« On est tout endolori/Et on se sent très amoindri /Est-ce que nos coeurs ont rétréci ? Est-ce qu’on en sortira grandi ? » (« Y’a D’la Haine », Les Rita Mitsouko)

Ils sont donc passés, finalement, après toutes ces années de tentatives parfois brouillonnes et ces sauvetages parfois in extremis. Ils sont donc passés, et la France découvre que ses services de contre-terrorisme ne sont pas infaillibles, que la cuirasse a cédé et nous a cruellement exposés.

Le drame est terrible, le choc frontal, et nombre de commentaires lus ou entendus ont manifestement été proférés sous le coup de l’émotion. Laissons donc Michel Onfray, l’homme qui a tout lu sans rien comprendre, délirer sur son blog. Il n’est, après tout, pas le seul à se tromper avec assurance. M. Kepel n’annonçait-il pas, au mois de juin 2001, le déclin de l’islamisme ? D’autres invoquaient, à tort, le jihad syrien, et d’autres encore, faisant peu de cas des faits, en sont encore à accabler la pauvreté ou des pathologies mentales. Laissons-les, car il n’y a plus rien à attendre de commentateurs qui ne font que se commenter eux-mêmes sans plus jamais observer le monde.

La poussière retombe doucement, et il va être temps, à partir des faits connus et de quelques autres, de réfléchir aux événements. L’admirable mobilisation des Français a montré une nation debout, frappée mais déterminée, prompte à ricaner de ses ennemis les plus acharnés comme de ses dirigeants. J’avais, à plusieurs reprises, exprimé mon scepticisme quant à ce sursaut, et je n’imaginais pas de démenti plus éclatant, plus rassurant à ma déplorable attitude. Paris, capitale du monde contre le jihad, voilà qui a de quoi gonfler la poitrine d’un jeune retraité – et qui ne peut qu’exaspérer un peu plus ceux qui nous détestent pour ce que nous sommes, ce que nous avons fait et sans nul doute ce que nous allons faire. Les communiqués saluant les attentats, émis par les Taliban, AQMI ou Mokhtar Belmokhtar, ou les manifestations au Niger sont là pour rappeler que notre cause n’est pas si populaire et que les valeurs que nous défendons ne sont pas si universelles. Il faudrait, sans doute, s’y faire, mais ce serait une forme de renoncement, et il ne saurait donc en être question.

Il s’agit, pourtant, de durer, d’entretenir cette fermeté, de trouver le bon équilibre – s’il existe – entre l’impérieuse nécessité d’une lutte déjà ancienne et que d’aucuns semblent, enfin, découvrir – et l’obligation de ne pas céder à la tentation de mesures précipitées, bâclées, ou suggérées par une poignée de conseillers aux menées plus qu’ambigües ou de législateurs pressés, plus intéressés par le pouvoir des services de renseignement que par leur contrôle effectif.

Pendant, en effet, que les manœuvres plus ou moins souterraines commencent autour des services et des ministres, l’onde de choc politique se prolonge, suscitant questions et débats. L’enquête, surtout, se déploie, immédiatement internationale. Les ramifications, nombreuses et complexes, ne semblent, pour un observateur, pas autrement surprenantes et rappellent bien des enquêtes passées. Essayons, cependant, de procéder avec méthode, ça va nous changer.

La rupture d’Anne et Vrisme

Comme je l’avais abruptement écrit ici le 8 janvier, l’attaque des locaux de Charlie Hebdo par les frères Kouachi n’a, en aucune façon, constitué une rupture opérationnelle. Les attentats contre les journalistes, les dessinateurs ou les artistes ayant osé défier les islamistes – ou d’autres tyrans – ne se comptent plus, depuis des décennies, et il n’aura échappé à personne que Charb, par exemple, bénéficiait d’une protection rapprochée à la suite des menaces contre son hebdomadaire. Le mode opératoire lui-même est d’une effroyable banalité, et les seuls points véritablement intéressants sont ceux relatifs aux compétences des terroristes.

Michel Goya est revenu (ici) sur l’attaque des locaux de Charlie Hebdo, et ses observations sur la détermination des assaillants, amateurs (par opposition à des professionnels relevant d’une force légale) aguerris ayant minutieusement préparé leur opération mais commettant des erreurs sont essentielles. L’oubli d’une pièce d’identité, qui a fait rugir de plaisir les conspirationnistes et autres enquêteurs de comptoir, a constitué la faute majeure de l’attentat. Elle a pesé sur la suite de la séquence en forçant très certainement, après la révélation intempestive de l’avis de recherche, les frères Kouachi à revenir au contact alors qu’ils étaient manifestement en train de s’exfiltrer, ou au moins de mettre un peu de distance entre eux et Paris.

La faute est lourde, mais avant d’en tirer des conclusions définitives sur l’intelligence des jihadistes ou sur une éventuelle manœuvre d’un service tapi dans l’ombre, certains feraient mieux de se documenter. Des erreurs opérationnelles impardonnables peuvent être commises par les professionnels les plus entraînés, et on pourrait, par exemple, repenser au coup de téléphone passé d’Auckland à un numéro public de la DGSE par l’équipe ayant coulé le Rainbow Warrior. Ou à ce technicien qui grilla d’un seul coup d’un seul TOUS les pseudos de TOUTES les entités administratives d’un service cher à mon cœur en testant un fax non chiffré avec une liste supposée rester dans une armoire forte. Les exemples sont innombrables, et ceux qui ont un peu fréquenté les forces et arpenté des terrains (LE TERRAIN, LES GARS !) plus ou moins hostiles peuvent en témoigner.

Des erreurs sont ainsi commises chaque jour par des professionnels, et qui a déjà enquêté sait bien que la solution doit parfois beaucoup aux fautes des criminels. Le talent des analystes ou des policiers consiste alors à identifier puis à exploiter les erreurs de leurs cibles. On pourrait s’interroger sur leurs causes (fatigue, fébrilité, entrainement lointain, bêtise crasse) mais, comme le disent les Américains, shit happens. On pourrait aussi gloser sans fin au sujet des compétences des frères Kouachi, mais il faudrait alors garder en tête que personne ne leur demandait de quitter le pays comme des personnages de cinéma. Tout le monde, après tout, ne peut pas être Bruce Wayne à Hong Kong.

Ils étaient venus tuer des dessinateurs et des journalistes, ils l’ont fait – et plutôt efficacement au vu du bilan – et ils ont fait durer l’événement du mercredi au vendredi. Leur contrat opérationnel a été rempli, et l’effet qu’ils recherchaient a été obtenu. Que demander de plus ? Parler, à cet égard, de terrorisme low cost, révèle une certaine ignorance des réalités des attentats commis en Europe depuis vingt ans.

A l’exception, en effet, des carnages de Madrid, Londres ou Oslo, la majorité des attentats perpétrés dans les pays occidentaux l’ont été à l’aide d’explosifs bricolés (bombonnes de gaz, couscoussières ou marmites, cocktails Molotov améliorés) et/ou d’armes légères (pistolets, fusils de chasse ou d’assaut) achetées auprès de réseaux criminels, bien loin des scenarii complexes décrits au cinéma. Il convient, ici, de soigneusement séparer les opérations complexes menées à Bombay, Nairobi, In Amenas ou Beslan, au cours desquelles les terroristes, parfois nombreux et toujours bien équipés, en armes comme en moyens de communication ou autres (GPS, JVN, etc.) ont réalisé des actions de haute intensité, et celle de Paris, simple, probablement en partie improvisée, typique des opérations aisément réalisables dans les environnements sécuritaires sous contrôle des sociétés occidentales. Il est, à cet égard, indispensable de lire la remarquable analyse publiée sur le site du Small Wars Journal par John P. Sullivan et Adam Elkus (ici). On y trouve, notamment, de passionnantes considérations opérationnelles et la comparaison avec les tueries dans les lycées américains est, par exemple, très intéressante.

Je dois pourtant dire, sans doute en raison de ma grande candeur, que toutes ces interrogations et remarques au sujet des compétences des jihadistes me paraissent d’autant plus stériles que les images des attentats de Paris montrent des terroristes déterminés et efficaces. Sans revenir à Carl Schmitt, et comme le soulignait Michel Goya, la volonté des tueurs a transcendé bien des obstacles, à commencer par leurs propres limites. Après les assassinats de leurs cibles dans les locaux de Charlie, l’exécution du policier à terre dans la rue, loin d’être une erreur, a ainsi été parfaitement jouée. En tuant froidement un représentant de l’ordre, qui plus est en uniforme, qui venait de rejoindre les lieux du carnage, les terroristes ont montré au monde – puisque, comme c’est devenu la norme, l’horrible scène a été capturée – que rien ne les arrêterait et qu’ils maîtrisaient à la fois leurs armes et leur fuite. La mort de ce policier, publique, est venue compléter celles, cachées dans les bureaux, des personnes présentes dans l’immeuble de Charlie Hebdo. L’assassinat des journalistes est un acte de terrorisme en raison de la nature de la cible des jihadistes. L’assassinat de ce policier l’est en plus en raison de sa visibilité. Il n’y a, faut-il le rappeler, pas de terrorisme sans victime, sans dégât, ou sans témoin (Alerte bon sens/truisme).

L’attaque du 7 janvier au matin a donc eu cet impact en raison de l’association de cette image et de ces faits : des dessinateurs connus assassinés dans leurs bureaux, un policier assassiné dans la rue. Le bilan humain (12 morts, à comparer aux 77 d’Oslo et Utoya, par exemple) a vu son impact démultiplié par la nature des cibles et la façon dont elles sont mortes. Le climat sociopolitique a également joué son rôle, mais on peut raisonnablement estimer que les frères Kouachi n’avaient pas envisagé un choc d’une telle ampleur. L’attentat échappe souvent à ses auteurs, comme une œuvre à son créateur. Les terroristes, ici comme ailleurs, ne sont que des instruments au service d’un dessein plus large, et il ne faut pas leur prêter une trop grande conscience politique. A ce titre, s’attaquer aux opérationnels sans jamais se pencher sur les idéologues et les stratèges conduira sans nul doute à une nouvelle impasse.

Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.
Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.

La tragédie qui débute le 7 janvier surprend, évidemment, mais n’étonne pas. Dès la fusillade du 8 janvier, il est manifeste que le scénario le plus redouté, celui d’une attaque de type Bombay, est en cours. L’hypothèse de frappes simultanées ou séquencées est étudiée depuis des années, et l’alerte européenne de la fin de l’été 2010 (oui, vous avez bien lu, 2010) portait sur une menace de cette nature à Londres, Paris et Berlin. Depuis cette date, les autorités étudient et planifient leur riposte, politique et opérationnelle, organisent des exercices, dimensionnent les moyens à engager.

La séquence de violence courant de la matinée du 7 janvier à l’après-midi du 9 n’a ainsi, en aucune façon, constitué une surprise pour les responsables politique et les groupes d’intervention. S’il convient de rendre hommage aux membres du RAID et du GIGN, admirables de maîtrise opérationnelle et de bravoure, il faut bien être conscient que leur succès est dû tout autant à leur entraînement qu’à une impeccable planification. Et s’il faut évidemment saluer la maîtrise politique du Président et des autorités, il faut d’abord se souvenir que chacun s’attendait à des attentats et que nos dirigeants se préparaient en conséquence à leur gestion. Une fois n’est pas coutume, ceux qui gouvernaient avaient prévu, ou du moins anticipé, et on ne nous a pas refait le coup de l’affaire Merah. Si ça doit tomber comme à Stalingrad, une fois, ça suffit, comme disait l’ami Fritz.

Le plus rageant, pour le public, est comme toujours de constater que la force du choc a été anticipée mais qu’il n’a pas été possible de prévoir son point d’application. Du coup, la réponse des autorités a été efficace, mais elle n’a été qu’une réponse, et non une prévention réussie. A quoi bon, peuvent se demander les victimes, savoir si efficacement abattre des terroristes ? Ne vaudrait-il pas mieux les empêcher d’agir ? Encore faudrait-il le pouvoir, ou simplement se mettre en position de pouvoir le faire.

Cela n’est hélas pas si facile, et ce questionnement légitime est celui qui défie toute politique sécuritaire (prévenir ou punir ?) et tout service de sécurité (réagir ou voir venir ?). L’ennemi étant intrinsèquement clandestin jusqu’au lancement de son opération, ceux qui le combattent se dispersent en essayant de le neutraliser AVANT, mais sont capables, comme le sont les forces d’un Etat moderne, de concentrer leurs forces en peu de temps pour le frapper APRES, quand il s’est dévoilé. Attentif à la préservation de sa clandestinité avant de passer à l’action, le terroriste perd, en effet, l’initiative dès qu’il se dévoile. Les services de sécurité, qui subissent l’offensive initiale du terroriste, reprennent l’initiative naturellement dès que l’attentat est commis, en particulier si on est confronté à des opérations comparables à celle de Bombay (2008) ou Paris. Tout dépend alors du degré de préparation des unités et des services mobilisés, et le résultat est parfois effrayant (Beslan 2004, Bombay, Nairobi 2013).

Combien de temps dure un attentat explosif ? Quelques millièmes de seconde, en réalité, le temps que la charge détonne et que l’effet de souffle emporte tout sur son passage. La suite n’est que gestion, plus ou moins longue ou complexe en fonction de la puissance de la déflagration ou de la nature de la cible. Il est possible de décupler l’effet d’une explosion en multipliant les charges (Madrid, 2004), en les séquençant, en piégeant la scène initiale (méthode dite libanaise) afin de toucher les secours et d’accroître le chaos, mais l’effet de panique vient des images de la gestion par les autorités des dégâts et des victimes. Les Français se souviennent encore du ballet des hélicoptères devant Notre-Dame en 1995, et les images diffusées par les médias sont, naturellement puisqu’il n’y a que ça à montrer, celles d’ambulances, de pompiers et de blessés.

L’attaque de Bombay, au mois de novembre 2008, a constitué la concrétisation d’une crainte ancienne, celle de l’attentat dynamique, qui dure et dure, défie les autorités et installe, aussi longtemps que possible, la peur dans la population. Celle-ci, confrontée non pas au seul choc de l’explosion d’un bus mais à la terreur de croiser des terroristes en mouvement, exerce alors – ce qui est l’effet recherché – une pression accrue sur ses dirigeants, exigeant des réponses, réclamant des mesures, faisant bouger les lignes du débat public.

