« No more second chance/Nowhere else to go » (« Lightning’s gonna strike », Kenny Neal)

Certaines images se gravent instantanément dans votre mémoire et deviennent une part de vous. Elles ne vous hantent pas nécessairement mais il est manifeste qu’elles vous marquent, voire qu’elles vous inspirent ou qu’elles déterminent une partie de votre vie. Il y eut, en 1993, le visage d’un jeune Russe détenu à Dachau photographié par Éric Schwab et découvert alors que débutaient mes années d’études du système concentrationnaire nazi. L’histoire de ce cliché est racontée par la grande Annette Wieviorka dans 1945, la découverte (2015), et elle rappelle que la haine finit invariablement par produire des horreurs indicibles.

« C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle. » Une photo d’Eric Schwab.

Il y eut aussi cette image de Patrice Le Nepvou de Carfort, alors jeune médecin militaire en Indochine, accablé devant la dépouille d’un homme qu’il n’avait pu sauver. J’étais un jeune adolescent quand je découvris le portrait de cet officier. Il semblait s’y mêler la grandeur de servir et celle de la fraternité d’armes, et aussi le tragique d’une guerre irrémédiablement perdue mais dont les combattants, paradoxalement, incarnaient à mes yeux toutes les vertus.

Pour la gloire de l’Empire

Il y eut, surtout, cette photo prise par Yan Morvan à Beyrouth devant les décombres du Drakkar, détruit par un attentat le 23 octobre 1983 en même temps que QG des Marines impériaux. Tout, dans cette image, me frappa. Les décombres de l’immeuble qui s’était effondré sur les paras français, signe de la puissance de l’explosion, cette main qui s’agrippait à celle du soldat, et le contexte de cette attaque alors que les troupes occidentales essayaient de s’interposer dans un conflit d’une complexité folle, au cœur du Liban où tout le monde ou presque semblait décidé à massacrer son voisin.

Découverte d’un survivant dans les ruines de l’immeuble Drakkar, Beyrouth-Ouest, octobre 1983. © Yan Morvan

Le jour où je vis cette photo marqua ma vie à jamais. Déjà bien décidé à faire du renseignement, je fus happé par le Moyen-Orient, son histoire, ses civilisations et ses crises et je me promis alors de me consacrer à la défense de mon pays. La vision de cette main sortant des ruines ne me quitta plus, et ma vocation fut confortée par les attentats commis à Paris deux ans plus tard par les sbires du régime iranien. Ce que j’appris ensuite des circonstances exactes de l’attentat et de celles du raid « de représailles », de la bouche même de pilotes de la Royale, me fit prendre conscience de la possible duplicité de certains de nos chefs.

Devenu analyste à 25 ans, affecté à la lutte contre les réseaux jihadistes algériens, je fus confronté à d’autres terroristes, à d’autres assassins, et les tueurs envoyés par Damas ou Téhéran quittèrent mes préoccupations. Je restai cependant étonné que personne parmi mes collègues ou mes chefs n’ait été mandaté pour accélérer le rappel à Dieu des responsables des attentats de 1983 ou de 1985-1986. On peut croire à la diplomatie sans pour autant renoncer à la justice, ou au moins au rappel de certaines règles, comme celle qui veut qu’on ne commet pas impunément d’attentats ou qu’on ne tue pas de civils.

Je fus affecté au Quai d’Orsay à l’été 2003, alors que la diplomatie française, contre toute évidence et au nom d’une « politique arabe » qui n’a jamais servi à rien sinon à vendre des armes à des tyrans et à financer des partis politiques en retour, s’opposait à l’inscription du Hamas sur la liste européenne des groupes terroristes. Déjà à l’époque, par aveuglement, démagogie et orgueil, on confondait la défense du peuple palestinien, cause on ne peut plus juste, avec celle d’un groupe islamiste armé pratiquant la terreur. Les grands discours au sujet de la laïcité, de la raison ou de la fraternité n’étaient donc que pures foutaises tout comme les longs développements sur la situation dans la région, en apparence brillants mais en réalité creux et sans effet.

Je ne m’attarderai pas ici sur les conditions dans lesquelles le projet d’inscrire une branche du Hezbollah sur la liste européenne des groupes terroristes fut écartée par les plus hautes autorités – il faudra attendre mes mémoires, dans une bonne vingtaine d’années. Le fait est que la modération française fut récompensée comme de juste, notamment par l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005, imputé au Hezbollah et à ses protecteurs syriens et iraniens.

« Moi, je dis chapeau »

Tandis que le régime iranien ne variait pas d’un pouce en matière de répression, celui de Damas, dont quelques esprits candides avaient vanté l’ouverture, confirma tout le mal qu’on pensait de lui en écrasant avec la dernière sauvagerie la révolution de 2011 avant de libérer des centaines de jihadistes afin de la saboter définitivement. Ce dernier crime, qui ne fit pas trembler ses complices français qui prétendaient que Damas luttait contre le jihadisme (les mêmes validèrent les scrutins truqués organisés par la Rodina en Crimée – « collabo, plus qu’un métier, une vocation »), finit cependant par entraîner sa chute.

Trois années plus tôt, en 2008, le responsable des attentats de 1983 à Beyrouth, Imad Moughnieh, avait enfin été tué, et par les services américains et israéliens. Ça n’était certes pas un processus judiciaire, mais justice avait été rendue, et évidemment sans nous. L’affaire, romancée, a été racontée dans une minisérie qui ne manque pas d’intérêt et dont les Français sont cruellement absents.

Que nous n’ayons rien tenté de sérieux pour punir les assassins de Français n’a cessé de me mettre en colère depuis plus de 40 ans. Le recours systématique à la violence ne peut évidemment tenir lieu de politique, et il est manifeste que la guerre menée actuellement contre l’Iran, sans réel motif, sans but de guerre identifié et donc sans stratégie définie (« Le détroit d’Ormuz ? C’est qui, ça encore, Ormuz ? ») a surtout à voir avec la volonté acharnée du Premier ministre israélien de rester au pouvoir par tous les moyens et celle du président américain de faire oublier qu’il est un pédophile entouré de la plus belle cohorte de crétins corrompus de ces derniers siècles.

Nous avons cependant trop longtemps pris des coups sans réagir, pas nécessairement par retenue, et la République islamique d’Iran, ciblée par deux dirigeants apparemment incontrôlables, est haïssable à tous points de vue. Nous devrions tous réjouir de la mort du Guide et de celle des chefs des Gardiens de la révolution, du Ministère du renseignement et ou des responsables de la répression qui, avec la régularité des saisons, massacrent, torturent et violent la jeunesse iranienne au nom d’une religion qu’ils ne cessent de déshonorer. On pense ici, d’ailleurs, aux féministes de pacotille qui par anti-impérialisme de salon, en viennent à nier ou à justifier les crimes commis contre leurs supposées soeurs. Il faut croire que tous les victimes n’ont pas la même valeur.

Les autorités iraniennes n’ont cessé de projeter du terrorisme sur nos sols, par exemple en Bulgarie en 2012 ou en France en 2018, et leur volonté de nous frapper, en se concentrant sur la communauté juive – ce qui ne semble pas déranger tout le monde -, n’a jamais disparu. Il faut donc, désormais, se préparer aux inévitables répliques d’un régime qui va se durcir encore et qui semble d’autant moins sur le point de tomber qu’il se préparait depuis des décennies à une telle offensive. Le Président a eu raison de refuser de nous impliquer dans cette guerre absurde, mais les deux camps ont tout intérêt à nous y entraîner, soit par pure incompétence, soit, au contraire, par calcul.

You better hold fast.

