man. If the charge is true, he serves a foreign power — but he serves it faithfully. If he is a soldier in the opposing army — he is a good soldier. He has not fled the battle to save himself; he has refused to serve his captor, he refused to betray his cause, he has refused to take the coward’s way out. The coward must abandon his dignity before he abandons the field of battle. That, Rudolf Abel will never do. Shouldn’t we, by giving him the full benefit of the rights that define our system of governance, show this man who we are? Who we are: is that not the greatest weapon we have in this Cold War? Will we stand by our cause less resolutely than he stands by his?(C’est nous qui soulignons)
Eric Ciotti n’a pas été contacté pour ce rôle.
Tout cela, naturellement, est d’une magnifique candeur, alors qu’à la même époque les Etats-Unis se commettent avec certaines ordures d’Amérique latine – les autres ordures étant défendues par Mme Lancelin et ses amis – ou s’apprêtent à dévaster l’Asie du Sud Est. Candide, mais également d’une absolue pertinence. Le film, sorti en 2015, porte, comme toujours chez Spielberg, un message moral impossible à ignorer : il est question ici de valeurs contre les tentations autoritaires et populistes de vengeance ou de guerre à outrance. Il est question ici de ne pas transiger, ni avec la défense du pays, ni avec les valeurs qui font que ce pays, justement, est attaqué par les Soviétiques. Il est question ici de maîtriser sa force afin de ne pas se perdre et d’avoir confiance en ce qu’on est face à ses adversaires.
En cela, Le Pont des espions, malgré ses défauts, est une œuvre d’un magnifique classicisme, mettant en scène une Amérique rêvée et rappelant des points fondamentaux. Plus qu’un cinéaste de divertissement suprêmement doué, Steven Spielberg est l’explorateur infatigable de cette Amérique mythique, et on le qualifiera sans doute un jour de grand moraliste. Comme tous les moralistes, il peut être assommant ou lourdaud, mais comme tous les moralistes, il assène aussi des leçons durables. Aux espions soviétiques ont aujourd’hui succédé – ou, plutôt, se sont ajoutés – des jihadistes, et la lutte que nous devons mener contre eux, sans répit, ne saurait s’affranchir des principes qui font que la France n’est ni la Syrie, ni l’Arabie saoudite. C’est ce que nous dit James Donovan lorsqu’il plaide, et accorder à ses ennemis capturés ce qu’on voudrait qu’ils nous accordent n’a rien d’un caprice ou d’une manifestation de vain panache. C’est, en réalité, une nécessité.
Lors de ma première mission au Caire, il y a très longtemps, un de nos officiers sur place me dit, alors que je découvrais la ville et le pays : « Et surtout, tu ne vas jamais seul dans un commissariat. Tu n’es pas certain d’en ressortir. » Et il aouta, inquiétant : « On ne sait pas ce qui se passe dans les commissariats égyptiens. » Je n’ai pas oublié cette remarque, et tous ceux qui travaillent sur l’Egypte et/ou qui y ont vécu savent bien à quel point la police y est détestée et redoutée. Après la révolution, d’ailleurs, l’armée prit soin de la retirer des rues après de nombreux incidents. Le tour de passe-passe que s’apprêtaient à réaliser les généraux ne pouvait alors risquer d’être gâché par le comportement des policiers et la soif de vengeance de la population qu’il attisait.
Evitant avec une grande habileté l’écueil d’un film réquisitoire, genre qui accouche régulièrement d’œuvre lourdes et démonstratives, le cinéaste suédois Tarik Saleh a choisi de parler de cette Egypte corrompue dans un film, The Nile Hilton Incident, sorti en France en 2017 sous un titre à la référence transparente : Le Caire confidentiel.
Le film, tourné en grande partie au Maroc (pour d’évidentes raisons politiques), présente une intrigue policière fleurant bon Raymond Chandler. L’enquête sur l’assassinat d’une chanteuse dans un hôtel de luxe du Caire est l’occasion pour le réalisateur et scénariste de présenter l’Egypte à la veille de la révolution et de montrer l’ampleur et la profondeur de la corruption. Comme dans les classiques du roman noir, auquel Tarik Saleh rend un hommage plus qu’appuyé, il est question ici de flics pourris et piégés, de manœuvres politiques tordues et de femmes fatales, Hania Amar remplaçant Kim Basinger. On ne cesse de penser, en particulier, au chef d’œuvre de James Ellroy, L.A. Confidential, sorti en 1990 chez Rivages, puis à sa magistrale adaptation au cinéma par Curtis Hanson, en 1997.
