“We Don’t Need a Guitar Man, Son” (“Guitar Man”, Elvis Presley)

« Écrivez ! », avait vivement incité le général Lecointre dans une fameuse tribune publiée par Le Figaro il y a plus d’un an. Il n’avait évidemment pas tort, et il suffit de fréquenter certaines corporations pour mesurer l’écart existant entre les professionnels qui écrivent et, donc, réfléchissent – au risque de se tromper – et ceux qui persistent à penser que les travaux abstraits sont sans intérêt et, plus grave à leurs yeux, sans gloire. Au mois de février dernier, le colonel Légrier, chef de corps du 68e Régiment d’artillerie d’Afrique (RAA) et patron de la Task Force Wagram, a suivi cette injonction et livré à la Revue de la défense nationale (RDN) un article, dans la rubrique Opinions, concernant la récente bataille de Hajin menée – et gagnée – contre l’État islamique.

Solidement écrit par un homme de conviction manifestement à l’aise avec les mots (et déjà auteur d’un étonnant petit essai paru en 2018), cet article fut précipitamment retiré de la RDN après un coup de gueule de la Ministre des Armées, agacée tout autant par le fond que par la forme. Les choses étant ce qu’elles sont, il fallut cependant plusieurs jours avant que la décision de Mme Parly produise ses effets, et le papier resta en ligne sur le site de la RDN suffisamment de temps pour que la planète entière le téléchargeât et en prit connaissance. Cet incompréhensible délai a fait que nombre de sites extrémistes aux connaissances stratégiques limitées, sinon nulles, proposent désormais à la lecture la tribune du colonel Légrier, dans une illustration remarquable de ce que l’on nomme l’effet Streisand.

D’autres sites, crédibles et prestigieux, comme le blog du colonel Goya ou le quotidien Le Monde, se firent également l’écho de ce psychodrame typiquement français, né de la censure maladroite d’un texte immédiatement paré de toutes les vertus. Rédigée par un professionnel arrivant tout du droit du champ de bataille, la tribune avait l’immense mérite de dire clairement que la guerre contre l’EI n’était pas gagnée. Elle s’interrogeait également au sujet de la stratégie employée – sans en proposer d’autre – et posait quelques certitudes diplomatiques qu’il n’aurait sans doute pas été inutile de valider auprès de spécialistes de la région. Ce pays n’en manque pas, à commencer par ceux que l’on croise à l’IRSEM, et cela aurait pu éviter à l’auteur de mentionner trop hâtivement l’Iran, par exemple.

Récemment entendu à l’Assemblée nationale, le général Lecointre a exposé plus précisément les motifs de la punition infligée au colonel Légrier, et ses arguments sont hélas implacables. Il faut dire qu’une lecture attentive de la tribune incriminée laisse un étrange sentiment de malaise, en particulier quand on a déjà fréquenté les écrits de son auteur. Que, revenant du front, le chef de la TF Wagram ait éprouvé le besoin de partager son analyse de la bataille qui s’achevait n’a rien d’étonnant. Qu’il en ait profité pour glisser quelques remarques sur le déroulement de la guerre n’est guère surprenant, même si, comme certains de ses camarades ont pu le murmurer cet hiver, sa démarche ne s’imposait sans doute pas sous cette forme. Mais que le colonel Légrier, même dans la rubrique Opinions de la RDN, présente son évaluation comme une analyse froide a de quoi étonner. Le chef de corps du 68e RAA n’est, en effet, un homme engagé. Son essai, Si tu veux la paix, prépare la guerre ! : Essai sur la guerre juste, déjà mentionné plus haut, a été publié aux éditions Via Romana, dont le catalogue est éloquent. Nul ne sera inquiété pour ses opinions, mais on ne peut nier le caractère très politique de ces publications, et certaines de ses recensions (ici ou ) sont sans ambiguïté.

Le livre du colonel Légrier est lui-même d’un porteur de messages politiquement radicaux, dont une troublante hostilité au système démocratique, un appel à peine voilé à la gestion de la sécurité intérieure par les forces armées et le retour à une morale de la « guerre chrétienne », « sans haine de l’adversaire », qui doit bien faire rigoler les historiens des Croisades ou des guerres européennes de la Renaissance. Légrier, qui est tout autant un homme d’action qu’un homme de culture, explique aussi que l’affrontement direct, par le sang versé, est constitutif de la cohésion d’un peuple. C’est sans doute cette mystique du combat – mais, une fois encore, tout le monde n’est pas Jünger – qui lui fait écrire dans sa tribune controversée que nous devrions affronter l’État islamique au sol en Irak et en Syrie et ne pas cacher derrière les FDS. Ce faisant, le colonel Légrier oublie ses camarades des forces spéciales, néglige des décennies sinon des siècles d’usage des alliés locaux par les grandes puissances et oublie, de façon extraordinairement étonnante, qu’en 2013 la France affronta seule, et de quelle façon !, au Mali Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et que des soldats portant nos couleurs continuent de combattre et de mourir, parfois dans l’indifférence de nos supposés partenaires, des jihadistes sahéliens.