Le renseignement à l’écran : protéger une source sensible

Il n’a échappé à personne que les services de renseignement (sans s, merci) sont tous des services secrets, et que les services secrets sont tous des services de renseignement (sans s, merci). Naturellement, en fonction des États, certains services secrets sont plus des rassemblements de gros bras incapables de placer correctement les voyelles dans Libye que des mécaniques capables de produire de l’analyse ; et il peut arriver que d’autres services pas moins secrets soient plus des repères de forts en thème à peine capables d’ouvrir une boîte de foie gras que des unités constituées d’opérationnels aguerris. Il arrive même que certains services soient incapables, et d’agir et d’analyser, mais il faudra attendre la parution de mes mémoires dans 20 ans pour que je donne des exemples.

Le fait est que les services de renseignement sont des services secrets : leur organigramme est secret – et on ne le donne pas aux copains des autres services, merci -, la liste de leurs membres est secrète, ce qu’ils écrivent est secret, leurs méthodes sont secrètes, les objectifs qui leur sont fixés par les autorités politiques sont secrets (vous ne trouverez pas le Plan national d’orientation du renseignement sur TikTok), les moyens qui leur sont attribués sont secrets et leurs sources sont secrètes. Celles-ci sont, en effet, la raison d’être d’un SR, qui a le droit d’employer des méthodes exorbitantes au droit commun, comme le recrutement et la manipulation de sources humaines rémunérées ou l’emploi de techniques de renseignement – l’usage de ces dernières devant répondre à des finalités juridiques et étant contrôlé par la CNCTR, comme le dit la loi du 24 juillet 2015.

La notion de secret et les contraintes liées à son indispensable protection sont définies par le SGDSN dans un texte, l’instruction générale interministérielle n°1300 sur la protection du secret de la défense nationale, dont le respect n’est pas optionnel et dont la lecture, moins amusante que celle d’un roman de Donald Westlake, est essentielle. Contrairement à ce que pensent les amateurs ou les cossards, la classification des données, des procédés ou des organigrammes n’a rien d’un caprice et répond à une logique que la DGSI s’emploie à expliquer au public par l’intermédiaire de son site et de plusieurs rubriques (comme celle-ci).

Défenseurs de l’État et des intérêts de la Nation, les services sont donc autorisés à recourir à des méthodes hors-du-commun pour accomplir leurs missions. Celles-ci sont, par essence, d’une extrême sensibilité et, à ce titre, ne peuvent qu’intéresser les puissance hostiles, désireuses de savoir quelles sont nos priorités, ce que nous pensons de tel ou tel crise ou acteur, ce que nous sommes prêts à engager comme moyens, et, évidemment de quelle nature ils sont. Pour ce faire, nos adversaires font faire exactement la même chose que nous : ils vont chercher des sources, ou au moins des failles. Et quand ils auront identifié un objectif, ils essaieront de l’approcher. Et si c’est compliqué, si cet objectif est attentif à son environnement, ils tenteront de le circonvenir en s’en prenant à ses proches, par exemple en tamponnant un collaborateur ou en essayant de pénétrer ses moyens de communication.

En ne respectant pas les règles de protection du secret, on fait donc non pas preuve d’une charmante légèreté (« Oh, ce que tu peux être tatillon ») mais d’une inconséquence  potentiellement criminelle. Comme le lança un jour le regretté lieutenant Bradshaw, « le Département de la défense a le regret de vous informer vos fils sont morts parce qu’ils étaient idiots ».

Ne pas appliquer les règles parce qu’on les ignore est tolérable de la part d’un amateur ou d’un très jeune professionnel. Ne pas les appliquer parce qu’on n’en pas envie, par paresse ou par arrogance (« ces règles ne s’appliquent pas à des cadres de ma qualité et/ou de mon statut ») constitue une attitude parfaitement insupportable, où la bêtise et l’égoïsme le disputent à l’inconséquence. Refuser la discipline individuelle entraîne la mise en danger du système dans son ensemble, et l’absence de discipline conduit inévitablement à des catastrophes. On sait ce qu’il faut penser des gens qui, par exemple, laisseraient traîner des notes dûment classifiées sur leur bureau, ou qui brancheraient leur cigarette électronique sur leur ordinateur ou qui, par confort, laisseraient la carte de leur messagerie chiffrée dans le lecteur et pousseraient la nonchalance jusqu’à coller au mur près du dit lecteur leur mot de passe, parce que, comprenez-vous, on ne va quand même s’abaisser à apprendre un code par cœur (ben, en fait, si) ou à utiliser un coffre-fort (« toutes ces combinaisons, c’est empoisonnant, ne trouvez-vous pas ? »). De l’incompétence au sabotage, il n’y a souvent qu’un pas et le fait d’être payé pour ce que vous faites ne fait hélas pas de vous un professionnel.

La protection du secret est inhérente à la pratique du renseignement, et c’est donc avec la plus grande attention qu’il faut observer la façon dont les uns et les autres s’affranchissent de ses contraintes. Il faut qu’une situation soit particulièrement grave pour que des services prennent le risque d’exposer la ou les sources de leurs analyses, et au royaume des idiots les types avec un peu de jugeotte sont rois. C’est ici qu’intervient un apparent paradoxe : plus la source est sensible (un agent des services russes qui bosse pour vous, le déchiffrement des communications de l’ambassade d’une puissance adverse, l’infiltration cyber d’un nœud de communication que l’ennemi croit inviolable, etc.), plus les renseignements qu’elle fournit sont à manier avec précaution afin de la protéger. En 2022, devant l’urgence de la situation, les États-Unis (oui, c’était avant) avaient choisi de révéler l’étendue de leur connaissance des intentions russes dans une démarche de signaling stratégique rarement vue, mais celle-ci ne fut pas comprise ou pas crue. Quand ça veut pas…

L’usage veut cependant que dans l’écrasante majorité des cas les éléments les plus sensibles ne soient pas rendus publics – d’où la classification des notes, bande d’amateurs – afin de ne pas griller votre source et ne pas permettre à l’adversaire d’adapter son dispositif. Une légende courut ainsi pendant des décennies au sujet de la décision que Winston Churchill aurait prise de laisser la ville de Coventry subir un raid de la Luftwaffe, dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, sans réagir particulièrement afin de protéger le déchiffrement d’Enigma. Les travaux historiques les plus récents tendent cependant à infirmer cette histoire, dont la seule vertu était de rappeler la sensibilité des sources techniques. Et pourquoi protège-t-on avec plus d’acharnement et de rigueur une source sensible qu’un petit indic ? Parce que le petit indic peut être remplacé (« expandable », comme l’aurait dit Dillon) alors que la source sensible est intrinsèquement unique. Si vous la gâchez, vous n’en trouverez pas d’équivalente.

« I’ve been swimming in a sea of anarchy/I’ve been living on coffee and nicotine/I’ve been wondering if all the things I’ve seen/Were ever real, were ever really happening (were ever really happening) » (« Every Day Is A Winding Road », Sheryl Crow)

Allez savoir pourquoi je me souviens de ce type, Hocine de Verviers, un islamiste algérien qui grenouillait en Belgique avec des dizaines d’autres, à trafiquer on-ne-sait-quoi pour on-ne-sait-qui. Lui et ses copains s’agitaient, voyageaient, parlaient de la guerre que menaient les maquis de l’AIS et du GIA au régime et finalement ne semblaient pas faire grand-chose pour la cause. Il émanait pourtant d’eux une menace sourde, le sentiment que ces islamistes radicaux – nous ne disions pas encore jihadistes, ça viendrait plus tard – dont nous ne parvenions pas à déterminer la nature des activités n’étaient pas que d’aimables visiteurs de passage. L’Algérie était à feu et à sang, on y tuait des étrangers, et surtout des Français ; l’Égypte affrontait une vague de violences qui n’intéressait personne ; l’Afghanistan était aux mains d’un mouvement d’étudiants ultraconservateurs ; des imams très énervés prêchaient la guerre sainte depuis Londres, et au Sahel une poignée de types parcouraient le désert en tous sens et, croyez-moi, il ne s’agissait pas de guides touristiques ou de bluesmen touaregs.