L’attentat dynamique, qui ne demande pas tant des moyens que des hommes déterminés capables de tenir des heures ou des jours avant la fin de leur opération, vise à saturer les défenses de l’Etat – ou, du moins, à faire craindre une succession d’évènements. Si l’attaque a pu avoir lieu, c’est évidemment qu’on ne l’a pas vue venir. Partant de ce constat, les responsables sécuritaires sont obligés d’envisager le pire, d’autres attaques, sur d’autres cibles, et de se mobiliser en conséquence. Le 11 septembre 2001, alors que quatre avions s’étaient déjà écrasés aux Etats-Unis, dont trois sur des cibles stratégiques, le président américain fut ainsi exfiltré manu militari par le Secret Service vers Offutt AFB, dans le Nebraska. Ceux qui le protégeaient ne lui laissèrent aucun choix car en le préservant ils assuraient la continuité de l’Etat. C’est toute la logique des plans élaborés et mis en œuvre par le SGDSN, et c’est tout l’intérêt pour les terroristes, quelles que soient leurs capacités réelles, de semer le doute. Après le premier attentat, on attend, comme pour un tremblement de terre, une réplique. Et après le deuxième, on est certain que quelque chose est en train de se passer qui nécessite d’adopter une posture de défense selon les dispositions prévues.

Tout cela est donc connu de longue date, et si l’émotion est légitime, elle ne devrait pas conduire à des formules définitives au sujet d’une quelconque rupture. La seule rupture, après tout, à laquelle nous ayons assisté est celle de notre cuirasse. Elle n’était pas pourtant pas si fragile, si on veut bien se souvenir que le bilan des services du contre-terrorisme français, le 6 janvier au soir, était bon. Seulement voilà…

La décomposition de la séquence de Paris, fait par fait, montre par ailleurs qu’aucune surprise n’a non plus été constatée dans les attaques elles-mêmes. La tragédie est réelle, le choc est rude, mais si chaque attentat est unique (victimes, lieux, etc.), il n’est pas si différent de ce qui a été observé depuis une dizaine d’années. Et qu’il soit bien compris que cette froideur n’est pas de l’indifférence mais simplement une tentative de raisonner.

Les faits.
Les faits.
Rapide analyse des faits.
Rapide analyse des faits.

L’étude des attentats, de toute façon, n’est ici que d’une importance secondaire, une fois qu’il a été admis qu’aucune nouveauté n’a été observée dans leur déroulé et que, de toute façon, l’Etat se préparait au choc. Nous ne savons pas, d’ailleurs, si cet enchaînement de violences a été subtilement planifié par les terroristes ou s’il leur a été imposé par les circonstances. Les équipées parallèles des Kouachi et de Coulibaly montrent d’un côté une opération majeure suivie d’une prise d’otages et de l’autre une opération ratée suivie d’une errance armée. Si l’effet est indéniable, l’intensité reste moindre que dans les pires craintes des autorités, qui ont cependant mobilisé, conformément aux plans, tous leurs moyens.

Cibles et modes opératoires.
Cibles et modes opératoires.

L’essentiel, comme toujours en pareil cas, réside dans les auteurs de cet attentat, l’organisation de leur projet et leurs motivations. Il y a, ici, beaucoup à dire, même si, finalement, les événements subis ont bien plus confirmé de vieilles hypothèses que révélé d’authentiques innovations.

Sans – trop – vouloir jouer les gars blasés installés au bar pour y distiller leur sagesse, force est d’abord de constater que les trois principaux protagonistes de l’affaire, Saïd Kouachi, Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly ne représentent pas une évolution spectaculaire par rapport à leurs prédécesseurs.

Et croyez-moi, les gars, ça n'a pas été facile tous les jours.
Et croyez-moi, les gars, ça n’a pas été facile tous les jours.

L’étude des réseaux actifs en Europe depuis vingt ans, ou la simple lecture de la dernière somme publiée par Bruce Hoffman et Fernando Reinares, The Evolution of the Global Terrorist Threat – From 9/11 to Osama bin Laden`s Death (Columbia University Press, 2014, 704 pages), dont je ferai bientôt une recension plus détaillée, recèlent nombre de ces jeunes hommes, désireux de combattre et de tuer des civils pour la plus grande gloire d’une cause bien éloignée de la vision théorisée qu’en ont la plupart des commentateurs entendus ces derniers temps.

De même, comme le rappelait brillamment François Rollin, qu’il serait absurde de nier le lien entre l’islam et le jihadisme (tout comme il le serait de nier le lien entre le christianisme et les croisades, par exemple), ou qu’il serait singulièrement injuste de tirer des conclusions générales au sujet de l’islam en raison du comportement de terroristes s’en réclamant, il serait hâtif de ne voir dans les attentats commis à la surface de cette planète par les jihadistes que la mise en œuvre fidèle d’un projet sociopolitique strictement religieux et rigoureusement bâti. J’ai essayé, ici, d’explorer les motivations de ces terroristes, car il me semble parfaitement évident qu’on fait fausse route en s’arrêtant à la seule surface des choses.

Il n’est, évidemment, pas question de minimiser la rhétorique religieuse de ces groupes, puisqu’eux-mêmes ne cessent de proclamer leur attachement à un islam originel, dont la pureté supposée n’existe que dans leur imagination et ne résiste pas aux travaux des historiens. Il n’est pas non plus question de nier que les racines du mal plongent très profondément dans le wahhabisme pratiqué en Arabie saoudite – un Etat dont bien peu de nos récents moralisateurs critiquaient le prosélytisme international quand ils y négociaient des contrats géants, il n’y a pas si longtemps – ou dans un salafisme dévoyé ou, bien sûr, dans le pire de l’idéologie des Frères musulmans, tout cela selon des dosages variables.

Il reste que l’islamisme radical qui anime tous ces fiers guerriers ne peut et ne doit pas nous conduire à négliger les autres motivations de la lutte menée – essentiellement contre nous, d’ailleurs. Toutes les données recueillies depuis des décennies montrent sans ambiguïté que l’islamisme combattant englobe des revendications parfois sans lien direct avec la religion, à commencer par la lutte contre la domination occidentale (y compris l’arrêt du soutien aux dictatures arabes, militaires ou religieuses), la fin de l’exploitation économique des ressources de la région, ou, par exemple, le supposé double standard diplomatique devenu un reproche central. Le projet défendu par le jihadisme, dernière évolution en date de l’islam radical, n’est donc pas seulement religieux mais aussi stratégique, politique, économique, social et même, sans doute, historique. Il est, sans le moindre doute, identitaire, et on ne répondra pas à ces questions fondamentales sans associer aux nécessaires mesures préventives et répressives une véritable réflexion politique. Qu’il me soit permis d’écrire ici que je doute qu’elle soit possible en France.

Passer ses journées à disserter doctement des influences de telle ou telle école juridique musulmane est sans doute très intéressant, mais la lutte contre le jihadisme ne peut se suffire d’une lutte contre l’islamisme tel qu’on le définit scientifiquement, et on me permettra donc de douter de la pertinence des actuels de projet de déradicalisation religieuse, surtout quand ils s’appuient sur des rapports bâclés, voire d’authentiques naufrages idéologiques. On pourra, pour se faire une idée de ce que peut être un travail sérieux réalisé avec une réelle exigence scientifique, consulter, par exemple, ce remarquable document diffusé par l’OTAN en 2011, (en particulier ce chapitre), ou cette étude (2009), ou même cette thèse (2010), pas inintéressante, ou la contribution, toujours passionnante du CTC de West Point. Comme toujours, la production en langue française brille par sa discrétion, quand ce n’est pas par sa médiocrité. Qu’il soit d’ailleurs clairement dit ici que je ne compte évidemment pas ce blog comme une contribution sérieuse, et encore moins scientifique, au débat. On est là, on a un peu de temps, on bavarde.

Le jihad contemporain, dont j’ai déjà écrit qu’il était une révolte, est un phénomène fascinant de complexité qui mêle authentiques aspirations religieuses et revendications bien plus concrètes. Cette association, visible depuis les origines du mouvement, en Egypte ou en Algérie, par exemple, explique que puissent cohabiter au sein des réseaux ou des organisations des individus aux profils parfois opposés, ingénieurs ou chômeurs en échec scolaire, bourgeois, prolétaires ou ouvriers. L’obsession pour des jihadistes qui seraient tous des chômeurs en fin de droit issus de famille monoparentale du lumpenprolétariat révèle d’importants biais cognitifs et une volonté de plaquer coûte que coûte de vieilles explications sur un phénomène nouveau, et par bien des égards inédit. Les islamistes radicaux étaient peut-être des damnés de la terre en Algérie en 1990, mais il ne faut pas être un génie pour saisir que ce qui se joue en Irak, au Yémen ou au Nigeria ne peut être réduit à une simple question de redistribution des richesses. Là aussi, on ne saurait trop conseiller la lecture de la littérature savante en langue anglaise.

De même que le jihad mené par des organisations habille des luttes nationales, des irrédentismes, des révolutions ou des combats sociaux, le jihad individuel habille des revendications personnelles, un mal-être, une quête de sens, une lutte identitaire qu’il serait bien vain de moquer. Comment voulez-vous vaincre un ennemi dont vous n’écoutez pas la rhétorique ? Comment voulez-vous déradicaliser des jihadistes dont vous ignorez sciemment les ressorts et les motivations ? Comment voulez-vous déconstruire un discours social et politique avec des docteurs de la foi ?

Du coup, les froncements de sourcils désapprobateurs ou les moues de dégoût devant la faiblesse doctrinale des frères Kouachi ou du gars Coulibaly sont simplement pitoyables et révèlent une profonde incompréhension du phénomène. En 1994, les terroristes du GIA, qui ont bien failli mettre à bas l’Etat algérien, étaient-ils tous de grands savants ? Et les assassins de Sadate, en 1981, étaient-ils tous capables d’enseigner à Al Azhar ? Confondre la troupe et ses chefs, idéologues, stratèges, recruteurs et inspirateurs, est une erreur impardonnable. On peut lutter pour la glorieuse révolution prolétarienne, l’indépendance des Treize colonies ou la libération de Jérusalem sans être capable de réciter les textes fondateurs de la Cause. Les mandarins qui ont micro ouvert dans les studios de France Inter pensent-ils sincèrement que les terroristes du LTTE sont de fiers lettrés, de fins intellectuels rompus aux délices de la dialectique ? Et d’ailleurs, pourquoi ne les entend-on jamais affirmer qu’un kamikaze du Hamas est un taré, un débile léger, un ignorant assoiffé de sang ? Et si, au contraire, les jihadistes étaient d’une parfaite rationalité ?

Il faut bien, parvenu à un certain stade d’agacement, envisager que la répétition incessante des mêmes erreurs au sujet de la folie ou de la bêtise révèle en réalité, au-delà d’une ignorance parfois insondable, un refus obstiné de poser les questions. Si les jihadistes sont tous des tarés, comme le répète élégamment Olivier Roy, il est inutile de s’interroger sur leurs motivations et donc de nous remettre en question. Pas une seule fois, me semble-t-il (mais je souhaite vivement me tromper), on a entendu des réflexions posées au sujet de cette violence apparemment sans limite. Pas une seule fois on a lu des contextualisations, pas une fois on s’est souvenu que les procès pour crimes de guerre ou génocide en Allemagne ou au Cambodge n’ont quasiment jamais retenu des pathologies mentales comme explication des atrocités commises.

Pas une fois nos fiers commentateurs n’ont souligné qu’ils ne s’étaient guère émus des violences de masse perpétrées, d’individu à individu, lors de la Révolution culturelle ou des glorieuses avancées du communisme soviétique. Tout se passe comme si la violence extrême était devenue impensable, inenvisageable, comme si on avait oublié des millénaires de guerres, de massacres, d’assassinats, de tortures, et qu’on avait, dans le même temps, perdu des concepts aussi primordiaux que l’abandon de la souveraineté personnelle au profit de la dynamique de groupe, la fascination pour le sang, ou la perte des valeurs communes. Blâmer Internet, invoquer le détournement du cinéma hollywoodien ou celui des jeux vidéos, comme le fait Dounia Bouzar, la Mireille Dumas du contre-jihad (à partir, d’ailleurs, d’un échantillon statistique tellement particulier et tellement réduit qu’on se demande de quelle école scientifique se réclament ses travaux), revient à blâmer le messager sans JAMAIS voir que la question est ailleurs, que les ressorts de la violence sont autres. Les assassins de Louxor, en 1997, avaient-ils passé des heures jouer à Assassin’s Creed ? Il est permis d’en douter.

Les affirmations, au sujet de l’équilibre psychologique défaillant ou des capacités intellectuelles réduites de l’ensemble des jihadistes proférées par des retraités, pourraient, après tout, n’être qu’anecdotiques si elles n’étaient pas relayées, sans trop réfléchir, par des disciples serviles ou des agents d’influence trop bien introduits. A dire vrai, on se passerait même plutôt bien des conseils avisés d’hommes de l’ombre ayant conseillé à des ministres un peu trop empressés la disparition des RG (Bravo !), ayant nié l’existence d’Al Qaïda – et donc sa dangerosité – en juin 2001 (Oui !) avant de longuement gloser sur sa disparition en 2002 (Ouais !), ayant attribué à l’ETA les attentats de Madrid (Super !), ayant minimisé l’importance du travail sur les ONG prosélytes du Golfe (Bien vu !), estimant que l’Europe serait désormais épargnée par le jihad (Admirable !) voyant les services algériens derrière chaque coup de feu tiré au Sahel (Quelle maîtrise !), ou flirtant dangereusement avec les théories racistes les plus absurdes au sujet de la conquête de l’Europe par une poignée de Frères musulmans (Mes respects !).

Pour ces hommes, le monde n’est qu’une pénible succession d’événements incompréhensibles qu’il faut à tout prix rationnaliser, quitte à tordre les faits, à en omettre ou à en inventer d’autres, le plus important étant, dans cette exaspérante adversité, de parvenir à placer les copains et les disciples. Je dis ça, vous pourriez croire que je m’agace, comme ici ou , mais il n’en est rien, car je ne peux cacher une forme d’admiration pour ceux qui, malgré leurs erreurs continuelles, se relèvent toujours, ont toujours quelque chose à dire (ou à vendre) et parviennent à avancer leurs pions. La vraie résilience est là.

Il faut donc, pêle-mêle, inquiéter pour proposer des réformes, invoquer des ruptures pour justifier l’impossibilité d’un anti terrorisme infaillible, profiter de l’émotion pour glisser de nouvelles lois inutiles et/ou inapplicables (car écrites par des amateurs fascinés), et répondre sans attendre aux questions de la presse, quand bien même on n’aurait pas la moindre idée de ce dont il s’agit.

Sont forts, quand même, les fumiers.
Sont forts, quand même, les fumiers.

