Le renseignement au cinéma : les idées… originales

Mars 2001. Nous avons un nouveau chef. Il a été nommé là par surprise, après le départ brutal du précédent, épuisé par la médiocrité du commandement, et il a rapidement pris ses marques. Sa réputation est exécrable, et on le dit autoritaire, brutal, plein de morgue, tout en lui reconnaissant de beaux succès sur le terrain. Préférant de loin une séance chez le dentiste à un passage de frontière sous un faux nom, je ne peux, pour ma part, dissimuler mon admiration, malgré tous ses défauts, pour cet homme dont la carrière est déjà en passe de devenir légendaire et que j’ai eu le privilège de voir travailler de près, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Ses goûts personnels le conduiraient sans doute plus vers les activités des services syriens ou iraniens ou les agissements des mouvements radicaux palestiniens que vers nos jihadistes, auxquels il ne comprend manifestement rien, mais l’actualité le pousse à s’intéresser à nous et à nos réseaux hermétiques. Très vite, nous comprenons qu’il ne le fait pas parce qu’il est persuadé que cette menace doit être gérée en priorité, mais bien parce que le sujet est au cœur des préoccupations de certains de nos responsables politiques, de nos cousins policiers et de l’ensemble de nos grands alliés. Que notre service soit à la traîne en matière de mobilisation est une chose, mais il est impensable que nous ne donnions pas le sentiment d’être mobilisés. A dire vrai, nous le sommes, d’ailleurs, mais nos moyens sont risibles, et aucun de nos chefs, jusqu’au Directeur général, ne nous prend vraiment au sérieux.

Le climat va même se dégrader au printemps, quand il nous sera expliqué que les travaux sur les groupes islamistes exotiques, aux Philippines, au Cachemire, en Indonésie, en Somalie, au Kenya ou au Kurdistan irakien ne présentent aucun intérêt. On nous dira alors que les recherches sur Al Qaïda ne sont d’aucune utilité, et certains d’entre nous devront même batailler de longues journées pour sauver le groupe d’analystes qui se démène depuis des années au sujet de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Trois mois avant les attentats du 11 septembre, et alors que nos principaux partenaires, au Moyen-Orient ou dans le monde occidental, s’inquiètent ouvertement de la montée en puissance d’AQ ou des rapprochements entre réseaux, nos chefs expriment donc ouvertement à la fois leur scepticisme face à une ahurissante accumulation de signaux et la foi dans leurs anciennes certitudes. Ils auront beau se justifier par la suite, inventer des excuses, réécrire l’histoire, les faits sont terribles et les témoins ne manquent pas.

Je ne suis, pour ma part, pas directement concerné par ce débat. J’ai, en effet, la chance de travailler avec d’autres sur les réseaux jihadistes en provenance d’Afrique du Nord, et là, il n’est pas question de baisser la garde. Peu importe que nos tentatives de modélisation ne soient pas écoutées, si ce n’est pas comprises, puisque nous sommes mobilisés face à la menace terroriste la plus immédiate. On nous laisse une relative autonomie – bien que notre nouveau chef ait déjà la fâcheuse tendance à rependre les dossiers tout seul et à se prendre pour un analyste, ce qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais.

Il a envie de marquer des points, moins pour affaiblir l’adversaire que pour montrer qu’il est à la hauteur et que la machine fonctionne. Le renseignement a aussi une réalité administrative, purement comptable (combien d’opérations ? combien de sources recrutées ? combien de stagiaires convaincus lors des séances de retape ? combien de papiers diffusés ? combien de réunions avec des services étrangers ? etc.) et on ne fait pas une carrière en étant le meilleur connaisseur d’un sujet. On monte les échelons en répondant aux exigences de la gestion d’une machine d’une terrible complexité, et il serait bien vain de protester. Faut-il, après tout, privilégier la mission ou la pérennité d’une structure dont le rôle s’étend bien au-delà de son mandat ? L’excellence permanente étant impossible, faut-il donc tout jouer sur un coup ou essayer de durer, quitte à ne pas toujours être au mieux de sa forme ?

The Wire

Alors que nos camarades s’échinant sur le Lashkar-e-Tayyeba ou Al Qaïda doivent justifier de leur existence, nous sommes confortés dans notre mission. Et il est inutile d’expliquer que le groupe de Francfort, les réseaux suédois ou la cellule d’Abou Doha à Londres sont reliés à AQ, car nous sommes inaudibles. La hiérarchie ne voit que ce qu’elle veut voir, des noms dans des organigrammes incomplets, des cibles à la portée d’un service qui essaye de rapprendre ce que sont les opérations offensives.

En cette belle matinée de mars 2001, nous voilà donc convoqués chez le chef. Nous sommes quatre, peut-être cinq, dans son bureau, à attendre qu’on nous explique l’objet de cette réunion imprévue. Comme à son habitude, il dessine en nous parlant, des triangles avec un œil l’intérieur entourés de rayons de soleil, ou des graffitis moins aisément déchiffrables. Il ne nous a pas convoqués pour nous demander notre avis, ça n’est pas son genre, mais pour nous informer d’une opération dont il a eu l’idée sur une de nos cibles principales.

A force de nous lire et de signer notes ou télégrammes, il sait que la personnalité que nous jugeons la plus menaçante pour nous est le jihadiste algérien Omar Chabani, alias Abou Djaffar, un ancien du GIA devenu le chef des filières maghrébines en Afghanistan et qui œuvre, sans en être membre, pour Al Qaïda. Les policiers français pensent que leur ennemi principal est Abou Doha de Londres, mais nous pensons qu’il s’agit plutôt d’Abou Djaffar, un petit gars ambitieux, déjà capé, qui a connu le feu et entretient des relations avec la fine fleur du jihad européen. Abou Doha est dans le viseur des services de sécurité, mais Abou Djaffar, en Afghanistan, est censé être sur notre théâtre de jeu, loin de l’espace européen et de ses pénibles contraintes opérationnelles ou juridiques.

Comment, donc, allons-nous nous occuper de son cas ? Une coopération opérationnelle avec les Jordaniens, les Américains, ou même les Algériens ? Pas du tout. « Nous allons offrir des cadeaux à sa femme », nous lance, le chef, pas mécontent de son idée.

Le silence se fait. L’épouse d’Abou Djaffar vit toujours en Suède, au sein d’une cellule de sympathisants islamistes radicaux étroitement surveillés par la Sapö. Je suis perdu dans mes pensées. Le chef veut-il la compromettre ? Lui faire passer des messages ? Va-t-il essayer de monter un barnum avec les services suédois, mes alliés préférés ?

Il nous regarde et explique son idée de manœuvre. « Nous savons qu’elle vient d’avoir un bébé, et qu’elle est pauvre. Nous allons lui faire passer des vêtements, des couches, des trucs pour bébé, sans en indiquer la provenance. Ça va attirer l’attention, et ils vont tous se demander d’où ça vient. Nous allons la déstabiliser, elle, pour l’atteindre, lui ». Il jubile, ravi de son idée. Son adjoint ne dit rien.  Il est plus ancien que nous et il a appris à durer sur la passerelle.

Dans l’absolu, le projet de s’en prendre à une cible en visant son entourage n’est pas bête. Il s’agit même d’une méthode classique dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, et elle peut donner des résultats intéressants (merci, ici, de m’épargner les moues écœurées). Tout dépend, évidemment, de la nature de la cible, du contexte, et même des moyens. Comment allons-nous procéder ? Disposons-nous d’une source au contact nous permettant de lancer le projet ? Pourquoi ne pas en discuter avec les Suédois ? On sent le chef impatient de lancer le projet, car il s’agit pour lui de sa première opération dans le domaine en tant que concepteur.

Il sent bien, malgré tout le respect que nous avons – encore – pour lui, que nous ne débordons pas d’enthousiasme. Trop d’éléments inconnus nous échappent encore, et, surtout, nous doutons fortement de l’impact de la manœuvre sur Chabani. Sa crédibilité est solidement établie, ses garants sont nombreux, et parfois prestigieux – dont le propre frère d’Oussama Ben Laden, nous a-t-on dit. S’il ne voit pas la provocation, d’autres la verront pour lui, et lui exposeront. Quel sera d’ailleurs l’effet sur ses actions en Afghanistan de notre attaque périphérique ? Est-on certain que celle-ci portera ? Qu’elle réduira la menace terroriste ?

La réunion s’achève. Quelque chose s’est brisé ce jour-là, lorsque nous n’avons pas bondi d’enthousiasme à l’énoncé d’un projet opérationnel déconnecté du sujet. Dans les semaines qui suivront, sans doute vexé et échaudé, notre chef évoluera dans un sens qu’il n’est pas utile de raconter ici, maintenant, ou même un jour. Mais ceux qui étaient là à cette époque n’oublieront pas le jour où nous avons essayé de casser notre principal adversaire au sein des réseaux jihadistes maghrébins en offrant de la layette à son épouse.

Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)

Tout ce que tu ne tues pas te rend plus faible.

Authentique film de propagande, commandé par la Navy en 2007 pour vanter les mérites des SEALs, Act of Valor, sorti en 2012, mélange l’esthétisme de Tony Scott (filtres, contre-jours, images léchées) et les attachants parti-pris idéologiques (« Massacrez-moi tout ça ») de John Milius, le véritable Walter Sobchak. Tourné en décors réels, aux Philippines, au Costa-Rica, au Mexique et dans plusieurs bases aux Etats-Unis, le film est un gigantesque clip, assumé, à la gloire de cette composante des forces spéciales américaines et mérite, à ce titre, d’être vu, même s’il est loin, très loin, de la qualité de certains films récents, comme Lone survivor ou Zero Dark Thirty.

Act of Valor

Réalisé par deux cinéastes aux CV assez courts, Scott Waugh et Mike McCoy, tous deux cascadeurs, et tous deux réalisateurs en 2007 du documentaire initial, Navy SWCC, consacré au centre de formation des SEALs, Act of Valor aurait pu être une œuvre mineure mais honorable sans le caractère démonstratif de sa mise en scène. Autant, en effet, les très nombreuses scènes d’action sont impressionnantes, autant les passages censés être psychologiques et les professions de foi patriotiques sont d’une lourdeur à faire passer un film de Steven Seagal pour du cinéma d’auteur iranien.

Act of Valor Act of Valor

Act of Valor Act of Valor

Il faut dire que la Navy n’a pas seulement prêté ses bases et son matériel, elle a aussi prêté ses hommes. Les commandos que nous voyons à l’écran ne sont ainsi pas des acteurs professionnels mais de véritables membres des forces spéciales impériales, et on ne peut qu’approuver leur choix de carrière. Les missions secrètes, sans problème, mais la comédie, comment dire… Les dialogues deviennent d’ailleurs plus supportables dès que les quelques acteurs professionnels (Roselyn Sanchez, Alex Veadov ou Nestor Serrano, notamment) s’en mêlent. Reconnaissons cependant qu’on ne se plante pas devant Act of Valor comme devant Hannah et ses soeurs ou Perceval le Gallois.

Si on a le droit de sourire pendant les scènes intimes, force est de reconnaître que les missions de combat sont, du moins pour un amateur tel que moi, très intéressantes. Bénéficiant d’une image magnifique, elles sont par ailleurs d’autant plus impressionnantes que les acteurs sont d’abord des professionnels surentraînés, ayant manifestement fait très tôt le choix de l’action et de l’aventure, et que la caméra les suit partout. On saute donc d’une tranche arrière de C-130, on jaillit des flancs d’un SH-60, on progresse dans des bâtiments délabrés, et on tue l’adversaire de multiples façons, et si possible à l’aide d’une puissance de feu considérable. Faut ce qu’il faut.

Désireuse de montrer l’étendue des savoir-faire de son élite, la Navy s’est fait tailler un scénario sur mesure, mêlant narcotrafic et jihad dans la plus pure tradition des imbécilités habituelles. L’association des deux menaces les plus connues du grand public offre en effet un vaste échantillon de missions d’infiltration et de combat (jungle, zone urbaine, désert, pleine mer ou fleuve), et on réalise soudain, lors d’une fusillade dans un gourbi crasseux, qu’on ne regarde pas un  film mais un jeu vidéo plus réaliste que les autres.

Un petit sourire ?

Act of Valor n’est, en effet, ni plus ni moins, qu’un épisode de Call of Duty (Modern Warfare, ou Black Ops, au choix) ou de Battlefield, et on y retrouve les passages obligés des FPS modernes : combat, exfiltration, succession de théâtres et de milieux, et, évidemment, un scénario d’une rare indigence agrémenté de fortes réflexions sur la vie, la mort, le pouvoir, la virilité, la puissance et toute cette sorte de choses.

