L’importance d’être Constant, Peg.

Evaluer le matériel de guerre pris à l’ennemi est une pratique aussi ancienne que la guerre elle-même. Le voler pour le comprendre et ne pas se laisser distancer par les innovations de l’adversaire relève de la même logique, et on ne compte plus les exemples, par exemple lors de la Deuxième Guerre mondiale, d’avions pris aux uns ou aux autres lors des combats et testés ensuite en vol, avec parfois de lourdes conséquences. On se souviendra, notamment, du Zero retrouvé à Akutan, dans les Aléoutiennes, en 1942, remis en état puis testé par la Navy et Grumman à San Diego, et dont l’étude offrit de précieux enseignements. Certains de ces avions, chasseurs ou bombardiers, capturés furent même utilisés lors de missions spéciales, avant que les romanciers et scénaristes de BD ne s’emparent de l’idée, de Biggles à Buck Danny.

A6M5 de la Navy

Mustang de la Luftwaffe

Créer une unité entièrement équipée de matériel ennemi afin de rendre l’entraînement de ses troupes le plus réaliste possible n’est, en revanche, pas si courant et c’est pourtant exactement ce que les Etats-Unis firent en conduisant le programme Constant Peg, que j’avais rapidement évoqué ici. Sa déclassification, en 2006, permit à plusieurs de ses acteurs de sortir de leur silence et d’apporter leur témoignage aux historiens. Le plus important d’entre eux est sans nul doute celui d’un des pères du programme, le colonel Gaillard Peck, auteur en 2012 de America’s Secret MiG Squadron: The Red Eagles of Project CONSTANT PEG  (Opsrey, 352 pages).

America's secret MiG squadron

Deuxième commandant du 4477th Test and Evaluation Flight (TEF), en 1978, le colonel Peck a été le premier à utiliser le mythique range de Tonopah, près de Nellis AFB (Nevada) pour ses MiG. Il dispose alors sur cette base isolée de MiG-17et de MiG-21. Des MiG-23 y seront affectés en 1983, et le colonel John Maclark, patron du 4477th Test and Evaluation Squadron (TES) entre 1985 et 1987, déclara en 2012 que l’unité disposait de pas moins de 26 MiG au milieu des années ’80 (dont des copies chinoises Shenyang J-7).

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MiG-23 Red 49

J7 Red 85

Le livre de Peck est assez curieusement construit, et n’a rien d’une enquête historique. Le récit des réflexions et expérimentations conduisant à la mise en place de Constant Peg est régulièrement interrompu par des portraits de collaborateurs ou des considérations qui, intéressantes, auraient pu être introduites plus habilement ou, sinon, figurer en annexe. Le texte, au-delà de ce défaut, fourmille d’anecdotes et dresse un tableau assez fascinant de la communauté des pilotes de chasse impériaux, des dernières années du conflit vietnamien à la deuxième Guerre froide. On y voit une élite de pilotes, passant d’une affectation opérationnelle aux Etats-Unis ou outre-mer à des postes d’état-major ou d’instructeurs, alors qu’un matériel en chasse un autre et que les moyens sont colossaux.

Pilote de F-4D au Vietnam, le colonel Peck vole ainsi au cours de sa carrière sur T-33, T-38, F-5, F-15, MiG-17 et MiG-21, tandis que ses camarades passent du F-105 au F-16, ou du Phantom au F-14. C’est, en toile de fond, la puissance militaro-industrielle américaine que l’on observe, tiraillée entre les initiatives parfois intempestives d’une poignée de précurseurs et les lourdeurs administratives du système chargé de gérer cette puissance. On croise aussi, au détour du récit, quelques légendes de l’Air Force, comme Bob Lodge (3 victoires au Vietnam), Steve Ritchie (5), Charles DeBellevue (6), et de la Navy, dont Chuck Heater Heatley, ancien instructeur à Top Gun, plus tard pacha de la VF-21 et photographe d’aviation renommé. Heatley est même le concepteur de l’insigne du 4477th TEF, qu’il rejoint en 1979.

4477th TEF

Dense, le texte du colonel Peck n’est pas d’une grande tenue littéraire mais on y trouve beaucoup de réponses, ainsi qu’une poignée de questions quant aux suites du programme, sous une autre forme mais dans un même but. On pourrait lui reprocher de ne pas évoquer, ou à peine, la façon dont tous ces chasseurs soviétiques se retrouvaient ainsi dans le Nevada, mais son livre est d’abord un recueil de souvenirs, et Peck se concentre, fort logiquement, sur le pilotage. A lire, donc, mais à réserver aux amateurs déjà éclairés.

MiG-17

J-7

MiG-23

Souviens-toi de la vase des poissons (1)

Dans la coursive glacée d’un destroyer impérial, le Seigneur Vador, connu de ses intimes sous l’aimable sobriquet de Dark Lord of the Sith, avance de son pas décidé. Par les grandes baies, il peut observer l’ensemble de la flotte mais il semble surtout attentif au vieil homme qui chemine à ses côtés. Celui-ci, vêtu d’une tenue afghane traditionnelle et d’un turban, un blaster usé sur l’épaule, marche voûté, silencieux, taciturne même. Derrière eux, l’escorte de soldats se tient à une distance respectueuse.

Vador, sans cesser d’avancer, se tourne vers son compagnon et lui lance, de cette voix métallique qui participe de sa légende :

– Tes pensées te trahissent, Ayman.

Il marque une pause, pendant que l’autre reste silencieux.

– Ainsi donc, tu as un calife.

Le nommé Ayman se voûte un peu plus, et on sent bien que la déclaration de son hôte touche un point sensible.

Le calife n’est pas un petit fien.

Ainsi donc, il y a un calife, en effet. Et comme les premiers califes, ses glorieux prédécesseurs, Abou Bakr Al Baghdadi, qui se fait désormais appeler Ibrahim, est un chef de guerre. Mais à leur différence, il est aussi un chef terroriste qui ordonne des massacres et ne tente pas de gouverner ses conquêtes par l’adhésion. Emir d’une organisation qui ne date pas d’hier (quoi qu’on dise), Abou Bakr est le nouveau visage d’une menace qui ne cesse de croître depuis trente ans et à laquelle, pour l’heure, on n’a pu infliger que des coups d’arrêt ponctuels.

La percée militaire de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), au printemps dernier, contre les troupes de Bagdad, si elle n’a pas surpris les observateurs qui notaient avec inquiétude la montée en puissance de groupe depuis des mois, constitue un fait majeur, aux terribles conséquences. L’aisance avec laquelle il a défait l’armée irakienne a ainsi, une nouvelle fois, illustré l’ampleur des illusions que les Occidentaux nourrissent à l’égard des régimes qu’ils soutiennent et arment. J’ai rapidement évoqué la chose ici, et il me faudra revenir sur ce point à l’occasion du premier anniversaire de l’attentat du Westgate, si j’en ai le courage.

L’effondrement de l’armée irakienne en juin dernier a, évidemment, été abondamment commenté, et il n’y a pas lieu d’y revenir. L’offensive jihadiste, spectaculaire, audacieuse, n’a cependant été rendue possible que par le climat politique général d’un Irak fragilisé par les tensions communautaires, nées de trente années de guerres. Comme d’autres leaders sous d’autres cieux, le Premier ministre Al Maliki a ici révélé la dangereuse étroitesse de sa vision, et l’ampleur de son échec a été démultipliée par sa localisation même. Au cœur d’une région déjà secouée par plusieurs conflits majeurs, ouverts ou larvés, son naufrage a eu des conséquences à la hauteur des forces en présence et des enjeux.

Le véritable choc a été, contre toute attente, la proclamation le 29 juin 2014 d’un califat par l’émir de l’EIIL, devenu par la même occasion calife et donc commandeur des Croyants, et par là même lointain successeur du Prophète. Cette annonce est, avouons-le, fascinante.

Le califat, système politique directement issu de la révélation de l’islam, est le projet politique par excellence des mouvements islamistes radicaux et, naturellement, des jihadistes. Ceux-ci, en poussant à l’extrême, l’idéologie originelle des Frères musulmans (dont ils sont parfois issus mais dont ils sont très différents, n’en déplaise à certains), voient en lui le seul régime politique compatible avec leur projet. Au-delà de son mode de gouvernance (le chef de l’Etat est aussi le chef religieux de la communauté), le califat symbolise plus que tout la fascination des jihadistes pour un islam médiéval fantasmé, mêlant dans une totale invention historique la pureté supposée des quatre premiers califes Rāshidūn (Abou Bakr As-Siddiq, Omar ibn al-Khattâb, Othman ibn Affân et Ali, tous étroitement liés au Prophète, comme chacun sait) et la grandeur des deux principaux califats (omeyade puis abbasside).

L’obsession des jihadistes pour cette puissance révèle à merveille une des natures du jihad contemporain, qui est aussi – ou d’abord ? – une idéologie de la restauration et ne met en avant que l’aspect militaire du concept, originellement secondaire. Le jihad n’est pas que guerrier, il ne devrait pas l’être, mais pour des raisons dont les historiens débattront longtemps, il a pris ce sens, au moins pour le commun.

Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer ici les différents califats, mais le fait est que le retour d’un califat en Irak est un symbole d’une force incroyable. A quelques dizaines de kilomètres de Bagdad, la capitale d’un empire balayé par les Mongols en 1258, Abou Bakr pense ainsi venger des siècles de domination étrangère, d’humiliations et d’échecs. Le califat, présenté comme une obligation religieuse, est vu comme un système politique défendant la communauté et unissant les hommes. Il incarne – ou est censé incarner – tout ce à quoi aspirent les musulmans tels que les envisagent les chefs jihadistes. Il va sans dire que cette conception ne souffre pas de contestation. Qui refuserait d’être grand à nouveau, même assis sur une montagne de crânes ?

The shield

Un califat sinon rien

Très naturellement, de nombreuses voix musulmanes se sont élevées pour contester la proclamation de ce califat, et même les autorités religieuses habituellement les plus prudentes, sinon les plus étonnement timorées, l’ont dénoncée. J’ajoute ici, car je suis taquin, qu’on ne voit pas pourquoi il faudrait se planter devant chaque musulman de votre entourage pour lui demander de se prononcer sur ce point. Une telle démarche, qui est digne de certains éditorialistes du Figaro, implique que vous assimiliez l’islam au jihadisme, et donc les musulmans à des terroristes. C’est d’une bêtise équivalente à celle qui pousse de jeunes branleurs à attaquer des synagogues françaises au nom de la défense de Gaza. Vous me direz que c’est moins dangereux que de courir entre les bombes israéliennes. On a le courage qu’on peut, mais c’est une autre histoire.

J’ai récemment eu l’occasion d’échanger des propos très vifs, en public, avec les responsables de services de contre-terrorisme de pays du Sahel et du Moyen-Orient. Une telle algarade n’a en soi que peu d’intérêt, même si j’ai pris grand plaisir à répondre aux accusations idiotes de généraux incapables de contempler leurs échecs. Elle m’a cependant permis, une nouvelle fois, d’affronter directement le refus de l’évidence et l’ignorance crasse de dirigeants auxquels nous demandons, obstinément, de combattre un phénomène dont ils contestent – officiellement – l’existence même.

Il ne s’agit certainement pas de débattre ici du caractère guerrier ou non de l’islam, (et l’histoire de l’Occident chrétien doit d’ailleurs inciter à la plus grande modestie), mais nier tout lien entre une religion et ceux qui en font une interprétation radicale est une absurdité. Avoir entendu un général, dont je tairai la nationalité par pure charité, affirmer que le concept même d’islamisme était à la fois une invention et un non-sens restera un de mes meilleurs souvenirs de cette année. L’ignorance, volontaire ou non, par calcul ou par ambiguïté, n’a jamais été d’une grande utilité. Je dois même avouer, alors que je comptais les invectives que l’on m’adressait, avoir pensé « Vous ferez moins les malins quand ceux que vous tentez de contrôler en les flattant seront une telle menace qu’il vous faudra faire appel à des armées étrangères ». A la réflexion, et même si je n’ai pas formulé cette remarque à voix haute, je ne suis pas totalement certain d’avoir livré une réponse très diplomatique.

Il se trouve toujours quelqu’un pour vous expliquer doctement, soit que le Coran ne contient jamais le mot jihad (une affirmation hâtive que pourraient aisément contester Mmes Marie-Thérèse Urvoy ou Françoise Micheau par exemple), soit que le terme est purement religieux et que l’invoquer pour qualifier le terrorisme relève, au mieux d’une terrible ignorance, au pire d’une islamophobie manifeste. C’est d’ailleurs sans doute en raison de l’absence totale de liens entre cette religion et ceux qui s’en réclament que les autorités tunisiennes ou égyptiennes tentent de contrôler l’ensemble des mosquées ou que les Saoudiens, qui savent bien à quel point ils sont coupables dans cette affaire, ne cessent d’inventer de nouveaux et raffinés programmes de déradicalisation aux résultats pour le moins discutables.

