Le fil vert sur le bouton vert, le fil rouge sur le bouton rouge.

Le maniement des explosifs est un art complexe et mystérieux pratiqué par des hommes taciturnes – « taiseux », diraient les critiques de Télérama – que l’on surnomme, dans l’armée, des nedex (pour « Neutralisation Enlèvement et Destruction d’Explosifs »). L’extrême sophistication de leurs pratiques a été immortalisée par Mais où est donc passée la 7e Compagnie ? (Robert Lamoureux, 1973), un film de guerre de qualité française.

En 2008, Kathryn Bigelow, prenant la suite d’une belle série de films consacrés à la campagne irakienne de l’Empire, a choisi de s’intéresser à une équipe de nedex de l’US Army déployée à Bagdad. 

Premier film de guerre à remporter l’oscar du meilleur film depuis Platoon (Oliver Stone, 1986), The hurt locker constitue presque un documentaire centré sur un trio de démineurs. Les personnages sont dessinés à grands traits, et la caméra s’attarde à peine sur le sergent William James, qui rappelle parfois le capitaine Willard d’Apocalypse Now. Sans véritable intrigue, le film, tourné en Jordanie pendant le Ramadan 2008, enchaîne des scènes permettant de saisir l’essentiel des défis auxquels est confrontée la contre-guérilla conduite par l’US Army en Irak, aussi bien à Bagdad que dans le désert

 

Le manque de moyens du film, loin de Blackhawk down, n’est aucunement un handicap, et rien n’a été oublié : ni les corps piégés, ni la chaleur, ni l’ennemi invisible au cœur d’une ville qui s’agite et tente de survivre, ni les insurgés qui filment alors qu’on désamorce une charge, ni le confort dans lequel vivent les soldats américains, ni les contractors, véritables auxiliaires des troupes régulières et de la CIA.

 

Sciemment, la réalisatrice évite les intrigues, tout en semant des indices : qui est donc ce mystérieux artificier irakien ? Qu’arrive-t-il au boucher de la première scène ? Quelle est l’histoire du sergent Williams ? Kathryn Bigelow n’en a cure, elle filme la vie de soldats qui, comme dans Platoon ou Hamburger Hill, comptent les jours avant la quille. La mise en scène, sobre, ne se permet que quelques truquages lors de la première explosion, et un gimmick remarquablement habile : à chaque découverte d’un IED on peut entendre un réacteur de jet. Est-il dans le ciel irakien ou dans l’imagination des soldats ? Mystère.

Les codes de l’amitié masculine ont déjà été traités par la cinéaste dans Point Break (1991), le film préféré de Brice de Nice, mais on sent que ce n’est pas le propos ici, malgré une soirée entre hommes plutôt virile. Elle nous montre la nouvelle génération des guerriers américains, toujours intéressés par la marijuana, mais ayant remplacé l’écoute des tubes de la Motown par une XBox. La question de la justesse de la guerre n’est pas évoquée, on ne parle pas d’Al Qaïda ou d’ADM, la caméra est embedded, et on n’en saura pas plus.

Froid, sans sentiment pour ses personnages, sans avis sur la guerre, Démineurs est l’anti Green Zone. Cet absence, apparente, de fond, n’empêche pas le film de vous hanter. A voir et à méditer.

« Spartan » : l’autre Jason Bourne

On ne remerciera jamais assez Doug Liman et Paul Greengrass pour leur contribution salvatrice au film d’espionnage. Il faut dire que le genre était lourdement handicapé par l’affligeante médiocrité de la série des James Bond et autres pantalonnades hollywoodiennes.  

En 2004, David Mamet, le grand dramaturge et cinéaste américain, a donc profité du coup de balai donné par le premier épisode des aventures de Jason Bourne, « La mémoire dans la peau » (2002), pour réaliser « Spartan ». On y découvre un Val Kilmer en inquiétant ancien membre des Marines, sorte d’atout ultime à dégainer lors des situations inextricables. Chargé d’une mission ô combien délicate, il se révèle aussi dangereux de Bourne, moins spectaculaire sans doute, et surtout plus sobre que Jack Bauer (je ne faisais pas référence à la vie mouvementée de Kiefer Sutherland !). 

Mais comme toujours chez Mamet, l’important n’est pas dans l’action – il n’y en a d’ailleurs pas tant que ça – mais dans l’intrigue et dans le double-jeu des personnages.

