Souviens-toi de la vase des poissons (1)

Dans la coursive glacée d’un destroyer impérial, le Seigneur Vador, connu de ses intimes sous l’aimable sobriquet de Dark Lord of the Sith, avance de son pas décidé. Par les grandes baies, il peut observer l’ensemble de la flotte mais il semble surtout attentif au vieil homme qui chemine à ses côtés. Celui-ci, vêtu d’une tenue afghane traditionnelle et d’un turban, un blaster usé sur l’épaule, marche voûté, silencieux, taciturne même. Derrière eux, l’escorte de soldats se tient à une distance respectueuse.

Vador, sans cesser d’avancer, se tourne vers son compagnon et lui lance, de cette voix métallique qui participe de sa légende :

– Tes pensées te trahissent, Ayman.

Il marque une pause, pendant que l’autre reste silencieux.

– Ainsi donc, tu as un calife.

Le nommé Ayman se voûte un peu plus, et on sent bien que la déclaration de son hôte touche un point sensible.

Le calife n’est pas un petit fien.

Ainsi donc, il y a un calife, en effet. Et comme les premiers califes, ses glorieux prédécesseurs, Abou Bakr Al Baghdadi, qui se fait désormais appeler Ibrahim, est un chef de guerre. Mais à leur différence, il est aussi un chef terroriste qui ordonne des massacres et ne tente pas de gouverner ses conquêtes par l’adhésion. Emir d’une organisation qui ne date pas d’hier (quoi qu’on dise), Abou Bakr est le nouveau visage d’une menace qui ne cesse de croître depuis trente ans et à laquelle, pour l’heure, on n’a pu infliger que des coups d’arrêt ponctuels.

La percée militaire de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), au printemps dernier, contre les troupes de Bagdad, si elle n’a pas surpris les observateurs qui notaient avec inquiétude la montée en puissance de groupe depuis des mois, constitue un fait majeur, aux terribles conséquences. L’aisance avec laquelle il a défait l’armée irakienne a ainsi, une nouvelle fois, illustré l’ampleur des illusions que les Occidentaux nourrissent à l’égard des régimes qu’ils soutiennent et arment. J’ai rapidement évoqué la chose ici, et il me faudra revenir sur ce point à l’occasion du premier anniversaire de l’attentat du Westgate, si j’en ai le courage.

L’effondrement de l’armée irakienne en juin dernier a, évidemment, été abondamment commenté, et il n’y a pas lieu d’y revenir. L’offensive jihadiste, spectaculaire, audacieuse, n’a cependant été rendue possible que par le climat politique général d’un Irak fragilisé par les tensions communautaires, nées de trente années de guerres. Comme d’autres leaders sous d’autres cieux, le Premier ministre Al Maliki a ici révélé la dangereuse étroitesse de sa vision, et l’ampleur de son échec a été démultipliée par sa localisation même. Au cœur d’une région déjà secouée par plusieurs conflits majeurs, ouverts ou larvés, son naufrage a eu des conséquences à la hauteur des forces en présence et des enjeux.

Le véritable choc a été, contre toute attente, la proclamation le 29 juin 2014 d’un califat par l’émir de l’EIIL, devenu par la même occasion calife et donc commandeur des Croyants, et par là même lointain successeur du Prophète. Cette annonce est, avouons-le, fascinante.

Le califat, système politique directement issu de la révélation de l’islam, est le projet politique par excellence des mouvements islamistes radicaux et, naturellement, des jihadistes. Ceux-ci, en poussant à l’extrême, l’idéologie originelle des Frères musulmans (dont ils sont parfois issus mais dont ils sont très différents, n’en déplaise à certains), voient en lui le seul régime politique compatible avec leur projet. Au-delà de son mode de gouvernance (le chef de l’Etat est aussi le chef religieux de la communauté), le califat symbolise plus que tout la fascination des jihadistes pour un islam médiéval fantasmé, mêlant dans une totale invention historique la pureté supposée des quatre premiers califes Rāshidūn (Abou Bakr As-Siddiq, Omar ibn al-Khattâb, Othman ibn Affân et Ali, tous étroitement liés au Prophète, comme chacun sait) et la grandeur des deux principaux califats (omeyade puis abbasside).

L’obsession des jihadistes pour cette puissance révèle à merveille une des natures du jihad contemporain, qui est aussi – ou d’abord ? – une idéologie de la restauration et ne met en avant que l’aspect militaire du concept, originellement secondaire. Le jihad n’est pas que guerrier, il ne devrait pas l’être, mais pour des raisons dont les historiens débattront longtemps, il a pris ce sens, au moins pour le commun.

Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer ici les différents califats, mais le fait est que le retour d’un califat en Irak est un symbole d’une force incroyable. A quelques dizaines de kilomètres de Bagdad, la capitale d’un empire balayé par les Mongols en 1258, Abou Bakr pense ainsi venger des siècles de domination étrangère, d’humiliations et d’échecs. Le califat, présenté comme une obligation religieuse, est vu comme un système politique défendant la communauté et unissant les hommes. Il incarne – ou est censé incarner – tout ce à quoi aspirent les musulmans tels que les envisagent les chefs jihadistes. Il va sans dire que cette conception ne souffre pas de contestation. Qui refuserait d’être grand à nouveau, même assis sur une montagne de crânes ?

The shield

Un califat sinon rien

Très naturellement, de nombreuses voix musulmanes se sont élevées pour contester la proclamation de ce califat, et même les autorités religieuses habituellement les plus prudentes, sinon les plus étonnement timorées, l’ont dénoncée. J’ajoute ici, car je suis taquin, qu’on ne voit pas pourquoi il faudrait se planter devant chaque musulman de votre entourage pour lui demander de se prononcer sur ce point. Une telle démarche, qui est digne de certains éditorialistes du Figaro, implique que vous assimiliez l’islam au jihadisme, et donc les musulmans à des terroristes. C’est d’une bêtise équivalente à celle qui pousse de jeunes branleurs à attaquer des synagogues françaises au nom de la défense de Gaza. Vous me direz que c’est moins dangereux que de courir entre les bombes israéliennes. On a le courage qu’on peut, mais c’est une autre histoire.

J’ai récemment eu l’occasion d’échanger des propos très vifs, en public, avec les responsables de services de contre-terrorisme de pays du Sahel et du Moyen-Orient. Une telle algarade n’a en soi que peu d’intérêt, même si j’ai pris grand plaisir à répondre aux accusations idiotes de généraux incapables de contempler leurs échecs. Elle m’a cependant permis, une nouvelle fois, d’affronter directement le refus de l’évidence et l’ignorance crasse de dirigeants auxquels nous demandons, obstinément, de combattre un phénomène dont ils contestent – officiellement – l’existence même.

Il ne s’agit certainement pas de débattre ici du caractère guerrier ou non de l’islam, (et l’histoire de l’Occident chrétien doit d’ailleurs inciter à la plus grande modestie), mais nier tout lien entre une religion et ceux qui en font une interprétation radicale est une absurdité. Avoir entendu un général, dont je tairai la nationalité par pure charité, affirmer que le concept même d’islamisme était à la fois une invention et un non-sens restera un de mes meilleurs souvenirs de cette année. L’ignorance, volontaire ou non, par calcul ou par ambiguïté, n’a jamais été d’une grande utilité. Je dois même avouer, alors que je comptais les invectives que l’on m’adressait, avoir pensé « Vous ferez moins les malins quand ceux que vous tentez de contrôler en les flattant seront une telle menace qu’il vous faudra faire appel à des armées étrangères ». A la réflexion, et même si je n’ai pas formulé cette remarque à voix haute, je ne suis pas totalement certain d’avoir livré une réponse très diplomatique.

Il se trouve toujours quelqu’un pour vous expliquer doctement, soit que le Coran ne contient jamais le mot jihad (une affirmation hâtive que pourraient aisément contester Mmes Marie-Thérèse Urvoy ou Françoise Micheau par exemple), soit que le terme est purement religieux et que l’invoquer pour qualifier le terrorisme relève, au mieux d’une terrible ignorance, au pire d’une islamophobie manifeste. C’est d’ailleurs sans doute en raison de l’absence totale de liens entre cette religion et ceux qui s’en réclament que les autorités tunisiennes ou égyptiennes tentent de contrôler l’ensemble des mosquées ou que les Saoudiens, qui savent bien à quel point ils sont coupables dans cette affaire, ne cessent d’inventer de nouveaux et raffinés programmes de déradicalisation aux résultats pour le moins discutables.

Il faut, en réalité, être singulièrement obtus pour refuser la réalité, par mauvais calcul comme par conviction mal placée. Le jihad est là, et s’obstiner à ne pas le nommer est aussi imbécile que de considérer ses partisans comme des dingues, voire, comme l’affirmait une très vieille sommité de l’analyse stratégique française, qu’il ne s’agit que de « pouilleux dans une grotte ». Sans doute parce que je suis un bourgeois décadent dépourvu de toute élévation spirituelle, je ne mesure pas la dangerosité d’un groupe d’insurgés à leur maîtrise du matérialisme dialectique ou à leur connaissance de la poésie persane du XVIe siècle mais aux dégâts et pertes qu’ils infligent, à leur impact sur les agendas diplomatico-stratégigues des puissances et leur capacité à faire durer cet effet. De ce point de vue, et quoi que puissent penser nos mandarins, gourous de pacotille et autres retraités, les jihadistes d’Al Qaïda et à présent ceux de l’Etat islamique sont plus dangereux que ne l’ont jamais été le FPLP-CG, le PKK, les FARC ou l’ASALA. Et tant pis pour les nostalgiques de la glorieuse révolution prolétarienne mondiale, leur heure est passée – depuis longtemps – et le flambeau a été repris par des gens nés de leur retentissant échec.

Let’s rise again.

L’obsession des jihadistes pour un passé fantasmé est particulièrement manifeste dans le choix des noms de leurs mouvements. Ansar, Mouhajiroun, Mourabitoun, Mouthalimin, et d’autres sont autant d’illustrations du regard fasciné que portent les islamistes radicaux sur cet âge d’or supposé – de la révélation du texte sacré à la chute de Bagdad, un peu plus de six siècles plus tard. J’espère avoir le temps, un jour, d’écrire quelques lignes de contextualisation au sujet des noms de ces groupes, car le sujet est véritablement passionnant et riche d’enseignements.

Plus que profonde, cette fascination me semble intrinsèque au jihad lui-même tel qu’il est proclamé et pratiqué par les terroristes d’Al Qaïda ou de l’Etat islamique. A en croire les idéologues et les principaux émirs jihadistes, le but affiché de cette lutte politico-militaire n’est pas la conquête de la planète mais bien la défense – pour le moins agressive, ne nous le cachons pas – de la communauté des croyants et la reconquête des territoires ayant un jour été sous domination musulmane. Cette défense extensive, aussi bien territoriale que religieuse, n’a donc que peu à voir avec les premiers temps du Prophète et de ses successeurs, acteurs d’une étourdissante expansion qu’on ne cesse de commenter depuis et qui fut déclenchée sans agression extérieure initiale.

Elle a, en revanche, tout à voir avec la réaction des Arabes (pour reprendre le titre d’un trop fameux livre d’Amin Maalouf) aux croisades, à l’extrême fin du XIe siècle. Il s’agissait alors, déjà, d’une restauration construite sur une défense. Passées les premières décennies de défaites et d’occupation après la prise de Jérusalem (1099) et la création des principautés franques, la résistance s’organisa en effet, dans la seconde moitié du XIIe siècle, sous l’impulsion de Nur Al Din.

Chef politique et militaire, le dignitaire syrien Nur Al Din (1117-1174) est un des plus grands hommes d’Etat arabes de la période, et peut-être de la région. De façon absolument remarquable, il articula une politique ambitieuse d’unification, de résistance aux Croisés et de restauration religieuse. Ces trois aspects de son œuvre ne peuvent évidemment être séparés puisqu’ils se nourrissent les uns les autres : pas de résistance efficace sans unification réussie, pas d’unification sans des succès militaires qui la constituent et la légitiment, et surtout, surtout, rien de tout cela sans une solide restauration religieuse, facteur de mobilisation collective, d’unification des efforts et de consolidation du pouvoir.

Le règne de Nur Al Din, marqué par une sévère répression contre les chiites, fut celui d’un retour à l’orthodoxie la plus intransigeante, appuyée notamment par un effort dans le domaine de l’enseignement religieux. Dans un contexte de menace extérieure et de défis internes, le dignitaire zengide s’appuya, autant par calcul que par conviction, sur un retour à une pratique religieuse purifiée, intransigeante, afin de fédérer des forces divisées par d’innombrables querelles dynastiques dans une région secouée par ce que René Grousset, selon le style de son temps, nommera « l’anarchie musulmane ». C’est ainsi sous son impulsion qu’un jihad (militaire) revigoré, issu d’un sunnisme revivifié, émergea et structura la résistance aux Croisés, avant d’accompagner une reconquête que Salah Al Din (Saladin), son jeune rival, sut conduire jusqu’à Jérusalem, une certaine matinée d’octobre 1187.

