« They might have left some babies/Cryin’ on the ground » (« Pocahontas », Neil Young)

J’ai un fond de sensibilité que je n’arrive pas à réprimer. Sous mes airs de brute décérébrée partisan de la manière forte, à la manière de James Woods dans The hard way (1991, John Badham), et malgré toutes ces  années, je reste extrêmement sensible à la violence faite aux plus faibles, aux crimes commis contre les civils, aux massacres et autres horreurs. Evidemment, me direz-vous, avoir été un spécialiste du système concentrationnaire nazi ou être passionné depuis près de 30 ans par le sort des populations amérindiennes rend nécessairement plus sensible que d’autres aux crimes de masse. Sans doute le fait d’être père de famille rend-il, aussi, plus réceptif aux images d’enfants rwandais découpés en lamelles ou aux récits d’atrocités commises ici et là par de fougueux guerriers du dimanche.

J’ai donc été impressionné, mais hélas pas surpris, par la virulence des réactions turques lors du vote à l’Assemblée par une poignée de nos députés de la proposition de loi de Valérie Boyer ayant trait à la négation du génocide arménien. Il ne fait guère de doute, dans mon esprit, que ce texte, voulu par le Président, a des motivations électorales et qu’il flatte bien maladroitement une communauté. Il a cependant eu le mérite de déclencher une véritable hystérie collective au sein du régime turc, de sa population et même d’une partie de ses communautés expatriées, un phénomène toujours intéressant à observer et si révélateur… Pour l’Europe, les gars, désolé, mais vraiment ça ne va pas être possible.

La grossièreté du procédé employé par le Président et l’UMP ne doit cependant pas faire oublier qu’il y a bien eu génocide en 1915 contre la population arménienne de la part des autorités de l’Empire turc, avec la participation active de supplétifs kurdes, toujours dans les bons coups. Devant la violence du débat – rapidement oublié grâce aux fêtes de fin d’année, il ne me semble pas inutile de rappeler une poignée de faits et d’avancer quelques remarques.

D’abord, et quoi qu’en disent le gouvernement turc, le génocide arménien n’est plus contesté que par lui, le débat historique étant clos de longue date. A ce sujet, ceux qui, comme Pierre Nora dans Le Monde, râlent devant « ces politiciens qui écrivent l’Histoire », devraient pourtant être en mesure de faire la différence entre l’imposition d’un dogme historique par des manuels écrits sous la dictée d’un régime, comme au temps de la glorieuse Union soviétique, et la protection de la mémoire des victimes. Quoi qu’on en pense à la Sorbonne ou au Collège de France, l’Histoire, n’est pas la propriété exclusive des professionnels qui en vivent mais celle des citoyens – du moment, précision capitale, que ceux-ci la pratiquent avec la rigueur intellectuelle qui sied à une science (voilà qui devrait nous permettre de nous débarrasser des révisionnistes, négationnistes et autres inquisiteurs qui polluent le débat). Il faut d’ailleurs saluer, en passant, les interventions courageuses et argumentées d’Ara Toranian ou de Bruno Chaouat contre les postures de mandarins de certaines de nos gloires universitaires, manifestement oublieuses des liens entre la science et la Cité.

La réalité du génocide arménien n’est donc plus contestée que par la Turquie, qui vit dans un état de déni permanent et qui harcèle tout universitaire ou journaliste qui ose évoquer ce fait historique. En France, les travaux scientifiques de qualité ne manquent pas et on pourra avec profit se référer aux publications d’Yves Ternon (ici, par exemple) ou de Gérard Chaliand.

Dans de nombreux pays occidentaux et au sein de plusieurs organisations internationales, le génocide est considéré comme tel, et non pas comme une conséquence anecdotique de la Première Guerre mondiale. L’Encyclopédie en ligne des violences de masse, portée par Sciences Po et le CERI, et qui fait autorité, met d’ailleurs à disposition du public plusieurs articles décrivant sans ambiguïté le génocide, dont celui-ci, signé Raymond Kevorkian, est d’une grande clarté. J’ajoute que les archives et autres témoignages ne manquent pas, ce qui ne contribue évidemment pas à faciliter la démarche turque.

En réalité, dans ce genre de dialogue de sourds, l’intérêt n’est pas historique mais politique. Un survol rapide des arguments des défenseurs de la glorieuse et innocente Turquie, dont on a pu admirer récemment la subtile gestion de la question kurde, est en effet plein d’enseignements.

Pour ma part, j’ai d’abord été frappé par le tiers-mondisme dévoyé dont ont fait preuve les opposants à cette loi. Comme pour la Syrie voisine, il ne saurait donc être question de se mêler des affaires de quiconque, au nom du respect des différences culturelles ou d’appréciation. Je vais sans doute sembler un peu brutal, mais je ne vois pas bien quelle valeur accorder à des différences d’appréciation qui conduisent à nier des génocides. La vie humaine a-t-elle un prix que l’on peut négocier en fonction des enjeux ? 42 millions d’Africains, 40 millions d’Amérindiens, 6 millions de juifs, 3 millions de Cambodgiens, 3 ou 4 millions d’Ukrainiens, etc. Laissons les pays concernés se débrouiller, et n’imposons pas notre bourgeoise et occidentale obsession de la vie et des droits inaliénables à des Etats souverains. Sauf que cette défense, finalement assez gaullienne dans son obscurantisme borné, de la souveraineté ne tient plus après un 20e siècle peu avare en massacres, tueries, boucheries et autres fascinantes expériences socio-politiques qu’il faudrait tolérer au nom de principes surannés.

Le refus de ce qui est considéré par certains comme des leçons de morale – et d’ailleurs, pourquoi le nier ? Il s’agit bien de cela – renvoie à un nationalisme singulièrement rance d’observateurs qui râlent devant les révolutions arabes, ou autres, par crainte de l’avenir. Il s’agit là, ni plus ni moins, du syndrome du vieux con, celui qui dit « c’était mieux avant », qui déplore la chute de Kadhafi ou la révolution syrienne, qui n’a aucun sens, même élémentaire, de l’Histoire (Hegel ? Braudel ? Connais pas. Ils jouent à quel poste ?).

La Turquie, intrinsèquement isolée (il faudra, un jour, comparer les destins des Turcs et des Hongrois, peuples déracinés qui nourrissent en Europe ou à ses portes un persistant sentiment d’isolement qui les pousse à faire et dire bien des foutaises), voit son environnement immédiat sombrer dans le chaos et défend ses dogmes bec et ongles. Le raidissement turc, que l’on perçoit depuis quelques décennies, trouve naturellement des relais parmi nos souverainistes, sans doute abusés par la fable d’un islam politique turc apaisé, par le mythe de la République indivisible ou d’une armée domptée (rires). L’hystérie nationaliste dont nous avons été les témoins sidérés en a tellement dit sur l’état de ce pays qui n’a, décidément, pas sa place au sein d’une Union européenne qui se construit, faut-il le rappeler, sur les décombres de deux guerres mondiales, de trois totalitarismes et du génocide des juifs et des Tsiganes. On voit mal comment ce travail de mémoire, lancé à l’échelle d’un continent, pourrait être compatible avec le refus têtu, et pour tout dire puéril, de regarder son passé en face. « Mon grand-père n’est pas un assassin », proclamait une pancarte pendue par une jeune fille devant l’Assemblée, il y a quelques semaines ». Mais qu’en savez-vous, chère enfant ? Faut-il renvoyer aux travaux de Christopher R. Browning sur les réservistes de la Wehrmacht sur le front de l’Est, ou aux réflexions de Hanna Harendt sur la banalité du mal ?

Car, une fois de plus, il ne s’agit pas de nier la maladresse de ce projet de loi mais de se demander où se situe la faute la plus grave : entre une grossière manœuvre politique et un révisionnisme d’Etat qui, sur le forme comme sur le fond, rappelle les plus beaux raisonnements des amis de M. Faurisson, ou de certains violeurs : « Je n’ai pas violé cette salope, il ne s’est rien passé, et elle l’a bien cherché, de toute façon ». On peut lire ce genre de justifications turques sur quantité de sites Internet, comme dans les commentaires de cet article, par exemple : http://www.turquie-news.fr/spip.php?article3326.

Minimiser le bilan, nier les crimes, se défausser sur les circonstances ou le contexte, tout cela relève bel et bien du négationnisme, et est donc indigne d’un Etat qui prétend être une démocratie moderne – et qui, soit dit en passant, dénie toute légitimité à notre propre représentation nationale. La loi proposée par Mme Boyer n’est sans doute pas très opportune, mais elle a eu l’immense mérite de faire tomber les masques.

Quant aux politiques, non seulement ils ne font pas l’Histoire, quoi qu’en disent ceux dont les lois interdisent les travaux scientifiques indépendants, comme ceux menés par Taner Akçam (cf. ici, par exemple), mais en l’espèce ils la défendent contre ceux qui voudraient la réécrire à leur convenance, et ils défendent ceux qui l’étudient. La condamnation pénale du négationnisme est un devoir moral et politique qui place les radicaux hors de la loi, et qui donc les exclut du débat politique car la liberté de parole ne saurait autoriser tous les excès ni la défense de toutes les idéologies.

Monsieur et Madame Palairtrèsolidecestourslà ont un fils

Comment décrire les ressorts humains du jihadisme ? Comment rendre la fascinante complexité de ces parcours individuels ? Comment exposer les motivations de ces jeunes hommes engagés dans un jihad mondial sans tomber dans la caricature, l’entomologie, ou la sociologie.

Evidemment, les travaux scientifiques de Farhad Khosrojavar (Quand Al Qaïda parle, Grasset, 2006) sont indispensables, mais le public n’a pas accès aux PV d’audition, aux débriefings ou aux synthèses faites par quelques moines guerriers tapis dans les salles d’archives de nos administrations. Et pourtant, on pourrait en expliquer des choses à nos concitoyens en narrant les parcours de Farid Melouk, Djamel Beghal, Hocine Toury, Ramzi Bin Al Shib, Mohamed Moummou, Mokhtar Belmokhtar, Farouk Abdul Moutallab et autres Hambali. On y verrait la frustration politique, la colère sociale, l’incompréhension d’un monde qui change, la peur de l’avenir, la haine de l’étranger, le goût de l’aventure, le désir d’en découdre.

Le cinéma a déjà décrit avec plus ou moins de bonheur les manifestations du jihadisme, de The Siege (Edward Zwick, 1998) à The Hurt locker (Kathryn Bigelow, 2008), en passant par Body of lies (Ridley Scott, 2008), Green Zone (Paul Greengrass, 2010) ou The Kingdom (Peter Berg, 2007). Nous avons également eu droit au passionnant Citoyens clandestins, de DOA (Gallimard, 2007), mais il nous manque toujours la version jihadiste des Bienveillantes de Jonathan Littell, (Gallimard, 2006), un roman habité qui nous présenterait le jihad d’Al Qaïda sans romantisme ou fioriture, de décapitations d’otages en attentat sur un marché de Bagdad, en passant par les camps d’entraînement afghans ou yéménites, les combats en Somalie contre les forces spéciales américaines ou françaises et la vie clandestine en Europe ou dans l’Empire.

Le grand écrivain de SF Norman Spinrad, auteur prolifique et talentueux qui n’hésite jamais, comme les cowboys de Boris Vian, à mettre ses grands pieds dans le plat, a sans doute tenté de combler, en partie, ce manque avec Oussama, un roman paru en 2010 chez Fayard.

Faisant ouvertement référence au Candide de Voltaire (1759), Spinrad décrit malicieusement le parcours, d’abord en Europe puis au Moyen-Orient et en Afrique, d’Oussama, une jeune recrue des services de renseignement du Califat, un Etat islamiste centré sur Al Haramein, la terre des deux villes saintes.

Jetant un regard effaré sur la société française et ses citoyens musulmans, Oussama permet à Norman Spinrad de lancer quelques pavés dans la mare et de dire une poignée de vérités désagréables à la France. Il fait surtout montre d’une grande clairvoyance quant au fonctionnement des réseaux terroristes et à l’importance du facteur humain. Sa description de la montée en puissance opérationnelle d’une bande de jeunes idiots est très pertinente, et le projet terroriste mis en œuvre à Paris n’est pas sans rappeler les scenarii que s’acharnent à élaborer les services chargés de la gestion de notre capitale. J’ai évidemment vu dans ces pages la confirmation d’une de mes plus profondes convictions, qui veut que les artistes parviennent, bien plus que les techniciens, à anticiper des évolutions historiques. De même, la description du hadj est-elle fascinante, à la fois pour son empathie et pour sa lucidité.

C’est au Nigeria, justement identifié par Norman Spinrad comme le futur point de convergence du jihad, que la partie se joue vraiment. On passera sur les projections stratégico-diplomatiques pour le moins discutables de l’auteur, voire même sur ses fantasmes technologiques – même si la description de la guerre des drones est plutôt convaincante.

D’une plume alerte, légère, jamais sentencieuse, Norman Spinrad nous expose avec ironie et lucidité, mais sans être désabusé, le parcours d’un jeune homme au destin d’exception. Son récit, malgré quelques invraisemblances de grande ampleur, est étonnement convaincant et parvient même à provoquer de la sympathie pour Oussama le feu, un leader aux idées claires et aux formules qu’on ne peut qu’approuver, même depuis le camp d’en face : Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous.

On ne saurait mieux dire.

« You pay the prophets to justify your reasons » (« Notorious », Duran Duran)

Quand on y pense, la lutte contre le terrorisme est d’abord, voire simplement, une question de volonté politique. Tout le reste, hommes, moyens, arsenal législatif, et évidemment, le contre discours, tout cela découle de la volonté politique. Dans le camp des démocraties, la France paraît toujours hésiter, les coups de menton et les déclarations martiales cachant très souvent une pitoyable pusillanimité et un manque cruel de moyens. Certains succès tiennent ainsi du miracle, comme l’opération de libération du Ponant, le 11 avril 2008, menée à son terme malgré quelques pannes mécaniques plutôt gênantes. Tout le talent des militaires français tient peut-être dans leur capacité à mener leur mission à bien dans des conditions matérielles honteuses, alors que le pouvoir ne s’occupe, comme toujours que de l’impact immédiat d’un succès auprès des téléspectateurs. Il faudrait vérifier si d’autres armées emploient la si poétique expression où il est question de pénis et d’arme blanche que nos petits gars emploient pour décrire le déluge de moyens qui accompagne chacun de leur déploiement.