Autant dire que les remarques, typiques, au sujet du refus du sacrifice ou des impasses du manichéisme (sic) paraissent plutôt déplacées et, surtout, parfaitement et volontairement ignorantes des raisons de certains choix. De même, les critiques de la stratégie américaine, toujours intéressantes à entendre, seraient sans doute plus enrichissantes si elles ne relevaient pas de la rhétorique habituelle des disciples du général Desportes. Les remarques au sujet de la guerre techno-centrée (« Nous n’avions plus la météo, nous n’avions plus l’appui aérien ») sonnent d’autant plus curieusement que les exemples de batailles au cours desquelles l’aviation a eu un rôle prépondérant ne manquent pas (on pourrait, par exemple, parler de l’absence de la chasse alliée au-dessus des Ardennes jusqu’au 24 décembre 1944 puis de sa contribution majeure à la contre-offensive) et que reprocher sans cesse aux grandes puissances d’être trop puissantes ressemble de plus en plus à un trait de caractère français. Enfin, déplorer, évidemment à juste titre, les pertes civiles et les destructions provoquées par la Coalition aurait sans doute plus de poids si l’auteur, qui voit juste quand il évoque les conséquences politiques locales de ces tragédies, s’intéressait aussi à la stratégie de pilonnage systématique de l’aviation russe ou de l’armée syrienne, dont les effets sur la croissance de la mouvance jihadiste se font déjà sentir.

Ce qui frappe, enfin, est l’absence de réflexion du colonel Légrier au sujet des jihadistes. Après avoir, comme tant d’autres, noté (et semblé découvrir) l’extraordinaire résistance des combattants de l’EI, il n’en tire pas de conclusion au sujet des méthodes de combat qu’il aurait fallu adopter et ne s’interroge pas au sujet de la nature profonde du jihad. Sans doute sa tribune aurait-elle touché plus justement sa cible si elle avait pris en compte l’ennemi et les ressorts qui l’animent.

La tribune du colonel Légrier, malgré ses biais et ses impasses, méritait pourtant à coup sûr d’être lue. La RDN, qui publie par ailleurs sans sourciller des critiques positives de propagandistes complotistes, aurait cependant pu s’assurer que ce texte, perfectible mais stimulant, avait, a minima, été relu. Une telle démarche aurait épargné au colonel Légrier une inévitable sanction et elle nous aurait permis d’éviter une nouvelle petite crise parisienne. La pensée contraire est une nécessité, et nous ne progressons qu’en lisant des textes contestant nos croyances. Encore faut-il qu’ils soient solidement argumentés, et c’est sans doute le véritable défaut de la tribune retirée de la RDN.

On sait, par ailleurs, à quel point nos autorités, quelle que soit leur couleur politique, détestent être défiées. La publication par l’IFRI d’une remarquable étude sur l’opération Sentinelle avait, en son temps, provoqué bien des grincements de dents, et la censure est toujours un échec collectif. Le dilemme est classique et bien connu : diffusées respectueusement selon la voie hiérarchique, les analyses divergentes sont lues avec politesse, et éventuellement avec intérêt, mais elles n’ont guère d’influence. Rendues publiques, elles peuvent peser, mais elles ne le font qu’au prix fort pour leurs auteurs. Le colonel Légrier, qui a mêlé convictions personnelles et analyse technique, en sait désormais quelque chose. On peut lui reconnaître qu’il avait raison en affirmant que la guerre était loin d’être gagnée. Mais qui l’ignorait encore cet hiver ?

Le renseignement au cinéma : rencontrer les missionnaires du SA

Pour des raisons que les mauvaises langues lient à de funestes événements intervenus en Nouvelle-Zélande en 1985, le Service action fut pendant plus de dix ans cantonné à des missions que l’on qualifiera pudiquement de secondaires. Les membres de cette glorieuse unité, à la fin des années ’90, expliquaient même dans les couloirs que les initiales SA signifiaient Service d’assistance tant le fer du lance du Service était limité à des missions de formation au profit de partenaires modestes ou à des actions sans risque et sans violence.

Les récriminations des opérationnels du SA, pour légitimes qu’elles étaient, faisaient réagir à plus d’un titre. Les officiers qui nous rejoignaient en provenance des unités régulières, alors que l’armée française poursuivait sa longue cure d’amaigrissement, faisaient ainsi remarquer le SA était, et de loin, le mieux doté en moyens et en budget. A Perpignan, nous disait-on, les séances de tir se succédaient à un rythme soutenu et à Cercottes les sauts étaient, au moins, hebdomadaires tandis que les régiments plus traditionnels, sans parler de la Marine ou de l’Armée de l’air, se débattaient dans d’insolubles difficultés budgétaires.

Dans les états-majors, on rappelait avec fatalisme, et une pointe de perfidie, que le non-engagement du SA était étroitement lié à la timidité opérationnelle des autorités, qui ne voyaient dans les actions clandestines qu’une source potentielle d’infinis ennuis politiques, voire diplomatiques. « Une fois, ça suffit », aurait pu ajouter Hans en tapotant son cigarillo d’un air sceptique. De fait, des centaines d’opérationnels rongeaient leur frein dans les différentes bases du Service et s’occupaient avec une poignée de missions de reconnaissance – la plupart sans aucune réelle plus-value pour les analystes. Tout le monde avait bien conscience qu’il s’agissait de maintenir des capacités minimales en attendant que le vent tourne et que les affaires reprennent. Elles reprirent au Kosovo en 1999, avant le choc du 11-Septembre et le début, enfin, du combat contre la mouvance jihadiste.

S’agissant de la lutte antiterroriste, la timidité était plus que jamais de mise et nous dépendions de nos alliés dès que nous avions besoin d’éléments de contexte. Les terrains les plus hostiles étaient hors de portée, et il était acquis que les quelques détachements du SA qui y agissaient malgré tout y opéraient au profit des plus hautes autorités et que nous étions indignes d’être informés des renseignements qu’ils pouvaient recueillir. Il était inutile de protester, et nous travaillions comme si les bureaux de la DO n’étaient pas au-dessus de la cantine et comme si le SA appartenait à une autre administration.

