J’ai découvert Dominique Sylvain il y a quelques semaines, à la lecture dans je-ne-sais-plus quel hebdomadaire, d’une critique enthousiaste de Guerre sale. On y apprenait que l’auteur(e) y relatait une intrigue haletante sur fond de réseaux franco-africains.
Je confesse que j’ignorais tout de Dominique Sylvain et de sa déjà longue carrière de romancière. Une brève visite à son site Internet (ici) me la rendit immédiatement sympathique. Une femme qui aime Michael Mann, Steven Soderbergh, Robert De Niro et Ving Rhames mérite à coup sûr d’être lue.
A dire vrai, pourtant, je n’ai pas été transporté par ce livre. Le mot de l’éditeur, au dos, indique que « Dominique Sylvain atteint un sommet dans la construction de l’intrigue ». Il faut probablement envisager l’enthousiasme de cette appréciation avec un peu de recul. Guerre sale est un petit roman agréable à lire, dont les personnages, humains et originaux, renvoient presque inexorablement à ceux de Fred Vargas, une autre plume de Viviane Hamy. L’intrigue y est finalement assez linéaire, et les excentricités des uns et des autres, sans dire qu’elles lassent, ne créent quand même de réelle empathie. Là aussi, comme chez Vargas, on a presque l’impression qu’il n’est pas possible d’écrire de polar en français sans faire un concours de dingueries.
La recette, qui a agréablement renouvelé le genre il y a plus de dix ans, semble usée, et force est de reconnaître qu’on est loin, très loin, des héros de James Lee Burke, George Pelecanos, Dennis Lehane, Patrica Cornwell ou même Michael Connelly. Evidemment, Dominique Sylvain ou Fred Vargas apportent de la fantaisie, et même un peu de poésie, dans un univers où les gros flingues, les corps décomposés, les lendemains de cuite et les dilemmes moraux sont le quotidien. Hélas pour Dominique Sylvain, on a cru bon de présenter son roman comme une plongée dans l’univers, certes passionnant, de la Françafrique. Mais cette promesse, sans doute pas celle de l’auteur mais plutôt celle de l’éditeur, n’est pas tenue, et il ne suffit pas d’une poignée de morts cruelles ou d’intrigues politico-policières pour se hisser au niveau d’un James Ellroy, d’un RJ. Ellory ou d’un Hugues Pagan.
Ne boudons quand même pas notre plaisir. Guerre sale remplit à merveille le rôle d’un polar engagé: il distrait et il conduit à d’autres lectures, comme celle de Stephen Smith.
En 1982, Sam Peckinpah, le génial cinéaste de Major Dundee (1965), de La horde sauvage (1969), des Chiens de paille (1971), de Pat Garret & Billy the kid (1973) ou de Croix de fer (1977) est littéralement au fond du trou. Alcoolique, drogué, il ne tourne plus guère et a laissé derrière lui, dans un nuage de poudre blanche, sa carrière d’auteur capable de dynamiter les codes hollywoodiens du film de guerre ou du western.
Recruté par des producteurs désireux de mettre en scène le deuxième roman du nouveau maître – de l’époque – du thriller d’espionnage Robert Ludlum, il n’a pas de mal à réunir autour de lui de grands acteurs (Burt Lancaster, John Hurt, Dennis Hopper, et même Rugter Hauer, l’inoubliable répliquant de Blade Runner).
Plus violente que le roman, l’adaptation cinématographique d’Osterman Weekend est également plus compréhensible. Incarnation de la paranoïa qui régnait alors entre les deux blocs, le film doit être désormais vu comme un témoignage sur la seconde partie de la Guerre froide. On y trouve des vétérans d’Hollywood, des gloires éphémères, comme Meg Foster.
Un film méconnu, d’une époque qui s’estompe – et que nous regretterons peut-être un jour, qui sait ?
Contrairement à un certain nombre d’imposteurs, mythomanes, escrocs et autres rigolos qui peuplent les studios de radio et de télévision dès qu’un barbu montre le bout de son nez, Robert Baer a réellement été membre d’un service de renseignement – et pas n’importe lequel. Quand d’autres ont transformé leurs séances de photocopieuse en vie haletante, Robert Baer a parcouru le vaste monde pour la défense de l’Empire, une cause qui ne me laisse évidemment pas indifférent, comme vous le savez.
Membre de la Direction des Opérations de la CIA, il a essentiellement travaillé au Moyen-Orient, ce qui l’a conduit à porter un regard critique sur la frilosité de sa hiérarchie alors que le danger islamiste, puis jihadiste, se faisait chaque année plus pressant. Mais laissez-moi vous parler de la Direction des Opérations de la CIA.
Pour faire simple, la CIA est un service de renseignement dont les deux principales directions sont 1/ la direction du renseignement (Directorate of Intelligence) et 2/ le service de l’action clandestine (National Clandestine Service), ancienne Direction des Opérations. Si on considère que la DGSE est l’équivalente française de la CIA, la DR américaine devrait trouver dans la DR française son homologue naturelle, et le NCS devrait pouvoir parler à la Direction des Opérations (DO).
En réalité, la DR française traite à la fois du renseignement humain (HUMINT) mais synthétise et analyse du renseignement « toutes sources », ce qui en fait, in fine, une direction du renseignement et de son analyse. La DR américaine se concentre quant à elle sur l’analyse, même s’il existe bien sûr des passerelles avec l’action clandestine. Le recrutement de sources et leur traitement relèvent ainsi du NCS, dans lequel on aurait tort de voir une DO. Les membres du NCS sont ainsi de véritables officiers traitants, aguerris et habitués aux terrains difficiles (un peu comme le Service Mission de la DO dont parlait un récent numéro du Monde du Renseignement), mais sans les capacités des forces spéciales réparties en France entre le Service Action et le COS. L’équivalence apparente des titres est donc trompeuse : un analyste français aura tout intérêt à parler à un membre du NCS, tandis qu’un membre du SA ne lui trouvera guère d’intérêt.