Sans aller jusqu’à ériger en exemple les Soviétiques qui, à Beyrouth en septembre 1985, démontrèrent au Hezbollah qu’on peut toujours trouver plus méchant que soi, il convient de garder en mémoire que les terroristes repentis sont finalement assez rares, et singulièrement les jihadistes. Cette rareté est essentiellement due au fait que les terroristes renient rarement leur cause. Plus rares sont les interrogatoires de kamikazes, pour une raison que je ne m’explique pas.

Evidemment, m’objectera-t-on, il est possible de célébrer l’existence, ici ou là, d’ambitieux programmes de reconversion, comparables au reclassement des légionnaires dont le Mexicain s’était fait une spécialité, sur ses vieux jours. En Algérie, par exemple, le Président Bouteflika a bâti la fin de sa vie politique sur le projet de réconciliation nationale, après deux décennies de tueries. Hélas, comme souvent, les hommes politiques vont plus vite que la musique et il semble bien que le pays ne soit pas prêt à une telle réconciliation. De toute façon, ce pauvre Abdelaziz Bouteflika bénéficie de la présence amicale mais encombrante d’une caste de généraux septuagénaires à peu près aussi souples qu’une crosse d’appontage ou que le bureau politique du PCF.

En Arabie saoudite, le régime a fait encore plus fort, et on ne peut s’empêcher d’admirer le remarquable sens de l’humour de la famille régnante. Postulant ainsi que les jihadistes sont sortis de l’orthodoxie musulmane et qu’ils se sont égarés dans la violence, le régime a mis en place un ambitieux programme de réhabilitation religieuse. Tout à leur joie de pouvoir ainsi renvoyer au pays les détenus saoudiens de Guantanamo, les Etats-Unis ont aimablement fermé les yeux sur le fait que le dit programme de réhabilitation religieuse organisé par les autorités visait, en toute transparence, à ré-inculquer à ses heureux bénéficiaires les bases du wahhabisme, oubliant que c’est cette interprétation de l’islam qui est justement en cause. Merde, on tourne en rond.

Le slogan du programme saoudien, qui est de toute façon un échec puisque plusieurs membres d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) ont reçu leur diplôme de « réhabilité » avant de rejoindre la guérilla, pourrait être « radical, mais pas trop » – ou comme on le lit dans certaines feuilles de notation de l’armée française : « Peu, mais mal ».

Dès lors se pose la sempiternelle question : que fait-on d’eux ? Les guerres en Irak ou en Afghanistan, voire même en Somalie ou en Algérie et au Sahel, présentent cet immense avantage de permettre – pardonnez mon cynisme – de tuer des terroristes qu’il nous aurait fallu arrêter selon les canons du droit, juger, éventuellement condamner, et de toute façon, à terme, libérer. La perspective ne plaît à personne, et les plus curieux pourront parcourir les télégrammes du Département d’Etat révélés par WikiLeaks dans lesquels on lit que les dirigeants arabes, loin de pousser les cris d’orfraie de leurs concitoyens face aux détentions illégales, encourageaient, en réalité, les Etats-Unis à procéder de façon encore plus expéditive avec les jihadistes capturés ici ou là.

Je me souviens même d’un collègue marocain qui, en réunion, arborait fièrement un porte-badge du camp X-Ray de Gitmo. Après tout, les détenus arabes de Guantanamo étaient toujours mieux traités là que dans les geôles algériennes, égyptiennes, syriennes ou jordaniennes. Ça n’excuse rien, mais ça remet les idées en place de se souvenir de cette pénible vérité. Tout le monde ne paraissait donc pas si choqué sur la rive sud de la Méditerranée, au bal des Tartuffe de la lutte contre Al Qaïda. Après tout, comme je l’écrivais encore récemment, on n’a pas encore trouvé de meilleur moyen de gagner une guerre que de tuer des ennemis jusqu’à ce que les derniers lèvent le pouce et demandent grâce.

Ceci étant posé, il est exact de penser que la violence, en tout cas seule, ne résout rien. Cette vérité a, assez tôt, permis de considérer la lutte contre le jihadisme comme un ensemble d’actions devant associer prévention et répression. Disons-le tout net, la répression marche tant bien que mal, mais question prévention, comme pour le fair-play, il y aurait à redire, et la prévention a naturellement la préférence des partisans du soft power, qu’ils le soient par conviction ou par nécessité. Le refus obstiné de la violence cache parfois plus une infinie faiblesse qu’une foi solide dans les vertus du dialogue.

Identifier les facteurs de radicalisation n’avait pas demandé beaucoup d’efforts. La lecture de Gilles Képel ou d’Olivier Roy donnait, dès le début des années 90, une idée plutôt nette de ces facteurs. Dix ans après, à Bruxelles, nous en étions pourtant encore à subir de laborieux exposés sur les racines profondes du radicalisme, que les technocrates du Comité de l’Article 36 (CATS) appelaient roots causes. Étonnamment, les conclusions (pauvreté, chômage, kleptocratie, népotisme, échecs de système socio-économiques, confiscation du pouvoir, etc.) rappelaient les constats faits par les néoconservateurs, mais il était interdit d’y penser. Heureusement, la France avait montré la voie, et la première, mais qui en doutait ?

Plusieurs phénomènes se combinèrent donc pour aboutir à une initiative plutôt originale, mais qui demeure, à mon sens, mal comprise du grand public et d’une partie des décideurs : la mise en place d’outils internationaux pour combattre le financement du terrorisme. Le processus fut long, complexe, in fine plus diplomatique qu’opérationnel, et une fois de plus le train fut pris en marche par des responsables politiques qui, trop longtemps, s’étaient soigneusement bouché les oreilles. Demandez donc à Robert Baer.

Loin des fracas de la lutte contre le GIA, plusieurs analystes travaillaient ainsi depuis des années sur les ONG musulmanes et leurs véritables activités. Il ne s’agissait pas de surveiller ces ONG en raison de leur appartenance affichée à l’islam, mais en raison de leur rôle dans la radicalisation de certaines populations, voire de leur implication dans plusieurs conflits.

Les Russes n’avaient pas tort de vociférer après les wahhabites, depuis qu’ils avaient découvert que plusieurs ONG, dont Al Haramein, fournissaient des armes aux rebelles tchétchènes – parmi lesquels on trouvait de vieux Stinger et même quelques Milan antichars français initialement livrés aux troupes de Massoud. La légende veut d’ailleurs que les Tchétchènes aient abattu au moins un hélicoptère de transport en vol stationnaire avec un de ces Milan, un acte que d’aucuns considèrent comme banal, moi qui pourrais rater une pyramide avec un B-52.

Comme je l’avais lancé un jour à Bruxelles en réaction aux récriminations, relayées par la Présidence du Conseil, d’une ambassade du Golfe, le jour où nous aurions la preuve que le Secours catholique favorisait le terrorisme, alors nous lancerions des enquêtes sur lui, sur ses employés, son financement et ses actions sur le terrain. Mais depuis près de trente ans, les ONG les plus inquiétantes ne sont pas celles financées par les antidarwinistes américains ou les catholiques intégristes européens – pourtant de sacrées têtes à claques – mais bien celles qui, avec des fonds et des moyens illimités, répandent en Afrique, au Pakistan ou en Indonésie le poison du salafisme. Et qu’on ne se méprenne pas, je juge avec la même sévérité tous les intégrismes religieux, qu’il s’agisse de rabbins hystériques traitant de nazie une jeune Israélienne montée par erreur dans un bus « réservé », d’un catholique enragé persistant à voir dans le peuple juif un ramassis de déicides ou un protestant vomissant le papisme.

Ce n’est donc pas par aveuglement idéologique, nostalgie des croisades ou islamophobie qu’au sein des services occidentaux des analystes suivaient avec attention les activités de plusieurs ONG musulmanes. Leur politique, à peine dissimulée, de réislamisation radicale de populations africaines, asiatiques ou balkaniques, avait en effet des conséquences politiques et sociales rapides et profondes. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les luxueuses brochures ou les sites Internet consacrés aux miracles du Coran, stupéfiantes compilations de foutaises de même valeur que la chronologie de la création du monde décrite dans la Genèse. Dans quelques années, on nous expliquera que la sharia empêche la chute des cheveux, que le Lévitique est bon pour les troubles érectiles et que les Evangiles préviennent le cancer colo-rectal ou les pertes de mémoire.

Dans chacun des pays où ces ONG agissaient apparaissaient en quelques mois les mêmes revendications : application de la sharia, mise en place de services publics adaptés à une stricte séparation entre hommes et femmes, fermeture des débits de boissons alcoolisées, etc. En Bosnie, après la guerre civile, des ONG saoudiennes payaient grassement, et en Deutschemarks, des musulmans pour qu’ils se rendent à la mosquée le vendredi, voilent leur épouse et inculquent à leurs enfants une version radicale du sunnisme. Alors que les pays occidentaux tentaient de participer au développement de ces Etats, y compris en enseignant la supériorité de la raison sur le religieux, des forces bien plus discrètes et puissantes étaient à l’œuvre, sans aucune limite budgétaire, sans date butoir et sans compte à rendre.

Ces phénomènes auraient dû être étudiés en profondeur par nos analystes politiques, mais la plupart étaient bien trop occupés à écrire des évidences à l’intention de lecteurs extérieurs – diplomates, conseillers ministériels, qui en savaient plus long qu’eux – pour se concentrer sur ce qui leur apparaissait comme une obsession plutôt malsaine. Pour notre part, l’étude de l’impact socio-politique des ONG du Golfe n’entrait ni dans nos compétences ni, surtout, dans le champ de nos missions. Ces ONG nous intéressaient parce que nous avions pris l’habitude, au fil des ans et des enquêtes, de trouver, dans leurs rangs, des individus qui avaient tout du jihadiste embusqué et rien de l’humanitaire dévoué.

Tout au long des années 90, les mêmes noms revinrent, glissés par une source, lus dans la transcription d’une conversation entre le Burkina Faso et le Qatar, découverts dans le carnet d’un terroriste arrêté en Jordanie ou avancés par un service allié : Islamic Relief  (IR), Qatar Charity, World Assembly of Muslim Youth (WAMY), Islamic African Relief Agency (IARA : dissoute), International Islamic Relief Organization (IIRO : dissoute), Islamic Cultural and Heritage Revival Society (ICHRS : dissoute), Holy Quran Memorization Internation Organization (HQMI), Saudi High Commision Relief (SHCR : dissoute), Al Rashid Trust (dissoute), etc. Rarement il fut pourtant possible de démontrer que les responsables de ces ONG étaient conscients des activités réelles des terroristes arrêtés et les soutenaient donc en toute connaissance de cause.

Dans la grande majorité des cas, en particulier en Europe ou en Afrique occidentale, ces ONG avaient, en effet, été utilisées à leur insu par des jihadistes désireux de bénéficier d’une structure d’accueil. En Bosnie, nombreux étaient les anciens combattants de l’armée bosniaque, vétérans de la Brigade des Moudjahiddines du légendaire Abou El Maali, qui disposaient disposaient de documents du Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR) obtenus grâce à leurs relations avec des ONG très compréhensives. Il était d’ailleurs difficile de croire à toutes les virulentes dénégations des responsables d’ONG ayant accueilli dans leurs rangs des terroriste. Au pire, la complicité est établie. Au mieux, si j’ose dire, les fiers combattants du jihad étaient considérés comme de turbulents et folkloriques aides, un peu comme les jeunes hommes à la savante mèche blonde de chef de char SS le sont dans certaines troupes de scouts : certes, ils sont un peu excessifs dans leurs croyances, mais, après tout, ils sont de notre côté, n’est-ce-pas ?

Ailleurs, en Asie du Sud, en Afrique de l’Est ou dans le Caucase, certaines organisations humanitaires semblaient bien avoir été impliquées dans des activités sans rapport, à nos yeux du moins, avec l’aide aux populations déplacées par la guerre.

Il est inutile ici de revenir sur la mission prosélyte que s’est fixé le wahhabisme, il suffit, comme me le dit un jour un sous-directeur du Quai, de se souvenir que le XXe siècle a donné à la famille Saoud la garde de deux des trois lieux saints de l’Islam et une source, sinon inépuisable du moins conséquente, de richesse : le pétrole. Armés de cette légitimité religieuse et de cette manne, les Saoudiens se sont assez vite lancés à la (re)conquête du monde musulman. La création de la Ligue islamique mondiale (LIM), le 15 décembre 1962, par le roi Fayçal avait pour but de contrer l’influence de la socialisante Ligue Arabe et répandre la bonne parole du wahhabisme.

Cette démarche stratégique ne pouvait évidemment pas passer inaperçue, mais elle ne souleva pas d’objection chez les Occidentaux. On me pardonnera ce raccourci, mais il semble bien que les ONG du Golfe aient joué en Afrique, contre les régimes soutenus par Moscou ou Tripoli, le rôle que jouèrent en Afghanistan les volontaires arabes. A moindre frais, et en jouant sur le véritable renouveau de la foi musulmane, les Occidentaux ont obtenu, à court terme, une facile victoire contre l’influence du bloc d’en face. Comme à chaque fois, c’est après que ça se gâte, mais revenons à nos ONG.

Dans mon souvenir, le déclic se produisit peu après les attentats simultanés du 7 août 1998 contre les ambassades des Etats-Unis au Keny et en Tanzanie. Pour l’équipe chargée de suivre les activités des jihadistes « non-algériens », il ne faisait pas de doute qu’Al Qaïda était impliquée dans cette spectaculaire opération. Je me souviens avec gêne de notre scepticisme alors que ces analystes évoquaient devant nous Al Haramein, une ONG saoudiene à l’impressionnant pédigrée, ou Al Ittihad Al Islami, un groupe terroriste somalien. Nous avions tort, et ils avaient évidemment vu juste. L’histoire militaire nous avait pourtant appris qu’il faut prêter une oreille attentive aux esprits originaux et aux idées hétérodoxes.