Il faut, en réalité, être singulièrement obtus pour refuser la réalité, par mauvais calcul comme par conviction mal placée. Le jihad est là, et s’obstiner à ne pas le nommer est aussi imbécile que de considérer ses partisans comme des dingues, voire, comme l’affirmait une très vieille sommité de l’analyse stratégique française, qu’il ne s’agit que de « pouilleux dans une grotte ». Sans doute parce que je suis un bourgeois décadent dépourvu de toute élévation spirituelle, je ne mesure pas la dangerosité d’un groupe d’insurgés à leur maîtrise du matérialisme dialectique ou à leur connaissance de la poésie persane du XVIe siècle mais aux dégâts et pertes qu’ils infligent, à leur impact sur les agendas diplomatico-stratégigues des puissances et leur capacité à faire durer cet effet. De ce point de vue, et quoi que puissent penser nos mandarins, gourous de pacotille et autres retraités, les jihadistes d’Al Qaïda et à présent ceux de l’Etat islamique sont plus dangereux que ne l’ont jamais été le FPLP-CG, le PKK, les FARC ou l’ASALA. Et tant pis pour les nostalgiques de la glorieuse révolution prolétarienne mondiale, leur heure est passée – depuis longtemps – et le flambeau a été repris par des gens nés de leur retentissant échec.

Let’s rise again.

L’obsession des jihadistes pour un passé fantasmé est particulièrement manifeste dans le choix des noms de leurs mouvements. Ansar, Mouhajiroun, Mourabitoun, Mouthalimin, et d’autres sont autant d’illustrations du regard fasciné que portent les islamistes radicaux sur cet âge d’or supposé – de la révélation du texte sacré à la chute de Bagdad, un peu plus de six siècles plus tard. J’espère avoir le temps, un jour, d’écrire quelques lignes de contextualisation au sujet des noms de ces groupes, car le sujet est véritablement passionnant et riche d’enseignements.

Plus que profonde, cette fascination me semble intrinsèque au jihad lui-même tel qu’il est proclamé et pratiqué par les terroristes d’Al Qaïda ou de l’Etat islamique. A en croire les idéologues et les principaux émirs jihadistes, le but affiché de cette lutte politico-militaire n’est pas la conquête de la planète mais bien la défense – pour le moins agressive, ne nous le cachons pas – de la communauté des croyants et la reconquête des territoires ayant un jour été sous domination musulmane. Cette défense extensive, aussi bien territoriale que religieuse, n’a donc que peu à voir avec les premiers temps du Prophète et de ses successeurs, acteurs d’une étourdissante expansion qu’on ne cesse de commenter depuis et qui fut déclenchée sans agression extérieure initiale.

Elle a, en revanche, tout à voir avec la réaction des Arabes (pour reprendre le titre d’un trop fameux livre d’Amin Maalouf) aux croisades, à l’extrême fin du XIe siècle. Il s’agissait alors, déjà, d’une restauration construite sur une défense. Passées les premières décennies de défaites et d’occupation après la prise de Jérusalem (1099) et la création des principautés franques, la résistance s’organisa en effet, dans la seconde moitié du XIIe siècle, sous l’impulsion de Nur Al Din.

Chef politique et militaire, le dignitaire syrien Nur Al Din (1117-1174) est un des plus grands hommes d’Etat arabes de la période, et peut-être de la région. De façon absolument remarquable, il articula une politique ambitieuse d’unification, de résistance aux Croisés et de restauration religieuse. Ces trois aspects de son œuvre ne peuvent évidemment être séparés puisqu’ils se nourrissent les uns les autres : pas de résistance efficace sans unification réussie, pas d’unification sans des succès militaires qui la constituent et la légitiment, et surtout, surtout, rien de tout cela sans une solide restauration religieuse, facteur de mobilisation collective, d’unification des efforts et de consolidation du pouvoir.

Le règne de Nur Al Din, marqué par une sévère répression contre les chiites, fut celui d’un retour à l’orthodoxie la plus intransigeante, appuyée notamment par un effort dans le domaine de l’enseignement religieux. Dans un contexte de menace extérieure et de défis internes, le dignitaire zengide s’appuya, autant par calcul que par conviction, sur un retour à une pratique religieuse purifiée, intransigeante, afin de fédérer des forces divisées par d’innombrables querelles dynastiques dans une région secouée par ce que René Grousset, selon le style de son temps, nommera « l’anarchie musulmane ». C’est ainsi sous son impulsion qu’un jihad (militaire) revigoré, issu d’un sunnisme revivifié, émergea et structura la résistance aux Croisés, avant d’accompagner une reconquête que Salah Al Din (Saladin), son jeune rival, sut conduire jusqu’à Jérusalem, une certaine matinée d’octobre 1187.

S’il faut se méfier des analogies historiques et des comparaisons hasardeuses, il est difficile de ne pas trouver dans les revendications politico-religieuses des mouvements jihadistes, dès leur émergence à l’orée des années ’80, avant même l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, un écho de la crise profonde qui minait l’orient arabo-musulman au début des Croisades, il y a près de neuf siècles. Au-delà de la référence obligée aux Croisés dont nous bassinent les idéologues islamistes à la moindre occasion, et qui est devenue, plus qu’un lieu commun, une mention obligée, il faut considérer que la situation du Moyen-Orient au XXe siècle, marquée par les interférences plus ou moins brutales des puissances occidentales, les conflits religieux et/ou claniques et la lutte pour le leadership régional, évoque par bien des points la situation qui prévalait au XIe siècle.

Que, presque intuitivement, le projet de renouveau né au début XXe siècle sur les décombres de l’Empire ottoman ait dérivé vers ce jihad, ou l’ait repris en le nourrissant d’autres influences, plus spirituelles, me semble donc parfaitement envisageable. Sans doute cette idée a-t-elle déjà été creusée, mais je confesse ici mon ignorance d’éventuels travaux en ce sens. L’histoire des idées ou des mentalités n’est, après tout, pas ma spécialité. On est néanmoins tenté de penser que dans la sphère culturelle arabo-musulmane la réaction à une agression extérieure se teintera fortement de religieux, sauf si une autre idéologie est disponible. On pourrait, d’ailleurs, s’attarder sur le souci de restauration doctrinale d’Ibn Abdelwahhab (cf. ici, par exemple) au XVIIIe siècle, ou sur les aspects panarabes de l’islamisme des Frères musulmans, dès leur création, mais cela nous entrainerait très loin.

Il n’est, ici, pas inutile de rappeler que le jihad n’est pas un des piliers de l’islam, même si, et ça ne vous étonnera pas, il se trouve une poignée de penseurs plus malins que les autres pour en faire le sixième. De même, si l’on considère le jihad militaire qui nous occupe, faut-il réaffirmer qu’il ne saurait être réduit à sa seule dimension religieuse. Quand des responsables de l’Autorité palestinienne évoquent le jihad contre Israël, il serait, par exemple, particulièrement inopportun de les qualifier de religieux radicaux. Leur lutte, militaire et politique, se pare ici des atours d’un héritage tout autant culturel et historique que religieux.

50 nuances de jihad

Les jérémiades et autres anathèmes de certains visant à nous refuser l’utilisation même du mot jihad sont, non seulement insupportables, mais de plus singulièrement inopportunes. S’il est possible de rejeter les choix de vocabulaire d’une poignée de types que personne n’écoute, il est en revanche parfaitement absurde de se boucher les oreilles alors que des dizaines de milliers – au moins – de personnes, hommes et femmes, adhèrent, y compris par leurs actes, à ce que ce terme implique désormais, qu’on soit d’accord ou pas avec sa nouvelle acception.

Le jihad militaire, et le plus souvent terroriste, que nous combattons depuis trente ans est pratiqué par des mouvements constitués, il est théorisé et défendu par des idéologues, et massivement relayé sur Internet, par les réseaux sociaux comme au sein de forums et de sites clandestins que certains Etats tentent, obstinément, de contrôler ou de fermer. Refuser de voir un train qui fonce sur vous ne vous sauve pas.

Ce jihad, avant même le spectaculaire schisme de l’hiver dernier entre Al Qaïda et l’Etat islamique, était loin d’être si unifié. Tous ses idéologues n’étaient pas d’accord entre eux, même si la conscience du combat en cours les empêchait de polémiquer trop vertement. Le flou idéologique (doctrinal ?) de la lutte pourrait apparaître comme une faiblesse aux yeux des (plus ou moins) glorieux retraités évoqués plus haut. Il est, en réalité, à la fois le révélateur d’un processus de structuration intellectuelle toujours en cours au sein d’une mouvance qui ne cesse de s’étendre, et également une force permettant de placer virtuellement côte à côte de jeunes bourgeois américains, des chômeurs européens, des paysans algériens ou nigérians, des pêcheurs somaliens et des étudiants indonésiens ou égyptiens, sans parler d’aristocrates saoudiens ou de militaires irakiens. L’expression est sans doute triviale, mais pour beaucoup de ses partisans le jihad est une auberge espagnole idéologique permettant d’associer luttes sociétales, revendications territoriales ou politiques, et sans doute une forme nouvelle de nihilisme.

Le jihad, à dire vrai, est une révolte. Ça me semblait évident, mais admettons que ça va encore mieux en le disant. Pour de pénibles raisons qui me semblent relever aussi bien d’un manque de travail que d’un racisme à peine déguisé et d’une incapacité à saisir les évolutions du monde, il a été longtemps estimé, en France mais aussi ailleurs, que les islamistes radicaux puis les jihadistes n’étaient que de pauvres gars, pas bien malins, pauvres, issus de familles monoparentales frappées par le chômage et toutes les discriminations possibles.

Ces certitudes, construites sur les profils de quelques terroristes arrêtés en Europe, faisaient fi, et de la réalité des réseaux européens, cachée aux yeux des universitaires puisqu’intrinsèquement clandestine, et de la réalité des réseaux du Moyen-Orient, du Maghreb, d’Asie du Sud-Est ou, déjà, d’Afrique de l’Est. Quand on nous avançait que les difficultés économiques et sociales étaient les seules causes de la radicalisation religieuse, nos homologues indonésiens ou singapouriens, par exemple, mettaient en avant des motivations plus culturelles ou ethniques.

Marc Sageman, dont le travail effectué aux Etats-Unis souffrait d’autres lacunes, dont une absence de prise en compte des groupes maghrébins, par exemple, insista avec justesse sur le rejet par les jihadistes de l’Occident. Al Qaïda, après tout, avait été conçue par Oussama Ben Laden et ses compagnons comme une organisation appelée à combattre les Etats-Unis et leur domination sur le Moyen-Orient. Les aspects socio-économiques, indubitablement à l’origine de la radicalisation de certains, n’étaient pas à l’origine de toutes les vocations. La volonté de s’en prendre à Israël était ainsi réelle parmi les membres de l’organisation, mais elle ne fut jamais considérée comme une priorité politique et opérationnelle par OBL (ce qui occasionna bien des tracas, comme le raconta Abou Zoubeida à la CIA).

Ben Laden considérait assurément la question palestinienne comme un symbole d’injustice et d’oppression, mais sans doute était-il également conscient que les Territoires seraient longtemps imperméables à ses thèses – voire que cette guerre était déjà perdue. Il estimait également que la solution ne viendrait pas d’un combat, nécessairement inégal, mené dans la région mais d’actions lointaines réalisées sur les arrières de l’ennemi afin de le contraindre à infléchir sa position. Ce choix conduisit aux attentats du 7 août 1998 au Kenya et en Tanzanie, puis à ceux du 11 septembre 2001. La réaction américaine, et d’ailleurs occidentale, porta des coups initialement sévères à l’organisation mais elle contribua également à accélérer la diffusion d’un conflit (ce qui, à mon sens, était par ailleurs inéluctable).

Presque 13 ans après, les évolutions de cette guerre, influencée par ailleurs par d’autres crises, d’autres conflits et d’autres forces profondes à l’œuvre, ont contribué à bouleverser, entre autres choses, la carte du Moyen-Orient. Les Occidentaux apparaissent affaiblis (comme je l’ai notamment écrit ici), empêtrés dans des conflits sans issue, et on est même bien obligé de penser que la lutte contre le jihad a été un des facteurs conduisant aux révoltes arabes. Le plan d’OBL semble donc avoir fonctionné à merveille, évidemment sans qu’il en ait prévu toutes les étapes.

Avoir porté le conflit chez l’ennemi l’a fait venir au contact, l’a fragilisé, l’a profondément influencé, a pesé sur son peuple, ses finances, ses priorités. Mais ce déplacement du combat a aussi pesé très lourdement au Moyen-Orient même, qui, objet de la lutte, est devenu son théâtre. L’Etat islamique, malgré sa rupture avec Al Qaïda, doit ainsi être vu comme une nouvelle étape majeure du jihad. Celui-ci a été lancé par l’organisation d’OBL, et il lui a tout naturellement échappé pour habiller d’autres conflits et recruter d’autres mouvements, au cours des années. Le combat a désormais lieu dans toute la région, et la composition de l’EI comme ses buts et ses méthodes montrent bien que le califat proclamé par l’émir du groupe syro-irakien est une réalité concrète dans des pays qui, il y a quelques années, se pensaient épargnés. Al Qaïda frappait l’ennemi au loin et l’a fait venir. L’EI, né sur ce champ de bataille, est à présent tout autant un groupe terroriste qu’une organisation paramilitaire, et la proclamation du califat, restauration plus que symbolique, dit tout de ses ambitions politiques. Nous ne voulions pas parler à Al Qaïda. Allons-nous devoir parler à l’Etat islamique, pire à tous les égards ?

La tournure pour le moins problématique que prend cette guerre pour les puissances occidentales explique aussi l’attrait chaque jour plus grand que représente le jihad pour certains. La lecture attentive des revendications, des menaces et ou des théorisations jihadistes depuis vingt-cinq ans constitue un inventaire fascinant de tout ce qu’on peut (ou pense pouvoir) reprocher aux Occidentaux. Accusés – souvent à raison – de soutenir les pires crapules et de ne pas beaucoup pratiquer ce qu’ils prêchent par ailleurs, nous payons en partie les errements et les aveuglements de dirigeants, tragiquement incapables de développer des visions à long terme.