Robert Baer a ainsi été membre de l’ancienne Direction des Opérations de la CIA pendant de nombreuses années, et son expérience l’a conduit, après le fiasco historique du 11 septembre, à rédiger un ouvrage promis à un brillant avenir : la chute de la CIA. Dans ce récit mêlant réflexions opérationnelles et souvenirs personnels, Baer révélait crânement à quel point la frilosité de sa hiérarchie et d‘absurdes codes de bonne conduite avaient littéralement émasculé l’agence, la rendant impuissante, aveugle et sourde. A la décharge de la CIA, il faut bien avouer que ce penchant à l’autocensure et à une excessive prudence trouvait de nombreux échos de ce côté-ci de l’Atlantique.
Robert Baer a évidemment tapé dans le mille avec son premier essai, et sa colère a conquis une large audience. En 2003, il s’est à nouveau invité dans le féroce débat sur le renseignement de l’Empire en publiant un autre brulot, Or noir et maison blanche, un livre écrit à la hache mais dans lequel il décrivait par le menu tout ce que nous n’avions pas eu le droit de dire sur nos alliés du Golfe. Cet ouvrage, éclairant sur bien des points, doit évidemment être rangé parmi les récits et mémoires, et il ne s’agit aucunement d’un essai scientifique. Baer y démontre un sens de l’observation d’une rare acuité, qui n’épargne ni les pétromonarchies arabes ni les dirigeants occidentaux prêts à toutes les basses pour un contrat industriel. La démonstration, brutale, est implacable.
Elle a inspiré en 2005 à Stephen Gaghan, déjà scénariste de Traffic (2000, Steven Soderbergh), un remarquable film, Syriana, qui vaudra en 2006 à George Clooney un Oscar du meilleur second rôle.
Les spectateurs ont tendance à juger Syriana dense, voire confus. Je dirais, pour ma part, qu’il offre en deux heures une vision assez lucide des enjeux au Moyen-Orient. Ni Baer ni Gaghan ne sont des spécialistes de l’islam radical, mais ils ont largement dépassé le stade de l’amateurisme éclairé. De plus, leurs accusations sont autrement plus étayées que les approximations d’un Eric Laurent, voire des journalistes du Monde Diplomatique. Surtout, leur lucidité sur les errements de leurs dirigeants ne les mène pas à défendre les salafistes. Tout le monde ne peut pas en dire autant.
Enfin, et de façon moins convaicante, Baer se lancera dans une analyse de la puissance iranienne. On ne peut pas être bon tout le temps.
J’ajoute pour finir que Robert Baer a été conseiller technique sur le tournage du remarquable, et peu connu, Détention secrète (Gavin Hood, 2007)
et sur le très applaudi American jihadist (Mark Claywell, 2010).
Tout le monde n’a pas la chance de tourner Secret Défense (Philippe Haïm, 2008)…
Les jihadistes ont le sens de la fête et du partage. Après s’en être pris aux chrétiens d’Irak le 31 octobre dernier en attaquant la cathédrale de Bagdad (51 morts, plus de 60 blessés), nos turbulents barbus viennent de réaliser un nouveau carnage à Alexandrie. Un attentat-suicide, commis contre une église de la ville, le 1er janvier, a causé la mort de 23 coptes et en blessé près de 80.
Cette nouvelle horreur a suscité quelques commentaires que je vais tenter de contredire.
1/ Non, cet attentat n’est pas un échec opérationnel.
Loin, en effet d’atteindre les bilans ahurissants auxquels les jihadistes nous ont habitués en Irak ou au Pakistan, l’attaque d’Alexandrie constitue l’attentat le plus meurtrier jamais commis dans une grande ville égyptienne. Evidemment, les plus rigoureux d’entre vous gardent en mémoire les attentats de Louxor (17 novembre 1997 : 62 morts), du Taba et Ras Chetan (7 octobre 2004 : 32 morts) et surtout de Charm El Cheikh (23 juillet 2005 : 88 morts), et ils ont bien raison, mais ils notent également que ces opérations, réalisées par la Gama’a Islamiya ou par Al Qaïda, ont touché des sites touristiques, par essence vulnérables.
Quand on connaît la protection pointilleuse dont bénéficient, parfois à leur corps défendant, les coptes d’Egypte de la part du régime, on ne peut que souligner le macabre succès des planificateurs de l’attentat du 1er janvier dernier. Par ailleurs, juger de la qualité de cet attentat en rappelant qu’Al Qaïda utilise systématiquement une double charge est une ineptie. Les jihadistes font ce que leur permet l’environnement de l’objectif, et la méthode libanaise est loin d’être utilisée à chaque fois. Il suffit pour s’en convaincre d’observer ce qui se pratique au Pakistan ou au Maghreb.
2/ Non (mille fois non !), cet attentat n’est pas une aubaine pour le régime
Véritable maladie, la conspirationnite touche souvent les esprits faibles, prompts à avancer des explications simplistes à des événements complexes. Cette médiocrité, qui révèle le plus souvent une parfaite ignorance des ressorts historiques et une incompréhension manifeste des phénomènes observés, conduit à la diffusion de commentaires parfaitement idiots.
Comment, en effet, peut-on affirmer que le pouvoir égyptien va tirer profit du carnage du 1er janvier ? Listons ensemble les raisons.
Aucun Etat souverain, qui plus est soumis depuis 30 ans à l’activisme de radicaux religieux, ne peut tirer profit d’un tel échec de ses services de sécurité et d’un tel désaveu de ses annonces régulières (« il n’y a pas de menace », pour reprendre la forte pensée d’un colonel corse que j’ai beaucoup fréquenté). Loin de pouvoir profiter de cet attentat, Le Caire se trouve désormais soumis à une très forte pression de la part de ses partenaires occidentaux, et en particulier de l’Empire, un allié exigeant qui se sent, pour plusieurs raisons – dont au moins une est évidente – responsable du sort des chrétiens d’Orient.
Outre la révélation brutale des vulnérabilités égyptiennes, les terroristes ont réussi à démentir, et de quelle façon ! le dogme du régime qui veut que 1/ le pays n’abrite pas de terroristes 2/ qu’il est à l’abri du jihadisme qui frappe partout dans la région et surtout 3/ qu’il n’y a pas de lien entre le terrorisme et la religion.
Le grand trouble dans la Force que les autorités ont ressenti samedi soir a été dévoilé par les rapides déclarations du Raïs. Celui-ci n’a, comme d’habitude, pas hésité à évoquer une responsabilité étrangère, mais sans exclure l’implication d’un citoyen égyptien (nous allons y revenir). Les habitués de l’appareil sécuritaire égyptien, dont j’ai été dans une vie précédente, ne manqueront pas de souligner l’inflexion du discours officiel.