L’insistance du titre français à mettre en avant cette référence est à ce propos un peu lourde, mais aisément compréhensible, et le film présente le réveil d’un policier lassé d’une vie sans relief et sans honneur. Il reprend avec talent le thème, pourtant vu maintes fois, du dossier qui change tout dans la vie d’un policier.
La sobriété de la réalisation de Tarik Saleh renforce la puissance de son propos. Le film, récompensé au prestigieux festival de Sundance par le Grand prix du jury, montre une police égyptienne littéralement rongée par la corruption et dont la seule mission est de participer à la protection du régime en écrasant la population et en couvrant les crimes. L’impunité des policiers est ici totale, sans la moindre retenue et sans la moindre décence. On tabasse les détenus, on laisse les suspects gênants être assassinés au cœur des commissariats, on ne paye rien (et on fait les poches des morts), et on va même jusqu’à attribuer à la chambre de la victime la note du service d’étage. Déguster de la mangue fraîche devant le cadavre d’une jeune femme se passe de longs commentaires.
Dans ce marasme, fait de médiocrité permanente et de délits routiniers, tous les policiers cherchent autant à survivre économiquement qu’à ne pas déplaire au régime. La crainte de décisions prises par des responsables inaccessibles et tout puissants est palpable et montre que l’arbitraire qui s’exerce dans la rue sur les citoyens écrase aussi les plus modestes des représentants de la loi – à supposer qu’on puisse appeler ça la loi. Presqu’imperceptiblement, le personnage magistralement interprété par Fares Fares (découvert dans Zero Dark Thirty, le chef d’œuvre de Katryn Bigelow) évolue vers une prise de conscience politique.
Sans jamais s’appesantir, le film nous montre un policier solitaire, sans véritable vie privée (est-il divorcé ? Veuf ?), qui s’occupe de son vieux père mais n’a pas d’amis. On le sent las, et aussi en proie au doute. Au scandale de ce meurtre devenu un suicide par la grâce du ministre de la Justice s’ajoute le caractère insupportable de ses humiliations régulières devant le pouvoir et ses obligés. On n’est, là, plus proche de Chandler que d’Ellroy, et Fares Fares, qui promène sa haute silhouette de flic fatigué, évoque par son élégance fripée Bogart, Mitchum ou Gould dans leur interprétation de Philip Marlowe, le privé désabusé mais intègre. Ou désabusé car finalement intègre, au cœur d’une police tellement corrompue qu’il faut acheter un suspect à d’autres policiers.
Et la révolution gronde. La corruption qui gangrène le système a tant exaspéré que le peuple est dans la rue. A la télévision, on entend de scène en scène des orateurs se succéder et dénoncer les échecs sociaux et économiques du régime. Le film, d’ailleurs, nous fait côtoyer la misère des squats d’ouvriers soudanais, le luxe des hôtels pour touristes, des résidences de milliardaires ou des clubs privés (Club Solitaire au Caire, Fleur-de-Lis à Los Angeles).
Paniqué, l’Etat égyptien – en 2011 comme aujourd’hui – répond par la répression. On le voit tirer sur la foule, et l’interrogatoire d’un manifestant révèle l’ampleur de l’incompréhension des responsables policiers. Pour eux, la révolte qui monte ne peut être que le fait d’un conspirateur unique, mais, à la question « Qui veut renverser le président ? » posée entre deux coups, personne n’a de réponse. Et pour cause. Le régime est condamné, piégé par ses propres méthodes : plus on est répressif, et plus la population gronde. Et plus elle gronde, plus on doit être répressif. Les défenseurs des dirigeants actuels devraient s’interroger sur la pertinence de leur soutien à un système politique dont la violence nourrit et justifie celle de ses opposants jusqu’à en faire des insurgés, le plus souvent jihadistes, qu’il nous faut combattre à leur place.
Les faits ne comptent pas, ni pour cette police, ni pour ce régime, et seule importe la vérité officielle. Et celle-ci, conformément à ce qu’écrivait Orwell, est changeante. Un temps qualifiée de suicide, la mort de la jeune chanteuse redevient un meurtre, et celui qui se croyait protégé est finalement inculpé. Quant au vrai meurtrier, c’est un membre de la Sécurité d’Etat… Ce n’est pas la famille de Giulio Regeni qui me démentira.