S’il faut se méfier des analogies historiques et des comparaisons hasardeuses, il est difficile de ne pas trouver dans les revendications politico-religieuses des mouvements jihadistes, dès leur émergence à l’orée des années ’80, avant même l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, un écho de la crise profonde qui minait l’orient arabo-musulman au début des Croisades, il y a près de neuf siècles. Au-delà de la référence obligée aux Croisés dont nous bassinent les idéologues islamistes à la moindre occasion, et qui est devenue, plus qu’un lieu commun, une mention obligée, il faut considérer que la situation du Moyen-Orient au XXe siècle, marquée par les interférences plus ou moins brutales des puissances occidentales, les conflits religieux et/ou claniques et la lutte pour le leadership régional, évoque par bien des points la situation qui prévalait au XIe siècle.

Que, presque intuitivement, le projet de renouveau né au début XXe siècle sur les décombres de l’Empire ottoman ait dérivé vers ce jihad, ou l’ait repris en le nourrissant d’autres influences, plus spirituelles, me semble donc parfaitement envisageable. Sans doute cette idée a-t-elle déjà été creusée, mais je confesse ici mon ignorance d’éventuels travaux en ce sens. L’histoire des idées ou des mentalités n’est, après tout, pas ma spécialité. On est néanmoins tenté de penser que dans la sphère culturelle arabo-musulmane la réaction à une agression extérieure se teintera fortement de religieux, sauf si une autre idéologie est disponible. On pourrait, d’ailleurs, s’attarder sur le souci de restauration doctrinale d’Ibn Abdelwahhab (cf. ici, par exemple) au XVIIIe siècle, ou sur les aspects panarabes de l’islamisme des Frères musulmans, dès leur création, mais cela nous entrainerait très loin.

Il n’est, ici, pas inutile de rappeler que le jihad n’est pas un des piliers de l’islam, même si, et ça ne vous étonnera pas, il se trouve une poignée de penseurs plus malins que les autres pour en faire le sixième. De même, si l’on considère le jihad militaire qui nous occupe, faut-il réaffirmer qu’il ne saurait être réduit à sa seule dimension religieuse. Quand des responsables de l’Autorité palestinienne évoquent le jihad contre Israël, il serait, par exemple, particulièrement inopportun de les qualifier de religieux radicaux. Leur lutte, militaire et politique, se pare ici des atours d’un héritage tout autant culturel et historique que religieux.

50 nuances de jihad

Les jérémiades et autres anathèmes de certains visant à nous refuser l’utilisation même du mot jihad sont, non seulement insupportables, mais de plus singulièrement inopportunes. S’il est possible de rejeter les choix de vocabulaire d’une poignée de types que personne n’écoute, il est en revanche parfaitement absurde de se boucher les oreilles alors que des dizaines de milliers – au moins – de personnes, hommes et femmes, adhèrent, y compris par leurs actes, à ce que ce terme implique désormais, qu’on soit d’accord ou pas avec sa nouvelle acception.

Le jihad militaire, et le plus souvent terroriste, que nous combattons depuis trente ans est pratiqué par des mouvements constitués, il est théorisé et défendu par des idéologues, et massivement relayé sur Internet, par les réseaux sociaux comme au sein de forums et de sites clandestins que certains Etats tentent, obstinément, de contrôler ou de fermer. Refuser de voir un train qui fonce sur vous ne vous sauve pas.

Ce jihad, avant même le spectaculaire schisme de l’hiver dernier entre Al Qaïda et l’Etat islamique, était loin d’être si unifié. Tous ses idéologues n’étaient pas d’accord entre eux, même si la conscience du combat en cours les empêchait de polémiquer trop vertement. Le flou idéologique (doctrinal ?) de la lutte pourrait apparaître comme une faiblesse aux yeux des (plus ou moins) glorieux retraités évoqués plus haut. Il est, en réalité, à la fois le révélateur d’un processus de structuration intellectuelle toujours en cours au sein d’une mouvance qui ne cesse de s’étendre, et également une force permettant de placer virtuellement côte à côte de jeunes bourgeois américains, des chômeurs européens, des paysans algériens ou nigérians, des pêcheurs somaliens et des étudiants indonésiens ou égyptiens, sans parler d’aristocrates saoudiens ou de militaires irakiens. L’expression est sans doute triviale, mais pour beaucoup de ses partisans le jihad est une auberge espagnole idéologique permettant d’associer luttes sociétales, revendications territoriales ou politiques, et sans doute une forme nouvelle de nihilisme.

Le jihad, à dire vrai, est une révolte. Ça me semblait évident, mais admettons que ça va encore mieux en le disant. Pour de pénibles raisons qui me semblent relever aussi bien d’un manque de travail que d’un racisme à peine déguisé et d’une incapacité à saisir les évolutions du monde, il a été longtemps estimé, en France mais aussi ailleurs, que les islamistes radicaux puis les jihadistes n’étaient que de pauvres gars, pas bien malins, pauvres, issus de familles monoparentales frappées par le chômage et toutes les discriminations possibles.

Ces certitudes, construites sur les profils de quelques terroristes arrêtés en Europe, faisaient fi, et de la réalité des réseaux européens, cachée aux yeux des universitaires puisqu’intrinsèquement clandestine, et de la réalité des réseaux du Moyen-Orient, du Maghreb, d’Asie du Sud-Est ou, déjà, d’Afrique de l’Est. Quand on nous avançait que les difficultés économiques et sociales étaient les seules causes de la radicalisation religieuse, nos homologues indonésiens ou singapouriens, par exemple, mettaient en avant des motivations plus culturelles ou ethniques.

Marc Sageman, dont le travail effectué aux Etats-Unis souffrait d’autres lacunes, dont une absence de prise en compte des groupes maghrébins, par exemple, insista avec justesse sur le rejet par les jihadistes de l’Occident. Al Qaïda, après tout, avait été conçue par Oussama Ben Laden et ses compagnons comme une organisation appelée à combattre les Etats-Unis et leur domination sur le Moyen-Orient. Les aspects socio-économiques, indubitablement à l’origine de la radicalisation de certains, n’étaient pas à l’origine de toutes les vocations. La volonté de s’en prendre à Israël était ainsi réelle parmi les membres de l’organisation, mais elle ne fut jamais considérée comme une priorité politique et opérationnelle par OBL (ce qui occasionna bien des tracas, comme le raconta Abou Zoubeida à la CIA).

Ben Laden considérait assurément la question palestinienne comme un symbole d’injustice et d’oppression, mais sans doute était-il également conscient que les Territoires seraient longtemps imperméables à ses thèses – voire que cette guerre était déjà perdue. Il estimait également que la solution ne viendrait pas d’un combat, nécessairement inégal, mené dans la région mais d’actions lointaines réalisées sur les arrières de l’ennemi afin de le contraindre à infléchir sa position. Ce choix conduisit aux attentats du 7 août 1998 au Kenya et en Tanzanie, puis à ceux du 11 septembre 2001. La réaction américaine, et d’ailleurs occidentale, porta des coups initialement sévères à l’organisation mais elle contribua également à accélérer la diffusion d’un conflit (ce qui, à mon sens, était par ailleurs inéluctable).

Presque 13 ans après, les évolutions de cette guerre, influencée par ailleurs par d’autres crises, d’autres conflits et d’autres forces profondes à l’œuvre, ont contribué à bouleverser, entre autres choses, la carte du Moyen-Orient. Les Occidentaux apparaissent affaiblis (comme je l’ai notamment écrit ici), empêtrés dans des conflits sans issue, et on est même bien obligé de penser que la lutte contre le jihad a été un des facteurs conduisant aux révoltes arabes. Le plan d’OBL semble donc avoir fonctionné à merveille, évidemment sans qu’il en ait prévu toutes les étapes.

Avoir porté le conflit chez l’ennemi l’a fait venir au contact, l’a fragilisé, l’a profondément influencé, a pesé sur son peuple, ses finances, ses priorités. Mais ce déplacement du combat a aussi pesé très lourdement au Moyen-Orient même, qui, objet de la lutte, est devenu son théâtre. L’Etat islamique, malgré sa rupture avec Al Qaïda, doit ainsi être vu comme une nouvelle étape majeure du jihad. Celui-ci a été lancé par l’organisation d’OBL, et il lui a tout naturellement échappé pour habiller d’autres conflits et recruter d’autres mouvements, au cours des années. Le combat a désormais lieu dans toute la région, et la composition de l’EI comme ses buts et ses méthodes montrent bien que le califat proclamé par l’émir du groupe syro-irakien est une réalité concrète dans des pays qui, il y a quelques années, se pensaient épargnés. Al Qaïda frappait l’ennemi au loin et l’a fait venir. L’EI, né sur ce champ de bataille, est à présent tout autant un groupe terroriste qu’une organisation paramilitaire, et la proclamation du califat, restauration plus que symbolique, dit tout de ses ambitions politiques. Nous ne voulions pas parler à Al Qaïda. Allons-nous devoir parler à l’Etat islamique, pire à tous les égards ?

La tournure pour le moins problématique que prend cette guerre pour les puissances occidentales explique aussi l’attrait chaque jour plus grand que représente le jihad pour certains. La lecture attentive des revendications, des menaces et ou des théorisations jihadistes depuis vingt-cinq ans constitue un inventaire fascinant de tout ce qu’on peut (ou pense pouvoir) reprocher aux Occidentaux. Accusés – souvent à raison – de soutenir les pires crapules et de ne pas beaucoup pratiquer ce qu’ils prêchent par ailleurs, nous payons en partie les errements et les aveuglements de dirigeants, tragiquement incapables de développer des visions à long terme.

Accuser les pays du Nord de tous les maux permet également de s’exonérer de ses propres fautes, et le discours des islamistes radicaux, qui fait par ailleurs peu de cas de la rationalité politique ou des mécanismes historiques, fait toujours porter le chapeau aux autres. Admettons qu’à défaut d’être élégant ça a le mérite de marcher, en particulier dans une région dont les échecs éducatifs sont nombreux et où la recherche du complot relève presque du réflexe intellectuel initial. Idéologie du combat et de l’exclusion, le jihad apporte des réponses simples aux questionnements nés de l’actualité (la faute des A/Juifs B/Américains C/Les deux D/Les Iraniens E/Les trois) et ne s’embarrasse pas de faits ou de raisonnements subtils.

Héritier, comme je tentais de l’expliquer plus haut (et aussi ici), d’un profond sentiment de frustration et d’humiliation, le jihad est une sorte de syncrétisme qui pourrait être pitoyablement ridicule s’il n’était pas aussi sanglant. On y trouve, outre un islamisme particulièrement intransigeant et parfois extrêmement rudimentaire, du panarabisme, du tiers-mondisme, des luttes irrédentistes, des revendications sociales locales et, évidemment, toute sorte de motivations personnelles plus ou moins nobles, plus ou moins structurées et plus ou moins intelligentes.

N’ayons pas peur de le dire et de le redire : j’éprouve pour ceux qui ne voient dans les jihadistes qu’un ramassis de crétins mal dégrossis à l’équilibre psychologique précaire le plus profond mépris, et j’en prends même quelques uns pour des idiots achevés, voire des saboteurs. La première fois que j’ai entendu l’expression « voleurs de poules » dans la bouche d’un de mes chefs, je me suis dit que nous souffrions d’un sérieux handicap. J’ai la faiblesse de penser, en effet, qu’on ne peut pas combattre efficacement un phénomène dont on n’a pas saisi tous les ressorts. C’est à ce titre, et aussi pour épargner les vies dans les deux camps (même si les vies d’en face m’importent moins), que réfléchir n’est pas une perte de temps, à condition de pouvoir, bien sûr, et de vouloir trouver de vraies réponses et pas de fausses solutions.

Dieu sait que le camp du jihad, dans son extraordinaire diversité, compte quelques intéressants spécimens de dégénérés, d’imbéciles et d’ignorants. Les policiers français pourraient vous parler de ceux qui partent se battre pour la « bande à Gaza » (un chic type, ce Gaza, à ce qu’on dit), et les services marocains pourraient vous raconter comment un kamikaze pas bien malin s’est pointé un après-midi d’août sur un parking de cars de tourisme, à Fès, en portant l’air de rien une bombonne de gaz à la main. Soyons désinvolte, etc. Le malheureux garçon ne s’en est pas remis.

Il se trouve, cependant, que des idiots à peine capables de lacer leurs chaussures on en trouve aussi dans l’administration, dans l’armée, dans la police, dans les services (j’ai des noms), dans la presse, et même parfois occupant des fonctions politiques. Il paraît que certains écrivent, tiennent des blogs ou enseignent le journalisme, mais j’ai du mal à y croire. C’est un peu gros, tout de même.