Dramaturge reconnu, scénariste de talent (“Les Incorruptibles”, de Brian De Palma, en 1987, c’est lui), David Mamet aime à bâtir des intrigues complexes à l’aide de personnages ambigus, loin des clichés mille fois vus. Cette approche lui a permis de réaliser un polar méconnu en France, « Homicide » (1991),

puis “Glengarry Glen Ross” (1992) à la distribution exceptionnelle (cf. http://www.imdb.com/title/tt0104348/),

et surtout « La Prisonnière espagnole », un des films les plus remarquables qui soit sur l’art de la manipulation et qui devrait être montré à bien des fonctionnaires « spécialisés » français. 

 

« Spartan », loin de disposer des moyens de la série des Bourne ou de « Spy Game » (Tony Scott, 2001), nous montre une opération spéciale sobre montée dans la précipitation, comme souvent… Rien que pour ça, il faut voir ce film.

« Alive day mémories: home from Iraq »

La capacité de l'Empire à regarder son passé ne cesse de m'impressionner. Pour un esprit européen, il s'agit probablement de voyeurisme, mais j'y vois, pour ma part, une démarche relevant de l'auto-exorcisme.

En 1987, Bill Couturié avait débauché quelques uns des plus grands noms du cinéma pour lire, dans le remarquable film "Dear America: Letters from Vietnam", des lettres d'anciens combattants (cf. http://finnish.imdb.com/title/tt0092851/). 

 

 

 

En 2007, James Gandolfini, l'immense Tony Soprano, se lance à son tour dans le documentaire guerrier en interviewant 10 vétérans de l'intervention en Irak.

 

Loin d'être une approbation des buts de guerre, et surtout des motifs avancés par l'Administration Bush, le film, qui est produit par HBO et très sobrement présenté par Gandolfini, nous place face à des anciens combattants, dont plusieurs sont revenus d'Irak sévèrement blessés. Leurs récits sont émouvants et en disent long sur le sacrifice consenti. Nous sommes loin des lourdes charges antimilitaristes de quelques staliniens attardés ou des délires guerriers d'apprentis commandos.

A voir, à revoir, et à méditer.

 

 

Opération Phantom Fury

Le 7 novembre 2004 débuta la seconde bataille de Fallouja. Connue sous les noms d’opération Phantom Fury et Al Fajr (http://en.wikipedia.org/wiki/Second_Battle_of_Fallujah), cet affrontement a opposé un ensemble de forces américaines et irakiennes à des insurgés soutenus par des jihadistes étrangers. La bataille, qui constitue une victoire de la Coalition, est également considérée dans la mouvance jihadiste comme un fait d’armes comparable à la bataille de Jaji en Afghanistan. Le colonel Dick Camp, ancien de l’USMC, en a livré sa vision dans « Operation Phantom Fury, the assault and capture of Fallujah, Iraq ».

Ce reportage de CNN donne quant à lui un aperçu de la bataille, dont on trouvera une présentation acceptable sur Wikipedia (Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Second_Battle_of_Fallujah) :

Aucune personne sensée ne s'étonnera donc en apprenant que cet affrontement a été une épouvantable boucherie, des soldats américains surarmés - et bien plus combatifs que ne pourrait le supposer le démographe omniscient Emmanuel Todd) contre des insurgés fanatisés. Par bien des aspects, ce combat a probablement ressemblé à aux scènes finales d'"Aliens", de James Cameron. Parmi les soldats de l'US Army se trouvait David Bellavia, un sergent qui a choisi de raconter dans toute sa crudité et sa violence cette bataille. Son récit, "Fallouja !", vient de paraître et sa lecture est très instructive.

On me pardonnera de préférer le titre original, « House to house », qui décrit bien l’âpreté d’une lutte que les officiels américains comparent à la (re)prise de Hué en 1968 et qui, par certains traits, rappelle Stalingrad. Bellavia, qui après avoir fait du théâtre, a rejoint l’US Army, n’est pas un enfant de choeur et sa description des combats est précise, sans fausse pudeur. Fait intéressant, Bellavia évoque franchement l’emploi de phosphore blanc par les troupes US, dans un environnement dépourvu de civils, et répond à sa manière à la polémique née du documentaire italien Fallujah: the hidden massacre. Ce film est d’ailleurs téléchargeable à l’adresse suivante :

http://www.democracynow.org/2005/11/8/u_s_broadcast_exclusive_fallujah_the

Pour ceux qui pensent que la guerre est joyeuse, des témoignages brutaux et indispensables - ne serait-ce que pour la découverte du concept, fascinant, de Bâtiment Explosif Improvisé...