La revendication, le 10 août 1998, par l’Armée islamique pour la libération des lieux saints (AILLS), de ces deux attentats leva les derniers doutes que nous nourrissions encore à cet égard. L’enquête américaine, menée par une impressionnante task force du FBI, de la CIA et du Bureau of Diplomatic Security (BDS) mit en évidence le soutien actif dont avaient bénéficié les terroristes de la part de l’ONG saoudien Al Haramein. Les autorités kenyane ne tardèrent d’ailleurs pas à fermer les bureaux de celle-ci, dans une courageuse décision qui ne put que confirmer publiquement ce que beaucoup pensaient mais n’osaient écrire – ou qu’ils écrivaient sans espoir de le voir diffusé. On me fit comprendre, en 1998, que synthétiser en quelques pages tout ce que nous pouvions principalement reprocher à l’Arabie saoudite n’était pas opportun. Adieu, donc, les lignes sur les plus grands imams du royaume consultés par les jihadistes algériens désireux de justifier leurs actions. Adieu, la présence dans le royaume d’individus recherchés par la justice française pour les attentats de 1995. Il fallait vendre des chars et des avions, et nous étions bien loin de la rectitude morale si brillament incarnée par MM. Chirac et Villepin.

Avouons pourant que pour une fois la France ne manqua ni de flair, ni d’audace, ni d’habileté. Le rôle d’une des plus importantes ONG du Golfe dans un des plus meutriers attentats perpetrés contre les Etats-Unis ouvrait la porte à une démarche technico-diplomatique. C’est donc à l’initiative du Président Chirac que Paris proposa en 1999 au Conseil de sécurité des Nations unies le texte d’une convention internationale contre le financement du terrorisme. Ce faisant, la France prenait fermement position, fidéle à sa ligne diplomatique, mais ne visait explicitement aucun des Etats du Golfe, tous des amis et de futurs clients. Elle envoyait également un signal de soutien à Washington et prouvait que, comme le professeur Rollin, elle avait toujours quelques chose à dire. La logique était simple : puisqu’il était politiquement plus que délicat de prendre de front les Etats du Golfe, il fallait les mettre devant leurs responsabilités en prouvant le rôle d’organismes qui, dans leur écrasante majorité, étaient financés par de riches hommes d’affaires de la région, voire des membres des familles régnantes.

Le texte de le convention de 1999 constituait, sur plusieurs points, une avancée notable. En premier lieu, elle introduisait pour la première fois une définition internationnalement reconnue de l’acte de terrorisme, ce qui aurait dû mettre fin aux jérémiades de certains Etats qui s’obstinaient à dissocier résistance et terrorisme, alors qu’il nous semblait évident qu’on ne pouvait signer de blancs seings sur la bonne mine d’un chef d’Etat arabe intime du Président français. Après tout, répétions-nous à longueur de réunions, colloques, conférences ou de séances de travail, le terrorisme était un mode d’action alors que la résistance était une démarche politique. Le terrorisme pouvait parfaitement être pratiqué par des mafieux, tandis qu’à nos yeux un résistant qui frappait aveuglément des civils fragilisait sa propre cause en exerçant une violence illégitime. De ce point de vue, faisions-nous valoir, jamais la résistance française, dont se réclamaient avec des trémolos dans la voix les assassins du Hamas et les enragés du Hezbollah, n’avaient fait sauter de bus d’écoliers. Dès lors, forcément, les échanges prenaient un ton plus acrimonieux, et d’autant plus, d’ailleurs, qu’ils avaient lieu en public, ce qui permettait à certaines délégations de jouer une partition parfaitement rodée.

Mieux valait parler à des murs, et dans certaines circonstances il eut mieux valu que nous fussions sourds, comme lorsque l’ambassadeur de Syrie à Bruxelles me prenait publiquement à partie en invoquant, la voix tremblante, la mémoire du général De Gaulle et la grandeur de la résistance française afin d’accuser la France d’ignorer les souffrances des Palestiniens. En réalité, nous n’ignorions rien de ces souffrances, et j’ai souvent pensé qu’une égale fermeté à l’égard d’Israël comme des Palestiniens aurait peut-être permis d’éviter bon nombre de morts. Après tout, certaines outrances israéliennes étaient également insupportables, et si nous pouvions entendre les arguments liés à la nécessaire défense de la population, il restait impossible d’accepter la brutale colonisation de territoires arabes. Mais personne ne semble en mesure de taper du poing sur la table. Les pays arabes invoquent la cause sacrée de la défense palestinienne, mais depuis 1948 les camps de réfugiés ne semblent pas avoir beaucoup changé, au Liban ou en Jordanie. Quant à Israël, les pitoyables tentatives d’établir des liens entre le Fatah et Al Qaïda, ou les délires de Mme Bat Ye’Or au sujet de la supposée complète domination de l’Europe par le monde arabo-musulman illustrent, mieux que de longues études, l’autisme de la classe dirigeante, engagée dans une stratégie de colonisation habillée par un délire anti-musulman qui ne peut qu’aboutir à une catastrophe. Dieu m’est témoin que je suis farouchement attaché à l’existence d’Israël et à son droit à se défendre, mais il y a une marge entre des actions préventives et la colonisation. Manifestement, Israël prend depuis des années des gages territoriaux en espérant, au mieux figer la situation, au pire disposer de portions de territoire à abandonner. Cette fuite en avant ne peut que provoquer une conflagration, mais passons et revenons à mon ami syrien.

Je dois avouer que je regrette aujourd’hui la sagesse de mon silence d’alors, et je ne répondis donc pasau bouillant  ambassadeur la phrase qui me brûlait les lèvres :

– Et l’assassinat de M. Delamarre, en 1981, par vos services, c’était un acte de résistance, peut-être ?

La remarque n’aurait pas manqué de panache, mais elle aurait probablement mis un terme inutilement prématuré à une carrière qui, à l’époque, n’était pas encore condamnée.

En plus d’introduire une définition validée de l’acte de terrorisme dans le corpus juridique international, puis dans les codes pénaux nationaux par le jeu des signatures/ratifications/mises en œuvre, cette convention – il ne faut pas négliger les petits profits annexes – offrait enfin des outils pour lutter contre la délinquance financière. Au prétexte de combattre le terrorisme, des Etats allaient pouvoir, en ratifiant le texte, se doter de moyens de combattre la corruption et le crime organisé. Mais le plus important, du moins à mes yeux, était que nous avions désormais les moyens d’exercer des pressions, certes discrètes et indirectes mais réelles, sur les Etats du Golfe qui finançaient des ONG douteuses avec des attitudes de premiers communiants.

Le travail préparatoire à la rédaction du texte de cette convention prit, dans notre administration, les allures d’un chemin de croix, marqué par d’innombrables réunions au cours desquelles certains de nos chefs parlaient doctement du financement occulte du terrorisme alors qu’ils auraient été manifestement incapables de discerner un bilan comptable d’AL Haramein de la liste des courses. Entre les équipes chargées de surveiller les ONG du Golfe et celles dont la mission était de gérer des affaires putativement sensibles, et même protégées, autant dire que le courant ne passa pas, et je n’ai pas souvenir que de grandes opérations de renseignement soient sorties de cet enfer administratif.

La première, et spectaculaire, conséquence de l’adoption de la Convention de 1999 fut la la mise en place de sanctions financières contre les Taliban et Al Qaïda. La Résolution 1267 du Conseil de sécurité actait ainsi le caractère parfaitement illégitime du régime talêb, pointait du doigt les liens plus qu’étroits entre l’Emirat islamique d’Afghanistan et l’organisation d’Oussama Ben Laden, mettait en place un régime de sanctions et, élément majeur, les rendait publiques. Ce fut un moment d’intense, mais hélas momentanée, jubilation. Pour la première fois, et qui plus est par l’ONU, étaient révélés au public l’importance et la densité des liens entre les Etats du Golfe, le Pakistan, les Taliban et Al Qaïda. Pour nous, la chose n’était pas nouvelle, mais de la voir ainsi publiée, validée par New York était une vraie satisfaction.

Pourtant, rien ne changea jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. A cette date, les Taliban n’étaient toujours reconnus que par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Pakistan – et ils commerçaient plus que jamais avec des entreprises chinoises. L’Iran, dont on connaît l’engagement constant contre le terrorisme et l’intolérance religieuse, laissait pour sa part transiter par son territoire tous les jihadistes qui le désiraient. Le pays accueillait, de longue date, des cellules de la Gama’a Islamiyaa égyptienne et semblait trouver son compte dans les actions qu’Al Qaïda ou les mouvements jihadistes cachemiris ourdissaient avec la complicité des Taliban contre les Etats-Unis, l’Inde, des pays d’Europe ou du Moyen-Orient.

Le Pakistan fournissait amicalement armes, nourriture, médicaments, matériels de toute sorte, et jusqu’aux lignes téléphoniques de PakTel, qui traversaient la ligne Durand. L’aéroport de Dubaï était sans doute le seul aéroport civil hors de la zone pakistano-afghane à accueillir des vols commerciaux vers le riant et si touristique Afghanistan. Quant aux Saoudiens, leur soutien était lui aussi précieux, et plusieurs centaines de 4×4 flambant neufs furent livrés aux Taliban quelques jours avant le 11 septembre. Toutes ces actions entraient précisément dans le champ d’application de la Résolution 1267, tout comme elles contredisaient les engagements des signataires de la Convention contre le financement du terrorisme. Par un heureux hasard, aucun des trois Etats ayant reconnu les Taliban n’avait signé ce texte.

Autant le reconnaître, la Convention de 1999 et le Comité 1267 ont été parfaitement inefficaces pour empêcher les attentats du 11 septembre. A aucun moment le remarquable et même fascinant rapport de la Commission d’enquête sénatoriale sur ces attaques (téléchargeable ici) n’a même évoqué l’impact des sanctions sur l’ensemble des acteurs de la mouvance jihadiste mondiale. Et pour cause, les sanctions n’étaient pas appliquées, plus pour des raisons politiques que techniques.

L’énormité du crime commis le 11 septembre 2001 entraîna un brutal examen de conscience. Sur 19 terroristes, 15, plus des ¾ !, étaient saoudiens. A défaut d’être revendiqué, le crime était signé et cette signature ouvrait la voie à une cruelle réévaluation des relations occidentales avec les monarchies du Golfe. Ce que nous savions de ces Etats, la place du religieux dans leur vie, leur aptitude à tolérer une opposition, le comportement de leurs princes dans nos palaces ou dans leurs résidences marocaines et espagnoles, leurs liens avec des penseurs radicaux, rien de tout cela n’était plus anecdotique. En contemplant les tours jumelles s’effondrer, ce mardi après-midi de septembre, j’eus deux pensées presque simultanées : d’abord, les Taliban devaient s’attendre au pire, et du fond de leur exil volontaire ils n’avaient sans doute aucune conscience de la violence de la réaction qui s’annonçait. Et les monarchies du Golfe allaient devoir baisser d’un ton. Comme beaucoup, je me souviens nettement de ces moments, alors que nous nous pressions dans le seul bureau de notre section à posséder un poste de télévision, et pas un instant nous n’avons envisagé une piste palestinienne, suprématiste blanche, irakienne ou iranienne. Les cibles, la simultanéité des attaques, leur raffinement, tout plaidait pour Al Qaïda, et ses protecteurs allaient, eux aussi, se préparer des réveils brutaux.

Comme chacun le sait, l’Administration Bush préféra raccompagner ces messieurs-dames le plus vite possible hors du territoire américain, et les encombrants membres de la famille régnante saoudienne, après une discrète escale au Bourget, avaient regagné la paisible péninsule arabique. Cette évacuation, pour choquante qu’elle ait pu paraître, semblait la plus logique. Le pouvoir américain essayait, autant que possible, de reprendre le contrôle des événements, et avoir sur son sol les membres d’une famille aussi profondément impliquée dans la diffusion du salafisme n’était pas le meilleur moyen de débuter sereinement une guerre.

Le financement du terrorisme est probablement une des plus complexes thématiques de la lutte contre les réseaux et leurs soutiens. Et c’est aussi, sans doute est-ce un corollaire, une des thématiques les moins comprises et les plus caricaturées. A chaque attentat, de belles âmes prennent ainsi à témoin l’opinion et demandent, d’un air outragé :

– Mais pourquoi ne fait-on rien pour lutter contre le financement du terrorisme ?

On se le demande, en effet. Mais il est tellement – en apparence, seulement – plus facile de lutter contre les finances que contre les motifs, tellement plus évident de s’attaquer au comment plutôt qu’au pourquoi.

Le sérieux des argumentaires avancés par les experts du Groupe d’action financière (GAFI/FATF) du G8 a, à mes yeux du moins, toujours tranché avec l’enthousiasme juvénile des chefs du Counter Terrorism Comittee (CTC) ou du CT Executive Directory (CTED) des Nations unies. A plusieurs reprises, à Bruxelles comme lors de réunions en marge du G8 ou de rencontres bilatérales, nous avions été plusieurs à penser qu’une fois leurs micros éteints les vénérables diplomates allaient sortir en courant de la salle, armes au poing, sauter dans des Hummer sérigraphiés et partir défoncer des portes et arrêter des jihadistes.

La lutte contre le financement du terrorisme est plus subtile, plus politique, moins brutale que les raids à l’aubre – même si ceux-ci ne manquent pas de charme – et elle s’inscrit dans la durée. Elle demande des efforts de longue haleine, une compréhension profonde des enjeux, des relais dans toutes les administrations et jusque dans le secteur privé, une coordination intelligente, et un pragmatisme attentif. Surtout, elle demande une vraie lucidité sur les buts à atteindre et sur ce qui peut être fait et espéré : on n’a jamais empêché un attentat, depuis 15 ans, avec les seuls outils de la lutte contre le financement. Cette lutte vise d’abord à casser les soutiens économiques des prêcheurs de haine, des apprentis-sorciers du « retour à l’islam des origines ».

La fermeture des bureaux d’Al Haramein au Kenya, en 1998, a-t-elle empêché Harun Fazul Abdallah d’organiser, quatre ans plus tard dans le même pays, un double attentat contre un hôtel et un charter israélien ? Non.