Avant, les terroristes de la Gama’a, du Jihad Islamique ou d’Al Qaïda étaient systématiquement qualifiés de « fous » et d’« extrémistes ». Extrémistes de quoi ? Mystère, car les autorités politiques et religieuses égyptiennes niaient farouchement les origines et/ou motivations religieuses des actes de terreur. Les conduire à reconnaître qu’il s’agissait peut-être, à la réflexion, de musulmans déviants mettant en pratique une interprétation erronée de l’islam relevait de l’exploit. Au pays de l’orthodoxie sunnite, incarnée par l’université Al Azhar, envisager qu’une lecture radicale de l’islam puisse conduire à de telles horreurs était impensable. Ce dogme était même repris par l’homme de la rue, prompt, lui aussi, à voir des complots – et non des nains – partout. En 2005, après les attentats dans le Sinaï, un brave homme interrogé par un journaliste avait affirmé avec l’aplomb des esprits faibles ou endormis que ces attaques ne pouvaient être que l’œuvre d’Israël, puisque « jamais un musulman ne ferait ça. » La belle excuse.
Désormais, l’Egypte, qui pensait comme l’Algérie avoir éradiqué la menace jihadiste sur son sol sans avoir réglé un seul de ses problèmes politiques, économiques, sociaux (Heureux les pauvres d’esprit car le Royaume des Cieux est à eux, Mathieu, 5.3) doit admettre que les attentats commis sur son sol, et il y en a eu plusieurs au Caire depuis quelques années, ne sont pas le fait de malades mentaux mais de terroristes censés. Car l’attaque d’Alexandrie n’est pas le fruit du hasard.
3/ Les coptes ont été frappés en raison de leur vulnérabilité, les objectifs occidentaux en Egypte sont trop bien défendus.
Une fois de plus, on touche au sublime. Comme je l’écrivais plus haut, l’attentat d’Alexandrie appuie là où ça fait mal. La communauté copte subit depuis des décennies des attaques de la part de jihadistes mais aussi de citoyens comme les autres, sensibles aux rumeurs les plus idiotes. Ainsi, les membres de l’Etat islamique d’Irak, plus connu sous le nom d’Al Qaïda en Irak, avaient réclamé, après la prise d’otages dans la cathédrale de Bagdad d’octobre dernier, la « libération de deux femmes converties à l’islam et retenues par des coptes » (il faudra penser à relire La rumeur d’Orléans, à l’occasion). Dans les années 90, les incidents étaient réguliers en Haute-Egypte et la tension n’a jamais vraiment disparu.
Comptable de la sécurité de TOUS ses citoyens, le régime égyptien n’a jamais compté ses efforts pour protéger les coptes, et ceux qui connaissent Le Caire pourront en témoigner. L’attaque d’Alexandrie a donc délibérément choisi de fragiliser le pouvoir en exacerbant les tensions entre les communautés. Rien de plus facile que de frapper au Caire, à Alexandrie ou sur les rivages de la Mer Rouge des sites touristiques, très fréquentés par les Occidentaux au moment de Noël. Le quartier copte du Vieux Caire, qui abrite la synagogue Ben Ezra et l’Eglise suspendue, deux lieux porteurs d’une histoire millénaire, est plus protégé que bien des ministères européens, et il se trouve à quelques pas de la mosquée Ibn Touloun, le plus ancien bâtiment islamique d’Egypte. Autant vous dire que la zone est assez fortement protégée et qu’à moins de disposer des effectifs des réseaux saoudiens ou yéménites (et de leurs moyens), les terroristes ne pouvaient que choisir Alexandrie.
Alors, qu’en conclure ? Les premiers éléments transmis par les autorités démentent la piste de la voiture piégée et accréditent la présence d’un kamikaze. Le Ministre de l’Intérieur a d’ailleurs, il y a quelques heures, révélé que ce-dernier pourrait bien être d’origine pakistanaise. Dans ce cas, cet attentat serait la première opération menée par des jihadistes étrangers en Egypte, et le coup serait encore plus rude pour le pouvoir et ses services. S’il devait être démontré que cette opération a été menée par les réseaux d’Al Qaïda en Irak, à la suite des appels lancés lors de l’attaque de la cathédrale de Bagdad, nous aurions la démonstration que le mouvement jihadiste irakien, qui a subi d’importantes pertes depuis 2006, a repris des forces et qu’il se montre à nouveau capable d’exporter sa violence (Istanbul les 15 et 10 novembre 2003 : 58 morts ; Amman le 9 décembre 2005 : 57 morts).
Il faut enfin se souvenir que l’ossature d’Al Qaïda est égyptienne et que les trois adjoints successifs d’Oussama Ben Laden étaient issus de la Gama’a ou du Jihad. La prise de contrôle par Ayman Al Zawahiry de l’organisation, après la disparition d’OBL, a naturellement pesé sur sa stratégie – comme je l’écrivais ici il y a près d’un an, ou même là en 2009. Après AQPA qui innove dans ses modes opératoires comme dans le choix de ses objectifs, après le TTP qui recrute aux Etats-Unis, après les Shebab qui frappent en Ouganda, voilà peut-être l’irruption d’AQI dans cette nouvelle dimension du jihad mondial. Intellectuellement, c’est fascinant. Opérationnellement, c’est un cauchemar.
Un mot, pour finir, de la polémique, si révélatrice, entre le Pape Benoît XVI et le grand imam d’Al Azhar, Ahmed Al Tayyeb. Appelant à la défense des chrétiens, le pape, qui s’exprimait avant l’attentat d’Alexandrie, a été violemment accusé d’ingérence dans les affaires intérieures égyptiennes par Ahmed Al Tayyeb. Plus curieux encore, la plus haute autorité intellectuelle de l’islam sunnite a répondu « Je ne suis pas d’accord avec le point de vue du pape, et je demande pourquoi il n’a pas appelé à la protection des musulmans quand ils se faisaient tuer en Irak ? ». Cette remarque est particulièrement intéressante, et prend un relief particulier alors que la tension monte en Europe sur l’échec, réel ou ressenti, de l’intégration des populations musulmanes dans la plupart des pays de l’UE (cf. le récent sondage sur la France et l’Allemagne, disponible ici).