Parfois, cependant, nous était fait l’insigne honneur de briefer une mission sur le point de partir par-delà les mers au cœur de conflits sauvages. Un après-midi de 1998, on nous annonça ainsi qu’une mission partait en Algérie et que nous devions recevoir les deux missionnaires. Décidée, comme toujours, dans l’urgence, la réunion fut préparée avec curiosité et nous étions impatients d’enfin rencontrer deux commandos partant en mission. Hélas…

Tout au long de ma carrière, j’eus l’occasion de côtoyer nombre de membres de SA, tous plus impressionnants les uns que les autres. J’appréciais leur professionnalisme, la conscience qu’ils avaient de leurs capacités mais aussi la reconnaissance qu’ils professaient du travail des analystes que nous étions. Certains devinrent même des amis. Cet après-midi de 1998, cependant, le binôme d’opérationnels qui pénétra dans mon bureau fit une autre impression, et il me rappela instantanément des personnages d’Astérix ou de Lucky Luke : un grand costaud bâti comme une armoire et un (relativement) petit qui avaient en commun de porter des chemises à fleurs et d’avoir des regards de pervers, sinon de sadiques. Le genre de types qui vous n’avez pas envie de croiser le soir, et je me souviens m’être dit qu’avec des têtes pareilles ils ne franchiraient sans doute pas les contrôles aéroportuaires, y compris à Orly. Je ne me souviens plus de la teneur du briefing lui-même, mais le fait est que nous ne reçûmes pas plus de renseignement en provenance d’Algérie.

J’espère que les occupants des bureaux 318B et C s’en souviennent, ce billet est pour eux.

La Bagarre, d’Elie Semoun (2003)

“The garrison sleeps in the citadel/With the ghosts and the ancient stones” (“What It Is”, Mark Knopfler)

Discipline reine, science des sciences, l’histoire est en perpétuel mouvement et échappe aux tentatives de confiscation régulièrement détectées, en particulier en France. Les réflexions incessantes, aux conclusions parfois contre-intuitives, des chercheurs constituent autant d’outils précieux à la compréhension du monde. Les sciences humaines n’échappent cependant pas aux difficultés de vulgarisation et transmission, et il faut donc du talent et de la volonté pour porter à la connaissance du public l’état du débat historique, les évolutions de notre appréhension du passé ou le démontage de mythes fondateurs.

Il faut donc particulièrement saluer l’initiative de Sylvain Venayre qui dirige la collection Histoire dessinée de la France aux Éditions La Découverte, associées à La Revue dessinée. Le projet, aussi simple qu’il est ambitieux, est de raconter notre histoire à l’aide des plus récentes découvertes et de dépasser la geste nationale. Le projet, naturellement, n’est pas seulement scientifique puisqu’il répond au besoin de s’affranchir des clichés.

Le premier volume, La Balade nationale : les origines, publié en 2017, frappe par la clarté et l’intelligence de son propos. Sans doute le texte peut-il agacer en raison de ce qui peut être perçu comme des partis-pris idéologiques, mais l’aisance avec laquelle se déploie l’argumentation devrait rassurer les esprits les plus sceptiques. Amusant, follement stimulant, le livre séduit progressivement par son humour, parfois mordant, parfois absurde. Les dialogues entre les personnages font souvent franchement sourire, comme lorsqu’un homme du paléolithique supérieur annonce à Jeanne d’Arc que les siens ont domestiqué le feu et qu’elle lui répond, goguenarde « Oui, bon, je ne vous félicite pas. »

Plaisir pour l’esprit, La Balade nationale l’est aussi pour les yeux grâce aux dessins d’Etienne Davodeau, réalistes mais attachants. L’ensemble est une réussite, qui rappelle que l’humilité, qualité des historiens, devrait être partagée par tous devant les millénaires de notre évolution.

Le renseignement au cinéma : donner l’assaut

Libérer les otages, aussi bien dans un souci humanitaire que pour atténuer autant que possible les conséquences politiques de l’attentat ? Négocier coûte que coûte ou, au contraire, dézinguer tout le monde afin de rappeler la toute-puissance de l’État et la détermination de ses dirigeants ? Les pratiques et les doctrines – quand elles existent – diffèrent aussi bien en raison de la nature des régimes que de leur histoire ou de la menace à laquelle ils sont confrontés.

Les décisions, quoi qu’il en soit, ne sont jamais faciles à prendre. Il faut être correctement conseillé, si possible par des cadres expérimentés et des services ayant réfléchi ; il faut avoir les nerfs solides ; il faut être capable de peser les coûts et les avantages, les risques d’échec et les chances de succès ; il faut éventuellement écouter des avis extérieurs, mais il faut aussi pouvoir se décider rapidement et s’adapter aux évolutions d’une situation qui n’est pas, par nature, sous contrôle. A Beslan, par exemple, des parents fous d’inquiétude franchirent le cordon, très imparfait, établis par les forces russes pour tenter de libérer leurs enfants eux-mêmes, ce qui eut de graves conséquences sur la tragédie en cours.

Le décideur a surtout le besoin impératif d’être accompagné par des forces d’intervention d’autant plus capables d’agir qu’elles ont étudié l’adversaire, ses motivations, ses capacités et ses méthodes – tout étant lié – et qu’elles en tiré des conclusions opérationnelles afin de pouvoir proposer des options. Décortiquer l’adversaire n’est jamais une perte de temps, surtout quand il est quasiment certain qu’il frappera par surprise, et la force la mieux équipée sera sans réelle pertinence si elle ne sait pas qui elle combat.