Accuser les pays du Nord de tous les maux permet également de s’exonérer de ses propres fautes, et le discours des islamistes radicaux, qui fait par ailleurs peu de cas de la rationalité politique ou des mécanismes historiques, fait toujours porter le chapeau aux autres. Admettons qu’à défaut d’être élégant ça a le mérite de marcher, en particulier dans une région dont les échecs éducatifs sont nombreux et où la recherche du complot relève presque du réflexe intellectuel initial. Idéologie du combat et de l’exclusion, le jihad apporte des réponses simples aux questionnements nés de l’actualité (la faute des A/Juifs B/Américains C/Les deux D/Les Iraniens E/Les trois) et ne s’embarrasse pas de faits ou de raisonnements subtils.

Héritier, comme je tentais de l’expliquer plus haut (et aussi ici), d’un profond sentiment de frustration et d’humiliation, le jihad est une sorte de syncrétisme qui pourrait être pitoyablement ridicule s’il n’était pas aussi sanglant. On y trouve, outre un islamisme particulièrement intransigeant et parfois extrêmement rudimentaire, du panarabisme, du tiers-mondisme, des luttes irrédentistes, des revendications sociales locales et, évidemment, toute sorte de motivations personnelles plus ou moins nobles, plus ou moins structurées et plus ou moins intelligentes.

N’ayons pas peur de le dire et de le redire : j’éprouve pour ceux qui ne voient dans les jihadistes qu’un ramassis de crétins mal dégrossis à l’équilibre psychologique précaire le plus profond mépris, et j’en prends même quelques uns pour des idiots achevés, voire des saboteurs. La première fois que j’ai entendu l’expression « voleurs de poules » dans la bouche d’un de mes chefs, je me suis dit que nous souffrions d’un sérieux handicap. J’ai la faiblesse de penser, en effet, qu’on ne peut pas combattre efficacement un phénomène dont on n’a pas saisi tous les ressorts. C’est à ce titre, et aussi pour épargner les vies dans les deux camps (même si les vies d’en face m’importent moins), que réfléchir n’est pas une perte de temps, à condition de pouvoir, bien sûr, et de vouloir trouver de vraies réponses et pas de fausses solutions.

Dieu sait que le camp du jihad, dans son extraordinaire diversité, compte quelques intéressants spécimens de dégénérés, d’imbéciles et d’ignorants. Les policiers français pourraient vous parler de ceux qui partent se battre pour la « bande à Gaza » (un chic type, ce Gaza, à ce qu’on dit), et les services marocains pourraient vous raconter comment un kamikaze pas bien malin s’est pointé un après-midi d’août sur un parking de cars de tourisme, à Fès, en portant l’air de rien une bombonne de gaz à la main. Soyons désinvolte, etc. Le malheureux garçon ne s’en est pas remis.

Il se trouve, cependant, que des idiots à peine capables de lacer leurs chaussures on en trouve aussi dans l’administration, dans l’armée, dans la police, dans les services (j’ai des noms), dans la presse, et même parfois occupant des fonctions politiques. Il paraît que certains écrivent, tiennent des blogs ou enseignent le journalisme, mais j’ai du mal à y croire. C’est un peu gros, tout de même.

De même, les accusations de troubles psychologiques, si elles sont parfois pertinentes, n’expliquent rien in fine. Les services redoutent tous les coups de folie, (les fameux « dossiers camisoles »), mais il est délicat de ne voir dans un phénomène aussi complexe et aussi ample une simple hallucination collective. Et ce serait le cas qu’il ne serait pas inutile de se demander quelles sont les causes de cette hallucination. On n’a, par ailleurs, que faire des appréciations définitives de gens ayant dans leur propre carrière adopté les pires comportements ou couvert ceux de leurs obligés, et ayant parfois frayé avec le Diable. Ils vous diront que c’était pour la France, et je leur réponds que ce qu’on (a) fait pour la France d’autres le font pour le califat et qu’avant eux d’autres encore l’avaient fait pour la plus grande gloire du Reich millénaire (ceci n’est pas un point Godwin), le succès du Grand bond en avant, ou la défense de leur communauté contre ceux d’en face. L’argument est un peu court, et il révèle un manifeste biais analytique que les islamistes pourraient à bon droit qualifier de « double standard » (une accusation entendue quotidiennement à l’encontre des Occidentaux, à tort et à travers).

Il n’est certainement pas question de justifier ou de relativiser, mais considérer l’ennemi comme un intrinsèquement inférieur conduit à coup sûr aux naufrages qui émaillent notre histoire depuis un bon paquet de siècles. On pourrait même se demander comment une nation aussi spectaculairement supérieure que la nôtre peut connaître autant de difficultés depuis un siècle. Oui, je sais, c’est la faute des autres. Ah, les fumiers.

A aucun moment nos commentateurs omniscients ne s’interrogent donc sur les motivations, sur les phénomènes de groupe, sur la puissance charismatique du leader, sur la perte de repères – et sur la quête personnelle ou collective. Les soldats allemands décrits dans les travaux de Christopher Browning étaient-ils donc tous fous ? Et les génocidaires turcs aussi ? Ne juger les excès de l’ennemi qu’à la seule aune de la psychologie rappelle les pires dérives du politiquement correct et de l’obsession des comportements socialement acceptables. Il est d’ailleurs amusant que cet argument soit avancé par des gens s’acharnant sur d’autres sujets à dénoncer une supposée bien-pensance (cette accusation portée quand on n’a pas d’autres arguments). Comme toujours, seuls les faits précis comptent, et il y a un vrai confort à s’en tenir éloigné pour ne pas heurter de belles certitudes. Il faut se méfier de ses intuitions, comme des formules faciles.

Les motivations des jihadistes sont, comme on s’en doute, multiples, diverses, et si elles reposent sur une lecture délirante du monde, elles ne sont après tout pas les seules. Si j’osais, je dirais même que ces phénomènes sont courants dans l’Histoire, et on a vu en une poignée de millénaires des foules conquérir des mondes qu’elles ont vidés de leurs occupants, massacrer leurs voisins accusés de fautes parfois folkloriques ou adhérer soudainement à des croyances surprenantes.

La question de l’analyse des motivations profondes des jihadistes a d’abord pâti de la nature initiale de la menace. En Algérie ou en Egypte, les facteurs socio-économiques semblaient primordiaux, et sans doute l’étaient-ils, d’ailleurs. En Arabie saoudite, les autorités évoquaient volontiers des troubles psychiatriques, façon d’offrir à la population des réponses simples évacuant toute question au sujet des revendications des terroristes. Mais en Europe, où les autorités furent initialement confrontées à des réseaux importés ou ayant recruté leurs membres au sein de communautés immigrées, le premier réflexe fut de ne voir dans les motivations et les revendications des jihadistes européens que de simples décalques.

Lors des interrogatoires ou des débriefings, les enquêteurs ont entendu par dizaines les discours décryptés plus tard par Farhad Khosrokhavar dans son classique Quand Al Qaïda parle (Grasset, 2006, 421 pages). Il y était question, au-delà d’un projet politico-religieux, de revanche contre l’oppression occidentale, de défense de l’oumma, de gouvernance, de lutte contre le racisme et, évidemment, de projets personnels. Les propos des jihadistes emprisonnés comme ceux diffusés dans les communiqués de revendication ou les premiers magazines clandestins (Al Ansar pour le GIA algérien, Al Fajr pour le GICL, par exemple) s’inséraient tous dans le syncrétisme idéologique évoqué plus haut.

Le monde changea un certain mardi 11 septembre, confirmant que nous étions entrainés dans un conflit qui se menait jusque là à l’abri des regards, et contre l’avis de certains chefs. L’ouverture de nouveaux fronts, de façon plus ou moins pertinente, en Afghanistan, en Irak, mais aussi en Somalie ou au Sahel, fut loin d’avoir l’effet escompté sur la menace qui nous visait. Elle entraîna un accroissement rapide des combattants ennemis, terroristes jihadistes dans nos villes, guérilleros jihadistes dans des maquis arabes, africains ou asiatiques. Cette guerre, cependant, offrit des occasions bien plus nombreuses d’observer dans le détail les volontaires désireux de combattre sur ces nombreuses terres de jihad, comme nous appelions désormais ces nouveaux conflits.

De jeunes Occidentaux, issus ou pas de communautés extra-européennes, avaient déjà, avant 2001, été tentés par ces combats exotiques. Peu nombreux, on les retrouvait dans des camps afghans, des écoles coraniques yéménites, faisant le coup de feu dans le Caucase – aucun, toutefois, ne sautant à l’élastique dans le Vercors. Certains s’étaient même illustrés assez tôt, et il n’aurait pas été inutile, avant de lancer le concept hasardeux de néojihadisme, que certains se remémorent les itinéraires de terroristes bien connus en France, comme les frères Courtailler, Christophe Caze, Lionel Dumont, Zacarias Moussaoui, Djamel Beghal ou d’autres. Passer, pour des raisons autres qu’économiques, à l’aventure (et à l’action – au mépris du danger et de tous les conformismes) relevait également pour eux d’une quête personnelle que l’islam radical habillait, voire structurait. Mohamed Merah, à ce titre, s’il concrétisa une nouvelle forme d’action terroriste, n’eut jamais rien de bien original. Sa célébrité fut d’abord la conséquence d’un retentissant échec des services français, mais son parcours, son périple, son recrutement et ses quelques jours d’entraînement à Miranshah avaient déjà été vus.

Le jihad est (aussi) un voyage, et ce voyage est constitutif du combat : aller rejoindre sa communauté, celle des combattants, des vrais croyants, unis contre un ennemi volontiers rêvé. L’intensification de la menace jihadiste, qui voit des Etats occidentaux intervenir plus ou moins adroitement dans des crises de plus en plus rapprochées, a grandement favorisé l’émergence, plus que des filières organisées que les services parviennent aisément à démanteler, de milliers d’itinéraires personnels.

Le phénomène a pris des proportions alarmantes à l’occasion de l’intervention anglo-américaine en Irak, au mois de mars 2003, et n’a, depuis, jamais connu de répit. L’expertise des services intérieurs français en la matière a longtemps été précieuse, mais elle semble désormais en grande partie inopérante. Les services occidentaux l’avouent plus ou moins franchement, mais leurs membres vous le balancent tout de go dès qu’ils en ont l’occasion : le phénomène des volontaires jihadistes à destination de la Syrie a atteint une ampleur inédite, dont découle une menace terroriste elle aussi d’une intensité jamais vue. C’est la litanie des « jamais » : jamais autant de candidats au jihad ; jamais un jihad aussi proche de l’Europe ; jamais un jihad aux conséquences régionales aussi importantes ; jamais un groupe jihadiste (l’EI) aussi puissant.

Il y a donc, naturellement, de quoi s’inquiéter, et sans tomber dans le sensationnalisme ou même une forme de panique, disons qu’il est plus que jamais impossible de rester les bras croisés, surtout quand des centaines de vos concitoyens sont sur le terrain, en sont revenus ou comptent bien y aller. On pourra, à ce sujet, se référer aux travaux de Stéphane Mantoux, qui sont devenus la référence par chez nous, ou consulter quelques articles passionnants, comme ici.

La guerre civile syrienne, au-delà de son horreur, offre aux jihadistes occidentaux une guerre presque à portée de main. Je ne sais plus qui a récemment osé évoquer Call of Duty (peut-être Mireille Dumas ?) au sujet des apprentis combattants, mais la remarque m’a semblé assez futile. Les jeunes gens, filles et garçons, qui filent se battre en Syrie (et qui n’ont peut-être pas tous l’intention de mettre l’Europe à feu et à sang) sont sans doute bien exaltés, ou irresponsables, mais nous avons déjà connu ces exaltations à d’autres époques, très souvent quand le monde semblait se décomposer puis se recomposer abruptement. Je ne vais certainement pas défendre leur démarche, mais le fait est qu’elle ne paraît pas si incompréhensible, si irrationnelle. Même cette trahison, à nos yeux, peut ressembler, aux leurs, à une renaissance, à un parcours initiatique, à une quête d’absolue à laquelle le jihad, dans son absurde violence, répond.

Face à ce phénomène, les Occidentaux, à tous les niveaux, apparaissent désemparés. Gouvernements, parlements, services de sécurité, responsables religieux, intellectuels, parents, personne ne sait comment s’y prendre. Si cette impuissance était négligeable en 2003, elle est devenue insupportable en raison de la nature même du terrorisme, et plus encore de celle de ce nouveau jihad. Le terrorisme, comme on ne le dira jamais assez, n’est, en effet, pas question de nombre mais de volonté, et ceux-là n’en manquent hélas pas.

Révolte, voyage, le jihad est d’abord une démarche personnelle. Le jihadiste, qui se voit comme le membre d’une communauté persécutée et qui estime participer à une riposte, inscrit son action dans un ensemble. Il peut participer au combat au sein d’une katibat au Mali, au Yémen ou en Irak, mais aussi, par choix ou en raison de contraintes qui lui sont propres, décider d’agir dans son pays d’origine, en Suède comme en Tunisie.