Les attentats de Paris ne sont pas une rupture, et leurs auteurs ne sont ni les crétins achevés décrits par les uns ni les génies machiavéliques de la subversion musulmane dénoncés par les autres. Nous avons affaire à des profils particulièrement classiques ayant emprunté tous les chemins connus de la radicalisation jihadiste. On en a vu des comme ça par dizaines au Maroc, au Pakistan, au Yémen, en Irak, en Egypte, au Royaume-Uni ou en Indonésie, et on voit des comme ça en France depuis plus de vingt ans. Il n’est pas inutile, d’ailleurs, de rappeler en passant que le concept de néojihadisme ne renvoie pas à grand-chose. Tout au plus peut-on évoquer, avec prudence, une nouvelle génération s’agissant de Coulibaly, dont on mesurerait plus l’évolution à l’aune de ses références irako-syriennes qu’à une quelconque rupture sociale.

Les nombreux éléments biographiques disponibles, remarquablement mis en forme ici, nous présentent trois jeunes hommes plus ou moins malins, plus ou moins instruits, plus ou moins connectés à la mouvance jihadiste. Leurs parcours sont eux-mêmes d’un classicisme achevé, qui les voit passer par la prison, tourner autour de vieilles gloires du jihad (Smaïn Aït Ali Belkacem, l’artificier des attentats du GIA à Paris en 1995, ou Djamel Beghal, l’homme des réseaux takfiris recruté par Abou Koutada en 1999 – ou était-ce en 2000 ?), effectuer les traditionnels stages dans les non moins traditionnels pays exotiques (puisque le jihad est aussi un voyage), et s’étouffer de rage en raison de l’actualité internationale. Il n’y a là rien de nouveau, et il suffit pour s’en convaincre, de reprendre les archives.

En réalité, même, les attentats de Paris confirment des essais de modélisation réalisés il y a à présent près de 15 ans (par votre serviteur et ses camarades, qu’il embrasse) au sujet de la stratification de la menace jihadiste. Dès les années 2000, en effet, il était possible, rien qu’en observant de près les réseaux français, de constater que l’action judiciaire n’éteignait pas la virulence des terroristes, qu’elle était incapable – plus en raison de la nature de la menace que d’éventuelles ailles du droit – de démanteler l’intégralité d’un groupe, et que les scories de tel ou tel réseau allaient s’amalgamer pour relancer un projet ou une filière. J’ai tenté, ici, de présenter l’architecture et le fonctionnement de ces réseaux, et je ne peux que constater que les faits récents confirment cette vision. Il faudrait, à présent, l’affiner, mais je laisse cette tâche à ceux qui disposent d’éléments précis et récents.

Les strates du jihad
Les strates du jihad

La théorie des strates, balbutiante et qui n’a jamais été verbalisée à l’aide d’un vocabulaire scientifique, a permis, dès cette époque lointaine, de comprendre partiellement le fonctionnement des réseaux jihadistes sur la durée. Elle a, ainsi, mis en évidence, le rôle des vétérans en tant que recruteurs ou inspirateurs, et révélé le mode de transmission des savoir-faire et des choix opérationnels d’année en année, malgré la répression. A une toute autre échelle, cette grille de lecture offre une éclairage passionnant sur des mouvements tels qu’AQPA, dont personne ne semble se rappeler que la version actuelle est la fusion entre une première AQPA et Al Qaïda au Yémen, ou sur AQMI, ou sur les réseaux sahéliens. Il ne s’agit pas de passer ses journées à échafauder des modèles pour la simple beauté de la démarche mais bien d’essayer de comprendre en profondeur les réseaux afin d’évaluer leur dangerosité, d’identifier leurs articulations et de déterminer, in fine, les points où il faut faire effort avant de réduire ou même d’éliminer la menace.

Les lecteurs parvenus, après des efforts méritoires, à ce stade de cet interminable texte, ne seront pas surpris d’apprendre que ceux qui ont nié en 2001 l’existence d’Al Qaïda en dépit des preuves et des faits avant d’en disserter doctement avaient ricané en 2000 devant ces essais, sans doute maladroits, de dépasser la simple gestion au jour le jour de la menace terroriste. Vous allez voir, nous n’allons faire qu’une bouchée de ces sauvages, avait coutume de dire le regretté général Custer. On a vu.

Le travail d’analyse en profondeur des réseaux, à l’aide de tous les outils offerts par les sciences humaines, à commencer par la méthodologie historique, ne devrait pas être déconnecté de l’analyse immédiate, tactique, des acteurs de la menace terroriste. Au contraire, serait-on même tenté de dire, les deux niveaux d’analyse devraient se nourrir afin de concevoir des ripostes plus pertinentes, de mieux comprendre le contexte dans lequel se déploient tel ou tel réseau, telle ou telle organisation. Une telle mécanique intellectuelle, d’intégration des analyses et de conception d’une manœuvre d’ensemble, n’a rien de vain et ne devrait rien avoir de luxueux. Elle permet d’être étonné quand il y a lieu de l’être, et de rester calme quand les orages de bêtises se lèvent et balayent tout, du journaliste au ministre en passant par le philosophe débraillé ou le haut fonctionnaire dépassé.

Mais comment oses-tu venir ici, avec ta horde de rats immondes ?

La seule nouveauté notable des attentats de Paris réside dans la nature du groupe qui a frappé. D’un côté, les frères Kouachi, honorablement connus des services, passés sous les fourches caudines du jihad, étroitement liés à AQPA, ont affirmé avoir accompli une mission qui leur aurait été confiée au Yémen. Peu importe que la chronologie de l’affaire ne soit pas si simple, que la revendication émise par AQPA soit authentique mais ne réponde pas à toutes les questions relatives aux différentes étapes du projet. Les frères Kouachi étaient, sans le moindre doute, directement connectés à une organisation constituée, combattue depuis des années et considérée comme l’élite du jihad mondial.

De l’autre côté, Amedy Coulibaly, jihadiste sincère mais sans lien avec des organisations actives sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), revendiquant dans une vidéo posthume ses actions « au nom de l’Etat islamique », est typique de ces jeunes hommes en rupture (« en recherche », dirait le Père Albert) que l’on observe dans et autour du jihad depuis le début des années ’90.

Coulibaly et les frères Kouachi ont tout et rien en commun. Leur formation est différente, leurs connexions sont différentes, leurs parcours sont différents, et pourtant les voilà réunis, d’abord autour de figures de la mouvance, puis d’un projet. Ils ne sont évidemment pas les premiers jihadistes à créer des relations inattendues, et j’ai déjà tenté d’expliquer sur ce blog que la force de la mouvance venait de sa constante recomposition. A la différence d’un fonctionnaire ou d’un militaire, auxquels sont attribués des missions précises dans des environnements donnés, les jihadistes sont souvent connectés à plusieurs cellules, et s’auto activent. Les réseaux que l’on dessine autour des émirs sont en 3D.

On me pardonnera de reprendre ici une modélisation effectuée par la DSGE en 2003 autour des différents cercles du jihad. J’en parle avec d’autant plus d’admiration que j’étais alors loin des bureaux où a été conçue cette théorie et que je n’en ai appris l’existence qu’en lisant la note qui la décrivait. Je prends la liberté de reproduire ici le schéma explicatif – assorti d’un 4e cercle dont j’ai eu l’idée en 2005, après mon retour à la maison mère. Un ami encore en activité évoque, pour sa part, des matriochkas. L’illustration est d’une rare pertinence, puisqu’elle illustre parfaitement à la fois ce passage d’un groupe puissant à des acteurs plus petits et, surtout, l’effet de surprise presque sans fin.

Les 4 cercles du jihad
Les 4 cercles du jihad

La théorie des trois cercles du jihad, initialement conçue pour appréhender Al Qaïda, et qui mériterait, à l’occasion, d’être confrontée au fonctionnement de l’Etat islamique et de ses wilayas lointaines, schématise le fonctionnement de la mouvance jihadiste. Elle place au cœur AQ, l’organisation fondatrice et fait rayonner autour d’elle deux cercles concentriques, le 1er figurant les groupes proches d’AQ mais indépendants (2e cercle) puis, plus éloignés encore, les groupes inspirés par AQ mais sans lien organisationnel (3e cercle). En 2005, à la suite du vif débat au sein de la communauté française du renseignement au sujet des attentats de Madrid, mes collègues et moi avions postulé qu’un 4e cercle, composé de petites cellules autonomes, voire d’individus isolés, était susceptible de voir le jour quand la cause aurait encore gagné en adhésion. L’attaque, le 3 février à Nice, de trois soldats engagés dans l’opération Sentinelle relève, par exemple, du 4e cercle, tout comme les attentats déjoués de Birmingham (2012).

Cette modélisation, une fois de plus, n’est pas née un soir de pluie mais découle du besoin de comprendre comment fonctionne l’adversaire afin de catégoriser les différents acteurs. De même qu’on peut garder dans des bureaux les plus beaux esprits sans leur donner le moindre renseignement, on peut envoyer sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) les opérationnels les plus capés sans la moindre instruction ou la moindre idée de manœuvre. Analyser pour agir reste la clé de toute stratégie un tant soit peu ambitieuse.

Si on applique ce modèle aux attentats de Paris (en postulant que la relation de Coulibaly avec l’EI est virtuelle, malgré les communiqués du groupe saluant ses attentats – et aussi ceux du tandem Kouachi, ce qui en dit long), on réalise que les deux frères peuvent être intégrés au 2e cercle, en tant que membres (ou anciens membres) de la plus puissante franchise d’Al Qaïda, tandis que Coulibaly appartient sans ambiguïté au 4e cercle. S’il s’était rallié aux Kouachi, et s’il avait été adoubé, même à distance, par AQPA, il aurait rejoint le 2e cercle. Sauf que non, au contraire. Tout en demandant à se coordonner avec les Kouachi, formés et entraînés par AQPA, il a agi au nom de l’Etat islamique et n’a pas été intégré à la manœuvre. Ses meurtres sont commis parallèlement à ceux des Kouachi, et ils n’ont pas la même logique. Les Kouachi tuent des satiristes, quand lui veut s’en prendre à la communauté juive française.

Si j’osais (allez, je me lance), j’écrirais même que la séquence de violence dans Paris et sa banlieue, si elle a été traitée pour des raisons opérationnelles évidentes par les autorités comme un seul évènement cohérent, semble en réalité avoir été la réalisation concomitante de deux projets terroristes coordonnés aux buts et motivations différentes – mais convergentes. La vraie nouveauté est là, et elle donne le vertige, puisqu’on voit des équipes, liées mais autonomes, chacune ayant ses propres connexions avec le jihad mondial, frapper ensemble. Les idéologues voulaient des actions d’intensité basse ou moyenne afin d’éviter la détection par les services, et voilà que leurs combattants, comme souvent, dépassent les querelles politiques entre AQ et l’EI et recréent des opérations à fort impact en associant des projets relativement modestes.

Plus que jamais, donc, il n’y a pas de second couteau dans le jihadisme et la menace terroriste ne cesse de prendre des formes nouvelles tout en faisant appel à des mécanismes identifiés de longue date. Je pourrais ainsi vous infliger une autre digression sur le fonctionnement des réseaux jihadistes en tant que gangs urbains, mais je vous sens lassé et je ne peux que vous renvoyer à ce vieux post. Cette autre grille de lecture, elle aussi moquée, a pourtant donné des résultats concrets, à commencer par quelques démantèlements.

Face à ces défis, il n’est pas inutile de rappeler le fascinant mélange d’excellence tactique et d’impuissance politique de nos services. Fidèles à un réflexe typiquement français, et afin de briser l’apparente malédiction, certains nous promettent déjà des lois sur le terrorisme et le renseignement. Il n’est pas certain que la logorrhée législative ait jamais rien réglé, surtout dans ce pays, mais elle permet de briller, de s’agiter à la tribune et de prendre des airs importants en s’adressant à des directeurs généraux – à qui on ne le faut pourtant pas mais qui n’ont guère le choix. Les lois nouvelles permettent aussi d’ignorer les dysfonctionnements anciens et de garder soigneusement sous le tapis les échecs ou les impasses. Le contrôle parlementaire, oui ! Les questions qui fâchent, non !

Jihad mécanique

Sortent également des chapeaux des initiatives plus ou moins heureuses. Tenter de déconstruire le discours jihadiste, même si le projet est bien tardif, est ainsi une excellente idée, à condition de pouvoir être aussi imaginatif que le sont les terroristes et de tenir sur la durée. On ne peut, en revanche, s’empêcher d’observer avec incrédulité les actuels projets en milieu carcéral.

La prison est un des problèmes centraux, identifiés de longue date, de la lutte contre le jihadisme. Les incarcérations, si elles peuvent ponctuellement décourager les condamnés, sont souvent perçues comme un passage obligé, voire nécessaire, et même un rite d’initiation. Elles permettent de recruter, de tisser des contacts, de réfléchir à la suite en attendant la libération et le retour aux affaires. Regrouper les jihadistes condamnés dans des centres pénitentiaires spécifiques paraît donc relever du bon sens (« Ensemble, ils ne pourront pas se radicaliser puisqu’ils le sont déjà. Gégé, la petite sœur ! »), mais personne, au moins publiquement, n’a posé les questions gênantes qui viennent naturellement à l’esprit. Qu’en est-il, par exemple, des justifications légales au regroupement de détenus condamnés pour leur implication dans le jihad ? Qui a pris en considération les éventuelles objections, en France ou au sein des institutions européennes ? Qui a anticipé les conséquences de la mise en place, dans le pays qui prétend être le plus sourcilleux en matière de Droits de l’Homme, de ce que le monde ne tardera pas à qualifier de Guantanamo gaulois ? (#Guantanamix ?) Qui a conscience que placer des lions dans la même cage, sauf à ne jamais les faire sortir, ne va pas les transformer en agneaux ?

La question centrale, essentielle, fondamentale, pour l’ennemi comme pour nous, est celle de la logique de notre lutte contre le jihadisme. Au lieu de nous bassiner avec les lieux communs les plus éculés, les glorieux défenseurs de la République feraient bien de s’interroger sur ce qui se trame. Le terrorisme est un crime, traité par notre code pénal (que nombre de nos concitoyens devraient lire, d’ailleurs, on y apprend un tas de trucs intéressants), mais l’islamisme radical, à ma connaissance, n’est pas sanctionné. Si on rassemble dans des prisons dédiées les terroristes islamistes radicaux – communément appelés jihadistes, si on les soumet à des programmes de déradicalisation alors que ni les types d’Action Directe, ni ceux de l’ETA, ni ceux de l’OAS n’ont eu à en suivre, ne va-t-on pas, plus ou moins insensiblement, glisser vers une République autoritaire ? La démocratie ne signe-t-elle pas son propre constat d’échec quand elle doit contraindre ses opposants à se rééduquer, non pas pour ce qu’ils ont fait mais aussi pour ce qu’ils pensent, et donc, pour ce qu’ils sont ?