L’enchaînement de crises, depuis 2012 et surtout depuis 2015, a conduit nos autorités à inclure la fonction essentielle du RETEX dans le plan d’action contre le terrorisme rendu public il y a un an, comme il me semble l’avoir déjà souligné. Cette indispensable évolution ne va cependant pas de soi et elle sera de toute façon longue à se concrétiser. Les habitudes, surtout dans les corps aux solides traditions, ont la vie dure et il faut parfois près de dix ans pour aboutir aux changements escomptés. Aux réticences habituelles, inévitables dès qu’il s’agit de changement, vont en effet s’ajouter les craintes de certains d’être mis en accusation, voire d’être confrontés à leur bilan réel. La démarche gouvernementale n’est pourtant pas de cet ordre et répond avant tout à un besoin essentiel, que les militaires ou les pompiers connaissent bien : être prêt requiert des efforts de chaque instant, et il faut partir du principe que l’ennemi, surtout quand il est irrégulier, a toujours un temps d’avance.

Il faudra ensuite trancher – c’est sans nul doute déjà fait, mais je n’en sais rien – au sujet des méthodes d’intervention choisies. Deux philosophies s’étaient en effet opposées au mois de novembre 2015 (entrer et encaisser le choc en acceptant d’être surpris par un adversaire pas encore totalement localisé et évalué, ou attendre que la situation soit stabilisée et bien documentée afin de concevoir une action adaptée). Ce choix n’est pas que tactique puisqu’il pèse inévitablement sur la durée de l’attentat et sur la planification des autorités. Il implique aussi d’être décliné dans les domaines, ô combien fondamentaux, de l’équipement et de l’entraînement. Une intervention réussie dépend de nombreux facteurs, complexes et entremêlés, mais au premier rang desquels on trouve le courage des opérateurs. Le 13 novembre 2015, un commissaire de la BAC et son chauffeur ont ainsi montré que le cinéma le plus spectaculaire n’est pas toujours si loin de la réalité. Qu’une gloire éternelle les accompagne.

A toute épreuve, de John Woo (1992)

(Aucun  chien n’a été tué ou blessé lors de l’écriture de ce billet)

« Son surnom, Samouraï du Soleil/En démantelant le gang de l’Archipel » (« L’Aventurier », Indochine)

Le succès d’une œuvre ne constitue nullement, comme chacun le sait, la démonstration de sa qualité. Nombre d’auteurs célébrés il y a des décennies sont désormais relégués au fond des bibliothèques, dans les boîtes à livres qui apparaissent ici et là ou même dans des malles au grenier. Certaines œuvres, trop vite oubliées, méritent cependant qu’on les exhume, et c’est la gloire de quelques-uns de nos éditeurs que de permettre au public d’avoir à nouveau accès à des romans ou à des films disparus. C’est sans doute cette démarche qui a conduit Gallmeister à rééditer les thrillers de l’écrivain américain Rodney William Whitaker, publiés sous le pseudonyme de Trevanian dans les années ’70 et ’80, dont le trop fameux Shibumi, en 1979.

Présenté comme un livre culte, salué par Télérama comme « un roman stupéfiant, parmi les plus grands de la littérature américaine », ce curieux récit d’espionnage – qu’il faudrait donc  placer aux côtés des texte de Mark Twain, Jim Harrison, Arthur Miller, John Steinbeck, Toni Morrison, Edgar Poe, Saul Bellow, etc. – n’est plus ni moins qu’une purge d’une sidérante prétention. On se prend même à penser à Michel Onfray tentant d’imiter Frederick Forsyth, et on prie pour que jamais ce cauchemar ne prenne corps.

Shibumi, dont le succès fut retentissant, se présente comme un roman étrange mêlant les clichés les plus éculés du roman d’espionnage de gare à des fulgurances littéraires, hélas insuffisantes. Manifestement aussi bien influencé par James Grady ou Robert Ludlum que par Jack Higgins ou Gérard de Villiers, Trevanian relate l’affrontement, forcément impitoyable, entre un « contre-terroriste solitaire » (le concept n’en finit pas de m’amuser), châtelain aux talents infinis et aux performances sexuelles presque surhumaines se vendant au plus offrant, et un mystérieux organisme connu sous le nom de Mother Company et qui réunit les intérêts de multinationales agissant derrière les États les plus puissants par l’intermédiaire de leurs services secrets. Le propos est tellement outrancier qu’on imagine d’abord lire un thriller parodique, comme Sur la route de Gandolfo, bien que certaines réflexions stratégiques évoquent plutôt la finesse d’analyse du Lider minimo, de responsables d’extrême-droite (attention à ne pas confondre) ou même de quelques blogs prorusses bien connus de nos lecteurs.

Il s’arrêta. Diamond était au service de la Mother Company, un valet de l’organisation. Hel pensa aux installations de forage sous-marin qui contaminaient les océans, aux mines à ciel ouvert qui dévastaient les terres vierges, aux pipelines dans la toundra, aux centrales nucléaires bâties malgré les protestations de ceux qu’elles allaient contaminer. Il se souvint de l’adage : « Qui doit se charger des choses cruelles ? Celui qui le peut. » Avec un grand soupir et une sensation de dégoût au fond de la gorge, il se retourna et leva son arme.

Médiocrement écrit, comme on le voit, mais parfaitement traduit par Anne Damour, le roman frappe par la virulence et la naïveté de son engagement politique. Les attaques contre les États-Unis, à défaut d’être originales, y sont amusantes, mais le livre est littéralement farci de remarques racistes et le caractère parodique de l’ensemble n’est pas si évident. Shibumi, en effet, aurait pu être un exercice de style – réussi, dans ce cas –, un pastiche enlevé de thriller politique paranoïaque (on dirait, aujourd’hui, qu’il est complotiste), mais la beauté de certains passages (les méditations du général Kishikawa, p.122 de l’édition de poche) laisse à penser que l’auteur avait d’autres ambitions. Les trop longs passages consacrés à la spéléologie alourdissent de surcroît le texte au lieu de l’enrichir. De même, le soin apporté par Trevanian au récit des premières années de son héros et la sympathie évidente qu’il éprouve pour lui rendent l’hypothèse d’une parodie plus difficile encore à défendre. Agrémenté d’un humour caustique plutôt efficace, le roman étonne enfin par sa tonalité politique, au-delà de posture antiaméricaine distrayante mais candide.