C’est ainsi qu’il faut lire, par exemple, l’attentat de Boston, le meurtre de Woolwich, peut-être ceux de Seattle, ou les arrestations de plus en plus nombreuses au Maroc ou en Europe. L’action individuelle, théorisée par Younis Al Mauritani dans un texte intitulé Future Works, permet de frapper dans un environnement opérationnel devenu terriblement hostile aux réseaux constitués typiques des années ’90.

Short-term work for maktaba dawa is very simple and must be kept as such for us to be effective. Any Brother who comes to us, and is considered unknown, as a mujahid to the enemy agencies, must be trained in something specifically and sent back as quick as possible. (…) We should give him targets, the necessary training and send him back to carry out the operation. There should be no reason for us to keep contact with him, only very little, either to learn of the date of the attack, or if the Brother has a problem. We must carry out these operations to keep the pressure on the enemy, and try and make them a regular occurrence. With operations such as these, even if the casualties are small it shouldn’t make too much of a difference as the purpose of these attacks is to keep the pressure on the enemy.

Peu importe, finalement, que les tueurs soient ou non guidés de loin. La menace est là, et c’est l’essentiel tant le terrorisme, comme l’écrivit Carlos Marighella est « la propagande par le fait ». J’avais modestement, dès 2010, évoqué le glocal, cette intégration des luttes locales à la lutte mondiale que veut être le jihad. Voilà que leurs partisans inscrivent à leur tour leurs actions individuelles dans la lutte menée collectivement, comme dans une sorte de glocal personnel. Seuls quelques uns contestent encore l’évidence, et on en a même vus se répandre en imbécilités à l’occasion des enlèvements perpétrés au Cameroun et au Nigeria en 2013.

Il s’agit, en réalité, d’un cycle. Face à des menaces, concrétisées ou pas, les autorités intensifient la pression policière et judiciaire, et obtiennent des résultats. A plusieurs reprises, la nature de ces menaces les poussent même à déclencher des opérations militaires (Afghanistan, Irak, Sahel, Somalie, Yémen) plus ou moins fondées, plus ou moins discrètes, plus ou moins efficaces, plus ou moins longues. Ces initiatives militaires obtiennent elles aussi des résultats, mais entrainent des réactions, des modifications de la mouvance. Le sentiment de persécution chez les islamistes radicaux s’en trouve renforcé, ce qui nourrit la propagande et favorise le recrutement. De nouveaux combattants émergent alors, mais l’absence de réseaux pouvant les accueillir sur leur sol les pousse, soit à partir combattre soit à frapper à domicile. Pour eux, pour des milliers d’entre eux, l’action armée et le terrorisme sont, en effet, les deux manifestations possibles (et nullement exclusives l’une de l’autre) de la juste violence qu’ils doivent exercer contre ceux qu’ils jugent être leurs oppresseurs – et on revient à la confusion mentale qui frappe ceux qui confondent le terrorisme (choix tactique) et la résistance (démarche politique). Bref.

La pression sécuritaire, indispensable et plutôt efficace, a donc, sans surprise, transformé la menace, ses manifestations et ses acteurs. Face à cet enchaînement de coups et de parades, les autorités se concentrent depuis quelques années sur des mesures qualifiées de préventives, essayent de voir venir les coups avant même que leurs auteurs n’y pensent, poussant toujours plus loin la logique du renseignement, appelant à des réformes parfois hâtives alors que, peut-être, des modifications plus profondes pourraient être pertinentes. Ou pas.

(to be continued)

 

« The first of reciters/I saw eternal light/Best of vocal fighters/Beyond human sight/Where thorns are a teaser/I’ve played a double jeu » (« Crucified », Army of Lovers)

Taqīya.

C’est le mot magique, l’argument ultime, celui qui fait frissonner les spectateurs de MM. Calvi et Bourdin, celui qui vous transforme en grand professionnel en une poignée de secondes. Il suffit de correctement placer l’accent, et vous voilà de surcroît opérationnel capé, habitué au danger et aux rues poussiéreuses des villes en guerre (LE TERRAIN, LES GARS !).

Sur le terrain.

Mais de quoi s’agit-il, en réalité ? Le terme, dans l’esprit de beaucoup, est étroitement lié aux Frères musulmans et à leurs partisans. Il qualifie alors la façon dont le mouvement tente obstinément de se composer un visage avenant afin de dissimuler son radicalisme et la véritable nature de son idéologie et de son programme. Cette dissimulation est en effet une part essentielle de la stratégie de communication des Frères, et on a pu l’observer à l’œuvre dans de nombreux pays, aussi bien au Maghreb qu’au Moyen-Orient ou en Europe, avec un succès relatif, reconnaissons-le.

L’exemple le plus caricatural en est régulièrement offert par le toujours urbain Tarik Ramadan, capable de vous asséner avec tact et sourire ce qui semble être la plus implacable démonstration de bonne foi et de pacifisme. Les policiers français et suisses – auxquels j’adresse mes amitiés – détiennent pourtant quelques vidéos particulièrement gratinées qui montrent sans ambiguïté que ce brave garçon est à peu près aussi modéré que l’était le regretté Bernardo Gui, un autre homme de dialogue.

La taqīya consisterait donc à ne pas dire ce qu’on est véritablement, afin d’avancer vers un but politique de longue haleine. Cette stratégie implique évidemment que vous soyez un acteur de la vie publique, que l’on soupçonne du pire et qui essaye de convaincre que non, pas du tout mon ami, vous faîtes erreur, je suis venu en paix, reprenez donc un gâteau, ceux au miel sont délicieux. Le terme colle aux Frères depuis des décennies, de façon par ailleurs parfaitement fondée, mais il ne fait que donner une tonalité délicieusement levantine à une pratique aussi vieille que le monde. Timeo Danaos et dona ferentes, comme disait Machin. Ruser et ne pas montrer son jeu n’a pas été inventé en Egypte en 1928, quoi qu’on dise.

On oublie souvent, en effet, que cette taqīya, que le premier commentateur venu associe donc aux Frères, est non seulement condamnée par l’islam sunnite mais constitue d’abord une pratique chiite, théorisée au début du califat abbasside afin de permettre à cette communauté de se protéger de la majorité. Son incorporation dans la pratique du chiisme a même conduit les historiens à la nommer dissimulation canonique. Il s’agit alors d’une pratique collective, défensive, validée par le clergé.

Mais alors, me direz-vous, quel rapport avec le terrorisme, censé nous occuper ici ? Et bien, pour vous répondre franchement, aucun. Qu’on accuse une personnalité publique de double discours, soit. Qu’on soupçonne une communauté de dissimuler en son sein des pratiques interdites, pourquoi pas – même si on ne voit pas bien le problème tant que ces pratiques ne tombent pas sous le coup de loi. Accuser, en revanche, un terroriste de taqīya est une parfaite imbécillité. Celui-ci est, par essence, plus qu’un criminel, un clandestin, et il est pour cette raison bien obligé de dissimuler ses noirs desseins derrière un masque de respectabilité, ou en tout cas de normalité.

Va-t-on accuser Walter White de pratiquer la taqīya ? Ou le chef d’antenne de la CIA à Paris ? Ou son homologue du SVR ? Non, bien sûr. Leurs activités sont intrinsèquement clandestines et illégales, et il est dans l’ordre des choses qu’ils n’aillent pas clamer partout qu’ils ont recruté par la contrainte tel homme politique qui n’assume pas son homosexualité ou tel journaliste qui a de lourdes dettes de jeu ou qui boit comme un régiment de Cosaques de retour de campagne. De même est-il parfaitement naturel qu’un jihadiste, qui plus est repéré par les services de sécurité, n’aille pas expliquer sur Facebook qu’il est suivi mais qu’il se défait sans problème de l’équipe qui le surveille. Je note que d’autres n’ont pas cette délicatesse. Passons.

Dire ou écrire, ainsi, que Mohamed Merah ou les gars de son espèce pratiquent ou ont pratiqué la taqīya relève de la plus complète ineptie. Comme d’autres clandestins, ils mentent, pratiquent la ruse, la dissimulation, le double discours, dans un seul but opérationnel. Ils ne sont pas les leaders d’une communauté, ils ne sont pas les Gerry Adams du jihad, ils ne se lancent pas dans de subtiles argumentations afin de condamner tout en les justifiant les massacres ou les attentats. Existe-t-il d’ailleurs une traduction exactement identique en irlandais du concept de taqīya ? La réponse est dans la question.

Cessons donc de nous abreuver de termes employés à mauvais escient, et arrêtons de penser que seuls les jihadistes se cachent du monde quand ils préparent un attentat. Ne pas se bercer de fausses révélations est une façon comme une autre d’appréhender une menace dont certains esprits supérieurs écrivaient il y a quelques semaines qu’elle était largement surestimée. On les salue.

Just find an excuse to win.

Entre John Milius et Kathryn Bigelow, Peter Berg s’essaye à être le chroniqueur des guerres de l’Empire contre le jihad et reconnaissons-lui de le faire honnêtement. Dans The Kingdom (2007), il avait ainsi, et malgré quelques invraisemblances, troussé un très bon divertissement sur le contre-terrorisme, assorti d’une poignée de scènes remarquables – dont un des attentats les plus réalistes jamais tournés – et de quelques vérités brutalement assénées.

Six ans plus tard, et après le naufrage de Battleship (2012), le voilà qui revient en 2013 avec l’adaptation d’un livre de Marcus Luttrell, Lone Survivor: The Eyewitness Account of Operation Redwing and the Lost Heroes of Seal Team 10 (2007, Little Brown and Company, 390 pages) relatant, entre autres, une opération ratée des SEALs en Afghanistan en 2005.

Sobrement intitulé Lone survivor (encore une victime des distributeurs français qui l’ont rebaptisé Du sang et des larmes), le film jouit d’une réputation flatteuse chez les amateurs de films d’action, sans pour autant totalement convaincre.

Le désert, les montagnes arides et les treillis clairs ont remplacé, depuis longtemps, la jungle du sud-est asiatique sur nos écrans, mais il s’agit toujours de soldats occidentaux – et, le plus souvent, américains – engagés dans de lointains conflits contre un ennemi évidemment farouche. Lone survivor ne déroge pas à cette règle en mettant en scène un petit détachement de SEALs chargés d’éliminer un chef talêb, et on est pris d’un immense doute dès le générique d’ouverture, qui évoque furieusement G.I Jane (1997), un des plus affligeants films de Sir Ridley Scott, voire même Navy Seals (1990), de Lewis Teague, un authentique navet.

G.I Jane Navy Seals

Faite d’images d’archives commentées, cette scène inaugurale laisse craindre une nouvelle purge militariste, sans finesse, sans recul, juste bonne à faire fantasmer entre deux parties de Call of Duty, et on se surprend à penser aux reportages que diffusent certaines chaînes télévisées pour faire frémir dans les chaumières.

Ce n’est que plus tard qu’on réalise que ces quelques minutes étaient destinées, non pas à nous convaincre que l’entraînement des SEALs est immensément difficile (ce dont nous ne doutions pas), mais à nous présenter la fraternité d’armes des membres de cette unité d’élite. De fait, le film semble n’avoir que faire de la guerre en Afghanistan, et il se concentre à la fois sur les techniques des commandos de la Navy et sur les liens qui les unissent, à la base comme en opérations. On assiste ainsi à une impressionnante approche à travers les montagnes jusqu’aux abords de la cible, et on mesure une fois de plus, loin des zones de combat, à quel point certaines réflexions lues ou entendues peuvent être déconnectées de la réalité.

Promenons-nous dans les bois

Les hommes que nous montrent Peter Berg sont certes des combattants surentraînés et suréquipés, mais ils sont d’abord des professionnels venus accomplir les missions que leur a confiées leur pays. Le film, à aucun moment, ne s’essaye d’ailleurs à expliquer la situation (et on le comprend, la chose n’est pas si aisée), ni même à rendre compte de la guerre en cours. Il nous montre des soldats gérer une situation qui leur échappe et n’en tire, à première vue, aucune conclusion morale ou politique, loin, par exemple, de Lions et agneaux (2007), le très sentencieux film de Robert Redford consacré à l’intervention en Afghanistan. On perçoit cependant, entre salles de crise et moyens aériens, qu’on n’a pas à affaire à une petite escarmouche sans gravité.

Lions for lambs Lone survivor

Lone survivor raconte l’histoire vraie, même si modifiée à l’occasion de son passage au cinéma, d’un groupe de SEALs qui, envoyé en mission d’élimination, compromet toute l’opération en refusant d’abattre des civils croisés par hasard. Rien ne se passe, en effet, comme prévu, dans cette opération et un seul des commandos parvient finalement à s’en sortir, au prix d’une fuite particulièrement éprouvante.

Le film, en raison de son déroulement qui voit les personnages principaux progressivement éliminés par un adversaire puissant et maître du terrain, s’inscrit dans la longue tradition des films de traque, voire même des survival movies. Il évoque ainsi furieusement (forces spéciales, milieu hostile, absence de soutien, mission qui dérape) le chef d’oeuvre de John McTiernan Predator (1987), à la différence près qu’ici tout est vrai.

La grande force de Lone survivor, par delà le caractère spectaculaire de l’action qu’il met en scène, est en effet qu’il relate un épisode intervenu lors de l’opération Red Wings, lancée en 2005 contre les Taliban. Sachant cela, le spectateur, même conscient des libertés prises par le récit avec la vérité historique ou des inévitables erreurs de ce type de reconstitution, ne peut qu’être impressionné par le comportement de ces quatre soldats. Les scènes de chutes, tournées avec des cascadeurs qui s’y sont brisés quelques os, sont à cet égard particulièrement éprouvantes, et peu importe que tout ait été filmé au Nouveau Mexique (avec l’aide de l’Army qui a prêté des AH-64 et des MH-47, de l’Air Force qui a mis à disposition des HH-60, et des Marines, toujours disposés à rendre service) et non en Afghanistan.