Battlefield

L’essentiel n’est pas ici dans l’histoire mais dans l’action. Peu importent les ennemis, du moment qu’on peut les tuer. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace.

Le renseignement au cinéma : les rançons

Un précédent DGSE avait coutume de dire, un imperceptible sourire en coin, que la France ne payait pas de rançons pour ses otages mais qu’elle remerciait. Toute la complexité du monde réside dans cette formule faussement drôle.

Le monde se divise, comme on le sait, en deux catégories : ceux qui tiennent le flingue, et ceux qui creusent. S’agissant des affaires d’otages, il y a ceux qui payent et ceux qui ne payent pas. Une différence s’impose cependant d’emblée : ceux qui creusent ne peuvent nier qu’ils creusent, alors que ceux qui payent nient farouchement qu’ils payent, pour d’évidentes raisons. Payer une rançon revient, en effet, au moins aux yeux de ceux qui refusent de passer à la caisse, à financer le terrorisme et à encourager d’autres prises d’otages. Ils n’ont pas tort, évidemment, mais il doit être noté que cette posture, admirable, présuppose des nerfs d’acier et de solides convictions, et ne souffre aucune exception.

Cette intransigeance est, par exemple, celle de la doctrine officielle américaine, et on est bien obligé de constater, quoi qu’on pense des Etats-Unis, qu’elle est appliquée. L’affaire Bergdahl a bien contribué à fragiliser un peu plus le président Obama, accusé d’avoir violé la règle en négociant avec ses ennemis, mais le fait qu’il les décime depuis 2010 par d’incessants raids de drones et d’opérations spéciales a permis d’évacuer l’accusation de mollesse. Le même a par ailleurs autorisé une opération des forces spéciales en Syrie cet été pour sortir des geôles de l’Etat islamique ses concitoyens. En vain.

La prise d’otage, que j’évoquais déjà (rapidement) ici, est un authentique acte de terrorisme dont la finalité est d’exercer une pression sur un Etat souverain. Il ne saurait être question, dans ces conditions, de négocier, et cette fermeté est pratiquée par nombre de puissances bien décidées à ne pas abdiquer face à la violence de groupes illégaux.

Il existe pourtant une autre posture, tout aussi défendable. La France, ainsi, met un point d’honneur à libérer ses otages, fussent-ils des idiots partis faire une croisière au large de la Somalie ou des humanitaires isolés ou des journalistes plus ou moins prudents, et cette obsession de la sauvegarde de la vie conduit à négocier. Et qui dit négociation dit éventuelle transaction.

La France, officiellement, ne paye pas, en tout cas pas plus que les autres. Au Sahel, par exemple, bien peu ont refusé de céder au chantage du GSPC puis d’AQMI, et les Allemands, en 2003, ont été les premiers à donner de l’argent pour les touristes capturés par Abderrazak le Para. D’autres ont suivi le mouvement, comme l’Autriche, l’Espagne ou l’Italie. La France, pour sa part, sans doute consciente des limites de ses capacités d’action, a choisi de négocier. Elle a largement utilisé ses relais locaux et ses relations plus ou moins cordiales avec ses anciennes possessions (devenues parfois des protectorats), pour trouver les bons interlocuteurs et actionner les bons leviers.

En se pinçant le nez, nombre d’observateurs critiquent la façon dont Paris a décidé de gérer ces affaires, et la presse anglo-saxonne diffuse régulièrement, publiquement effarée, l’estimation des sommes que certains Etats ont versées aux terroristes. Evidemment, dans la mesure où aucun payeur ne se vante de telles démarches, ces estimations, à défaut d’être totalement fausses, participent d’une condamnation morale et politique qui n’essaye pas d’y voir clair. Il ne s’agit pas, ici, de justifier le versement de rançons, mais on pourrait, en revanche, se demander si tout l’argent dépensé est bien allé au fond des poches de Mokhtar Belmokhtar ou du regretté Abou Zeid. Les mêmes qui critiquent les compromissions européennes sont par ailleurs bien silencieux face aux errements de la diplomatie américaine, mais passons.

La question fondamentale est de savoir si les dizaines de millions de dollars et d’euros dépensés par les Etats occidentaux au Sahel ou ailleurs n’ont été versés qu’aux terroristes. La réalité, de fait, est bien plus nuancée.

Comme dans n’importe quelle transaction commerciale d’importance (puisqu’il s’agit aussi de ça), il arrive que le besoin se fasse sentir d’un intermédiaire, un homme de confiance reconnu par les deux parties et qui puisse rapprocher les positions ou aplanir les difficultés. Le cas des prises d’otages est particulier (certes !), puisqu’un des acteurs de la transaction est illégal, et parfois clandestin. Au Sahel, les terroristes, qui maîtrisent le terrain et disposent de nombreux capteurs, se tiennent à distance des forces qui pourraient être tentées par une issue violente. Il s’agit donc, avant toute chose, de déterminer par quel chemin, nécessairement tortueux, on va pouvoir poser les essentielles questions préliminaires : Que voulez-vous ? Pourquoi avez-vous fait ça ? Qu’est-ce qu’on pourrait faire qui vous obligerait ?

L’argent dépensé qui fait tant gronder le New York Times sert donc d’abord à ça. Il achète la coopération des intermédiaires, il prouve la bonne foi (enfin, dans une certaine mesure, évidemment…) et permet de poser les bases d’une négociation que les terroristes ont tout intérêt à faire durer.

L’intermédiation est un business, mais pas comme les autres dès qu’il s’agit de jihadistes et d’otages. Le métier est complexe (gagner la confiance, construire une relation stable à défaut d’être apaisée, ne pas se faire flinguer par les concurrents et les adversaires de toute solution) et requiert du doigté jusqu’au bout, lorsque l’argent a été versé et que les prisonniers sont enfin libres. On trouve là de grands professionnels, des affairistes pistonnés ou des personnalités pour le moins ambigües, comme le sulfureux Moustapha Limam Chafi, conseiller du président burkinabé renversé récemment. Désormais réfugié à Abidjan, l’homme de l’ombre mauritanien, qu’Alger rêve de voir sanctionner par les Nations unies pour ses liens avec AQMI, ne nous sera peut-être plus utile à grand’chose.

On aimerait d’ailleurs lire dans la presse française des réflexions sur les conséquences de la révolution burkinabé sur notre dispositif clandestin au Sahel, mais je suis sans illusion – ou elles alors m’ont échappé et je présente par avance mes excuses à leurs auteurs.

Toujours est-il que la phase finale de la négociation est celle de tous les risques, lorsque l’affaire ne tient plus qu’à un fil, que tous les acteurs convergent vers un seul point et que les otages vont être libérés. C’est un moment d’équilibre sur le fil du rasoir, parfois géré en direct par les DG, alors que la cellule de crise retient son souffle et que les opérationnels sur le terrain se demandent comment ça va tourner. Autant dire qu’il faut avoir mûrement réfléchi au plan.

The Big Lebowski, de Joel et Ethan Coen (1998).

« There is no political solution/To our troubled evolution. » (« Spirits in the Material World », The Police)

Un commentateur affirmait la semaine dernière à qui voulait l’entendre qu’on ne combattait pas le terrorisme par la guerre. Cette puissante pensée lui permettait de dénoncer le supposé suivisme de Paris à l’égard de l’Empire et de s’opposer à la – très discutable – participation française aux opérations en Irak et en Syrie contre les petits plaisantins de l’Etat islamique (EI).

Evidemment, si notre homme avait évoqué Action directe, ou la Rote Armee Fraktion, ou même les cellules du Hezbollah à Paris dans les années ‘80, il eut été impossible de le contredire. Dans notre pays, comme dans toutes les démocraties, le terrorisme relève du droit pénal, et ceux qui le pratiquent font l’objet d’enquêtes, sont parfois arrêtés, puis jugés, et même condamnés avant d’être libérés à l’issue (et sans idée de manœuvre) de leur éventuelle peine de prison.

Mais ça, c’était valable avant, avant que le monde ne change, comme il ne cesse de le faire depuis que les hommes prennent note de ses soubresauts. Depuis un bon paquet d’années, en effet, l’islamisme combattant, devenu jihadisme, défie aussi bien les Etats que les certitudes, et il n’est pas difficile de se tromper quand on analyse les phénomènes d’aujourd’hui avec des outils dépassés ou des grilles de lecture biaisées. A force de se tromper avec une admirable constance, certains feraient même pitié, et on pense à Hernando de Soto, mort malade et perdu sur les rives du Mississippi après une errance de trois ans à travers les Grandes plaines. Il est si aisé de se perdre dans un nouveau monde, les amis.

Pas d’opération armée contre le terrorisme, nous dit-on. Commençons par rétorquer que personne n’a jamais prétendu attendre de solutions politiques pérennes d’une expédition guerrière contre des terroristes. Il existe cependant des moments où la réflexion théorique doit s’effacer devant les nécessités de la gestion des menaces immédiates. Les pompiers déterminent la nature du sinistre avant de le gérer, mais ils ne peuvent pas toujours attendre avant de prendre des mesures. A certains égards, le contre-terrorisme obéit à la même logique, une de ses nécessités étant de ne pas aggraver la crise par de mauvaises réponses.

A-t-on jamais entendu notre stratège reprocher aux autorités algériennes de lutter, les armes à la main, contre le GIA dans les années ’90 ? Et que va-t-il donc objecter aux gouvernants égyptiens empêtrés dans une contre-guérilla inefficace dans le Sinaï ? Ou aux Pakistanais ? Sans doute par modestie, le cher homme s’abstient de donner des pistes et se contente d’appeler à des solutions politiques. Ça tombe bien, dîtes donc, parce que justement tout le monde, en tout cas de ce côté du champ de bataille, préférerait parler plutôt que de courir après des milliers de jihadistes bien décidés à nous combattre et dénués de toute volonté de dialoguer. Mais, pour dialoguer, il se trouve qu’il faut être au moins deux (Attention, ici, une nouvelle alerte conceptuelle)

Comme toujours, ce sont les mêmes qui donnent des leçons de morale, lèvent les yeux au ciel, dénoncent l’immoralité et la violence des Etats occidentaux, mais ils ne voient rien à redire aux opérations armées russes dans le Caucase ou aux rafles géantes réalisées au Xinjiang. Le fait est qu’ils ne raisonnent pas en fonction du phénomène combattu par les uns et les autres mais qu’ils jugent les actions entreprises en fonction de leurs auteurs. Il ne s’agit pas, ainsi, de savoir pourquoi ça marchera ou pourquoi ça ne marchera pas, mais simplement de dire que X a tort parce qu’il est X et que Y a raison parce qu’il est Y. Autant dire que ça ne nous mène pas très loin, et force est de constater que ces commentateurs, comme les vieux messieurs assis au balcon du Muppet Show, font assaut de bons mots et de formules faciles mais ne proposent, in fine, aucune solution, aucune piste. Il faut sans doute voir là comme un aveu involontaire, d’ailleurs.

Tiens, des cochons sur des motos.

Il faudrait, en réalité, que certains finissent par comprendre que les actions armées conduites depuis plus de vingt ans, en Algérie ou aux Philippines, en Afghanistan ou au Mali ne l’ont pas été contre le terrorisme mais contre des groupes jihadistes pratiquant, entre autres choses, le terrorisme. On ne vainc pas le terrorisme avec des B-1B ? Oui, bien sûr, mais on ne vainc pas non plus une guérilla avec des mandats d’arrêt et des commissions rogatoires. Quant au dialogue politique, il est, manifestement, délicat à établir avec des groupes dont l’idéologie vise à notre destruction. Il s’agirait de méditer ça, les gars, au lieu de répéter les mêmes rengaines, de bâcler des lois et d’utiliser des formules creuses, quand elles ne sont pas fausses.

I work for Keyser Söze

C’est, sans nul doute, le meilleur livre paru depuis des années sur la crise sahélienne, et il est pourtant, presque paradoxalement, le récit de l’échec de son auteur. Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien spécialiste de la région, y raconte en effet comment il a tenté en vain, pendant des mois, de s’approcher de Mokhtar Belmokhtar, le légendaire émir jihadiste.