Nous n’étions qu’une vingtaine d’analystes, à cette époque, fonctionnaires A et B, officiers et sous-officiers, hommes et femmes. Nous avions tous, ou presque, la certitude, que ce que nous observions et tentions d’affronter avec des moyens dérisoires ou bridés n’avait rien d’un phénomène ponctuel. Il s’agissait bel et bien d’une révolte, sur le point de devenir une révolution, et nous n’étions pas prêts. Certains de nos chefs avaient déjà compris – dont un, aux cravates bariolées, auquel j’adresse mes respects – mais d’autres n’y entendaient rien, voire ne voulaient rien savoir. On pense à eux en relisant Marc Bloch.

Les années passant, l’analyste acharné que j’étais, et que je suis toujours, tenta dans quelques notes d’embrasser la complexité du phénomène. Les crises, les attentats, les enquêtes, les renseignements de plus en plus nombreux que nous parvenions à recueillir – grâce aux efforts surhumains de quelques-uns comme à la croissance de la mouvance islamiste qui, forcément, laissait de plus en plus de prise aux SR -, tout me donnait envie d’écrire des papiers longs et fouillés, ceux que nos autorités ne veulent pas lire mais dont elles ont besoin parce qu’ils assoient connaissance et compréhension. Mais je comprenais aussi, évidemment, que ces mêmes autorités n’avaient pas besoin de papiers para universitaires ou de récits forcément touffus mais de notes courtes, opérationnelles, les informant et les aidant à prendre des décisions. J’aime autant vous dire que tout le monde n’a toujours pas compris la différence entre un mémoire et une note de renseignement.

Il devint rapidement clair à mes yeux que ce que j’aimais faire était, d’une part enquêter et analyser (seuls les amateurs pensent qu’il s’agit de la même chose), et d’autre part écrire des papiers aux ambitions sans doute déplacées afin de comprendre la nature de ce à quoi nous étions confrontés. En 2000 me vint même l’idée d’écrire un roman sur le jihad afin de raconter par la fiction ce que je croyais avoir compris. Fort heureusement, je n’en fis rien, notamment parce que je savais que je n’en savais pas assez pour concevoir un récit ayant un minimum de tenue, et aussi parce que je suis le pire raconteur d’histoire de cette partie du monde. Il est bon, parfois, de s’abstenir.

En 2005, le travail sur le Livre blanc me permit enfin de mener officiellement une réflexion un peu poussée au sujet du jihadisme, et il m’offrit aussi l’occasion d’écrire une note de doctrine dont je reste, 20 ans après, plutôt fier. Il ne saurait y avoir d’actions concrètes, y compris violentes, sans un travail sérieux d’analyse, et il ne peut y avoir d’analyse sans un travail exigeant sur le terrain. Le Livre blanc fut le résultat de ces années de travail conjoint, et de même qu’il faut mal juger les supposés spécialistes qui affirment connaître le monde simplement en pensant à lui, il faut mépriser les supposés seigneurs du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) qui nous régalent de leur expérience mais ne savent pas placer correctement le y de Libye ou qui s’inventent des succès. Eux n’hésitent pas à écrire des livres, mais ils pourraient sans doute nous épargner cette souffrance en faisant preuve d’un peu de dignité.

Mon long séjour dans le secteur privé, stimulant, parfois plus opérationnel que certaines administrations, fut décidé en raison de ma volonté d’écrire dans mon coin et de me confronter à la solitude du commentateur sans moyens. D’autres motifs, complexes et personnels, m’avaient conduit à vouloir quitter pour un temps l’administration, mais il est évident que la motivation la plus importante à mes yeux fut celle de disposer d’une totale liberté de recherche et d’écriture. Ça ne fut pas toujours facile, mais j’appris beaucoup et l’homme qui me recruta alors garde mon éternelle reconnaissance.

C’est au cours de ce passage dans la consultance que je décidai de créer mon blog, et je choisis, en lecteur fidèle, d’utiliser la plate-forme du Monde. L’expérience fut d’abord frustrante (qu’écrire ? pour qui ? sous quelle forme ?) mais la discipline qu’exige la vie d’un blog me força à la rédaction de posts réguliers. Les premiers n’eurent rien de glorieux, personne ne les lisait et ils n’avaient de toute façon aucun intérêt. Mais de même que la Pythie vient en mangeant, le travail finit par payer et j’eus à nouveau le projet de rédiger un livre sur le jihadisme. La montagne me semblait cependant trop haute et je décidai de la contourner en livrant de longs textes qui, rassemblés, auraient l’ambition de porter ma compréhension du sujet. C’était un début.

Plus on travaille, plus on apprend ; et plus on apprend, plus on mesure l’immensité de ce qu’on ne sait pas encore. Il faut bien, pourtant, se lancer et c’est donc après 29 ans d’une carrière pour le moins étrange qu’est publié Et Tuez-les partout où vous les trouverez, ouvrage imparfait dont la seule ambition est d’éclairer ses lecteurs et de répondre aux foutaises que l’on subit encore trop souvent. Il a été écrit l’année dernière en se nourrissant de la colère qui caractérisa parfois le blog qu’il prolonge, en réponse à quelques figures si caractéristiques, comme ceux qui se pavanent sur les plateaux, apposent leur nom au bas de torchons qu’ils n’ont pas écrits et à peine relus, et ont réponse à tout sans même comprendre la question ; ou comme les chefs à plumes aux carrières en apparence époustouflantes qui en réalité ne comprennent rien à ce qu’ils font, travaillent à peine et nous conduisent dans le mur avec l’aveuglement que permet l’incompétence galonnée.

J’ai écrit ces pages en pensant à mes camarades, aux analystes que nous avons formés et à tous ceux qui nous ont succédé sur les remparts. J’espère que vous me lirez, les amis. Je les ai écrites en me disant que peut-être les citoyens et les citoyennes exigeants trouveraient de l’intérêt à regarder l’ennemi en face, en s’évitant les idioties habituelles (au choix : « voleurs de poule », « islamo-gangstérisme », « gna gna gna Call of Duty », « Toussa célafaute des Américains en Afghanistan », etc.). Je les ai écrites en pensant aux victimes, ici et là-bas : qui vous tue, qui vous ment, qui travaille. Nous ne baisserons jamais les bras et vous n’êtes pas seules.

Et je les ai écrites parce qu’un éditeur m’a fait l’honneur de me le proposer. Lui aussi a ma reconnaissance éternelle.

« Je crois entendre ton pas/Le vent m’apporte/Des bruits lointains/Guettant ma porte/J’écoute en vain/Hélas, plus rien/Plus rien ne vient » (« J’attendrai », Rina Ketty)

Il doit être admis, sans la moindre ambiguïté, que Das Boot, du réalisateur allemand Wolfgang Petersen, est un des plus grands films de guerre jamais tournés et le plus grand film de sous-marin de l’histoire du cinéma, littéralement indépassable. Plus de quarante ans après sa sortie, il n’a rien perdu de sa puissance, de son âpreté et de son réalisme.