Le texte, en effet, est parsemé de remarques d’une profonde misanthropie. On y perçoit, en plus d’une arrogance assumée et d’un mépris profond pour le reste de l’humanité, un goût pour la violence purificatrice qui n’a rien d’anodin. Trevanian, hélas, n’est pas Ernst Jünger, et son obsession pour le dépassement de soi, l’ascèse et la beauté du sacrifice ultime est plus banalement suspecte que séduisante. Le livre mériterait sans doute d’être analysé sous ce seul angle.

“There’s a lot to learn for wasting time”, chanta Neil Young, et on retient de Shibumi quelques belles phrases et une poignée de situations intéressantes. Parodie inachevée ? Brulot pour révolutionnaires de salon (ceux-là mêmes que Trevanian critique d’ailleurs vigoureusement) ? Thriller terriblement daté ? Mystère. Le point le plus important du livre est cependant que son personnage central, Nicholaï Hel, est capable de se battre et de tuer « avec n’importe quel objet présent dans une pièce », ce qui fait de lui, à supposer que ce soit possible, le précurseur de Chuck Norris (qui, lui, peut en plus vous tuer avec la pièce elle-même). Bref, Shibumi a plus mal vieilli qu’un roman de Pierre Loti.

Le renseignement au cinéma : espionner, oui, mais en respectant le circuit administratif

J’ai rédigé ma première note à destination d’un service partenaire au mois d’octobre 1996. L’affaire, à défaut d’être urgente, était assez sérieuse et méritait à la fois qu’on saisisse des cousins et qu’on expose une de nos rares sources réellement pertinentes. Le format d’une note avait été retenu car il permettait d’exposer avec toute la subtilité nécessaire le dossier à la haute hiérarchie.

Conscient de l’importance de ma mission, j’avais rédigé une note synthétique qui, après validation par mon chef de section, avait été transmise au secrétariat de l’unité de contre-terrorisme pour validation puis diffusion. Plusieurs jours se passèrent et la note me revint. Sa forme, me fit-on savoir sans plus de précision, n’était pas conforme, et il me fallut plusieurs allers-retours avec l’état-major pour que le document, dont le fond ne fut jamais modifié, quittât enfin le 3e étage du bâtiment du Service de contre-espionnage et fut transmis à qui de droit.

Vingt-trois ans plus tard, je me souviens encore de la vieille dame, souriante mais ferme (ou le contraire), m’indiquant patiemment la liste des destinataires qui devaient être servis. Sur le moment, je cachais poliment mon exaspération alors que je me demandais – déjà – ce que j’étais venu faire dans cette administration lente, lourde, confuse, et inutilement (me semblait-il) tatillonne. Au fur et à mesure que les mois s’écoulaient, je compris cependant que la rigueur administrative, bien que pénible, était une condition indispensable au bon fonctionnement de la Boîte. Arroser plusieurs destinataires de copies d’une note, bien que coûteux en papier et en temps, permettait à plusieurs entités très distinctes chargées de la gestion ( et de la protection) de la source à l’origine du renseignement, ou des relations avec nos cousins, ou de supervision stratégique, d’être informées de ce que nous manigancions. Et l’alimentation d’au moins deux fonds d’archives nous garantissait de pouvoir revenir au document dans cinq ou dix ans.

Naturellement, dans un service qui paraissait travailler de façon immuable depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la couche en place d’états-majors, de structures de coordination et autres cellules de suivi avait pris des proportions inquiétantes. Les chocs stratégiques et la numérisation du monde conduisirent à des réformes d’autant plus bienvenues qu’elles étaient vitales. Les tampons n’ont pas disparu, ils sont simplement devenus virtuels, ce qui ne change rien mais change tout.

Module IEPLTS – Agent Lechiot, (Saison 1 d’Au Service de la France), d’Alexandre Courtès (2015)

“This is the way that life was given/The way we were made to stand” (“My People, My Land”, Pura Fé)

A-t-on jamais construit un empire sans tragédies ? La question ne cesse de hanter la littérature américaine depuis plus d’un siècle, et les plus grands cinéastes ont rapidement pris le relais des romans en explorant inlassablement le crime fondateur des États du Nouveau monde.

Le sort des Amérindiens a, en réalité, toujours suscité des débats très vifs aux États-Unis, sans que cela pèse, comme on le sait, sur leur destin, le respect des traités et le comportement des colons. On oublie trop souvent que le western, genre littéraire avant d’être un genre cinématographique, est une geste coloniale, d’exploration, de conquête, de guerres et de luttes des classes. Le génocide amérindien, initialement toile de fond, s’est progressivement imposé comme un sujet majeur au fur et à mesure que la société américaine mûrissait et admettait, péniblement, la véritable nature de la Conquête de l’Ouest.

En 1930, dans La Piste des géants, Raoul Walsh avait déjà montré des tribus faite d’êtres humains et non de bêtes sauvages, mais la marche vers une reconnaissance à l’écran fut longue. Elle n’est pas achevée, d’ailleurs, mais le cinéma américain est désormais capable, près d’un demi-siècle après Little Big Man, le chef d’œuvre d’Arthur Penn, plus de 25 ans après Danse avec les loups, l’indépassable monument de Kevin Costner, ou Cœur de tonnerre, le brulot de Michael Apted, de produire des films comme Hostiles, de Scott Cooper, qui montre des guerriers fatigués, le vaincu et le conquérant, retrouver leur humanité après les carnages, la victoire étant ici presqu’aussi amère que la défaite.