De même, les accusations de troubles psychologiques, si elles sont parfois pertinentes, n’expliquent rien in fine. Les services redoutent tous les coups de folie, (les fameux « dossiers camisoles »), mais il est délicat de ne voir dans un phénomène aussi complexe et aussi ample une simple hallucination collective. Et ce serait le cas qu’il ne serait pas inutile de se demander quelles sont les causes de cette hallucination. On n’a, par ailleurs, que faire des appréciations définitives de gens ayant dans leur propre carrière adopté les pires comportements ou couvert ceux de leurs obligés, et ayant parfois frayé avec le Diable. Ils vous diront que c’était pour la France, et je leur réponds que ce qu’on (a) fait pour la France d’autres le font pour le califat et qu’avant eux d’autres encore l’avaient fait pour la plus grande gloire du Reich millénaire (ceci n’est pas un point Godwin), le succès du Grand bond en avant, ou la défense de leur communauté contre ceux d’en face. L’argument est un peu court, et il révèle un manifeste biais analytique que les islamistes pourraient à bon droit qualifier de « double standard » (une accusation entendue quotidiennement à l’encontre des Occidentaux, à tort et à travers).

Il n’est certainement pas question de justifier ou de relativiser, mais considérer l’ennemi comme un intrinsèquement inférieur conduit à coup sûr aux naufrages qui émaillent notre histoire depuis un bon paquet de siècles. On pourrait même se demander comment une nation aussi spectaculairement supérieure que la nôtre peut connaître autant de difficultés depuis un siècle. Oui, je sais, c’est la faute des autres. Ah, les fumiers.

A aucun moment nos commentateurs omniscients ne s’interrogent donc sur les motivations, sur les phénomènes de groupe, sur la puissance charismatique du leader, sur la perte de repères – et sur la quête personnelle ou collective. Les soldats allemands décrits dans les travaux de Christopher Browning étaient-ils donc tous fous ? Et les génocidaires turcs aussi ? Ne juger les excès de l’ennemi qu’à la seule aune de la psychologie rappelle les pires dérives du politiquement correct et de l’obsession des comportements socialement acceptables. Il est d’ailleurs amusant que cet argument soit avancé par des gens s’acharnant sur d’autres sujets à dénoncer une supposée bien-pensance (cette accusation portée quand on n’a pas d’autres arguments). Comme toujours, seuls les faits précis comptent, et il y a un vrai confort à s’en tenir éloigné pour ne pas heurter de belles certitudes. Il faut se méfier de ses intuitions, comme des formules faciles.

Les motivations des jihadistes sont, comme on s’en doute, multiples, diverses, et si elles reposent sur une lecture délirante du monde, elles ne sont après tout pas les seules. Si j’osais, je dirais même que ces phénomènes sont courants dans l’Histoire, et on a vu en une poignée de millénaires des foules conquérir des mondes qu’elles ont vidés de leurs occupants, massacrer leurs voisins accusés de fautes parfois folkloriques ou adhérer soudainement à des croyances surprenantes.

La question de l’analyse des motivations profondes des jihadistes a d’abord pâti de la nature initiale de la menace. En Algérie ou en Egypte, les facteurs socio-économiques semblaient primordiaux, et sans doute l’étaient-ils, d’ailleurs. En Arabie saoudite, les autorités évoquaient volontiers des troubles psychiatriques, façon d’offrir à la population des réponses simples évacuant toute question au sujet des revendications des terroristes. Mais en Europe, où les autorités furent initialement confrontées à des réseaux importés ou ayant recruté leurs membres au sein de communautés immigrées, le premier réflexe fut de ne voir dans les motivations et les revendications des jihadistes européens que de simples décalques.

Lors des interrogatoires ou des débriefings, les enquêteurs ont entendu par dizaines les discours décryptés plus tard par Farhad Khosrokhavar dans son classique Quand Al Qaïda parle (Grasset, 2006, 421 pages). Il y était question, au-delà d’un projet politico-religieux, de revanche contre l’oppression occidentale, de défense de l’oumma, de gouvernance, de lutte contre le racisme et, évidemment, de projets personnels. Les propos des jihadistes emprisonnés comme ceux diffusés dans les communiqués de revendication ou les premiers magazines clandestins (Al Ansar pour le GIA algérien, Al Fajr pour le GICL, par exemple) s’inséraient tous dans le syncrétisme idéologique évoqué plus haut.

Le monde changea un certain mardi 11 septembre, confirmant que nous étions entrainés dans un conflit qui se menait jusque là à l’abri des regards, et contre l’avis de certains chefs. L’ouverture de nouveaux fronts, de façon plus ou moins pertinente, en Afghanistan, en Irak, mais aussi en Somalie ou au Sahel, fut loin d’avoir l’effet escompté sur la menace qui nous visait. Elle entraîna un accroissement rapide des combattants ennemis, terroristes jihadistes dans nos villes, guérilleros jihadistes dans des maquis arabes, africains ou asiatiques. Cette guerre, cependant, offrit des occasions bien plus nombreuses d’observer dans le détail les volontaires désireux de combattre sur ces nombreuses terres de jihad, comme nous appelions désormais ces nouveaux conflits.

De jeunes Occidentaux, issus ou pas de communautés extra-européennes, avaient déjà, avant 2001, été tentés par ces combats exotiques. Peu nombreux, on les retrouvait dans des camps afghans, des écoles coraniques yéménites, faisant le coup de feu dans le Caucase – aucun, toutefois, ne sautant à l’élastique dans le Vercors. Certains s’étaient même illustrés assez tôt, et il n’aurait pas été inutile, avant de lancer le concept hasardeux de néojihadisme, que certains se remémorent les itinéraires de terroristes bien connus en France, comme les frères Courtailler, Christophe Caze, Lionel Dumont, Zacarias Moussaoui, Djamel Beghal ou d’autres. Passer, pour des raisons autres qu’économiques, à l’aventure (et à l’action – au mépris du danger et de tous les conformismes) relevait également pour eux d’une quête personnelle que l’islam radical habillait, voire structurait. Mohamed Merah, à ce titre, s’il concrétisa une nouvelle forme d’action terroriste, n’eut jamais rien de bien original. Sa célébrité fut d’abord la conséquence d’un retentissant échec des services français, mais son parcours, son périple, son recrutement et ses quelques jours d’entraînement à Miranshah avaient déjà été vus.

Le jihad est (aussi) un voyage, et ce voyage est constitutif du combat : aller rejoindre sa communauté, celle des combattants, des vrais croyants, unis contre un ennemi volontiers rêvé. L’intensification de la menace jihadiste, qui voit des Etats occidentaux intervenir plus ou moins adroitement dans des crises de plus en plus rapprochées, a grandement favorisé l’émergence, plus que des filières organisées que les services parviennent aisément à démanteler, de milliers d’itinéraires personnels.

Le phénomène a pris des proportions alarmantes à l’occasion de l’intervention anglo-américaine en Irak, au mois de mars 2003, et n’a, depuis, jamais connu de répit. L’expertise des services intérieurs français en la matière a longtemps été précieuse, mais elle semble désormais en grande partie inopérante. Les services occidentaux l’avouent plus ou moins franchement, mais leurs membres vous le balancent tout de go dès qu’ils en ont l’occasion : le phénomène des volontaires jihadistes à destination de la Syrie a atteint une ampleur inédite, dont découle une menace terroriste elle aussi d’une intensité jamais vue. C’est la litanie des « jamais » : jamais autant de candidats au jihad ; jamais un jihad aussi proche de l’Europe ; jamais un jihad aux conséquences régionales aussi importantes ; jamais un groupe jihadiste (l’EI) aussi puissant.

Il y a donc, naturellement, de quoi s’inquiéter, et sans tomber dans le sensationnalisme ou même une forme de panique, disons qu’il est plus que jamais impossible de rester les bras croisés, surtout quand des centaines de vos concitoyens sont sur le terrain, en sont revenus ou comptent bien y aller. On pourra, à ce sujet, se référer aux travaux de Stéphane Mantoux, qui sont devenus la référence par chez nous, ou consulter quelques articles passionnants, comme ici.

La guerre civile syrienne, au-delà de son horreur, offre aux jihadistes occidentaux une guerre presque à portée de main. Je ne sais plus qui a récemment osé évoquer Call of Duty (peut-être Mireille Dumas ?) au sujet des apprentis combattants, mais la remarque m’a semblé assez futile. Les jeunes gens, filles et garçons, qui filent se battre en Syrie (et qui n’ont peut-être pas tous l’intention de mettre l’Europe à feu et à sang) sont sans doute bien exaltés, ou irresponsables, mais nous avons déjà connu ces exaltations à d’autres époques, très souvent quand le monde semblait se décomposer puis se recomposer abruptement. Je ne vais certainement pas défendre leur démarche, mais le fait est qu’elle ne paraît pas si incompréhensible, si irrationnelle. Même cette trahison, à nos yeux, peut ressembler, aux leurs, à une renaissance, à un parcours initiatique, à une quête d’absolue à laquelle le jihad, dans son absurde violence, répond.

Face à ce phénomène, les Occidentaux, à tous les niveaux, apparaissent désemparés. Gouvernements, parlements, services de sécurité, responsables religieux, intellectuels, parents, personne ne sait comment s’y prendre. Si cette impuissance était négligeable en 2003, elle est devenue insupportable en raison de la nature même du terrorisme, et plus encore de celle de ce nouveau jihad. Le terrorisme, comme on ne le dira jamais assez, n’est, en effet, pas question de nombre mais de volonté, et ceux-là n’en manquent hélas pas.

Révolte, voyage, le jihad est d’abord une démarche personnelle. Le jihadiste, qui se voit comme le membre d’une communauté persécutée et qui estime participer à une riposte, inscrit son action dans un ensemble. Il peut participer au combat au sein d’une katibat au Mali, au Yémen ou en Irak, mais aussi, par choix ou en raison de contraintes qui lui sont propres, décider d’agir dans son pays d’origine, en Suède comme en Tunisie.

C’est ainsi qu’il faut lire, par exemple, l’attentat de Boston, le meurtre de Woolwich, peut-être ceux de Seattle, ou les arrestations de plus en plus nombreuses au Maroc ou en Europe. L’action individuelle, théorisée par Younis Al Mauritani dans un texte intitulé Future Works, permet de frapper dans un environnement opérationnel devenu terriblement hostile aux réseaux constitués typiques des années ’90.

Short-term work for maktaba dawa is very simple and must be kept as such for us to be effective. Any Brother who comes to us, and is considered unknown, as a mujahid to the enemy agencies, must be trained in something specifically and sent back as quick as possible. (…) We should give him targets, the necessary training and send him back to carry out the operation. There should be no reason for us to keep contact with him, only very little, either to learn of the date of the attack, or if the Brother has a problem. We must carry out these operations to keep the pressure on the enemy, and try and make them a regular occurrence. With operations such as these, even if the casualties are small it shouldn’t make too much of a difference as the purpose of these attacks is to keep the pressure on the enemy.

Peu importe, finalement, que les tueurs soient ou non guidés de loin. La menace est là, et c’est l’essentiel tant le terrorisme, comme l’écrivit Carlos Marighella est « la propagande par le fait ». J’avais modestement, dès 2010, évoqué le glocal, cette intégration des luttes locales à la lutte mondiale que veut être le jihad. Voilà que leurs partisans inscrivent à leur tour leurs actions individuelles dans la lutte menée collectivement, comme dans une sorte de glocal personnel. Seuls quelques uns contestent encore l’évidence, et on en a même vus se répandre en imbécilités à l’occasion des enlèvements perpétrés au Cameroun et au Nigeria en 2013.

Il s’agit, en réalité, d’un cycle. Face à des menaces, concrétisées ou pas, les autorités intensifient la pression policière et judiciaire, et obtiennent des résultats. A plusieurs reprises, la nature de ces menaces les poussent même à déclencher des opérations militaires (Afghanistan, Irak, Sahel, Somalie, Yémen) plus ou moins fondées, plus ou moins discrètes, plus ou moins efficaces, plus ou moins longues. Ces initiatives militaires obtiennent elles aussi des résultats, mais entrainent des réactions, des modifications de la mouvance. Le sentiment de persécution chez les islamistes radicaux s’en trouve renforcé, ce qui nourrit la propagande et favorise le recrutement. De nouveaux combattants émergent alors, mais l’absence de réseaux pouvant les accueillir sur leur sol les pousse, soit à partir combattre soit à frapper à domicile. Pour eux, pour des milliers d’entre eux, l’action armée et le terrorisme sont, en effet, les deux manifestations possibles (et nullement exclusives l’une de l’autre) de la juste violence qu’ils doivent exercer contre ceux qu’ils jugent être leurs oppresseurs – et on revient à la confusion mentale qui frappe ceux qui confondent le terrorisme (choix tactique) et la résistance (démarche politique). Bref.

La pression sécuritaire, indispensable et plutôt efficace, a donc, sans surprise, transformé la menace, ses manifestations et ses acteurs. Face à cet enchaînement de coups et de parades, les autorités se concentrent depuis quelques années sur des mesures qualifiées de préventives, essayent de voir venir les coups avant même que leurs auteurs n’y pensent, poussant toujours plus loin la logique du renseignement, appelant à des réformes parfois hâtives alors que, peut-être, des modifications plus profondes pourraient être pertinentes. Ou pas.