Le Ben Laden du Sahara

Ecrit sobrement, le récit (Le Ben Laden du Sahara. Sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar. Editions de la Martinière, 256 pages, 2014) de ces séjours et de ces rencontres au Nord Mali, y compris pendant l’occupation islamiste de 2012, reflète admirablement la parfaite connaissance qu’a l’auteur de la région, de ses hommes et de ses tensions. Nul dialogue inventé ici, nulle frappe de drone sortie de l’imagination, pas de mise en avant personnelle ou d’entrevue bidonnée, mais une série de chapitres qui, sans être révolutionnaires, n’en sont pas moins précieux.

La description de l’attaque d’In Amenas recèle ainsi des détails éclairants, et on pourra, de même, saluer le récit de la fuite jusqu’en Guinée-Bissau des assassins de quatre Français en Mauritanie, le 24 décembre 2007. Il manque à l’auteur quelques détails sur les circonstances exactes de leur arrestation, mais la tenue du récit mérite d’être saluée. On pourrait également ergoter sur quelques points relatifs aux menaces d’attentats contre le rallye Paris Dakar Le Caire, en 2000, mais l’affaire est ancienne, après tout, et presque anecdotique au vu des événements récents.

Lemine Ould M. Salem ne connaît pas seulement la région, il connaît aussi l’histoire du terrorisme jihadiste bien mieux que de nombreux experts de pacotille, et ses développements au sujet des liens entre le GSPC et Al Qaïda méritent le détour. Les pages consacrées aux relations de Belmokhtar avec le cœur de l’organisation jihadiste, dont le fameux stratège Younis Al Mauritani (que j’évoquais, notamment, ici) sont passionnantes et confirment que l’émir algérien le plus connu n’est pas, loin s’en faut, un criminel opportuniste mais bien un authentique terroriste aux solides convictions.

Un des principaux mérites du livre de Lemine Ould M. Salem est en effet de démonter la thèse, abondamment relayée par certains mais démentie par les faits (dont on connaît, hélas, la faible valeur, ces temps-ci), du narcojihad. Les éclats de rire dans les services ou au Quai ne parviennent décidément pas aux oreilles de certains, dans le monde de l’édition ou celui des médias, et on pourrait le déplorer si on n’avait pas des choses plus importantes à faire. L’auteur montre également que le MUJAO n’est évidemment pas une dissidence d’AQMI mais bien une de ses émanations locales. Ses explications, construites à partir du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et ses réflexions devraient être lues par bien des commentateurs trop souvent entendus en 2012 et 2013.

Ce que Lemine Ould M. Salem nous dit de ses nombreux entretiens sur place avec des jihadistes, ce qu’il raconte de leur façon de faire et de penser, ce qu’il décrit des liens personnels ou claniques qui les unissent par delà les frontières sont des éléments de premier ordre indispensables à qui prétend écrire sur la région. La réalité, on le sait bien, n’est pas décrite dans les saillies de certains.

Un ouvrage qui se dévore, et dont certaines pages, vers la fin, donnent même le vertige tout en forçant l’admiration.

Le renseignement au cinéma : l’infiltration.

L’infiltration est à la fois la hantise et le Graal des services de renseignement, et tous s’ingénient à placer dans le camp d’en face des sources humaines tout en empêchant le dit camp d’en face de faire de même de ce côté-ci du limes.

Le terme, cependant, est souvent mal employé et mérite qu’on s’y arrête un instant. Les mots, après tout, ont un sens et il s’agit de savoir de quoi il est question ici. Une source humaine est un individu recruté par un service, qui le contrôle et peut éventuellement le rémunérer, pour recueillir des renseignements sur des sujets définis et dans un environnement particulier. Personne ne songera à interroger un avocat pakistanais au sujet de la vie politique colombienne, et la source recrutée par une agence spécialisée l’a évidemment été en fonction de ce qu’on appelle communément ses accès (i.e. ses propres sources, pour faire simple), à la suite d’une expression de besoin.

Tous les services de renseignement dignes de ce nom disposent de sources humaines, intrinsèquement clandestines, gérées depuis la centrale ou par un poste, selon des règles gravées dans le marbre mais en respectant les impératifs opérationnels de l’opération. Certaines sources peuvent être vues chaque semaine, d’autres tous les six mois. Certaines sont libres de se déplacer dans le vaste monde et peuvent être traitées dans un pays tiers, tandis que d’autres doivent être vues sur place, ce qui implique les contraintes que vous imaginez.

Le terme de source, d’ailleurs, ne décrit que la fonction de production de renseignement, mais aucunement l’ensemble des autres possibilités offertes, et on préfère utiliser, dans les textes officiels (manuels, doctrines, rapports et autres comptes-rendus), le mot agent. Un agent, en effet, n’est pas statique, et il peut être conduit à manœuvrer pour fournir ce qu’on lui demande. Il pourra même être employé à d’autres fins que la seule obtention de données protégées, et il pourra peser sur son environnement. C’est, par exemple, le cas de Verloc dans le roman de Joseph Conrad L’Agent secret (1907), adapté au cinéma à plusieurs reprises, notamment par Alfred Hitchcock en 1936 et par Christopher Hampton en 1996. J’ai, pour ma part, renoncé à corriger ceux qui confondent espion et agent secret. Le premier, qui est un fonctionnaire (civil ou militaire), manipule (là aussi les mots ont un sens) le second, et il est qualifié d’officier traitant par ceux des esprits qui ne s’arrêtent pas aux clichés les plus éculés.

Sabotage Secret Agent 1996

Toute l’affaire est évidemment illégale, ce qui conduit, tout aussi naturellement, à la dissimuler au regard des services de contre-espionnage étrangers. L’agent manipulé fait parfois bien plus que simplement répondre à des questions (et on revient à Conrad), et l’opération se doit d’être secrète. Une source humaine rémunérée, en effet, n’est ni plus ni moins qu’un citoyen étranger trahissant son pays pour un autre, par conviction, par intérêt ou sous la contrainte. Il n’est pas opportun de revenir sur les méthodes de recrutement d’une source (on pourra toujours aller voir ici), mais il convient avant tout de garder en tête qu’une source humaine rémunérée court de grands risques, tout comme son traitant, et que la chose se pratique donc avec un extrême rigueur. Les erreurs ne pardonnent pas, et si elles peuvent s’achever par l’expulsion de l’espion (ou sa plus ou moins longue incarcération, en fonction de son statut), elles ont d’autres conséquences, infiniment plus dramatiques, pour le traître.

La manipulation d’une source est donc un art délicat, tout en subtilité, faisant appel à des méthodes éprouvées, mélanges de psychologie, de sens politique, d’analyse et de techniques parfois ancestrales. Il reste, cependant, un confort pour le service qui la gère : la source peut, in fine, être sacrifiée et reste, à l’instar de l’équipe du major Dutch, expendable : elle est un moyen, un outil, et on peut s’en débarrasser en cas d’urgence si on décide de s’affranchir de tout sentiment humain. Cela n’arrive cependant pas si souvent, une source humaine pouvant se retourner contre ses (anciens) maîtres et la prudence étant un des maîtres mots de ce métier.

L’agent recruté et manipulé se doit de figurer dans la boîte à outils d’un service de renseignement. On a pourtant connu des agences spécialisées qui, par frilosité, posture morale ou dérive technophile, avaient fait le choix, non pas de l’action et de l’aventure, mais de la coopération internationale (les totems, pour les SR extérieurs français) ou du ROEM/SIGINT afin de ne pas s’exposer. Si la prudence est un maître mot, il ne s’agit pas non plus d’essayer d’accomplir sa mission comme si on pratiquait une activité routinière. La suite des évènements est souvent cruelle.

Il y a mieux, cependant, que la source humaine. Celle-ci, après tout, a été recrutée dans le milieu ciblé par le service de son traitant, et il faut la former aux mesures de sécurité, tenir compte de ses contraintes, écouter ses doutes, gérer sa peur, identifier les vulnérabilités au sein de son entourage, tout en étant conscient qu’elle a des limites. Certains services choisissent donc d’infiltrer les structures ou les groupes qu’ils ciblent à l’aide de fonctionnaires spécialement choisis et entrainés.

Une épée.

La démarche est logique. Pour savoir, comprendre et éventuellement agir, quoi de mieux qu’un insider expérimenté, autonome, capable de gérer seul une grande partie de sa sécurité, formé à la mise en forme des renseignements recueillis et parlant le même langage que l’équipe le gérant à distance. Le dispositif est évidemment tentant, mais il est aussi infiniment plus complexe, lourd et risqué que l’emploi d’une source.

L’agent recruté l’a été dans son milieu, et il est le plus souvent déjà en place, au contact des individus ou de la structure visés. Il bénéficie ainsi de sa propre histoire, ce qui lui permet de résister aux vérifications que ne manqueront pas de faire ses nouveaux amis, dans un groupe criminel, une cellule terroriste ou un mouvement politique clandestin. Il n’est ainsi nul besoin de construire ex nihilo une légende, ni de se préoccuper de la question, fondamentale, de la langue.

L’infiltration d’un policier ou d’un membre d’un service de renseignement est donc, d’entrée, infiniment plus ardue. La personne que l’on tente d’intégrer à un groupe clandestin a un passé, des études, une carrière. Il s’agit alors non seulement de l’effacer de nombre de registres mais de lui recréer une vie, de la couper de son environnement initial afin de lui permettre de gagner la confiance de son objectif. Il lui faut, et c’est véritablement indispensable, non seulement maîtriser la langue mais aussi la culture du milieu que l’on veut infiltrer. Un simple détail peut vous trahir, comme en fait la pénible expérience le lieutenant Hicox dans le par ailleurs très moyen Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino (2009).

Pauvre lieutenant Hicox

La mode est au jihad, mais on oublie bien souvent que l’infiltration est d’abord au service de l’espionnage le plus classique, comme l’ont rappelé des centaines de romans et des dizaines de films plus ou moins réussis, jusqu’à la série télévisée The Americans (2013 – ) mettant en scène des illégaux du KGB. On pourra ainsi revoir, notamment, No way out (Roger Donaldson, 1987) ou La Main droite du Diable (Betrayed, Costa-Gavras, 1988), rapidement mentionné ici, et il faudra surtout se replonger dans les archives Mitrokhine (Le KGB contre l’Ouest : 1917-1991 et Le KGB à l’assaut du Tiers Monde. Agression – corruption – subversion. 1945-1991, de Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine, chez Fayard, 2000 et 2008).

No way out The Americans

Les services luttant contre le crime organisé ont également recours à l’infiltration, dans le but, non pas seulement de comprendre le fonctionnement des groupes criminels, mais de les faire tomber. Des organisations spécialisées comme la DEA – qu’il faut considérer comme un authentique service de renseignement et pas seulement comme une administration répressive – ont érigé cette méthode en véritable art, donnant naissance à une mythologie soigneusement entretenue. Le musée de la DEA, dans la banlieue de Washington, est à cet égard passionnant. L’infiltration a inspiré, au cours des années ’80, deux séries télévisées mythiques, Miami Vice (1984 – 1990) et, surtout, Un Flic dans la Mafia (Wiseguy, 1987 – 1990). Le thème de l’infiltration sera d’ailleurs au cœur de l’adaptation au cinéma de Miami Vice par Michael Mann en 2006, et avec elle toutes les questions liées à la loyauté et au double jeu. Les plus jeunes, quant à eux, pourront lire avec délice Biggles chez l’ennemi, du Capt W.E Johns (1935).

wiseguy Miami vice

Les sources humaines sont naturellement gérées, contrôlées, surveillées, évaluées, testées, mais l’enjeu, comme je le disais plus haut, est bien moindre que lors de l’engagement d’un infiltré. Le fonctionnaire passé de l’autre côté peut, à tout moment, devenir un trophée aux mains de l’adversaire, et à l’échec de sa mission s’ajoutera alors la nécessité de gérer une crise politique. Un espion démasqué devient un otage, et on connaît bien, en France, le prix d’une telle situation.

Infiltré, parfois profondément, l’espion ne peut être laissé seul trop longtemps. Si, pour des raisons évidentes, il lui est souvent impossible de communiquer avec la centrale, il doit pourtant se sentir épaulé, soutenu par une équipe qui peut lui apporter des réponses, contrôler son environnement et même déjouer des pièges ou prévenir des embuscades. La nécessité de ce contrôle, même de loin, est accrue par le besoin, impératif, de se protéger des éventuelles dérives de l’infiltré. On sait, comme le rappelle Jean-Charles Pommier, à quel point la chasse en solitaire est dangereuse, et les risques ne sont pas que physiques. L’équilibre psychologique des infiltrés est parfois soumis à rude épreuve en raison de ce qu’ils doivent faire ou voir (cf., par exemple, Les Promesses de l’Ombre, de David Cronenberg, en 2007), sans parler de leur retournement éventuel par l’adversaire.