Sorti en 1981 après presque une décennie de gestation, le film est l’adaptation du roman autobiographique éponyme de l’écrivain allemand Lothar-Günther Buchheim, ancien correspondant de guerre embarqué en 1941 à bord d’un U-Boot dans l’Atlantique. Il consacrera au total trois livres à l’univers des sous-marins de la Kriegsmarine, et au film a donc succédé en 2018 une série penchant désormais aussi vers l’espionnage. Comme il est impossible de s’attaquer au monument qu’est le film de 1981, on imagine que c’est par sagesse que les producteurs de la série ont préférer porter à l’écran les romans suivants.

Salué dès sa sortie, Das Boot est devenu un classique dont les qualités ne cessent de grandir aux yeux des critiques et du public, quand bien même quelques effets spéciaux ont un peu vieilli – mais ça ne dérange que les imbéciles capables de déplorer la mauvaise qualité de l’image du Nosferatu de Murnau.

Vu et revu dans ses différentes versions, Das Boot continue d’impressionner, aussi bien par les défis techniques de son tournage, dans des décors stupéfiants de réalisme, que par la qualité du scénario et surtout celle de son interprétation. Si les personnages sont caractérisés (dont un chef-mécanicien névrosé puis terrifié, un jeune officier aux convictions nazies inébranlables, et un pacha campant un des chefs les plus impressionnants qu’il ait été donné de voir au cinéma), on ne trouve dans le film rien de caricatural.

Jürgen Prochnow, inoubliable commandant de l’U-96.

Tous ces hommes sont pourtant des ennemis, marins du IIIe Reich dont la mission est de couler des navires de transport, et ainsi d’isoler le Royaume-Uni, alors seul face à l’Axe. Ennemis, certes, ils sont d’abord des combattants et leur lutte n’a, au moins en apparence, rien d’idéologique. Leur pays est en guerre, alors ils la font. La condamnation morale vient naturellement, mais elle est ici vaine, et même déplacée. Ce que montre le film est une communauté au fonctionnement très hiérarchisé, embarquée pour une mission dont bien peu de membres reviendront.

Dans l’obscurité, la promiscuité, la saleté, les odeurs des hommes et des machines, ces quelques dizaines de marins, jeunes sinon très jeunes, subissent un quotidien pénible dans l’attente du combat. A l’ennui succèdent quelques rares moments d’exaltation et d’autres, plus nombreux, de pure terreur. Leur survie, comme pour leurs camarades se battant en surface, dépend de leur courage mais plus encore de leur excellence technique. Le film commence donc par un exercice de mise en route :

Cette séquence, qui permet en quelques secondes de découvrir les entrailles du bâtiment et la vie de l’équipage, a été reprise par le grand Peter Weir dans Master and commander, autre chef-d’œuvre du genre :

Véritable choc, Das Boot ne nous cache rien de la crasse, de la sueur, des blagues idiotes, de la peur et aussi du courage de ces marins, dont l’humanité est exposée crument. On ne trouve nul romantisme dans le film, qui s’ouvre par une beuverie plus vraie que nature dans un cabaret près de La Rochelle et s’achève dans le tragique et l’absurde.

Son réalisme et sa dureté pourraient évoquer le cinéma de Sam Peckinpah, auteur en 1977 du remarquable Croix de fer, mais on ne trouve nulle trace de cynisme chez Petersen, simplement un groupe qui se bat et souffre. Jouet de forces supérieures, celui-ci se maintient en vie en chantant les chants de l’ennemi,

ou en s’accordant quelques minutes de nostalgie.

Sommet de la carrière de Petersen, Das Boot a révolutionné le genre, faisant entrer une vision jamais vue de la guerre sous-marine dans les salles de cinéma puis dans les salons. Réaliste mais jamais excessif, sobre, profondément humain, il se grave dans votre mémoire, en partie grâce à la remarquable partition de Klaus Doldinger, devenue mythique,

 

« And here I lay, lay, oh Lord/And here I lay, lay, now » (« A Life (1895 – 1915) », Mark Hollis)

Certains livres frappent particulièrement par la clarté de leur propos tout autant que par leur intérêt et leur pertinence. C’est le cas du Verdun – 1916 de Michaël Bourlet, publié chez Perrin dans la prestigieuse collection Champs de bataille.

Ancien officier de l’Armée de terre, notamment affecté au Service historique de la Défense, docteur et agrégé en histoire, Michaël Bourlet est un esprit éclairé qui travaille depuis une éternité ou pas loin sur la Première Guerre mondiale. Il a même tenu un blog, désormais en sommeil, qu’il est pourtant conseillé de fréquenter car on ne perd jamais son temps à lire ou à relire des textes intelligents.

Plus d’un siècle après la bataille, il pouvait sembler vain d’écrire à nouveau sur ce symbole ultime de la Der des der. L’affrontement a été étudié, disséqué, objet de controverses, et son empreinte dans la mémoire européenne, voire mondiale, reste immense. Michaël Bourlet relève pourtant le défi et offre ici une synthèse limpide, rappelant le contexte, décrivant les combats en conjuguant vision d’ensemble et situation tactique, expliquant les enjeux militaires mais aussi politiques en France comme en Allemagne avant de mesurer la force du symbole qu’est devenue la bataille de Verdun.

Le livre de Bourlet, jamais scolaire, relate précisément les phases de la bataille et décrit les pertes humaines colossales subies dans les deux camps. Les sacrifices des uns et des autres auront les conséquences que l’on sait après la guerre, et c’est un des mérites du travail de l’auteur de ne pas s’arrêter à la fin des combats mais de prolonger son étude et d’identifier encore les échos de Verdun en Europe.

On ne saurait trop conseiller la lecture de ce livre qui, malgré son sérieux et sa sobriété, fait régulièrement naître l’émotion en rapportant le courage et l’abnégation des soldats.

« When you got a job to do you got to do it well You got to give the other fella hell » (« Live and Let Die », Paul McCartney & The Wings)

Il sera beaucoup pardonné à Doug Liman, réalisateur d’un récent remake calamiteux du déjà très moyen Road House (1989), notamment parce qu’il a initié en 2002 la saga Bourne et parce qu’il a ensuite tourné l’excellent Edge of Tomorrow (2014), réjouissant film de science-fiction ou les convaincants Fair Game (2010) et Barry Seal (2017).

A défaut d’être prolifique ou génial, Liman est un excellent faiseur, à l’aise avec les budgets pharaoniques comme avec les productions modeste. Alors que Barry Seal, l’histoire authentique d’un pilote américain travaillant pour les cartels mexicains (évoquée par ailleurs dans la remarquable série Narcos) était doté d’un budget de 50 millions de dollars, The Wall, sorti la même, ne coûta que 3 millions. Il faut dire que ses décors étaient spartiates (quelques ruines dans le désert) et sa distribution plus que resserrée, le film reposant sur les épaules d’Aaron Taylor-Johnson et la voix de Laith Nakli.

L’intrigue, simple sinon minérale, met en scène en Irak un binôme de soldats US – un tireur d’élite et son observateur – venus reconnaître le chantier d’un oléoduc ayant été la cible d’une attaque d’insurgés. La situation dégénère bientôt et voilà nos deux héros piégés par un sniper, le premier, blessé, gisant à découvert, le second, également touché, réfugié derrière un mur plus fragile que l’analyse des écrits de Hannah Arendt par le Lider Minimo. Le film, dès lors, adopte les règles sacrées de la tragédie classique (unité de lieu : un coin perdu du désert irakien ; unité de temps : l’intrigue dure moins d’une journée et s’achève au crépuscule ; unité d’action : se sortir de ce guêpier pour les deux GI’s, et bientôt pour le seul survivant) et ne s’étire pas inutilement.