 

Militant communiste, qui sera incarcéré trois mois en 1950 pendant l’hystérie maccarthyste, et écrira à cette occasion un roman publié à compte d’auteur, Spartacus (adapté au cinéma en 1960 par Stanley Kubrick, quand même), auteur sous plusieurs pseudonymes de remarquables romans policiers, dont le cultissime Sylvia (1960), Howard Fast publie en 1941 La Dernière frontière, exceptionnel récit d’une course-poursuite tragique entre une poignée de Cheyennes désireux de vivre sur leurs terres ancestrales et une armée américaine impitoyable et aveugle aux souffrances d’un peuple en voie d’anéantissement.

Inspiré de The Northern Cheyenne Escape, au cours de l’hiver 1878/1879, le roman retrace les évènements qui conduiront au massacre de Fort Robinson et à l’installation des Amérindiens survivants dans une réserve, dans le sud du Montana. D’une plume discrètement ironique, mais sans jamais verser dans la caricature ou le pamphlet, Howard Fast parvient à reconstituer l’enchaînement de décisions et d’aveuglements qui conduira à la fuite des Cheyennes de leur cantonnement en Oklahoma, au mois de septembre 1878, jusqu’à leur interception par la cavalerie américaine quelques mois plus tard.

Le roman est celui des derniers sursauts d’un monde qui sera bientôt balayé et dont la défaite est écrite. Face à des États-Unis à la puissance sans équivalent, les Cheyennes ne se battent plus que pour leur dignité et la survie de leur culture. A cette lutte vitale s’opposent les ambitions non moins vitales de Washington, qui unifie son territoire, installe son autorité et prépare la mise en valeur de ses conquêtes intérieures. Le choc ne peut être évité, et il est d’autant plus inéluctable que l’Administration impériale, comme les autres, souffre de ses propres incohérences. Les ambitions politiques s’y affrontent, tandis que les officiers chargés de gérer la crise cheyenne sont au choix incompétents et indécis ou au contraire désireux d’écraser un adversaire dont ils refusent même d’envisager qu’il puisse suivre sa propre rationalité. La Dernière frontière est aussi, en effet, un livre sur les machines infernales que rien ne peut arrêter, sur l’inertie des crises qui couvent et qui ne peuvent se résoudre que dans le sang et la destruction de l’ennemi. Il est à cet égard d’une actualité troublante, et il doit notamment être lu par celles et ceux qui étudient les prises de décision politico-militaires.

Texte d’une infinie tristesse, exprimant la nostalgie accablée d’un monde perdu à jamais, le roman servira de trame, aux côtés de celui de Mari Sandoz Les Cheyennes (1953), au testament crépusculaire de John Ford, sorti en 1963. On aura rarement filmé la défaite avec autant d’élégance et d’empathie.

Cheyenne Autumn sera projeté à la Cinémathèque le 28 juillet prochain.

No Room for Ambiguity

Sans doute ne faudrait-il pas s’en étonner, s’agissant d’une profession supposée manier le mensonge avec aisance, mais trop rares sont les mémoires d’anciens des services qui valent le coup d’être lus. Souvenirs embellis d’opérationnels d’opérette transformant leurs rares missions en épopées légendaires, bilans grossièrement bidonnés de saboteurs dont les erreurs et les aveuglements ne cessent de se faire sentir, autobiographies sans relief de directeurs trop froids, les textes qui paraissent depuis des années ne présentent que rarement de l’intérêt. C’est donc avec impatience qu’était attendu le livre de Nada Bakos, ancienne analyste de la CIA spécialiste d’Al Qaïda en Irak puis chargée des opérations de ciblage de responsables jihadistes dans le pays après l’invasion anglo-américaine de 2003 et le début de l’insurrection.

Sobrement intitulé The Targeter, le livre de Nada Bakos, écrit avec Davin Coburn, offre une plongée fascinante au cœur de la CIA lors d’années essentielles marquées par le début du travail sur Al Qaïda, les attentats du 11-Septembre puis l’intervention en Afghanistan, le déclenchement de la Guerre contre le terrorisme, l’invasion de l’Irak et l’ingérable chaos qui en est né. Le texte, qui ne s’embarrasse pas de fioritures, prend d’abord la forme de la biographie d’une jeune femme originaire du Montana, venue travailler à Washington au sein du principal service de renseignement impérial.

Nada Bakos n’est pas une théoricienne, et elle n’en a d’ailleurs pas la prétention, mais elle est une professionnelle aguerrie, ayant même eu la chance de participer à une poignée d’opérations en Irak au cours de ses mois d’affectation à Bagdad. Le regard qu’elle porte sur son service, sur le renseignement, sur le contre-terrorisme et sur les impasses stratégiques dans lesquelles nous sommes tous est d’une remarquable acuité. Analyste chimiquement pure, elle livre une série de réflexions qui font chaud au cœur, dont celle-ci, parfaite à mes yeux :

Analysis is an ambiguous word; new analysts soon learn that analyzing is as much an art as a science”

Décrivant de façon limpide les missions et les devoirs d’un analyste, elle rappelle en particulier le sacerdoce du travail quotidien, la ténacité, l’humilité, l’engagement total de l’esprit, des insomnies aux cellules de crise, quand la concentration devient une obsession, quand on voit déjà les conséquences des erreurs en train d’être commises quand les responsables en sont encore à se congratuler. De façon assez troublante, j’ai retrouvé dans ce texte certaines des plaisanteries qui avaient cours boulevard Mortier à la fin des années ’90, quand nous sondions les murs à la recherche du « vrai Service » (« The real CIA must in the basement »), tout comme les questions posées par les psys à l’occasion des entretiens initiaux puis des contrôles réguliers.