Il y a la une dérive particulièrement préoccupante, et, outre que je suis d’un grand scepticisme au sujet de l’efficacité des projets de déradicalisation, je ne peux cacher un certain malaise. Sous prétexte de déradicalisation, en effet, il ne s’agit de rien d’autre que de rééducation politique. A l’issue de sa peine de prison, un jihadiste ne présentant aucun signe d’apaisement sera-t-il maintenu en détention « par prévention » ? Et qui saura dire s’il ment, au contraire ?

Inventer le délit d’opinion et des cycles de rééducation représente exactement ce que les terroristes veulent ce que nous fassions : modifier nos lois, notre modèle social et politique afin de les écraser encore plus durement et justifier un peu plus leur lutte. A l’inverse, ne rien faire n’est pas la solution, mais je n’ai pas, évidemment, de réponse. Je peux seulement m’amuser des roulements d’yeux affolés de nombre de nos dirigeants qui, après avoir interdit d’interdire, avoir nié les immenses difficultés de notre système éducatif, découvrent que le respect du savoir n’est pas un réflexe fasciste, que l’ordre est nécessaire à une société, que l’indispensable lutte contre le racisme s’est transformée en une novlangue faite de slogans creux.

On pourrait également, avec le recul offert par plus d’un siècle de démocratie, penser que le terrorisme est consubstantiel à nos sociétés ouvertes. A quoi bon, en effet, tuer dans une dictature des citoyens qui ne votent pas et dont, après tout, on se moque bien des états d’âme ? Quand on est un groupe politique radical, dans une démocratie, les lois vous empêchent le plus souvent de vous présenter aux élections, et il ne vous reste plus qu’à frapper l’opinion publique afin de toucher, par ricochet, le pouvoir.

Il ne s’agit pas, évidemment, de minimiser la nécessité d’une lutte anti terroriste sans merci, mais il ne peut être question de tomber dans la sidération, et il faut envisager froidement la menace jihadiste. Elle en dit, après tout, long sur nous, sur notre capacité, au-delà des grands rassemblements citoyens, à ne pas céder aux sirènes d’un républicanisme autoritaire, d’une laïcité trop agressive, de la mise en place, sournoisement, d’une doxa qui ne nous servira pas et pourrait même nous faire perdre ce que nous chérissons plus que tout : être des Français, porteurs, dit-on, de valeurs, d’une histoire, amoureux du débat, de la polémique, du ricanement. A quoi bon saluer la mémoire de Charlie Hebdo ou vanter la diversité de nos disparus pour, ensuite, censurer Internet et réinventer la rééducation politique ?

Allez, tous au bar – et ne tirez pas.

Les trois jours du pigeon

Les quelques jours qui viennent de s’écouler ont, bien plus que nombre d’articles savants ou de notes parfaitement renseignées, illustré l’impact de la menace jihadiste sur nos vies. Les drames successifs de Joué-Lès-Tours, Dijon puis Nantes, par leurs caractéristiques comme par le contexte dans lequel ils sont intervenus ont, un instant, fait redouter le pire. Passés les premiers moments de stupeur, et quand les premiers éléments recueillis ont mis en évidence l’absence de liens entre les événements, sont restées des impressions plus que troublantes.

Alors que certains commentateurs irresponsables en étaient déjà à accuser les autorités de mollesse (en oubliant avec quelle magnanimité ils avaient pardonné aux précédentes le stupéfiant naufrage de l’affaire Merah), les pouvoirs publics ont multiplié les annonces, les déclarations rassurantes (ou se voulant telles) et les appels au calme. Au regard de l’examen froid des faits, l’annonce du renforcement – par ailleurs traditionnel – des patrouilles armées dans nos gares a pu paraître un brin exagérée. Ce sont surtout, en réalité, les appels à la vigilance du Président et des membres les plus éminents du gouvernement qui ont retenu l’attention. Pourquoi, en effet, réagir avec une telle énergie alors que, sur les trois drames du week-end, un seul peut être lié au jihad, les deux autres relevant plutôt de la pathologie mentale – comme le montre ce rapide tableau récapitulatif ?

L'attentat est-il caractérisé dans ces trois affaires ?
L’attentat est-il caractérisé dans ces trois affaires ?

L’important, malgré les morts, malgré les blessés, malgré le choc et les questions autour de ces trois événements, est ailleurs. La menace terroriste, en effet, est devenue un élément presque constitutif de nos sociétés, sans rapport avec les pertes humaines qu’elle occasionne réellement ici. Les habitants du Nigeria, d’Irak, de Syrie, du Pakistan ou de Libye savent bien, eux, que le jihadisme n’est pas un fantasme relayé par des médias hystériques, et ceux qui ne jugent la réalité d’une menace qu’en la comparant aux accidents de la route ou aux grandes guerres européennes du siècle passé démontrent, sans doute sans le vouloir, l’étendue de leur incompréhension du phénomène.

Le terrorisme, comme je tentais de l’exposer ici, est une méthode, un choix tactique au service d’une cause. Oublions la cause, et restons sur la méthode. Un acte de terrorisme, (attentat à l’explosif, fusillade aveugle, prise d’otages, peu importe) vise à produire un effet politique par la violence, plus ou moins aveugle, plus ou moins maîtrisée, exercée sur une cible. Inutile, ici, de rentrer dans les catégorisations, mais il faut retenir que l’effet politique recherché ne peut être obtenu que si l’acte de terrorisme réalisé a eu des témoins et s’il a retenu l’attention des autorités. Faites exploser demain un cabanon de jardin sans que quiconque puisse en témoigner, et sans qu’aucune perte soit à déplorer, et votre appel à l’AFP pour revendiquer votre action au nom d’Al Qaïda dans la Somme ou de la Wilaya Haute-Normandie sera, au mieux analysé par la SR locale de la Gendarmerie, au pire mis de côté par le standardiste. Il fera, en tout cas, bien rigoler dans les bureaux de l’UCLAT.

Votre attentat, s’il n’est pas le plus meurtrier de l’histoire, doit avoir un sens, et une revendication crédible s’inscrivant dans un contexte particulier. Plus vous êtes crédible, moins vous avez besoin de provoquer un carnage pour entamer le dialogue politique que vous recherchez avec la cible que vous frappez. Vous pouvez, naturellement, opter pour le carnage – les exemples sont nombreux – mais vous recherchez alors, plus qu’une prise de contact, plus que le rappel de votre existence, un effet majeur : une mobilisation internationale, le déclenchement d’une répression sauvage ou d’un conflit armé, une crise politique profonde. Les attentats du 11 septembre en sont l’exemple le plus évident, déclencheurs d’une guerre en Afghanistan – et de bien d’autres choses ailleurs – dont on nous dit qu’elle est achevée alors qu’il n’en est rien.

Et maintenant, la guerre

Depuis plus de vingt ans que le terrorisme islamiste radical s’en prend aux intérêts occidentaux, il n’a fait que gagner en puissance et en maîtrise opérationnelle en s’adaptant aux évolutions des services de sécurité et de renseignement. Pour des raisons que j’ai déjà évoquées à plusieurs reprises, la mouvance jihadiste a abandonné les réseaux massifs dans le monde occidental et privilégie depuis une dizaine d’années les petites cellules ou les actions isolées – qu’il convient de ne pas confondre avec les loups solitaires, fantasme ultime des commentateurs et crainte permanente des responsables sécuritaires.

Déjà, dans les années ’90, Oussama Ben Laden préconisait le recrutement de volontaires au sein des communautés musulmanes majoritaires dans les pays visés. Cette approche ethnico-culturelle, qui rejoignait la réalité sociale des réseaux préexistants, visait non seulement à utiliser au mieux les bassins de recrutements potentiels mais aussi à jouer sur les inévitables rancœurs économiques ou politiques attachées à des populations anciennement colonisées et majoritairement confrontées à des situations difficiles (chômage, racisme ou discriminations rampantes, tensions religieuses et/ou communautaires). La volonté, exprimée bien avant les récents communiqués de l’Etat islamique, d’employer des individus isolés « sur les arrières de l’ennemi » a été au cœur de la stratégie d’Al Qaïda à la fin des années 2000, et principalement mise en œuvre par AQPA. Sans nier le particularisme de l’Etat islamique, il serait bon de se rappeler que certaines des caractéristiques les plus contemporaines du jihadisme ont été définies et mises en œuvre par le groupe saoudo-yéménite, qu’il s’agisse des innovations opérationnelles ou de la communication professionnelle. Dabiq, la revue de l’EI, doit ainsi beaucoup à Inspire, mais c’est un autre sujet.

Inspire Dabiq

La multiplication des cas de jihadistes isolés, bien que rarement solitaires, doit tout autant à l’évolution du contexte sécuritaire occidental qu’à celle de la mouvance elle-même, recrutant de plus en plus largement et diffusant de plus en plus aisément, malgré les tentatives de la bloquer, sa propagande. De plus en plus de volontaires n’ont plus besoin d’être au contact direct d’un imam radical pour choisir la voie du jihad, et on sait, depuis l’affaire d’Ottawa, que les priver de passeports pour les bloquer ne peut que conduire à agir ici – puisqu’ils ne peuvent aller là-bas. Ça semblait logique, mais la logique ne touche que rarement les législateurs plus désireux d’esbroufe que de résultats. On ne se refait pas, me direz-vous, et vous aurez raison, comme toujours.

Du coup, à quoi assistons-nous ? A la rencontre d’un phénomène de recrutement massif, bien que passablement désordonné, et d’un contexte politico-sécuritaire tendu, même de façon irrationnelle. D’un côté, comme le souligne Raffaello Pantucci ici, la menace terroriste réelle dans nos pays pourrait bien être en baisse si on prend en considération les pertes humaines et les dégâts matériels potentiels ou la nature des acteurs de  la violence. Mais, d’un autre côté, en raison de la perception que nous avons de la puissance des groupes jihadistes, au Moyen-Orient, au Pakistan ou ailleurs, la menace terroriste ressentie est en hausse. Ceux qui se refusent toujours comprendre que le terrorisme, au-delà des considérations tactiques, est aussi un phénomène politique sont condamnés à répéter en boucle les mêmes grommellements de vieux bougons. Les jihadistes ont choisi le terrorisme – et la question est posée, en passant, de savoir si le terrorisme est consubstantiel du jihadisme ou si on peut être un jihadiste sans être un terroriste – et ce choix opérationnel est politique. De même, en face, les gouvernements et les populations visées sont également des acteurs politiques, et par là même leur réaction peut échapper à la rationalité basique que certains souhaiteraient les voir manifester. Le bon sens, censé être la chose du monde la mieux partagée, n’est pas une valeur en hausse.

Le paradoxe visible ici est fascinant. En raison de la menace jihadiste initiale, les Etats occidentaux ont pris des mesures qui, si elles sont incapables de freiner les recrutements de terroristes, empêchent pour l’heure la réalisation d’attentats majeurs. Du coup, les organisations terroristes désireuses de frapper en Occident ont choisi de réduire leurs ambitions opérationnelles en optant, non plus pour des opérations de grande ampleur (qu’elles réalisent ailleurs, en Inde, au Kenya, au Pakistan) mais pour de petites actions, moins meurtrières mais visiblement imprévisibles et donc génératrices d’une peur plus ou moins diffuse. L’efficacité des politiques sécuritaires a, sans surprise, fait évoluer la menace, désormais moins sanglante en Europe ou aux Etats-Unis mais tout autant, si ce n’est plus, politiquement redoutable. Plus nous sommes efficaces, plus nos concitoyens ont peur. Et si nous sommes moins efficaces, si le pire se produit, leur sentiment se verra conforté alors qu’aucun des succès enregistrés ne les rassure.

La situation actuelle constitue un authentique succès pour la mouvance jihadiste, ses organisations, leurs chefs, leurs idéologues comme leurs membres les plus humbles. Il ne leur est plus nécessaire de recruter des terroristes, d’envoyer des professionnels ou de construire des réseaux. Leur vision du jihad séduit désormais sans effort, pousse à l’action, inspire des militants sincères, mais habille aussi la folie ou l’errance personnelle d’individus fragiles. Bertrand Nzohabonayo voulait-il, au-delà de sa sympathie affichée pour le jihad syro-irakien, commettre un attentat contre des policiers français, symboles de l’ordre républicain ? On n’en sait rien. Les deux agresseurs de Dijon et de Nantes le voulaient-ils ? Non, et pourtant les trois événements se sont mêlés pour produire un effet politique incontestable. La vérité est sans doute trop douloureuse à énoncer : ce n’est pas parce que ce ne sont pas des terroristes que ça n’est pas du terrorisme. Dabiq, d’ailleurs, ne s’y trompe pas et compte déjà Bertrand Nzohabonayo parmi ses héros du moment. La récupération politique est une pratique partagée par tous, et elle est facilitée par le contexte. Quelques jours avant l’affaire de Joué-Lès-Tours, on massacrait des enfants à Peshawar, on prenait des otages à Sydney et on s’en prenait à des centres culturels français à Kaboul et à Gaza. Difficile de ne pas voir là la manifestation d’une menace globale directe.

Bilal Un des nouveaux héros de Dabiq

La question de la folie, d’ailleurs, mériterait bien plus de réflexions que les propos de café du commerce de certains (très) hauts fonctionnaires tant les conclusions hâtives, au-delà des cas avérés de pathologie mentale, font fi d’innombrables travaux sur les phénomènes de violence collective ou sur, mais c’est sans doute un détail, quelques millénaires de violence humaine. Il s’écrit même des choses très intelligentes, ici ou , mais leurs auteurs ne sont pas publiés au Seuil ni invités à l’INHESJ. On se demande bien pourquoi.

Le moindre acte de violence paré des atours du jihad mobilise donc, désormais, médias et commentateurs, provoque des avalanches de fortes réflexions et nourrit les certitudes de ceux qui, au sein de la classe politique ou de la société civile, voient un terroriste derrière chaque Français d’origine étrangère ou, au contraire, sont persuadés que tout cela relève d’un vaste complot judéo-américain visant à nuire à l’islam. Le jihadisme fait peur sans qu’il ait besoin de réellement frapper, et c’est d’autant plus un succès pour lui qu’il est, pour l’instant – mais pour l’instant seulement – incapable de faire autre chose dans nos pays.