Jusqu’à preuve du contraire, la communauté majoritaire dans un pays doit assurer la protection des communautés minoritaires, tandis que celles-ci doivent accepter les règles de vie de la majorité. Ce principe de tolérance réciproque étant établi, il convient ensuite, au cas par cas, de trouver des aménagements, mais sans jamais ni opprimer la minorité ni déshabiller la majorité. Si des excès sont commis, on en arrive rapidement à expulser les Roms (je dis ça, je dis rien) tandis que des institutions comme l’Union européenne en viennent à imprimer des agendas dans lesquels figurent toutes les fêtes religieuses possibles, à l’exception des fêtes chrétiennes. On pourrait également évoquer la dictature des plats hallal proposés à l’exception de tous les autres ou les demandes d’horaires aménagés pour que les femmes puissent aller à la piscine sans croiser d’hommes.
Réclamés par une minorité, ces compromis avec les us et coutumes du pays d’accueil sont douloureusement ressentis par des populations européennes déboussolées et de plus en plus persuadées – peut-être à raison – que l’Occident post-moderne a presque honte de son histoire et de son identité. Et ces petites faiblesses, ces renoncements, ces accommodements sont récupérés par l’extrême-droite, comme le soulignait récemment Caroline Fourest sur France-Culture, alors que nos dirigeants devraient être capables de présenter une amicale mais solide fermeté aux demandes d’exceptions. La situation devient franchement insupportable quand ceux qui réclament en Occident des passe-droits dénoncent avec force le supposé prosélytisme d’expatriés découverts en possession de deux exemplaires de la Bible. Le principe de réciprocité est, je l’ai déjà écrit, fondamental si l’on veut éviter les réactions brutales.
En se demandant pourquoi le pape n’avait pas appelé à la protection des musulmans d’Irak, Ahmed Al Tayyeb a oublié deux petits détails : en Irak, le Vatican a toujours condamné les violences, peu importe qui en étaient les auteurs. Et surtout, en Irak, les musulmans (en majorité chi’ites, puis sunnites) sont majoritaires…
Après les remarquables Seul le silence et Vendetta, les éditions Sonatine – belle référence au film de Takeshi Kitano – ont publié cet été Les anonymes, troisième roman traduit en français de R.J Ellory, la nouvelle star du polar.
Comme dans Vendetta, l’auteur britannique expose ici une énigme policière plus qu’intrigante avant d’introduire une dimension politique qui donne au roman une toute autre ampleur. Loin de Michael Connelly ou de Patricia Cornwell, Ellory fait la preuve, une fois de plus, d’un talent littéraire qui fait de lui un disciple doué de James Ellroy, James Grady ou Robert Littell.
Mais je dois confesser une vraie déception après la lecture de ce thriller. Car si Ellory démontre, à l’instar d’Henning Mankell, qu’il sait à merveille décrire les affres d’une enquête, il se montre plus approximatif dans l’art de créer un décor historico-stratégique. Ainsi, en intégrant son intrigue aux plus que sulfureuses relations de l’Empire – et de la CIA – avec l’Amérique latine, Ellory tombe dans le piège du complot et son récit perd rapidement toute crédibilité. Non pas que tout soit rose et que tout ait été parfaitement présentable entre les Etats-Unis et ses voisins du sud, au contraire, bien au contraire.
John Dinges (Les années Condor), Bob Woodward (CIA, guerres secrètes 1981-1987), Marie-Monique Robin (Escadrons de la mort, l’école française), Robert Littell (La Compagnie), John Prados (Les guerres secrètes de la CIA : la démocratie clandestine) ont tous, à leur façon, évoqué les errements criminels de l’Agence au Salvador, au Honduras, au Chili ou au Nicaragua. Le cinéma américain, bien plus courageux que celui de l’auto-proclamée patrie des Droits de l’Homme, a largement pris position et révélé l’inavouable.
Qu’il s’agisse de Missing (Costa-Gavras, 1982), Salvador (Oliver Stone, 1986), Under fire (Roger Spottiswoode, 1983), le grand public a été rapidement informé des alliances contre nature que l’Empire avait tissées avec les pires crapules du continent.
Mais au lieu de se contenter, si j’ose dire, de s’inspirer de l’Irangate et des activités du colonel Oliver North, Ellory s’engage dans un délire conspirationniste qui relègue les romans de James Grady au niveau des aventures de Langelot. En quelques pages, le roman devient un thriller paranoïaque digne du film de David Fincher The Game (1997). Autant dire qu’on n’y croit pas, et la dénonciation devient contre-productive. Ellory a-t-il trop regardé X Files ? Est-il un admirateur de Dan Brown ? (on en doute) Toujours est-il qu’il gâche son talent en ne maîtrisant pas les enjeux de son intrigue, et on se prend à redouter les conséquences sur le public d’une vision si caricaturale du passé. C’est d’autant plus regrettable que la dénonciation par le même, dans Vendetta, de la corruption du monde politique américain s’était révélée très convaincante.
Le texte reste très distrayant, mais un ton au-dessous de ce qu’on était en droit d’espérer. Attendons la suite des traductions pour nous faire une idée définitive.
Ainsi donc, voilà un an que Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, les fameux grands reporters de France Télévision, sont détenus en Afghanistan par les Taliban en compagnie de leurs trois malheureux fixeurs. D’expérience, je peux confirmer qu’il existe sur cette terre des endroits plus agréables où célébrer Noël puis la nouvelle année, et qu’il y a sans doute moyen de trouver des convives plus festifs que les Taliban. En même temps, un grand reporter qui ne dépasserait pas le périphérique parisien n’aurait de reporter que le nom.
A l’époque où il était Vice-Président, Claude Guéant – qui n’est même pas l’équivalent français de Leo McGarry (The West Wing, 1999-2006) – avait fait quelques déclarations toutes en finesse au sujet de l’imprudence de nos deux journalistes.
Et force est de reconnaître que MM. Taponier et Ghesquière, tout expérimentés qu’ils soient, ont fait preuve d’une certaine légèreté qui les a conduits où l’on sait. Mais là n’est pas la question. Tout le monde ne peut pas être Robert Capa.