Les promesses de l'ombre

La question de la source ou de l’infiltré est, en effet, inextricablement liée à celle du contre-espionnage et de la chasse aux taupes. Les exemples littéraires et cinématographiques sont innombrables, et on pense, évidemment, à Robert Littell, John Le Carré ou Graham Greene. Plus récemment, la série Homeland (2011 – ), qui ne vaut que pour sa 1ère saison, a bien illustré les doutes nés d’une trop longue présence en territoire indien. Les jihadistes, d’ailleurs, n’ont pas tardé à se mettre aux techniques d’infiltration et de subversion. La façon dont Mohamed Merah a pu tromper les policiers qui croyaient l’avoir retourné a tragiquement illustré la façon dont les terroristes, bien moins idiots que certains tentent de nous le faire croire, savent abuser des services engoncés dans leurs certitudes. La douloureuse affaire du camp Chapman, en 2009, avait déjà clairement démontré que les jihadistes faisaient aussi du renseignement, comme semblent le découvrir aujourd’hui certains commentateurs de la crise syro-irakienne.

Je ne m’attarderai pas ici sur l’infiltration pratiquée par les journalistes, même si on ne peut pas ne pas mentionner Tête de Turc (Ganz unten) le livre de Günter Wallraff publié en 1985. En l’espèce, cependant, Wallraff ne s’était pas attaqué à une organisation criminelle clandestine, et son travail visait d’abord à témoigner de la situation des travailleurs clandestins turcs en Allemagne de l’Ouest.

Les infiltrations de groupes jihadistes, pour tout dire, sont rarissimes, et même les services les plus aguerris rencontrent d’immenses difficultés à placer des sources au plus près des centres de décision. En 2007, Omar Nasiri livra dans Au cœur du jihad le récit de ses missions de sources au sein des cellules européennes du GIA puis du jihad international. Le FBI, selon une stratégie qui fait régulièrement jaser, se livre quant à lui à des provocations régulières à l’aide d’agents infiltrés qui permettent d’intercepter des terroristes le plus souvent en devenir. C’est, paraît-il, mieux que rien.

Le cas le plus spectaculaire a été révélé par son principal protagoniste, Morten Storm, en 2012. Biker danois converti à l’islam puis au jihad, il a révélé à la presse qu’il avait été recruté par les services intérieurs du Danemark (le PET), puis qu’il avait œuvré au profit du MI6 puis, surtout, de la CIA qui lui doit la localisation puis l’élimination de l’idéologue d’AQPA Anwar Al Awlaki en 2011. Storm, rémunéré et formé par ces services, n’était cependant pas un fonctionnaire en activité. Le récit de son aventure, Agent Storm. My life inside Al Qaeda and the CIA. (2014), se dévore et est d’une autre tenue que certains textes publiés récemment, sans parler de sa crédibilité.

Il est naturellement possible de s’approcher des jihadistes comme des mafieux ou des groupes politiques clandestins, jusqu’à recevoir leurs confidences ou relayer leurs messages. La chose n’est pas sans risque, mais elle n’a rien à voir avec une véritable infiltration, qui implique d’être sous couverture, et, pour faire simple, de se faire passer pour un autre.

OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, de Michel Hazanavicius (2006).

Je critique pas le côté farce. Mais pour le fair-play, y aurait quand même à dire.

Il y a donc un nouvel otage français aux mains d’un groupe jihadiste, mais il n’est pas question de prendre ici un air blasé car les circonstances sont loin d’être anodines. Je ne reviendrai pas, par pure charité chrétienne, sur les circonstances de l’enlèvement de M. Gourdel, un homme parti faire de la randonnée et louer un chalet en Kabylie, une région où les combats entre l’armée algérienne et les jihadistes n’ont pas cessé depuis vingt ans, et alors que son pays, après avoir entassé les cadavres au Mali et au Niger, a entrepris d’en aligner d’autres en Irak. Qu’il soit écrit ici que les terroristes, comme toujours, sont seuls responsables de leurs actes, et qu’il n’est pas question de leur trouver la moindre circonstance atténuante, sociale, politique ou religieuse.

Mais ne nous égarons pas et alignons plutôt les faits.

Il n’y a pas eu d’otage français en Algérie depuis 1996 et la douloureuse affaire des moines de Tibéhirine. Nul doute, d’ailleurs, que le juge Trévidic, qui doit se rendre à Alger dans quelques jours à ce sujet, y trouvera une ambiance de fête.

M. Gourdel est par ailleurs le premier de nos concitoyens à être détenu par un groupe affilié à l’Etat islamique (EI) syro-irakien. On ne peut pas appeler ça une bonne nouvelle quand on reprend les événements de ces dernières semaines.

Notre concitoyen a également l’insigne honneur d’être détenu par les Soldats du Califat en Algérie (SCA), une aimable troupes d’éclaireurs dissidente d’AQMI, ralliée à l’EI, et dont on dit que des éléments affrontaient l’ANP le long de la frontière tunisienne il y a quelques jours. Ces braves garçons, certes un peu virils, dont on a attendu un signe sur le terrain tout l’été, n’ont pas tardé à réagir à l’implication de la France en Irak (missions de reconnaissance le 15 septembre, frappes le 19). Ils ont surtout eu l’élégance et l’habileté d’enlever Hervé Gourdel AVANT le long communiqué vengeur du porte-parole de l’EI qui appelait à nous frapper, puis d’utiliser les imprécations d’Abou Mohamed Al Adnani au début de leur propre vidéo de revendication, diffusée en fin d’après-midi. (J’ai choisi de ne pas poster cette vidéo, pour d’évidentes raisons). J’ajoute, car c’est important, qu’AQMI et AQPA ont diffusé le 16 un communiqué commun appelant à l’union des jihadistes et à la résistance à l’intervention occidentale en Irak, malgré les différends avec l’EI. Ça commence quand même à faire un paquet d’adversaires sérieux pour les Etats-Unis, la France, et leurs alliés.

Les menaces ne cessaient cependant de grandir contre la France bien avant ces deux communiqués, et même avant les raids de la semaine passée. L’engagement ancien de Paris contre le jihad, sur lequel je ne reviendrai pas, a fait de notre pays une cible de choix, et ce statut durera tant que durera la menace. Ni Mohamed Merah ni Mehdi Nemmouche n’ont eu besoin de raids contre l’Etat islamique pour tuer, à Toulouse, Montauban ou Bruxelles. Il serait sans doute temps d’admettre que nombre de nos lois et de nos décisions politiques nourrissent la haine des jihadistes et que nous ne pouvons, pour l’heure, rien y faire. Peut-être un jour… Nos opérations en Irak (y compris le soutien aux combattants kurdes) ont-elles tout précipité ou simplement confirmé les certitudes des terroristes ? Le plus grave est-il de tuer des jihadistes ou de combattre aux côtés des Etats-Unis ? Je laisse ces questions et leurs réponses aux historiens.

S’agissant de l’Algérie, on peut sans grand risque y rappeler que la volonté de s’en prendre à la France est un élément constitutif de la mouvance jihadiste. Si nos troupes ont tué une poignée de terroristes en Irak, elles en ont éliminé des centaines au Mali, après avoir discrètement aidé le régime algérien à en descendre des milliers. Autant dire que l’image de la France au sein d’AQMI ou du SCA n’était déjà pas très positive avant les frappes du 19 septembre. Je reconnais cependant volontiers qu’elle n’a pas dû s’améliorer depuis. Que voulez-vous ? On ne peut pas avoir que des amis.

L’affaire Gourdel semble d’emblée infiniment plus tendue que tous les dossiers récents, y compris en Somalie, que les autorités ont dû gérer. Il est, pour commencer, impossible de négocier avec le SCA, aussi bien en raison des délais (24 heures de répit avant l’exécution de l’otage) que du terrain (je serais surpris et impressionné que nos services disposent en Algérie d’un réseau de contacts au sein des groupes) et de la nature du groupe des ravisseurs. Dissidents d’AQMI, les membres de ce groupe veulent, en effet, être considérés comme des radicaux d’autant plus inflexibles qu’ils jouent ici leur crédibilité, en Algérie comme aux yeux du monde. Ils ne sauraient donc se réclamer de l’EI pour mollir sur la fin, soudain gagnés par on ne sait quel réflexe humanitaire. On le souhaite, en tout cas. La raison l’emporte parfois. Parfois, seulement.

Il faudrait donc se fier aux autorités algériennes. Alors que la capitale bruisse de rumeurs et que l’appareil sécuritaire a été profondément bouleversé ces derniers jours par une série de brutales évictions et de non moins spectaculaires nominations auprès du président (ou de sa momie, on ne sait pas vraiment), l’émergence d’un groupe inspiré par l’EI est un défi de belle taille. Le régime algérien ne cesse de vanter sa grande expérience, mais le bilan des dernières années n’est pas bon. Outre son échec majeur au Sahel, qui a finalement abouti à ce qu’il redoutait le plus (une intervention française se transformant en présence régionale permanente), il s’est montré incapable de réduire au silence les maquis kabyles, n’a pas réussi à couper les liens des terroristes avec la Tunisie et n’a pas su anticiper la résurgence de cellules jihadistes dans l’ouest du pays, terre historique de l’insurrection islamiste algérienne. L’enlèvement de M. Gourdel, après l’attaque d’In Amenas, est un nouvel échec, tout autant politique que sécuritaire, qui expose au monde le fiasco de la politique de réconciliation nationale et qui montre que le jihad algérien, après avoir été adoubé par Al Qaïda en 2006, est attiré par la rhétorique de l’Etat islamique. Dans un pays dont l’échec socio-économique est consommé, la chose a de quoi, sinon faire frémir, du moins inquiéter. Si j’osais, je pourrais même suggérer que les récents changements au sein des services et de l’armée pourraient être liés aux ambitions de l’Etat islamique, mais je n’en sais rien. La grande affaire du régime algérien, depuis des décennies, n’est pas tant la sécurité du pays que sa propre survie.

Le défi, cependant, n’est pas moins grand pour la France et son Président. La Kabylie n’est pas le Mali, et les moyens d’action y sont inexistants. Puisqu’il n’est pas question de renoncer à notre activisme anti terroriste (il y avait encore une conférence à Paris le 15 septembre, cette fois sur l’Irak, après celle du 17 mai sur le Nigeria – aux résultats mirobolants), il faut se tenir prêt à encaisser le choc, et à en assumer les conséquences. Si l’affaire dure, elle sera pénible et politiquement coûteuse. Si elle prend fin tragiquement, elle conduira à des décisions encore plus dures, à des déclarations encore plus raides, voire à de nouvelles initiatives législatives dispensables. Démontrant son engagement et son impuissance, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a sèchement rappelé que la France n’avait pas peur. Personne n’en doutait, mais il lui a sans doute semblé que ça allait mieux en le disant. Il y a presque trente ans, M. Pasqua affirmait qu’il fallait terroriser les terroristes. Je ne vois pas là un grand progrès.

Face à cette menace, les discours publics n’ont, après tout, jamais été d’une grande subtilité, et je me demande dans quelle mesure il ne serait pas plus digne de simplement esquisser un sourire en coin au lieu de rouler des mécaniques. Nos concitoyens ont cependant le droit de savoir, et leur affirmer que derrière les façades des administrations spécialisées ça s’agite et ça cogite est une des missions du gouvernement. Tout, finalement, est question de dignité.

J’ai commis l’erreur d’être libéré par les services de l’anti terrorisme français.

Dans une tribune remarquée parue dans Le Monde du 17 septembre, le journaliste Pierre Torres a exprimé toute sa colère après les malheureuses révélations récemment diffusées au sujet de Mehdi Nemmouche. Manifestement ulcéré par la publication, y compris dans le fameux quotidien du soir qui l’accueille à son tour, de données confidentielles, M. Torres n’y est ainsi pas allé par quatre chemins. Très justement, il a notamment souligné les dangers accrus qui pèsent désormais sur les otages encore détenus en Syrie depuis les fuites dans la presse, mais n’a, curieusement, pas évoqué les déclarations détaillées de Nicolas Hénin au Point. Il faut sans doute voir dans cette omission l’illustration de la solidarité entre victimes des esthètes turbulents de l’Etat islamique.