Mais la fermeture des bureaux de cette ONG au Kenya, puis, grâce à l’obstination américaine, de tous ses bureaux régionaux jusqu’à sa dissolution, prononcée par les autorités saoudiennes, a-t-elle contribué à casser la machine à radicaliser qu’elle était ? Oui, évidemment, même si ce travail de fond ne peut être rentable seul, ni d’ailleurs efficace à court terme.

Lutter contre le soutien que les ONG accordaient à l’islam radical ou au jihadisme demandait d’abord des efforts techniques (recueil de renseignements, mise en avant des preuves, etc.) puis du courage politique. Nombre de ces ONG réalisaient en effet un authentique travail humanitaire, et les attaquer de front ne pouvait que choquer les populations qu’elles soutenaient. De plus, ce travail humanitaire était très souvent bien plus efficace que celui effctué par les ONG occidentales les plus connues. En 2004, j’avais découvert, grâce à un collègue diplomate, que certaines ONG françaises, financées en partie par le Quai d’Orsay, ne ne rendaient de compte à personne et s’activaient donc dans la plus totale opacité. Il ne s’agissait pas de la soupçonner d’irrégularités comptables mais l’absence d’intérêt des donateurs comme celle de rapports d’activité avaient de quoi étonner. Personne ne semblait s’intéresser à la pertinence des choix de ces ONG, qui agissaient seules sur le terrain, dans l’indifférence des autorités gouvernementales françaises. Ce désintérêt, de la part d’un Etat dont les ressources financières ne sont pas inépuisables, faisait frissonner.

Les ONG du Golfe que nous surveillions ne pouvaient pas, pour leur part, reprocher à leurs Etats de les négliger. En Afrique, la collusion entre les ONG et les ambassades était spectaculaire. En 2006, l’ambassade du Koweït à Dakar avait demandé, et obtenu des autorités sénégalaises, une liste d’associations musulmanes à soutenir dans le pays. La liste, que nous avions pu nous procurer sans grande difficulté, disait tout de la vision de l’aide humanitaire qu’avait le Koweït. A l’aide de petites associations locales, un maillage social et géographique de Dakar et d’autres villes du pays s’était mis en place dans le but, non pas seulement de construire des écoles ou des dispensaires, mais de faire adhérer les populations au salafisme. Le manque de moyens de l’administration sénégalaise rendait cette aide précieuse, et d’autant plus agréable à recevoir qu’elle ne s’accompagnait d’aucun discours moralisateur de la part d’Européens sur la nécessité d’offrir des chances égales aux hommes ou aux femmes, ou autres fadaises occidentales. L’argent du Golfe coulait à flot, dans des milliers de petits projets parfaitement gérés, loin des gigantesques usines humanitaires françaises qui engloutissaient une bonne partie des budget dans leurs seuls frais de fonctionnement. Les ONG bénéficiaient souvent de l’aide directe d’attachés religieux engagés, de leur côté, dans des activités missionnaires.

Aucune de ces actions n’est illégale, mais toute relevait du même prosélytisme agressif, relayant sous couvert de réislamisation un système de valeurs que l’on m’autorisera à juger rétrograde et ouvertement hostile aux pays occidentaux. Paradoxalement, alors que les informations sur le sujet ne manquaient pas en France, nos autorités ne semblaient pas être correctement informées. Les missions des uns et des autres, la sourde compétition dans la seule lutte anti terroriste, le persistant et désespérant manque de personnel, tout concourrait à placer ce sujet sous la pile des priorités.

En 2006, j’eus l’honneur d’être convié à exposer les faits que nous avions pu collecter devant des membres du Conseil de sécurité intérieure (CSI), près de l’Elysée. La prestation ne révolutionna pas l’art du briefing, mais elle eut le mérite de se dérouler sans anicroche et, surtout, de présenter la réalité, du moins que celle que nous percevions, sans effet de manche. Nous lisions dans le regard de nos interlocuteurs, tous hauts fonctionnaires expérimentés, la question que nous nous posions depuis des mois :

– Mais comment combattre cette offensive combinant radicalisme religieux, propagande politique et moyens financiers illimités ?

Il me semblait, et il me semble toujours, que nous avons perdu cette bataille – probablement faute de l’avoir livrée.

On imagine sans mal toute la difficulté qu’il y a à exposer à une théocratie tous les griefs que l’on nourrit à l’égard de ses organismes humanitaires religieux. Le corpus législatif créé par la Résolution 1267 et par les suivantes nous avait donné la possibilité d’entamer des dialogues sur des bases exclusivement techniques, sans aucune référence à l’actualité sécuritaire immédiate. Dès lors, et en appui du travail de longue haleine réalisé par la Terrorism Prevention Branch (ici) de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), nous essayions de maintenir une amicale pression sur les Etats du Golfe. A chaque visite ministérielle, nous glissions quelques éléments de langage sur la nécessité de signer, ratifier et mettre en œuvre les conventions des Nations unies.

Les réunions du Groupe de Lyon/Rome du G8 et surtout les sessions de travail du Groupe d’action contre le terrorisme (CTAG) étaient l’occasion de préparer des démarches communes envers les Etats les plus récalcitrants. L’engagement des puissances du G8, dont certaines étaient par ailleurs membres de l’Union européenne (UE), et même du Conseil de sécurité, faisait régulièrement tiquer nos partenaires plus modestes. Il ne se passait pas un semestre sans que le représentant belge ne s’émeuve de ce qu’il qualifiait, à raison, de « directoire mondial ». Il n’avait pas tort, mais il eut été délicat de lui avouer.

Et en plus de la susceptibilité de nos alliés européens, il fallait tenir compte des positions de certains de nos diplomates, pour lesquels le sort du Sheikh Abdelmadjid Zindani, allié du Président yéménite Saleh, financier du Hamas et idéologue d’Al Qaïda, avait plus d’importance que le respect des résolutions de l’ONU. Pour eux, l’accusation d’être un suppôt des Américains ou, pire, des Israéliens, n’était jamais loin. On nous reprochait régulièrement de ne pas voir le big picture, d’être trop focalisés sur la dimension sécuritaire, de perdre de vue la précieuse diplomatie française et sa célèbre politique arabe, mais nous rétorquions, à la manière du commissaire Grimaud (immortel Michel Galabru dans Flic ou voyou, 1979, Georges Lautner) que nous, notre mission, c’était la défense de nos concitoyens. Adopter cette attitude, volontairement bornée, était un enchantement qui valait bien que quelques télégrammes soient refusés ou que notre ambassade à Ryad s’étouffe de rage.

Ainsi, au mois de novembre 2004, les Saoudiens annoncèrent la tenue d’une conférence à Riyad sur le terrorisme. Après des années de dénégations, de propagande salafiste, de financement occulte et même de ricanements, le royaume avait découvert, au mois de mai 2003, la réalité du terrorisme jihadiste. Dès lors, le discours officiel avait sensiblement changé, ce qui avait permis aux Etats-Unis d’obtenir la dissolution d’Al Haramein. L’annonce de la tenue de la conférence avait été faite de façon plutôt improvisée, et seuls quelques membres de l’UE avaient initialement été conviés. J’avais confié à l’époque, lors d’une réunion confidentielle, que voir les Saoudiens s’emparer soudainement de la lutte contre Al Qaïda ne manquait pas de sel mais me laissait dubitatif. Mes propos avaient été rapportés par une âme charitable à notre ambassade, ce qui me valut l’honneur de rédiger un télégramme de contrition. Quelques semaines plus tard, et alors que la fameuse politique arabe de la France nous obligeait à de douteuses contorsions, les Etats-Unis, moins empruntés, envoyaient à cette conférence une forte délégation, menée par une diplomate américaine qui arbora à son arrivée un tailleur rouge plutôt court, des escarpins et une chainette à la cheville. Les très prudes et vertueux Saoudiens n’en perdirent pas une miette.

De fait, les psychodrames provoqués ici et là par quelques décisions bien senties n’auraient pu faire oublier tout le bénéfice qu’il y avait à faire coexister, dans les mêmes équipes ou dans les mêmes délégations, des cultures professionnelles différentes mais complémentaires. La pression exercée sur certains pays du Golfe était d’autant plus efficace qu’au cours des discussions les diplomates pouvaient avoir recours aux connaissances techniques des membres de leurs équipes, fonctionnaires du Ministère de la Défense, de l’Intérieur ou des Finances pour contrer les objections de leurs interlocuteurs.

La réalité du financement des groupes terroristes échappait en grande partie au regard de nos technocrates et bien des anecdotes que nous avions recueillies au fil des années leur auraient été précieuses. Nous avions beau écrire à longueur de notes que les attentats ne coûtaient pas si cher, les discours que nous entendions se concentraient sur les actes de violence, rarement sur le soutien logistique ou idéologique. C’est pourtant dans les actions en amont que l’argent du jihad a la plus grande importance. Le passage à l’acte ne réclame jamais des sommes très importantes, et le bilan humain ou matériel est parfois sans commune mesure avec les sommes engagées.

Les attentats de Madrid, le 11 mars 2004, ont ainsi été financés grâce à une petite boutique de téléphonie mobile : une grosse dizaine de sacs à dos, autant de vieux GSM, des explosifs obtenus sans difficulté, et 191 morts à l’arrivée. En 1997, les rares membres du GIA restés à Londres éprouvaient les plus vives difficultés à financer les appels téléphoniques que l’état-major du groupe, réfugié dans les monts de Chréa, au sud d’Alger, passait grâce à une valise Inmarsat. Il faut dire que le principal idéologue du groupe, Redouane Abou Bassir, était un authentique psychopathe doublé d’un incorrigible bavard qui passait des heures à soliloquer au téléphone sur les vertus du jihad et la nécessité de massacrer à peu près tout le monde sans se soucier des difficultés de financement des communications. On a les chefs qu’on mérite, nous avions les nôtres, ils avaient les leurs.

Les membres du GIA à Londres eurent recours à quelques quêtes à la sortie de la mosquée de Finsbury Park et à de piteuses escroqueries, comme la remagnétisation de tickets de métro usagers. Nous étions loin du fantasme d’un enchevêtrement de structures bancaires comparables aux descriptions fournies par certains observateurs. De même, en 1999, des policiers découvrirent qu’un petit réseau takfir actif en Belgique et aux Pays-Bas se finançait en vendant des chaussures de sport. Le groupe avait découvert que dans l’un des pays les magasins exposaient les pieds droits tandis que dans l’autre on exposait les pieds gauches. Les jihadistes volaient des chaussures seules dans les deux pays, reconstituaient les paires et les revendaient au sein de la communauté maghrébine… Il semblait plutôt difficile de lutter contre un tel mode de financement, et il était indispensable que les diplomates chargés des démarches vers les Etats suspectés de complaisance soient conscients de la réalité d’un réseau jihadiste.

Douze ans plus tard, le bilan de la mise en œuvre de cet arsenal de sanctions est mitigé. Les sommes saisies par les différents services financiers occidentaux sont négligeables au regard des pertes causées par les jihadistes, et les terroristes ne semblent pas avoir été directement impactés par les sanctions décidées contre eux à New York. En revanche, le poids diplomatique des sanctions n’a cessé de croître et la menace d’une inscription publique a parfois conduit à de véritables progrès. Les ONG du Golfe n’ont ainsi pas renoncé à leur mission prosélyte, mais le risque d’un opprobre international a permis de les séparer plus nettement des terroristes.

Le régime des sanctions n’a donc pas découragé les terroristes, mais il a contribué à formater l’environnement juridique international en distribuant bons et mauvais points. S’agissant d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) ou des groupes jihadistes cachemiris, il faut admettre que le système est parfaitement inopérant. Les déclinaisons régionales d’Al Qaïda sont parfaitement capables de se financer via des circuits qui ne peuvent être réellement gênés par les organismes internationaux et qu’il est plus facile, plus amusant et plus radical, de neutraliser à l’aide d’un raid de drones ou de forces spéciales.

Les groupes cachemiris bénéficient, quant à eux, du soutien attentif de l’Inter Service Intelligence (ISI), la part d’ombre du régime pakistanais qu’il est virtuellement impossible de sanctionner sans déclencher de crise internationale majeure. Les cellules jihadistes autonomes, pour leur part, pratiquent l’autofinancement avec brio et ne sont quasiment jamais détectées. Le principal effet, non négligeable, du système de sanctions est donc d’avoir fermement incité des Etats récalcitrants à se mobiliser contre les flux financiers suspects. On a les satisfactions qu’on peut.

« Victims come and victims go/There’s always lots to spare » (« No man’s land », Bob Seger)

Y a pas à dire, ça part sévère, les droits de succession, après le décès d’Oussama Ben Laden. Comme insatiables, les drones de l’Empire multiplient les frappes et déciment les rangs des jihadistes. Soyons d’ailleurs nets sur ce point, on ne va pas se plaindre. Comme nous le disait régulièrement notre professeur d’histoire-géo, il y a fort fort longtemps dans une ville de province fort fort lointaine, « fallait pas commencer ». Il n’avait pas tort, tout stalinien qu’il était.

Anwar Al-Awlaki vient donc, selon toute probabilité, de rejoindre le Walhalla des jihadistes, où nombre de ses amis ont pris leurs quartiers depuis 2001 – ce qui me rappelle une pensée de Mishima sur le paradis dans l’Antiquité, mais passons. Malgré son air de gentil instituteur ou de compagnon de route de José Bové, Al-Awlaki n’était pas du genre débonnaire.

Idéologue intarissable, recruteur hors-pair, membre de l’état-major d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique, il figurait depuis (2002) sur la liste des objectifs de l’Empire au sein d’Al Qaïda. Plus fort, il avait eu l’honneur, en 2010, d’être le premier citoyen impérial à figurer sur la liste des individus que la CIA était autorisée à tuer. C’est à ces petits riens qu’on mesure la volonté d’un Etat.

Je ne vais pas vous dresser le portrait d’Anwar, d’autres s’en sont chargés, et l’article que lui consacre Wikipedia n’est pas si mal. Je confesse, pour ma part, un petit faible pour la notice nécrologique de CNN (ici), car je trouve tout simplement remarquable l’idée de qualifier Al-Awlaki de rockstar d’Al Qaïda – même si je suis assez exigeant en ce qui concerne le concept de rockstar,  mais c’est une autre histoire.