Je suis plus troublé par les récentes déclarations des familles des deux otages, et il semble que la tyrannie de la transparence, érigée en dogme par Julian Assange et ses admirateurs, ait encore frappé. Que notre gouvernement communique trop, mal ou pas assez, personne ne peut le nier. Mais on ne voit pas pour quelle raison les familles de nos otages devraient être informées de l’évolution des négociations en cours avec les ravisseurs, tous de sympathiques et turbulents chefs de guerre et autres responsables taliban. Les choses secrètes ne sont pas secrètes par caprice, elles le sont par nécessité.
Les affaires d’otages sont parmi les plus complexes à gérer. Elles requièrent une immense patience, un savoir-faire – que le monde nous envie – et elles exigent une très grande discrétion ainsi que la mobilisation permanente, au sein de cellules de crise qui ne dorment jamais, des membres des services de renseignement et des diplomates du Quai d’Orsay. Car les familles doivent être convaincues d’une chose : quelles que soient les orientations politiques du gouvernement, quoi qu’il arrive, tout est fait pour sauver nos compatriotes, et tout a toujours été fait. Les Britanniques, qui ne perdent pas de temps en vaines palabres, se refusent quant à eux à la moindre négociation – et ne parlons même pas de rançon – et se réservent le droit, ô combien jouissif, de dézinguer les ravisseurs si l’irréparable est commis. J’ai ainsi souvenir, au printemps 2007, d’un raid du Special Boat Service (SBS) contre un groupe de Taliban qui venaient de libérer plusieurs otages occidentaux, dont deux Français. Evidemment, il faut être britannique pour faire ça. En 1940, certains choisissaient Churchill, d’autres Pétain. A quoi tiennent les choses…
Que dire aux familles ? Que tout est fait pour sauver leurs enfants ? Qu’on va payer ? Que les intermédiaires sont nombreux, qu’ils apparaissent et disparaissent sans raison apparente ? Que leurs exigences sont au mieux ridicules, au pire irréalistes ? Que là-bas c’est la guerre, et que nous négocions la libération de deux journalistes alors que nos soldats tuent des Taliban et que des Taliban tuent nos soldats ? Que c’est la guerre et qu’il n’est pas question – n’insistez pas, c’est inutile – que les administrations décrivent par le menu toutes les bassesses et toutes les contorsions que leur imposent les preneurs d’otages ? Et pourquoi ne pas leur dire que polémiquer, qui plus est publiquement, n’a jamais aidé les otages ? Pourquoi ne pas leur expliquer qu’affaiblir le camp des négociateurs ne constitue pas réellement une avancée méthodologique majeure ?
On pourrait aussi leur dire que les Taliban se moquent des projections de portraits sur l’Arc de Triomphe, qu’ils se fichent des concerts de soutien, qu’ils se tamponnent le coquillard de voir d’anciens otages prendre la parole. Par essence, les Taliban n’ont que faire des manifestations de la « société civile » occidentale. Ces gars-là sont en guerre contre nous depuis près de dix ans – et quand je dis nous, je veux dire l’Empire et ses alliés ; leurs aînés étaient en guerre contre un autre empire, et leurs aïeux contre un autre encore. Autant dire que les rodomontades de RSF, les comités de soutien (ici et là), les chansons de Chimène Badi au Zénith ou les lâchers de ballons à Montreuil, ça les laisse de marbre. J’observe en revanche que les lâchers de drones ont plus d’effet, mais passons.
« Nous ne voulons plus que le gouvernement nous berce avec des propos optimistes », a dit Arlette Taponier, une maman dont on comprend l’inquiétude, mais qui est bien mal entourée et conseillée.
Plus de propos optimistes ? Ok, bien reçu, mais il ne faudra pas se plaindre si ça pique les yeux.
Xavier Raufer (dont on mesure la modestie ici) est un homme d’avant-garde, attaché au progrès social, à la compréhension fine des phénomènes sociaux qui l’entourent. Ancien membre du groupuscule humaniste Occident, il écrit désormais dans les revues de la révolution prolétarienne, comme Valeurs Actuelles et Le Nouvel Economiste. C’est là, comme sur le plateau de C dans l’air, qu’il nous fait l’honneur de nous livrer son interprétation de phénomènes auxquels, pauvres citoyens désarmés, nous n’entendons rien.
Initialement criminologue, Xavier Raufer, en observateur attentif du vaste monde, a vite compris quel intérêt il y avait à parler de terrorisme. Au lendemain du 11 septembre, il a ainsi publié avec Alain Bauer, un homme pourtant à gauche, un livre au titre sobre, La guerre ne fait que commencer. Autant dire que nous autres, hommes de peu de foi, qui faisions cette guerre depuis des années et dans l’indifférence générale, avons bien ri.
Fidèle à sa légendaire exigence intellectuelle, M. Raufer fait fi de ses rares préjugés – mais qui n’en a pas ? – pour décrypter les innombrables menaces qui pèsent sur nous et nous les rendre intelligibles. C’est à cet exercice citoyen que notre ami s’est généreusement livré dans Le Nouvel Economiste du 1er décembre dernier (ici) sous le titre, touchant de prudence et d’humilité : « Le jihad global en voie de disparition. »
Dans un style primesautier, il nous y explique que la menace jihadiste est derrière nous et que seuls quelques incidents de parcours vont encore la faire vivre une poignée d’années. Circulez, chers concitoyens, l’incendie est éteint. « Laissez la police faire son travail », aurait sans doute dit le commissaire Bialès – à la cravate rappelant les motifs de Calder. On ne peut que saluer ici la lucidité et la rigueur d’un homme qui saborde ainsi son fond de commerce en nous expliquant que nos dirigeants s’affolent pour rien.
En réalité, ça faisait des mois que je n’avais pas lu autant d’erreurs chez un « spécialiste » – Roland Jacquard, en raison de son talent dans le domaine, devant être traité comme Akira Kurosawa à Cannes en 1986 quand il y présenta Ran : hors compétition.