A la fébrilité de la population et de la presse a rapidement fait écho celle de nos gouvernants. Leur adversaire déclaré, qu’ils combattent au Sahel, en Libye ou en Irak, comme l’ont fait leurs prédécesseurs sur d’autres théâtres, provoque des effets politiques sans rapport avec les efforts qu’il déploie pour les obtenir. Si le jihad est loin d’avoir triomphé, on ne peut en revanche ne pas penser que ses fondateurs ont pris l’avantage tant leur lutte a gagné en ampleur et en visibilité. Les appels à la raison sont donc capitaux, mais ils ne doivent pas se tromper d’objet : la question n’est pas de savoir si Machin ou Truc sont des terroristes mais bien de tenir la position, de se montrer ferme et réfléchi afin de faire preuve, comme l’écrivait Joseph Henrotin en 2007, de résilience. Le pire, en effet, est sans doute à venir. L’inquiétude visible de nos dirigeants n’est pas liée, en effet, à une hypothétique faiblesse, mais à la lecture de signaux (très) inquiétants relayés par les services de sécurité et de renseignement.

A Paris comme à Londres, la question n’est plus de savoir si un attentat majeur va être commis mais quand et où. Très probablement, d’ailleurs, ne sera-t-il pas réalisé par un réseau structuré, espèce devenue excessivement rare et que les policiers tentent d’éradiquer, mais par une poignée de terroristes isolés, réunis au sein d’une cellule ponctuelle. Alors que les responsables sécuritaires sont plus que jamais mobilisés pour empêcher une telle occurrence, les responsables politiques planifient d’ailleurs déjà la réponse politique à une crise qui sera en proportion du choc subi. Les dirigeants britanniques ne cachent plus la vérité à leurs concitoyens, comme ils le faisaient en 2004, quelques mois avant les attentats du mois de juillet 2005. Nos propres gouvernants, fidèles, quant à eux, à la ligne officielle traditionnelle, préfèrent affirmer que l’Etat, omnipotent et intrinsèquement infaillible, ne cèdera pas, comme à Azincourt, comme face au Reich ou au nuage radioactif de Tchernobyl. Les tensions sociales et politiques françaises mériteraient sans doute une autre approche, mais est-elle encore possible ?

Il faut, en tout cas, accepter que les jihadistes isolés, les cellules d’amateurs et les esprits dérangés se réclamant de la cause ne sont qu’un des visages de la menace. Il est encore bien trop tôt pour affirmer que les actions de faible intensité observées à Boston, Bruxelles ou Woolwich sont tout ce que le jihadisme peut nous infliger. La lutte va donc se poursuivre, et croire qu’un seul camp marquera des points serait la marque d’un terrible aveuglement.

Le renseignement au cinéma : les idées… originales

Mars 2001. Nous avons un nouveau chef. Il a été nommé là par surprise, après le départ brutal du précédent, épuisé par la médiocrité du commandement, et il a rapidement pris ses marques. Sa réputation est exécrable, et on le dit autoritaire, brutal, plein de morgue, tout en lui reconnaissant de beaux succès sur le terrain. Préférant de loin une séance chez le dentiste à un passage de frontière sous un faux nom, je ne peux, pour ma part, dissimuler mon admiration, malgré tous ses défauts, pour cet homme dont la carrière est déjà en passe de devenir légendaire et que j’ai eu le privilège de voir travailler de près, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Ses goûts personnels le conduiraient sans doute plus vers les activités des services syriens ou iraniens ou les agissements des mouvements radicaux palestiniens que vers nos jihadistes, auxquels il ne comprend manifestement rien, mais l’actualité le pousse à s’intéresser à nous et à nos réseaux hermétiques. Très vite, nous comprenons qu’il ne le fait pas parce qu’il est persuadé que cette menace doit être gérée en priorité, mais bien parce que le sujet est au cœur des préoccupations de certains de nos responsables politiques, de nos cousins policiers et de l’ensemble de nos grands alliés. Que notre service soit à la traîne en matière de mobilisation est une chose, mais il est impensable que nous ne donnions pas le sentiment d’être mobilisés. A dire vrai, nous le sommes, d’ailleurs, mais nos moyens sont risibles, et aucun de nos chefs, jusqu’au Directeur général, ne nous prend vraiment au sérieux.

Le climat va même se dégrader au printemps, quand il nous sera expliqué que les travaux sur les groupes islamistes exotiques, aux Philippines, au Cachemire, en Indonésie, en Somalie, au Kenya ou au Kurdistan irakien ne présentent aucun intérêt. On nous dira alors que les recherches sur Al Qaïda ne sont d’aucune utilité, et certains d’entre nous devront même batailler de longues journées pour sauver le groupe d’analystes qui se démène depuis des années au sujet de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Trois mois avant les attentats du 11 septembre, et alors que nos principaux partenaires, au Moyen-Orient ou dans le monde occidental, s’inquiètent ouvertement de la montée en puissance d’AQ ou des rapprochements entre réseaux, nos chefs expriment donc ouvertement à la fois leur scepticisme face à une ahurissante accumulation de signaux et la foi dans leurs anciennes certitudes. Ils auront beau se justifier par la suite, inventer des excuses, réécrire l’histoire, les faits sont terribles et les témoins ne manquent pas.

Je ne suis, pour ma part, pas directement concerné par ce débat. J’ai, en effet, la chance de travailler avec d’autres sur les réseaux jihadistes en provenance d’Afrique du Nord, et là, il n’est pas question de baisser la garde. Peu importe que nos tentatives de modélisation ne soient pas écoutées, si ce n’est pas comprises, puisque nous sommes mobilisés face à la menace terroriste la plus immédiate. On nous laisse une relative autonomie – bien que notre nouveau chef ait déjà la fâcheuse tendance à rependre les dossiers tout seul et à se prendre pour un analyste, ce qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais.

Il a envie de marquer des points, moins pour affaiblir l’adversaire que pour montrer qu’il est à la hauteur et que la machine fonctionne. Le renseignement a aussi une réalité administrative, purement comptable (combien d’opérations ? combien de sources recrutées ? combien de stagiaires convaincus lors des séances de retape ? combien de papiers diffusés ? combien de réunions avec des services étrangers ? etc.) et on ne fait pas une carrière en étant le meilleur connaisseur d’un sujet. On monte les échelons en répondant aux exigences de la gestion d’une machine d’une terrible complexité, et il serait bien vain de protester. Faut-il, après tout, privilégier la mission ou la pérennité d’une structure dont le rôle s’étend bien au-delà de son mandat ? L’excellence permanente étant impossible, faut-il donc tout jouer sur un coup ou essayer de durer, quitte à ne pas toujours être au mieux de sa forme ?

The Wire

Alors que nos camarades s’échinant sur le Lashkar-e-Tayyeba ou Al Qaïda doivent justifier de leur existence, nous sommes confortés dans notre mission. Et il est inutile d’expliquer que le groupe de Francfort, les réseaux suédois ou la cellule d’Abou Doha à Londres sont reliés à AQ, car nous sommes inaudibles. La hiérarchie ne voit que ce qu’elle veut voir, des noms dans des organigrammes incomplets, des cibles à la portée d’un service qui essaye de rapprendre ce que sont les opérations offensives.

En cette belle matinée de mars 2001, nous voilà donc convoqués chez le chef. Nous sommes quatre, peut-être cinq, dans son bureau, à attendre qu’on nous explique l’objet de cette réunion imprévue. Comme à son habitude, il dessine en nous parlant, des triangles avec un œil l’intérieur entourés de rayons de soleil, ou des graffitis moins aisément déchiffrables. Il ne nous a pas convoqués pour nous demander notre avis, ça n’est pas son genre, mais pour nous informer d’une opération dont il a eu l’idée sur une de nos cibles principales.

A force de nous lire et de signer notes ou télégrammes, il sait que la personnalité que nous jugeons la plus menaçante pour nous est le jihadiste algérien Omar Chabani, alias Abou Djaffar, un ancien du GIA devenu le chef des filières maghrébines en Afghanistan et qui œuvre, sans en être membre, pour Al Qaïda. Les policiers français pensent que leur ennemi principal est Abou Doha de Londres, mais nous pensons qu’il s’agit plutôt d’Abou Djaffar, un petit gars ambitieux, déjà capé, qui a connu le feu et entretient des relations avec la fine fleur du jihad européen. Abou Doha est dans le viseur des services de sécurité, mais Abou Djaffar, en Afghanistan, est censé être sur notre théâtre de jeu, loin de l’espace européen et de ses pénibles contraintes opérationnelles ou juridiques.

Comment, donc, allons-nous nous occuper de son cas ? Une coopération opérationnelle avec les Jordaniens, les Américains, ou même les Algériens ? Pas du tout. « Nous allons offrir des cadeaux à sa femme », nous lance, le chef, pas mécontent de son idée.

Le silence se fait. L’épouse d’Abou Djaffar vit toujours en Suède, au sein d’une cellule de sympathisants islamistes radicaux étroitement surveillés par la Sapö. Je suis perdu dans mes pensées. Le chef veut-il la compromettre ? Lui faire passer des messages ? Va-t-il essayer de monter un barnum avec les services suédois, mes alliés préférés ?

Il nous regarde et explique son idée de manœuvre. « Nous savons qu’elle vient d’avoir un bébé, et qu’elle est pauvre. Nous allons lui faire passer des vêtements, des couches, des trucs pour bébé, sans en indiquer la provenance. Ça va attirer l’attention, et ils vont tous se demander d’où ça vient. Nous allons la déstabiliser, elle, pour l’atteindre, lui ». Il jubile, ravi de son idée. Son adjoint ne dit rien.  Il est plus ancien que nous et il a appris à durer sur la passerelle.

Dans l’absolu, le projet de s’en prendre à une cible en visant son entourage n’est pas bête. Il s’agit même d’une méthode classique dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, et elle peut donner des résultats intéressants (merci, ici, de m’épargner les moues écœurées). Tout dépend, évidemment, de la nature de la cible, du contexte, et même des moyens. Comment allons-nous procéder ? Disposons-nous d’une source au contact nous permettant de lancer le projet ? Pourquoi ne pas en discuter avec les Suédois ? On sent le chef impatient de lancer le projet, car il s’agit pour lui de sa première opération dans le domaine en tant que concepteur.

Il sent bien, malgré tout le respect que nous avons – encore – pour lui, que nous ne débordons pas d’enthousiasme. Trop d’éléments inconnus nous échappent encore, et, surtout, nous doutons fortement de l’impact de la manœuvre sur Chabani. Sa crédibilité est solidement établie, ses garants sont nombreux, et parfois prestigieux – dont le propre frère d’Oussama Ben Laden, nous a-t-on dit. S’il ne voit pas la provocation, d’autres la verront pour lui, et lui exposeront. Quel sera d’ailleurs l’effet sur ses actions en Afghanistan de notre attaque périphérique ? Est-on certain que celle-ci portera ? Qu’elle réduira la menace terroriste ?

La réunion s’achève. Quelque chose s’est brisé ce jour-là, lorsque nous n’avons pas bondi d’enthousiasme à l’énoncé d’un projet opérationnel déconnecté du sujet. Dans les semaines qui suivront, sans doute vexé et échaudé, notre chef évoluera dans un sens qu’il n’est pas utile de raconter ici, maintenant, ou même un jour. Mais ceux qui étaient là à cette époque n’oublieront pas le jour où nous avons essayé de casser notre principal adversaire au sein des réseaux jihadistes maghrébins en offrant de la layette à son épouse.

Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)

Tout ce que tu ne tues pas te rend plus faible.

Authentique film de propagande, commandé par la Navy en 2007 pour vanter les mérites des SEALs, Act of Valor, sorti en 2012, mélange l’esthétisme de Tony Scott (filtres, contre-jours, images léchées) et les attachants parti-pris idéologiques (« Massacrez-moi tout ça ») de John Milius, le véritable Walter Sobchak. Tourné en décors réels, aux Philippines, au Costa-Rica, au Mexique et dans plusieurs bases aux Etats-Unis, le film est un gigantesque clip, assumé, à la gloire de cette composante des forces spéciales américaines et mérite, à ce titre, d’être vu, même s’il est loin, très loin, de la qualité de certains films récents, comme Lone survivor ou Zero Dark Thirty.

Act of Valor

Réalisé par deux cinéastes aux CV assez courts, Scott Waugh et Mike McCoy, tous deux cascadeurs, et tous deux réalisateurs en 2007 du documentaire initial, Navy SWCC, consacré au centre de formation des SEALs, Act of Valor aurait pu être une œuvre mineure mais honorable sans le caractère démonstratif de sa mise en scène. Autant, en effet, les très nombreuses scènes d’action sont impressionnantes, autant les passages censés être psychologiques et les professions de foi patriotiques sont d’une lourdeur à faire passer un film de Steven Seagal pour du cinéma d’auteur iranien.

Act of Valor Act of Valor

Act of Valor Act of Valor

Il faut dire que la Navy n’a pas seulement prêté ses bases et son matériel, elle a aussi prêté ses hommes. Les commandos que nous voyons à l’écran ne sont ainsi pas des acteurs professionnels mais de véritables membres des forces spéciales impériales, et on ne peut qu’approuver leur choix de carrière. Les missions secrètes, sans problème, mais la comédie, comment dire… Les dialogues deviennent d’ailleurs plus supportables dès que les quelques acteurs professionnels (Roselyn Sanchez, Alex Veadov ou Nestor Serrano, notamment) s’en mêlent. Reconnaissons cependant qu’on ne se plante pas devant Act of Valor comme devant Hannah et ses soeurs ou Perceval le Gallois.

Si on a le droit de sourire pendant les scènes intimes, force est de reconnaître que les missions de combat sont, du moins pour un amateur tel que moi, très intéressantes. Bénéficiant d’une image magnifique, elles sont par ailleurs d’autant plus impressionnantes que les acteurs sont d’abord des professionnels surentraînés, ayant manifestement fait très tôt le choix de l’action et de l’aventure, et que la caméra les suit partout. On saute donc d’une tranche arrière de C-130, on jaillit des flancs d’un SH-60, on progresse dans des bâtiments délabrés, et on tue l’adversaire de multiples façons, et si possible à l’aide d’une puissance de feu considérable. Faut ce qu’il faut.

Désireuse de montrer l’étendue des savoir-faire de son élite, la Navy s’est fait tailler un scénario sur mesure, mêlant narcotrafic et jihad dans la plus pure tradition des imbécilités habituelles. L’association des deux menaces les plus connues du grand public offre en effet un vaste échantillon de missions d’infiltration et de combat (jungle, zone urbaine, désert, pleine mer ou fleuve), et on réalise soudain, lors d’une fusillade dans un gourbi crasseux, qu’on ne regarde pas un  film mais un jeu vidéo plus réaliste que les autres.

Un petit sourire ?