Nada Bakos n’est pas une théoricienne, mais elle a observé son environnement, noté les détails, réfléchi à son métier et à ses pratiques, et on la surprend même à citer le grand John Boyd, légende de la chasse américaine et immense stratégiste. Ce qu’elle décrit du comportement de l’Administration Bush au sujet d’Al Qaïda comme de ses liens, jamais démontrés, évidemment, avec le régime de Saddam Hussein reste, près de vingt plus tard, proprement stupéfiant. Comme le raconte à sa façon Lawrence Wright dans The Looming Tower, l’aveuglement et l’incompréhension de ce qu’est le renseignement dont firent alors montre les plus hauts responsables de la diplomatie et de la défense à Washington sont vertigineux. La pression exercée sur la CIA afin de confirmer des hypothèses qui ne pouvaient pas l’être eut des conséquences terribles. Que des analystes appelés à briefer de hautes autorités politiques aient été soumis à une pression telle que leur hiérarchie ait décidé de recourir à des séances de media training pour les préparer en dit long sur l’ambiance qui a régné entre Langley et la Maison blanche en 2002 et 2003.

Ce que décrit également Nada Bakos des opérations anti terroristes en Irak nous fait toucher du doigt la complexité administrative et opérationnelle de la puissance US en campagne : moyens apparemment sans limite, difficulté à coordonner les actions de différentes branches, nécessité politique d’obtenir des résultats tactiques à défaut de stratégiques. The Targeter expose une culture du renseignement très différente de la nôtre, parfois déroutante en raison de son goût pour la théorisation. Le livre frappe aussi par sa lucidité quand il rappelle que la lutte contre le jihadisme a désormais pris un tour purement militaire alors que le défi mérite bien plus que cela. L’absence de réflexion quant à la nature de la menace constitue sans doute le seul défaut d’un texte par ailleurs remarquable et, finalement, attachant.

« But I’m gonna live a life like I should » (« Take a look around – Theme from Mi: 2 », Limp Bizkit)

Référence de la série de B de qualité, notamment réalisateur de classiques comme Un Crime dans la tête (1962), Le Prisonnier d’Alcatraz (1962), Le Train (1964), Sept jours en mai (1964, tous les trois avec Burt Lancaster), French Connection II (1975) ou Black Sunday (1977), John Frankenheimer, dont la carrière s’achève doucement dans les années ’90, revient soudainement sur le devant de la scène avec Ronin, un thriller de facture très et sans doute trop classique.

Sur un scénario de J.D. Zeik et du grand David Mamet, le film raconte la lutte plus ou moins discrète entre des barbouzes, des membres de l’IRA et des malfrats pour la possession d’une mallette dont on ne saura finalement jamais le contenu – ce qui nous renvoie évidemment au « procédé » de La Prisonnière espagnole.

Porté par une distribution remarquable (Robert De Niro, Jean Reno quand il était encore acteur, Stellan Skarsgård, Natascha McElhone, Sean « Boromir » Bean, Michael Lonsdale ou encore Féodor Atkine), Ronin ambitionne, comme son nom l’indique, de dépasser le simple film d’action pour montrer dans leur élément de purs combattants. Le titre du film évoque en effet une fameuse légende japonaise, formalisée en 1928 par Jirô Osaragi, mettant en scène 47 samouraïs vengeant leur maître. Comme le dit le personnage de Lonsdale :

The warrior code. The delight in the battle, you understand that, yes? But also something more. You understand there is something outside yourself that has to be served. And when that need is gone, when belief has died, what are you? A man without a master.

L’ambition était cependant manifestement trop grande. Dépourvu de lyrisme, Ronin souffre d’une intrigue à la fois trop touffue et trop naïve. Loin de restituer à l’écran la complexité et la dureté de ses personnages, comme le fit remarquablement Michael Mann en 1995 dans Heat – une référence omniprésente et écrasante – , il ne fait que laisser se dérouler une intrigue classique qui évoque les romans de Jack Higgins ou de Robert Ludlum sans les dépasser. Non pas que les officines privées soient passées de mode, mais le monde a changé et on ne pouvait déjà plus, en 1998, réaliser des films aussi naïfs rappelant certaines productions des années ’60. Tony Gilroy, en 2007, montrera d’ailleurs avec Michael Clayton comment il est possible d’exposer certaines pratiques.

Ronin, cependant, n’est pas l’œuvre du premier venu. Tourné en France, à Paris, Arles, Nice, Cannes ou La Turbie, le film aligne des poursuites jamais vraiment dépassées et qui inspireront Doug Liman dans le premier volet de la série des Jason Bourne.

Le film, témoignage d’un cinéma aujourd’hui disparu, se laisse en réalité revoir avec plaisir, aussi bien pour sa réalisation que pour ses acteurs. Nombre de cinéastes aujourd’hui portés aux nues n’auront, après tout, jamais la carrière de John Frankheimer.

« These are the days/When you wish your bed was already made » (« Manic Monday », The Bangles)

Personnalité intrigante à défaut d’être attachante, John Milius a exercé sur Hollywood et la pop culture une influence majeure, jusqu’à inspirer aux frères Coen l’inoubliable Walter Sobchak en 1998.

Coscénariste d’Apocalypse Now (1979), de Magnum Force (1973), de Jeremiah Johnson (1972), de Danger immédiat (1994) ou de Rome (2005-2007), Milius n’a cessé de diffuser au sein du cinéma américain ses obsessions et ses certitudes politiques. Grand amateur d’armes à feu, farouche défenseur d’une certaine identité américaine faite d’individualisme, d’esprit pionnier et d’acceptation des guerres nécessaires, il a réalisé une poignée de films marquants, dont l’indépassable Conan le Barbare (1982, d’après l’univers de Robert E. Howard) ou L’Adieu au roi (1989, d’après le roman Pierre Schoendoerffer). On lui doit aussi, en 1984, Red Dawn, une étrange dystopie dans laquelle se mêlent cinéma de guerre, teenage movie, et même quelques réflexions – parfois involontairement et tragiquement ironiques – au sujet de la liberté, de la résistance, de la violence dans un monde imprévisible et injuste, et même de la morale.