Sobre, The Wall évoque bien sûr La Patrouille perdue (1938), de John Ford, ou deux films d’Alfred Hitchcock (Lifeboat, sorti en 1944, et La Corde, en 1948) par son dispositif. On pense surtout aux survival movies des années 80 et 90, comme les classiques Alien (1979), Piège de cristal (1988) et, naturellement, Predator (1987) mettant en scène des femmes et des hommes isolés, parfois solitaires, luttant contre des forces invisibles ayant la maîtrise du terrain. Tout l’intérêt de l’intrigue réside dans le déséquilibre d’un affrontement dont l’issue semble déjà écrite, et le scénariste, Dwain Worrell, continuera d’explorer le thème du soldat piégé dans The Abandon (2022,  Jason Satterlund).

Dans The Wall, cette recette toujours efficace est adaptée au conflit irakien et à la figure mythique du sniper Juba, terreur des soldats de la Coalition et outil de propagande des groupes la combattant. Le tireur d’élite qui décime les rangs ennemis comme dans nombre de films consacrés de guerre n’est cependant pas seulement un technicien invisible. Il manœuvre et joue avec son adversaire. Profitant d’une compromission du réseau de communication, Juba parle en effet à son ennemi sur la fréquence tactique, opposant son calme et sa maîtrise du lieu à la panique qui monte chez son interlocuteur.

Sans être politiquement engagé, le film fait entendre au spectateur américain quelques remarques désagréables au sujet des interventions armées au Moyen-Orient, dont il faut cependant relativiser la portée morale puisqu’elles sont prononcées par un type qui vient d’abattre des ingénieurs. Il n’empêche, ça n’est pas inintéressant. L’ensemble, de toute façon, n’a aucune prétention particulière si ce n’est de divertir (on est ainsi à mille lieues de Dans la vallée d’Elah, le film monumental de Paul Haggis) mais il ne se présente pas non plus un quasi documentaire, à la différence de, parfaitement au hasard, Cœurs noirs (2023). Reste un récit tendu, sec, et une fin qui pourrait, si on en avait le temps, conduire à un long développement sur les contre-guérillas sans issue. Pour ne pas trahir l’esprit du film, on ne s’y risquera pas mais celles et ceux qui ont vu The Wall savent de quoi il s’agit.

« Et me voici à trois pas d’une sortie sur la rue/Quelle rue, je ne le savais plus mais tant pis/Je suis sorti et tout d’suite je les ai vus/Quatre flics au bout d’la rue/Pas d’panique, j’ai reconnu le bar du Living, j’y suis entré » (« A bout de souffle », Claude Nougaro)

La sortie en 1995 du monumental film de Michael Mann Heat fut une gifle donnée aux spectateurs et au monde du cinéma. Interprété par une distribution exceptionnelle, mis en scène avec brio, ce récit de la traque d’une équipe de braqueurs par des policiers d’élite devint instantanément un classique, sa première scène d’action, un modèle du genre, allant jusqu’à inspirer de véritables criminels – bien moins intéressants que leurs modèles – comme Rédoine Faïd.

De nombreux cinéastes ont tenté de se hisser aux standards ainsi définis par Mann, le plus convainquant d’entre eux étant Christopher Nolan qui, dans ses trois Batman, parvint à reproduire la violence chorégraphiée et pourtant presque réaliste du maître. En France, le défi a été crânement relevé par Julien Leclercq, dont on n’attendait pourtant pas d’exploit particulier après son terne récit du détournement d’un appareil d’Air France à Alger, au mois de décembre 94. On avait tort, comme il l’a montré en 2015, 20 ans après Heat, dans Braqueurs.

Braqueurs, qui bénéficie de la présence toujours magnétique de Sami Bouajila, présente l’étonnante caractéristique d’être pratiquement un décalque de Heat tout en étant passionnant, haletant et étonnamment exotique, le spectateur français connaissant souvent mieux la géographie de Los Angeles que celle de la banlieue parisienne. Les points communs avec le film de Michael Mann ne peuvent cependant être accidentels :

On pourra objecter que, de même que Steven Spielberg a révolutionné la façon de filmer la guerre, Quentin Tarantino le polar ou Ridley Scott la science-fiction, Mann a réalisé avec Heat une œuvre non seulement indépassable mais surtout quasiment prescriptrice. Julien Leclercq lui rend ici un hommage très appuyé mais manifestement sincère, sans prétention. Sobre, rythmé, son film est un authentique film d’action, une série B réalisée avec sérieux, sans d’autre but que distraire. L’expérience a largement démontré que les films modestes bien faits ont plus d’intérêt que les expérimentations conceptuelles ratées. Leclercq évite les démonstrations techniques (n’est pas de toute façon Brian De Palma ou Johnny To qui veut), les effets visuels des clips musicaux et se contente de servir son récit

Étonnamment, pourtant, Leclerq, comme s’il avait oublié le savoir-faire qu’il venait de démontrer, a ensuite réalisé un des pires thrillers de ces dernières années, Sentinelle, film de vengeance plat, mal écrit, particulièrement mal joué (Olga Kurylenko étant aussi crédible en sous-officier de l’Armée de terre qu’Idriss Aberkane en chercheur ou Xavier Moreau en spécialiste des questions militaires) et sans grand intérêt sinon qu’on n’est jamais contre voir des violeurs se faire tabasser à mort. Le cinéaste s’est cependant repris lors de l’adaptation de Braqueurs pour Netflix, la première saison, de grande qualité, n’ayant rien à envier à ses contemporaines anglaises ou américaines et se montrant d’une pertinente actualité.

Braqueurs, un film et une série à voir, donc.

« Bien sûr qu’on a perdu la guerre/Bien sûr que je le reconnais/Bien sûr la vie nous met le compte/Bien sûr la vie c’est une enclume » (« Ne partons pas fâchés », Raphaël)

Avant de réaliser le décevant Novembre, récit terne de la traque des auteurs des attentats du 13-Novembre à Paris et Saint-Denis, Cédric Jimenez avait livré en 2020 une œuvre autrement plus dense et enlevée, BAC Nord, adaptée de façon très libre d’un douloureux scandale policier de 2012.

Le cinéaste s’était déjà frotté en 2014, déjà avec Gilles Lellouche, et déjà en prenant d’importantes libertés avec les faits, au narcotrafic marseillais dans La French, un thriller consacré aux enquêtes puis à l’assassinat en 1981 du juge Pierre Michel. BAC Nord n’est cependant pas un film d’enquête, comme les French Connexion 1 et 2 de William Friedkin et John Frankenheimer, et encore moins un film-dossier comme Traffic  la fresque de Steven Soderbergh. Il s’agit d’abord d’un polar rythmé, âpre, sombre, porté par une mise en scène sobre et nerveuse, des acteurs tous très crédibles et une reconstitution sans glamour de la réalité du narcotrafic dans les cités difficiles de Marseille et des difficultés insurmontables de la police à y intervenir.

La fascination du cinéaste pour les forces de l’ordre lui fait adopter le point de vue des policiers, assignés à une mission impossible, sans moyens, sans stratégie, sous la direction molle d’une hiérarchie qui brille, dans le film, par sa lâcheté et son hypocrisie. En 1992, Bertrand Tavernier avait lui aussi, avec L.627, décrit le quotidien désespérant des membres de la Brigade des Stups à Paris, déjà en butte au manque de moyens et à l’impéritie de chefs excessivement prudents n’éprouvant plus grand intérêt pour la mission.