Il faut dire que le garçon, sous ses airs de premier de la classe, une sorte d’Agnan jihadiste, avait de la ressource. Propagandiste de grand talent, il écrivait avec verve dans Inspire, le magazine diffusé par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) et apportait probablement au mouvement son imagination et sa connaissance des Etats-Unis.

 

Dans une précédente vie, j’avais moi-même écrit, avec quelques autres, que la menace deviendrait réellement très sérieuse lorsque nous aurions en face de nous des individus nous connaissant intimement et donc capables de nous frapper avec précision, au lieu de faire exploser les sempiternels métros et trains. Question en passant : les jihadistes se vengent-ils de n’avoir pu jouer avec les locomotives de Jouef ou Märklin ?

Propagandiste, donc, mais également idéologue, et surtout théoricien, Al-Awlaki était un des esprits les plus brillants du jihad, au point que d’aucuns voyaient même en lui un successeur d’Oussama Ben Laden. L’hypothèse était évidemment idiote, puisqu’Al Qaïda ne peut être dirigée que par un homme ayant derrière lui une longue carrière et l’autorité nécessaire pour recevoir l’allégeance des groupes franchisés, mais elle disait tout le bien que l’on pouvait penser de ce jihadiste atypique, à la fois citoyen de l’Empire et du Yémen. Cité à de nombreuses reprises dans les rapports des services impériaux, et depuis longtemps, il était lié à la crème de la crème du jihad mondial et son nom émergeait dans les enquêtes sur les attentats du 11 septembre 2001, sur la fusillade de Fort Hood en novembre 2009, l’attentat manqué contre le vol Northwest Airlines 253 en décembre 2009 ou la tentative d’attentat à Times Square en mai 2010.  Pour tout dire, un homme comme lui était un cauchemar pour les services de sécurité et de renseignement. Brillant causeur, leader charismatique, parfaitement bilingue, il incarnait à merveille, si j’ose dire, le jihadiste new look, à l’aise dans les discours politico-religieux enflammés comme dans la planification d’opérations terroristes. C’est sans doute sous son impulsion, grâce à l’amicale complicité du bon docteur Ayman, que des mouvements comme AQPA, les Shebab ou le TTP ont décidé de frapper loin de leurs théâtres d’opérations habituels, liant définitivement jihad global et jihad local.

Un bonheur ne venant jamais seul, il semble que Al-Awlaki ait fait le grand saut en même temps que Samir Khan, et le bruit a même couru que l’artificier en chef d’AQPA, Ibrahim Hassan Tali Al-Asiri, était du voyage – ce qu’ont démenti les autorités yéménites puis impériales. Next time, baby.

Plusieurs réflexions me viennent à l’esprit alors que je trace une nouvelle croix sur les visages souriants et innocents de ces responsables terroristes. En premier lieu, il faut à nouveau admirer l’efficacité des services impériaux de renseignement, capables de mener sur le terrain des opérations excessivement complexes dans un environnement pour le moins hostile. D’après les éléments diffusés dans la presse, au moins deux drones MQ-1 Predator, épaulés au sol par une équipe des forces spéciales chargée de valider la cible et de l’illuminer, ont participé à l’opération. En juillet dernier, un raid impliquant un AV-8B Harrier II de l’USS Bataan (LHD-5) avait avorté après une perte du signal laser par le missile de l’appareil.

Souvent moqués par des observateurs nostalgiques d’une puissance française qu’ils ont à peine connue et par quelques commentateurs qui reprochent à l’Empire son budget militaire mais geignent quand nous pouvons à peine soutenir une campagne aérienne limitée contre une armée immobile en Libye, les progrès de l’Empire depuis 2001 dans le domaines des opérations intégrées et dans celui, encore plus complexe, de l’exploitation rapide et pertinente de renseignements en provenance de sources multiples sont vertigineux.

La présence sur le sol yéménite de troupes impériales n’est évidemment pas nouvelle, et il faut être d’une rare mauvaise foi ou d’une incompétence crasse – ces deux qualités pouvant s’associer pour notre plus grand bonheur – pour faire mine de découvrir cette réalité. La presse anglo-saxonne a largement couvert, et depuis plusieurs années, ce front largement ignoré des Français. En décembre 2009, le New York Times avait déjà révélé l’étroitesse des liens que l’Administration Obama avaient tissés avec le régime du Président Saleh : fourniture de matériels, transmission de renseignements, soutien au sol, formation, etc. Les fameux raids du 17 puis du 24 décembre 2009 contre des sites d’AQPA dans la province d’Abyan avaient fait plus qu’éveiller des soupçons – la principale question étant de savoir si tous ces bombardements avaient été conduits par des chasseurs de l’Air Force, des drones de la CIA ou des appareils embarqués sur un porte-avions de la Navy ou un porte-hélicoptères d’assaut des Marines.

Les performances de la communauté américaine du renseignement permettent de mener une véritable stratégie de disruption afin de casser la structure de commandement d’AQPA et ainsi l’empêcher de concevoir et de planifier des opérations. Une telle approche de la lutte contre Al Qaïda confirme que l’actuelle Administration a fait sienne la doctrine héritée des années Bush Jr. et qu’il s’agit bien, à ses yeux, d’une guerre. Dans ces conditions, l’élimination d’Anwar Al-Awlaki et de Samir Khan, tous deux citoyens impériaux, n’a rien de véritablement choquant. Membres d’une organisation terroriste qui ne cache pas qu’elle est en guerre, ces deux garçons étaient conscients de l’issue possible de leur combat, et ce d’autant plus que le martyre est vénéré au sein des mouvements jihadistes. Pour ma part, je considère que l’exécution, validée par la plus haute instance judiciaire impériale, de Troy Davis est infiniment plus choquante et malheureuse que la mort, lors d’une action militaire, de deux hommes qui menaient une guerre contre leur propre pays et représentaient, sans le moindre doute, un danger réel. Après tout, les nazis ont essayé de tuer Churchill, les US Army Air Forces ont abattu le Betty de l’amiral Yamamoto, et je pourrai multiplier à l’infini les exemples d’élimination de chefs de guerre ennemis.

D’ailleurs, que Khan et Al-Awlaki aient été américains ne change rien à l’affaire. Bantous, finlandais, français ou angolais, ils se savaient visés par une armée qui mène une guerre et l’assume. C’était eux ou nous, puisqu’il faut bien choisir son camp et que j’ai choisi le mien il y a déjà longtemps. Cela a donc été eux, et on ne va pas les pleurer. Quant au fait que des Américains aient été tués par d’autres Américains, mon Dieu, quelle importance ? C’est infiniment moins gênant que d’observer le sort des Amérindiens dans les réserves du sud-ouest du pays.

Le débat juridique, diplomatique, stratégique et même moral qui entoure les actions plus ou moins clandestines conduites contre la mouvance jihadiste décime les forêts et engloutit des tonnes de papier. La question de la validité juridique d’une guerre est, à mon sens, secondaire dès lors que l’on peu raisonnablement estimer que l’adversaire, qui ici s’est auto-désigné il y a des années, constitue toujours une menace. Guerre juste, guerre légale ? Légitime défense ? Franchement, on s’en moque et la lecture de quelques livres passionnants, comme De la guerre et du terrorisme, de Benjamin Barber, ou Guerre sainte, jihad, croisade, de Jean Flori ne nous fait guère progresser, en particulier lorsque les travaux théoriques menés au sein des services de sécurité par une poignée de spécialistes ne sont guère mieux considérés qu’une page de publicité dans Elle ou Cosmopolitan : du prestige, certes, mais aucune véritable percée car, reconnaissons-le, peu ou pas de conséquences opérationnelles.

 

Pour ceux qui sont engagés dans la lutte quotidienne contre le jihadisme, le défi porte en effet en priorité sur les aspects opérationnels, et les questions morales ou philosophiques passent bien après. Il est permis de regretter, comme je le fis ici, que les seules voix entendues contre l’islam radical soient celles de responsables politiques populistes, engagés dans une nauséabonde opération de captation des voix du FN ou simplement victimes de leur incapacité à formuler autre chose que des idées d’une étourdissante médiocrité ou d’un consternant angélisme.

L’Empire s’est engagé, sous la Présidence Bush Jr, dans une ambitieuse stratégie de communication à destination du monde musulman. Les erreurs, bourdes et autres fautes commises pendant les huit années passées par George Bush Jr au pouvoir ont largement brouillé le message. Barack Obama a eu à cœur de lever ces ambiguïtés, mais l’intensification, sous son impulsion directe, de la guerre des drones dit clairement l’efficacité attendue, au moins à court terme, de ce travail de séduction… Il n’existe, en effet, pas trente-six moyens de lutter contre la propagande des idéologies radicales.  Si on se retourne vers les pratiques de la Guerre froide, force est de constater que l’Ouest, tout en répondant présent à chaque poussée militaire de l’Est, a largement alimenté et financé un discours construit autour de l’anticommunisme, quitte à pratiquer, comme en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, un douteux amalgame avec le socialisme, voire la social-démocratie et les forces de progrès. Cette posture, qui a conduit à d’impardonnables excès et à de bien douteuses alliances, a été couronnée de succès – mais nous n’allons pas refaire ici l’histoire de l’affrontement mondial entre deux blocs.

L’Empire et quelques uns de ses alliés pratiquent, à des échelles diverses, le contre-discours. Mais celui-ci est rendu délicat à manier en raison du passé de certains. Les guerres de colonisation puis de décolonisation, les rancœurs réciproques, les errements, et les évolutions sociodémographiques obligent à de la finesse, à de la mesure, à de la subtilité – une qualité qui semble avoir déserté les rangs de notre classe politique. De plus, les relations que nous entretenons avec certains de ceux qui soutiennent et alimentent nos ennemis n’arrangent rien. La récente intervention en Libye et la brutale réapparition des islamistes, probablement bénis par le Qatar qui nous a peut-être bien manipulés sur ce coup, ont démontré à quel point l’affaire était délicate. Le couple fusionnel monde arabe – islam et nos difficultés à intégrer des populations non européennes, modestement évoquées ici, nous font commettre d’innombrables maladresses, sans même parler de l’aveuglement de nos orientalistes, sur lequel je me suis déjà étendu (l ‘aveuglement, hein, pas les orientalistes, pas de blague)

Quelles que soient ses méthodes et ses voies, la lutte idéologique contre le jihadisme est bien trop lente et aléatoire pour se priver des rudes techniques des hommes d’action. Il faut donc considérer l’élimination d’Anwar Al-Awlaki et de Samir Khan comme une opération aux motivations autres que militaires. L’appareil de propagande d’AQPA a encaissé un coup sévère, tant le mouvement avait innové, aussi bien sur le fond que sur la forme. Le magazine Inspire est ainsi un modèle de revue attractive, à la mise en page soignée et au discours accessible, loin des torchons péniblement ronéotypés par le GIA dans les années 90 ou des médiocres textes imprimés de travers que l’on trouvait à Londres au même moment.

Pour mener cette lutte idéologique à bien, il faudrait également répondre aux crises sociopolitiques qui minent les Etats de l’arc de crise arabo-musulman et apporter des solutions sérieuses et durables à des conflits qui agissent comme de véritables cancers stratégiques. Nous devrions aussi lutter contre les immenses carences des programmes scolaires de certains pays du Sud, qui perpétuent sans sourciller les pires travers, pourtant identifiés de longue date : femmes considérées comme des citoyens de seconde zone, antisémitisme, nationalisme exacerbé, importance exorbitante accordée au fait religieux, etc. Pour des raisons évidentes, cette tâche est longue, difficile, et les obstacles apparaissent plus vite que les progrès.

En attendant, donc, et comme une réponse aux rotatives qui, dans le Golfe, impriment force foutaises, la solution la plus efficace, pour l’heure, reste l’élimination des propagandistes en chef. Si nous pouvons les arrêter et les juger, arrêtons-les et jugeons-les. S’ils sont hors d’atteinte par des moyens légaux, ma foi, utilisons des moyens qui ne le sont pas. Le premier devoir d’un Etat est de protéger sa population, et il sera difficile de m’arracher des larmes, voire des remords, quant au sort d’idéologues qui ne valent guère mieux que des dirigeants nazis ou des cadres de la Russie stalinienne. Le Centre d’analyse et de prévision (CAP) du Quai, un dangereux repaire de crevures fascistes, c’est bien connu, écrivait d’ailleurs en 2005 que la lutte contre Al Qaïda empruntait à la guerre, tout en étant plus qu’une guerre, et autre chose qu’une guerre. La formule reste d’une rare pertinence, et n’écarte donc pas l’option militaire, qui ne suffit JAMAIS.

Pour dire vrai, il sera d’autant plus difficile de m’émouvoir que je nourris les plus grands doutes quant à l’efficacité du système pénal occidental classique à l’égard des jihadistes. Ces-derniers, comme les enragés d’Action Directe ou les dingues des milices d’extrême droite du Montana, ne sont pas sensibles aux objectifs recherchés par la détention. Pas un de ces garçons ne sort moins radical d’un séjour derrière les barreaux. Au mieux, il est écœuré par une peine longue et sa libération le rend à sa famille brisé, mais en aucun cas réhabilité ou réintégré à la société. D’un point de vue moral, ce résultat n’est guère satisfaisant. Et au pire, il sort encore plus radical, et on lira avec profit le livre de Farhad Khosrokhavar.

On ne compte plus, en France, les cas de jihadistes libérés et arrêtés quelques mois plus tard pour leur implication dans un projet terroriste. En 2005, à Londres, à l’occasion d’une réunion de spécialistes de la lutte contre le terrorisme en marge du sommet du G8, la délégation française avait provoqué un malaise palpable autour de la table en décrivant sans détours la réalité de l’islam radical dans nos prisons, notre incapacité à lutter contre lui, notre impuissance face aux imams prêchant la haine. Curieusement, la délégation russe avait concédé ne pas connaître ce type de difficultés… D’autres pays membres du G8, dont je tairai les noms et les initiatives, avaient en revanche avoué être confrontés à des situations voisines et ne pas avoir trouvé de solution satisfaisante. Sans rire ?