Salué par la critique, le film n’est sans doute pas un chef d’œuvre immortel, mais il est d’une grande qualité et d’une absolue pertinence politique. En mêlant la petite histoire à la grande, il révèle cette dernière sans livrer de pesante dissertation, et cette seule caractéristique le rend immensément précieux.
La mode est à la réhabilitation des fumiers. Antoine Slats, qui vient de sortir Martin Bormann. Le poète derrière l’homme d’Etat (Editions du BBQ), et Aude Lancelin, bien connue pour sa biographie du Che (Ernesto, le petit baigneur, prix Dzerjinski) en savent quelque chose, même si une rumeur persistante, bien que douteuse, affirme qu’ils seraient journalistes.
Le journalisme, comme nous le savons tous, c’est autre chose. Il ne s’agit pas de relayer la parole des tyrans (qui plus est, avec un sourire de séducteur de boîte échangiste), d’être payé par des puissances étrangères en faisant croire qu’on fait du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) ou de confondre ses certitudes de révolutionnaire sur le retour avec des faits avérés, mais de chercher la vérité, de défier la parole officielle, de tenter des explications et de décrire un contexte en attendant que les scientifiques s’en mêlent. C’est exactement ce que fait Lemine Ould M. Salem, le journaliste mauritanien auquel on doit une biographie proprement remarquable, parue en 2014, du désormais défunt Mokhtar Belmokhtar, et qui coréalisa en 2015 un documentaire, Salafistes, qui dérangea les plus faibles d’entre nous.
Lemine Ould M. Salem poursuit sans fléchir son travail avec modestie, et il a eu la chance inouïe, comme il le raconte dans son dernier livre, L’Histoire secrète du djihad. D’Al-Qaida à l’État islamique, d’avoir accès Abou Hafs al-Mauritani – ET à SES MEMOIRES !
Abou Hafs al-Mauritani, dont le nom s’efface progressivement des mémoires, est une véritable légende du jihad. Idéologue, intime d’Oussama Ben Laden, présenté comme le « mufti d’Al Qaïda », il était une des cibles de l’offensive américaine – et occidentale – lancée contre l’organisation terroriste en 2001. Désormais de retour en Mauritanie à l’issue d’une vie fascinante et effrayante, il a accepté de répondre aux questions du journaliste, et le récit qu’il fait de sa vie est passionnant.
On pourra, naturellement, déplorer le titre du livre, choisi pour d’évidentes raisons commerciales (ce qui confirme la désormais faible notoriété d’Abou Hafs), mais le contenu vaut le détour. Après avoir pu consulter le manuscrit des mémoires de l’idéologue jihadiste, Lemine Ould M. Salem a été autorisé à l’interroger sur des moments de cette carrière d’intellectuel terroriste, sans complaisance, mais en respectant les termes d’une relation qui n’avait rien de naturelle. On sait bien que le journaliste n’a pas de sympathie pour le jihad, mais le contexte mauritanien comme les règles de la bienséance font que ce livre est d’abord un entretien, et non l’interrogatoire auquel Abou Hafs a déjà été soumis par ailleurs – du moins, on l’espère.
La nature du texte en fait ainsi, non pas une thèse universitaire ou une note de synthèse d’un service de renseignement, mais un récit vivant dans lequel se mêlent considérations stratégiques, politiques ou religieuses et anecdotes personnelles, émaillées d’événements majeurs : jihad afghan contre les Soviétiques, guerre civile algérienne, séjour au Soudan, prise de pouvoir des Taliban, attentats du 11 Septembre, invasion de l’Irak par les Etats-Unis et leurs alliés, etc. C’est une véritable vie dans le jihad que Lemine Ould M. Salem nous convie à découvrir, et le texte est bien plus une initiation qu’une étude de fond. C’est là, évidemment, sa force comme sa limite, mais le parti-pris se justifie pleinement tant certaines des réflexions captées par l’auteur sont éclairantes.