BAC Nord, tourné près de 30 ans après le classique de Tavernier, fait les constats de son temps. On n’en est plus à ramasser des toxicos dans les rues, à faire des petites saisies et à chercher les points de vente. Les policiers de la BAC Nord affrontent des trafiquants qui défient l’autorité de l’Etat sur le territoire de la République. Les narcos, sans d’autre projet que le profit, contestent l’ordre théorique, la loi, et jusqu’à la raison. Ils règnent sur des quartiers échappant au contrôle des autorités, sans qu’on sache bien si cette sécession de fait a été provoquée par les trafics ou si ces derniers ont proliféré dans des zones laissées à l’abandon depuis des décennies. Les deux, sans doute.

Le film ne montre pas des policiers face à des criminels mais des représentants de l’Etat face à des insurgés. Les affrontements verbaux entre l’équipe de la BAC et les dealers ne laissent aucune place à l’imagination : les trafiquants non seulement ne se cachent plus mais assument le contrôle de cités, la gouvernance de portions de la ville et rejettent les lois communes. Elles ne les concernent plus, et ils n’éprouvent que mépris pour les cartes tricolores et les brassards de la Police. On a affaire à des clans affrontant d’autres sur des terres que les uns pensent pouvoir conquérir et les autres pensaient conquises et pacifiées de longue date. On comprend aisément le désarroi de policiers chargés d’une mission qui n’est plus la leur – rétablir l’autorité de l’Etat dans des zones tenues par des opposants lourdement armés – et auxquels on demande des succès, non pour lutter sérieusement contre les réseaux criminels mais pour alimenter la chronique de succès destinés à rassurer le bon peuple.

Le cinéma américain s’est récemment intéressé aux zones de non droit marseillaises dans Stillwater, de Tom McCarthy (2021, avec Matt Damon et Camille Cottin). Les violences urbaines liées au narcotrafic sont cependant un sujet ancien à Hollywood et chez les producteurs de série, et on compte depuis une quarantaine d’années quelques œuvres marquantes, voire fondatrices, les récits liés au trafic de drogue ne pouvant être décorrélés des crises économiques et sociales qui ravagent quartiers, villes, et parfois régions. On pourrait notamment citer Fort Apache the Bronx (1981, Daniel Petrie, avec Paul Newman et Pam Grier), Colors (1988, Dennis Hopper, avec Robert Duvall et Sean Penn), Boyz’n the Hood (1991, John Singleton, avec Cuba Gooding Jr. et Ice Cube), Training Day (2001, Antoine Fuqua, avec Denzel Washington et Ethan Hawke) ou End of Watch (2012, David Ayer, avec Jake Gyllenhaal et Michael Peña). A la télévision, The Shield (2002-2008), la série créée par Shan Ryan a traité à la fois de narcotrafic et de policiers corrompus, membres d’une unité expérimentale antidrogue dans un quartier de Los Angeles et piégés par un crime qui les conduira, finalement, à leur perte.

Le film de Jimenez, complément indispensable des Misérables (2019, Ladj Ly), fait cependant surtout écho à la série mythique de l’immense David Simon The Wire (2002-2008, exactement contemporaine de The Shield, donc). Véritable chef-d’œuvre de la fiction télévisuelle, création d’une richesse telle qu’on l’étudie à l’université et qu’on écrit sur elle, The Wire vaut par l’extraordinaire description qu’elle offre des conséquences du narcotrafic à Baltimore : taux de criminalité délirant, homicides par centaines, quartiers hors de contrôle, luttes sanglantes entre réseaux, police et justice débordées, services sociaux ravagés, tissu social en lambeaux, le tout sous le regard de responsables policiers et d’élus conscients de l’absence de solutions de court terme et obsédés par des indicateurs chiffrés et des coups politiques ponctuels.

Jimenez connaît ses classiques et son film, qui décrit assez fidèlement la réalité, doit sans doute beaucoup à ses devanciers. Il est cependant d’abord la description d’une situation qui commence à rappeler ce que les États-Unis ont connu depuis des décennies. Ce que les policiers héros de Bac Nord réalisent en intervenant dans la cité n’est d’ailleurs pas une opération de PJ, c’est un raid en territoire indien, une véritable opération spéciale conduite contre une forteresse ennemie (le titre américain du film est d’ailleurs The Stronghold : le bastion – sans lien avec la PJ, je me comprends), qui plus est financée de façon illégale avec l’assentiment de chefs qui auront la mémoire sélective quand viendra le temps de l’enquête (conseil de pro : toujours avoir un ordre écrit). A cet égard, ce que font Greg, Antoine et Yass à Marseille n’est pas si éloigné de ce qu’accomplit Matt au Mexique dans Sicario (2015, Denis Villeneuve), à une légère différence près : ici, la ligne rouge n’a pas été déplacée et leur défaite administrative est inéluctable.

Film d’action, presque film de guérilla, film d’espionnage où l’on traite et rémunère une source avant de la lâcher, Bac Nord est enfin une tragédie. Se croyant victorieux, notre trio de policiers qui pensaient accomplir leur devoir et remplir leur mission est finalement rattrapé par la loi. Trahis, abandonnés, incarcérés aux Baumettes (où Gilles Lellouche rend hommage aux scènes légendaires de Gene Hackman dans French Connexion 2), les voilà brisés pour avoir franchi des limites, et leur source est emportée dans la tourmente. Si leur courage n’est pas discutable, si leur volonté de servir est admirable, leur exaspération les a conduits au pire, à un sacrifice qu’on ne leur demandait et qui, en toute logique, ne sera pas reconnu à sa juste valeur.

BAC Nord, à sa façon, fait aussi le constat d’un trafic devenu tellement puissant, tellement rémunérateur qu’il conteste sans même le vouloir les fondements de la souveraineté de l’État sur le territoire national. Cette puissance, ne tombe pas du ciel et les dealers sont riches parce qu’ils ont des clients. Le narcotrafic est en effet aussi un garant d’une forme de stabilité sociale : la police affronte des narcos qui vendent à la population, et celle-ci veut de l’ordre, mais pas partout. On comprend, dans ces conditions, qu’être policier, combattant un crime dont tout le monde se satisfait tant qu’il est sous contrôle, soit si désespérant.

« Il a fait chou-blanc/Ce grand-duc avec ses trucs/Ses astuces, ses ruses de Russe blanc/Ma tactique était toc/Dit Igor qui s’endort/Ivre mort au comptoir du bar » (« Ta Katie t’a quitté », Boby Lapointe)

Toute personne dotée de fonctions cérébrales basiques et ayant une appétence raisonnable pour la décence – concept il est vrai peu en vogue, ces temps-ci – ne peut que frémir d’horreur quand on évoque devant elle les « experts de plateau ». Défiant, en effet, les découvertes de Pavlov, les rédactions en chef des chaînes d’informations en continu ignorent à chaque crise les naufrages et les enseignements des crises précédentes et invitent, tel cuisinier omniscient capable de brailler des inepties sur n’importe quel thème, tel criminologue pouvant doctement énoncer des énormités sur la doctrine nucléaire russe, le jihadisme, la sécurité routière, les scandales sanitaires ou l’enseignement du burgonde, ou tel Bob Woodward du pauvre, spécialiste de l’islam radical, du crime organisé chinois ou des tueurs en série, sans jamais s’interroger sur les conséquences de leurs choix.

On trouve pourtant au cœur de cette fange satisfaite de véritables experts, professionnels aguerris dont les compétences, chèrement acquises, parfois au péril de leur vie, ont été validées par des travaux scientifiques qu’ils ont menés eux-mêmes et par des livres qu’ils ont écrits seuls. Leurs réflexions sont exposées publiquement, ils écrivent dans des revues prestigieuses et exigeantes, et ils admettent sans barguigner leurs erreurs quand il le faut. Ces esprits sont rares, et Michel Goya est l’un d’eux.