Toujours à la pointe, comme d’habitude, de la lutte pour la dignité humaine, le respect des croyances et la liberté de conscience, les Saoudiens ont innové, il y a quelques années, en mettant au point un programme de réhabilitation religieuse (sic) dont vous pouvez lire des analyses sur le site du Carnegie Middle East Center, ou du Council on Foreign Relations, ou sur les blogs Islam Daily et Insurgency Research Group. A Singapour, un pays cher à mon cœur, un programme voisin a donné des résultats encourageants. En Arabie saoudite, en revanche, il est permis de douter de son bilan, de ses méthodes et même de ses objectifs puisque les jihadistes réhabilités sont déclarés « guéris » quand ils reviennent au wahhabisme, la déclinaison locale du sunnisme, qui irrigue justement le salafisme et le jihadisme. On peut donc résumer le processus de réhabilitation ainsi : Avant, ils étaient nazis, mais à présent ça va beaucoup mieux puisqu’ils ne sont plus qu’antisémites et militaristes.

Dans ces conditions, et quoi que nous disent certains donneurs de leçons, éliminer physiquement les meneurs ne semble pas être la plus mauvaise des solutions, surtout au Yémen, un Etat virtuellement failli, et surtout quand dans ce pays le Président Saleh, grand ami de la France de M. Chirac, entretenait il n’y a pas si longtemps d’amicales relations avec Anwar Al-Awlaki tout en coopérant avec l’Empire (cf. ici, par exemple). Et je ne vous parle même pas du rôle du frère du Président Saleh dans l’attentat contre l’USS Cole, en 2000.

Autant vous dire que l’Empire ne va pas laisser tomber l’affaire aussi facilement et va continuer à construire des stations de guidage de drones, à approcher des porte-avions des côtes d’Arabie et à y déployer des détachements de forces spéciales. Certains jours, être au Pentagone doit être réellement enivrant…

« Quand y en a plus/ Et ben y en a encore » (« Alors on danse », Stromae)

Autant être le dire d’entrée, je ne raffole pas des commémorations. Le spectacle d’hommes politiques plus ou moins figés dans de maladroits garde-à-vous m’a toujours consterné, tant leur sincérité me semble être celle d’un transfuge du 1er Directorat du KGB. Et que dire des médias, qui assurent la couverture de tels évènements avec la retenue et la pudeur d’étudiants américains en goguette à Cancún ? Ou des commentateurs qui savent à peine de quoi il est question mais en profitent pour faire la publicité de leur dernier livre, du genre Comment j’avais tout prévu avant tout le monde ou The Qaeda cookbook : bien manger pendant le jihad. Dans nos sociétés, qui placent la commémoration au-dessus de la réflexion et célèbrent les survivants avec l’indécence d‘héritiers entourant de prévenantes attentions un vieil oncle richissime mais longtemps délaissé, on préfère décorer les derniers rescapés, quatre-vingts ans après la fin de la guerre (mais pourquoi n’ont-ils pas eu de pendante avant ? on se le demande), plutôt que de réfléchir au sens de leur vie et de leur sacrifice. Mais je m’emporte.

 Or donc, à moins de vivre dans un village du sud-est de la Corrèze que je connais bien, et d’être donc coupé de la civilisation, il semble impossible d’échapper aux commémorations des attentats du 11 septembre 2001. Peu d’intervenants sur les ondes, ce matin, ont songé à rappeler qu’avant le 11 septembre il y avait eu le 9 septembre – je sais, ça semble trivial, dit comme ça – et que la mort du commandant Massoud, évoquée ici il y a déjà deux ans par votre serviteur, nous avait mis sur les dents avant même cette fatidique matinée.  Toujours est-il que le monde occidental, hypocritement uni sur fond de faillite générale et de crises de régime, commémore les attentats de New York et de Washington tout en s’interrogeant, mollement, sur son devenir. Il y a bien des réponses, mais personne ne semble impatient – ou en mesure ? – de les entendre.

Pour des raisons qui m’échappent, mais mon entourage prétend que je suis de plus en plus déconnecté des basses réalités de ce monde, les commémorations des tueries du 11 septembre 2001 ont donc commencé dès le début de l’été, comme ici, par exemple. Je l’écrivais d’ailleurs régulièrement dans ma précédente vie, « cette année, le 11 novembre aura lieu le 10 ».

On pérore donc, on s’interroge gravement, on exhume les dossiers. Fabrizio Calvi nous révèle avec dix ans de retard l’existence, certes fascinante, d’Ali Mohammed, et Bruce Riedel dévoile à la population émerveillée la vie tragique et passionnée d’Abdallah Azzam (ici). Dans Politique étrangère, Gérard Chaliand nous en remet une petite couche sur la guérilla et le terrorisme, pour ceux qui auraient manqué les trente dernières années, tandis qu’un certain Guido Steinberg, ancien conseiller du Reich sur les questions de terrorisme, nous assène une pitoyable inspection du front sous forme de catalogue (téléchargeable gratuitement ici). Dans une université digne de ce nom, un étudiant de licence aurait été fusillé pour avoir rédigé un texte au plan aussi consternant, mais il faut croire que cela suffit à faire une carrière en Allemagne.

La concomitance de cet anniversaire et des révoltes arabes conduit, forcément, les commentateurs plus ou moins inspirés des soubresauts moyen-orientaux à nous livrer analyses, prédictions, ou visions d’ensemble associant ces deux événements.Ainsi, à la déferlante de mauvais romans et piètres essais qui nous submerge chaque année en septembre est venue s’ajouter une vague de livres évoquant de près ou de loin les attentats du 11 septembre. Après tout, le dixième anniversaire de la plus meurtrière attaque terroriste de l’histoire mérite bien qu’on s’arrête sur ses conséquences. Mais, et c’est bien là que le bât blesse, on commence à tirer les conclusions historiques d’un phénomène en cours et que l’on appelle, par facilité, printemps arabe – bien qu’il ait débuté en décembre. Autant le dire tout de suite, et même si mon opinion n’a guère de valeur, je dénie à tous ces travaux d’analyse postrévolutionnaires toute valeur autre qu’anecdotique. Tout au plus pourront-ils nourrir les réflexions des historiens dans des décennies, comme reflet de ce que l’on percevait de ce fascinant phénomène politique.

Le plus troublant dans cette déferlante éditoriale est l’optimise unanimement béat des orientalistes. Jean-Pierre Filiu, un de nos esprits « civils » pourtant les plus acérés sur le monde arabo-musulman, sombre ainsi littéralement dans l’angélisme. Faisant la promotion de son dernier ouvrage, La révolution arabe : dix leçons sur le soulèvement démocratique publié chez Fayard il y a quelques jours, le voilà lancé dans un exercice d’auto-conviction qui force l’admiration. Evidemment, les élites françaises ont toujours été douées pour ce genre d’exercice. Des types qui tombent des avions suspendus à des draps ? Ridicule. Comment ça, on ne devrait pas poursuivre les Sarrasins dans la citadelle de la Mansourah ? Tas de dégonflés.

 Que nous disent donc M. Filiu et ses camarades, alors que les trois révolutions nord-africaines prennent d’inquiétantes tournures ? Ils nous disent, avec la touchante conviction de spectateurs très – trop ? – proches des acteurs, que tout va bien se terminer, qu’il s’agit d’une défaite historique pour Al Qaïda mais aussi pour les islamistes, que la jeunesse arabe est en marche et qu’elle aspire à nous rejoindre sur les rives enchantées de la démocratie sociale européenne teintée de consumérisme chic (un iPad 2 aux couleurs de l’Egypte ? oui, c’est pour célébrer notre immortelle victoire lors de la Guerre d’Octobre). M. Filiu a même exposé son analyse très tôt, dès le mois d’avril, alors que les cendres étaient encore chaudes, sur le site Internet Rue89, dont il est inutile de rappeler la légèreté, si ce n’est l’incurie.

Pour notre auteur, les revendications des manifestants des révoltes arabes relèvent de nos valeurs (transparence, lutte contre la corruption, partage du pouvoir et des richesses, élections libres) et ne présentent aucune caractéristique pouvant les lier à l’islam radical. Il est permis d’en douter, ou du moins de faire une poignée de remarques. Il est ainsi parfaitement exact que les révolutions observées en Tunisie et en Egypte se sont déclenchées, contre des régimes à bout de souffle, en raison de leur insupportable niveau de corruption, du blocage de la vie politique et de l’arbitraire policier et judiciaire. Sur ces points, Jean-Pierre Filiu voit juste, et cette proximité avec les revendications entendues en Europe ou en Amérique du Nord le conduit à un excès d’optimisme. Mais ces revendications n’étaient pas les seules. L’hostilité à Israël ou aux Etats-Unis, un antisémitisme virulent, un refus de certaines formes de la modernité sociale européenne (droit des femmes, des minorités religieuses ou sexuelles) et un nationalisme virulent étaient également présents dans les manifestations que j’ai pu observer au Caire.

De même, évoquer avec des trémolos dans la voix la jeunesse des révolutionnaires, le poids des réseaux sociaux ou l’importance des femmes dans les révoltes me semble relever de l’aveuglement, ou de l’escroquerie – même s’il faudra bien parler, un jour, d’ Otpor.

Dans un pays, l’Égypte, où le salaire mensuel est en moyenne de 150 dollars, qui pourra croire que ce sont des millions d’adolescents équipés de smartphones qui ont fait vaciller le régime. Combien peuvent payer des connexions Internet mobiles ? Il ne s’agit pas de nier le rôle de Facebook ou de Twitter, bien sûr, mais de relativiser la représentativité sociale des courageux jeunes hommes et jeunes femmes vus place Tahrir. Comme ailleurs, la révolte a été le fait d’une avant-garde sociale, bourgeoise, qui a pu mettre à bas un système avec le soutien d’une immense majorité de citoyens pauvres. Mais, une fois la poussière retombée, les fossés sociaux refont leur apparition et il suffit de fréquenter le centre du Caire pour voir que la société égyptienne est plus éclatée que jamais, et que la nostalgie d’un ordre certes injuste mais stable est déjà là.

Ce qui m’a le plus troublé, dès les premières semaines de révolte, a été l’empressement des orientalistes français à passer par pertes et profits l’islamisme, le jihadisme, Al Qaïda et les tensions communautaires. Gilles Képel, qui s’était déjà illustré en juin 2001 en annonçant la défaite de l’islamisme, comme je le rappelais malicieusement ici, n’a pas été le dernier à proclamer haut et fort la défaite historique d’Al Qaïda, et son refrain a été repris par Jean-Pierre Filiu. Alors, qui a raté le coche ? Qui saute qui ? aurait immanquablement demandé Fernand Naudin, un homme à qui on ne la faisait pas.

Comme la plupart des formations politiques arabes, les partis islamistes ont en effet raté le départ du train. Mais force est de constater qu’ils ont su rapidement monter à son bord, et il serait bien naïf de croire que cela n’a été possible que par la seule force de leur organisation. Les revendications de ces partis trouvent manifestement un grand écho au sein des révoltés du monde arabo-musulman, et elles complètent à merveille la liste établie par Filiu : fin de la corruption, fin de la violence politique, certes, mais aussi retour à des sociétés traditionnelles, hostilité à Israël, suprématie plus qu’écrasante des musulmans sur les autres communautés religieuses. Sur ce dernier point, d’ailleurs, ne nous méprenons pas. La suprématie de l’islam majoritaire sur le christianisme minoritaire, mais légitimé par l’antériorité historique en Egypte, n’est pas beaucoup plus brutale que les fascinantes considérations de MM. Guéant, Ciotti ou Luca, le si distingué admirateur de la Garde de fer roumaine, au sujet de la place de l’islam au sein de notre pays, fille aînée de l’Eglise.

Au Caire, les Frères musulmans, qui, comme le souligne M. Filu, sont en effet divisés, semblent en passe de constituer au parlement un groupe qui, à défaut de disposer de la majorité absolue, sera en mesure de gouverner grâce à une coalition avec de petits partis islamistes et même avec des formations non religieuses (droite, monarchistes, etc.), à moins que l’armée ne se décide enfin à assumer ses désirs secrets et renvoie tout ce petit monde en prison, mais c’est un autre débat.

Reste que l’enthousiasme de nos orientalistes ne semble pas douché par le retour en force, après quelques semaines de flottement, des partis islamistes. Mieux, ils semblent aveugles et sourds aux signaux qui nous parviennent, de plus en plus forts et nombreux. De l’ancien maire de Tanger rejoignant le Parti de la justice et du développement (PJD) au retour en force d’Ennahda en Tunisie, des poussées islamistes au Mali ou au Sénégal aux ambiguïtés – pour rester poli – égyptiennes au sujet des insurgés libyens ou d’Israël, il est désormais matériellement impossible de balayer avec mépris l’hypothèse de pouvoirs islamistes sur la rive sud de la mare nostrum.

Ce point est d’ailleurs soulevé par Alain Chouet qui, dans son dernier livre évoqué dans Paris Match, retourne à ses vieilles et légitimes obsessions au sujet de l’islamisme politique et de la stratégie d’influence des Frères musulmans. Fin connaisseur du Moyen-Orient, ce vétéran de l’espionnage se trompe pourtant, comme il y a des années, de cible tant le timing des jihadistes et des islamistes est différent. Dire que le terrorisme n’est pas une vraie menace, à l’instar de Percy Kemp – il doit y avoir un truc avec le Liban à ce sujet, il faudra que je cherche – et qu’il faut se concentrer sur l’islamisme politique est un non sens. Les menaces sont différentes dans leur manifestation, leurs objectifs, leurs moyens et leurs méthodes. A la tête du Service de renseignement de sécurité (SRS) de la DGSE, Alain Chouet ne portait, quoi qu’il en dise aujourd’hui, qu’un vague intérêt à la lutte contre les réseaux jihadistes, son passé et sa formation le portant plutôt vers les menaces étatiques (Syrie, Libye, Iran). Il me revient d’ailleurs qu’en juin 2001 seuls quelques analystes acharnés ont empêché cette mystérieuse administration de dissoudre l’équipe qui travaillait sur Al Qaïda… En 2002/2003, d’autres n’auront pas la chance d’être entendus et c’est ainsi que les réseaux jihadistes européens seront suivis, à leurs heures perdues, par une poignée de jeunes fonctionnaires plus conscients que leurs aînés de la nature de la menace…

–       (accent corse) Mais enfin, c’est qui, cet Al Qaïda ? Alfredo ? Alberto ? Alphonso ? De quel village vient-il ?