Le journaliste, d’ailleurs, pose des questions gênantes, prend note des silences ou des réponses évasives, et se livre régulièrement à des dégagements pour expliquer tel ou tel point. On pourra lui reprocher, très amicalement, une erreur au sujet des liens entre OBL et les jihadistes algériens (p. 80 : non, Al Qaïda n’a pas financé le GIA), ou de ne pas avoir réagi aux propos d’Abou Hafs lorsque celui-ci évoque les frappes américaines en Afghanistan, le 20 août 1998 (p. 117 : plus meurtrières que ce qu’il dit), mais c’est bien peu de choses. Le récit de la destruction des Bouddhas de Bamyan, le jeu plus que trouble des SR pakistanais ou des Saoudiens auprès d’Al Qaïda, les travaux des jihadistes pour confectionner des armes chimiques ou le rôle de Téhéran après 2002 figurent les points forts d’un texte qui devrait figurer dans chaque bibliothèque consacrée au jihadisme. On est également frappé par la fascination qu’éprouve l’idéologue pour Oussama Ben Laden, dont l’influence sur lui est intacte, malgré les points de désaccord. Avoir été un des plus proches collaborateurs du fondateur d’Al Qaïda reste, sans le moindre doute, la grande fierté de sa vie.
Abou Hafs, qui ne fait plus l’objet de sanctions des Nations unies, mais pèse toujours d’un poids réel dans certains cercles, est à la fois une légende et un objet d’étude. Son parcours suit l’expansion du jihad, et les ressorts qu’il révèle devraient inspirer ceux qui luttent contre le phénomène (indice : on y parle assez peu de jeux vidéo ou de captagon).
Contre certains adversaires, la prudence ne doit pas seulement être de mise sur le champ de bataille. Elle doit aussi guider vos actions dans tous les domaines, et contribuer à museler votre enthousiasme. En visite au Niger, le 23 décembre dernier, le Président a salué nos troupes et rappelé que les efforts consentis visaient à « obtenir des victoires claires, importantes, face à l’ennemi. » A peine un mois plus tard, le président malien décrétait un deuil national de trois jours à la suite d’une série de violences, et seul le général Ferlet, patron de la DRM, pense que « la situation sécuritaire ne se dégrade pas au Sahel ». En réalité, la guerre gagnée au printemps 2013 est en train de se transformer en défaite, les jihadistes qui en 2012 n’agissaient qu’au nord du Mali frappent désormais au Niger et au Burkina, et la phase de stabilisation dont nous parlait le général Barrera il y a presque deux ans ressemble de plus en plus à une phase de déstabilisation.
Il existe entre le volontarisme (« Vous mourrez comme des chiens ») et le wishful thinking (« Ils sont morts comme des chiens, on peut remballer et regagner Montauban – qu’on ne devrait jamais quitter ») une différence que bien peu de nos responsables ont assimilée. Sans doute la communication politique est-elle particulièrement nécessaire en matière de lutte contre le terrorisme, mais les faits ont la fâcheuse tendance à se rappeler à ceux qui les nient ou les négligent. Le Président, non content d’avoir appelé à des victoires rapides au Sahel, a également annoncé, cette fois au mois de novembre, la victoire en Syrie et en Irak contre l’Etat islamique (EI) :
Un discours qui a de la gueule, avouons que ça change. Source : https://goo.gl/JRvejC
Cette déclaration, mêlant habilement satisfaction et lucidité, a permis d’entamer le retrait de nos forces du théâtre syro-irakien, et donc de nous donner un peu de mou alors que nos armées sont trèssollicitées et que, comme souvent en France, l’argent manque dans les caisses. Les autorités irakiennes elles-mêmes ont organisé au mois de décembre un défilé de la victoire (mais dans la Zone verte, ce qui en dit long, tellement long), tout en admettant que les combats ne cesseraient pas tout de suite.
Et pour cause, ils font rage dans une grande partie du pays, où les forces gouvernementales, soutenues par la Coalition, et les milices chiites affrontent les jihadistes de l’EI. Il suffit, d’ailleurs, de lire les informations en provenance d’Irak – un sujet plus jamais traité de ce côté du monde – pour se rappeler qu’une victoire militaire contre un proto-Etat aux profondes racines locales n’accouche pas de la paix en un clin d’œil. En Irak, comme ailleurs, les jihadistes vaincus retournent naturellement à leur posture traditionnelle d’insurgés, multipliant les attentats et les assassinats de responsables sécuritaires, semant des IED aux quatre vents et ne négligeant pas, de temps à autre, de réaliser des opérations spectaculaires contre des cibles hautement symboliques.