Auteur de plusieurs essais remarquables (dont certains ont été modestement chroniqués par votre serviteur ici, ici ou encore ) consacrés à la guerre du point de vue du combattant comme de celui du stratège, il assure depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine un suivi d’une rare qualité des opérations qu’il rend disponible à tous sur son blog. C’est à ce titre qu’il intervient régulièrement à la télé, où son sérieux et sa sobriété tranchent heureusement avec l’hystérie et l’incompétence des commentateurs habituels.

Son dernier livre, L’Ours et le renard (Perrin), qui prend la forme d’un dialogue avec Jean Lopez, le spécialiste bien connu de la guerre germano-soviétique, offre une « histoire immédiate de la guerre en Ukraine », en assumant parfaitement les limites de l’exercice, et le résultat est remarquable. Le récit des opérations fait par un authentique spécialiste, à la fois praticien, théoricien et historien, est d’une grande clarté. Il permet au néophyte de comprendre les manœuvres des belligérants et de s’initier à la conduite des guerres modernes. Aux questions longues et précises de Lopez répondent les développements clairs et argumentés du colonel Goya, et les deux hommes traitent ainsi de guerre aérienne, de manœuvres blindées, d’opérations dans le cyber espace ou de propagande sans jamais perdre le lecteur.

Sans surprise, le livre a immédiatement suscité la colère des admirateurs de Vlad le Défénestreur, et les trolls, la plupart du temps à peine alphabétisés, sont venus polluer de leurs commentaires – appelons les comme ça – la page du livre sur, notamment, Amazon. N’assumant ni l’échec de la Sainte Rodina ni leur statut de collaborateurs d’un ennemi de la France, des dizaines de partisans de l’agresseur diffusent et rediffusent les mêmes éléments de langage ineptes au sujet de l’OTAN, des Etats-Unis, des nazis ukrainiens et d’autres sujets de prédilection ressassés sans fin dans une syntaxe hésitante.

De fait, ce que démontre le livre du duo Lopez/Goya, c’est que la Russie a, pour l’instant, tout raté : destruction de ses meilleures unités, échec de son chantage nucléaire, légitimation durable de l’OTAN, etc. Vladimir Poutine, présenté par certains comiques (Xavier ? Régis ? Caroline ?) comme un stratège supérieurement doué, ne sait plus, en réalité, où il habite et où il va.

« On m’a dit de venir, pas de venir avec des bagages, pourquoi il fallait que j’en prende ? »

Le fameux art opératif russe, auquel il est d’usage de se référer avec crainte et respect, est devenu grâce aux hommes des cavernes au pouvoir à Moscou, une tragédie inutile : il consiste désormais à sacrifier le cœur de son armée contre un adversaire attaqué sans raison, que l’on a grossièrement sous-estimé parce qu’on a été assez idiot pour croire à ses propres mensonges, tout en commettant des crimes de guerre tous plus abjects les uns que les autres et en les faisant justifier par des hordes d’abrutis.

En s’essayant à l’exercice périlleux de l’histoire immédiate, Michel Goya et Jean Lopez ne font pas seulement œuvre d’historiens. Ils se comportent comme les analystes d’un service de renseignement, contraint de donner du sens à ce qu’ils voient avec les éléments dont ils disposent. L’Ours et le renard, en plus des éclairages indispensables qu’il procure, est ainsi un modèle de méthodologie dont il est urgent de s’inspirer.

« Meet the new boss/Same as the old boss » (« Won’t get fooled again », The Who)

La rumeur avait couru qu’une suite de Top Gun, le manifeste esthétique des années 80, serait tournée à Fallon, dans le désert du Nevada, où l’aéronavale américaine a rassemblé en 1996 toutes ses écoles de combat aérien, mais rien ne s’était finalement produit. C’est donc avec enthousiasme que les fans apprirent en 2010 qu’une suite allait être réalisée puis en 2017 que le tournage avait commencé. Finalement sorti au printemps 2022 après une série de reports en raison de la pandémie, Top Gun: Maverick, réalisé par Joseph Kosinski, est une superproduction sans prétention artistique ou politique, correctement écrite et, in fine, un remarquable divertissement. Signe qui ne trompe pas, même la bande-annonce est bien :

Au service de leurs majestés les fans : hommages et références

Le premier Top Gun, du regretté Tony Scott, avait eu un impact culturel impressionnant. La Navy, qui n’était pas à l’origine du projet, avait su habilement en tirer profit, augmentant de 200 % ses recrutements dès 1987 et faisant du F-14A un mythe aéronautique désormais insurpassable, largement supérieur à d’autres légendes de la chasse embarquée comme le Corsair ou le Phantom II et reléguant l’Air Force au second plan. Tony Scott avait tourné un gigantesque clip, usant et abusant comme son frère Ridley des filtres et privilégiant la beauté des images au scénario, simplissime, ou à la psychologie des personnages, réduits à des stéréotypes. Top Gun: Maverick reprend les mêmes recettes mais avec plus de moyens et, surtout, en associant fan service et références respectueuses.

Le ton est donné dès le début, le film de 2022 faisant plus que citer celui de 1986 :

La scène du premier film reste supérieure mais Kosinski sait y faire et son hommage n’a rien de déshonorant. Tout au long du film se glissent ainsi des clins d’œil, évidemment jamais subtils (jeu de ballon sur la plage, pointe de vitesse en moto, quiproquo avec l’instructeur, Tom Cruise prenant ici la place de Kelly McGillis, scène dans le bar, Porsche des copines de Maverick – 356 pour la blonde, 911 pour la brune -,vol inversé et même un passage-bas à proximité de l’îlot du porte-avions), le récit lui-même reprenant à peu de choses près l’architecture narrative de son modèle.

D’autres citations font preuve d’une véritable déférence, la présence de l’immense Ed Harris renvoyant immanquablement au chef-d’œuvre de Philip Kaufman L’Étoffe des héros (1983), dans lequel il interprétait John Glenn. Nul doute que si Sam Shepard avait été vivant on lui aurait proposé un rôle. Kosinski, en tout cas, connaît ses classiques et les cite avec naturel :

Zauriez pas un verre d’eau ?

Zauriez pas de la Biafine ?

Pour un peu, on penserait même au très mauvais Firefox de Clint Eastwood (1982).

Star Wars épisode X : le retour du maître-pilote

Le premier Top Gun suivait la trame classique d’un récit d’apprentissage au cours duquel un jeune guerrier talentueux mais impulsif sortait de l’adolescence en découvrant l’amour, en affrontant la mort de son meilleur ami et en surmontant ce trauma au combat. On avait lu et vu ça des centaines sinon des milliers de fois, et le film avait marqué son temps bien plus par les images inédites de chasseurs que par la puissance et la profondeur de son récit. Presque 30 ans plus tard, l’univers de Top Gun est devenu tellement iconique qu’il peut se citer lui-même mais aussi citer d’autres monuments de la pop culture, comme Star Wars.