Le propos de M. Torres, en réalité, est d’abord une charge virulente contre les « services de l’antiterrorisme français », accusés d’avoir fait fuiter dans les médias, à des fins de basse politique, quelques éléments croustillants du dossier Nemmouche. Journaliste lui-même, Pierre Torres exprime là de solides convictions, que bien peu de faits étayent pourtant. Sans doute les quelques informations ainsi divulguées au sujet de son geôlier ont-elles servi les intérêts des services ou du parquet, mais elles n’ont nullement bouleversé les connaissances que le monde accumule depuis des années, sinon des décennies, sur les jihadistes. Elles n’ont, par ailleurs, guère pesé sur une opinion publique déjà largement convaincue de la réalité de la menace qui rôde. Torres, cependant, ne s’embarrasse pas de précautions oratoires et distribue généreusement les accusations de fuites organisées au profit de l’appareil répressif.

J'ai commis l'erreur de collaborer avec les services de l'anti terrorisme français.

Tout, dans l’anti terrorisme, lui fait horreur : ses méthodes, ses buts, ses moyens, et même ses hommes et ses femmes, à commencer par la procureure Camille Hennetier. Pour lui, d’ailleurs, la chose est entendue : Ce qui est certain, c’est que la seule chose qui puisse justifier la mise en danger des autres otages, c’est que quelqu’un ou quelque institution policière a vu là la possibilité de se faire mousser.

La vision que développe Pierre Torres de la lutte contre le terrorisme est celle d’un des ces militants capables dans un même élan de condamner les excès – parfois réels – des Etats et de porter sur les terroristes un regard pour le moins décalé, oscillant entre mépris et commisération sur fond de clichés sociopolitiques. On se permettra d’estimer que la vision que M. Torres a de Mehdi Nemmouche, bâtie à partir de sa terrible expérience en Syrie, n’est pas d’une grande utilité. Les victimes sont des témoins d’un genre particulier, et on ne leur demande pas de raisonner mais de raconter. C’est cruel, injuste, froid, mais c’est ainsi. La justice, à laquelle M. Torres semble si sensible, fonctionne de cette façon, et il en va de même pour les services de renseignement, peu connus pour leur sensiblerie. La souffrance des victimes ne les concerne pas, elle n’est qu’une part de réalité.

Il ne fait, de toute façon, guère de doute que Mehdi Nemmouche n’est pas un garçon très attachant, et on pourrait même déplorer qu’il n’ait pas connu une fin prématurée en Syrie au lieu d’y maltraiter des otages puis de revenir tuer des innocents en Belgique. Il est, pour autant, possible de douter de la pertinence des réflexions de Pierre Torres :

Du point de vue des organisateurs de cette fuite, l’opération a bien fonctionné. « Jeune-délinquant-Arabe-Syrie-attentat-France-terrorisme-antiterrorisme », toute l’artillerie sémantique est déballée afin de finir de nous convaincre que nous avons toutes les raisons d’avoir peur. Nemmouche n’est pas un monstre. C’est un sale type, narcissique et paumé, prêt à tout pour avoir son heure de gloire. Ses raisons d’aller en Syrie se rapprochaient probablement plus de celles qui, à un certain degré, mènent des adolescents américains à abattre toute leur classe ou certains de nos contemporains à participer à une émission de télé-réalité, qu’à une quelconque lecture du Coran. Ce qu’il incarne, c’est une forme particulièrement triviale de nihilisme. Il est, à cet égard, un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices. L’empilement sans fin de nouvelles lois antiterroristes en est l’une des facettes.

Nemmouche ne serait donc qu’une victime, frappée par l’injustice de nos sociétés occidentales, intrinsèquement racistes et répressives, obsédée par la gloire médiatique. Et les tueurs de masse américains le seraient aussi, d’ailleurs, ce qui ne manquera pas d’intéresser de l’autre côté de l’Atlantique. Le libre arbitre n’est pas une donnée à laquelle M. Torres semble accorder une grande valeur, et toute cette violence, finalement, ne serait donc que le résultat d’un enchaînement de phénomènes sociopolitiques. La pensée marxiste ne manque pas d’attraits, mais convenons qu’il n’est parfois pas inutile de lever la tête des manuels pour se confronter aux réalités, ici ou ailleurs.

La vision du jihad portée par Torres paraît bien caricaturale, et elle sert surtout à flatter sa propre vision du monde. La référence à Big Brother, véritable tarte à la crème, ou à Wikileaks, le Graal des candides (ai-je dit « idiots » ?) en dit long. Dénoncer les impasses ou les dérives de l’anti terrorisme ne devrait pas conduire à accorder aux terroristes le blanc-seing des victimes. Pierre Torres a, évidemment, le droit souverain de s’en prendre à l’arsenal législatif français, mais il devrait le faire avec son cerveau et non avec ses tripes. Je partage sans doute avec lui pas mal de doutes quant à la pertinence de certaines dispositions adoptées par la représentation nationale.

Surtout, il est étonnant de lire l’effroi d’un journaliste devant des révélations publiées par ses confrères. Doit-on comprendre que M. Torres s’étonne de voir en France des informations secrètes sortir dans la presse, et donc, in fine, des journalistes faire leur travail ? Est-il, lui aussi, persuadé, que rien n’est publié dans notre pays sans que quelqu’un de haut placé y ait intérêt ? On aimerait le savoir.

Est-il également choqué lorsque des PV d’audition de personnalités, de tous bords, sortent in extenso dans les quotidiens et les hebdomadaires les plus lus de ce pays, au mépris de tous les principes censés fonder notre système judiciaire ? On aimerait également connaître sa perception de la dangerosité de tel ou tel article, comme lorsque de belles âmes exposent la sécurité de peuples tout entiers en divulguant des données techniques incomprises, sinon incomplètes.

La colère de Pierre Torres est compréhensible, et respectable. Ses attaques auraient sans doute eu plus de poids si elles avaient reposé sur autre chose qu’une poignée de clichés et de raisonnements biaisés. On notera d’ailleurs, l’air de rien, que cette obsession de la manœuvre souterraine, typique d’une certaine pensée, exonère ici, par exemple, les parlementaires ayant accès au dossier Nemmouche (en raison de leurs liens avec les services) et qui portent l’actuel projet de loi. Le mal ne peut venir que des administrations répressives, intrinsèquement liberticides, et pas d’un fonctionnaire du Palais de Justice ou d’un haut fonctionnaire.

La fuite organisée est évidemment possible, et elle ne serait pas la première. La dénoncer de cette façon est cependant bien puéril. La colère de Pierre Torres, qui pourrait être touchante, semble ici déplacée, et presque ingrate. Au moins est-elle sincère. C’est déjà ça.

L’importance d’être Constant, Peg.

Evaluer le matériel de guerre pris à l’ennemi est une pratique aussi ancienne que la guerre elle-même. Le voler pour le comprendre et ne pas se laisser distancer par les innovations de l’adversaire relève de la même logique, et on ne compte plus les exemples, par exemple lors de la Deuxième Guerre mondiale, d’avions pris aux uns ou aux autres lors des combats et testés ensuite en vol, avec parfois de lourdes conséquences. On se souviendra, notamment, du Zero retrouvé à Akutan, dans les Aléoutiennes, en 1942, remis en état puis testé par la Navy et Grumman à San Diego, et dont l’étude offrit de précieux enseignements. Certains de ces avions, chasseurs ou bombardiers, capturés furent même utilisés lors de missions spéciales, avant que les romanciers et scénaristes de BD ne s’emparent de l’idée, de Biggles à Buck Danny.

A6M5 de la Navy

Mustang de la Luftwaffe

Créer une unité entièrement équipée de matériel ennemi afin de rendre l’entraînement de ses troupes le plus réaliste possible n’est, en revanche, pas si courant et c’est pourtant exactement ce que les Etats-Unis firent en conduisant le programme Constant Peg, que j’avais rapidement évoqué ici. Sa déclassification, en 2006, permit à plusieurs de ses acteurs de sortir de leur silence et d’apporter leur témoignage aux historiens. Le plus important d’entre eux est sans nul doute celui d’un des pères du programme, le colonel Gaillard Peck, auteur en 2012 de America’s Secret MiG Squadron: The Red Eagles of Project CONSTANT PEG  (Opsrey, 352 pages).

America's secret MiG squadron

Deuxième commandant du 4477th Test and Evaluation Flight (TEF), en 1978, le colonel Peck a été le premier à utiliser le mythique range de Tonopah, près de Nellis AFB (Nevada) pour ses MiG. Il dispose alors sur cette base isolée de MiG-17et de MiG-21. Des MiG-23 y seront affectés en 1983, et le colonel John Maclark, patron du 4477th Test and Evaluation Squadron (TES) entre 1985 et 1987, déclara en 2012 que l’unité disposait de pas moins de 26 MiG au milieu des années ’80 (dont des copies chinoises Shenyang J-7).

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MiG-23 Red 49

J7 Red 85

Le livre de Peck est assez curieusement construit, et n’a rien d’une enquête historique. Le récit des réflexions et expérimentations conduisant à la mise en place de Constant Peg est régulièrement interrompu par des portraits de collaborateurs ou des considérations qui, intéressantes, auraient pu être introduites plus habilement ou, sinon, figurer en annexe. Le texte, au-delà de ce défaut, fourmille d’anecdotes et dresse un tableau assez fascinant de la communauté des pilotes de chasse impériaux, des dernières années du conflit vietnamien à la deuxième Guerre froide. On y voit une élite de pilotes, passant d’une affectation opérationnelle aux Etats-Unis ou outre-mer à des postes d’état-major ou d’instructeurs, alors qu’un matériel en chasse un autre et que les moyens sont colossaux.

Pilote de F-4D au Vietnam, le colonel Peck vole ainsi au cours de sa carrière sur T-33, T-38, F-5, F-15, MiG-17 et MiG-21, tandis que ses camarades passent du F-105 au F-16, ou du Phantom au F-14. C’est, en toile de fond, la puissance militaro-industrielle américaine que l’on observe, tiraillée entre les initiatives parfois intempestives d’une poignée de précurseurs et les lourdeurs administratives du système chargé de gérer cette puissance. On croise aussi, au détour du récit, quelques légendes de l’Air Force, comme Bob Lodge (3 victoires au Vietnam), Steve Ritchie (5), Charles DeBellevue (6), et de la Navy, dont Chuck Heater Heatley, ancien instructeur à Top Gun, plus tard pacha de la VF-21 et photographe d’aviation renommé. Heatley est même le concepteur de l’insigne du 4477th TEF, qu’il rejoint en 1979.

4477th TEF

Dense, le texte du colonel Peck n’est pas d’une grande tenue littéraire mais on y trouve beaucoup de réponses, ainsi qu’une poignée de questions quant aux suites du programme, sous une autre forme mais dans un même but. On pourrait lui reprocher de ne pas évoquer, ou à peine, la façon dont tous ces chasseurs soviétiques se retrouvaient ainsi dans le Nevada, mais son livre est d’abord un recueil de souvenirs, et Peck se concentre, fort logiquement, sur le pilotage. A lire, donc, mais à réserver aux amateurs déjà éclairés.

MiG-17

J-7

MiG-23

Souviens-toi de la vase des poissons (1)

Dans la coursive glacée d’un destroyer impérial, le Seigneur Vador, connu de ses intimes sous l’aimable sobriquet de Dark Lord of the Sith, avance de son pas décidé. Par les grandes baies, il peut observer l’ensemble de la flotte mais il semble surtout attentif au vieil homme qui chemine à ses côtés. Celui-ci, vêtu d’une tenue afghane traditionnelle et d’un turban, un blaster usé sur l’épaule, marche voûté, silencieux, taciturne même. Derrière eux, l’escorte de soldats se tient à une distance respectueuse.

Vador, sans cesser d’avancer, se tourne vers son compagnon et lui lance, de cette voix métallique qui participe de sa légende :

– Tes pensées te trahissent, Ayman.

Il marque une pause, pendant que l’autre reste silencieux.

– Ainsi donc, tu as un calife.

Le nommé Ayman se voûte un peu plus, et on sent bien que la déclaration de son hôte touche un point sensible.

Le calife n’est pas un petit fien.

Ainsi donc, il y a un calife, en effet. Et comme les premiers califes, ses glorieux prédécesseurs, Abou Bakr Al Baghdadi, qui se fait désormais appeler Ibrahim, est un chef de guerre. Mais à leur différence, il est aussi un chef terroriste qui ordonne des massacres et ne tente pas de gouverner ses conquêtes par l’adhésion. Emir d’une organisation qui ne date pas d’hier (quoi qu’on dise), Abou Bakr est le nouveau visage d’une menace qui ne cesse de croître depuis trente ans et à laquelle, pour l’heure, on n’a pu infliger que des coups d’arrêt ponctuels.