Nous ne devrions pas, en réalité, être surpris tant les guérillas jihadistes semblent presque impossibles à éradiquer. Aux Philippines, on se bat depuis la fin des années ’60, les premiers groupes algériens sont apparus au début des années ’80, et nos propres interventions, réalisées avec tous les raffinements tactiques et techniques dont nous sommes capables, ne nous ont jamais donnés de victoires durables. En Afghanistan, par exemple, 16 ans (SEIZE ANS !) après l’opération Anaconda, menée contre les Taliban et les rescapés d’Al Qaïda (RETEX disponible ici), les responsables militaires de Washington et Kaboul estiment que ces mêmes Taliban, vaincus et en déroute au printemps 2002, sont désormais autour de 60.000 et sont actifs dans 70% du pays – tandis que plus de 5.000 membres de l’Etat islamique croissent et se multiplient. La fin des vastes opérations en Irak permet d’ailleurs aux Etats-Unis de redéployer leurs moyens en Afghanistan, le pays redevenant un axe d’effort prioritaire, selon le général commandant le CentCom :
Pour ne pas vous lasser, je ne multiplierai pas les exemples, et je vous épargnerai donc un développement sur le Sinaï, où l’armée égyptienne, appuyée par Israël depuis au moins 2016, piétine depuis des années, aligne les bavures et se fait surprendre avec une régularité surprenante pour la supposée plus puissante armée de la région. Autant dire qu’on se passe bien des commentaires de Madame Polony au sujet de la grandeur du président Sissi ou de son efficacité contre les jihadistes. Notre bon roi, pour sa part, n’est pas si candide, et quand bien même il le serait qu’il n’aurait qu’à lire les gens qui bossent, comme le colonel Goya, observateur bien connu du foutoir ambiant et auteur, en 2009, d’un livre remarquable, Les Armées du chaos, sur l’Irak) :
De même que la défaite militaire de l’Etat islamique en tant qu’organisation proto-étatique était inévitable, de même sa survie et son adaptation en tant que mouvement terroriste clandestin disposant de solides ramifications hors du théâtre syro-irakien doivent être considérées comme des faits avérés. Les différents discours triomphants tenus ici et là sont tous contrés par les travaux des chercheurs et de la presse, qui mettent en garde contre un excès d’optimisme. L’EI continue et continuera encore longtemps de peser sur la destinée de l’Irak, et les nouvelles en provenance de la région ne sont décidément pas bonnes. Il ne reste plus qu’à espérer qu’on ne demande plus leurs avis à Me Bourdon ou à Raphaël Liogier, sauf à l’occasion de dîners entre amis, histoire de rigoler.
Le retour de l’EI à sa posture traditionnelle constitue la pire des nouvelles, pour les Irakiens et les Syriens (ces derniers ayant par ailleurs bien d’autres soucis, les malheureux), mais aussi pour les pays plus éloignés du cœur du théâtre des opérations. Non seulement, en effet, la défaite militaire de l’EI sur le champ de bataille est loin d’être totale, et le groupe conserve de sérieuses capacités de nuisance, mais en plus il avait anticipé sa défaite. Dès le 31 juillet 2016, son principal magazine, Dabiq, avait cessé de paraître – avant la perte de la localité du même nom – et avait été remplacée par Rome, au mois de septembre suivant. Les communiqués de menace s’étaient alors succédés, tandis que l’organisation avait commencé à préparer la suite, y compris, comme le rappelait récemmentMatthieu Suc, en Europe – parfois en profitant d’accords locaux pour le moins hasardeux.
« L’Etat islamique est un groupe mafieux sans projet. » Oui, on voit ça, Alain, Xavier, et compagnie. Source : https://goo.gl/MwdLx1
Non seulement la défaite n’est pas complète mais elle n’est, finalement, que ponctuelle et locale. L’ennemi n’a pas été vraiment vaincu, puisque son idéologie n’a pas été rendue caduque et n’a pas été déconsidérée. Et si elle n’est toujours pas caduque, sans doute est-il temps de s’interroger sur ses ressorts et sur ce qu’ils disent de nous comme de nos adversaires. Je ne cesse de poser la question, et peut-être aurait-elle fait un meilleur sujet pour un récent concours administratif qu’une dissertation sur le prix du pain à Sparte après la mort de Léonidas : un ennemi qui n’admet pas sa défaite et continue de combattre est-il vraiment vaincu ? (Vous avez 4 heures)
Plus grave encore, la défaite militaire de l’EI, plus de quinze ans après celle d’Al Qaïda en Afghanistan, nous éclaire sur la capacité des groupes jihadistes à encaisser les chocs pour les surmonter et en sortir – trop souvent – renforcés. En matière de résilience, n’importe quel émir jihadiste est plus convaincant que bien des responsables politiques, en particulier dans notre pays. La narration politique du jihad, construite autour d’une série de ressentis très profonds, se nourrit tout aussi bien de défaites que de victoires. Vous me direz que leurs vraies victoires sont finalement aussi rares que les nôtres, et vous aurez raison, mais je vous répondrai que leurs défaites nourrissent leur rhétorique en confirmant leur posture victimaire. Le jihadisme est fondamentalement une idéologie de la revanche et de la contre-attaque, incapable (comme toutes les pensées totalitaires) de gérer efficacement la paix, et il a donc, presque stratégiquement, besoin d’affronter des adversaires. Pour faire simple, plus les jihadistes perdent, et plus ils pensent avoir raison de combattre. Autant dire que ça peut durer longtemps, tant, en tout cas, que nous ne parviendrons pas à les convaincre, non pas que toute résistance est inutile, mais qu’ils sont à rebours de la marche du monde. Encore faut-il, d’ailleurs, que cela soit possible (et qu’il existe donc, pour commencer, une marche du monde qui effacerait progressivement les tyrans et les délires politico-religieux).