XIII : incompréhensible compilation

Les Français adorent les feuilletons, songez à Dumas, Balzac, Sue, etc. Mais cet amour des sagas, cette soif de rebondissements les conduisent parfois à porter au pinacle des œuvres surévaluées. C’est le cas de la série XIII, de Jean Van Hamme et William Vance (cf. http://www.treize.com/).

Comme vous peut-être, j’ai adoré les premiers albums et je dois avouer avoir passé une après-midi de révisions (en DEUG ? en licence ? je ne sais plus) à dévorer la première partie de la saga. Mais après Rouge total (1988), 5e épisode de la série, j’ai vraiment cru que la messe était dite. Pas du tout. La saga continue, elle a même atteint le tome 19, mais à quel prix ?

Sans doute grisés par le succès, peut-être attachés à leur personnage, tentés par la promesse de gains conséquents, les auteurs ont transformé ce qui n’était déjà qu’une compilation de faits historiques en un salmigondis indigeste où le meilleur des enquêteurs ne peut que se perdre.

Regardons les choses de plus près. Un homme est retrouvé inconscient en mer, porteur d’un mystérieux signe, ça ne vous rappelle rien ? Moi, ça me rappelle La mémoire dans la peau (The Bourne identity) de Robert Ludlum, publié en… 1980.

Ludlum, pour ce roman – le premier de la trilogie – s’était inspiré d’une superbe manœuvre d’intoxication du Reich conduite par les services britanniques sous le nom d’opération Mincemeat (cf. dans un français laborieux : http://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Mincemeat).

 Les auteurs de XIII ne sont même pas remontés à cette opération et ont fait démarrer leur intrigue d’une façon assez semblable. Et ils y ont ajouté l’affaire Kennedy. Soyons honnête : ça marchait très bien pendant les 5 premiers albums, mais c’est après que ça se gâte. Les personnages sont caricaturaux (jusque dans leur physique) et on se perd dans les innombrables identités d’un homme qui, en toute logique, aurait dû devenir fou un paquet de fois après toutes les révélations sur son passé. Les soubresauts de l’enquête de Ross Tanner sont initialement intéressants, puis préoccupants, et deviennent finalement comiques tant ils enlèvent à chaque péripétie un semblant de crédibilité à l’histoire. Pour des auteurs désireux de recréer la réalité, l’échec est de taille.

Mais une bonne idée n’est jamais gâchée, et en 2002 Doug Liman adapte au cinéma The Bourne identity (avec Matt Damon, Chris Cooper et Brian Cox).

On est loin du téléfilm avec Richard Chamberlain… En 2004, le flambeau est repris par Paul Greengrass, un fin connaisseur de l’espionnage puisqu’il est le co-auteur, en 1988, du classique de la littérature consacrée au renseignement Spy Catcher, dans lequel Peter Wright y expose sa version de la guerre froide.

Paul Greengrass, qui a réalisé en 2002 le remarquable Bloody Sunday, donne au film d’espionnage une claque salutaire et renvoie James Bond à la préhistoire. Les producteurs de la franchise ne s’y tromperont d’ailleurs pas, et Casino Royale doit bien plus aux aventures de Jason Bourne qu’aux 40 années de gadgets idiots et de jolies filles pas moins idiotes de 007. Evidemment, à bien y regarder, entre The Bourne Supremacy et Live and let die, le choix est vite fait !

Greengrass conclut la trilogie en 2007 par le tonitruant The Bourne ultimatum. Il a, entre temps, réalisé Flight 93, un film étonnant sur les attentats du 11 septembre.

Gagnés à leur tour par le cinéma, les créateurs de XIII se sont risqués en 2008 à Hollywood, qui a produit une minisérie télévisée, XIII: The conspiracy, disponible en janvier 2010 en DVD en France. La simple bande-annonce vous permet de mesurer l’impact de Liman et de Greengrass sur l’univers décidément très influençable de XIII.

Mais nous n’allons pas nous quitter fâchés. Je vous laisse avec Extreme ways de Moby, le morceau fétiche de la trilogie Bourne.

Vous reprendrez bien quelques navets ?