(to be continued)

 

If you’re first out the door, that’s not called panicking.

C’est un film (quasi) parfait, fascinant, passionnant de bout, haletant sans la moindre course-poursuite, sans le moindre coup de feu, et pourtant d’une terrible violence. A l’opposé des blockbusters insipides que les grands studios produisent désormais à la chaîne comme des machines devenues folles, Margin Call est une œuvre riche, d’une maîtrise formelle d’autant plus spectaculaire qu’il s’agit du premier long métrage de son auteur, J.C Chandor.

Le sujet était pourtant difficile, complexe, et son traitement aurait pu accoucher d’une nouvelle charge sans finesse, comme le dernier film de Costa-Gavras, le très lourdaud Le Capital, (2012, avec Gad Elmaleh qui a depuis appris à aimer les banques, surtout LCL), ou d’un portrait efficace mais outré, comme le fameux Wall Street, d’Oliver Stone (1987).

Le Capital Wall Street

Pour relater de l’intérieur les derniers moments précédant la crise financière de 2008, Chandor s’est placé aux côtés des acteurs de la crise, du plus humble au plus puissant, et il les a suivis au plus près. Implacable, monstrueux, le cataclysme qui va faire vaciller le monde n’est, en effet, pas seulement affaire de mécanique financière. Il est aussi affaire de personnalités jouant chacune leur partition, et c’est là, dans ces open spaces et ces salles de réunion, que le cinéaste a posé sa caméra.

Pas de dénonciation emportée ici, pas de leçon de morale pour révolutionnaire du dimanche en mal de grand soir ou de sympathisant néopoujaddiste, mais une admirable sobriété, et un regard presque clinique sur une poignée de personnages tous remarquablement interprétés. La distribution (Kevin Spacey, Paul Bettany, Jeremy Irons, Zachary Quinto, Penn Badgley, Simon Baker, Demi Moore, Stanley Tucci, et même Mary McDonnell) donne en effet le vertige, et son ampleur renforce l’admiration que l’on nourrit pour le jeune cinéaste, jamais écrasé par ses acteurs quand tant d’autres seraient restés paralysés. Comme dans les plus grandes pièces de Shakespeare, aucun de ces personnages n’est d’ailleurs anecdotique, et leur nombre et leur complexité garantissent de présenter l’affaire sous plusieurs angles, afin d’en restituer toute la complexité.

Si tous les acteurs sont remarquables, il faut, comme d’habitude, souligner les exceptionnelles performances de Jeremy Irons, de Kevin Spacey, de Paul Bettany et de Stanley Tucci. Irons campe ici un prédateur de classe mondiale, capable de toutes les audaces et de toutes les vacheries. Son attitude n’est cependant pas seulement faite de cynisme mais d’une froide lucidité sur le système économique au sein duquel il évolue. Face à lui, Spacey est un subordonné loyal, dont le mélange de fragilité personnelle et de capacité à jouer le jeu dit toute la complexité. Et Paul Bettany, grand frère cynique, dur mais sympa, sympa mais dur, tient sans doute là son meilleur rôle depuis le remarquable Master and Commander, de Peter Weir (2003). Tucci, l’homme qui a tout compris et dont l’éviction initiale est chargée d’une terrible ironie, est lui aussi impeccable.

Tourné en grande partie dans les anciens bureaux d’une entreprise emportée par la crise, dans une tour de Manhattan, Margin Call a bien tout d’une tragédie. On y retrouve la règle des trois unités à peine modifiée (gérer en 36 heures le début de la crise, essentiellement au siège de la société) et cet enchaînement tragique qui fait les grandes œuvres, l’ensemble étant filmé avec une discrète élégance. La qualité de l’image, le soin apporté aux détails, les teintes, évoquent parfois le cinéma de Michael Mann, comme si le maître du film d’hommes avait filmé la crise boursière. On pense aussi au chef d’oeuvre du dramaturge et scénariste David Mamet, Glengarry Glen Ross (1992), dont la distribution avait, elle aussi, été saluée par la critique (et au sein de laquelle on trouvait déjà Kevin Spacey).

Glengarry Glen Ross Margin Call

Le film de Chandor illustre à merveille la maîtrise technique et narrative dont seuls les cinéastes américains paraissent capables. Sans effet de manche, sans musique ou si peu, le cinéaste (qui est aussi son propre scénariste) parvient sans effort apparent à rendre passionnante cette incompréhensible histoire d’avoirs toxiques. Personne, face à l’écran, n’y comprend rien, mais tout le monde saisit l’importance historique du moment et les enjeux qui en découlent. Le film, par delà ses immenses qualités cinématographiques, recrée magistralement les ambiances de cellule de crise, lorsqu’à la gestion des événements s’ajoutent les jeux politiques des uns et des autres pour sauver leur tête et couper celle du voisin. Il y a sans doute là bien plus à apprendre et à méditer que dans la sanglante saga de The Game of Thrones. Le destin du personnage de Demi Moore (dont c’est sans doute le plus grand rôle) est, à cet égard, exemplaire.

Demi Moore

Le film s’achève par une étrange et triste scène – que je ne vous raconterai pas – et quand l’écran devient noir on n’entend plus que les pelletées de terre d’un homme qui creuse une tombe. Tout est dit.

A l’ouest, le relief dessinait de petites ravines et des parois rocheuses entremêlées, vers la Little Big Horn.

Genre majeur du cinéma occidental, le western a connu bien des vies, du classicisme le plus élégant au réalisme le plus cru, en passant par la parodie, les drames intimistes personnages ou les fresques grandioses, etc. Certains de ces films, parfois tournés dès les débuts du cinéma, se sont imposés comme des chefs d’œuvres immortels, réalisés par les plus grands, comme Howard Hawks, Raoul Walsh, Michael Curtiz, John Ford, Anthony Mann,  Sergio Leone, Sam Peckinpah, Clint Eastwood, Richard Brooks, Michael Cimino ou John Huston.

On ignore cependant souvent, en Europe, que le western, avant d’être un genre cinématographique, a été nourri par des milliers de romans et de comics, et que de grands auteurs s’y sont illustrés. Elmore Leonard, mort le 20 août dernier, n’était ainsi pas seulement le prolifique auteur de polars réjouissants, adaptés par Quentin Tarantino (Jackie Brown, 1997), Steven Soderbergh (Out of Sight, 1998), Barry Sonnenfeld (Get Shorty, 1995) ou F. Gary Gray (Be Cool, 2005). Il était d’abord un auteur de westerns, à l’origine de plusieurs classiques décrivant la conquête de l’Ouest sauvage : L’Homme de l’Arizona (Bud Boetticher, 1957), 3h10 pour Yuma (Delmer Daves, 1957, puis James Mangold, 2007), Hombre (Martin Ritt, 1967), ou Valdez (Edwin Sherin, 1971).

3h10 pour Yuma

Moins connu en France qu’Elmore Leonard, Ernest Haycox est considéré aux Etats-Unis comme un des écrivains les plus importants du genre, et les adaptations de ses romans comptent parmi les plus grands titres du western classique : La Chevauchée Fantastique (John Ford, 1939), Pacific Express (Cecil B. DeMille, 1939) ou Le Passage du Canyon (Jacques Tourneur, 1946).

En 1952, alors qu’il ne travaille plus pour la MGM, Roy Howland, un vétéran d’Hollywood spécialisé dans les séries B, réalise pour le compte de la société de William Cagney Bugles in the Afternoon (Les Clairons sonnent la charge) à partir du roman de Haycox, publié en 1944. Sans grand relief, le film ne rend pas hommage au livre, que les éditions Actes Sud viennent de publier dans leur nouvelle collection L’Ouest, le vrai sous son tire original : Des clairons dans l’après-midi.

Bugles in the Afternoon Des clairons dans l'après-midi

A l’instar de Bertrand Tavernier, qui dirige cette collection et qui a écrit une postface au roman, j’ai été subjugué par ce récit. Centré sur l’itinéraire d’un homme complexe, ancien officier pendant la guerre de Sécession qui s’engage dans le 7e de Cavalerie dirigé par le lieutenant-colonel Custer, le roman est l’occasion de présenter quelques personnages passionnants et de les faire converger vers la bataille de Little Bighorn, les 25 et 26 juin 1876.

Combat mythique entre les Tuniques bleues et un rassemblement de Sioux lakotas et de Cheyennes, Little Bighorn est une défaite cinglante pour l’armée des Etats-Unis, qui y perd plus de 250 hommes, dont Custer lui-même. La bataille est encore abondamment étudiée aux Etats-Unis, même si elle n’est connue par chez nous que via le cinéma ou la télévision.

Habilement, Haycox a choisi de nous décrire la marche à la guerre puis la fameuse défaite du point de vue de ses participants, sans jamais tomber dans la défense d’un certain héroïsme colonial ou au contraire la dénonciation stérile des menées militaires américaines. Dans un style d’une admirable sobriété, et dans le même temps très élégant, l’auteur s’attache à la fois à des études de personnalités et à la description, en toile de fond, de la vie sur la Frontière et de la guerre contre les Indiens des Plaines.

On a tendance, en effet, à oublier que toute l’épopée artistique du western, au cinéma, à la télévision ou dans la littérature, est d’abord le récit d’une conquête coloniale brutale, impitoyable, et de l’installation chaotique d’une société blanche sédentaire dans d’immenses territoires sillonnés pendant des siècles par des nomades. Dans ces espaces vides, qui donnèrent le vertige aux expéditions espagnoles qui s’y aventurèrent en provenance d’Amérique centrale, les colons américains affrontent, en plus des tribus qu’ils chassent, une nature extrême, infiniment hostile, dépourvue de la moindre infrastructure.

Le western est donc aussi cela : la chronique de ces étés torrides, de ces hivers interminables, de ces plantes vénéneuses, de la faiblesse numérique de l’occupation humaine, de ces mois d’isolement, et aussi de la vie de ce monde interlope, sur la Frontière. Les garnisons s’y installent, avec femmes en enfants, entourés de villages et de commerces, et on pense aux place fortes romaines sur le limes. On y trouve des aventuriers, des bordels, des trafiquants qui alimentent les tribus en armes, des représentants de Washington incapables de faire régner l’ordre et la loi, et la lutte, maintes fois relatée, entre riches et pauvres.

Cette société violente, qui tente de dompter son environnement, vit dans la menace permanente des raids des tribus spoliées et compte sur les unités de l’armée fédérale pour imposer la paix, quitte à participer à une entreprise génocidaire.

Haycox, qui a écrit ce roman pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se laisser aller à aucune facilité patriotique, à aucun réflexe cocardier. Il y montre des officiers talentueux ou médiocres, des soldats épuisés pas systématiquement héroïques, des morts idiotes, des erreurs tactiques, et il ne cache rien de l’ampleur de la défaite subie par le 7e de Cavalerie de Custer. La plupart des commentateurs s’accordent d’ailleurs pour estimer que le récit des combats livré par Haycox figure parmi les meilleures descriptions disponibles de la bataille. L’auteur, se tenant à distance du mythe, prend soin de se concentrer sur d’autres actions que celles de Custer, dont, de toute façon, on connaît le sort.

Drame intimiste, triangle amoureux tragique, Des clairons dans l’après-midi est donc également un instantané de ce moment où, défié par les Sioux et les Cheyennes, l’Empire lance une nouvelle grande campagne qu’il n’est sans doute pas absurde de qualifier de contre insurrectionnelle. Face à un ennemi insaisissable, qui lutte non plus pour sa liberté mais contre son anéantissement, dans des territoires immenses – et grandioses, l’armée américaine poursuit l’impitoyable conquête de son hinterland.

Plus d’un siècle plus tard, et malgré le réveil des nations amérindiennes et la prise de conscience du génocide, le western reste comme une page de gloire de l’histoire américaine, et ça n’est pas le moindre des paradoxes pour un monde occidental que ne cesse d’expier son histoire. Il faut, une fois de plus, admettre que les conditions dans lesquelles nos Etats s’établissent ne souffrent aucune discussion. La lucidité avec laquelle Ernest Haycox, qui ne fait jamais parler les Sioux, décrit la brutalité de la conquête de l’espace intérieur américain n’est pas la moindre des qualités d’un livre absolument remarquable.

Tout ça pour vous faire comprendre, Monsieur Fernand, que le pastis perd de l’adhérent chaque jour.

Jeudi 11 Mars 2004. Il fait gris à Paris, pas vraiment froid. La radio évoque un attentat à Madrid, dans les transports. Mouais. Je file à la crèche avec Attila, avant de sauter dans le bus, vers le Quai. A 9h30, les premières dépêches AFP qui se succèdent sur mon écran d’ordinateur avancent des bilans ahurissants, qui écartent d’eux-mêmes la piste de l’ETA. Très vite, également, les informations qui arrivent du terrain indiquent que plusieurs charges ont explosé dans des trains de banlieue et des gares dans le but de commettre un carnage. La piste jihadiste s’impose, tant le mode opératoire (attaques simultanées), les cibles (infrastructures ferroviaires) et le tempo politique (élections générales le dimanche) sont typiques.