La percée militaire de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), au printemps dernier, contre les troupes de Bagdad, si elle n’a pas surpris les observateurs qui notaient avec inquiétude la montée en puissance de groupe depuis des mois, constitue un fait majeur, aux terribles conséquences. L’aisance avec laquelle il a défait l’armée irakienne a ainsi, une nouvelle fois, illustré l’ampleur des illusions que les Occidentaux nourrissent à l’égard des régimes qu’ils soutiennent et arment. J’ai rapidement évoqué la chose ici, et il me faudra revenir sur ce point à l’occasion du premier anniversaire de l’attentat du Westgate, si j’en ai le courage.

L’effondrement de l’armée irakienne en juin dernier a, évidemment, été abondamment commenté, et il n’y a pas lieu d’y revenir. L’offensive jihadiste, spectaculaire, audacieuse, n’a cependant été rendue possible que par le climat politique général d’un Irak fragilisé par les tensions communautaires, nées de trente années de guerres. Comme d’autres leaders sous d’autres cieux, le Premier ministre Al Maliki a ici révélé la dangereuse étroitesse de sa vision, et l’ampleur de son échec a été démultipliée par sa localisation même. Au cœur d’une région déjà secouée par plusieurs conflits majeurs, ouverts ou larvés, son naufrage a eu des conséquences à la hauteur des forces en présence et des enjeux.

Le véritable choc a été, contre toute attente, la proclamation le 29 juin 2014 d’un califat par l’émir de l’EIIL, devenu par la même occasion calife et donc commandeur des Croyants, et par là même lointain successeur du Prophète. Cette annonce est, avouons-le, fascinante.

Le califat, système politique directement issu de la révélation de l’islam, est le projet politique par excellence des mouvements islamistes radicaux et, naturellement, des jihadistes. Ceux-ci, en poussant à l’extrême, l’idéologie originelle des Frères musulmans (dont ils sont parfois issus mais dont ils sont très différents, n’en déplaise à certains), voient en lui le seul régime politique compatible avec leur projet. Au-delà de son mode de gouvernance (le chef de l’Etat est aussi le chef religieux de la communauté), le califat symbolise plus que tout la fascination des jihadistes pour un islam médiéval fantasmé, mêlant dans une totale invention historique la pureté supposée des quatre premiers califes Rāshidūn (Abou Bakr As-Siddiq, Omar ibn al-Khattâb, Othman ibn Affân et Ali, tous étroitement liés au Prophète, comme chacun sait) et la grandeur des deux principaux califats (omeyade puis abbasside).

L’obsession des jihadistes pour cette puissance révèle à merveille une des natures du jihad contemporain, qui est aussi – ou d’abord ? – une idéologie de la restauration et ne met en avant que l’aspect militaire du concept, originellement secondaire. Le jihad n’est pas que guerrier, il ne devrait pas l’être, mais pour des raisons dont les historiens débattront longtemps, il a pris ce sens, au moins pour le commun.

Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer ici les différents califats, mais le fait est que le retour d’un califat en Irak est un symbole d’une force incroyable. A quelques dizaines de kilomètres de Bagdad, la capitale d’un empire balayé par les Mongols en 1258, Abou Bakr pense ainsi venger des siècles de domination étrangère, d’humiliations et d’échecs. Le califat, présenté comme une obligation religieuse, est vu comme un système politique défendant la communauté et unissant les hommes. Il incarne – ou est censé incarner – tout ce à quoi aspirent les musulmans tels que les envisagent les chefs jihadistes. Il va sans dire que cette conception ne souffre pas de contestation. Qui refuserait d’être grand à nouveau, même assis sur une montagne de crânes ?

The shield

Un califat sinon rien

Très naturellement, de nombreuses voix musulmanes se sont élevées pour contester la proclamation de ce califat, et même les autorités religieuses habituellement les plus prudentes, sinon les plus étonnement timorées, l’ont dénoncée. J’ajoute ici, car je suis taquin, qu’on ne voit pas pourquoi il faudrait se planter devant chaque musulman de votre entourage pour lui demander de se prononcer sur ce point. Une telle démarche, qui est digne de certains éditorialistes du Figaro, implique que vous assimiliez l’islam au jihadisme, et donc les musulmans à des terroristes. C’est d’une bêtise équivalente à celle qui pousse de jeunes branleurs à attaquer des synagogues françaises au nom de la défense de Gaza. Vous me direz que c’est moins dangereux que de courir entre les bombes israéliennes. On a le courage qu’on peut, mais c’est une autre histoire.

J’ai récemment eu l’occasion d’échanger des propos très vifs, en public, avec les responsables de services de contre-terrorisme de pays du Sahel et du Moyen-Orient. Une telle algarade n’a en soi que peu d’intérêt, même si j’ai pris grand plaisir à répondre aux accusations idiotes de généraux incapables de contempler leurs échecs. Elle m’a cependant permis, une nouvelle fois, d’affronter directement le refus de l’évidence et l’ignorance crasse de dirigeants auxquels nous demandons, obstinément, de combattre un phénomène dont ils contestent – officiellement – l’existence même.

Il ne s’agit certainement pas de débattre ici du caractère guerrier ou non de l’islam, (et l’histoire de l’Occident chrétien doit d’ailleurs inciter à la plus grande modestie), mais nier tout lien entre une religion et ceux qui en font une interprétation radicale est une absurdité. Avoir entendu un général, dont je tairai la nationalité par pure charité, affirmer que le concept même d’islamisme était à la fois une invention et un non-sens restera un de mes meilleurs souvenirs de cette année. L’ignorance, volontaire ou non, par calcul ou par ambiguïté, n’a jamais été d’une grande utilité. Je dois même avouer, alors que je comptais les invectives que l’on m’adressait, avoir pensé « Vous ferez moins les malins quand ceux que vous tentez de contrôler en les flattant seront une telle menace qu’il vous faudra faire appel à des armées étrangères ». A la réflexion, et même si je n’ai pas formulé cette remarque à voix haute, je ne suis pas totalement certain d’avoir livré une réponse très diplomatique.

Il se trouve toujours quelqu’un pour vous expliquer doctement, soit que le Coran ne contient jamais le mot jihad (une affirmation hâtive que pourraient aisément contester Mmes Marie-Thérèse Urvoy ou Françoise Micheau par exemple), soit que le terme est purement religieux et que l’invoquer pour qualifier le terrorisme relève, au mieux d’une terrible ignorance, au pire d’une islamophobie manifeste. C’est d’ailleurs sans doute en raison de l’absence totale de liens entre cette religion et ceux qui s’en réclament que les autorités tunisiennes ou égyptiennes tentent de contrôler l’ensemble des mosquées ou que les Saoudiens, qui savent bien à quel point ils sont coupables dans cette affaire, ne cessent d’inventer de nouveaux et raffinés programmes de déradicalisation aux résultats pour le moins discutables.

Il faut, en réalité, être singulièrement obtus pour refuser la réalité, par mauvais calcul comme par conviction mal placée. Le jihad est là, et s’obstiner à ne pas le nommer est aussi imbécile que de considérer ses partisans comme des dingues, voire, comme l’affirmait une très vieille sommité de l’analyse stratégique française, qu’il ne s’agit que de « pouilleux dans une grotte ». Sans doute parce que je suis un bourgeois décadent dépourvu de toute élévation spirituelle, je ne mesure pas la dangerosité d’un groupe d’insurgés à leur maîtrise du matérialisme dialectique ou à leur connaissance de la poésie persane du XVIe siècle mais aux dégâts et pertes qu’ils infligent, à leur impact sur les agendas diplomatico-stratégigues des puissances et leur capacité à faire durer cet effet. De ce point de vue, et quoi que puissent penser nos mandarins, gourous de pacotille et autres retraités, les jihadistes d’Al Qaïda et à présent ceux de l’Etat islamique sont plus dangereux que ne l’ont jamais été le FPLP-CG, le PKK, les FARC ou l’ASALA. Et tant pis pour les nostalgiques de la glorieuse révolution prolétarienne mondiale, leur heure est passée – depuis longtemps – et le flambeau a été repris par des gens nés de leur retentissant échec.

Let’s rise again.

L’obsession des jihadistes pour un passé fantasmé est particulièrement manifeste dans le choix des noms de leurs mouvements. Ansar, Mouhajiroun, Mourabitoun, Mouthalimin, et d’autres sont autant d’illustrations du regard fasciné que portent les islamistes radicaux sur cet âge d’or supposé – de la révélation du texte sacré à la chute de Bagdad, un peu plus de six siècles plus tard. J’espère avoir le temps, un jour, d’écrire quelques lignes de contextualisation au sujet des noms de ces groupes, car le sujet est véritablement passionnant et riche d’enseignements.

Plus que profonde, cette fascination me semble intrinsèque au jihad lui-même tel qu’il est proclamé et pratiqué par les terroristes d’Al Qaïda ou de l’Etat islamique. A en croire les idéologues et les principaux émirs jihadistes, le but affiché de cette lutte politico-militaire n’est pas la conquête de la planète mais bien la défense – pour le moins agressive, ne nous le cachons pas – de la communauté des croyants et la reconquête des territoires ayant un jour été sous domination musulmane. Cette défense extensive, aussi bien territoriale que religieuse, n’a donc que peu à voir avec les premiers temps du Prophète et de ses successeurs, acteurs d’une étourdissante expansion qu’on ne cesse de commenter depuis et qui fut déclenchée sans agression extérieure initiale.

Elle a, en revanche, tout à voir avec la réaction des Arabes (pour reprendre le titre d’un trop fameux livre d’Amin Maalouf) aux croisades, à l’extrême fin du XIe siècle. Il s’agissait alors, déjà, d’une restauration construite sur une défense. Passées les premières décennies de défaites et d’occupation après la prise de Jérusalem (1099) et la création des principautés franques, la résistance s’organisa en effet, dans la seconde moitié du XIIe siècle, sous l’impulsion de Nur Al Din.

Chef politique et militaire, le dignitaire syrien Nur Al Din (1117-1174) est un des plus grands hommes d’Etat arabes de la période, et peut-être de la région. De façon absolument remarquable, il articula une politique ambitieuse d’unification, de résistance aux Croisés et de restauration religieuse. Ces trois aspects de son œuvre ne peuvent évidemment être séparés puisqu’ils se nourrissent les uns les autres : pas de résistance efficace sans unification réussie, pas d’unification sans des succès militaires qui la constituent et la légitiment, et surtout, surtout, rien de tout cela sans une solide restauration religieuse, facteur de mobilisation collective, d’unification des efforts et de consolidation du pouvoir.

Le règne de Nur Al Din, marqué par une sévère répression contre les chiites, fut celui d’un retour à l’orthodoxie la plus intransigeante, appuyée notamment par un effort dans le domaine de l’enseignement religieux. Dans un contexte de menace extérieure et de défis internes, le dignitaire zengide s’appuya, autant par calcul que par conviction, sur un retour à une pratique religieuse purifiée, intransigeante, afin de fédérer des forces divisées par d’innombrables querelles dynastiques dans une région secouée par ce que René Grousset, selon le style de son temps, nommera « l’anarchie musulmane ». C’est ainsi sous son impulsion qu’un jihad (militaire) revigoré, issu d’un sunnisme revivifié, émergea et structura la résistance aux Croisés, avant d’accompagner une reconquête que Salah Al Din (Saladin), son jeune rival, sut conduire jusqu’à Jérusalem, une certaine matinée d’octobre 1187.

S’il faut se méfier des analogies historiques et des comparaisons hasardeuses, il est difficile de ne pas trouver dans les revendications politico-religieuses des mouvements jihadistes, dès leur émergence à l’orée des années ’80, avant même l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, un écho de la crise profonde qui minait l’orient arabo-musulman au début des Croisades, il y a près de neuf siècles. Au-delà de la référence obligée aux Croisés dont nous bassinent les idéologues islamistes à la moindre occasion, et qui est devenue, plus qu’un lieu commun, une mention obligée, il faut considérer que la situation du Moyen-Orient au XXe siècle, marquée par les interférences plus ou moins brutales des puissances occidentales, les conflits religieux et/ou claniques et la lutte pour le leadership régional, évoque par bien des points la situation qui prévalait au XIe siècle.