Les années 80 ont été de belles années.D'abord, ce furent celles de mon adolescence, studieuse, rangée. Ce furent celles de la défaite de l'URSSS, celles d'un monde qui paraissait simple tant nous ne portions aucune attention au sud de la planète et à ses désespoirs. Ce furent celles de l'argent roi, de la pop clinquante, de la mode ridicule, concours de coiffure pour tout le monde, celles de The Cure et Depeche Mode, celles de la seconde partie du règne de Freddie Mercury, celles de Philip Glass. Ce furent de belles années pour le cinéma : Salavador, Platoon, Le retour du Jedi, Angel Heart, Mississippi burning, Nomads, Nocturne Indien, L'étoffe des héros, Amadeus, etc. Mais bon, dans le cinéma, il y a sans doute eu quelques déchets...Tenez, vous m'êtes sympathique, je vous dis tout : il y a eu deux gigantesques navets militaristes. D'abord, L'aube rouge, de John Milius (l'homme qui inspira aux frères Coen le personnage de Walter dans The big Lebowski...), avec la future fine fleur des séries B hollywoodiennes (cf. http://finnish.imdb.com/title/tt0087985/).

Pour ceux qui ont envie d'imaginer ce qu'aurait pu être une guerre en Europe au début des années 80, je conseille plutôt la lecture de "Tempête rouge", de Tom Clancy. Passons. Il y eut aussi Aigle de fer (en fait, il y en eut 4, le dernier étant tourné en 1995), un des plus mauvais films d'aviation de l'histoire.

Et pourtant, il partait bien, ce projet. Tourné en Israël avec le soutien de la Heyl Ha'Avir (qui prêta ses F-16 et ses Kfir et qui put en échange s'offrir un musée), le film souffrit de plusieurs handicaps majeurs : produit par le tandem infernal Golan-Globus, il ne disposait pas de ce qu'on appelle couramment un scénario. Joué par des nigauds, dont le phénoménal Jason Gedrick, il ne pouvait que provoquer l'hilarité. Dépourvu des moyens aériens initialement prévus (le C-130 de prises de vue ayant été raflé par les producteurs de "Top Gun"), il sentait bon le bricolage. Tourné par un très mauvais cinéaste, Sidney J. Furie, il n'était que l'accumulation des situations les plus éculées. Seul bon point, il disposait d'une chanson de Queen, One vision qui figure sur l'album A kind of magic. Si vous tendez l'oreille, vous entendrez d'ailleurs vers la fin la détonation sourde d'une postcombustion enclenchée. Rien de tel qu'une bonne odeur de kérosène pour oublier de tels navets.

11 septembre 2001 : des images.

Plutôt que par de longs discours, je préfère ici commémorer les attentats du 11 septembre en postant ce montage réalisé par le Washington Post.

http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/video/2006/09/06/VI2006090600596.html

Vous y retrouverez des extraits du remarquable documentaire réalisé par Jules et Gédéon Naudet, ainsi que par Rob Klug et James Hanlon, mais aussi des vidéos tournées par des touristes.

Enfin, je vous invite à visiter ces sites : http://www.libertynews.org.nyud.net:8090/wtc/ et http://911.navexpress.com/.

« London river » : émotion et sobriété

S'il ne fallait ne voir qu'un seul film sur les conséquences personnelles du terrorisme, peut-être s'agirait-il de "London River", réalisé par Rachid Bouchareb.

Auteur du nécessaire mais très surestimé "Indigènes", le cinéaste livre ici un film intimiste, réunissant à peine une douzaine d'acteurs dans des décors banals à souhait. Au lendemain des attentats du 7 juillet 2005, une Britannique et un immigré malien travaillant en France recherchent dans Londres leurs enfants. Rapidement, le doute les envahit et tandis que leurs enquêtes se rejoignent, ils commencent à envisager le pire du pire : morts, leurs enfants auraient été des kamikazes.

Remarquablement interpêté par Sotigui Kouyaté et Brenda Blethyn (vue dans "Secrets and lies" de Mike Leigh), le film, produit par Arte, ne fait que 87 minutes, largement assez pourtant pour prendre aux tripes. Sans effet dramatique, sans violence, sans pathos, le récit développe une analyse psychologique fine et émouvante.

Un grand film, injustement méconnu à mon humble avis, et une leçon d'humanité face à la terreur.