« Du 1er janvier au 31 octobre 2010, moins de 5% des attentats jihadistes ont été perpétrés ailleurs qu’en Irak, dans la zone pakistano-afghane ou en Somalie/Ouganda (…) Dès lors et dans les faits, il est clair que le terrorisme jihadiste n’existe plus, 95% de ce qu’on nomme ainsi relevant plutôt de la guérilla patriotique ou de la résistance à l’oppression – vouées pour l’essentiel à disparaître quand ces oppresseurs partiront. » C’est si simple, le monde vu de la rue d’Assas ! Les Ougandais, qui ont été frappés par les Shebab somaliens cette année, seront probablement ravis d’apprendre qu’on considère leur territoire comme relevant du même foutoir que celui de la Somalie. De même, les otages retenus au Mali et les civils tués en Kabylie seront probablement rassurés en réalisant qu’ils sont les victimes d’un phénomène marginal.
Xavier Raufer invoque également les fatwas hostiles à Al Qaïda diffusées par des prédicateurs jadis radicaux. et y voit la preuve du déclin. Il ne semble pas imaginer que ces changements de posture aient pu être provoqués par d’amicales pressions, et il ne fait même pas référence aux imams du Golfe qui se répandent sur Internet. Pour tout dire, il ne croit sans doute pas à cette vague histoire d’ordinateurs en réseau – encore un fantasme cosmopolite.
Et voilà que l’on apprend qu’Al Qaïda « accumule les échecs » – et l’on découvre en passant que notre grand spécialiste ignore qu’il y a eu 4 bombes à Londres le 7 juillet 2005, et non pas 3. Quel étourdi, quand même ! Et la démonstration progresse : « De loin en loin, de grossiers colis piégés sont expédiés de façon si inepte qu’ils sont neutralisés avant d’exploser – ou de foirer (sic) ». Là, disons-le tout net, on touche au sublime. Faut-il rappeler que les deux colis expédiés à Chicago par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) n’ont pas foiré (j’aime le langage des hommes d’action) mais ont été interceptés de justesse grâce aux services saoudiens. Au Royaume-Uni, les services ont même dû s’y prendre à deux fois avant de détecter la bombe dans le colis, qui sinon s’envolait vers les rivages de l’Empire. Quand on a la prétention de traiter d’un sujet avec un tel aplomb, on ne se contente pas des articles de Paris-Turf ou de La Vieille Taupe pour se documenter.
Ce que Raufer ne voit pas – mais d’ailleurs que voit-il vraiment ? – c’est que la menace ne faiblit pas, et que seuls ses acteurs sont affaiblis – mais pour combien de temps ? Et ce que Raufer ne dit pas, c’est qu’il n’y jamais eu autant de home grown terrorists, poussés au jihad par leur rejet de la société dans laquelle ils ont été élevés. La multiplication des affaires internes à l’Europe, le développement des projets terroristes menés en Occident par des individus recrutés par des groupes jihadistes locaux (AQPA, AQMI, le TTP, les Shebab, peut-être même Al Qaïda en Irak si on regarde de près l’attentat de Stockholm du 11 décembre) sont une nouvelle évolution de ce phénomène. M. Raufer pense sans doute réaliser une percée conceptuelle majeure en nous parlant de guérilla, d’oppression, de résistance. Il n’a jamais que 10 ans de retard. Le jihadisme, malgré son vocabulaire et ses références, n’est pas tant religieux que politique et social. Et comme cela a déjà été écrit sur ce blog, la conjonction entre une lutte locale et un projet mondial ne fait qu’accroître la menace.
Enfin, pour couronner le tout, Xavier Raufer reprend à son compte la propagande algérienne qui veut que les éléments sahéliens d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) aient partie liée avec les trafiquants de drogue sud-américains – on voit ici Tony Montana (Scarface, Brian De Palma, 1983) lors d’une réunion à Bamako avec Abou Zaid, mais la photo a été mal cadrée.
La réalité est évidemment plus complexe, mais elle ne fait pas vendre. Et il faut bien vivre…
Ainsi donc Julian Assange, l’Australien blond platine, a encore frappé. Mais cette fois, pas de révélations sur les bavures des légions de l’Empire en Irak ou en Afghanistan, pas de secrets brûlants sur les contrats dont profitent certaines SMP. Non, rien de tout ça, simplement 250.000 télégrammes diplomatiques du Département d’Etat dévoilant le quotidien de la politique étrangère de l’Empire.
Dans les capitales des grandes puissances, le soulagement le dispute à l’agacement. Rien de grave, juste le sentiment que ce qui était secret aurait dû le rester. Dans les « petits » pays – sans mépris aucun, l’angoisse paraît plus palpable : ces Etats, plus faibles, sont intrinsèquement moins capables de regarder avec mépris les révélations de WikiLeaks. Ailleurs, on méprise ou on ricane. Et la presse de se justifier, plus ou moins habilement, comme Le Monde qui sur son site expliquait sans convaincre que, puisque les documents étaient disponibles partout, autant les diffuser. Mouais. Mais Monsieur l’agent, j’ai en effet pris des bijoux dans la devanture du bijoutier, mais la vitrine avait été cassée par d’autres. La belle excuse, courageuse et noble.
Soyons clair : je crois en la liberté de la presse, je crois en l’importance des enquêtes indépendantes menées par les médias au sujet du financement de nos partis politiques, des passe-droits accordés par le pouvoir à certains, du népotisme généralisé, etc. J’admire Bob Woodward et Carl Bernstein, j’admire Seymour Hersh, Stephen Smith, Benoît Collombat. Je lis religieusement le Canard Enchaîné, dernière preuve que nous vivons encore en démocratie. Mais à la différence de Julian Assange, les journalistes que je viens de citer n’agissent pas dans le but de nuire. Ils rétablissent le vérité, ils débusquent les mensonges, ils défendent un système politique auquel ils croient, dans lequel ils vivent, et qu’ils protègent de ses errements.
Au contraire, Julian Assange offre une tribune à quelques fonctionnaires ou militaires désœuvrés et se contente de livrer au monde, sans le moindre tri, ou si peu, des dizaines de milliers de documents dont il ne comprend ni la portée ni la façon dont ils ont été conçus. Comprenons-nous bien, l’important ne réside pas ici dans les faits dévoilés, mais dans ce qu’ils nous apprennent de la façon de travailler des diplomates, d’abord américains, mais aussi de tous les pays. Comme de bien entendu, la plupart des internautes qui ont commenté ces documents n’y ont rien compris et ont eu beau jeu de moquer les textes écrits par les fonctionnaires du Département d’Etat. Qu’il est donc facile, pour un Monsieur-je-sais-tout caché derrière son ordinateur, de railler le travail de fourmi des diplomates. Mais là où un quidam affirme péremptoirement, sur la foi de ses misérables certitudes, que Silvio Berlusconi est un vieillard lifté et libidineux, un diplomate l’écrira parce qu’un responsable italien lui aura dit sous le sceau du secret. La différence entre le chroniqueur du dimanche et le professionnel est là.