Que, presque intuitivement, le projet de renouveau né au début XXe siècle sur les décombres de l’Empire ottoman ait dérivé vers ce jihad, ou l’ait repris en le nourrissant d’autres influences, plus spirituelles, me semble donc parfaitement envisageable. Sans doute cette idée a-t-elle déjà été creusée, mais je confesse ici mon ignorance d’éventuels travaux en ce sens. L’histoire des idées ou des mentalités n’est, après tout, pas ma spécialité. On est néanmoins tenté de penser que dans la sphère culturelle arabo-musulmane la réaction à une agression extérieure se teintera fortement de religieux, sauf si une autre idéologie est disponible. On pourrait, d’ailleurs, s’attarder sur le souci de restauration doctrinale d’Ibn Abdelwahhab (cf. ici, par exemple) au XVIIIe siècle, ou sur les aspects panarabes de l’islamisme des Frères musulmans, dès leur création, mais cela nous entrainerait très loin.

Il n’est, ici, pas inutile de rappeler que le jihad n’est pas un des piliers de l’islam, même si, et ça ne vous étonnera pas, il se trouve une poignée de penseurs plus malins que les autres pour en faire le sixième. De même, si l’on considère le jihad militaire qui nous occupe, faut-il réaffirmer qu’il ne saurait être réduit à sa seule dimension religieuse. Quand des responsables de l’Autorité palestinienne évoquent le jihad contre Israël, il serait, par exemple, particulièrement inopportun de les qualifier de religieux radicaux. Leur lutte, militaire et politique, se pare ici des atours d’un héritage tout autant culturel et historique que religieux.

50 nuances de jihad

Les jérémiades et autres anathèmes de certains visant à nous refuser l’utilisation même du mot jihad sont, non seulement insupportables, mais de plus singulièrement inopportunes. S’il est possible de rejeter les choix de vocabulaire d’une poignée de types que personne n’écoute, il est en revanche parfaitement absurde de se boucher les oreilles alors que des dizaines de milliers – au moins – de personnes, hommes et femmes, adhèrent, y compris par leurs actes, à ce que ce terme implique désormais, qu’on soit d’accord ou pas avec sa nouvelle acception.

Le jihad militaire, et le plus souvent terroriste, que nous combattons depuis trente ans est pratiqué par des mouvements constitués, il est théorisé et défendu par des idéologues, et massivement relayé sur Internet, par les réseaux sociaux comme au sein de forums et de sites clandestins que certains Etats tentent, obstinément, de contrôler ou de fermer. Refuser de voir un train qui fonce sur vous ne vous sauve pas.

Ce jihad, avant même le spectaculaire schisme de l’hiver dernier entre Al Qaïda et l’Etat islamique, était loin d’être si unifié. Tous ses idéologues n’étaient pas d’accord entre eux, même si la conscience du combat en cours les empêchait de polémiquer trop vertement. Le flou idéologique (doctrinal ?) de la lutte pourrait apparaître comme une faiblesse aux yeux des (plus ou moins) glorieux retraités évoqués plus haut. Il est, en réalité, à la fois le révélateur d’un processus de structuration intellectuelle toujours en cours au sein d’une mouvance qui ne cesse de s’étendre, et également une force permettant de placer virtuellement côte à côte de jeunes bourgeois américains, des chômeurs européens, des paysans algériens ou nigérians, des pêcheurs somaliens et des étudiants indonésiens ou égyptiens, sans parler d’aristocrates saoudiens ou de militaires irakiens. L’expression est sans doute triviale, mais pour beaucoup de ses partisans le jihad est une auberge espagnole idéologique permettant d’associer luttes sociétales, revendications territoriales ou politiques, et sans doute une forme nouvelle de nihilisme.

Le jihad, à dire vrai, est une révolte. Ça me semblait évident, mais admettons que ça va encore mieux en le disant. Pour de pénibles raisons qui me semblent relever aussi bien d’un manque de travail que d’un racisme à peine déguisé et d’une incapacité à saisir les évolutions du monde, il a été longtemps estimé, en France mais aussi ailleurs, que les islamistes radicaux puis les jihadistes n’étaient que de pauvres gars, pas bien malins, pauvres, issus de familles monoparentales frappées par le chômage et toutes les discriminations possibles.

Ces certitudes, construites sur les profils de quelques terroristes arrêtés en Europe, faisaient fi, et de la réalité des réseaux européens, cachée aux yeux des universitaires puisqu’intrinsèquement clandestine, et de la réalité des réseaux du Moyen-Orient, du Maghreb, d’Asie du Sud-Est ou, déjà, d’Afrique de l’Est. Quand on nous avançait que les difficultés économiques et sociales étaient les seules causes de la radicalisation religieuse, nos homologues indonésiens ou singapouriens, par exemple, mettaient en avant des motivations plus culturelles ou ethniques.

Marc Sageman, dont le travail effectué aux Etats-Unis souffrait d’autres lacunes, dont une absence de prise en compte des groupes maghrébins, par exemple, insista avec justesse sur le rejet par les jihadistes de l’Occident. Al Qaïda, après tout, avait été conçue par Oussama Ben Laden et ses compagnons comme une organisation appelée à combattre les Etats-Unis et leur domination sur le Moyen-Orient. Les aspects socio-économiques, indubitablement à l’origine de la radicalisation de certains, n’étaient pas à l’origine de toutes les vocations. La volonté de s’en prendre à Israël était ainsi réelle parmi les membres de l’organisation, mais elle ne fut jamais considérée comme une priorité politique et opérationnelle par OBL (ce qui occasionna bien des tracas, comme le raconta Abou Zoubeida à la CIA).

Ben Laden considérait assurément la question palestinienne comme un symbole d’injustice et d’oppression, mais sans doute était-il également conscient que les Territoires seraient longtemps imperméables à ses thèses – voire que cette guerre était déjà perdue. Il estimait également que la solution ne viendrait pas d’un combat, nécessairement inégal, mené dans la région mais d’actions lointaines réalisées sur les arrières de l’ennemi afin de le contraindre à infléchir sa position. Ce choix conduisit aux attentats du 7 août 1998 au Kenya et en Tanzanie, puis à ceux du 11 septembre 2001. La réaction américaine, et d’ailleurs occidentale, porta des coups initialement sévères à l’organisation mais elle contribua également à accélérer la diffusion d’un conflit (ce qui, à mon sens, était par ailleurs inéluctable).

Presque 13 ans après, les évolutions de cette guerre, influencée par ailleurs par d’autres crises, d’autres conflits et d’autres forces profondes à l’œuvre, ont contribué à bouleverser, entre autres choses, la carte du Moyen-Orient. Les Occidentaux apparaissent affaiblis (comme je l’ai notamment écrit ici), empêtrés dans des conflits sans issue, et on est même bien obligé de penser que la lutte contre le jihad a été un des facteurs conduisant aux révoltes arabes. Le plan d’OBL semble donc avoir fonctionné à merveille, évidemment sans qu’il en ait prévu toutes les étapes.

Avoir porté le conflit chez l’ennemi l’a fait venir au contact, l’a fragilisé, l’a profondément influencé, a pesé sur son peuple, ses finances, ses priorités. Mais ce déplacement du combat a aussi pesé très lourdement au Moyen-Orient même, qui, objet de la lutte, est devenu son théâtre. L’Etat islamique, malgré sa rupture avec Al Qaïda, doit ainsi être vu comme une nouvelle étape majeure du jihad. Celui-ci a été lancé par l’organisation d’OBL, et il lui a tout naturellement échappé pour habiller d’autres conflits et recruter d’autres mouvements, au cours des années. Le combat a désormais lieu dans toute la région, et la composition de l’EI comme ses buts et ses méthodes montrent bien que le califat proclamé par l’émir du groupe syro-irakien est une réalité concrète dans des pays qui, il y a quelques années, se pensaient épargnés. Al Qaïda frappait l’ennemi au loin et l’a fait venir. L’EI, né sur ce champ de bataille, est à présent tout autant un groupe terroriste qu’une organisation paramilitaire, et la proclamation du califat, restauration plus que symbolique, dit tout de ses ambitions politiques. Nous ne voulions pas parler à Al Qaïda. Allons-nous devoir parler à l’Etat islamique, pire à tous les égards ?

La tournure pour le moins problématique que prend cette guerre pour les puissances occidentales explique aussi l’attrait chaque jour plus grand que représente le jihad pour certains. La lecture attentive des revendications, des menaces et ou des théorisations jihadistes depuis vingt-cinq ans constitue un inventaire fascinant de tout ce qu’on peut (ou pense pouvoir) reprocher aux Occidentaux. Accusés – souvent à raison – de soutenir les pires crapules et de ne pas beaucoup pratiquer ce qu’ils prêchent par ailleurs, nous payons en partie les errements et les aveuglements de dirigeants, tragiquement incapables de développer des visions à long terme.

Accuser les pays du Nord de tous les maux permet également de s’exonérer de ses propres fautes, et le discours des islamistes radicaux, qui fait par ailleurs peu de cas de la rationalité politique ou des mécanismes historiques, fait toujours porter le chapeau aux autres. Admettons qu’à défaut d’être élégant ça a le mérite de marcher, en particulier dans une région dont les échecs éducatifs sont nombreux et où la recherche du complot relève presque du réflexe intellectuel initial. Idéologie du combat et de l’exclusion, le jihad apporte des réponses simples aux questionnements nés de l’actualité (la faute des A/Juifs B/Américains C/Les deux D/Les Iraniens E/Les trois) et ne s’embarrasse pas de faits ou de raisonnements subtils.

Héritier, comme je tentais de l’expliquer plus haut (et aussi ici), d’un profond sentiment de frustration et d’humiliation, le jihad est une sorte de syncrétisme qui pourrait être pitoyablement ridicule s’il n’était pas aussi sanglant. On y trouve, outre un islamisme particulièrement intransigeant et parfois extrêmement rudimentaire, du panarabisme, du tiers-mondisme, des luttes irrédentistes, des revendications sociales locales et, évidemment, toute sorte de motivations personnelles plus ou moins nobles, plus ou moins structurées et plus ou moins intelligentes.

N’ayons pas peur de le dire et de le redire : j’éprouve pour ceux qui ne voient dans les jihadistes qu’un ramassis de crétins mal dégrossis à l’équilibre psychologique précaire le plus profond mépris, et j’en prends même quelques uns pour des idiots achevés, voire des saboteurs. La première fois que j’ai entendu l’expression « voleurs de poules » dans la bouche d’un de mes chefs, je me suis dit que nous souffrions d’un sérieux handicap. J’ai la faiblesse de penser, en effet, qu’on ne peut pas combattre efficacement un phénomène dont on n’a pas saisi tous les ressorts. C’est à ce titre, et aussi pour épargner les vies dans les deux camps (même si les vies d’en face m’importent moins), que réfléchir n’est pas une perte de temps, à condition de pouvoir, bien sûr, et de vouloir trouver de vraies réponses et pas de fausses solutions.

Dieu sait que le camp du jihad, dans son extraordinaire diversité, compte quelques intéressants spécimens de dégénérés, d’imbéciles et d’ignorants. Les policiers français pourraient vous parler de ceux qui partent se battre pour la « bande à Gaza » (un chic type, ce Gaza, à ce qu’on dit), et les services marocains pourraient vous raconter comment un kamikaze pas bien malin s’est pointé un après-midi d’août sur un parking de cars de tourisme, à Fès, en portant l’air de rien une bombonne de gaz à la main. Soyons désinvolte, etc. Le malheureux garçon ne s’en est pas remis.

Il se trouve, cependant, que des idiots à peine capables de lacer leurs chaussures on en trouve aussi dans l’administration, dans l’armée, dans la police, dans les services (j’ai des noms), dans la presse, et même parfois occupant des fonctions politiques. Il paraît que certains écrivent, tiennent des blogs ou enseignent le journalisme, mais j’ai du mal à y croire. C’est un peu gros, tout de même.

De même, les accusations de troubles psychologiques, si elles sont parfois pertinentes, n’expliquent rien in fine. Les services redoutent tous les coups de folie, (les fameux « dossiers camisoles »), mais il est délicat de ne voir dans un phénomène aussi complexe et aussi ample une simple hallucination collective. Et ce serait le cas qu’il ne serait pas inutile de se demander quelles sont les causes de cette hallucination. On n’a, par ailleurs, que faire des appréciations définitives de gens ayant dans leur propre carrière adopté les pires comportements ou couvert ceux de leurs obligés, et ayant parfois frayé avec le Diable. Ils vous diront que c’était pour la France, et je leur réponds que ce qu’on (a) fait pour la France d’autres le font pour le califat et qu’avant eux d’autres encore l’avaient fait pour la plus grande gloire du Reich millénaire (ceci n’est pas un point Godwin), le succès du Grand bond en avant, ou la défense de leur communauté contre ceux d’en face. L’argument est un peu court, et il révèle un manifeste biais analytique que les islamistes pourraient à bon droit qualifier de « double standard » (une accusation entendue quotidiennement à l’encontre des Occidentaux, à tort et à travers).