Act of Valor n’est, en effet, ni plus ni moins, qu’un épisode de Call of Duty (Modern Warfare, ou Black Ops, au choix) ou de Battlefield, et on y retrouve les passages obligés des FPS modernes : combat, exfiltration, succession de théâtres et de milieux, et, évidemment, un scénario d’une rare indigence agrémenté de fortes réflexions sur la vie, la mort, le pouvoir, la virilité, la puissance et toute cette sorte de choses.

Battlefield

L’essentiel n’est pas ici dans l’histoire mais dans l’action. Peu importent les ennemis, du moment qu’on peut les tuer. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace.

Le renseignement au cinéma : les rançons

Un précédent DGSE avait coutume de dire, un imperceptible sourire en coin, que la France ne payait pas de rançons pour ses otages mais qu’elle remerciait. Toute la complexité du monde réside dans cette formule faussement drôle.

Le monde se divise, comme on le sait, en deux catégories : ceux qui tiennent le flingue, et ceux qui creusent. S’agissant des affaires d’otages, il y a ceux qui payent et ceux qui ne payent pas. Une différence s’impose cependant d’emblée : ceux qui creusent ne peuvent nier qu’ils creusent, alors que ceux qui payent nient farouchement qu’ils payent, pour d’évidentes raisons. Payer une rançon revient, en effet, au moins aux yeux de ceux qui refusent de passer à la caisse, à financer le terrorisme et à encourager d’autres prises d’otages. Ils n’ont pas tort, évidemment, mais il doit être noté que cette posture, admirable, présuppose des nerfs d’acier et de solides convictions, et ne souffre aucune exception.

Cette intransigeance est, par exemple, celle de la doctrine officielle américaine, et on est bien obligé de constater, quoi qu’on pense des Etats-Unis, qu’elle est appliquée. L’affaire Bergdahl a bien contribué à fragiliser un peu plus le président Obama, accusé d’avoir violé la règle en négociant avec ses ennemis, mais le fait qu’il les décime depuis 2010 par d’incessants raids de drones et d’opérations spéciales a permis d’évacuer l’accusation de mollesse. Le même a par ailleurs autorisé une opération des forces spéciales en Syrie cet été pour sortir des geôles de l’Etat islamique ses concitoyens. En vain.

La prise d’otage, que j’évoquais déjà (rapidement) ici, est un authentique acte de terrorisme dont la finalité est d’exercer une pression sur un Etat souverain. Il ne saurait être question, dans ces conditions, de négocier, et cette fermeté est pratiquée par nombre de puissances bien décidées à ne pas abdiquer face à la violence de groupes illégaux.

Il existe pourtant une autre posture, tout aussi défendable. La France, ainsi, met un point d’honneur à libérer ses otages, fussent-ils des idiots partis faire une croisière au large de la Somalie ou des humanitaires isolés ou des journalistes plus ou moins prudents, et cette obsession de la sauvegarde de la vie conduit à négocier. Et qui dit négociation dit éventuelle transaction.

La France, officiellement, ne paye pas, en tout cas pas plus que les autres. Au Sahel, par exemple, bien peu ont refusé de céder au chantage du GSPC puis d’AQMI, et les Allemands, en 2003, ont été les premiers à donner de l’argent pour les touristes capturés par Abderrazak le Para. D’autres ont suivi le mouvement, comme l’Autriche, l’Espagne ou l’Italie. La France, pour sa part, sans doute consciente des limites de ses capacités d’action, a choisi de négocier. Elle a largement utilisé ses relais locaux et ses relations plus ou moins cordiales avec ses anciennes possessions (devenues parfois des protectorats), pour trouver les bons interlocuteurs et actionner les bons leviers.

En se pinçant le nez, nombre d’observateurs critiquent la façon dont Paris a décidé de gérer ces affaires, et la presse anglo-saxonne diffuse régulièrement, publiquement effarée, l’estimation des sommes que certains Etats ont versées aux terroristes. Evidemment, dans la mesure où aucun payeur ne se vante de telles démarches, ces estimations, à défaut d’être totalement fausses, participent d’une condamnation morale et politique qui n’essaye pas d’y voir clair. Il ne s’agit pas, ici, de justifier le versement de rançons, mais on pourrait, en revanche, se demander si tout l’argent dépensé est bien allé au fond des poches de Mokhtar Belmokhtar ou du regretté Abou Zeid. Les mêmes qui critiquent les compromissions européennes sont par ailleurs bien silencieux face aux errements de la diplomatie américaine, mais passons.

La question fondamentale est de savoir si les dizaines de millions de dollars et d’euros dépensés par les Etats occidentaux au Sahel ou ailleurs n’ont été versés qu’aux terroristes. La réalité, de fait, est bien plus nuancée.

Comme dans n’importe quelle transaction commerciale d’importance (puisqu’il s’agit aussi de ça), il arrive que le besoin se fasse sentir d’un intermédiaire, un homme de confiance reconnu par les deux parties et qui puisse rapprocher les positions ou aplanir les difficultés. Le cas des prises d’otages est particulier (certes !), puisqu’un des acteurs de la transaction est illégal, et parfois clandestin. Au Sahel, les terroristes, qui maîtrisent le terrain et disposent de nombreux capteurs, se tiennent à distance des forces qui pourraient être tentées par une issue violente. Il s’agit donc, avant toute chose, de déterminer par quel chemin, nécessairement tortueux, on va pouvoir poser les essentielles questions préliminaires : Que voulez-vous ? Pourquoi avez-vous fait ça ? Qu’est-ce qu’on pourrait faire qui vous obligerait ?

L’argent dépensé qui fait tant gronder le New York Times sert donc d’abord à ça. Il achète la coopération des intermédiaires, il prouve la bonne foi (enfin, dans une certaine mesure, évidemment…) et permet de poser les bases d’une négociation que les terroristes ont tout intérêt à faire durer.

L’intermédiation est un business, mais pas comme les autres dès qu’il s’agit de jihadistes et d’otages. Le métier est complexe (gagner la confiance, construire une relation stable à défaut d’être apaisée, ne pas se faire flinguer par les concurrents et les adversaires de toute solution) et requiert du doigté jusqu’au bout, lorsque l’argent a été versé et que les prisonniers sont enfin libres. On trouve là de grands professionnels, des affairistes pistonnés ou des personnalités pour le moins ambigües, comme le sulfureux Moustapha Limam Chafi, conseiller du président burkinabé renversé récemment. Désormais réfugié à Abidjan, l’homme de l’ombre mauritanien, qu’Alger rêve de voir sanctionner par les Nations unies pour ses liens avec AQMI, ne nous sera peut-être plus utile à grand’chose.

On aimerait d’ailleurs lire dans la presse française des réflexions sur les conséquences de la révolution burkinabé sur notre dispositif clandestin au Sahel, mais je suis sans illusion – ou elles alors m’ont échappé et je présente par avance mes excuses à leurs auteurs.

Toujours est-il que la phase finale de la négociation est celle de tous les risques, lorsque l’affaire ne tient plus qu’à un fil, que tous les acteurs convergent vers un seul point et que les otages vont être libérés. C’est un moment d’équilibre sur le fil du rasoir, parfois géré en direct par les DG, alors que la cellule de crise retient son souffle et que les opérationnels sur le terrain se demandent comment ça va tourner. Autant dire qu’il faut avoir mûrement réfléchi au plan.

The Big Lebowski, de Joel et Ethan Coen (1998).

« There is no political solution/To our troubled evolution. » (« Spirits in the Material World », The Police)

Un commentateur affirmait la semaine dernière à qui voulait l’entendre qu’on ne combattait pas le terrorisme par la guerre. Cette puissante pensée lui permettait de dénoncer le supposé suivisme de Paris à l’égard de l’Empire et de s’opposer à la – très discutable – participation française aux opérations en Irak et en Syrie contre les petits plaisantins de l’Etat islamique (EI).

Evidemment, si notre homme avait évoqué Action directe, ou la Rote Armee Fraktion, ou même les cellules du Hezbollah à Paris dans les années ‘80, il eut été impossible de le contredire. Dans notre pays, comme dans toutes les démocraties, le terrorisme relève du droit pénal, et ceux qui le pratiquent font l’objet d’enquêtes, sont parfois arrêtés, puis jugés, et même condamnés avant d’être libérés à l’issue (et sans idée de manœuvre) de leur éventuelle peine de prison.

Mais ça, c’était valable avant, avant que le monde ne change, comme il ne cesse de le faire depuis que les hommes prennent note de ses soubresauts. Depuis un bon paquet d’années, en effet, l’islamisme combattant, devenu jihadisme, défie aussi bien les Etats que les certitudes, et il n’est pas difficile de se tromper quand on analyse les phénomènes d’aujourd’hui avec des outils dépassés ou des grilles de lecture biaisées. A force de se tromper avec une admirable constance, certains feraient même pitié, et on pense à Hernando de Soto, mort malade et perdu sur les rives du Mississippi après une errance de trois ans à travers les Grandes plaines. Il est si aisé de se perdre dans un nouveau monde, les amis.

Pas d’opération armée contre le terrorisme, nous dit-on. Commençons par rétorquer que personne n’a jamais prétendu attendre de solutions politiques pérennes d’une expédition guerrière contre des terroristes. Il existe cependant des moments où la réflexion théorique doit s’effacer devant les nécessités de la gestion des menaces immédiates. Les pompiers déterminent la nature du sinistre avant de le gérer, mais ils ne peuvent pas toujours attendre avant de prendre des mesures. A certains égards, le contre-terrorisme obéit à la même logique, une de ses nécessités étant de ne pas aggraver la crise par de mauvaises réponses.

A-t-on jamais entendu notre stratège reprocher aux autorités algériennes de lutter, les armes à la main, contre le GIA dans les années ’90 ? Et que va-t-il donc objecter aux gouvernants égyptiens empêtrés dans une contre-guérilla inefficace dans le Sinaï ? Ou aux Pakistanais ? Sans doute par modestie, le cher homme s’abstient de donner des pistes et se contente d’appeler à des solutions politiques. Ça tombe bien, dîtes donc, parce que justement tout le monde, en tout cas de ce côté du champ de bataille, préférerait parler plutôt que de courir après des milliers de jihadistes bien décidés à nous combattre et dénués de toute volonté de dialoguer. Mais, pour dialoguer, il se trouve qu’il faut être au moins deux (Attention, ici, une nouvelle alerte conceptuelle)

Comme toujours, ce sont les mêmes qui donnent des leçons de morale, lèvent les yeux au ciel, dénoncent l’immoralité et la violence des Etats occidentaux, mais ils ne voient rien à redire aux opérations armées russes dans le Caucase ou aux rafles géantes réalisées au Xinjiang. Le fait est qu’ils ne raisonnent pas en fonction du phénomène combattu par les uns et les autres mais qu’ils jugent les actions entreprises en fonction de leurs auteurs. Il ne s’agit pas, ainsi, de savoir pourquoi ça marchera ou pourquoi ça ne marchera pas, mais simplement de dire que X a tort parce qu’il est X et que Y a raison parce qu’il est Y. Autant dire que ça ne nous mène pas très loin, et force est de constater que ces commentateurs, comme les vieux messieurs assis au balcon du Muppet Show, font assaut de bons mots et de formules faciles mais ne proposent, in fine, aucune solution, aucune piste. Il faut sans doute voir là comme un aveu involontaire, d’ailleurs.

Tiens, des cochons sur des motos.

Il faudrait, en réalité, que certains finissent par comprendre que les actions armées conduites depuis plus de vingt ans, en Algérie ou aux Philippines, en Afghanistan ou au Mali ne l’ont pas été contre le terrorisme mais contre des groupes jihadistes pratiquant, entre autres choses, le terrorisme. On ne vainc pas le terrorisme avec des B-1B ? Oui, bien sûr, mais on ne vainc pas non plus une guérilla avec des mandats d’arrêt et des commissions rogatoires. Quant au dialogue politique, il est, manifestement, délicat à établir avec des groupes dont l’idéologie vise à notre destruction. Il s’agirait de méditer ça, les gars, au lieu de répéter les mêmes rengaines, de bâcler des lois et d’utiliser des formules creuses, quand elles ne sont pas fausses.

I work for Keyser Söze

C’est, sans nul doute, le meilleur livre paru depuis des années sur la crise sahélienne, et il est pourtant, presque paradoxalement, le récit de l’échec de son auteur. Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien spécialiste de la région, y raconte en effet comment il a tenté en vain, pendant des mois, de s’approcher de Mokhtar Belmokhtar, le légendaire émir jihadiste.

Le Ben Laden du Sahara

Ecrit sobrement, le récit (Le Ben Laden du Sahara. Sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar. Editions de la Martinière, 256 pages, 2014) de ces séjours et de ces rencontres au Nord Mali, y compris pendant l’occupation islamiste de 2012, reflète admirablement la parfaite connaissance qu’a l’auteur de la région, de ses hommes et de ses tensions. Nul dialogue inventé ici, nulle frappe de drone sortie de l’imagination, pas de mise en avant personnelle ou d’entrevue bidonnée, mais une série de chapitres qui, sans être révolutionnaires, n’en sont pas moins précieux.

La description de l’attaque d’In Amenas recèle ainsi des détails éclairants, et on pourra, de même, saluer le récit de la fuite jusqu’en Guinée-Bissau des assassins de quatre Français en Mauritanie, le 24 décembre 2007. Il manque à l’auteur quelques détails sur les circonstances exactes de leur arrestation, mais la tenue du récit mérite d’être saluée. On pourrait également ergoter sur quelques points relatifs aux menaces d’attentats contre le rallye Paris Dakar Le Caire, en 2000, mais l’affaire est ancienne, après tout, et presque anecdotique au vu des événements récents.

Lemine Ould M. Salem ne connaît pas seulement la région, il connaît aussi l’histoire du terrorisme jihadiste bien mieux que de nombreux experts de pacotille, et ses développements au sujet des liens entre le GSPC et Al Qaïda méritent le détour. Les pages consacrées aux relations de Belmokhtar avec le cœur de l’organisation jihadiste, dont le fameux stratège Younis Al Mauritani (que j’évoquais, notamment, ici) sont passionnantes et confirment que l’émir algérien le plus connu n’est pas, loin s’en faut, un criminel opportuniste mais bien un authentique terroriste aux solides convictions.

Un des principaux mérites du livre de Lemine Ould M. Salem est en effet de démonter la thèse, abondamment relayée par certains mais démentie par les faits (dont on connaît, hélas, la faible valeur, ces temps-ci), du narcojihad. Les éclats de rire dans les services ou au Quai ne parviennent décidément pas aux oreilles de certains, dans le monde de l’édition ou celui des médias, et on pourrait le déplorer si on n’avait pas des choses plus importantes à faire. L’auteur montre également que le MUJAO n’est évidemment pas une dissidence d’AQMI mais bien une de ses émanations locales. Ses explications, construites à partir du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et ses réflexions devraient être lues par bien des commentateurs trop souvent entendus en 2012 et 2013.