En avant

Malgré la performance des acteurs (dont Mark Wahlberg, Eric Bana et Ben Foster, qui a bien du mal à trouver des rôles à sa mesure depuis 3h10 pour Yuma, en 2007), et sans doute en raison de l’issue de l’opération, le film laisse une impression d’inachevé. On peut peut-être même lui reprocher un certain manque de cohérence.

Débutant comme un pur film de guerre, centré sur la fraternité d’armes et l’accomplissement de la mission, il se transforme en chasse à l’homme, marquée par le sanglant échec d’une opération de secours, et s’achève par une bataille rangée dans un village et l’apparition d’une nouvelle fraternité entre Américains et Afghans (comme dans The Kingdom, d’ailleurs, où on voyait Américains et Saoudiens se découvrir et s’apprécier au fil de l’enquête).

Lone Survivor

Si on ne sait presque rien des raisons qui font que ces SEALs se battent ici (à peine entrevoit-on un sweat du New York Fire Department), le cinéaste s’attache à ne pas trop caricaturer la population. Entraperçue au début, elle est au coeur de la dernière partie du film, et le personnage du chef de milice que les SEALs étaient venus tuer n’est pas plus ridicule que certains émirs jihadistes, bien réels, vus ces temps-ci au Nigeria ou en Irak. On est loin, en tout cas, des Vietnamiens grimaçants ou des Arabes vociférants qui ont peuplé un certain cinéma hollywoodien pendant vingt ans.

Des soldats américains sont morts aujourd’hui en Afghanistan, et cette guerre est bien un nouvel échec occidental. Peter Berg, qui ne se prend ni pour Terrence Malick ni pour Oliver Stone, évite tout dégagement politico-moral. Sa vision du combat, qui est celle, ici plus que jamais, d’un affrontement entre deux volontés (le chasseur devenu proie, et la cible devenue chasseur), n’a rien de révolutionnaire, et est même froide. Ces hommes-là se battent, voyons comment ils s’y prennent, semble-t-il nous dire. On peut cependant noter que, venus tuer un chef ennemi, les soldats de l’Empire n’ont pas voulu devenir des assassins d’enfants, aussi bien pour des raisons d’éthique personnelle que pour éviter les coûts juridiques et politiques d’un tel acte. Cette décision, aux conséquences décrites par le film, pourrait bien symboliser l’impossibilité des Occidentaux à se livrer à la même violence que leurs ennemis. Il ne s’agit certainement pas de déplorer cette posture, mais peut-être de la juger parfois difficilement compatible avec les buts affichés d’une intervention.

Lone survivor

Et on s’interroge, alors. Les trois bergers abattus froidement dans les sous-bois, et le chef de milice lui-même flingué proprement, l’issue de la guerre en aurait-elle été changée ? Les quatre soldats auraient-ils réussi à s’exfiltrer ? Mystère. Peter Berg nous dit peut-être, simplement, que quitte à perdre des guerres autant le faire sans renier les valeurs qui nous font les déclencher.

La Table ronde, c’est pas une fête de l’artisanat.

Le terrain.

Ils n’ont que ça à la bouche, ils vous le lancent au visage comme la preuve de leur supériorité, la confirmation de leur profonde compréhension du sujet – quel qu’il soit, jihad, narcotrafic, conflit communautaire dans les Balkans. Et ils ne savent rien de vous, ils ignorent tout de votre vie, de votre carrière (qu’ils imaginent moins brillante que la leur, évidemment).

Et ils arborent cette supposée connaissance du terrain comme le feraient les membres d’une caste supérieure, persuadés qu’un silence respectueux se fera désormais sur leur passage, que chacun se pliera (enfin ?) à leur volonté et à leur lecture du monde.

Et ils opposent le terrain, ce terme nimbé de mystère et d’aventure, à votre supposée ignorance, à ce qu’il suppose être votre sédentarité, et ils opposent leur flamboyante virilité, leur aisance opérationnelle, à votre lâcheté, au confort de vos bureaux, à vos journées tranquilles, routinières, moroses, avec un secrétariat, des imprimantes, des réunions ennuyeuses, des intrigues personnelles sans envergure.

Et c’est au moment même où ils vous lancent ça qu’ils se démasquent, plus sûrement que n’importe quelle enquête méticuleuse, qu’ils révèlent, au mieux un solide problème d’égo, au pire l’invention pure et simple de leur vie (ou l’inverse, faut voir).

En près de vingt ans, Dieu m’est témoin que j’en ai fréquenté, des opérationnels. Militaires, civils, officiers, sous-officiers, issus de nos meilleures unités ou de nos services, et parfois ayant combattu sous d’autres drapeaux que notre chère bannière tricolore. A leurs côtés, ou sous leur protection, j’ai fait quelques trucs amusants, pour la plus grande gloire de la République, et pas un seul, quelle qu’ait pu être sa formation initiale, n’a jamais considéré l’analyste que j’étais, débutant ou confirmé, simple fonctionnaire ou déjà haut dans la hiérarchie, comme un rebut. Entre professionnels, le respect naît rapidement, et j’ai rarement pris autant de plaisir à travailler dans mon domaine qu’en étant binômé avec des types aguerris, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) ou en cellule de crise. Eux, de leur côté, ont écouté les explications, étudié les schémas, découvert parfois l’ampleur du foutoir que nous tentions de gérer, et nous avons partagé nos savoirs, issus de parcours différents mais complémentaires.

Aucun de ces professionnels expérimentés, aguerris, dont la vie donnerait matière à bien des livres passionnants, du Tchad au Kosovo, de Sarajevo à Kaboul, n’est jamais entré dans mon bureau en plastronnant, en hurlant son parcours depuis la sortie d’école. C’est au détour d’une conversation, dans un couloir, dans l’avion, qu’on apprend que tel officier a cherché pendant des mois la dépouille d’un soldat français assassiné au Tchad des années auparavant, que tel autre a débarqué sur les côtes somaliennes quand ça n’était pas la mode, ou que ce grand garçon modeste a commandé un navire dont la seule mention fait s’évanouir d’émotion les idiots habituels.  Jamais ils n’ont jugé utile de se présenter comme des super warriors, et la chose aurait été, en plus d’être impolie, parfaitement inutile. Et de même, car vous aussi vous avez gardé le sens commun, vous n’avancez pas dans les couloirs d’une base en racontant vos propres exploits. D’ailleurs, de la Bosnie à la traque de jihadistes, nos vies sont-elles racontables ? Et d’ailleurs, ça intéresse qui ? Quand on sait comment on en arrive là, chef d’équipe au SA, chef de cellule de crise à Paris, chef de poste à Niamey ou à Tripoli, étudier les CV n’est pas très important. Il arrive, en effet, que votre présence soit logique au sein de cette petite équipe à laquelle on a confié la libération d’un otage ou le ciblage d’un émir. Seuls ceux qui en sont exclus vocifèrent.

Confondre renseignement et action armée relève, à mon sens, de la pathologie mentale, et nous savons tous ce qu’il faut penser de ces gens qui s’exhibent avec des AK-47 ou des M4 et se répandent en ordures sur les ondes. L’action clandestine, qui ne doit évidemment jamais écarter d’entrée le recours à des moyens illégaux, y compris violents, ne saurait, en effet, se résumer à une poignée de membres des forces spéciales surentraînés et suréquipés, de même qu’elle ne correspond jamais à un bellâtre en smoking agitant un Walther PPK au milieu d’une assistance effrayée. Ceux qui ne pensent qu’au rata froid, aux armes qu’on monte et qu’on démonte, ou aux gaines de parachute qu’on vérifie ne sont d’ailleurs pas seulement fous, ils sont également idiots et ignorants.

Le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) peut prendre des aspects si différents, en fonction des missions. N’y aurait-il donc des jihadistes qu’en Syrie ? Et les banlieues des grandes villes occidentales ? Et les grands espaces canadiens, où la police a dû inventer de nouvelles façons de travailler ? Des centaines de fonctionnaires français, sur le territoire national ou à l’étranger, en mission ou lors d’affectations de longue durée, mènent en ce moment même des actions clandestines, traitent des sources, établissent des dossiers opérationnels. Combien d’entre eux portent une arme ? Et qu’est donc la réalité opérationnelle de ceux qui luttent contre le financement des programmes militaires illégaux ? A quoi peut bien ressembler la journée d’un policier français tentant de confondre un officier traitant russe approchant des cibles à Paris ? Croyez-moi, le port des bottes de saut est mal vu dans les couloirs du Quai.

Confondre le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) avec cet imaginaire d’adolescent complexé avide de mauvais films d’action est révélateur d’une profonde méconnaissance des métiers du renseignement, comme d’une distrayante fascination pour la force brute, la puissance sans cervelle, celle qui se met en scène, expose ses armes (factices) et ses exploits inventés, celle qui ne peut que hurler quand on la conteste.

Seuls des individus oscillant entre l’imposture et le délire peuvent ignorer que le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et l’analyse sont les deux volets d’un même métier, et qu’ils ne sont rien l’un sans l’autre. Qui peut comprendre l’insurrection islamiste algérienne sans avoir parcouru les cités délabrées de la périphérie d’Alger ? Qui peut saisir les défis auxquelles sont confrontées les dirigeants égyptiens, élus ou pas, islamistes ou militaires, sans avoir marché dans les ruelles crasseuses de Muqattam ? Mais que peut donc faire une équipe déployée dans les environs de Kidal sans le soutien de spécialistes, à Paris, à Bamako ou N’Djamena, évaluant la situation à la lumière des éléments recueillis par ailleurs, par d’autres moyens ? Et si on a déployé des moyens armés, qui conçoit la manœuvre, qui vérifie les identités des suspects ou des prisonniers, qui étudie l’historique des appels passés par le Thuraya saisi dans le Grand sud algérien ou lors d’un raid au Pakistan ? Et surtout, surtout, les amis, qui sait qui il faut arrêter, qui il faut laisser filer, qui il faut désigner aux chasseurs qui rôdent, prêts à balancer quelques GBU ? D’ailleurs, tous les vrais opérationnels que j’ai pu connaître depuis des années lisaient, étudiaient, me posaient des questions (tout comme je leur en posais, évidemment), et certains m’ont même conseillé des lectures qui se sont révélées précieuses. Des rats de bibliothèque ayant lu Braudel…

Ces attitudes martiales, ridicules, et pour tout dire assez pitoyables, révèlent une totale incompréhension de ce qu’est le renseignement. Elles confirment également une complète imposture méthodologique, qui ne se défend que par l’invective, les rodomontades, mais se garde bien de répondre sur le fond. On retrouve, hélas, cette attitude, non seulement chez quelques évadés d’instituts spécialisés, mais également chez des personnes en apparence plus respectables, drapées dans des diplômes au rabais ou des fonctions de prestige sans guère de consistance.

J’ai lu quelque part que les mythomanes ne riaient jamais, n’avaient pas d’anecdote à raconter (et pour cause), n’avaient pas le goût pour l’autoparodie, la dérision, tout ce qui montre qu’on peut prendre du recul, de la hauteur, et qu’on n’est pas dupe du pouvoir, infime, que l’Etat vous a donné pour accomplir votre mission. On conçoit aisément, en effet, que des individus rêvant leur vie soient incapables d’en livrer les détails, et ne supportent pas, en raison de la souffrance psychologique induite, le moindre questionnement. Ah, les passeports égarés à Abou Dhabi, les déjeuners interminables avec l’équipe du 13, les réunions improvisées dans une piscine d’hôtel à Sydney, les rigolades en écoutant les conversations d’une cellule de jihadistes de seconde division ou les confusions dans les fausses identités… Tout cela, nous l’avons vécu, et le reste, ce qui fait que les regards s’assombrissent à la fin du dîner, ou qu’on ne raconte pas à sa famille, et qu’on n’écrira que dans vingt ans, nous le gardons pour nous.

Nous avons fait venir un interprète albanais, mais il ne parle que le roumain. Alors, il nous a fallu trouver un Roumain, mais il ne parle que le serbe. Le Serbe ne parle que le russe, le Russe que le tchèque. Heureusement, moi, je parle tchèque.

Depuis vingt ans, combien de journalistes ayant réussi à s’approcher des principaux émirs d’Al Qaïda ? Pas un depuis 2001, si l’on exclut de cette liste le troublant Taysseer Allouni, dont on n’a pas fini de commenter les liens avec, et les SR syriens, et les chefs d’AQ. Et avant, une poignée de types capés, ne cessant d’écrire, de creuser, de travailler, entourés par des fixeurs, des guides, d’autres journalistes.

Depuis vingt ans, combien de sources humaines de haut niveau recrutées par les services occidentaux auprès de ces groupes terroristes ? Pas assez, car si c’est capital ça n’est pas si facile.

Depuis vingt ans, combien d’hommes seuls, sans aucune formation aux métiers du renseignement ou du journalisme – et ne parlant ni arabe ni pashto ni swahili, au hasard – parvenus au contact d’émirs importants – et sans être flingués ?

Depuis vingt ans, combien d’hommes seuls faisant montre, quotidiennement et publiquement, de leur racisme et de leur profonde ignorance du Moyen-Orient mais reçus par des idéologues surveillés par tous les services du monde – sans être détectés ?