Il n’est certainement pas question de justifier ou de relativiser, mais considérer l’ennemi comme un intrinsèquement inférieur conduit à coup sûr aux naufrages qui émaillent notre histoire depuis un bon paquet de siècles. On pourrait même se demander comment une nation aussi spectaculairement supérieure que la nôtre peut connaître autant de difficultés depuis un siècle. Oui, je sais, c’est la faute des autres. Ah, les fumiers.

A aucun moment nos commentateurs omniscients ne s’interrogent donc sur les motivations, sur les phénomènes de groupe, sur la puissance charismatique du leader, sur la perte de repères – et sur la quête personnelle ou collective. Les soldats allemands décrits dans les travaux de Christopher Browning étaient-ils donc tous fous ? Et les génocidaires turcs aussi ? Ne juger les excès de l’ennemi qu’à la seule aune de la psychologie rappelle les pires dérives du politiquement correct et de l’obsession des comportements socialement acceptables. Il est d’ailleurs amusant que cet argument soit avancé par des gens s’acharnant sur d’autres sujets à dénoncer une supposée bien-pensance (cette accusation portée quand on n’a pas d’autres arguments). Comme toujours, seuls les faits précis comptent, et il y a un vrai confort à s’en tenir éloigné pour ne pas heurter de belles certitudes. Il faut se méfier de ses intuitions, comme des formules faciles.

Les motivations des jihadistes sont, comme on s’en doute, multiples, diverses, et si elles reposent sur une lecture délirante du monde, elles ne sont après tout pas les seules. Si j’osais, je dirais même que ces phénomènes sont courants dans l’Histoire, et on a vu en une poignée de millénaires des foules conquérir des mondes qu’elles ont vidés de leurs occupants, massacrer leurs voisins accusés de fautes parfois folkloriques ou adhérer soudainement à des croyances surprenantes.

La question de l’analyse des motivations profondes des jihadistes a d’abord pâti de la nature initiale de la menace. En Algérie ou en Egypte, les facteurs socio-économiques semblaient primordiaux, et sans doute l’étaient-ils, d’ailleurs. En Arabie saoudite, les autorités évoquaient volontiers des troubles psychiatriques, façon d’offrir à la population des réponses simples évacuant toute question au sujet des revendications des terroristes. Mais en Europe, où les autorités furent initialement confrontées à des réseaux importés ou ayant recruté leurs membres au sein de communautés immigrées, le premier réflexe fut de ne voir dans les motivations et les revendications des jihadistes européens que de simples décalques.

Lors des interrogatoires ou des débriefings, les enquêteurs ont entendu par dizaines les discours décryptés plus tard par Farhad Khosrokhavar dans son classique Quand Al Qaïda parle (Grasset, 2006, 421 pages). Il y était question, au-delà d’un projet politico-religieux, de revanche contre l’oppression occidentale, de défense de l’oumma, de gouvernance, de lutte contre le racisme et, évidemment, de projets personnels. Les propos des jihadistes emprisonnés comme ceux diffusés dans les communiqués de revendication ou les premiers magazines clandestins (Al Ansar pour le GIA algérien, Al Fajr pour le GICL, par exemple) s’inséraient tous dans le syncrétisme idéologique évoqué plus haut.

Le monde changea un certain mardi 11 septembre, confirmant que nous étions entrainés dans un conflit qui se menait jusque là à l’abri des regards, et contre l’avis de certains chefs. L’ouverture de nouveaux fronts, de façon plus ou moins pertinente, en Afghanistan, en Irak, mais aussi en Somalie ou au Sahel, fut loin d’avoir l’effet escompté sur la menace qui nous visait. Elle entraîna un accroissement rapide des combattants ennemis, terroristes jihadistes dans nos villes, guérilleros jihadistes dans des maquis arabes, africains ou asiatiques. Cette guerre, cependant, offrit des occasions bien plus nombreuses d’observer dans le détail les volontaires désireux de combattre sur ces nombreuses terres de jihad, comme nous appelions désormais ces nouveaux conflits.

De jeunes Occidentaux, issus ou pas de communautés extra-européennes, avaient déjà, avant 2001, été tentés par ces combats exotiques. Peu nombreux, on les retrouvait dans des camps afghans, des écoles coraniques yéménites, faisant le coup de feu dans le Caucase – aucun, toutefois, ne sautant à l’élastique dans le Vercors. Certains s’étaient même illustrés assez tôt, et il n’aurait pas été inutile, avant de lancer le concept hasardeux de néojihadisme, que certains se remémorent les itinéraires de terroristes bien connus en France, comme les frères Courtailler, Christophe Caze, Lionel Dumont, Zacarias Moussaoui, Djamel Beghal ou d’autres. Passer, pour des raisons autres qu’économiques, à l’aventure (et à l’action – au mépris du danger et de tous les conformismes) relevait également pour eux d’une quête personnelle que l’islam radical habillait, voire structurait. Mohamed Merah, à ce titre, s’il concrétisa une nouvelle forme d’action terroriste, n’eut jamais rien de bien original. Sa célébrité fut d’abord la conséquence d’un retentissant échec des services français, mais son parcours, son périple, son recrutement et ses quelques jours d’entraînement à Miranshah avaient déjà été vus.

Le jihad est (aussi) un voyage, et ce voyage est constitutif du combat : aller rejoindre sa communauté, celle des combattants, des vrais croyants, unis contre un ennemi volontiers rêvé. L’intensification de la menace jihadiste, qui voit des Etats occidentaux intervenir plus ou moins adroitement dans des crises de plus en plus rapprochées, a grandement favorisé l’émergence, plus que des filières organisées que les services parviennent aisément à démanteler, de milliers d’itinéraires personnels.

Le phénomène a pris des proportions alarmantes à l’occasion de l’intervention anglo-américaine en Irak, au mois de mars 2003, et n’a, depuis, jamais connu de répit. L’expertise des services intérieurs français en la matière a longtemps été précieuse, mais elle semble désormais en grande partie inopérante. Les services occidentaux l’avouent plus ou moins franchement, mais leurs membres vous le balancent tout de go dès qu’ils en ont l’occasion : le phénomène des volontaires jihadistes à destination de la Syrie a atteint une ampleur inédite, dont découle une menace terroriste elle aussi d’une intensité jamais vue. C’est la litanie des « jamais » : jamais autant de candidats au jihad ; jamais un jihad aussi proche de l’Europe ; jamais un jihad aux conséquences régionales aussi importantes ; jamais un groupe jihadiste (l’EI) aussi puissant.

Il y a donc, naturellement, de quoi s’inquiéter, et sans tomber dans le sensationnalisme ou même une forme de panique, disons qu’il est plus que jamais impossible de rester les bras croisés, surtout quand des centaines de vos concitoyens sont sur le terrain, en sont revenus ou comptent bien y aller. On pourra, à ce sujet, se référer aux travaux de Stéphane Mantoux, qui sont devenus la référence par chez nous, ou consulter quelques articles passionnants, comme ici.

La guerre civile syrienne, au-delà de son horreur, offre aux jihadistes occidentaux une guerre presque à portée de main. Je ne sais plus qui a récemment osé évoquer Call of Duty (peut-être Mireille Dumas ?) au sujet des apprentis combattants, mais la remarque m’a semblé assez futile. Les jeunes gens, filles et garçons, qui filent se battre en Syrie (et qui n’ont peut-être pas tous l’intention de mettre l’Europe à feu et à sang) sont sans doute bien exaltés, ou irresponsables, mais nous avons déjà connu ces exaltations à d’autres époques, très souvent quand le monde semblait se décomposer puis se recomposer abruptement. Je ne vais certainement pas défendre leur démarche, mais le fait est qu’elle ne paraît pas si incompréhensible, si irrationnelle. Même cette trahison, à nos yeux, peut ressembler, aux leurs, à une renaissance, à un parcours initiatique, à une quête d’absolue à laquelle le jihad, dans son absurde violence, répond.

Face à ce phénomène, les Occidentaux, à tous les niveaux, apparaissent désemparés. Gouvernements, parlements, services de sécurité, responsables religieux, intellectuels, parents, personne ne sait comment s’y prendre. Si cette impuissance était négligeable en 2003, elle est devenue insupportable en raison de la nature même du terrorisme, et plus encore de celle de ce nouveau jihad. Le terrorisme, comme on ne le dira jamais assez, n’est, en effet, pas question de nombre mais de volonté, et ceux-là n’en manquent hélas pas.

Révolte, voyage, le jihad est d’abord une démarche personnelle. Le jihadiste, qui se voit comme le membre d’une communauté persécutée et qui estime participer à une riposte, inscrit son action dans un ensemble. Il peut participer au combat au sein d’une katibat au Mali, au Yémen ou en Irak, mais aussi, par choix ou en raison de contraintes qui lui sont propres, décider d’agir dans son pays d’origine, en Suède comme en Tunisie.

C’est ainsi qu’il faut lire, par exemple, l’attentat de Boston, le meurtre de Woolwich, peut-être ceux de Seattle, ou les arrestations de plus en plus nombreuses au Maroc ou en Europe. L’action individuelle, théorisée par Younis Al Mauritani dans un texte intitulé Future Works, permet de frapper dans un environnement opérationnel devenu terriblement hostile aux réseaux constitués typiques des années ’90.

Short-term work for maktaba dawa is very simple and must be kept as such for us to be effective. Any Brother who comes to us, and is considered unknown, as a mujahid to the enemy agencies, must be trained in something specifically and sent back as quick as possible. (…) We should give him targets, the necessary training and send him back to carry out the operation. There should be no reason for us to keep contact with him, only very little, either to learn of the date of the attack, or if the Brother has a problem. We must carry out these operations to keep the pressure on the enemy, and try and make them a regular occurrence. With operations such as these, even if the casualties are small it shouldn’t make too much of a difference as the purpose of these attacks is to keep the pressure on the enemy.

Peu importe, finalement, que les tueurs soient ou non guidés de loin. La menace est là, et c’est l’essentiel tant le terrorisme, comme l’écrivit Carlos Marighella est « la propagande par le fait ». J’avais modestement, dès 2010, évoqué le glocal, cette intégration des luttes locales à la lutte mondiale que veut être le jihad. Voilà que leurs partisans inscrivent à leur tour leurs actions individuelles dans la lutte menée collectivement, comme dans une sorte de glocal personnel. Seuls quelques uns contestent encore l’évidence, et on en a même vus se répandre en imbécilités à l’occasion des enlèvements perpétrés au Cameroun et au Nigeria en 2013.

Il s’agit, en réalité, d’un cycle. Face à des menaces, concrétisées ou pas, les autorités intensifient la pression policière et judiciaire, et obtiennent des résultats. A plusieurs reprises, la nature de ces menaces les poussent même à déclencher des opérations militaires (Afghanistan, Irak, Sahel, Somalie, Yémen) plus ou moins fondées, plus ou moins discrètes, plus ou moins efficaces, plus ou moins longues. Ces initiatives militaires obtiennent elles aussi des résultats, mais entrainent des réactions, des modifications de la mouvance. Le sentiment de persécution chez les islamistes radicaux s’en trouve renforcé, ce qui nourrit la propagande et favorise le recrutement. De nouveaux combattants émergent alors, mais l’absence de réseaux pouvant les accueillir sur leur sol les pousse, soit à partir combattre soit à frapper à domicile. Pour eux, pour des milliers d’entre eux, l’action armée et le terrorisme sont, en effet, les deux manifestations possibles (et nullement exclusives l’une de l’autre) de la juste violence qu’ils doivent exercer contre ceux qu’ils jugent être leurs oppresseurs – et on revient à la confusion mentale qui frappe ceux qui confondent le terrorisme (choix tactique) et la résistance (démarche politique). Bref.

La pression sécuritaire, indispensable et plutôt efficace, a donc, sans surprise, transformé la menace, ses manifestations et ses acteurs. Face à cet enchaînement de coups et de parades, les autorités se concentrent depuis quelques années sur des mesures qualifiées de préventives, essayent de voir venir les coups avant même que leurs auteurs n’y pensent, poussant toujours plus loin la logique du renseignement, appelant à des réformes parfois hâtives alors que, peut-être, des modifications plus profondes pourraient être pertinentes. Ou pas.

(to be continued)