Très vite, pourtant, les médias s’emplissent de commentaires sur la piste basque, contre tout évidence. Les usual experts se répandent en analyses d’autant plus fascinantes qu’elles sont manifestement à la fois déconnectées des faits, du contexte international et de la scène politique espagnole. Xavier Raufer, qu’on ne présente plus, s’étant trompé toute sa carrière, se trompe aussi au sujet de l’attentat tandis que Gérard Chaliand, qui a lâché la rampe depuis quelques années et ne cesse de professer son mépris pour le jihad, s’enferre également dans l’erreur. Dans les services, au Quai, nous écrivons, avec la prudence qui s’impose à ceux qui nous relisent, que les islamistes radicaux font figure de suspects principaux. Nous n’avons pas plus d’information que les madones des plateaux de télévision, mais sans doute ne sommes-nous pas prisonniers de nos certitudes.

Très vite, l’affaire prend une autre dimension lorsque le gouvernement espagnol commence lui-même à soutenir la thèse d’une implication de l’ETA. Vers 11h, j’appelle mon homologue espagnol, un vieil ambassadeur fantasque et attachant qui tient la chaise à Bruxelles dans un groupe consacré au terrorisme international. Je lui présente mes condoléances et j’évoque, prudemment, les pistes, dont celles du jihad. Mais le voilà qui m’affirme que la responsabilité des terroristes basques est indubitable. Je n’insiste pas.

Dans la journée, la controverse se durcit. Pas un professionnel – je ne parle pas des types déblatérant dans la presse – n’accorde le moindre crédit aux mises en cause de l’ETA, tandis qu’à Madrid le gouvernement n’en démord pas, multipliant les points de presse, dont ceux du ministre de l’Intérieur, Angel Acebes, mobilisant les hauts fonctionnaires, invectivant ceux qui osent douter de la thèse officielle. Le lendemain, on me montre même l’e-mail qu’Ana Palacio a envoyé Dominique de Villepin dans lequel elle relaye les certitudes officielles espagnoles. Mais notre conviction est déjà faite.

Dès le lundi suivant l’attentat, les services de sécurité allemands, à partir de leurs seules archives, arrosent leurs alliés d’un schéma – remarquable – liant les cellules espagnoles au reste de la mouvance jihadiste. On y trouve du beau monde, et sans surprise, bon nombre de noms sont connus. La revendication émise par les Brigades Abou Hafs Al Masri peu de temps après l’attentat est évidemment une fadaise, et chacun pense dans les services qu’il s’agit de la nouvelle farce d’une poignée d’admirateurs d’Al Qaïda parlant à tort et à travers. Que le fait, d’ailleurs, soit relayé par certains chargés de mission connus pour leur incompétence achève de nous convaincre, par l’absurde, de l’absence de toute valeur du communiqué.

Comme à chaque fois, deux temporalités se dégagent : l’enquête – y compris la recherche des suspects puisqu’il ne s’agit pas d’attentat suicide, et l’analyse de l’ensemble de l’évènement. Meurtrier, traumatisant, l’attaque va en effet changer le cours de l’histoire espagnole en pesant sur l’issue des élections générales.

Une controverse naît rapidement, entre mon service et son cousin policier. Chez nous, et malgré les doutes de quelques uns (dont les miens, mais je suis trop loin, au Quai, presque sur une autre planète), la thèse officielle est que les terroristes de Madrid (qui préféreront se suicider le 3 avril à Leganés plutôt que de se rendre) ont agi seuls, sans impulsion du Pakistan. Cette lecture est vertigineuse, puisqu’elle illustre la fameuse théorie des 3 cercles du jihad. Ainsi, à Madrid, un réseau constitué aurait frappé de façon autonome, avec une réelle lecture du calendrier politique, pour suivre la voie du jihad sans avoir demandé ou reçu d’instruction. L’évaluation de la menace qui découle de constat donne mal au ventre.

Une autre lecture, défendue par les services de police, et qui me convient bien mieux, est tout autant vertigineuse. Selon cette thèse, les attentats du 11 mars (13 bombes dont 10 explosions sur 4 sites) ont été réalisés par un groupe informel réuni pour cette seule mission sous l’impulsion d’AQ. Cette hypothèse explique bien des choses, dont le fait que le chef du réseau ait rendu visite, en prison, plus de dix fois à un des plus importants idéologues présents en Europe, Imad Eddine Barakat Yarkas, dit Abou Dahdah Al Suri, un proche d’OBL, lié à la cellule de Hambourg comme au gratin du jihad européen. En s’appuyant sur une mouvance bien en place pour y recruter un groupe ad hoc, une poignée de terroristes décidés aurait donc organisé les attentats. Ça ne fait rire personne.

A bien des égards, la logique suivie par l’enquête policière me convient à merveille, mais étant affecté au Quai et non à la Centrale, je ne suis d’aucun poids dans les vifs débats internes. Homme brillant, fasciné par le jihad, le DG ne rencontre guère d’opposition lors des réunions de crise et impose donc son point de vue à une hiérarchie qui tente de lui cacher que depuis deux ans le Service ne travaille plus, ou à peine, sur l’Europe. Ceux que la presse dépeignait récemment comme de grands professionnels ont, en effet, et depuis des mois, décidé de laisser le champ libre aux policiers et de renoncer à toute activité clandestine sur le continent européen contre Al Qaïda et ses alliés, aussi bien parce qu’il n’y a « plus de menace ici » que parce que « c’est quand même beaucoup de travail ». Cette sidérante décision, reflet de la médiocrité et de l’irresponsabilité de certains de nos chefs, a ruiné des années d’expertise, et une chasse aux anciens, de courte durée d’ailleurs, commence afin de recommencer à travailler sérieusement en récréant des équipes. On parle même de monter une équipe spéciale.

Comme de juste, ce projet ne se concrétisera pas, mais le travail reprend bel et bien, avec les moyens du bord. J’ajoute, car je suis comme ça, que les terribles événements de Madrid auront d’autres conséquences, notamment à Bruxelles, et je me demande parfois, s’ils n’ont pas contribué à me faire quitter prématurément cette si attachante administration. Mais si je raconte comment ça s’est passé, ça va encore faire jaser.

En 2012, le CTC de West Point, sans doute la meilleure structure d’analyse du jihad du monde, a livré une passionnante lecture de Madrid, et on ne peut que déplorer le fait que les rigidités françaises, chez les universitaires comme au sein des services, empêchent ici de travailler de cette façon. Sans doute les conclusions de cette étude auraient-elles pu être rédigées dès 2004 s’il avait simplement été décidé de s’intéresser à l’affaire dans le nord de Paris, mais le DG, son conseiller et une poignée d’analystes forcenés étaient bien seuls face à un système qui échappait à tout contrôle.

Après tout, faut-il s’étonner que le fameux schéma remis par les services allemands, en main propre, n’ait même pas été lu, et encore moins exploité par le supposé responsable du dossier ? Il n’a refait surface, pendant l’hiver 2005, que parce que votre serviteur, embourbé dans les cartons par un sombre après-midi aux archives, l’a redécouvert par hasard dans un dossier qui aurait fait honte à tout étudiant en histoire…

Dix ans après cette tragédie, la menace terroriste a considérablement évolué, dans le monde et en Europe. Au Moyen-Orient, on n’a jamais vu autant de groupes, de réseaux, et on n’a jamais vu autant de ces opérations unilatérales. Face aux faiblesses de leurs partenaires, et en raison de leurs propres impératifs, quelques puissances occidentales tentent, à défaut de pouvoir éteindre l’incendie, de le maîtriser. Au Mali, les militaires français ont affronté des jihadistes que les RETEX estiment, sans ambiguïté et de loin, plus performants et mieux commandés que les soldats maliens. En France, les services de sécurité tentent d’identifier des individus isolés nourris à la même idéologie. Tout évolue comme prévu, et on dirait, pourtant, qu’il n’existe toujours pas de réponse réellement efficace.

Les attentats de Madrid, échec majeur pour les services espagnols, ont également mis en lumière les erreurs stratégiques de certaines administrations françaises. L’influence délétère de responsables âgés, bloqués dans le passé, et de leurs disciples, plus préoccupés de carrière que de mission, avait déjà failli nous conduire dans l’abîme en 2001. On imagine la réaction du Président si on lui avait expliqué, le soir du 11 septembre, qu’il avait été décidé de ne plus travailler sur Al Qaïda en raison des doutes quant à l’existence même du mouvement. Tout le monde sait qui ils sont, et seuls quelques journalistes crédules ou peu portés sur le fact checking croient encore aux réécritures. Entre les mémoires des vainqueurs et les souvenirs des vaincus, il y a les pénibles autojustifications de ceux qui n’ont pas compris quelle guerre il fallait mener.

Le risque, lié au rythme de l’administration, est de voir le flambeau repris par d’autres cadres dépassés, coincés dans leur carcan, bloqués par leurs certitudes. Nier l’existence d’Al Qaïda, accabler l’ETA quand l’évidence sautait aux yeux, n’avoir que mépris pour des types dont on refuse de voir qu’il faut quand même plus que des cojones pour survivre 15 ans au Sahel ou au Yémen, rester obsédé par le conflit palestinien alors qu’il n’est plus qu’une des nombreuses causes alimentant le jihad sont autant de symptômes d’une inadaptation aux réalités d’une menace qui, fait aggravant, évolue bien plus rapidement que toutes celles auxquelles nous avons été confrontés depuis des décennies et pour lesquelles toute notre architecture sécuritaire a été conçue et est encore organisée.

Il ne s’agit donc pas de critiquer des personnels (même si je garde quelques noms en réserve), mais bien plutôt de s’interroger sur leur formation, leur emploi, leur mission, leur gestion, leur avenir et leur commandement. Depuis quelques mois, certains officiers supérieurs ne cachent pas leur satisfaction, et on les comprend, au vu du bilan des combats de Serval. Sans hésiter, ils vous disent que l’armée française a enfin pu faire son travail, combattre, s’imposer par la force et la volonté, faire usage de sa puissance de feu, dans le cadre d’une redécouverte des fondamentaux dont on comprend donc qu’ils avaient été perdus en route. Il serait sans doute temps de redécouvrir les fondamentaux, et du renseignement, et du contre-terrorisme, à la fois dans les méthodes, les logiques, les articulations opérationnelles, et le maintien de capacités qui semblent, sinon en baisse, du moins insuffisantes. L’ennemi, comme tous les ennemis, ne fait pas de cadeau et, à notre différence, il sait exactement ce qu’il veut faire et comment.

Why don’t you connect the dots? Because the whole page’s black!

Le 1er mai 2013, deux ans après l’élimination d’Oussama Ben Laden par les petits gars de la SEAL Team Six, HBO a diffusé le documentaire Manhunt de Greg Barker. Déjà auteur, en 2009, d’un film remarqué, Sergio, consacré au diplomate brésilien Sérgio Vieira de Mello tué dans un attentat d’Al Qaïda à Bagdad le 19 août 2003, auteur de plusieurs épisodes de la série Frontline diffusée par la télévision publique impériale PBS, dont Ghosts of Rwanda (2004), Barker était sans doute l’homme de la situation pour relater la traque d’OBL par Washington.

Quelques mois après l’exceptionnel film de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty, magistrale transposition romanesque de l’affaire, le besoin existait, sans le moindre doute, d’un authentique travail journalistique, sans esbroufe, présentant au public les efforts ayant abouti à la mort de l’ennemi public n°1 de l’Empire.

Manhunt Zero Dark Thirty

Greg Barker, en vétéran du documentaire, s’est parfaitement acquitté de cette mission, rendant un film passionnant, et sobre malgré quelques petits intermèdes sans grand intérêt. A partir du livre de Peter Bergen, Chasse à l’homme (2012), il s’est attaché à décrire la logique, à la fois de la traque du chef d’Al Qaïda, mais aussi de l’évolution de la campagne anti terroriste impériale.

De fait, Manhunt est bien plus que le simple récit d’une longue suite d’opérations clandestines. Il s’agit, avant tout, d’une nouvelle plongée, fascinante, dans les arcanes de la guerre mondiale contre le terrorisme initiée par l’Administration Bush et reprise, in extenso, par le président Obama. Grâce à des témoignages, nombreux et parfois passionnants, d’acteurs directs de cette traque, et grâce à des extraits choisis avec soin de vidéos parfois rarissimes, on peut suivre ainsi le cheminement de responsables de la lutte contre Al Qaïda, à commencer par les fameuses analystes, the sisterhood, qui exposent avec beaucoup de sincérité et d’émotion leur mission et leur dévouement.