Ce que Lemine Ould M. Salem nous dit de ses nombreux entretiens sur place avec des jihadistes, ce qu’il raconte de leur façon de faire et de penser, ce qu’il décrit des liens personnels ou claniques qui les unissent par delà les frontières sont des éléments de premier ordre indispensables à qui prétend écrire sur la région. La réalité, on le sait bien, n’est pas décrite dans les saillies de certains.

Un ouvrage qui se dévore, et dont certaines pages, vers la fin, donnent même le vertige tout en forçant l’admiration.

Le renseignement au cinéma : l’infiltration.

L’infiltration est à la fois la hantise et le Graal des services de renseignement, et tous s’ingénient à placer dans le camp d’en face des sources humaines tout en empêchant le dit camp d’en face de faire de même de ce côté-ci du limes.

Le terme, cependant, est souvent mal employé et mérite qu’on s’y arrête un instant. Les mots, après tout, ont un sens et il s’agit de savoir de quoi il est question ici. Une source humaine est un individu recruté par un service, qui le contrôle et peut éventuellement le rémunérer, pour recueillir des renseignements sur des sujets définis et dans un environnement particulier. Personne ne songera à interroger un avocat pakistanais au sujet de la vie politique colombienne, et la source recrutée par une agence spécialisée l’a évidemment été en fonction de ce qu’on appelle communément ses accès (i.e. ses propres sources, pour faire simple), à la suite d’une expression de besoin.

Tous les services de renseignement dignes de ce nom disposent de sources humaines, intrinsèquement clandestines, gérées depuis la centrale ou par un poste, selon des règles gravées dans le marbre mais en respectant les impératifs opérationnels de l’opération. Certaines sources peuvent être vues chaque semaine, d’autres tous les six mois. Certaines sont libres de se déplacer dans le vaste monde et peuvent être traitées dans un pays tiers, tandis que d’autres doivent être vues sur place, ce qui implique les contraintes que vous imaginez.

Le terme de source, d’ailleurs, ne décrit que la fonction de production de renseignement, mais aucunement l’ensemble des autres possibilités offertes, et on préfère utiliser, dans les textes officiels (manuels, doctrines, rapports et autres comptes-rendus), le mot agent. Un agent, en effet, n’est pas statique, et il peut être conduit à manœuvrer pour fournir ce qu’on lui demande. Il pourra même être employé à d’autres fins que la seule obtention de données protégées, et il pourra peser sur son environnement. C’est, par exemple, le cas de Verloc dans le roman de Joseph Conrad L’Agent secret (1907), adapté au cinéma à plusieurs reprises, notamment par Alfred Hitchcock en 1936 et par Christopher Hampton en 1996. J’ai, pour ma part, renoncé à corriger ceux qui confondent espion et agent secret. Le premier, qui est un fonctionnaire (civil ou militaire), manipule (là aussi les mots ont un sens) le second, et il est qualifié d’officier traitant par ceux des esprits qui ne s’arrêtent pas aux clichés les plus éculés.

Sabotage Secret Agent 1996

Toute l’affaire est évidemment illégale, ce qui conduit, tout aussi naturellement, à la dissimuler au regard des services de contre-espionnage étrangers. L’agent manipulé fait parfois bien plus que simplement répondre à des questions (et on revient à Conrad), et l’opération se doit d’être secrète. Une source humaine rémunérée, en effet, n’est ni plus ni moins qu’un citoyen étranger trahissant son pays pour un autre, par conviction, par intérêt ou sous la contrainte. Il n’est pas opportun de revenir sur les méthodes de recrutement d’une source (on pourra toujours aller voir ici), mais il convient avant tout de garder en tête qu’une source humaine rémunérée court de grands risques, tout comme son traitant, et que la chose se pratique donc avec un extrême rigueur. Les erreurs ne pardonnent pas, et si elles peuvent s’achever par l’expulsion de l’espion (ou sa plus ou moins longue incarcération, en fonction de son statut), elles ont d’autres conséquences, infiniment plus dramatiques, pour le traître.

La manipulation d’une source est donc un art délicat, tout en subtilité, faisant appel à des méthodes éprouvées, mélanges de psychologie, de sens politique, d’analyse et de techniques parfois ancestrales. Il reste, cependant, un confort pour le service qui la gère : la source peut, in fine, être sacrifiée et reste, à l’instar de l’équipe du major Dutch, expendable : elle est un moyen, un outil, et on peut s’en débarrasser en cas d’urgence si on décide de s’affranchir de tout sentiment humain. Cela n’arrive cependant pas si souvent, une source humaine pouvant se retourner contre ses (anciens) maîtres et la prudence étant un des maîtres mots de ce métier.

L’agent recruté et manipulé se doit de figurer dans la boîte à outils d’un service de renseignement. On a pourtant connu des agences spécialisées qui, par frilosité, posture morale ou dérive technophile, avaient fait le choix, non pas de l’action et de l’aventure, mais de la coopération internationale (les totems, pour les SR extérieurs français) ou du ROEM/SIGINT afin de ne pas s’exposer. Si la prudence est un maître mot, il ne s’agit pas non plus d’essayer d’accomplir sa mission comme si on pratiquait une activité routinière. La suite des évènements est souvent cruelle.

Il y a mieux, cependant, que la source humaine. Celle-ci, après tout, a été recrutée dans le milieu ciblé par le service de son traitant, et il faut la former aux mesures de sécurité, tenir compte de ses contraintes, écouter ses doutes, gérer sa peur, identifier les vulnérabilités au sein de son entourage, tout en étant conscient qu’elle a des limites. Certains services choisissent donc d’infiltrer les structures ou les groupes qu’ils ciblent à l’aide de fonctionnaires spécialement choisis et entrainés.

Une épée.

La démarche est logique. Pour savoir, comprendre et éventuellement agir, quoi de mieux qu’un insider expérimenté, autonome, capable de gérer seul une grande partie de sa sécurité, formé à la mise en forme des renseignements recueillis et parlant le même langage que l’équipe le gérant à distance. Le dispositif est évidemment tentant, mais il est aussi infiniment plus complexe, lourd et risqué que l’emploi d’une source.

L’agent recruté l’a été dans son milieu, et il est le plus souvent déjà en place, au contact des individus ou de la structure visés. Il bénéficie ainsi de sa propre histoire, ce qui lui permet de résister aux vérifications que ne manqueront pas de faire ses nouveaux amis, dans un groupe criminel, une cellule terroriste ou un mouvement politique clandestin. Il n’est ainsi nul besoin de construire ex nihilo une légende, ni de se préoccuper de la question, fondamentale, de la langue.

L’infiltration d’un policier ou d’un membre d’un service de renseignement est donc, d’entrée, infiniment plus ardue. La personne que l’on tente d’intégrer à un groupe clandestin a un passé, des études, une carrière. Il s’agit alors non seulement de l’effacer de nombre de registres mais de lui recréer une vie, de la couper de son environnement initial afin de lui permettre de gagner la confiance de son objectif. Il lui faut, et c’est véritablement indispensable, non seulement maîtriser la langue mais aussi la culture du milieu que l’on veut infiltrer. Un simple détail peut vous trahir, comme en fait la pénible expérience le lieutenant Hicox dans le par ailleurs très moyen Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino (2009).

Pauvre lieutenant Hicox

La mode est au jihad, mais on oublie bien souvent que l’infiltration est d’abord au service de l’espionnage le plus classique, comme l’ont rappelé des centaines de romans et des dizaines de films plus ou moins réussis, jusqu’à la série télévisée The Americans (2013 – ) mettant en scène des illégaux du KGB. On pourra ainsi revoir, notamment, No way out (Roger Donaldson, 1987) ou La Main droite du Diable (Betrayed, Costa-Gavras, 1988), rapidement mentionné ici, et il faudra surtout se replonger dans les archives Mitrokhine (Le KGB contre l’Ouest : 1917-1991 et Le KGB à l’assaut du Tiers Monde. Agression – corruption – subversion. 1945-1991, de Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine, chez Fayard, 2000 et 2008).

No way out The Americans

Les services luttant contre le crime organisé ont également recours à l’infiltration, dans le but, non pas seulement de comprendre le fonctionnement des groupes criminels, mais de les faire tomber. Des organisations spécialisées comme la DEA – qu’il faut considérer comme un authentique service de renseignement et pas seulement comme une administration répressive – ont érigé cette méthode en véritable art, donnant naissance à une mythologie soigneusement entretenue. Le musée de la DEA, dans la banlieue de Washington, est à cet égard passionnant. L’infiltration a inspiré, au cours des années ’80, deux séries télévisées mythiques, Miami Vice (1984 – 1990) et, surtout, Un Flic dans la Mafia (Wiseguy, 1987 – 1990). Le thème de l’infiltration sera d’ailleurs au cœur de l’adaptation au cinéma de Miami Vice par Michael Mann en 2006, et avec elle toutes les questions liées à la loyauté et au double jeu. Les plus jeunes, quant à eux, pourront lire avec délice Biggles chez l’ennemi, du Capt W.E Johns (1935).

wiseguy Miami vice

Les sources humaines sont naturellement gérées, contrôlées, surveillées, évaluées, testées, mais l’enjeu, comme je le disais plus haut, est bien moindre que lors de l’engagement d’un infiltré. Le fonctionnaire passé de l’autre côté peut, à tout moment, devenir un trophée aux mains de l’adversaire, et à l’échec de sa mission s’ajoutera alors la nécessité de gérer une crise politique. Un espion démasqué devient un otage, et on connaît bien, en France, le prix d’une telle situation.

Infiltré, parfois profondément, l’espion ne peut être laissé seul trop longtemps. Si, pour des raisons évidentes, il lui est souvent impossible de communiquer avec la centrale, il doit pourtant se sentir épaulé, soutenu par une équipe qui peut lui apporter des réponses, contrôler son environnement et même déjouer des pièges ou prévenir des embuscades. La nécessité de ce contrôle, même de loin, est accrue par le besoin, impératif, de se protéger des éventuelles dérives de l’infiltré. On sait, comme le rappelle Jean-Charles Pommier, à quel point la chasse en solitaire est dangereuse, et les risques ne sont pas que physiques. L’équilibre psychologique des infiltrés est parfois soumis à rude épreuve en raison de ce qu’ils doivent faire ou voir (cf., par exemple, Les Promesses de l’Ombre, de David Cronenberg, en 2007), sans parler de leur retournement éventuel par l’adversaire.

Les promesses de l'ombre

La question de la source ou de l’infiltré est, en effet, inextricablement liée à celle du contre-espionnage et de la chasse aux taupes. Les exemples littéraires et cinématographiques sont innombrables, et on pense, évidemment, à Robert Littell, John Le Carré ou Graham Greene. Plus récemment, la série Homeland (2011 – ), qui ne vaut que pour sa 1ère saison, a bien illustré les doutes nés d’une trop longue présence en territoire indien. Les jihadistes, d’ailleurs, n’ont pas tardé à se mettre aux techniques d’infiltration et de subversion. La façon dont Mohamed Merah a pu tromper les policiers qui croyaient l’avoir retourné a tragiquement illustré la façon dont les terroristes, bien moins idiots que certains tentent de nous le faire croire, savent abuser des services engoncés dans leurs certitudes. La douloureuse affaire du camp Chapman, en 2009, avait déjà clairement démontré que les jihadistes faisaient aussi du renseignement, comme semblent le découvrir aujourd’hui certains commentateurs de la crise syro-irakienne.

Je ne m’attarderai pas ici sur l’infiltration pratiquée par les journalistes, même si on ne peut pas ne pas mentionner Tête de Turc (Ganz unten) le livre de Günter Wallraff publié en 1985. En l’espèce, cependant, Wallraff ne s’était pas attaqué à une organisation criminelle clandestine, et son travail visait d’abord à témoigner de la situation des travailleurs clandestins turcs en Allemagne de l’Ouest.

Les infiltrations de groupes jihadistes, pour tout dire, sont rarissimes, et même les services les plus aguerris rencontrent d’immenses difficultés à placer des sources au plus près des centres de décision. En 2007, Omar Nasiri livra dans Au cœur du jihad le récit de ses missions de sources au sein des cellules européennes du GIA puis du jihad international. Le FBI, selon une stratégie qui fait régulièrement jaser, se livre quant à lui à des provocations régulières à l’aide d’agents infiltrés qui permettent d’intercepter des terroristes le plus souvent en devenir. C’est, paraît-il, mieux que rien.

Le cas le plus spectaculaire a été révélé par son principal protagoniste, Morten Storm, en 2012. Biker danois converti à l’islam puis au jihad, il a révélé à la presse qu’il avait été recruté par les services intérieurs du Danemark (le PET), puis qu’il avait œuvré au profit du MI6 puis, surtout, de la CIA qui lui doit la localisation puis l’élimination de l’idéologue d’AQPA Anwar Al Awlaki en 2011. Storm, rémunéré et formé par ces services, n’était cependant pas un fonctionnaire en activité. Le récit de son aventure, Agent Storm. My life inside Al Qaeda and the CIA. (2014), se dévore et est d’une autre tenue que certains textes publiés récemment, sans parler de sa crédibilité.

Il est naturellement possible de s’approcher des jihadistes comme des mafieux ou des groupes politiques clandestins, jusqu’à recevoir leurs confidences ou relayer leurs messages. La chose n’est pas sans risque, mais elle n’a rien à voir avec une véritable infiltration, qui implique d’être sous couverture, et, pour faire simple, de se faire passer pour un autre.

OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, de Michel Hazanavicius (2006).

Je critique pas le côté farce. Mais pour le fair-play, y aurait quand même à dire.

Il y a donc un nouvel otage français aux mains d’un groupe jihadiste, mais il n’est pas question de prendre ici un air blasé car les circonstances sont loin d’être anodines. Je ne reviendrai pas, par pure charité chrétienne, sur les circonstances de l’enlèvement de M. Gourdel, un homme parti faire de la randonnée et louer un chalet en Kabylie, une région où les combats entre l’armée algérienne et les jihadistes n’ont pas cessé depuis vingt ans, et alors que son pays, après avoir entassé les cadavres au Mali et au Niger, a entrepris d’en aligner d’autres en Irak. Qu’il soit écrit ici que les terroristes, comme toujours, sont seuls responsables de leurs actes, et qu’il n’est pas question de leur trouver la moindre circonstance atténuante, sociale, politique ou religieuse.

Mais ne nous égarons pas et alignons plutôt les faits.