Les diplomates sont précieux, leur travail est précieux. Alors que les leaders de notre monde peuvent désormais se parler et se voir à toute heure, rien n’a encore remplacé la démarche d’un diplomate vers un autre diplomate, pour confronter les points de vue, poser des questions, obtenir des réponses, jauger un gouvernement, évaluer une crise. En exposant les secrets de cuisine de la diplomatie américaine, Julian Assange outrepasse, et de loin, la mission de redresseur de torts qu’il semblait s’être attribuée. Il n’est désormais qu’un saboteur, un traître, un irresponsable, et ses motivations paraissent troubles. On ne trouve chez lui nulle trace de l’éthique d’un Woodward, nulle volonté d’un Hersh de sauver un système en dévoilant ses dérives. Il n’y a là qu’un voyeurisme imbécile et criminel, dont nous avions déjà eu un exemple au printemps lors de la publication de documents dont aucun nom n’avait été rayé.
Dans d’autres pays, à d’autres époques, on aurait retrouvé Julian Assange dans un fossé, ou on ne l’aurait pas retrouvé du tout. A cette heure, les Chinois, les Russes, les Zimbabwéens, les Nord-Coréens et les Taliban doivent bien rigoler. Chez eux, un tel événement n’aurait certes pas eu lieu. Peut-être faudra-t-il expliquer un jour à Julian Assange, s’il vit assez longtemps, que démocratie ne signifie pas transparence totale. Peut-être pourra-t-il entendre que seul un régime idéal peuplé d’individus parfaits dans un monde parfait pourrait se permettre de dévoiler son intimité. Mais dans notre monde, dans cette réalité que seuls les imbéciles et les idéologues psychorigides nient, même la démocratie la plus exigeante a sa part d’ombre. Pour garantir son approvisionnement en énergie, pour protéger ses intérêts vitaux, pour se prémunir de ses ennemis, pour défendre son peuple.
La transparence à tout prix n’est que le mélange le plus imbécile du voyeurisme et de l’inconséquence.
Le contre-terrorisme est une activité passionnante en raison de quelques caractéristiques bien connues : urgence de la menace, imagination et adaptabilité des terroristes, nature des revendications, pression politique. Mais posez la question dans tous les services de renseignement et de sécurité de notre petit monde : pour nous tous, le travail de seigneur, la mission la plus noble, la plus complexe, celle qui demande le plus de capacités et le plus d’efforts, celle qui vous laissera au soir de votre vie épuisé et paranoïaque, c’est le contre-espionnage.
Les plus grands écrivains se sont essayés à l’exercice ô combien difficile de restituer la vérité de cette activité : Somerset Maugham, Joseph Conrad, Graham Greene, John Le Carré, Vladimir Volkoff, Eric Ambler, et plus près de nous Robert Littell. Et au milieu des caisses de romans de gare, on trouve des pépites comme les premiers romans de Robert Ludlum, dont Osterman week-end, ou ceux de Frederick Forsyth (Le dossier Odessa, L’alternative du Diable, Le quatrième protocole).
En 1987, Roger Donaldson, un cinéaste néo-zélandais dont la production n’a jamais enthousiasmé la critique et les cinéphiles, adapte un roman de Kenneth Fearing (The big clock, déjà porté à l’écran en 1948 par John Farrow) dans l’univers du renseignement. No way out/Sens unique réunit quelques jeunes acteurs prometteurs (Kevin Costner, Sean Young, Will Patton) autour de Gene Hackman, comme toujours délicieusement à son aise dans un rôle de politicien répugnant, mais qui fera mieux dans Les pleins pouvoirs (1997, Clint Eastwood).
Le principal attrait du film réside dans sa description des affres d’un agent infiltré dont la couverture est brutalement mise en danger par un événement imprévu. Comme dans la réalité, l’aventure et le danger sont plus présents dans les couloirs des administrations et les antichambres des cabinets ministériels que dans certaines villes du Tiers-monde. Comme peu de films d’espionnage, No way out parvient à exposer au grand public toute la délicieuse complexité de l’infiltration et du maniement d’agents doubles, un travail réservé à l’élite et pour lequel nous autres Français avons toujours montré peu de talents – nous sommes probablement plus doués pour la trahison, mais je m’égare.
Donaldson livre sans doute là un de ses meilleurs films, au cours d’une carrière qui a surtout vu des produits de commandes. Il tournera à nouveau avec Kevin Costner en 2000, avec Treize jours, un autre film observant l’intimité du pouvoir et la dimension humaine des crises, même les plus graves.
Entendons-nous bien, je n’éprouve pas de tendresse débordante pour notre Président, un homme qui manie la langue française comme le plus illettré des maquisards algériens et qui a su s’entourer de l’élite culturelle (Didier Barbelivien, Jean-Marie Bigard) et politique (Patrick et Isabelle Balkany, Nadine Morano, Christian Estrosi, Eric Ciotti) de notre pays. Et je ne parle même pas de son sens de l’exemplarité (affaire de l’EPAD, « Casse-toi pauv’ con ») ou de son réalisme (comparaison permanente avec Barack Obama, faut oser quand même). Elu sur un programme de rupture avec les mauvaises habitudes de la monarchie républicaine, il a transformé en mode de gouvernement l’arrogance, le mépris, l’inculture, l’incompétence et le coup de menton.
Mais, dans le même temps, il me reste un peu de ce sens critique qui faisait de moi, il y a encore quelques années, un enquêteur rigoureux, un négociateur pointilleux et un citoyen impliqué dans la vie de la Cité. Ainsi, quand je lis les dizaines d’articles sur l’attentat de Karachi (8 mai 2002) et ses liens supposés avec la campagne électorale de 1995 ou le contrat Agosta avec le Pakistan en 1993, je m’interroge.