Manhunt - Nada

Le film de Greg Barker doit, en effet, beaucoup aux entretiens, parfois très émouvants, avec ces membres de l’agence américaine qui racontent leur démarche, décrivent de l’intérieur le choc des attentats du 11 septembre, relatent l’accumulation de signaux inquiétants mais terriblement imprécis précédant les attaques de New York et Washington, laissant transparaître leur émotion au souvenir des collègues tué(e)s ou des injustices subies. La façon dont ces analystes décrivent la mouvance jihadiste, sa complexité, la multitude de ses points d’entrée est également un modèle du genre, et on apprend plus en les écoutant que dans la plupart des livres parus en français depuis des années. Je me permets d’ailleurs de saluer ici, très confraternellement, Nada Bakos et Cindy Storer, dont l’attitude, faite d’acharnement, de lucidité, d’imagination et de sensibilité, me semble incarner quelques unes des qualités indispensables à un analyste. Et j’ajoute, car c’est plus fort que moi, qu’ici aussi on a entendu de hauts responsables, dont un directeur, critiquer vertement les contre-terroristes, accusés de sabotage (sic) pour n’avoir pas vu venir le coup. Bref, je raconterai ça un jour.

Riche, rigoureux, Manhunt évoque l’usage de la torture, laisse s’exprimer les opinions contraires de Jose Rodriguez et Ali Soufan, et donne la parole au général McChrystal, dont les propos, d’un terrible pessimisme, mériteraient à eux-seuls d’être disséqués. On lit, en creux, comme d’autres ont pu le dire ou l’écrire, que la lutte contre Al Qaïda, qu’il n’est pas question de ne pas mener, avec la dernière énergie, est dans une impasse. Stanley McChrystal, lui aussi, évoque même une endless war et notre incapacité à formuler une réponse politique – à supposer qu’elle existe – et à savoir why the enemy is the enemy.

Il m’a dit que ça s’appelait le bois de Belleau.

La guerre, c’est ceux qui l’ont faite qui la détestent le mieux.

Ecrivain, scénariste, engagé dans les Marines en 1917, décoré de la Croix de Guerre, de la Navy Cross, de la Distinguished Service Cross, William March combat en France et en tire, en 1933, un livre exceptionnel, Compagnie K. Il s’agit sans nul doute, un authentique chef d’œuvre, tout juste remarquablement traduit en français par Stéphanie Levet pour les éditions Gallmeister.

De prime abord, Compagnie K n’apparaît pas comme un roman. Le texte est construit comme une suite de courts récits, parfois de véritables saynètes, de soldats américains décrivant un moment, un événement, de la guerre qu’ils ont vécue en France. La progression chronologique existe, évidemment, du déploiement du contingent sur le front en 1917 jusqu’à l’armistice, et même quelques scènes, pas moins terribles, aux Etats-Unis après la guerre.

Cette construction surprend, mais elle permet de juxtaposer les expériences des soldats et de montrer leur diversité, la singularité de leurs réactions face à la guerre et à sa violence. L’immense force du livre vient, en effet, de l’extraordinaire qualité des observations de March, qui relate en quelques dizaines de lignes, parfois en une seule page, des faits et gestes racontés par leurs auteurs ou ceux qui y ont assisté. On voit alors se dérouler le quotidien terrible de la guerre, des tranchées aux permissions. On y contemple le courage ou la lâcheté ordinaires, on y lit des drames bouleversants, des trahisons, des erreurs, des plaisanteries de potaches, et aussi des crimes de guerre.

Là où un Ernst Jünger, exalté, décrit avec passion le combat et ne cache pas sa fascination pour la guerre, William March, pas moins courageux, se concentre sur les hommes ordinaires. Jünger était un intellectuel vivant une expérience ultime (celle que Mishima chercha toute sa vie), March se voit comme un homme ordinaire, accomplissant son devoir sans illusion, jetant un regard cruel sur ses camarades.

Compagnie K n’est pas un pamphlet. Il s’agit d’un texte désespéré, d’une noirceur jamais obscène ou complaisante, écrit par un héros lucide, dont on mesure l’amertume à mesure que les pages défilent. Certains des soldats qui parlent ici sont morts, et ils décrivent leur fin. D’autres racontent comment un geste de mansuétude les a presque tués. D’autres, encore, décrivent la bêtise ou l’ignominie de leurs frères d’armes, plus animaux qu’humains. Jamais théâtral, le style est exemplaire, passant avec une aisance infinie du parler des hommes simples à la froideur des rapports administratifs ou l’élégance des officiers. Mais l’ensemble reste d’une rare cohérence, dessinant le portrait, sans haine mais sans naïveté, d’une communauté humaine jetée au combat. On pense parfois aux Nus et aux Morts, de Norman Mailer, l’ambition en moins, la sobriété en plus.

Ce texte, tenu inexplicablement loin du public français depuis quatre-vingts ans, est enfin disponible. Son indéniable modernité formelle en fait un monument littéraire, à posséder impérativement, et le 11 novembre, les heureux lecteurs pourront penser au Soldat inconnu (pp. 162-165), qui a ces mots terribles : Personne ne fera jamais de moi un symbole. Personne ne dira jamais de mensonges à côté de mon cadavre.

On pourrait en pleurer.

Y’a des impulsifs qui téléphonent, y’en a d’autres qui se déplacent

Le 5 octobre dernier, les forces spéciales impériales ont conduit sur les rivages africains deux raids spectaculaires contre deux responsables jihadistes. En Somalie, les petits gars de la SEAL Team 6 sont ainsi (re)venus défier sur leur terrain les Shebab, à Barawe, fief d’Ahmed Godane, pour y atteindre Abikadir Mohamed, dit Ikrima, l’homme des réseaux internationaux du mouvement, devenu après l’affaire de Nairobi (21-24 septembre 2013) une personnalité très en vue. En raison d’une très forte résistance, et alors qu’il aurait pu bénéficier d’un appui aérien rapide et sans doute décisif, le chef du détachement a choisi de renoncer afin d’éviter un carnage. On l’en remercie.

Pendant ce temps, à Tripoli et non à Vera-Cruz, un commando de la Delta Force a capturé en douceur Nazih Abdul Hamed al-Raghie dit Abou Anas Al Libi, une légende du jihad que quelques amateurs persistent à qualifier de « membre présumé d’Al Qaïda » – de même que Lucky Luciano était un membre présumé de la mafia, comme chacun sait. L’opération, exemplaire, a mis fin à une traque commencée aux lendemains des attentats fondateurs du 7 août 1998 à Nairobi et Dar-Es-Salam.

Aussitôt, comme si on annonçait enfin la venue du Sauveur, de nombreux commentateurs plus ou moins autorisés ont affirmé, d’une seule voix vibrant d’émotion, que la doctrine anti terroriste impériale venait, sans le moindre doute possible, de changer et qu’il s’agissait de la mise en application visible du discours prononcé par Barack Obama au mois de mai 2013.

Que n’entendit-on pas, en effet, dans les jours qui ont suivi ces deux opérations ? Que, par exemple, les raids de drones avaient diminué de 50% depuis mai. Que les forces spéciales se voyaient ainsi réhabilitées. Une vieille gloire dont l’occupation principale est de mentir dans le tout Paris au sujet de son bilan (et qui en vient même, ces jours-ci, à se contredire sur l’attentat de Karachi) se laissa même aller à quelques affirmations péremptoires sur Al Qaïda. Connaissant le bonhomme, on eut pu aussi bien interroger le chien de la voisine ou les entrailles d’un coyote mort – et tant pis pour ceux qui avalent les mensonges d’un vieil homme. Un professeur de langue, qui connaît depuis des mois une gloire nationale, et donc planétaire, affirma quant à lui qu’Abou Anas et Ikrima avaient conversé au téléphone et que cette manifeste faute de sécurité avait causé leur perte. Ben voyons.

Comme toujours, la réalité semble plus complexe, et au lieu d’écrire leurs articles AVANT d’avoir collecté et analysé les faits, certain(e)s pourraient faire les choses dans l’ordre, il paraît qu’on apprend ça à l’école. En premier lieu, il est ainsi possible d’affirmer qu’il n’existe aucun lien opérationnel entre les deux raids impériaux en Libye et en Somalie. Les coïncidences opérationnelles existent (souvenons-nous du raid en Somalie de la DGSE alors que débutait l’opération Serval) et on peut même penser que sans les communiqués des Shebab personne n’aurait entendu parler du raid manqué des SEALs à Barawe.

L’opération de Tripoli s’est mieux passée, et Abou Anas, qu’on nous présente comme un retraité du jihad, revenu au pays couler des jours heureux au calme (rires) pour y méditer sur l’impasse de la lutte, a été proprement intercepté, exfiltré vers un bâtiment de la Navy et finalement présenté à un tribunal fédéral, à New York, devant lequel il a évidemment plaidé non-coupable. Lui aussi a sans doute épousé une juriste.

Autant le raid de Barawe s’inscrit, sans la moindre ambiguïté, dans la campagne anti terroriste mondiale menée depuis 2001, autant la capture d’Abou Anas n’a rien à voir. Notre homme était, en effet, recherché par le FBI, compétent pour tout attentat commis aux Etats-Unis ou contre les Etats-Unis à l’étranger, et sa remise par les forces spéciales au Département de la Justice était prévisible. Elle relève d’une doctrine judiciaire impériale immuable, qui voit coopérer le FBI et les forces armées dès lors qu’il s’agit de se rendre maître d’un fâcheux en fuite. Les exemples ne manquent pas, et certaines affaires sont spectaculaires, comme celle de l’Achille Lauro – qui n’est pas un cirque à la mode ou un chanteur de variété italienne. Le FBI dispose ainsi d’une cellule concentrée sur la Corne de l’Afrique, et il bénéficie pour ce faire du soutien de l’ensemble de la communauté du renseignement, dont la mystérieuse NSA, par exemple. Dans certains cas, même, le hasard fait bien les choses, comme l’a prouvé la fin sans gloire de Fazul, mort à la suite d’une erreur de lecture de carte. Il ne faut pas sécher les cours de topo, ça sert toujours.

Pour ceux que la pratique dérange, je rappelle, en passant, que la France n’a pas toujours fait mieux, mais avec des moyens plus modestes. Le sympathique Illich Ramirez Sanchez, ravi à l’affection des siens au Soudan par la DST, en 1994, n’a pas vraiment été arrêté selon les meilleurs standards internationaux, et Djamel Beghal, intercepté à Dubaï au mois de juillet 2001 puis transféré en France le 30 septembre suivant à bord d’un avion de transport sans cocarde (oh, c’est mal), n’a pas vu tous ses droits scrupuleusement respectés. Je me comprends, et si je dis ça, c’est pour aider. L’opération de Tripoli n’a donc rien de révolutionnaire, et on ne peut que saluer sa réalisation, modèle du genre. Tant pis pour ceux qui pensent le contraire.

Posons à présent la question qui tue, ou qui vous blesse méchamment : les raids de Barawe et de Tripoli réhabilitent-ils les forces spéciales ? Je ne suis évidemment pas une référence, mais je n’avais pas compris que les forces spéciales impériales avaient besoin d’être réhabilitées. Après tout, Oussama Ben Laden ne s’est pas ouvert les veines dans un bain parfumé, il n’est pas mort affalé contre Bon Scott dans une Renault 5, n’est-ce pas ? Son élimination, au mois de mai 2011, a été un modèle du genre, et a confirmé que l’investissement américain dans le domaine, qui ne s’est jamais relâché depuis, disons, la Seconde Guerre mondiale, avait donné un outil unique dans l’Histoire. L’amiral McRaven, de passage en France en 2012, avait même déclaré que le Special Operations Command (USSOCOM) menait en Afghanistan et au Pakistan plusieurs centaines d’opérations par an. Pourquoi devrait-on réhabiliter un fer de lance qui remporte des succès et qui dont les exploits, réels ou supposés, sont régulièrement portés à l’écran ?

Tout le monde ne s’est pas posé la question en ces termes, et Le Figaro, plus prompt à gloser sur la Somalie que sur Corbeil-Essonnes, n’a pas hésité à faire sa une, dès le 7 octobre, sur la nouvelle doctrine anti terroriste d’Obama. Le fait est que cela soit sous la plume d’Isabelle Lasserre, co-auteur d’un récit bâclé de Serval, aurait dû inciter à la prudence. Après tout, on ne confond pas non plus M. Pokora avec Marlon Brando, et les avis à l’emporte-pièce sont surtout là pour faire bavarder à la cantine.

Le président américain, de toute façon, n’a jamais indiqué qu’il mettrait en oeuvre une nouvelle doctrine, et une lecture un tant soit peu rigoureuse du discours de mai dernier concluait à un simple infléchissement des pratiques de l’Empire contre Al Qaïda et ses alliés. Ni les drones ni les assassinats n’y étaient mis de côté, et tout juste pouvait-on percevoir une volonté non pas de moins, mais de mieux flinguer. Hélas, si les faits ne s’imposent pas à certains journalistes ou commentateurs, ils s’imposent en revanche aux décideurs politiques et militaires – même français, c’est dire.

La découverte d’une menace terroriste au Yémen, à la fin du mois de juillet, vit les raids de drones contre Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) s’intensifier, jusqu’à ne plus faire du discours de mai qu’un lointain souvenir. Grâce au travail des journalistes du Bureau of Investigative Journalism ou du Long War Journal (deux sites dont la fréquentation est indispensable), on dispose pourtant de données précises qui ne laissent que peu de place au doute sur la réalité des frappes, et leur réalisation en fonction des besoins.