Depuis vingt ans, d’ailleurs, combien d’hommes seuls ayant réussi à infiltrer des groupes clandestins violents, sans le soutien de structures étatiques, sans un échelon de contrôle et d’évaluation, sans aucune formation aux métiers du renseignement, sans aucune connexion personnelle initiale dans ces clans ou ces tribus ?

Depuis vingt ans, combien de commentateurs crédibles du jihad – faisant avancer le débat, ne confondant pas, par exemple, Frères musulmans, salafistes et jihadistes – sans la moindre formation, militaire ou civile, sans le moindre passage – opérationnel ou pas – dans les forces ou les services ou sans le moindre travail, scientifique ou non, publié ou non, sur le sujet ?

Depuis vingt ans, combien de donneurs de leçons n’ayant à leur actif aucun succès d’aucune sorte contre une menace qu’ils prétendent être les seuls à comprendre – et qu’ils pensent révéler alors que le monde ne les pas attendus pour se mobiliser ?

Depuis vingt ans, combien d’anonymes, surgis de nulle part, inconnus de toutes les autorités concernées et compétentes, capables de recevoir lors de conversations intimes les confidences de terroristes en phase de planification, quand les services de sécurité ne parviennent même pas à surveiller à distance leurs communications ?

Depuis vingt ans, combien d’amateurs sans passé partis seuls au cœur de plusieurs terres de jihad et que l’on a revus ensuite pimpants, jamais menacés, jamais enlevés, jamais blessés ?

Depuis vingt ans, combien d’experts dont la moindre des apparitions fait sangloter de rire au cœur des services spécialisés, et dont le moindre des écrits provoque une avalanche de questionnements sidérés entre fonctionnaires et militaires en activité ?

Aucun.

A l’heure du doute permanent érigé en fausse intelligence, au moment où le savoir est amèrement critiqué par ceux qui n’ont ni le courage ni les capacités de l’acquérir, et alors que le moindre ignare réjoui de sa propre médiocrité peut asséner sur Twitter ou Facebook les plus abjectes affirmations, on ne devrait pas s’étonner de l’audience de quelques uns.

Certains commentateurs affutés ont déjà, largement, identifié les failles psychologiques (mythomanie, frustrations diverses, soif éperdue de reconnaissance) et les biais intellectuels de nos nouveaux héros. Contrairement à ceux qui répondent aux critiques intellectuelles par des invectives et des attaques ad hominem, je ne vais pas me livrer ici à de telles bassesses – et ce d’autant plus qu’à la réflexion ces apprentis Langelot, hommes ou femmes, ont quelque chose de touchant, voire d’attachant, dans ce qu’ils révèlent de fragilité et de blessures récentes.

Je préfère conclure ce court billet, sans doute annonciateur d’une pause, par quelques questions aux mondes de la presse et de l’édition. Etes-vous conscients, les amis, du mal que vous nous faîtes ? Voyez-vous les ravages politiques et sociaux des tribunes que vous offrez aux escrocs, authentiques imposteurs ou idiots utiles utilisés par ceux que vous dénoncez par ailleurs à longueur d’éditoriaux ? Prenez-vous la mesure des dégâts provoqués par la reconnaissance que vous offrez à ce nouveau populisme, ravi de son ignorance, satisfait de sa médiocrité, persuadé que les analyses du monde qu’il assène avec force sont à même de nous protéger ?

C’est d’abord à vous, complices de la vacuité, associés in crime contre l’esprit et le travail, aveuglés par vos petits intérêts économiques, adeptes de la facilité et admirateurs de la médiocrité inventive, que je veux exprimer ici tout mon dédain. Il est bien solitaire, mais il est sincère, et ça n’est déjà pas si mal, ces temps-ci.

L’espion qui n’était pas là.

Je ne pensais pas voir un jour un numéro d’OT, cette prunelle de nos yeux, s’exhiber ainsi en couverture d’un livre. C’est désormais chose faite, et le livre de Stéphane Gillier, 65-84 (Phébus, 176 pages), paru au mois de mai dernier, est étonnant ne serait-ce que pour cette raison.

65-84

Je ne sais, à dire vrai, comment qualifier ce texte. Si on suit les pas d’un agent d’un service qu’on imagine sans mal être la DGSE, entre la caserne Mortier, le fort de Noisy ou Cercottes, il est plus délicat d’y voir un roman d’espionnage. On a beau y tuer un islamiste algérien en Pologne ou y faire du renseignement en Afghanistan sous couverture humanitaire, il ne s’agit pas d’un thriller et on est à mille lieux de la littérature de gare ayant trait au terrorisme, fut-elle publiée par de prestigieuses maisons parisiennes.

65-84 est, en réalité, le récit d’une dérive, celle d’un jeune homme qui se laisse porter par les événements et paraît ne jamais être vraiment concerné par son environnement. Détaché, presque lointain, il devient militaire, élève officier à Saint-Cyr avant d’être happé par un service de renseignement, d’y être formé puis envoyé en mission. A aucun moment on ne sent chez ce garçon le moindre goût pour ce qu’il fait, et sa lucidité, rapidement acquise, au sujet du système dans lequel il évolue ne contribue pas à développer son enthousiasme – ni à le rendre sympathique.

Tout au long de ces pages, écrites dans un style remarquable, et pour tout dire assez fascinant, on assiste à la vie d’un espion qui s’ennuie, erre dans sa vie comme il erre dans le monde. De Gênes à Istanbul, tout n’est que lassitude, fatigue, étreintes tarifées, grisaille. Pas d’enthousiasme, ici, pas de grandeur, pas d’excès. Quelques courtes bagarres, de l’alcool, un peu de came pas bien méchante, et cet homme qui fait ce qu’on lui dit de faire, sans vraiment discuter et paraît toujours se demander ce qu’il fait là. Au final, d’ailleurs, on ne sait pas si ce dégoût vient de ce que la République lui demande d’accomplir ou si le malaise est plus profond et plus ancien. Et on ne le saura pas.

Reste un livre talentueux, très original, portrait d’un militaire devenu espion, désenchanté, blasé, lassé, qui évoque parfois, par sa distance, certains polars de James Ellroy. Une lecture qu’on ne lâche pas, et qui laisse une impression durable, presque tenace, comme un rêve désagréable.

Le petit chien est sur la pente fatale.

Le 24 mai, dans l’indifférence quasi générale des médias français a été commis un attentat suicide à Djibouti contre un restaurant fréquenté par des Occidentaux. En plus des deux kamikazes – un homme et une femme – est mort un ressortissant turc. Une vingtaine de personnes ont été blessées, parmi lesquelles des marins néerlandais et des employés d’une société française de conseils. Une telle attaque dans ce petit Etat stratégique, dont le régime, malgré sa conception très particulière de la démocratie ou de la justice, bénéficie du soutien indéfectible des démocrates que nous sommes, est évidemment un événement majeur.

Il faut dire que Djibouti est une base opérationnelle occidentale depuis des décennies, utilisée par la France (qui y stationne des unités de la Légion, de la Colo, du COS, une unité de chasse de l’Armée de l’Air, des moyens de soutien et tout un tas de systèmes de renseignement technique) et par l’Empire depuis le début des années 90. Bien avant le 11 septembre 2001, on pouvait ainsi apercevoir au bout des pistes de l’aéroport des AC-130 employés pour faire le ménage en Somalie.

AC-130U

Peu de temps après les attentats de 2001, les Etats-Unis ont établi une liste de terres de jihad, actives ou en devenir, qui nécessitaient à leurs yeux des actions politico-militaires. La Somalie, de cruel souvenir, figurait évidemment en bonne place dans cette liste, et Washington proposa même à Paris de prendre la tête, depuis Djibouti, d’une coalition régionale qui irait casser du jihadiste dans le pays. Sans surprise, et avec raison, la France refusa, et la guerre contre les Shebab fut finalement déclenchée en 2006 par l’Ethiopie. Mais ne nous égarons pas.

Djibouti est un poste avancé contre les Shebab, mais aussi une base utilisée intensivement contre AQPA (cf. ici) et la piraterie régionale. On y voit des F-15E ou des drones armés qui frappent au Yémen ou en Somalie, on y stationne des forces spéciales, (toujours plus, d’ailleurs), et on y prépare des actions plus ou moins clandestines, comme le raid français raté du mois de janvier 2013 qui visait à sauver un otage de la DGSE. Djibouti est donc une cible militaire naturelle pour les mouvements jihadistes régionaux, et chacun y redoutait une action terroriste, sans pouvoir évidemment la prédire.

Roland Marchal, qui est prompt à voir des échecs politiques américains derrière chaque évènement (y compris, sans doute, la récente panne de mon sèche-linge), devrait d’abord se concentrer sur les difficultés françaises avec ses anciennes possessions africaines. On aimerait également connaître les propositions de nos universitaires sur la façon dont on peut circonvenir par la seule politique une menace qui a juré notre perte.

Le fait est que cet attentat est un affront, et aussi un avertissement. Bien peu ont noté que la revendication des Shebab diffusée le 27 mai mettait nommément en cause la France pour ses actions militaires « contre les musulmans », en particulier en RCA. Il s’agit là d’une nouvelle et éclatante illustration du phénomène qui veut que les jihadistes non seulement inscrivent leurs actions locales dans un contexte global (glocal) mais soient également inspirés par les combats de leurs coreligionnaires, voire s’emparent de l’actualité pour justifier leurs actions. A cet égard, l’attentat du 24 mai est un cas d’école, qui voit un groupe somalien (qui a déjà frappé au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie – et qui a formellement fusionné avec Al Qaïda en 2012) s’en prendre à la France dans son arrière-cour djiboutienne en prenant prétexte d’une guerre qui s’en déroule bien loin.

L’impression qui naît en observant une carte de l’Afrique, ces jours-ci, est celle d’une progressive perte de contrôle de la situation sécuritaire dans toute une partie du continent. Bien sûr, nombre d’Etats vivent en paix, et il faut se garder des généralisations, mais plusieurs régions sont bel et bien menacées par des groupes jihadistes que personne ne parvient réellement à dominer. Plus grave, et comme nous avions été quelques uns à le prévoir, toutes ces crises sécuritaires convergent et s’alimentent au point de défier nos capacités de réponse et d’analyse. Le jihadisme n’est évidemment pas le seul phénomène d’importance qui se déploie dans le continent, mais son impact politique, militaire, diplomatique, social et même économique le rend, comme le diraient les militaires, particulièrement dimensionnant.

Je ne vais pas revenir sur les révolutions arabes, qui génèrent sans surprise une instabilité à la hauteur de leur ampleur. Seule une poignée de garçons intellectuellement ralentis peut encore s’étonner d’un tel désordre, qui devrait nous renvoyer aux périodes agitées ayant suivi les révolutions européennes depuis quelques siècles. De même faut-il être d’une belle mauvaise foi pour voir dans les révoltes libyenne, tunisienne ou égyptienne le début ex nihilo du jihad, alors que ces trois pays sont confrontés depuis des années, sinon des décennies, au terrorisme d’inspiration religieuse.

Le fait est, cependant, que ces brutaux changements de régime ont été autant d’occasions que des forces longtemps étouffées ont su saisir, de même que les coups de force en Egypte ou en Libye ont parfaitement confirmé les analyses et prédictions de l’émir d’Al Qaïda, le bon docteur Ayman Al Zawahiry. Face à des Etats fragiles, fatigués ou en pleine recomposition, les jihadistes d’Afrique du Nord ou du Sahel ont su profiter de ce moment pour imposer, sinon leur domination, du moins leur présence dans le paysage régional.

La situation que je décrivais au mois d’octobre 2012 n’a donc fait qu’empirer et prend désormais des allures de conflit régional. Je ne vais pas me lancer dans une énumération exhaustive, mais il ne me semble pas inutile d’énoncer quelques faits, autour des principales organisations jihadistes actives dans une vaste partie Nord du continent africain.

AQMI, le plus ancien des groupes actifs, lointain descendant du GIA, héritier direct du GSPC, poursuit la lutte en Kabylie et ne cesse d’étendre ses réseaux dans la région. Conformément à une ambition déjà ancienne, le groupe, qui a rallié AQ en septembre 2006, continue d’implanter des cellules au Maroc tout en participant directement aux combats en Tunisie, où il est partie prenante à la réorganisation des réseaux. AQMI est également active en Libye. Elle y a obtenu quantité d’armes en 2011, et certains de ses membres étaient de l’attaque du consulat américain de Benghazi. On a appris récemment qu’Ansar Al Sharia – Libye comptait des Algériens dans ses rangs.

Après plus de 15 ans de présence au Sahel (une donnée qui échappe à certains et que j’avais tenté de présenter il y a deux ans), les jihadistes algériens ont réussi à susciter des vocations et à structurer une mouvance locale, constituée – schématiquement – autour d’Ansardine, un mouvement islamo-irrédentiste touareg qui ne cesse de muer, et du MUJAO. Ce dernier, qui mène la guérilla au Mali et a déjà frappé au Niger a fusionné avec le groupe de Mokhtar Belmokhtar au mois d’août 2013 pour créer Al Mourabitoun, officialisant ainsi une coopération porteuse de bien des dangers. Demandez donc aux types d’Arlit, qui ont eu chaud au printemps 2013.