Ce n’est certainement pas au sein d’un service de renseignement qu’Alain Chouet pouvait lutter contre l’islamisme radical non violent. Quand un directeur vous dit ne pas croire aux actions d’influence (sic, et soupir en y repensant), mieux vaut filer au Quai, ou dans un cabinet ministériel. Et quand ceux qui sont au pouvoir confondent sunnites et chiites, il est temps de refaire son passeport et de fuir le plus loin possible…

Ainsi donc, il n’y aurait pas de risque islamiste contenu dans ce printemps arabe qui se prolonge et tourne plus au bain de sang qu’à la fête démocratique. Et ainsi donc ces révolutions illustreraient l’échec d’Al Qaïda. Là encore, le dogmatisme, les idées reçues, une bonne dose d’aveuglement et le refus de voir ou de comprendre pèsent lourd. Quoi qu’on dise, Al Qaïda ne s’est jamais pensée, de prime abord, comme une organisation révolutionnaire. Certains de ses membres les plus prestigieux, comme Ayman Al Zawahiry, ont bien été membres de mouvements nationaux cherchant à renverser un régime, mais plus par la violence ciblée que par une stratégie de conquête soutenue par le peuple. Il n’y a peut-être qu’en Algérie, dans les années 90, que le système a bien failli s’effondrer sur lui-même sous les coups de l’AIS, du GIA et des milliers de maquisards soutenus par une partie de la population.

Gilles Képel, que l’on ne savait pas si porté à la psychanalyse des organisations, estime, dans le calamiteux hors-série du Monde consacré au 11 septembre, que les attentats commis à New York et Washington ont été le chant du cygne, l’ultime coup d’archet, la sanglante illustration de l’échec d’Al Qaïda, une sorte d’hubris jihadiste comme aurait pu l’écrire Michael Scheuer. En réalité, et il me semble l’avoir déjà écrit, les attentats du 11 septembre ont été un spectaculaire lancement du jihad mondial, bien plus efficaces que les attentats du 7 août 98 en Afrique qui avaient suivi la diffusion du mythique communiqué du 23 février 1998 annonçant la création du Front islamique mondial du jihad contre les juifs et les croisés.

Le 11 septembre au soir, alors que personne ne doute de l’identité des auteurs de l’attaque, Al Qaïda a gagné son pari : le jihadisme a remporté, plus qu’une belle victoire opérationnelle, une exceptionnelle victoire symbolique. Désormais, les jihadistes du monde entier savent que frapper l’Empire est possible et qu’ils n’ont qu’à rallier OBL et sa clique. L’intervention en Afghanistan, qui était attendue et conçue comme un piège – et qui avait provoqué de sérieux doutes chez certains chefs jihadistes – constitue évidemment un revers, mais celui-ci n’est que tactique.

L’aveuglement de l’Administration Bush, qui conduira à l’intervention en Irak, et les foutaises à l’œuvre dès les accords de Bonn, en décembre 2001, qui veulent qu’on tente d’implanter en Afghanistan un régime à l’islandaise – brillante idée, vraiment – font qu’au succès initial rencontré le 11 septembre va s’ajouter un succès stratégique majeur qu’il est de bon ton d’ignorer, du côté de Sciences Po ou du Quai. Il suffit pourtant de regarder une carte du monde pour voir quelle ampleur a pris l’influence d’Al Qaïda en dix ans. Dès 2003, nous les appelions des franchises, et elles sont aujourd’hui à la fois nombreuses et en pleine expansion. L’erreur que beaucoup commettent, et que j’ai la prétention de rappeler ici, est donc de voir le 11 septembre comme un fin, dans les deux sens du terme, alors qu’il ne s’agissait que d’un début. Ayman Al Zawahiry, un homme qui a le sens de la formule, parle même à longueur de communiqués, d’une avant-garde de la conquête. Al Qaïda n’est pas un mouvement révolutionnaire, Al Qaïda est le mouvement qui se veut l’éveilleur de conscience, le déclencheur d’un séisme qu’il n’entend même pas contrôler mais juste initier. Alors, oui, Al Qaïda n’est pour rien, au moins directement, dans le déclenchement du printemps arabe. Les historiens, et non les chroniqueurs quotidiens, jugeront peut-être que l’intensification de la répression par les régimes arabes de l’islam radical depuis 2001 a exaspéré les populations jusqu’au point de non-retour.

Et que nous dit cette carte du monde, qu’on ne devrait jamais quitter des yeux ? Elle nous dit que le jihad se porte bien, merci, que l’efficacité des services occidentaux, et singulièrement de ceux de l’Empire, porte des coups réguliers mais que, inquiétant signe des temps, de nouveaux fronts apparaissent sans que d’autres s’éteignent vraiment…

En Algérie, Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), née en 2006/2007 d’un GSPC tournant au ralenti rayonne désormais jusqu’au nord du Nigeria, malgré le scepticisme de certains observateurs. Boko Haram a même changé son nom en décembre 2010 et est devenu le Groupe sunnite pour la prédication et le jihad (GSPJ), un bel hommage aux vétérans du jihad algérien.

Au Yémen, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), deuxième émanation d’un mouvement qui avait lancé le jihad en Arabie saoudite en mai 2003 et avait été laminée par les services saoudiens – des poètes, soit dit en passant – a ressuscité et, après avoir été quelques mois Al Qaïda au Yémen, est de nouveau une menace régionale majeure. L’Empire considère même ces braves garçons comme le groupe jihadiste le plus innovant et le plus dangereux de la mouvance.

Il se murmure avec insistance qu’AQPA aurait même pris le contrôle, depuis plusieurs semaines, d’une ville du sud du Yémen, Zinjibar, juste en face de la Somalie des Shebab, ces charmants bambins qui ont, eux aussi, prêté allégeance à Al Qaïda et au bon docteur Zawahiry et ont frappé en Ouganda.

On pourrait aussi parler des cellules jihadistes de Gaza ou du Sinaï, ou de la renaissance d’Al Qaïda en Irak (AQI), pompeusement appelée Etat islamique d’Irak (EII), ou de la montée en puissance des groupes turcophones, qu’il s’agisse du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), de l’Union du jihad islamique (UJI) ou du fascinant Front islamique du Turkestan oriental, actif au Xinjiang. Et il reste les petites frappes d’Abou Sayyaf , aux Philippines, les combattants du sud de la Thaïlande, les très performants membres de la Jemaah Islamiyaa (JI) indonésienne. Pour ceux qui voudraient saisir toute la fascinante complexité d’une mouvance jihadiste qui n’en finit pas de s’adapter, je ne peux que renvoyer aux remarquables travaux d’Aaron J. Zelin, fondateur de Jihadology.

Tout cela m’incite à ne pas suivre Jean-Pierre Filiu quand il déclare, dans La Croix, qu’il faut se libérer des œillères d’Al Qaïda. Le printemps arabe n’est pas l’échec d’Al Qaïda, il pourrait même devenir son nouveau souffle, que les nouveaux régimes tolèrent mieux le jihadisme (en Egypte, en Libye) ou que le chaos lui apporte du sang neuf (en Syrie, au Yémen). On verra bien si c’est la paix pour notre époque et si les Ardennes sont infranchissables.

On nous prie d’annoncer le décès d’Atiyah Abdelrahman

On nous prie d’annoncer le décès d’Atiyah Abdelrahman, citoyen libyen, adjoint du bon docteur Ayman Al Zawahiry et idéologue du jihad.

– Jihadiste, faut reconnaître, c’est pas une sinécure, doit-on encore entendre dans les salons de thé de Peshawar.

Et il doit bien se trouver un type au front un peu bas pour répondre d’un air entendu :

– Ouais, c’est pas faux.

Atiyah Abdelrahman était pourtant une personnalité attachante. Vous trouverez sans peine sur YouTube quelques réjouissantes vidéos dans lesquelles ce cher disparu vante les mérites de la guerre sainte, les avantages de la lapidation ou l’impérieuse nécessité de tuer des juifs et des croisés. Il faut dire que notre homme était une pointure, une véritable légende du jihad – pensez donc, il savait lire et écrire – à la vie déjà aventureuse.

Membre du Groupe islamique combattant libyen (GICL), il était réputé avoir une connaissance précieuse de la mouvance islamiste radicale maghrébine et avait même effectué un séjour plutôt mouvementé au sein du GIA au début des années ’90, une expérience semble-t-il assez cuisante.

Homme de confiance, il avait aussi joué un rôle central dans le rapprochement entre Abou Moussab Al Zarqawi, le boucher de Bagdad, et les esprits raffinés d’Al Qaïda réfugiés au Pakistan (cris de la foule : « Au Pakistan ? Honteuse calomnie sioniste ! »). Il aurait même eu le courage de retourner en Algérie au début des années 2000 afin d’y convaincre les chefs du GSPC de se rallier au fier étendard d’Oussama Ben Laden. Bref, une épée. Et, mais vous l’aviez noté, Atiyah Abdelrahman est mort alors que des inquiétudes, déjà anciennes, ressurgissent au sujet du poids des jihadistes au sein de la rebellion libyenne. Même le roi Abdallah d’Arabie saoudite, qui s’y connaît, a récemment affirmé que des membres d’Al Qaïda s’étaient glissés parmi les insurgés (notre jeu de l’été : saurez-vous les retrouver ?)

Seulement voilà, il se trouve que l’Empire veille au grain et entend frapper sans relâche les cadres d’Al Qaïda. Assassinat ciblés ? Si vous voulez.

Dix ans près les ricanements d’observateurs qui pensent qu’on recrute des sources avec de petits bouts de bois qui frémissent, ou qui imaginent qu’il y a de l’espace pour une négociation avec des jihadistes enragés, les services impériaux maîtrisent admirablement un processus opérationnel qui leur permet d’éliminer régulièrement des responsables taliban ou jihadistes à l’aide de drones, vous savez, ces petits avions armés et sans pilote dont la France ne dispose toujours pas – une preuve supplémentaire de leur grande pertinence.

Ce qu’il y a d’assez troublant dans cette campagne d’éliminations, à mon sens, c’est que l’Empire semblerait commencer à croire que la victoire est au bout du Hellfire (AGM-114 pour les maniaques qui me lisent, et je sais que vous êtes là).

De fait, viendra bien un moment où le bon docteur Ayman ouvrira une lettre piégée (« Ne l’ouvrez pas ! » serait le conseil de Farès) et où plusieurs de ses aimables subordonnés auront de regrettables accidents de voiture. Il faut dire que les routes ne sont pas sûres au Pakistan ou au Yémen. Mais ces quelques décès d’hommes pieux suffiront-ils à éteindre l’incendie ?

Au nord du Nigeria, les sympathiques agités de Boko Haram ont déjà une réponse. Comme leurs amis des Shebab de Somalie, d’ailleurs. Ou les garnements du sud de la Thaïlande. Enfin, on ne va pas se plaindre en plus, non ? La guerre est déjà longue, mais elle n’est pas finie.

Pour ma part, je suis sensible au geste de mes amis de Langley qui ont choisi de « retirer » d’Atiyah Abdelrahman un 22 août, jour anniversaire de la mort de mon père, un homme dont la main n’aurait pas tremblé. Merci, les gars.

Escrocs, mais pas trop

Difficile d’y échapper, ces jours-ci, et ça ne va pas s’arranger. « Où étiez-vous le 11 septembre ? » me demande-t-on sur Facebook, mais je n’ai pas le droit de répondre franchement. Télévisions, radios, presse écrite, grandes voix du monde universitaire, tout le monde s’y met pour commémorer les attentats du 11 septembre 2001.

Je ne vais certainement pas écrire que l’événement ne mérite pas qu’on l’étudie ou que l’on évalue ses conséquences. Qu’on le veuille ou non, quelles que soient notre opinion des Etats-Unis, ces attentats ont entraîné de profonds bouleversements géopolitiques sur lesquels il a déjà été beaucoup dit. Cet été, Le Monde a été le premier à dégainer et à publier un hors série sobrement intitulé La décennie Ben Laden.

L’idée de dépasser les attentats, dont on sait à peu près tout grâce aux différentes enquêtes du Sénat impérial, et malgré les piaillements de Thierry Meyssan et de sa bande de nazillons-ultragauchistes-islamistes, n’est pas mauvaise. Au lieu de nous répéter des choses que nous savons déjà, mieux vaut tenter d’avancer un tant soit peu. En un peu moins de 100 pages, La décennie Ben Laden revient donc sur le sens de ces attentats (interview un peu courte de Gilles Képel, par exemple) et s’organise en quatre chapitres : Le choc, La riposte, L’ennemi, et L’après.

L’ensemble ne manque pas d’intérêt, mais il est permis de s’étonner de la légèreté avec laquelle certains journalistes écrivent et, manifestement, ne se relisent pas et ne sont pas relus. Pourtant, et gratuitement, nous sommes quelques uns à pouvoir rapidement corriger, non pas les opinions exprimées – évidemment ! – mais simplement quelques erreurs ou omissions qui ne font pas sérieux. De là à penser que le hors-série a été construit à la va-vite, il y a un pas que je refuse de franchir. Reste la déception. Par exemple, dans l’article consacré à mes chers amis d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), affirmer que sept otages français ont été enlevés au Niger en septembre 2010 est une erreur (p. 74). Parmi les sept personnes enlevées figuraient cinq Français, un citoyen togolais et un ressortissant malgache. On me pardonnera cette précision un peu tatillonne, mais il me semble que l’on peut rendre justice aux otages non-français. Ils n’ont pas eu moins peur, ils n’ont pas été mieux traités, et je ne vois pas de raison de passer à la trappe leur nationalité. C’est ce qui arrive quand on ne se relit pas, comme aurait pu le dire Walter Sobchak.