Ainsi, au lieu de délirer sur les drones, on pourrait sans doute se demander pourquoi les frappes semblent diminuer. Infléchissement de la doctrine, ou manque de cibles ? Après avoir éliminé systématiquement, depuis des années, les émirs d’Al Qaïda qui mettaient le nez dehors ou passaient des commandes de sushis en ligne, l’heure n’est-elle pas venue de ne rien changer et de gérer la menace avec la même brutalité, en tant que de besoin ? Il m’apparaît inutile de rappeler à quel point la question des drones est accessoire et que le point essentiel réside dans la réalisation d’actions violentes clandestines partout où cela est nécessaire. Drones, frappes classiques, commandos, peu importe, et l’infographie du Monde sur ce point démontre à quel point il vaut mieux, puisque c’est décidé, descendre un nuisible avec un Reaper plutôt qu’avec un Lancer.

Changer de façon de tuer son ennemi, du moment qu’on a toujours choisi de le tuer, n’est qu’une évolution tactique, et non un changement de doctrine. Le dernier raid connu de drone a d’ailleurs eu lieu le de 29 septembre, il n’y a pas si longtemps. Attendons un peu, alors, avant d’énoncer des conclusions théâtrales, et continuons de relever les signaux, comme le retour des F-15E du 366th Fighter Wing à la maison après un détachement à Djibouti d’où ils devaient semer la mort au Yémen ou en Somalie – mais comme ce sont des chasseurs pilotés, c’est moins grave.

La rigueur intellectuelle la plus élémentaire devrait ainsi interdire de tirer des conclusions définitives des actions observées en quelques jours. En titrant une de ses dépêches Avec les raids, Obama renoue avec un usage limité du recours à la force, les gars de l’AFP ont, eux aussi, bien montré qu’ils se débattaient en pleine confusion mentale. A quel moment, en effet, les Etats-Unis ont-ils fait usage d’un usage illimité de la force contre Al Qaïda hors d’Afghanistan ou d’Irak, deux zones de guerre ?

Même la capture récente d’un leader du TTP (ici) par l’Empire ne doit pas être surinterprétée. Le contexte politique pakistanais mérite, en effet, qu’on envisage d’abord cette opération comme un petit coup de pouce politique donné à un allié. Et j’ajoute que pour certains le fait de laisser un ennemi en vie mais soumis à la torture semble bien plus satisfaisant que de le sécher proprement. Question de philosophie, j’imagine.

Sans plus attendre, les esprits les plus acérés se lancent même dans de complexes prévisions, vantant ici les bénéfices d’une coopération anti terroriste renforcée entre l’Empire et ses alliés, et annonçant une baisse régulière des frappes de drones. Est-il besoin de ricaner, alors que la coopération entre les agences américaines et leurs homologues atteint déjà une ampleur inédite, et qu’il existe même des cellules communes où se mêlent renseignements, y compris techniques (frisson), et analystes ? Faut-il préciser que ce métier nécessite un haut degré de confiance, et que la volonté de coopérer se heurte immanquablement aux faiblesses du partenaire local, yéménite, philippin, nigérien, ouzbèque ? L’affaire du camp Chapman a été, à cet égard, un sérieux avertissement. Doit-on, dès lors, comme un mauvais ministre ou un pitoyable technocrate, se féliciter d’un nombre élevé de coopérations plutôt que de l’efficacité maximale d’une poignée d’entre elles, bien conçues et bien menées ?

Pour faire simple, s’agit-il de combattre une menace pour la réduire ou de donner des gages de morale ?

Nous avons dû raser la ville pour la sauver.

Je ne vais pas me risquer à aligner les qualificatifs qui pourraient décrire la guerre américaine au Vietnam. Sa complexité, son ampleur et ses conséquences n’ont pas fini de peser dans l’imaginaire de l’Empire, de ses alliés et sans doute d’une bonne partie du reste du monde.

En France, le conflit n’est connu que par le cinéma ou la télévision, où le meilleur a bien souvent côtoyé le pire. Quelques ouvrages américains ont bien été traduits, mais la production sur le sujet est terriblement faible au regard de l’importance de cette guerre. C’est donc avec un grand intérêt que j’ai lu L’offensive du Têt, de Stéphane Mantoux, un petit ouvrage paru récemment chez Taillandier.

L’ambition de Stéphane Mantoux n’est pas de raconter l’ensemble du conflit mais bien de se concentrer sur ces quelques mois qui ont vu l’échec de l’engagement militaire américain se révéler au grand jour. Naturellement, l’ouvrage, bien écrit, est l’occasion de rappeler en quelques pages limpides les origines de la guerre, mais l’auteur ne s’y attarde et va rapidement à l’essentiel.

L’objet du livre, en effet, est bien de décrire la gestation puis la mise en oeuvre de cette offensive, destinée à faire chanceler la puissance militaire impériale et à entraîner un soulèvement de la population du Sud. Le récit de Stéphane Mantoux est ainsi un pur objet d’histoire militaire, décrivant les opérations, détaillant les unités engagées, expliquant le fonctionnement de la piste Hô Chi Minh, s’attardant sur le siège, stratégique et symbolique du camp retranché de Khe Sanh ou la reprise de Hué, et donnant de précieuses pistes quant aux débats politiques internes au Nord ou les dysfonctionnements de l’état-major US, prisonnier du body count.

En plus de tous ces points, indispensables pour comprendre ce tournant du conflit, le livre nous donne quelques précieuses indications quant au débat entre historiens autour de la question des objectifs réels de l’offensive. On retrouve là la rigueur intellectuelle d’un authentique historien, qui s’attache à relater les faits et à en donner les différentes interprétations débattues au sein de la communauté scientifique.

Livre modeste, à la fois focus sur une période particulière du conflit et initiation à la guerre du Vietnam dans son ensemble, L’offensive du Têt mérite d’être lu pour l’éclairage immédiatement assimilable qu’il propose. Un ouvrage qui mérite de toucher tous ceux que l’aventure militaire américaine en Asie du Sud-Est, déjà si vieille et pourtant si actuelle, intéresse.

(Ar)go fuck yourself

La liste des nominés dans la catégorie du meilleur film, lors de la cérémonie des Oscars 2013, comprenait huit titres : Amour (Michael Haneke), Life of Pi (Ang Lee), Beasts of the Southern Wild (Benh Zentlin), Django Unchained (Quentin Tarantino), Les Misérables (Tom Hopper), Argo (Ben Affleck), Lincoln (Steven Spielberg), Silver Linings Playbook (David O. Rusell) et Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow). La sélection était donc de qualité, mettant en compétition drames, comédies, fresques, et pas moins de deux films d’espionnage.

Comme vous l’imaginez, j’ai trouvé évidemment d’une forte valeur symbolique la présence parmi les nominés de deux films consacrés à la CIA et à des opérations clandestines impériales conduites dans des pays musulmans pour le moins complexes. Il y avait là un témoignage des décennies agitées que vivait la région, de la révolution iranienne de 1979 à l’élimination d’Oussama Ben Laden au mois de mai 2011 et aussi l’illustration, plus que du retour du renseignement à l’écran, de son poids dans les affaires du monde.

J’ai déjà dit ici toute mon admiration pour le film de Kathryn Bigelow, véritable monument de mise en scène, audacieux, engagé, violent, commençant par une séance de torture, s’achevant par une des plus magistrales opérations spéciales de l’histoire du cinéma, loin des délires pyrotechniques auxquels le cinéma américain nous a habitué. Contre toute attente, c’est pourtant Argo qui a remporté l’Oscar du meilleur film, consacrant le talent d’un cinéaste et d’un acteur, Ben Affleck, véritable miraculé du star system.

Je ne vous ferai pas l’injure de rappeler ici que Ben Affleck avait déjà remporté une statuette en 1998, avec Matt Damon, pour le scénario de Will Hunting (1997), le le très attachant film de Gus Van Sant. Mais alors que Damon s’était engagé par la suite dans une carrière exigeante, tournant avec les plus grands (Coppola, Soderbergh, Greengrass, Eastwood, Scorsese, De Niro, Spielberg), Affleck avait entamé une série de blockbusters (Armaggedon, Pearl Harbor, Daredevil, etc.), au mieux distrayants, au pire affligeants, le tout au bras de jeunes femmes plus vues dans les pages des magazines pour salons de coiffure que dans les musées ou les lectures de Keats.

Et voilà qu’en 2007 Ben Affleck réalise une adaptation, remarquable, d’un des plus terribles romans de Dennis Lehane, Gone, baby gone.

 

Son film, évidemment porté par l’histoire de Lehane, vaut d’abord par sa distribution, (Casey Affleck, Michelle Monaghan, Morgan Freeman, Ed Harris, Michael K. Williams), et une remarquable direction d’acteurs. La mise en scène, classique, est élégante mais jamais virtuose, et elle s’efface derrière le propos.

Ayant suscité bien plus que de la curiosité, Ben Affleck récidive en 2010 avec The Town, un polar également situé à Boston. Abusivement comparé à Heat (1995) en raison de son intrigue à base de braquages de banque, le film n’a pourtant pas grand chose à voir avec le chef d’oeuvre de Michael Mann.

Le jeune cinéaste y confirme son talent pour diriger de grands acteurs (Jeremy Renner, John Hamm, Chris Cooper et Pete Postlethwaite, dont c’est l’avant-dernière apparition à l’écran), et une vraie capacité à faire naître la tension. On sent bien qu’il s’attache aux personnages, aux détails vestimentaires, aux décors dans un véritable souci d’authenticité.

On retrouve toutes ses qualités dans Argo, très bon film de facture classique, excellent travail d’artisan, mais sans génie.

 

 

Le film retrace, de façon romancée, l’exfiltration par la CIA de six diplomates américains réfugiés à l’ambassade du Canada à Téhéran après la capture de leur propre ambassade par des manifestants iraniens. Il s’inspire du livre de souvenirs de Tony Mendez The Master of Disguise, qui  n’est pas un livre d’histoire, faut-il le préciser.

Le sujet, dramatique, permettait de traiter quantité de thèmes. On pouvait y évoquer la solitude de l’opérationnel en mission, le poids de la prise de décision, la complexité de la création d’une couverture crédible, la peur des diplomates en fuite, les difficultés de la position canadienne, la mise en place d’une dictature religieuse. Ben Affleck ne choisit pas et raconte son histoire, sans rien négliger, mais sans rien approfondir.

Sans jamais innover en matière de mise en scène, il utilise à merveille ses acteurs, tous excellents (Bryan Cranston, John Goodman, Victor Garber, Alan Arkin, et Kyle Chandler – qui joue aussi dans ZDT), et n’oublie aucun détail. Les moustaches sont fournies, les cheveux longs, les costumes horribles, et le film est aussi vintage que possible, jusqu’à sa musique qui aligne les classiques (Van Halen, The Specials, Led Zeppelin, The Rolling Stones, Dire Straits, et même Aerosmith pour la bande-annonce). Dans un esprit typiquement hollywoodien, les personnages font assaut de répliques bien senties (If we wanted applause, we would have joined the circus, ou If I’m doing a fake movie, it’s gonna be a fake hit ou encore If you wanna sell a lie… You get the press to sell it for you).

Quoi qu’on ait pu dire, Argo n’est pas un hommage à la CIA. L’agence y est critiquée pour son soutien au Shah, pour son aveuglement, et on y voit ses lourdeurs internes. Il s’agirait d’ailleurs de ne pas oublier que toute l’opération ne réussit que grâce à l’acharnement de quelques uns et on ne ne peut s’empêcher de penser au personnage de Philip Seymour Hoffman dans Charlie Wilson’s war (2007, Mike Nichols).

Dès la séquence d’ouverture, qui m’a rappelé celle de The Kingdom (2007, Peter Berg), la responsabilité des Etats-Unis dans la crise iranienne est rappelée sans détour, et elle fait évidemment écho aux aveuglements ayant conduit aux révoltes arabes.

Ben Affleck ne se risque cependant pas à donner des leçons de morale ou des cours de géopolitique. Comme toujours, il s’attache aux personnages, à la dimension humaine. Il confirme, par ailleurs, sa capacité à saisir ces instants où tout peut basculer, dans une foule, à un guichet d’embarquement. Ces scènes sont particulièrement réussies, et on se sent incroyablement tendu alors même que chacun connaît la fin de l’histoire.

Argo contre Zero Dark Thirty. Une mise en scène classique contre une série de directs à l’estomac. La CIA qui exfiltre et sauve contre celle qui traque et tue. La mission d’un opérationnel solitaire contre celle d’une analyste obsessionnelle. Et ces deux scènes finales : Ben Affleck, réconcilié avec son épouse, allongé dans la chambre de son fils, là où tout a commencé (je n’en dis pas plus) contre Jessica Chastain, prédatrice épuisée, analyste vidée, en larmes sur un tarmac.