Cette nouvelle entité, QUI N’EST PAS UNE DISSIDENCE D’AQMI, s’est directement mise aux ordres d’AQ (ce qui dément, une fois, de plus, les affirmations de certains qui voient en MBM un narcojihadiste), comme l’a confirmé l’arrivée à sa tête d’un vétéran du jihad, Abou Bakr Al Masri, récemment dézingué par nos petits gars. Al Mourabitoun est un mouvement en devenir, dont les ambitions, dans la bande sahélienne et en Libye, complètent celles d’AQMI, et ce n’est pas un hasard si le dispositif français s’emploie à le casser autant faire se peut. Comme toujours, ces mouvements coopèrent informellement, partageant les mêmes routes logistiques, adaptant leurs objectifs et choisissant leurs cibles en fonction des projets des autres groupes.

Plus au sud, Boko Haram (BH), secte devenue mouvement islamiste combattant aux accents jihadistes, a créé au Nord Nigeria et au Cameroun voisin un autre pôle de violence qui déstabilise lentement la région. Ansaru, son émanation purement internationaliste, est tellement silencieux depuis des mois qu’on ne peut exclure qu’il ait réintégré la maison mère. Ces deux groupes ont beaucoup appris au contact d’AQMI en 2012 et 2013, et il se murmure qu’ils auraient envoyé une poignée de combattants en RCA. Je n’en sais rien, pour ma part.

La bande saharo-sahélienne (BSS), comme on dit dans le kaki, est donc coincée entre la crise nigériane et la crise nord-africaine tout en abritant en son sein ses propres acteurs violents. Je ne vais pas revenir sur les liens entre tous ces braves gens, ils sont largement documentés pour peu qu’on prenne le soin de travailler un minimum et de poser les questions aux bonnes personnes. Mais il paraît que c’est de l’académisme que de vérifier ses sources.

A l’est du continent, l’insurrection islamiste somalienne, que je me garderai bien de comparer à celle du Nigeria, est un autre mélange, tout aussi complexe, de luttes locales, de rivalités, et de volonté d’en découdre avec le monde selon le crédo jihadiste bien connu. Le jihad en Afrique de l’Est est un phénomène ancien, et on ne dira jamais assez que le premier attentat attribué par AQ, à Aden le 29 décembre 1992, a été suscité par l’intervention impériale en Somalie. Et je ne me lasse pas de méditer sur la mort, le 23 mai 1996, du premier adjoint égyptien d’Oussama Ben Laden, Abu Ubaidah Al Banshiri, disparu dans le naufrage d’un ferry sur le lac Victoria. A quoi ça tient, quand même.

Je pourrais aussi bien vous parler du regretté Fazul, mais il suffit de préciser que la Corne de l’Afrique est une terre ancienne du jihad, alimenté par les réseaux yéménites et par des siècles d’influences mutuelles avec la Péninsule arabique. Il paraît même qu’il y a une traite négrière entre les deux régions, mais c’est sans doute mal de le rappeler. On trouve là, de Djibouti, et même du Soudan, jusqu’à la Tanzanie ou l’Ouganda, des réseaux et des cellules qui ne sont pas toutes directement liées aux Shebab. Il n’est pas inapproprié, quand on parle de certains, d’évoquer une sorte d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, même si la chose est plus complexe.

Résumons-nous. Un premier foyer de violence en Algérie, rayonnant dans toutes les directions. Un deuxième au Sahel, entre le Nord Mali et le sud de la Libye, lui aussi multidirectionnel. Un troisième au Nord Nigeria, contaminant le Cameroun et le Niger, et peut-être la RCA. Un quatrième en Libye, essentiellement dans le grand Est, lié au premier et déjà connecté au jihad du Sinaï. Un cinquième en Somalie, lié au premier et au troisième, et menaçant une grande partie de l’Afrique orientale tout en se faisant l’écho des luttes menées ailleurs. Autant dire que tout va bien.

De même que le jihad syrien est inédit par l’ampleur des filières de volontaires qu’il suscite, la crise jihadiste en Afrique constitue en effet un défi unique par son étendue et sa complexité, et la France y est en première ligne.

Le colonel Goya a récemment analysé la posture française, et je ne vais évidemment pas revenir sur ce point. Je veux, en revanche, partager son inquiétude quant à nos capacités à faire face à un défi qui ne cesse d’évoluer et de gagner en ampleur, tandis que les budgets alloués à nos forces sont soumis à une incessante pression à la baisse.

Le redéploiement en cours de nos moyens dans la BSS, du Sénégal à Djibouti, avait été initialement pensé pour regarder vers le nord. Alors que s’esquisse enfin une certaine coopération avec l’Algérie, la menace vient des confins libyens mais également du Grand Sud algérien, sillonné en tous sens par de petits groupes de jihadistes faisant la navette entre les crises. Alger a bien du mal à sécuriser ses frontières orientales, et éprouve de naturelles réticences à laisser les Etats-Unis utiliser leurs drones de combat au-dessus de son territoire.

Ces appareils sont devenus un des éléments indispensables de toute stratégie anti terroriste, et j’éprouve une intense satisfaction à voir la France enfin, après des années de déni, mettre en œuvre une campagne d’élimination de chefs ennemis afin d’empêcher la reconstitution des groupes au Sahel. Je suis bien conscient des limites à moyen terme des seules opérations de ciblage, mais on ne peut pas se contenter d’attendre que l’ennemi agisse sous prétexte que le tuer ne réglera pas la crise sociopolitique qui le pousse à nous combattre.

Il faut ici, d’ailleurs, saluer les succès de plus en plus impressionnants du dispositif français, qui semble avoir enfin réussi une intégration opérationnellement efficace des moyens et des capteurs. L’élimination d’Abou Bakr Al Masri, révélée par Le Monde, illustre ainsi la façon dont la force Serval (et toutes ses composantes) suit les méthodes américaines de ciblage et confirme que les difficultés de coordination entre services français ont été en grande partie surmontées.

Ces réussites opérationnelles, qui auraient peut-être pu intervenir plus tôt, ne doivent pas faire oublier le fait que Paris se débat dans un dangereux isolement dans la BSS. J’ai déjà écrit que les conflits en cours étaient la manifestation du naufrage de notre politique postcoloniale. Pas un des Etats sur lesquels nous sommes censés nous appuyer n’est réellement fiable. La Mauritanie ou le Burkina sont ainsi de bien ambigus partenaires, tandis que la persistance de la lamentable crise politique malienne fragilise nos positions. Au Niger, un Etat dont nous avons cruellement besoin, la situation politico-sécuritaire est plus que médiocre, et le Tchad n’est pas un allié de tout repos. Le Cameroun est au bord du gouffre, et la RCA y est tombée depuis longtemps.

Accusée d’être le gendarme de l’Afrique, la France donne surtout l’impression qu’elle en est le pompier, courant de fenêtre en fenêtre avec une bâche qui ne cesse de rétrécir pour sauver ce qui peut l’être. Le dispositif de la BSS sera-t-il capable de gérer des crises majeures simultanées au nord et au sud ? Les Etats-Unis, dont le président a clairement indiqué qu’ils nous soutiendraient, sont-ils prêts à faire autre chose que déployer des forces spéciales et des drones – il est vrai, dans de nombreux pays ? Et d’ailleurs, à eux deux, Paris et Washington sont-ils vraiment capables d’empêcher une région de basculer lentement mais sûrement ?

La question n’a rien de rhétorique, et elle pose de difficiles défis organisationnels. Il y a un monde entre gérer une dizaine de crises localisées, aussi délicates soient-elles, et mener une guerre semi clandestine à l’échelle d’un continent. Le 23 mai, à l’occasion de la grand-messe qu’il organisait à l’Ecole militaire pour célébrer le renseignement en opération, le général Gomart, patron de la DRM et ancien chef du COS, n’a pas caché ses ambitions en la matière. On y a parlé analyse, et aussi sources humaines, task forces, moyens techniques. J’ai même failli déposer mon CV aux pieds du grand homme, mais je me suis ressaisi à temps.

Le DRM n’a pas tort s’il pense que la perspective d’un engagement de longue durée en Afrique contre les groupes jihadistes va nécessiter une révolution culturelle au sein de son service, qui va devoir adapter les méthodes d’enquête et d’analyse qui font la force des deux grands services de renseignement de la République. Et la DGSE, qui a déjà accompli bien des révolutions, va peut-être devoir admettre qu’une partie du renseignement de terrain doit être le fait des militaires qui y sont déployés.

Plus de dix ans après le lancement de la campagne anti terroriste mondiale de l’Empire, la France, à son échelle, paraît confrontée aux mêmes défis : intégration opérationnelle du renseignement multi capteurs, chaîne de commandement raccourcie, coopération entre services et administrations, gestion d’une menace évolutive au profit d’alliés changeants, parfois parties du problème à résoudre. Mais à la différence de la France, les Etats-Unis, depuis le 11 septembre 2001, et malgré leurs erreurs ou leurs tâtonnements, n’ont jamais envisagé de réduire les moyens, matériels ou humains, alloués à la guerre qu’ils menaient, et les projets grandioses des différents services de renseignement français se heurtent, eux aussi, aux limites budgétaires.

Engagée au Mali et en RCA, visée à Djibouti ou au Niger, menacée depuis le Nigeria ou la Libye, la France s’expose à des déconvenues qui pourraient être d’autant plus cruelles qu’elles illustreraient la déconnexion croissante entre ses ambitions et ses moyens. Vient toujours un moment où la réalité reprend le dessus, et où les discours glorieux ne sont plus que des oraisons funèbres ampoulées.

Le renseignement au cinéma : gagner les coeurs et les esprits.

Non seulement massacrer ses ennemis est passé de mode (ce qu’on peut déplorer), mais il a en plus été démontré que ça pouvait, soit ne pas marcher, soit ne pas suffire. Du coup, les armées occidentales tentent depuis des décennies de convaincre les populations au milieu desquelles elles combattent du bienfondé de leur lutte et de leur mission. Une telle démarche est censée éviter la cruelle désillusion du centurion Mordicus Tullius, connu pour sa fameuse formule : « On se bat contre les gens, on les massacre, on les envahit, on les occupe, et après, sans raison, ils se retournent contre vous ».

Ceux que ça intéresse pourront d’ailleurs consulter avec profit les recensions d’ouvrages consacrés au sujet par War Studies Publications, les réflexions d’En Vérité ou les études de l’IRSEM, avant d’observer d’un œil neuf les actions de la France au Sahel ou en RCA.

Cette approche de la lutte contre une guérilla ou une insurrection  nécessite évidemment de déployer sur le terrain des unités qui ne soient pas composées de brutes avinées, de pillards patentés ou de suprématistes blancs dont on connaît la faible empathie pour la souffrance des populations du Sud. Il s’agit également de disposer d’un commandement adéquat, qui ne raisonne pas seulement à courte vue, a pris la mesure de l’environnement dans lequel doit s’accomplir la mission et n’attend des résultats immédiats. On peut ici rendre hommage à ceux qui ont envoyé en RCA pour y rétablir l’ordre l’équivalent d’un régiment renforcé en indiquant que l’opération prendrait fin au début du mois de juin 2014. Demain, donc. Mais nous savons bien, en France, à quel point l’Histoire est sans pitié pour ceux qui tentent de gouverner un pays comme on gère une petite épicerie.

On imagine sans mal à quel point il est difficile et dangereux de combattre un ennemi caché au sein d’une population dont on connaît peu ou pas les ressorts profonds, mais un observateur lointain ne peut ressentir la tension du terrain, ni subir la pression permanente d’un danger invisible. Ceux qui critiquent donc doivent donc garder en tête les aspects les plus concrets de telles opérations, et ne pas se tromper de cibles.

48 heures, de Walter Hill. 1982

Il lui sembla qu’il se trouvait parmi des hommes d’une autre race, sur une terre étrangère, dans un monde dur et ingrat.

Septembre 1996. Je suis arrivé au Service hier, fier, impressionné, intimidé. Toute la journée nous avons signé des papiers, écouté les consignes, et même perçu notre badge d’accès à la Centrale, un morceau de carton plastifié devenu plus précieux que toutes nos possessions. Le soir, dans un couloir pastel de la Direction de l’Administration, nous avons attendu notre affectation. Je lutte déjà pour ne pas me laisser aller à mon habituel mauvais esprit, et je refuse de m’étonner du temps qu’il faut pour déterminer le futur emploi de jeunes civils trois mois après leur réussite au concours. Mais je connais déjà assez l’administration, et surtout celle du ministère de la Défense, pour ne pas m’attarder à cette incongruité.

Enfin, la responsable qui supporte notre bruyante impatience dans le couloir depuis une heure nous convoque dans son bureau et met fin à l’attente. Pour moi, et un autre jeune homme, ce sera le Service du Contre-espionnage. On nous regarde avec envie. Mon rêve continue, même si l’angoisse de ne pas être à la hauteur est déjà là.

Le lendemain, nous voilà, lui et moi, dans le bureau d’un vieux lieutenant-colonel, dont on n’ose imaginer la longue carrière. Nous le regardons avec déférence, en attendant son verdict. Celui-ci tombe rapidement. Pour mon camarade, ce sera le secteur de contre-espionnage et de contre criminalité, car « vous avez fait des études de droit ». Pour moi, ce sera le contre-terrorisme, car « vous avez travaillé sur le Moyen-Orient ». Nous ne disons rien, saluons respectueusement, et attendons qu’on nous escorte à nos postes. C’est qu’il n’est pas question de se promener seul dans les couloirs du CE quand on est une nouvelle tête.