Série B d’honnête facture, L’Aube rouge se veut le récit des faits d’armes d’une poignée d’adolescents d’une petite ville du Colorado après l’invasion des États-Unis par les Soviétiques, dans la première partie des années ’80. Le film décrit par le menu l’irruption dans une communauté en paix d’envahisseurs venus conquérir et occuper, et fait preuve d’une étonnante sobriété alors que l’on pouvait raisonnablement s’attendre au pire de la part de Milius, le genre de type débonnaire qui se promène en gilet tactique, flingue en pogne, dans les studios. En France, il serait sans doute devenu blogueur défense.

L’ensemble, naturellement, souffre de nombreux défauts, à commencer par l’invraisemblance de la situation de départ et les moyens limités de la production. La transformation d’hélicoptères français SA.330 Puma en Mi-24 Hind autorise cependant des scènes qui, à l’aune des productions du début des années ’80, paraissent plutôt honorables, et l’important, de toute façon, est ailleurs. Le film n’a aucune vocation documentaire (et certainement pas l’ambition d’être réaliste) et son propos est plus complexe qu’il n’y paraît. Tout le contraire, on le voit, de récentes superproductions nationales.

La distribution, qui s’appuie évidemment sur des jeunes premiers, permet à de futures têtes d’affiche de débuter à l’écran. On trouve là Patrick Swayze (et Jennifer Grey, avec laquelle il dansera dans Dirty Dancing (1987), une des plus épouvantables bouses de la décennie), Charlie Sheen (le fils de Martin, le capitaine Willard d’Apocalypse Now, futur golden boy déchu dans Wall Street), Lea Thompson (un an avant Retour vers le futur), et les gueules, reconnaissables entre mille, de Harry Dean Stanton, William Smith, Powers Boothe ou de Lane Smith, échappé de V (1983-1985) et décidément habitué aux personnages ambigus.

En filmant des adolescents et de jeunes adultes combattant une armée d’envahisseurs, Milius, qui ne se perd pas en critiques, fondées mais inutiles, de l’Union soviétique ou du communisme, fait se combattre de jeunes patriotes, sincères et inexpérimentés, et des professionnels de la guerre. L’opposition entre le personnage joué par William Smith, authentique contre-guérillero, froid et méthodique, et celui de Ron O’Neal (Super Fly en 1972, Frank, chasseur de fauves en 1982 et 1983), sincère combattant des luttes émancipatrices du Tiers-Monde, de plus en plus déçu du combat qu’il mène, ajoute à l’envahisseur soviétique une profondeur que peu de films d’action des années ’80 seront capables de générer.

Loin d’être un chef d’œuvre, le film est rapidement devenu culte en raison de ses honnêtes qualités de mise en scène et du parti-pris de son cinéaste, sobre et direct. A la différence de nombreux récits de guerre procédant à de longues installations du décor et des personnages (à la manière des films catastrophe), L’Aube rouge commence abruptement et évite, dans une certaine mesure, les idioties opérationnelles. Tourné sans pathos excessif, il s’agit d’un film étrange qui choisit de montrer une situation locale, un simple épisode isolé d’une guerre mondiale entre deux superpuissances. Milius y fait un clin d’œil appuyé à La Bataille d’Alger (1966), le monument de Pontecorvo, mais il évite, comme le cinéaste italien sut le faire en son temps, de trop appuyer son propos politique.

Son propos est plus minéral, typique d’une certaine idéologie américaine : il faut savoir se battre pour défendre des acquis qui ne sont jamais garantis, il faut savoir survivre loin du confort de la civilisation urbaine occidentale, la violence (exercée ou subie) révèle les âmes et façonne les vies, le monde n’est pas un endroit sûr, etc. Sans fausse honte, le cinéaste place ses héros dans les pas de guerriers arapahos, envahis, conquis et vaincus il y a un siècle par les envahis d’aujourd’hui. La terre ne change pas et est le témoin impassible, presqu’immuable, des guerres et de l’Histoire, nous dit Milius. Ceux qui croient la posséder seront un jour balayés par d’autres conquérants, pas plus éternels que ceux qu’ils auront chassés.

Le film s’inscrit également dans la tradition américaine du cataclysme intérieur, peut-être né (il faudrait interroger des historiens ou des spécialistes du cinéma ou de la littérature US) du traumatisme de la Guerre de Sécession. Depuis des décennies, les États-Unis ne cessent ainsi de produire des récits de leur propre chute : dystopies, destruction porn, zombies, invasions extra-terrestres plus ou moins subtiles, nouvelle guerre civile, et le genre n’est jamais autant vivace que dans les moments de tensions politiques ou stratégiques.

Alors que la Seconde Guerre froide était bien entamée, L’Aube rouge permit d’exalter l’esprit de résistance d’une jeunesse que les adultes n’ont jamais cessé, dans toutes les sociétés, de juger inconséquente et sans ossature idéologique. C’est ainsi à un cinéaste ouvertement réactionnaire, mais capable de citer Pontecorvo ou Melville, que l’on doit un hommage aux adolescents – certes tous blancs – capables de prendre les armes et de se sacrifier pour défendre un pays arraché de haute lutte à ses indigènes, devenus des modèles après avoir été des adversaires impitoyablement massacrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’une œuvre étrange, d’une naïveté et d’une brutalité assumées, qui a, finalement, plutôt bien vieilli.