Deux enquêtes sont actuellement en cours, la première menée par le parquet anti terroriste (on se souviendra qu’en 2002 le juge Bruguière avait écarté d’un revers de la main le début de la procédure dirigée par Michel Debacq), la seconde par un magistrat instruisant une enquête entrainée par la plainte des familles des 11 victimes françaises. Pour ces familles et leurs avocats, qui s’appuient sur des notes saisies au sein de la DCNS, l’attentat du 8 mai contre les ingénieurs français serait une mesure de rétorsion de l’armée pakistanaise après la fin du versement des commissions issues du contrat des sous-marins Agosta.
Quelques réflexions de la part d’un observateur attentif :
– L’enquête menée à Karachi par les services de sécurité et de renseignement français, avec la coopération de l’Intelligence Bureau (IB, services intérieurs pakistanais), avait mis en évidence la responsabilité plus que probable d’un mouvement jihadiste, le Lashkar-e-Jhangvi (cf. ici), lié à Al Qaïda et, partant, à l’InterService Intelligence Service (ISI, services de renseignement de l’armée).
– Plusieurs sources avaient même évoqué, à l’époque, le rôle d’un artificier algérien d’Al Qaïda qui aurait pu être impliqué dans l’opération. Inutile de rappeler quels sont les rapports de fraternité entre la France et la mouvance islamiste radicale algérienne… Cette piste est probablement morte depuis.
– A force de pressions, le gouvernement français avait obtenu une coopération concrète, du moins officiellement, des autorités pakistanaises, même si celles-ci ne se sont pas toujours révélées être des partenaires fiables et de bonne volonté. Les enquêtes à venir le découvriront probablement, ainsi que les détails et causes de ces difficultés.
– Parlons à présent de commissions. Si leur versement ne fait guère de doute, comme dans la totalité des contrats d’armement passés en ce bas monde, il s’agit de prouver de quelle manière l’arrêt de leur versement aurait pu entraîner un attentat. Pour l’instant, les révélations de la presse et les déclarations plus ou moins claires et cohérentes des différents protagonistes français se concentrent sur le financement de la campagne électorale d’Edouard Balladur à l’occasion des présidentielles de 1995, via des rétro-commissions. Il y a sans doute à creuser de ce côté-là, pour les médias comme pour la justice, mais cette affaire de financement me semble, en l’état actuel des connaissances, singulièrement éloignées de notre attentat.
– Les défenseurs de la thèse d’une opération de représailles s’en prennent vivement à notre Président, arguant du fait qu’il ne pouvait qu’être au courant du financement de la campagne de M. Balladur. Sur ce point, force est de reconnaître qu’ils ont probablement raison – en attendant les résultats d’une hypothétique enquête judiciaire – mais là encore on ne parle que d’un problème politico-financier français, sans lien direct avec le Pakistan. Par ailleurs, la hargne des enquêteurs de salon épargne, comme par enchantement, Jacques Chirac, l’homme qui pourtant aurait suspendu le paiement des commissions, et qui pourrait donc être celui qui aurait provoqué la colère des généraux pakistanais. Sur ce point, les déclarations pour le moins confuses de Dominique de Villepin, le Napoléon d’opérette, laissent songeur.
– Ainsi donc, les généraux pakistanais auraient commandité l’attentat contre nos ingénieurs et leurs accompagnateurs pour nous signifier que nous étions des mauvais payeurs. Etrangement, il semble qu’un petit élément de contexte ait échappé à nos commentateurs : depuis octobre 2001, les forces occidentales, menées par les Etats-Unis et sous mandat de l’ONU, ont envahi l’Afghanistan et renversé l’émirat talêb. Faut-il rappeler que les Taliban sont des créatures de l’ISI, et que leur arrivée au pouvoir à Kaboul a répondu aux préoccupations, aussi bien ethniques que stratégiques, des services pakistanais ? Faut-il rappeler que la France a tenu un rôle de tout premier plan dans le renversement du régime du mollah Omar, d’abord en assistant depuis des années l’Alliance du Nord du regretté Commandant Massoud, ensuite en remontant le réseau des assassins du Lion du Panshir (ici) puis en fournissant aux Etats-Unis des centaines de numéros de téléphone de responsables d’Al Qaïda et du pouvoir talêb, puis les images satellites de camps (Darunta, Khalden), enfin en faisant le coup de feu grâce aux militaires du SA et du COS. Forcément, quand on est un général de l’ISI aux solides convictions islamistes, ça agace.
Et si, alors, la mort de nos compatriotes était bien une conséquence de la politique française, non pas intérieure, mais extérieure ? Et si nos ingénieurs et leurs accompagnateurs n’avaient pas été tués pour d’obscures raisons financières mais pour envoyer un signal à la France, militairement engagée en Afghanistan ? Souvenons-nous de Daniel Pearl, décapité en direct au Pakistan par Khaled Sheikh Mohamed – auquel je souhaite de bien profiter du climat cubain.
Pourquoi les généraux pakistanais, que l’on sait peu portés à la patience, auraient-ils attendu sept ans pour nous envoyer ce signal ? Et pourquoi auraient-ils envoyé ce signal sans avertissement préalable ? Tuer onze ingénieurs est-il le meilleur moyen de se garantir la coopération d’un Etat souverain doté de moyens de rétorsion ? (Et je ne parle pas de l’absurde théorie qui voit des types du SA casser les jambes d’amiraux pakistanais. J’en ai encore des larmes de rires, quand j’y pense). J’attends que les enquêtes nous confirment qu’il y avait bien eu des messages envoyés depuis des années aux autorités françaises, et que celles-ci avaient sciemment choisi de les ignorer ? Dans le cas contraire, je persiste à trouver cette histoire de commissions bien éloignée de nos malheureuses victimes. De plus, établir que les services pakistanais ont bien commandité cet attentat ne démontrera pas qu’il y a une relation avec la vente de ces sous-marins, quand on se souvient de l’étroitesse des liens, encore aujourd’hui, entre ces fringants militaires et les jihadistes cachemiris.
Et tant que nous sommes à évoquer des affaires qui fâchent, nous pourrions demander à nos grands reporters et autres magistrats de se pencher sur les morts, ô combien suspectes (ici), qui entourent une autre vente d’armes, celle des frégates à Taïwan…