Après mon deuxième déjeuner à la cantine, on me conduit dans le bureau du responsable de l’analyse du secteur de contre-terrorisme. Les locaux sont horribles, vieux, bien différents de ceux où nous avons passé les oraux du concours, mais je ne m’étonne déjà plus de rien. « Nous ne vous attendions pas », me dit-on gentiment, et j’ai une nouvelle fois l’impression que mon sort va se décider entre deux portes, ou sur un coup de dé.

J’attends. Mon regard traîne sur les murs, où s’affichent des souvenirs exotiques, et sur le bureau, raisonnablement encombré de dossiers et de notes griffonnées. Rien ne différencie cette pièce de celles que j’ai connues ailleurs.

On parle dans mon dos, de moi. Je me retourne. Une jeune femme vient me chercher, elle m’accompagne dans le long couloir vers ce qu’elle décrit comme la section chargée de l’islamisme sunnisme. Un autre lieutenant-colonel, plus jeune, plus dynamique, m’accueille. On sent dans cette équipe une complicité bourrue. Je surprends des regards, des sourires en coin. Ils ont – presque – tous quelque chose de spécial. On m’affecte à l’équipe chargée des groupes terroristes algériens. Ça y est, j’y suis.

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J’ai pu, très vite, mesurer la chance qu’il y avait à côtoyer des analystes et des agents de terrain qui, civils ou militaires, hommes ou femmes, luttaient dans une indifférence polie contre une menace aux contours flous, aux motivations et ressorts complexes, et aux menées parfois étonnantes.

Il y eut, bien sûr, dans les premiers jours, l’angoisse de ne pas y arriver, la peur de briser un rêve que je caressais depuis mon enfance, et aussi le poids des enjeux, loin, très loin, des propos de mythomanes. Mais, très vite, peut-être en moins d’une semaine, vint la fascination pour ce que nous appelions alors doctement, dans nos notes, l’islamisme radical.

L’historien que j’avais failli devenir, et dont je tente, tant bien que mal, de conserver la rigueur et la méthode, n’était pas perdu dans ces centaines de cartons d’archives, débordant de télégrammes, de communications interceptées, de débriefings ou de notes de synthèse. Je fus pourtant, dès mes premiers pas dans ces travées, comme saisi de vertige tant la masse de données me sembla – et me semble encore – étouffante, comme la grande bibliothèque de Borges. Du monde entier arrivaient chaque jour des bribes d’informations, des renseignements incomplets, et à mesure que nous nous attachions à comprendre la menace elle nous paraissait plus complexe, plus diffuse, parfois presque impalpable.

Balustrade

Depuis des années, le Service, ou du moins ce que nous en percevions, prenait soin de ne pas s’engager dans des processus opérationnels dont il ne maîtriserait pas tous les ressorts. Plus de dix ans après le catastrophique sabotage du Rainbow Warrior, le traumatisme était palpable, même chez les cadres qui ne l’avaient pas connu, et chacun était attentif aux risques de dérapage, ou de nouvel échec. Cette prudence, louable dans les affaires si subtiles de contre-espionnage, était un handicap dès lors qu’il s’agit de combattre des groupes terroristes dont il était évident, sauf pour quelques esprits dépassés, qu’ils n’obéissaient à aucune influence étatique.

Confronté aux nécessités contradictoires de tenir son rang de grand service étatique et de ne pas se faire remarquer par un nouveau fiasco, le Service ne s’engageait qu’avec une extrême prudence. Au fond de la soute, comme nous appelions les bureaux où pas un chef ne venait nous voir, il nous revenait la mission d’accomplir des merveilles avec peu afin de permettre au système de ne pas être ridicule. C’est, paradoxalement, dans ces conditions, avec une poignée de sources humaines clandestines – toutes traitées en commun avec un service intérieur allié, des sources techniques et la coopération de grands partenaires, que nous essayions de donner du sens au chaos que nous scrutions.

Un des critères d’excellence des analystes était alors la capacité à « cribler », un verbe qui recouvrait la capacité à interroger les bases de données alimentées avec plus ou moins de rigueur par les analystes à partir des sources qui leur fournissaient renseignements ou informations. Ces données, souvent incomplètes, par le désordre qu’elles figuraient, étaient une source presque infinie de découvertes si on se donnait la peine de les étudier selon des méthodes un tant soit peu sérieuses.

Parmi les nombreux et passionnants défis intellectuels qu’il nous fallait relever, le plus impressionnant était, en effet, celui de la restitution de l’abyssale complexité de ce que nous appelions, de façon hermétique, la « matière » – un peu comme on dit « le procédé » dans La prisonnière espagnole (David Mamet, 1997).

The Spanish prisoner

Pas un de nos chefs n’y comprenait vraiment quelque chose, mais certains, témoins privilégiés de la guerre civile en Algérie et des attentats à Paris ou Lyon, admettaient quand même que tous ces islamistes radicaux (même s’il le concept d’islamisme modéré demeure assez obscur à mes yeux) étaient décidément bien turbulents. Pour d’autres, en revanche, nous perdions notre temps à courir après de jeunes hommes dont nous ignorions parfois jusqu’au nom de famille et qui, à l’instar de philosophes grecs ou d’artistes médiévaux, se faisaient appeler Hocine de Verviers ou Khaled d’Istanbul. Ces surnoms, lus ou dans les courriers interceptés entendus, provoquaient même parfois l’ironie imbécile d’une poignée de commentateurs mêlant à leur ignorance du sujet un racisme à peine dissimulé.

Pour des raisons très françaises, il nous était, par ailleurs, impossible de travailler avec le monde universitaire, qui nous considérait avec d’autant plus de méfiance que nos activités contredisaient, faits et preuves à l’appui, toutes ses affirmations. Entendre au Quai, invitées par le cabinet du ministre, des personnalités bien connues pérorer et placer leurs certitudes idéologiques au-dessus des faits que nous avions, nous comme d’autres services, minutieusement recueillis et analysés a toujours été une expérience pour le moins éclairante. Nous ne détenions évidemment pas la vérité, mais au moins nous donnions-nous la peine de la chercher. En 1997 et 1998, lors des épouvantables massacres de villageois dans la Mitidja, il ne fit jamais le moindre doute qu’une écrasante majorité d’entre eux étaient le fait des soldats perdus du GIA, tandis que quelques autres étaient perpétrés par des villages rivaux.

Comme de juste, plusieurs commentateurs relayaient plus ou moins consciemment la propagande d’opposants plus qu’ambigus, officiers exclus du système politique algérien, militants du FIS refusant coûte que coûte d’admettre la dérive idéologique du GIA, et une poignée d’escrocs au renseignement. Fidèles à de vieilles pratiques intellectuelles qui ont encore cours, ils écartaient avec mépris toutes les données contraires à leurs croyances. J’aurais parfois tellement voulu les placer auprès des techniciens qui interceptaient les communications de l’armée algérienne ou celles du GIA avec ses réseaux européens, afin de les confronter à une réalité qui leur échappait, mais travailler dans un service de renseignement vous apprend à savoir et à ne rien dire.

Bien peu de chercheurs, en réalité, allaient encore sur le terrain, et aucun, évidemment, ne disposait des renseignements qui nous parvenaient quotidiennement. La loi académique bien connue (« Plus on est célèbre, moins on travaille ») trouvait ici une nouvelle illustration. Pour ceux-là, l’idée que notre démarche puisse être à la fois intègre et rigoureuse était inconcevable, et leur colère ne cessa jamais de grandir à mesure que leurs certitudes croulaient sous les faits.

Ce mépris pour la façon dont nous enquêtions et analysions nous touchaient d’autant plus durement que nous étions tous largement diplômés, et que certains de ceux dont nous lisions les livres ou les articles avaient été nos professeurs. Peut-être exprimaient-ils aussi, inconsciemment, leur dépit de ne pas disposer des éléments que nous malaxions toute la journée afin de comprendre et, mission principale et sans doute bien nauséabonde pour de si purs esprits, défendre la République.

Pour moi, qui avais couru, comme étudiant en histoire, après les archives inédites, disposer d’une telle masse de données à exploiter et à faire vivre était comme un rêve éveillé. La force d’un service de renseignement réside tout autant dans sa mémoire et son esprit de synthèse que dans ses sources. Il s’agit évidemment de recueillir des faits mais aussi de les trier, de les évaluer, de les classer sans les enterrer pour pouvoir, au claquement de doigt, faire remonter le bon élément qui fera la différence.

La rigueur, qui était le mot d’ordre de nos chefs, nous faisait emplir nos fichiers de noms et de surnoms, de numéros de téléphone, d’adresses, et nous découvrions sans cesse des liens entre des individus ou des groupes que rien n’aurait dû associer, tel ce terroriste marocain devenu le représentant en Europe du Front islamique de libération moro (FILM), un groupe islamo irrédentiste philippin, ou ce jihadiste algérien arrêté à Amman et dont l’oncle, un temps actif à Niamey pour le GIA, alimentait en 2000, depuis Bangkok, les réseaux d’Al Qaïda en faux passeports français.

Au contact plus ou moins direct des réseaux jihadistes, nos différents capteurs faisaient remonter des centaines de faits et de noms de formes différentes qu’il était vital d’archiver correctement. Comme on le dit à un enfant qui a perdu un jouet d’une voix sentencieuse, « ce qui n’est pas rangé ne se retrouve pas aisément », et c’était ici, d’une certaine façon, le même défi. Ce que nous appelions alors le fichage, et qui fut plus tard rebaptisé « exploitation du renseignement », était l’objet de vifs débats internes. Pour les membres du contre-espionnage, il s’agissait d’un travail fondamental, puisqu’il nous obligeait à nous plonger au cœur de la matière. Je ne pense pas avoir jamais autant appris qu’en criblant, fichant, créant des liens entre des individus, et, pour dire les choses simplement, en surfant dans cette immense de base de données à la recherche de clés de compréhension. Et je ne pouvais cacher mon scepticisme devant ces analystes qui lisaient des rapports ou des débriefings, écran d’ordinateur éteint, un simple feutre à la main, soulignant des noms comme ils le faisaient avant dans les travées de la bibliothèque Sainte Geneviève. Que retenaient-ils de leur lecture ? Comment vérifiaient-ils les adresses, les dates de naissance, les numéros de téléphone ou de passeport ? Et que laissaient-ils aux autres, dans tout le Service, de leurs travaux ? Qui pourrait profiter de leurs éventuelles découvertes ? La base de données était en effet commune à l’ensemble des membres du Contre-espionnage, et elle fut ensuite étendue au reste des analystes de la Centrale, afin – après des années de querelles internes – de créer des passerelles entre les thèmes. On me dit, d’ailleurs, que cet art délicat n’est plus guère pratiqué, et je n’ose en tirer de conclusions.

La chose aurait dû être évidente, mais elle ne l’était pas. Le Service était traversé par une profonde et ancienne fracture entre l’analyse politique, pratiquée au SR, et le contre-espionnage. Les analystes du SR nous considéraient avec mépris, nous traitant à l’occasion de flics, comme si ce terme pouvait être une insulte. Il en disait surtout long sur ceux qui le lançaient. Ils n’hésitaient pas à affirmer qu’ils faisaient, eux, LE vrai métier. Il est vrai que les notes politiques étaient bien plus immédiatement opérationnelles pour leurs lecteurs, en particulier au Quai, que nos propres papiers, trop techniques, pâles reflets d’une folle complexité qu’une poignée d’imposteurs prétendent saisir lors de fumeux voyages. Leur refus d’utiliser les bases de données relevait pourtant d’une profonde incompréhension du métier, et il suffisait de recenser les bases personnelles, conçues sous Excel, pour se rendre compte que la nécessité d’archiver était réelle. Avant même le débat contemporain sur les métadonnées et leur stockage se posait déjà pour nous la question fondamentale de l’archivage numérique commun, trésor sans lequel il ne peut y avoir de véritable analyse contre terroriste.

A ce mépris répondait le nôtre, en particulier devant les archives personnelles, les plans de classement inspirés d’on ne savait quel manuel civil. A nos yeux, arrogants, emplis de certitudes, nombre d’analystes politiques n’étaient que des diplomates de seconde zone, exploitant les télégrammes du Quai comme s’ils avaient été émis par une équipe d’opérationnels agissant derrière la ligne de front. Certains d’entre eux étaient pourtant d’authentiques spécialistes, mais la masse de ces analystes politiques était pleine de morgue, incapable de gérer des sources clandestines, ignorante des contraintes opérationnelles réelles, et plaçait côte à côte dans leurs dossiers suspendus des interceptions et des dépêches de presse. Lors des stages de traitement de source, les instructeurs issus du SR exigeaient des hommes qu’ils soient en costume. A leurs yeux, nos contacts ne pouvaient être que des fonctionnaires ou des hommes d’affaires, à la rigueur des diplomates étrangers, et certainement pas de jeunes gars en jeans ou survêtement vus dans un café interlope loin du centre-ville.

Nous étions des flics ? Ils étaient des plumitifs.

Sans doute sincèrement passionnés par leur sujet, comme des thésards, bien peu présentaient ce goût pour la chasse, cet amour de la traque, cet acharnement presque obsessionnel qui conduit à explorer chaque recoin, à inventer de nouvelles méthodes, de nouveaux modèles, afin de débusquer l’ennemi – et l’éliminer. Les analystes politiques tentaient d’expliquer le monde – à des lecteurs qui en savaient parfois plus qu’eux. Nous essayions d’y vaincre un ennemi comme personne n’en avait jamais affronté, habile, évolutif, insaisissable. Nous aurions dû travailler ensemble, nous ne nous parlions pas.