Il n’y a pas eu d’otage français en Algérie depuis 1996 et la douloureuse affaire des moines de Tibéhirine. Nul doute, d’ailleurs, que le juge Trévidic, qui doit se rendre à Alger dans quelques jours à ce sujet, y trouvera une ambiance de fête.

M. Gourdel est par ailleurs le premier de nos concitoyens à être détenu par un groupe affilié à l’Etat islamique (EI) syro-irakien. On ne peut pas appeler ça une bonne nouvelle quand on reprend les événements de ces dernières semaines.

Notre concitoyen a également l’insigne honneur d’être détenu par les Soldats du Califat en Algérie (SCA), une aimable troupes d’éclaireurs dissidente d’AQMI, ralliée à l’EI, et dont on dit que des éléments affrontaient l’ANP le long de la frontière tunisienne il y a quelques jours. Ces braves garçons, certes un peu virils, dont on a attendu un signe sur le terrain tout l’été, n’ont pas tardé à réagir à l’implication de la France en Irak (missions de reconnaissance le 15 septembre, frappes le 19). Ils ont surtout eu l’élégance et l’habileté d’enlever Hervé Gourdel AVANT le long communiqué vengeur du porte-parole de l’EI qui appelait à nous frapper, puis d’utiliser les imprécations d’Abou Mohamed Al Adnani au début de leur propre vidéo de revendication, diffusée en fin d’après-midi. (J’ai choisi de ne pas poster cette vidéo, pour d’évidentes raisons). J’ajoute, car c’est important, qu’AQMI et AQPA ont diffusé le 16 un communiqué commun appelant à l’union des jihadistes et à la résistance à l’intervention occidentale en Irak, malgré les différends avec l’EI. Ça commence quand même à faire un paquet d’adversaires sérieux pour les Etats-Unis, la France, et leurs alliés.

Les menaces ne cessaient cependant de grandir contre la France bien avant ces deux communiqués, et même avant les raids de la semaine passée. L’engagement ancien de Paris contre le jihad, sur lequel je ne reviendrai pas, a fait de notre pays une cible de choix, et ce statut durera tant que durera la menace. Ni Mohamed Merah ni Mehdi Nemmouche n’ont eu besoin de raids contre l’Etat islamique pour tuer, à Toulouse, Montauban ou Bruxelles. Il serait sans doute temps d’admettre que nombre de nos lois et de nos décisions politiques nourrissent la haine des jihadistes et que nous ne pouvons, pour l’heure, rien y faire. Peut-être un jour… Nos opérations en Irak (y compris le soutien aux combattants kurdes) ont-elles tout précipité ou simplement confirmé les certitudes des terroristes ? Le plus grave est-il de tuer des jihadistes ou de combattre aux côtés des Etats-Unis ? Je laisse ces questions et leurs réponses aux historiens.

S’agissant de l’Algérie, on peut sans grand risque y rappeler que la volonté de s’en prendre à la France est un élément constitutif de la mouvance jihadiste. Si nos troupes ont tué une poignée de terroristes en Irak, elles en ont éliminé des centaines au Mali, après avoir discrètement aidé le régime algérien à en descendre des milliers. Autant dire que l’image de la France au sein d’AQMI ou du SCA n’était déjà pas très positive avant les frappes du 19 septembre. Je reconnais cependant volontiers qu’elle n’a pas dû s’améliorer depuis. Que voulez-vous ? On ne peut pas avoir que des amis.

L’affaire Gourdel semble d’emblée infiniment plus tendue que tous les dossiers récents, y compris en Somalie, que les autorités ont dû gérer. Il est, pour commencer, impossible de négocier avec le SCA, aussi bien en raison des délais (24 heures de répit avant l’exécution de l’otage) que du terrain (je serais surpris et impressionné que nos services disposent en Algérie d’un réseau de contacts au sein des groupes) et de la nature du groupe des ravisseurs. Dissidents d’AQMI, les membres de ce groupe veulent, en effet, être considérés comme des radicaux d’autant plus inflexibles qu’ils jouent ici leur crédibilité, en Algérie comme aux yeux du monde. Ils ne sauraient donc se réclamer de l’EI pour mollir sur la fin, soudain gagnés par on ne sait quel réflexe humanitaire. On le souhaite, en tout cas. La raison l’emporte parfois. Parfois, seulement.

Il faudrait donc se fier aux autorités algériennes. Alors que la capitale bruisse de rumeurs et que l’appareil sécuritaire a été profondément bouleversé ces derniers jours par une série de brutales évictions et de non moins spectaculaires nominations auprès du président (ou de sa momie, on ne sait pas vraiment), l’émergence d’un groupe inspiré par l’EI est un défi de belle taille. Le régime algérien ne cesse de vanter sa grande expérience, mais le bilan des dernières années n’est pas bon. Outre son échec majeur au Sahel, qui a finalement abouti à ce qu’il redoutait le plus (une intervention française se transformant en présence régionale permanente), il s’est montré incapable de réduire au silence les maquis kabyles, n’a pas réussi à couper les liens des terroristes avec la Tunisie et n’a pas su anticiper la résurgence de cellules jihadistes dans l’ouest du pays, terre historique de l’insurrection islamiste algérienne. L’enlèvement de M. Gourdel, après l’attaque d’In Amenas, est un nouvel échec, tout autant politique que sécuritaire, qui expose au monde le fiasco de la politique de réconciliation nationale et qui montre que le jihad algérien, après avoir été adoubé par Al Qaïda en 2006, est attiré par la rhétorique de l’Etat islamique. Dans un pays dont l’échec socio-économique est consommé, la chose a de quoi, sinon faire frémir, du moins inquiéter. Si j’osais, je pourrais même suggérer que les récents changements au sein des services et de l’armée pourraient être liés aux ambitions de l’Etat islamique, mais je n’en sais rien. La grande affaire du régime algérien, depuis des décennies, n’est pas tant la sécurité du pays que sa propre survie.

Le défi, cependant, n’est pas moins grand pour la France et son Président. La Kabylie n’est pas le Mali, et les moyens d’action y sont inexistants. Puisqu’il n’est pas question de renoncer à notre activisme anti terroriste (il y avait encore une conférence à Paris le 15 septembre, cette fois sur l’Irak, après celle du 17 mai sur le Nigeria – aux résultats mirobolants), il faut se tenir prêt à encaisser le choc, et à en assumer les conséquences. Si l’affaire dure, elle sera pénible et politiquement coûteuse. Si elle prend fin tragiquement, elle conduira à des décisions encore plus dures, à des déclarations encore plus raides, voire à de nouvelles initiatives législatives dispensables. Démontrant son engagement et son impuissance, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a sèchement rappelé que la France n’avait pas peur. Personne n’en doutait, mais il lui a sans doute semblé que ça allait mieux en le disant. Il y a presque trente ans, M. Pasqua affirmait qu’il fallait terroriser les terroristes. Je ne vois pas là un grand progrès.

Face à cette menace, les discours publics n’ont, après tout, jamais été d’une grande subtilité, et je me demande dans quelle mesure il ne serait pas plus digne de simplement esquisser un sourire en coin au lieu de rouler des mécaniques. Nos concitoyens ont cependant le droit de savoir, et leur affirmer que derrière les façades des administrations spécialisées ça s’agite et ça cogite est une des missions du gouvernement. Tout, finalement, est question de dignité.

J’ai commis l’erreur d’être libéré par les services de l’anti terrorisme français.

Dans une tribune remarquée parue dans Le Monde du 17 septembre, le journaliste Pierre Torres a exprimé toute sa colère après les malheureuses révélations récemment diffusées au sujet de Mehdi Nemmouche. Manifestement ulcéré par la publication, y compris dans le fameux quotidien du soir qui l’accueille à son tour, de données confidentielles, M. Torres n’y est ainsi pas allé par quatre chemins. Très justement, il a notamment souligné les dangers accrus qui pèsent désormais sur les otages encore détenus en Syrie depuis les fuites dans la presse, mais n’a, curieusement, pas évoqué les déclarations détaillées de Nicolas Hénin au Point. Il faut sans doute voir dans cette omission l’illustration de la solidarité entre victimes des esthètes turbulents de l’Etat islamique.

Le propos de M. Torres, en réalité, est d’abord une charge virulente contre les « services de l’antiterrorisme français », accusés d’avoir fait fuiter dans les médias, à des fins de basse politique, quelques éléments croustillants du dossier Nemmouche. Journaliste lui-même, Pierre Torres exprime là de solides convictions, que bien peu de faits étayent pourtant. Sans doute les quelques informations ainsi divulguées au sujet de son geôlier ont-elles servi les intérêts des services ou du parquet, mais elles n’ont nullement bouleversé les connaissances que le monde accumule depuis des années, sinon des décennies, sur les jihadistes. Elles n’ont, par ailleurs, guère pesé sur une opinion publique déjà largement convaincue de la réalité de la menace qui rôde. Torres, cependant, ne s’embarrasse pas de précautions oratoires et distribue généreusement les accusations de fuites organisées au profit de l’appareil répressif.

J'ai commis l'erreur de collaborer avec les services de l'anti terrorisme français.

Tout, dans l’anti terrorisme, lui fait horreur : ses méthodes, ses buts, ses moyens, et même ses hommes et ses femmes, à commencer par la procureure Camille Hennetier. Pour lui, d’ailleurs, la chose est entendue : Ce qui est certain, c’est que la seule chose qui puisse justifier la mise en danger des autres otages, c’est que quelqu’un ou quelque institution policière a vu là la possibilité de se faire mousser.

La vision que développe Pierre Torres de la lutte contre le terrorisme est celle d’un des ces militants capables dans un même élan de condamner les excès – parfois réels – des Etats et de porter sur les terroristes un regard pour le moins décalé, oscillant entre mépris et commisération sur fond de clichés sociopolitiques. On se permettra d’estimer que la vision que M. Torres a de Mehdi Nemmouche, bâtie à partir de sa terrible expérience en Syrie, n’est pas d’une grande utilité. Les victimes sont des témoins d’un genre particulier, et on ne leur demande pas de raisonner mais de raconter. C’est cruel, injuste, froid, mais c’est ainsi. La justice, à laquelle M. Torres semble si sensible, fonctionne de cette façon, et il en va de même pour les services de renseignement, peu connus pour leur sensiblerie. La souffrance des victimes ne les concerne pas, elle n’est qu’une part de réalité.

Il ne fait, de toute façon, guère de doute que Mehdi Nemmouche n’est pas un garçon très attachant, et on pourrait même déplorer qu’il n’ait pas connu une fin prématurée en Syrie au lieu d’y maltraiter des otages puis de revenir tuer des innocents en Belgique. Il est, pour autant, possible de douter de la pertinence des réflexions de Pierre Torres :

Du point de vue des organisateurs de cette fuite, l’opération a bien fonctionné. « Jeune-délinquant-Arabe-Syrie-attentat-France-terrorisme-antiterrorisme », toute l’artillerie sémantique est déballée afin de finir de nous convaincre que nous avons toutes les raisons d’avoir peur. Nemmouche n’est pas un monstre. C’est un sale type, narcissique et paumé, prêt à tout pour avoir son heure de gloire. Ses raisons d’aller en Syrie se rapprochaient probablement plus de celles qui, à un certain degré, mènent des adolescents américains à abattre toute leur classe ou certains de nos contemporains à participer à une émission de télé-réalité, qu’à une quelconque lecture du Coran. Ce qu’il incarne, c’est une forme particulièrement triviale de nihilisme. Il est, à cet égard, un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices. L’empilement sans fin de nouvelles lois antiterroristes en est l’une des facettes.

Nemmouche ne serait donc qu’une victime, frappée par l’injustice de nos sociétés occidentales, intrinsèquement racistes et répressives, obsédée par la gloire médiatique. Et les tueurs de masse américains le seraient aussi, d’ailleurs, ce qui ne manquera pas d’intéresser de l’autre côté de l’Atlantique. Le libre arbitre n’est pas une donnée à laquelle M. Torres semble accorder une grande valeur, et toute cette violence, finalement, ne serait donc que le résultat d’un enchaînement de phénomènes sociopolitiques. La pensée marxiste ne manque pas d’attraits, mais convenons qu’il n’est parfois pas inutile de lever la tête des manuels pour se confronter aux réalités, ici ou ailleurs.

La vision du jihad portée par Torres paraît bien caricaturale, et elle sert surtout à flatter sa propre vision du monde. La référence à Big Brother, véritable tarte à la crème, ou à Wikileaks, le Graal des candides (ai-je dit « idiots » ?) en dit long. Dénoncer les impasses ou les dérives de l’anti terrorisme ne devrait pas conduire à accorder aux terroristes le blanc-seing des victimes. Pierre Torres a, évidemment, le droit souverain de s’en prendre à l’arsenal législatif français, mais il devrait le faire avec son cerveau et non avec ses tripes. Je partage sans doute avec lui pas mal de doutes quant à la pertinence de certaines dispositions adoptées par la représentation nationale.

Surtout, il est étonnant de lire l’effroi d’un journaliste devant des révélations publiées par ses confrères. Doit-on comprendre que M. Torres s’étonne de voir en France des informations secrètes sortir dans la presse, et donc, in fine, des journalistes faire leur travail ? Est-il, lui aussi, persuadé, que rien n’est publié dans notre pays sans que quelqu’un de haut placé y ait intérêt ? On aimerait le savoir.

Est-il également choqué lorsque des PV d’audition de personnalités, de tous bords, sortent in extenso dans les quotidiens et les hebdomadaires les plus lus de ce pays, au mépris de tous les principes censés fonder notre système judiciaire ? On aimerait également connaître sa perception de la dangerosité de tel ou tel article, comme lorsque de belles âmes exposent la sécurité de peuples tout entiers en divulguant des données techniques incomprises, sinon incomplètes.

La colère de Pierre Torres est compréhensible, et respectable. Ses attaques auraient sans doute eu plus de poids si elles avaient reposé sur autre chose qu’une poignée de clichés et de raisonnements biaisés. On notera d’ailleurs, l’air de rien, que cette obsession de la manœuvre souterraine, typique d’une certaine pensée, exonère ici, par exemple, les parlementaires ayant accès au dossier Nemmouche (en raison de leurs liens avec les services) et qui portent l’actuel projet de loi. Le mal ne peut venir que des administrations répressives, intrinsèquement liberticides, et pas d’un fonctionnaire du Palais de Justice ou d’un haut fonctionnaire.

La fuite organisée est évidemment possible, et elle ne serait pas la première. La dénoncer de cette façon est cependant bien puéril. La colère de Pierre Torres, qui pourrait être touchante, semble ici déplacée, et presque ingrate. Au moins est-elle sincère. C’est déjà ça.