Cette nécessité de l’affrontement permet aux groupes jihadistes lors des phases de crise aiguë (lorsque, par exemple, une révolution éclate puis s’enlise, ou que des opérations internationales, légales ou pas, sont menées sur des « terres de jihad ») de mettre avant dans leur propagande une nouvelle confirmation de leurs constats et de favoriser la création de flux de volontaires. Al Qaïda, et on le voit parfaitement dans le dernier livre de Lemine Ould M. Salem consacré à Abou Hafs le Mauritanien, a été pensée ainsi et a inscrit d’entrée son action dans cette logique de revanche. L’Etat islamique, sur ce plan, n’a pas été une rupture mais bien un prolongement.
Un ennemi n’est donc vaincu que s’il l’admet, et c’est ici tout le contraire. Et comme ledit ennemi pratique le terrorisme sans aucun complexe, il y a de quoi s’inquiéter. Le ministre de l’Intérieur, interrogé au mois de janvier dernier, a révélé que 20 attentats avaient été déjoués dans notre seul pays en 2017. Ce bilan, pour le moins impressionnant, ne peut cependant être analysé hors du contexte européen. Sur le continent, et comme le notait le Centre d’analyse du terrorisme (CAT), d’autres pays ont été visés – et frappés : le Royaume-Uni, l’Espagne, la Belgique, la Suède et la Finlande. L’Italie, qu’on trouve à tort épargnée, a également été touchée.
Y a pas de failles, et y a pas de menaces. Vous pouvez vous recoucher. Source : https://goo.gl/oozzGd
Dans son rapport, le CAT n’hésite pas à conclure :
Sur l’année 2017, 15 attentats, 7 tentatives et 40 projets d’attentats visant l’Europe occidentale ont pu être reliés au contexte syro-irakien. En comparaison, sur l’année 2016, l’Europe occidentale avait subi 14 attentats, 4 tentatives et 36 projets d’attentats. En dépit de la baisse du nombre de départ sur zone, le phénomène djihadiste ne décroit pas sur le sol européen.(c’est nous qui soulignons)
Il n’est pas inutile de rappeler les faits, surtout quand ils dérangent. Le CAT, d’ailleurs, précise les propos du ministre et ajoute, concernant la France, qu’en plus des 20 attentats déjoués, 6 ont échoué (et donc qu’ils n’ont pas été déjoués) et que 5 ont été réalisés. Parmi les projets ayant échoué, il faut notamment rappeler la mystérieuse affaire de l’immeuble du 16e arrondissement, à la fin du mois de septembre, et la découverte par un plombier particulièrement méritant d’un laboratoire d’explosifs à Villejuif, quelques semaines avant. Dans ces deux cas, c’est grâce à des civils attentifs que les autorités ont été prévenues, et si on ne peut que se féliciter de l’admirable réflexe de nos concitoyens, on ne peut que constater que les services étaient en retard.
Matthieu Suc, dans un récent papier consacré à la menace, a eu parfaitement raison de rejeter l’idée d’une accalmie. Deux jeunes filles ont été assassinées à Marseille le 1er octobre, et dans nos prisons des bombes à retardement sont en place. Au mois de janvier, un surveillant a, par exemple, été très violemment agressé par un vétéran d’Al Qaïda. On comprend que la perspective de voir revenir ici les centaines de jihadistes détenus en Syrie et en Irak puisse inquiéter, mais être inquiet n’a jamais écarté le danger, comme avaient coutume de le dire mes camarades militaires au Service. Ni accalmie, ni pause, en réalité, car l’impression que pourrait avoir la population sur la base des seules informations dont elle dispose est démentie par ce que savent les services et les chercheurs. L’ennemi est toujours là, et il rôde.