Hollywood, ce soir-là, a récompensé un authentique talent consensuel et a soigneusement évité de célébrer l’audace et la violence assumées de Kathryn Bigelow. L’Amérique qui se défend sans coup de feu et se joue de ses adversaires grâce au cinéma et à la ruse plutôt que l’Amérique qui frappe ses ennemis sans pitié. Le cinéma américain, en réalité, a salué sa propre contribution à l’histoire, présentant une image rassurante du monde, où tout pourrait donc bien finir, et des services de renseignement, imaginatifs, originaux, peuplés de bons pères de famille, équilibrés et aimants. A Hollywood, donc, comme dans certains bureaux parisiens, on croit – ou on feint de croire – que le monde du secret n’est peuplé que de gentils. Il va y avoir des réveils sévères.

« I watched you suffer a dull aching pain » (« Wild Horses », The Flying Burrito Brothers)

Aux dernières nouvelles, il restait près de 3.000 soldats français au Mali, et il paraît que nos avions y réalisent encore des missions de combat. Pour une guerre déclarée gagnée il y a déjà quelques mois, avouons que ça fait quand même un peu désordre. Je n’aurais pas ici l’indécente cruauté de rappeler que c’est un Président et un gouvernement qui opèrent des coupes sombres dans nos forces armées qui ont engagé le pays dans une courageuse intervention au Mali, qui envisageaient de frapper le régime syrien et qui envoient ces jours-ci quelques centaines de nos fiers guerriers en Afrique centrale. Profitons en, tant qu’il y a encore des munitions, on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait.

L’équation, à dire vrai, est infernale. Il s’agit, tout à la fois, de faire des économies sans provoquer de naufrage industriel, et de réduire nos forces sans réduire notre puissance. Inutile de dire que ça ne marchera pas, et que ça ne marche déjà pas, d’ailleurs. Notre impuissance en Syrie est navrante, et notre faiblesse est d’autant plus criante que la situation internationale est plus menaçante que jamais. Comme toujours, les faits vont se charger, sans pitié, de démontrer l’inanité de certains choix et l’incompétence – ou de l’aveuglement – de nos dirigeants successifs.

A bien des égards, l’intervention au Mali a pourtant été exemplaire. On y a vu une armée française aguerrie, combattive, se déployer dans l’urgence et mettre en œuvre, très rapidement et avec une dose d’improvisation so French, des plans mûris depuis des mois. On y a vu des soldats engager le combat contre des jihadistes bien plus expérimentés que les Taliban auxquels ils avaient été confrontés pendant des années. On y a vu des moyens aériens, modestes mais puissants, ravager des colonnes de terroristes et frapper avec une admirable précision des cibles jusqu’au cœur des villes.

Mais on y a vu aussi une armée aux matériels vieillissants, parfois inadaptés au théâtre, aux incroyables manques capacitaires, contrainte, malgré le dogme de l’indépendance nationale, de demander l’aide de l’Empire et d’autres alliés, en théorie plus modestes. Une fois de plus, le monde a admiré le panache gaulois, mais le roi est nu.

Par-delà certaines scènes émouvantes et des élections qui se sont remarquablement passées, en réalité, qu’avons-nous réglé au Mali ? La mort de plusieurs centaines de combattants d’AQMI et de ses alliés n’a nullement conduit à l’anéantissement de la mouvance jihadiste. Au contraire, serait-on même tenté d’écrire.

Passé le choc initial de l’intervention française, les jihadistes, harcelés, repoussés vers le Nord Est, ont reculé en bon ordre, manœuvrant, démontrant un réel sens tactique. Comme prévu, ils se sont dispersés, parvenant parfois à refuser le combat imposé par les Français et les Tchadiens, mais s’accrochant ailleurs durement au terrain. Selon les premières estimations disponibles, plus de deux tiers des jihadistes tués par les forces françaises l’ont été lors de combats terrestres rapprochés, ce qui en dit long sur la dureté des affrontements. Malgré les avertissements, nombreux, il semble bien que la chose ait surpris à Paris, jusqu’ à un niveau incroyablement élevé, mais cette surprise ne me surprend pas. Je me comprends.

Les jihadistes visés au Mali ont certes perdu leur fief, mais il ne s’agissait là que de la première vraie bataille après des mois d’actions clandestines, parfois avortées, et de travail préparatoire. La menace terroriste à l’origine de notre intervention a à peine diminué au Mali même, et il n’est pas absurde de penser que la guerre a même accéléré l’intégration des mouvements jihadistes au sein d’une mouvance régionale en recomposition accélérée.

Avoir libéré le territoire malien n’a évidemment pas apaisé les tensions qui avaient facilité l’intrusion jihdiste, mais je ne connais vraiment pas la scène  politique locale, et je ne vais donc pas m’y aventurer. Je ne vais, en revanche, avoir aucun scrupule à rappeler ici que les groupes présents au Nord Mali avaient d’abord été présents au Nord Niger et étaient composés de combattants venus de toute la région, du Maghreb comme des Etats sahéliens. Les chasser du Mali n’a donc, en rien, réglé la dimension internationale du problème, et le recrutement de volontaires, du Maroc à l’Egypte, de la Mauritanie au Soudan, et de l’Algérie au Nigeria n’a pas faibli. L’opération Serval, pour magistrale qu’elle ait pu être dans ses aspects opérationnels, a, de surcroît, constitué une véritable reconnaissance internationale pour AQMI et ses alliés. La déjà longue geste jihadiste algérienne s’est ainsi vu enrichie d’un affrontement direct avec la France honnie, responsable de tout, soupçonnée du reste.

Si Serval n’a pas sensiblement modifié la menace terroriste qui pèse sur notre pays, dans le Top 3 des cibles depuis 20 ans, elle donné au jihad sahélien une visibilité qui a fait réagir les plus grands groupes de la mouvance. AQMI en a tiré un bénéfice immédiat, alors même que les suites chaotiques des révoltes en Tunisie ou en Libye – en attendant l’Egypte – libéraient des forces qui, étouffées plus qu’éteintes, attendaient leur heure. On trouve désormais des vétérans du Mali en Tunisie, des dizaines de jihadistes tunisiens dans le Sud libyen, et l’enchevêtrement des réseaux dans toute la zone n’a jamais été aussi dense, de mémoire d’analyste.

Le ministre de la Défense, M. Le Drian, a confirmé hier matin qu’un millier de nos soldats resteraient au Mali en soutien de Bamako, dont les forces sont pour le moins convalescentes, et en appui du contingent international qui n’apporte rien – ce qui tombe bien puisqu’on n’espérait rien de lui. Combien de temps cette présence peut-elle durer ? Pour quel mandat exact ? Quelle articulation avec les autres forces actives sur place ? Quelle coordination avec, au hasard, l’Algérie ? Et quelles capacités de projection ?

Ce dernier point est loin d’être anodin, tant la naissance d’Al Mourabitoun, le 22 août dernier, issue de la fusion du MUJAO des Mouthalimin de Mokhtar Belmokhtar, le Keyzer Söze du jihad, représente une menace qui dépasse de loin le seul Mali. Allez donc jeter un coup d’œil au Niger, où la situation sécuritaire se dégrade presque à vue d’œil, où certains coopérants européens portent désormais des armes (attention à ne pas vous blesser, les gars) et où il est manifeste que les forces de sécurité sont largement inopérantes. Et je laisse ici le soin à d’autres de détailler les immenses failles révélées par les attaques d’Arlit et Agadez, le 23 mai dernier.

Si la France est intervenue au Mali pour affronter des groupes qui la défiait, que fera-t-elle quand les mêmes, remis de leurs émotions, s’en prendront sérieusement au Niger, hautement stratégique pour elle ? L’armée française, à supposer qu’elle en ait le mandat, pourra-t-elle intervenir dans le sud de la Libye, contre Belmokhtar, ses amis et ses alliés ? Le fait de ne pas avoir éliminé plus de chefs jihadistes n’a pas fini de peser, et force est de reconnaître que la mission, ici, n’a pas été remplie.

Mokhtar Belmokhtar a-t-il échappé aux bombes grâce à son habileté – ce que je pense, ou a-t-il été épargné afin de préserver un canal de négociations dans le cadre de la douloureuse affaire de nos otages – ce dont je doute ? Le changement de doctrine en matière de kidnappings, que j’avais modestement salué, visait à inverser les rôles. Moyens de pression des terroristes contre nous, ils devaient devenir des moyens de pression contre eux : la survie de nos otages est la garantie de votre survie. Leur mort impliquera votre élimination. Et au fait, on ne casque plus. Las, las, c’était compter sans l’affaire du Cameroun, et sa rançon payée à Boko Haram.

Les incohérences françaises ont, une fois de plus, fait des dégâts. Au Nigeria même, les autorités, manifestement agacées par ce dénouement inespéré, ont intensifié leur lutte – avec le succès que l’on sait – contre BH. Les carnages s’y succèdent d’ailleurs avec une admirable régularité. Plus au nord, on est en droit de penser que les terroristes d’AQMI qui détiennent les otages ont été attentifs à cette notable évolution de la situation. Devenus les assurances des terroristes, les otages sont soumis à un cruel paradoxe qui les voit destinés à survivre, mais en captivité.

La diffusion, le 16 septembre, pour le 3e anniversaire des enlèvements d’Arlit, d’une longue vidéo d’AQMI a cruellement rappelé aux autorités françaises leur échec dans cette affaire. Elle a, surtout, été un nouveau crève-cœur pour les familles, partagées entre la peur, l’impuissance et la colère.

Samedi dernier, comme l’année dernière, j’ai donc arraché ma vieille carcasse au confort feutré de ma grotte pour aller me mêler, l’air de rien, aux quelques dizaines de proches qui s’étaient rassemblés à Meudon pour soutenir les otages et leurs familles. Sans surprise, les discours, sincères, modestes, maladroits, naïfs, ont été émouvants. Plus que par la faible couverture médiatique – puisque la mobilisation, malgré les efforts des uns et des autres, ne prend pas – j’ai été frappé la violence de certains propos, et l’ignorance qu’ils révélaient.

Alors que les jihadistes d’AQMI, terroristes, kidnappeurs, assassins, n’étaient pas mentionnés, il n’y en avait que pour les autorités françaises, coupables, incompétentes, voire complices. Comme d’habitude, un quelconque ami de la famille se laissait aller à une vague théorie conspirationniste tandis qu’un autre dénonçait le désintérêt manifeste de la France pour ses otages. Un autre, inconscient, menaçait même de demander à des acteurs privés de prendre les choses en main afin de réussir là où les services de renseignement échouaient si lamentablement depuis trois ans. Mon Dieu, cher ami, quelle bonne idée ! D’ailleurs, nous pourrions demander aux familles de MM. Verdon (RIP) et Lazarevic – qu’AQMI n’évoque pas dans sa vidéo du 16 septembre – ce qu’elles pensent des opérations clandestines conduites par des amateurs. Qu’en pensez-vous ?

Si on ne peut nier l’échec, pour l’heure, de nos services, il ne serait sans doute pas inutile de rappeler aux familles des otages que leurs parents ont été enlevés par des terroristes. Il y a des coupables, assumés, revendiqués, dans cette affaire, et nier tout à la fois leur responsabilité initiale dans cette tragédie et le fait que ces gens-là sont durs en affaire ne va pas vous conduire bien loin. Faut-il s’attendre, l’année prochaine, à ce que vous dédouaniez les jihadistes, romantiques révolutionnaires, fiers défenseurs d’un Sud outragé – par les employeurs de vos maris, pères, frères, oncles ? Cela serait d’une infinie tristesse.

Monsieur le Président, Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, Monsieur le Directeur général, permettez-moi ici, très humblement, de vous faire une suggestion. Pourquoi ne pas convier les proches familles de nos otages à une journée spéciale boulevard Mortier ? Pourquoi ne pas exposer à la maman de Thierry Dol, si admirablement digne, la situation ? Pourquoi ne pas leur montrer l’ampleur du dispositif que la France mobilise depuis trois ans ? Pourquoi leur expliquer qu’Alain Legrand se trompe quand il affirme que la dernière vidéo est la preuve qu’AQMI veut négocier ? Pourquoi ne pas leur faire rencontrer quelques membres, choisis, des cellules de crise ? Personne ne vous demande, évidemment, de dévoiler de secrets ou de mettre en danger les otages ou ceux qui tentent de les libérer, et on pourrait même envisager de leur faire signer un engagement de confidentialité.

Il me semble que ces familles, comme à l’hôpital, par exemple, ont le droit d’en savoir plus sur l’état du patient. Elles n’en peuvent plus, de ces briefings compassés, de ces réponses fuyantes. Ah, et si vous pouviez éviter de faire pleurer Madame Larribe, je vous en serais reconnaissant.

Au lieu de laisser des députés aux égos d’empereurs romains se mêler de renseignement au nom d’une fausse transparence, je crois bien que traiter une dizaine de Français en adultes responsables ne serait pas une mauvaise idée. Enfin, je dis ça, il paraît que ça se fait.