La création de George Lucas ne relate pas seulement une saga familiale, ou le destin de Luke Skywalker, ou une lutte entre la tyrannie et la liberté, elle est d’abord une série de films de guerre et d’espionnage faits d’exploits individuels de pilotes de chasse, d’aventuriers et de têtes brûlées au grand cœur. Lucas, qui n’a jamais caché son goût pour l’aviation des années 40 et les as, a même produit en 2012 un très honnête film, Red Tails, consacré aux Tuskegee Airmen du 332nd Fighter Group. Ses films sont eux-mêmes farcis de références et d’emprunts, comme des internautes ont pu le démontrer, par exemple ici :

Le fameux raid final de l’épisode 4 de La Guerre des étoiles (« Death Star trench run » pour les connaisseurs que vous êtes) doit en effet beaucoup au film de 1955 The Dam busters, mais son influence a été bien supérieure à celle son inspirateur. Star Wars a, par exemple, profondément influencé le scénario du mythique jeu vidéo de combat aérien Ace Combat 6 de Bandai Namco, sorti en 2007, et il est impossible de ne pas faire le rapprochement entre la 12e mission du jeu et celle confiée aux stagiaires de Maverick : un raid doit être conduit à très basse altitude en empruntant une vallée très encaissée – et en passant entre des piles de ponts – afin de détruire un convoi d’armes chimiques, dans une zone saturée de SAM et dans laquelle rôdent des patrouilles de chasseurs… Il ne s’agit pas seulement de détruire la cible, qui fait peser une menace terrible, mais aussi de rentrer à la base alors que tout ce que possède l’adversaire comme intercepteurs va vous tomber dessus. Ça évoque quand même furieusement quelque chose.

Certaines références à Star Wars sont cependant plus directes. On entend ainsi un pilote lancer un « stay on target » à son coéquipier, une phrase légendaire depuis 1977 :

Surtout, les pilotes de Maverick s’entraînent dans le mondialement célèbre Star Wars Canyon (dont le nom véritable est Rainbow Canyon) qui débouche sur la Vallée de la mort et est d’ailleurs réellement fréquenté par l’aéronavale américaine :

Les connaisseurs que vous êtes se souviendront aussi, évidemment, que dans le jeu Rebel Assault (1993) l’apprenti pilote devait faufiler son T-16 entre les parois du Beggar’s Canyon, sur Tatooine.

Pete Mitchell, plus fort que James Bond

Le film commence par poser, sans surprise de façon caricaturale, le débat entre avions pilotés et sans pilote. Ed Harris, qui cabotine en vieille baderne de la Navy, réfléchit à l’obsolescence supposée des pilotes et s’interroge, comme nous, au sujet de la carrière du capitaine Mitchell, pilote aux exploits légendaires mais jugé dépassé, et même obsolète (« c’est pas faux »). Comme James Bond dans Skyfall (2012, Sam Mendes), Pete Mitchell est un quinquagénaire à la vie professionnelle agitée (dans Maverick, il perd un prototype de chasseur hypersonique et s’éjecte à très haute altitude afin de se retrouver au sol tout juste décoiffé), mais le temps ne semble pas avoir de prise sur lui. A la différence de Bond, vieillissant, physiquement dépassé et sur le point d’être sorti du service dont il a été l’élément le plus performant, Mitchell, lui aussi critiqué pour son insubordination, est encore assez crédible pour entraîner des pilotes d’élite. Même s’il doit son affectation à Iceman, ce-dernier l’a jugé apte à remplir cette mission et il ne s’agit pas d’un pur piston.

Les commentateurs ne cessent de s’étonner de la résistance de Tom Cruise au temps qui passe : cette suite de Top Gun n’aurait pas été possible si l’acteur avait présenté le moindre signe de vieillissement, et elle est donc aussi un hymne à son apparente éternelle jeunesse. Harrison Ford, qui s’obstine à tourner des suites aux aventures d’Indiana Jones, n’a pas cette décence et sans doute s’accroche-t-il à la fraicheur factice qu’offre le cinéma. Pete Mitchell, lui, n’est pas vieux, il est incroyablement doué. Il incarne le talent à l’état pur, le fameux vol à l’instinct qui ne fait fantasmer que les scénaristes. Son génie au combat fait de lui un être supérieur à tous les jeunes officiers qu’il doit entraîner, d’abord en combat tournoyant :

puis lors d’une pénétration à très basse altitude :

Mitchell est donc imbattable, il ne vieillit pas, il ridiculise sa hiérarchie, humilie ses ennemis, s’impose à ceux qui le défient, et en plus il est sympa et sentimental. L’homme idéal ?

Cœur de tonnerre

Mais si Mitchell ne vieillit pas, Iceman, lui, accuse le poids des ans. Parvenu au sommet mais malade, il ne s’exprime plus que grâce à un clavier et sa voix n’est qu’un filet rauque. Placer à l’écran un Val Kilmer très diminué est non seulement un acte d’une grande élégance mais aussi l’occasion de la scène la plus émouvante du film :

La mort annoncée de l’ancien rival de Maverick est aussi celle de Val Kilmer. Elle clôt symboliquement le chapitre de notre adolescence, bercée par Top Gun, ses images colorées, ses dogfights endiablés, son histoire inepte, son histoire d’amour ridicule, ses chansons pop médiocres et ses acteurs à peine dirigés.

N’importe quoi, mais avec talent et beaucoup de moyens

Les retrouvailles entre Maverick et Iceman constituent, avec les époustouflantes séquences aériennes, le point d’orgue du film. Parce que, reconnaissons-le, l’histoire est d’une stupéfiante bêtise. Que la carrière de Maverick survive à la destruction d’un prototype hors-de-prix est déjà étonnant, mais que le Pentagone décide de la destruction d’un site atomique illégal planqué au fond d’une vallée par 4 F/A-18 volant en radada et non, par exemple, par un bombardier furtif lançant à haute altitude des munitions guidées par satellite est absurde. Le principe d’une frappe aérienne tactique sur une usine n’a évidemment rien de délirant – et ça a même déjà été fait, merci – mais les auteurs (réalisateur, scénaristes, producteurs) auront beau invoquer des cadres de la Navy, l’ensemble restera idiot et délirant.

Les erreurs sont de surcroît innombrables (un avion de veille radar qui ne verrait pas un chasseur parce qu’il « vole trop bas » ? Il y aurait des Hornet à NAS North Island ? On s’entraînerait là et pas à Fallon ? etc.). Fort heureusement, et malgré le soutien enthousiaste de l’armée américaine, personne ne prétend que Top Gun: Maverick soit autre chose qu’un divertissement de luxe, un film de superhéros sans marteau, bouclier ou cape mais avec les moyens de la marine US, très généreuse. Personne, en fait, comme c’est régulièrement le cas chez nous, n’a la prétention ou la naïveté de prétendre à la moindre valeur documentaire. On regarde donc ça avec contentement : c’est nul mais c’est bon.

Le film, cependant, n’est pas si candide. Il débute par un échec, se poursuit en rappelant que les pilotes ne sont plus ces centaures intouchables et que des machines pourraient un jour les remplacer, et il est bien rappelé, tout au long de la préparation du raid, que l’adversaire est très avancé et que la supériorité technologique impériale n’est plus garantie. L’ennemi, d’ailleurs, vole sur Su-57 (présenté comme aussi maniable qu’un TIE fighter), et ses vieux F-14 – on pense décidément beaucoup à l’Iran – semblent bien inoffensifs.

Supérieur sur presque tous les points au premier film, Top Gun: Maverick est lui aussi un film de propagande sans finesse. On n’y parle cependant presque jamais de patriotisme mais de devoir et de solidarité. Maîtrisé, si ce n’est millimétré, il va s’imposer rapidement comme un nouveau classique du film d’aviation. C’est aussi la fin d’une époque, alors que l’Empire doit affronter des compétiteurs crédibles et non des satrapies sous-développées et que ses succès pourraient bien ne reposer que sur quelques guerriers âgés mais toujours irremplaçables. Aux yeux de ma génération, il est enfin porteur d’une nostalgie terrible puisqu’un vieil ami va mourir et qu’un autre va prendre sa retraite. Pour nous aussi, c’est la fin d’une époque.