De même (p. 15), on aimerait être certain que Corinne Lesnes, quand elle énumère les attentats commis contre les démocraties, ne confond par les attaques contre les trains de Bombay/Mumbai de juillet 2006 et l’assaut de novembre 2008 contre la capitale économique indienne. On lui laisse le bénéfice du doute, par pure bonté d’âme.

C’est pp. 28 et 29 que le hors-série touche véritablement le fond. Sous un titre prometteur, « Les principaux attentats depuis 1998 commis, attribués à ou inspirés par Al Qaïda », une ambitieuse infographie tente de nous montrer le caractère planétaire de la violence jihadiste. Il s’agit en fait d’un véritable naufrage. Où sont les attentats commis dans le Sinaï depuis 2004 par les cellules jihadistes égyptiennes ? N’y a-t-il pas eu d’autres attentats en Arabie saoudite que les deux attaques de 2003 rappelées ici ? Et les attentats d’Istanbul de novembre 2003 contre les intérêts britanniques (consulat, HSBC), la communauté juive et les francs-maçons turcs ? Mystère. Pourquoi ne pas mentionner les attentats de 2003, 2004 et 2009 à Djakarta ? Et les attentats au Mali et en Mauritanie contre nos ambassades ? Et les attentats en Ouganda commis par les Shebab – dont je rappelle quand même qu’ils ont reconnu l’autorité d’Al Qaïda ? Et les nombreux attentats au Yémen (2007, pour commencer ? non, vraiment, ça ne vous dit rien ?) ? Et pourquoi ne pas parler des opérations ratées (paquets piégés envoyés par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique – AQPA – aux Etats-Unis il y a un an) ou des types recrutés par les Taliban pakistanais (TTP) qui voulaient faire exploser un véhicule à Times Square ? L’exhaustivité est évidemment impossible et sans intérêt dans un document destiné au grand public, mais si le but est de montrer à quel point la menace peut-être mondiale et évolutive, un minimum d’ambition est le bienvenu. Et qu’on ne me dise pas que certaines données sont confidentielles, car tout ce que je viens d’énumérer se trouve dans le domaine public. Si, en revanche, la sélection est assumée, je suis obligé de m’interroger sur sa pertinence et ses objectifs.

Il n’échappera pas à la sagacité des lecteurs affutés que vous êtes que la sélection d’ouvrages figurant en dernière page (p. 98) réserve une place de choix à Gilles Képel, dont l’interview ouvre le hors-série, à Jean-Pierre Filiu et même à Mathieu Guidère (cité à mon sens un peu trop souvent), et surtout à des ouvrages devant paraître à l’occasion du 11 septembre prochain. Tout cela ressemble fort à de la promotion plus ou moins déguisée, ce qui est d’autant plus décevant que, du coup, Olivier Roy ou Hélène L’Heuillet ne sont pas mentionnés, une lacune plutôt inquiétante.

Je me permets d’ailleurs une remarque sur l’interview de Képel. Notre superstar de l’islamisme, qui avait quand même raté le coche en 2001 avec Jihad, expansion et déclin de l’islamisme mais qui a su rebondir avec Fitna, guerre au cœur de l’islam, reste un incorrigible optimisme et il est même permis de se demander s’il n’est pas le jouet de ses convictions. Autant lire les travaux de Michael Barry ou, une fois encore, de Roy, plus réalistes ?

Les convictions de Gilles Képel reposent cependant sur un savoir magistral et une pratique minutieuse du Moyen-Orient, ce qui lui donne une légitimité que d’autres n’ont pas. Le Télérama de cette semaine, titré avec un remarquable sens de l’anticipation « Dix ans » (pas mal, pour le numéro du 17 août), comprend une interview du grand écrivain américain Jonathan Franzen. Sauf négligence de ma part, cet admirable homme de lettres ne compte pas parmi les hommes dont les avis font autorité sur l’islam radical, la contre-guérilla, la lutte contre le terrorisme et la macro-économie. Pourtant, c’est avec l’aplomb des grands artistes que M. Franzen, interrogé sur le 11 septembre (et pourquoi pas sur la bataille de Lépante ? on se le demande) se permet d’asséner une vérité jusque là secrète : la récession économique mondiale est due à l’intervention américaine en Irak en 2003. Vous ne le saviez pas ? Il fallait demander.

Et non content de nous avoir appris quelque chose, il va plus loin en nous rappelant, sots que nous sommes, que les attentats du 11 septembre 2001 (un peu moins de 3.000 morts) n’ont pas été plus meurtriers que les routes de certains pays. Donc, nous dit-il, pourquoi faire tant de bruit ? L’argument n’est pas neuf, et Percy Kemp, que l’on a connu plus pertinent, l’avait lui-même invoqué dans Le Monde l’année dernière au moment des alertes terroristes en Europe. Franzen, par sa remarque, se met au niveau d’une Marion Cotillard ou d’un Jean-Marie Bigard, dont les avis sur le 11 septembre font autorité, comme chacun sait.

En réalité, pourquoi cet argument est-il d’une stupidité abyssale, d’une pauvreté intellectuelle qui ferait passer le JT de TF1 pour un cours d’Umberto Eco au Collège de France ? Mais parce qu’il n’y a aucun rapport !

On ne lutte pas contre le terrorisme à cause du bilan humain – il n’y a pas eu de mort en France depuis 1996, alors on démonte la DCRI et le B-LAT ? – mais à cause de l’insupportable menace que le terrorisme fait peser sur notre souveraineté nationale et de la non moins insupportable menace IMPREVUE qu’il fait peser sur nos vies. La question du bilan a été longtemps accessoire, jusqu’aux attentats des années 90s en Afrique ou des années 80s au Liban. Elle ne l’est plus à cause du 11 septembre et des projets non conventionnels des uns et des autres. Le terrorisme a d’abord pour but de faire pression sur nos gouvernements et sur nous afin de changer nos politiques. C’est cette pression, dénuée de toute légitimité, que nous combattons, cet assaut contre nos libertés et notre libre-arbitre. Conduire une voiture comprend des risques auxquels nous sommes sensibilisés par les autorités et dont nous avons conscience. En partant en vacances en voiture, nous savons que le risque existe et cette connaissance nous permet, pour ceux d’entre nous dotés d’un cerveau et dont le pénis n’a pas la forme d’une poignée de vitesse, d’adopter un comportement responsable sur la route. Si le risque est insupportable (essayez donc de conduire à Alger ou au Caire !), nous pouvons différer notre voyage, choisir un chauffeur plus expérimenté que nous, ou adopter un autre mode de transport.

Mourir sur la route peut parfois être la conséquence d’un enchaînement de petits événements (défaut d’entretien, pluie soudaine, que sais-je ?) aboutissant à un accident sans réel responsable. L’attentat terroriste est au contraire une action volontairement et aveuglément meurtrière. J’accepte le risque de mourir en voiture, et je fais mon possible pour l’éviter même si je sais que le danger persiste, mais je refuse l’idée même de mourir en prenant le métro pour aller au cinéma car je dénie toute légitimité à ceux qui veulent faire pression sur mon gouvernement et mes concitoyens en me tuant, ainsi que les autres voyageurs. L’attentat terroriste est une oppression, et comparer le bilan des attentats du 11 septembre aux chiffres de l’insécurité routière est une insulte aux victimes et à notre intelligence.

Je vous laisse à la lecture du hors-série du Monde, mais je vous ai prévenus.

« What was the price on his head? » (« Wake up », Rage against the machine)

Les temps sont durs pour Al Qaïda. Quelques semaines après la mort d’Oussama Ben Laden, abattu le 2 mai par les brutes sanguinaires (ne le sont-elles pas toutes ?) de la Navy SEAL Team 6 dans sa villa pakistanaise, quelques jours après la cruelle disparition, le 3 juin, de Mohamed Ilyas Kashimiri, un autre charmant bambin, voilà que Fazul Abdallah Mohammed, le Keyzer Söze d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, est mort à Mogadiscio, le 7 juin dernier. « L’accident bête », aurait pu dire Pascal, puisque notre homme a été abattu à un barrage des forces du gouvernement de transition alors qu’il venait de réaliser qu’il tenait à l’envers sa carte de Mogadiscio. Comme quoi, nos épouses ne sont pas les seules à ne pas savoir lire une carte.

Opérationnel de grande qualité – mais peut-être un peu juste question topographie, artificier à ses heures, concepteur imaginatif de plusieurs attentats fondateurs (contre les ambassades de l’Empire en Tanzanie et au Kenya le 7 août 1998, contre l’hôtel Paradise et un avion de ligne israélien à Mombasa le 28 novembre 2002), Fazul était aussi un des chefs militaires des Shebab somaliens, au profit desquels il jouait le go between avec Al Qaïda et Al Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA).

Fazul, qui avait décidément toutes les chances, était traqué par l’Empire depuis 1998, et on se souvient encore, aux Comores, de l’arrivée par vol spécial de dizaines d’agents FBI en août 1998. De mauvaises langues suggéraient même que notre turbulent garçon disposait de soutiens amicaux au sein de l’Etat comorien, une accusation odieuse que nous ne saurions diffuser à notre tour.

L’Empire a tout essayé, et on a bien cru, en juillet 2004 que son compte était bon lorsque les services pakistanais, amicalement secondés par les gens de Langley, ont mis la main sur Ahmed Khalfan Ghailani, un proche camarade de Fazul, après une belle fusillade près de Gujrat. Les données découvertes dans les ordinateurs de Ghailani avaient alors permis à la CIA et au SIS britannique de frapper les réseaux pakistanais présents au Royaume-Uni, mais rien ne fut découvert au sujet de Fazul.

Le 1er janvier 2009, un drone de l’Empire rappela brutalement à Dieu, lors d’un raid au Pakistan – vous savez, notre si précieux allié contre Al Qaïda – Fally Mohamed Ally Msalam, un des chefs militaires de l’organisation dans le pays, et son adjoint, Ahmed Salim Swedan, un autre proche de Fazul.

Hélas, l’insaisissable comorien restait introuvable. Pourtant, la traque ne faiblissait pas. De mystérieux raids étaient conduits en Somalie depuis de lointaines bases du Golfe ou depuis Djibouti – ah, ces paires de F-15E en bout de piste… Mieux, en janvier 2006, l’Empire, qui ne renonce jamais et ne lésine guère sur les moyens, avait financé l’invasion de la Somalie par l’Ethiopie. En vain.

Et voilà que ce pauvre garçon rate sa sortie en se perdant dans Mogadiscio… Les plus soupçonneux y verront sans doute la marque d’une odieuse manœuvre de l’Empire. Pour ma part, et sans exclure une participation de services spéciaux, je vois dans cette pitoyable fin une nouvelle illustration de ce facteur humain que j’ai tant observé par le passé. Forcément, en contemplant la dépouille de Fazul, on ne peut pas non plus s’empêcher de repenser à tous ces raids aériens lancés trop tard, à ces opérations héliportées décommandées, à ces complots plus ou moins sérieux, à ces projets d’enlèvement irréalisables, à ces attentats aux bilans catastrophiques, et à ces destructions en cachette de quelques télégrammes gênants.

De simples péripéties, sans doute. Enfin, on ne va pas le pleurer, n’est-ce-pas ?

Varus, rends-moi mes légions !

Le 4 mai dernier est sorti un péplum, ce qui n’arrive pas si souvent, même si Gladiator (2000, Ridley Scott) avait donné un sacré coup de jeune au genre.

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Inspiré du roman pour adolescent de Rosemary Sutcliff, L’aigle de la 9e légion nous conte la quête d’un jeune Romain au nord du mur d’Hadrien, en Ecosse, à la recherche d’une précieuse relique et de la trace de la IXe légion, disparue vingt ans plus tôt.

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Récit d’initiation au rythme lent, sans beaucoup d’action, le livre offre à ses jeunes lecteurs une agréable initiation au monde romain, en particulier celui de la frontière, où conquérants et conquis cohabitent tant bien que mal. Kevin Macdonald a, pour sa part, opté pour un authentique film de genre et le scénario tourné prend de grandes libertés avec le roman, privilégiant la quête et les scènes d’action. Tout le monde n’est pas Terence Malick.

Kevin Macdonald est cependant un cinéaste talentueux (Un jour en septembre en 1999, Le dernier roi d’Ecosse en 2006, Mon meilleur ennemi en 2007, Jeux de pouvoir en 2009) et on se laisse prendre au jeu. La disparition de cette légion – pour mémoire, les historiens estiment désormais qu’elle a disparu lors d’une guerre contre les Parthes ou lors d’une révolte juive en Judée – a inspiré un autre film, Centurion, de Neil Marshall (Dog soldiers, 2002), sorti l’année dernière et qui, lui, assume pleinement son choix du divertissement – enfin, moi, en tout cas, voir des Romains et Pictes s’entretuer, ça me distrait.


Il m’a semblé, à la vision de ce film, que l’embuscade tendue aux valeureux légionnaires rappelait le déroulement supposé de la mythique bataille du Teutobourg, qui vit trois légions littéralement massacrées par des Germains et qui conduisit Auguste à s’exclamer « Vare, legiones redde » (merci de réviser votre vocatif). Yann Le Bohec, le grand spécialiste français de l’armée romaine a d’ailleurs consacré un petit ouvrage à cette bataille, mais je dois avouer que sa lecture m’a rebuté tant le style est plein de morgue à l’égard du lecteur.

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La démarche de la collection dans laquelle a été publiée cette courte étude est certes d’apporter au grand public un éclairage scientifiquement étayé, mais fallait-il pour autant adopter ce ton hautain ? On en doute, et d’autant plus qu’il faut déplorer l’absence de toute réflexion stratégique sur les conséquences de cette lourde défaite romaine sur la suite de la l’Empire. Il suffit pour s’en convaincre de regarder une carte d’Europe pour noter à quel point le maintien d’une Germanie non romanisée a pesé sur les frontières de Rome. Bref, on pourra toujours se consoler en consultant quelques ouvrages de référence.

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Ce sera surtout l’occasion de lire ou de relire le remarquable roman de Gillian Bradshaw, L’aigle et le dragon, ou, pour les plus jeunes, L’affaire Caïus, d’Henry Winterfeld.

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