Dans une remarquable étude (encore une) rédigée par Fernando Reinares et Carola García-Calvo et diffusée par le CTC au sujet des attentats commis à Barcelone et Cambrils cet été, on apprend que les jihadistes de cette cellule s’étaient également intéressés de près la Tour Eiffel. Manifestement (mais je peux me tromper), personne n’était au courant en France avant que les services espagnols ne nous le disent, au mois de septembre. Ce développement vient nous rappeler, s’il en était encore besoin, que le jihad est intrinsèquement international – même si certains de ses acteurs sont locaux – et que la menace n’est pas seulement interne mais qu’elle peut être projetée. Et, parce que c’est mon métier, il serait de bon ton de ne pas oublier que la menace terroriste peut également être purement externe et donc qu’elle peut nous frapper loin d’ici, dans un hôtel de Dakar ou un musée du Caire, sans oublier nos bases à travers le Sahel ou en Jordanie, ou nos ambassades, parfois très exposées.
Ce continuum, si complexe à présenter (peut-être plus clairement ici) est naturellement au cœur des inquiétudes des responsables sécuritaires. Ce qui se passe là-bas a des conséquences ici, les ordres et les modes opératoires circulent, les impulsions sont multiples, les acteurs tous différents, et la convergence des dangerosités entre les individus sans compétence et les opérationnels aguerris force (ou devrait forcer) les services à scruter toutes les cibles, même celles qui semblent anecdotiques. Les objectifs sont innombrables, et la saturation n’est pas loin, pour ne pas citer le découragement ou l’épuisement.
Face à un défi qui n’a cessé de croître et de se complexifier depuis près de trente ans, les services ont réalisé d’immenses progrès techniques et dépassé bien des tabous trop longtemps imposés par des hiérarchies perdues, déconnectées, voire aveuglées par des présupposés absurdes et les certitudes d’escrocs trop bien en cour. Sur le fond, la méthode n’a, en revanche, pas changé, et il s’agit encore et toujours de traiter des cibles, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapides. Ce conservatisme opérationnel, paradoxalement permis par des moyens réellement impressionnants, apporte de vrais résultats chiffrés, si chers aux ministres qui se succèdent sans que la politique change, mais a de néfastes conséquences
Personne ne réfléchit plus à la manœuvre (la quoi ?) ou à la stratégie (la quoi ?), les administrations et les forces ne sont évaluées qu’à l’aune de bilans tactiques, et on perd de vue l’essentiel de la mission. Bien sûr, une poignée d’esprits plus courageux que les autres réfléchissent ici ou là, mais pour quelle audience ? La task-force mise en place cet été n’a pas de moyens, et il se murmure qu’elle demande bien plus de papiers aux autres services qu’elle ne produit d’idées elle-mêmle. Il faut dire que le peu d’appétence du Président pour le renseignement ne l’aide pas. Il faudra un jour que je vous parle de la communauté française du renseignement, d’ailleurs. Elle ne fonctionne pas véritablement différemment du reste du pays, et c’est en fréquentant les uns et les autres qu’on réalise que les créateurs d’Astérix, Albert Uderzo et René Goscinny, comprenaient aussi bien notre pays que l’immense Marc Bloch, notre maître à tous. Bref.
Plus de trois ans après les attentats du mois de janvier 2015, aucune véritable réforme de la lutte contre le terrorisme n’a été entreprise en France (l’EMOPT, seule réalisation tangible de Bernard « C’est la faute des Belges et des Grecs » Westmoreland, va bientôt disparaître), même si de véritables progrès techniques, juridiques ou administratifs ont été réalisés dans certains domaines. La déradicalisation, qui a trop longtemps été une plaisanterie rentable tout autant qu’un frein à la réflexion, a perdu un temps précieux, tandis que derrière les communiqués rassurants les services continuent de se concurrencer. Les langues, d’ailleurs, se délient et ça fait du bien à défaut de rassurer.
Ni accalmie ni pause, la séquence actuelle est d’autant plus intrigante que, d’expérience, les jihadistes ne sont jamais inactifs. On les voit, au contraire, systématiquement en mouvement, réfléchissant, débattant, voyageant. Les arrestations régulières nous confirment que leur détermination n’a pas changé et aussi (ouf !) que nos services travaillent. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne pourtant peut s’empêcher de penser que l’absence de réflexion stratégique (et de doctrine !), le déni persistant de certains responsables, les nombreuses tensions internes et notre incapacité à évaluer notre dispositif nous portent vers de nouvelles catastrophes.
L’Etat islamique a diffusé, à la fin du mois de novembre, une longue vidéo (qu’on ne peut pas voir en France, mais le dispositif gouvernemental qui la censure permet en revanche de visionner celles d’Al Qaïda dans le Sous-continent indien (AQIS) ou d’autres aimables esthètes) dans laquelle il ne cache pas ses intentions. Intitulé Flames of War II, ce film, commenté ici, dresse un bilan des combats menés en Syrie, en Irak et dans le Sinaï, et il n’a rien d’un clap de fin. Pire, au mois de décembre, Joby Warrick rapportait que des jihadistes diffusaient des messages de menace en démontrant, images à l’appui, qu’ils étaient aux Etats-Unis et qu’ils se tenaient prêts à frapper.
Avec la chute du califat, des milliers de membres de l’Etat islamique sont en mouvement, cherchant des points de chute, d’autres combats à mener ou tentant de s’infiltrer. Comme le relevait François Molins, bien peu des revenants choisissant le retour à la case départ sont d’authentiques repentis. Quant à David Thomson, il rappelait récemment ce que les professionnels du renseignement savent bien, et confirmait la nécessité impérieuse du doute à l’égard des supposés repentis. C’est sans doute injuste pour quelques-uns de ces jihadistes, mais les tentatives de déradicalisation incitent à la modestie comme à la prudence, tandis que le monde dans lequel nous sommes ne donne guère de raisons à certains de renoncer à leurs certitudes.
Il n’existe, à dire vrai, aucune raison que le phénomène, qui a pris des proportions historiques, disparaisse seul, comme une bulle de savon dans un jardin d’enfants. Le nombre d’individus présents dans les groupes ou les réseaux n’a jamais été aussi élevé, et nous entrons dans une nouvelle phase. Le débat actuel sur le sort des Français capturés et nos difficultés, logistiques comme juridiques, illustrent cette évolution : saturés par l’émergence de la mouvance, puis dépassés par les attentats et les réseaux qui les commettaient ou les inspiraient, nous voilà à présent débordés par l’obligation que nous avons de gérer l’après, aussi bien dans les tribunaux que dans les prisons ou sur le terrain.
La tâche paraît d’autant plus écrasante que les idioties ne sont jamais loin et que nos vulnérabilités sont immenses. Nous avons, par exemple, trop souvent tendance à oublier qu’Al Qaïda n’a pas disparu, que nous la combattons au Sahel (et qu’elle nous y met en difficulté, si je puis me permettre), ou qu’elle frappe toujours, par exemple en Egypte. Il faut aussi garder en tête qu’une zone de repli n’est jamais seulement une zone de repli et que de surcroît on n’y passe pas toute sa vie. Il y est possible d’y planifier des actions ou d’y constituer de nouveaux réseaux avant de se redéployer.
La disparition de l’EI en tant que mouvement sédentarisé ne doit pas nous aveugler. La guerre civile syrienne, la proclamation du califat puis sa chute ont été des moments d’une lutte que les jihadistes ne mènent pas uniquement au Moyen-Orient. En Somalie a été commis au mois d’octobre le 3e attentat le plus meurtrier de l’Histoire, les Philippins ont mis, de mai à octobre, cinq mois à reprendre Marawi, et Kaboul est frappée régulièrement par des attentats de grande ampleur. En Europe, Interpol a diffusé une liste de plusieurs dizaines de jihadistes soupçonnés d’avoir réussi à entrer en Italie. En France même, où les retours sont décidément bien moins importants que redouté, il manque du monde à l’appel, entre les morts au combat, les flingués, et les capturés. Où sont-ils ? Les services redoutent la présence, soit ici, soit sur le territoire de l’Union, de quelques individus en mission, envoyés de longue date afin de nous frapper quand on le leur dirait. Et plus longtemps nous dormirons, bercés par l’illusion d’une pause durable, et plus le réveil sera brutal.
On ne le souhaite évidemment pas, mais combien de temps les mauvaises excuses essaieront-elles de cacher les naufrages des mêmes ?